Les mutilations génitales féminines en Égypte : répression légale, résistance culturelle

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Des fillettes dans une ruelle au Caire. Photographie publiée dans le cadre d’une enquête du Fonds des Nations unies pour la population sur l’excision en Égypte.
Fonds des Nations unies pour la population

Entre un cadre juridique renforcé mais rarement appliqué, une « médicalisation clandestine » qui sécurise les esprits sans réduire les risques et des traditions patriarcales qui font de cette pratique une condition de « pureté » et de mariage, le combat pour l’abolition de l’excision en Égypte bute sur un mur culturel. Comment faire respecter la loi quand la famille devient le premier relais de la mutilation, au nom de l’honneur et de l’intégration sociale ?


Le 6 février 2026, à l’occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines (MGF, dont l’excision n’est qu’une des formes), une déclaration conjointe de l’Unicef et de l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) a rappelé que ces violences concernent des millions de femmes. Chaque année, 4,5 millions de jeunes filles restent exposées au risque de MGF dans le monde, et on estime que plus de 230 millions de femmes et de filles vivantes aujourd’hui ont subi de telles mutilations.

Cette pratique demeure très courante dans plusieurs pays d’Afrique ainsi qu’en Indonésie, en Irak et au Yémen. L’Égypte affiche l’un des taux les plus élevés du monde : selon les données de l’Unicef, près de 9 femmes sur 10 y ont subi une forme de mutilation génitale.

L’excision est pourtant interdite dans le pays. Mais elle continue de se pratiquer dans des cadres clandestins, ce qui met en lumière les limites des politiques publiques face à des normes sociales profondément enracinées.

Un cadre juridique renforcé, mais limité dans son efficacité

En Égypte, l’excision, principale forme de MGF, constitue une infraction pénale ; elle est interdite par la loi depuis 2008. Au départ, les sanctions pouvaient aller jusqu’à deux ans de prison et une amende. Face à la persistance de la pratique, les peines encourues ont été alourdies en 2016 : les auteurs risquaient alors entre cinq et sept ans d’enfermement, et les personnes ayant encouragé la commission du crime (par exemple les parents) pouvaient désormais également être sanctionnées.

De nouvelles réformes adoptées au début des années 2020, notamment en 2021, ont encore durci les peines, qui peuvent désormais atteindre jusqu’à vingt ans de prison lorsque l’excision provoque une infirmité permanente ou le décès de la victime.

Toutefois, la jurisprudence égyptienne en matière d’excision reste extrêmement limitée et concentrée sur quelques affaires emblématiques. La mort en 2013 de Sohair al-Bataa, âgée de 13 ans, a conduit à la condamnation d’un médecin deux ans plus tard : ce fut la première véritable application de la loi criminalisant l’excision. D’autres affaires, notamment en Haute-Égypte, en 2020–2021, montrent que les poursuites judiciaires interviennent essentiellement en cas de décès, dans un cadre domestique ou médicalisé. Et, malgré le durcissement du droit pénal en 2021, les condamnations restent rares.

Une mobilisation ancienne, des avancées religieuses et institutionnelles

En réalité, la lutte contre l’excision en Égypte s’inscrit dans un processus ancien de mise en avant des droits des femmes dans le débat public. Dès les années 1990 et surtout dans les années 2000, Suzanne Moubarak, première Dame d’Égypte et présidente du Conseil national de la femme créé en 2000, joue un rôle important dans la médiatisation du sujet. Avec des organisations internationales, elle lance des campagnes dénonçant les mutilations génitales féminines comme une « violence », et non une « pratique culturelle », contribuant ainsi au renforcement de l’interdiction de 2008.

Cette année-là, une évolution importante intervient sur le plan religieux : le grand mufti Ali Gomaa condamne les mutilations sexuelles féminines par une fatwa, tandis que l’université Al-Azhar, qui fait autorité dans l’islam sunnite, affirme que cette pratique n’a « aucun fondement dans la charia ». Ces prises de position participent à la délégitimation religieuse de l’excision : longtemps, certains de ses promoteurs avaient affirmé qu’elle était conforme à l’islam, voire recommandée sur le plan religieux.

L’Église copte orthodoxe (à laquelle se rapportent environ 10 % des Égyptiens) joue également un rôle dans cette dénonciation. Des responsables religieux, comme le pape Shenouda III dans les années 1990 et 2000, expliquent que l’excision ne relève pas de la doctrine chrétienne. Cette position est réaffirmée par le pape Tawadros II qui, en 2021, soutient des initiatives appelant à l’élimination totale de l’excision et la qualifie de « violation grave des droits humains ».

En 2020, le programme « Safe Women Clinics » a été lancé avec des partenaires gouvernementaux et internationaux dans le cadre de la Stratégie nationale pour les femmes liée aux objectifs de développement durable à l’horizon 2030. Il vise à améliorer l’accès des femmes et des filles à des services de santé adaptés, à mieux prendre en charge les victimes et à prévenir les violences de genre, dont l’excision. Dans ce cadre, l’UNFPA, le Conseil national de la femme et l’hôpital universitaire de Fayoum ont inauguré une nouvelle « Safe Women Clinic » le 10 février 2025.

Malgré ces initiatives, la « médicalisation clandestine » de l’excision reste très préoccupante. Plus de 70 % des excisions en Égypte sont aujourd’hui réalisées – illégalement, on l’aura compris – par des professionnels de santé, souvent dans des cliniques privées. Cette pratique donne une impression de sécurité alors que les risques restent graves : infections, complications obstétricales, hémorragies, voire décès de jeunes filles.

Sur le plan médical, les mutilations génitales féminines comprennent plusieurs pratiques non thérapeutiques classées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en quatre types. Le type I correspond à la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du clitoris). Le type II, le plus répandu en Égypte, consiste en l’ablation du clitoris et des petites lèvres, parfois aussi des grandes lèvres. Le type III, ou infibulation, est la forme la plus grave et provoque un rétrécissement presque complet de l’orifice vaginal. Enfin, le type IV regroupe d’autres pratiques comme la perforation, l’incision ou la cautérisation.

Selon l’OMS et l’Unicef, toutes ces formes peuvent entraîner des complications immédiates (douleurs, hémorragies, infections) et des séquelles durables (troubles urinaires, complications obstétricales, traumatismes psychologiques), parfois jusqu’à la mort. Le constat scientifique est sans appel : ces pratiques ne présentent aucun bénéfice médical, mais sont porteuses de très grands dangers.

En outre, la médicalisation de l’excision rend cette dernière plus difficile à détecter et à sanctionner. Car, malgré le durcissement des lois, les poursuites restent limitées : de nombreuses familles hésitent à porter plainte par peur de la stigmatisation, ou parce qu’elles considèrent encore l’excision comme une norme culturelle liée au passage à l’âge adulte féminin.

Ainsi, malgré un cadre juridique qui semble de plus en plus dissuasif, l’excision continue d’être pratiquée dans une relative invisibilité, révélant un écart persistant entre les politiques publiques et les réalités sociales. Cette situation souligne les limites d’une approche essentiellement répressive et met en évidence la nécessité d’un travail plus profond sur les normes sociales et les représentations culturelles qui sous-tendent ce phénomène. Dès lors, il est nécessaire de comprendre les facteurs structurels qui expliquent son maintien.

Une pratique enracinée dans les structures sociales patriarcales

La persistance de l’excision en Égypte s’explique avant tout par des facteurs sociaux et culturels profondément ancrés. Dans de nombreuses familles, elle est considérée comme un rite de passage garantissant la « respectabilité » de la jeune fille et ses chances de mariage. Un cas très récemment médiatisé, le 27 avril 2026, en offre une illustration particulièrement frappante : lors de sa nuit de noces dans un village du gouvernorat de Gizeh, en Égypte, Hind, universitaire de 25 ans, voit son mariage s’effondrer lorsque son mari découvre qu’elle n’est pas excisée. Malgré sa virginité, l’époux refuse de rester avec elle et exige qu’elle subisse une mutilation génitale. Sous la pression familiale (sa mère et sa grand-mère), « craignant la honte », elle est finalement contrainte de subir cette intervention qu’elle avait toujours refusée.

L’excision est en effet étroitement associée à des notions de pureté, de moralité et, surtout, de contrôle de la sexualité féminine, ce qui lui confère une forte légitimité sociale. Elle est ainsi pensée comme un moyen de contenir une sexualité féminine perçue comme « trop forte » ou « difficile à maîtriser », et de préserver la virginité avant le mariage, considérée comme un impératif moral et social dans une société profondément patriarcale.

Cette vision des choses reste particulièrement répandue dans les zones rurales de Haute-Égypte, notamment dans les gouvernorats de Minya, Assiout, Sohag, Qena, Louxor et Assouan, où les taux de prévalence peuvent dépasser 96 %. À l’inverse, dans les grandes villes comme Le Caire ou Alexandrie, les taux sont plus faibles (77 %) grâce à l’urbanisation, à l’éducation et aux campagnes de sensibilisation. Il faut rappeler que la pratique de l’excision remonte à l’Antiquité, bien avant l’apparition des grandes religions monothéistes. Des traces historiques la situent notamment dans l’Égypte ancienne, il y a plus de 2 000 ans, ainsi que dans certaines sociétés d’Afrique subsaharienne et de la vallée du Nil.

Dans ce contexte, les actions menées par l’État, l’OMS et l’UNFPA ont permis certaines avancées, surtout chez les jeunes générations. Le nombre de mères souhaitant faire exciser leurs filles diminue progressivement, même si cette évolution reste lente et inégale selon les milieux sociaux. L’excision demeure difficile à combattre car elle est souvent décidée dans le cadre familial et réalisée dans le cercle domestique, échappant ainsi au contrôle des autorités. Cette réalité est soulignée par une étude de l’OMS publiée en 2025, qui met en avant le rôle des dynamiques sociales et familiales dans la persistance de la pratique.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le rôle des femmes reste central : ce sont souvent les mères, tantes ou grands-mères qui encouragent l’excision, pensant protéger l’enfant et favoriser son intégration sociale. Cette transmission de génération en génération montre que la persistance de l’excision repose aussi sur l’intériorisation de normes sociales profondément ancrées, tant chez les femmes que chez les hommes, ce qui rend le changement des mentalités particulièrement difficile.

L’émergence timide de la chirurgie réparatrice

Les conséquences dévastatrices de l’excision sont à la fois physiques et psychologiques, ce qui pousse certaines femmes à rechercher des solutions de réparation. Depuis les années 2010, et plus concrètement à partir de 2020, des initiatives de « reconstruction clitoridienne » apparaissent en Égypte.

Au Caire, la clinique Restore FGM a été créée en 2020 par le Dr Amr Seifeldin et la Dr Reham Awwad pour proposer chirurgie, suivi médical et accompagnement psychosexuel. Présentée comme le premier centre multidisciplinaire en Égypte et au Moyen-Orient consacré aux survivantes, cette clinique reste cependant unique et est loin de suffire pour venir en aide aux 28 millions de femmes déjà mutilées. L’accès à ces soins demeure limité en raison du coût, du manque de spécialistes et du faible niveau d’information des patientes.

La persistance de l’excision en Égypte montre clairement que la seule réponse juridique reste de loin insuffisante tant que les dimensions culturelles, sociales et économiques ne sont pas pleinement prises en compte. La lutte contre l’excision nécessite un changement durable des mentalités.

Cette socialisation commence dès le plus jeune âge à travers l’éducation, dans un contexte où les manuels scolaires et les contenus pédagogiques peuvent encore véhiculer des stéréotypes sur la pureté ou la sexualité féminine. Par exemple, dans certaines zones rurales, des enseignements traditionnels ou des discours familiaux continuent de présenter l’excision comme une condition de « respectabilité » ou de « bonne moralité » pour les filles.

Dans ce cadre, des actions concrètes continuent d’être mises en place, combinant initiatives internationales et interventions locales. Ainsi, en février 2025, dans le cadre du programme conjoint UNFPA–Unicef de lutte contre les mutilations génitales féminines en Égypte, des sessions de sensibilisation ont été organisées dans plusieurs écoles et villages des gouvernorats de Minya et d’Assiout afin d’informer les familles et les élèves sur les risques médicaux et juridiques de l’excision et de déconstruire les normes sociales qui la légitiment. En parallèle, des associations locales, comme Tadwein for Gender Studies, poursuivent leurs actions de terrain : en février 2025, cette association a mené des activités de sensibilisation et de formation dans plusieurs communautés du Caire et de ses environs dans le cadre de ses programmes de lutte contre les violences basées sur le genre.

Ainsi, la lutte contre cette pratique, si elle ne peut se limiter à la répression, exige une action collective de long terme impliquant l’État, les communautés, les institutions religieuses et les acteurs de santé, afin que la loi devienne réellement un moyen de protection des jeunes filles. Entre les lois et les silences des traditions, le corps de nombreuses femmes en Égypte demeure un territoire où se joue encore le combat entre héritage culturel et émancipation…

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les mutilations génitales féminines en Égypte : répression légale, résistance culturelle – https://theconversation.com/les-mutilations-genitales-feminines-en-egypte-repression-legale-resistance-culturelle-282097

Lycéennes et vocations scientifiques : des stages en écoles d’ingénieurs pour contrer les stéréotypes de genre

Source: The Conversation – France (in French) – By Diana Griffoulieres, Responsable d’ingénierie pédagogique numérique, EPF

Nombreux sont les stéréotypes qui conduisent les filles à se censurer et à se détourner de possibles carrières scientifiques. Comment changer la donne ? Une école explore la piste de stages en écoles d’ingénieurs permettant à des lycéennes de découvrir de l’intérieur des domaines d’études et de rencontrer des roles modeles.


En 2025, un peu plus de 70 lycéennes de seconde ont passé deux semaines « Dans la peau d’une ingénieure », dans le cadre d’un dispositif porté par la fondation EPF en partenariat avec l’entreprise Vinci et l’asociation Elles bougent, alternant une semaine dans une école d’ingénieurs et une semaine en entreprise. Pourquoi proposer à des adolescentes ce type d’immersion professionnelle à ce stade de leur parcours ?

Il s’agit de susciter des vocations scientifiques et de lutter contre les stéréotypes de genre. Depuis plusieurs années en effet, la présence des femmes dans les formations STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) révèle une situation de stagnation préoccupante. Selon un rapport du Sénat publié en 2025, seulement un tiers des chercheurs et un quart des ingénieurs en France sont des femmes, malgré la multiplication des dispositifs en faveur de la mixité mis en place dans les écoles, les lycées et les institutions d’enseignement supérieur.

Cette sous-représentation s’explique par les stéréotypes socioculturels et les biais de genre auxquels les femmes sont confrontées très tôt dans leur entourage à la maison, à l’école et dans les activités culturelles.

Des stéréotypes qui s’installent vite

La construction d’une culture genrée commence dans le cercle familial, où les adultes encouragent chez les garçons l’esprit de compétition et le développement des compétences physiques, motrices et spatiales avec des jeux de construction ou de blocs, qui stimulent aussi leur capacité de raisonner avec des informations mathématiques. Les filles sont, elles, plutôt incitées à réaliser des activités variées axées sur le développement de compétences de langage, l’expression des émotions et la sociabilité.

À l’école, les stéréotypes selon lesquels « les filles sont moins douées en maths que les garçons » s’installent très tôt et très vite, alors que leurs niveaux sont très similaires à l’entrée en CP. Cependant, après seulement quelques mois, les différences apparaissent et se renforcent de l’école primaire aux études supérieures.




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Selon la recherche, il y a deux types de stéréotypes de genre qui agissent à plusieurs niveaux, influençant les choix d’orientation chez les filles. D’abord, les stéréotypes sur leurs propres capacités intellectuelles, comme « Je suis nulle en maths », peuvent freiner leur choix d’orientation, mais avec du travail et de du soutien cette difficulté peut être surmontée. Puis, il faut tenir compte des stéréotypes d’intérêt, selon lesquels les croyances, telles que « Les maths, ce n’est pas pour moi » ou « Ça ne m’intéresse pas », excluent d’un seul coup l’intérêt pour ce type d’études. Les stéréotypes d’intérêt sont plus déterminants dans les choix d’orientation que les stéréotypes qui touchent aux compétences.

Dans ce contexte, le manque de confiance apparaît comme la principale variable qui détermine le choix d’une poursuite d’études dans ces filières. Les filles ont tendance à sous-estimer leurs compétences et, par conséquent, leurs chances de réussite dans des études orientées vers les sciences, la technologie, l’ingénierie ou les mathématiques (STEM).

Ces choix d’orientation genrés

Ces stéréotypes sont inconsciemment intégrés dans les pratiques pédagogiques courantes des enseignants, notamment dans la gestion de la prise de parole en cours, où la rapidité de réponse et la prise de risque sont davantage valorisées et encouragées chez les garçons. Le climat d’évaluation souvent marqué par la pression de temps et de classement tend également à favoriser les garçons qui se sentent plus à l’aise avec la compétition.

Ces biais se retrouvent aussi dans les recommandations d’orientation ou dans la manière d’encourager les initiatives des élèves en classe. Malgré les politiques de mixité, cette éducation genrée prépare mieux les garçons à gérer ce type de situations.




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Des statistiques récentes confirment ces constantes en France : à la rentrée 2024, près de la moitié des lycéennes de terminale générale (45 %) n’ont sélectionné aucune spécialité scientifique, soit le double de ce qui est observé chez les garçons (25 %). Seulement 34 % des filles ont combiné deux spécialités scientifiques contre 52 % de garçons. Le choix des élèves dans les spécialités scientifiques est marqué par les disparités de genre (voir Tableau 1). Les garçons sont majoritaires dans la plupart des spécialités à exception de la SVT (sciences du vivant) traditionnellement plus féminisées. Seulement 1 % des filles ont choisi la spécialité NSI et aucune n’a choisi sciences de l’ingénieur, contre 9 % et 3 % des garçons respectivement (MESRE, 2026).

Les filières du numérique sont les moins choisies par les filles par rapport aux garçons car le numérique renforce souvent ces stéréotypes, favorisant encore une fois les garçons, via les jeux vidéo, les réseaux sociaux influencés par les algorithmes biaisés, et la construction d’une culture « geek » historiquement masculine, qui renforce leurs compétences et leur sentiment de légitimité dans ces domaines, au contraire des filles.


Fourni par l’auteur

Pour lutter contre les stéréotypes et corriger les biais de genre dans les pratiques pédagogiques courantes, diverses approches sont recommandées à plusieurs niveaux :

  • intervention précoce dès la maternelle et le CP ;

  • mise en place des pratiques pédagogiques plus inclusives en classe ;

  • sensibilisation du corps enseignant à une pédagogie plus égalitaire et des acteurs institutionnels à une culture scolaire neutre.

D’autres leviers d’actions destinés aux collégiennes et lycéennes sont cités par le rapport du Sénat. Ces leviers incluent des rencontres obligatoires avec des « rôles modèles », la rénovation des méthodes d’enseignements de sciences numériques et technologiques et la mise en avant de l’utilité sociale et les enjeux éthiques des métiers scientifiques.

« Dans la peau d’une ingénieure »

Les stages de seconde, dans la continuité de ceux de troisième, constituent une opportunité précise pour offrir aux élèves une première immersion concrète dans le monde des études supérieures ainsi que de l’entreprise. En proposant des expériences au sein des écoles d’ingénieure-es et/ou d’entreprises partenaires, ces dispositifs ont pour objectif de susciter un intérêt plus personnel et incarné pour les sciences et technologies, en donnant à voir des applications concrètes des apprentissages scolaires.




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Cependant, un risque persiste. Malgré leur ouverture à tous, ces stages peuvent, par leur format mixte, même lorsqu’ils s’inscrivent dans un environnement scientifique stimulant, prolonger certains biais de genre déjà présents dans le parcours scolaire.

C’est dans ce contexte que les stages exclusivement féminins prennent tout leur sens. En créant un cadre non mixte, ils permettent de neutraliser ces dynamiques et d’offrir un espace dans lequel les participantes peuvent s’exprimer, expérimenter et s’impliquer pleinement sans pression liée aux stéréotypes. Ce type de dispositif favorise une appropriation plus libre des contenus scientifiques et techniques, et contribue à renforcer l’intérêt pour ces filières.

Ces stages jouent également un rôle clé dans l’orientation, en encourageant plus fortement les participantes à choisir des spécialités scientifiques en première et en terminale, en cohérence avec les compétences et l’intérêt qu’elles auront pu développer durant cette expérience. L’objectif est clair : permettre aux jeunes filles de se projeter concrètement « dans la peau d’une ingénieure », en levant les freins visibles ou invisibles qui peuvent entraver leurs ambitions.

Les retours d’expérience des lycéennes qui ont déjà participé à la première édition montrent que cette immersion a modifié leur projet d’orientation initiale (49 %). Cette expérience semble avoir contribué à transformer leurs représentations des études d’ingénieur et a offert un environnement de sécurité, garantissant un sentiment de légitimité et l’accès à des modèles féminins, favorisant ainsi l’affirmation et l’engagement dans ce domaine.

Cependant, il est nécessaire d’évaluer quantitativement et qualitativement ces effets à long terme pour voir dans quelle mesure ces stages exclusivement féminins constituent une réponse adéquate aux enjeux actuels signalés par la recherche, pour encourager les choix d’orientation des filles vers les filières numériques et scientifiques.

The Conversation

Diana Griffoulières es docteure en Sciences de l’éducation et elearning. Elle mène des travaux de recherche appliquée en éducation et est responsable de l’ingénierie pédagogique numérique à l’EPF Ecole d’Ingénieurs. Diana Griffoulières ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

Liliane Dorveaux est Docteur en Mathématiques Appliquées de l’Université UPMC ( PhD),Chargée de Mission à l’EPF Ecole d’ingénieur-e-s sur le Parity Lab.Liliane Dorveaux ne travaille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

ref. Lycéennes et vocations scientifiques : des stages en écoles d’ingénieurs pour contrer les stéréotypes de genre – https://theconversation.com/lyceennes-et-vocations-scientifiques-des-stages-en-ecoles-dingenieurs-pour-contrer-les-stereotypes-de-genre-280629

Blocage du détroit d’Ormuz  : le détournement de cargaisons, un risque croissant pour les entreprises sur les routes commerciales

Source: The Conversation – France (in French) – By Dora Triki, Professeur associé en management international, ESCE International Business School

Les transporteurs maritimes font partie des entreprises exposées au risque de détournement de cargaisons. Dendoktoor/Pixabay, CC BY

Le blocage du détroit d’Ormuz soulève des questions sur la vulnérabilité des chaînes logistiques mondiales. Comment a évolué le risque de détournement de cargaisons qui pèse sur les entreprises ? Et quelles solutions leur permettent de limiter les dangers sans renoncer à leur développement international ?


Le monde retient son souffle devant le blocage du détroit d’Ormuz. Le contrôle de cette route maritime dans le golfe Persique, l’une des plus stratégiques pour le commerce international, est devenu l’un des principaux enjeux de la guerre au Moyen-Orient, à la suite des frappes états-uniennes et israéliennes lancées sur l’Iran, le 28 février 2026.

De la piraterie maritime aux vols sur les routes commerciales, le détournement de cargaisons est une pratique ancienne. Elle repose principalement sur l’usage de la force ou de la menace pour s’emparer des véhicules, des navires et de leurs marchandises. Néanmoins, considérer le détournement de cargaisons comme un risque traditionnel serait trompeur, car ce phénomène a profondément évolué ces dernières années, tant dans ses formes que dans son ampleur. Si bien qu’il est désormais au cœur des vulnérabilités structurelles de la logistique mondiale.

Une montée en compétences des criminels

Des méthodes de plus en plus sophistiquées et organisées sont utilisées pour dérober des marchandises, qu’il s’agisse de denrées alimentaires ou d’appareils électroniques. Les stratagèmes vont du vol classique de produits sur leur lieu de stockage (camions, aires de repos ou entrepôts), à l’usurpation d’identité, par exemple, lorsque les criminels se font passer pour des conducteurs légitimes. Les vols peuvent aussi passer par l’exploitation des technologies : accès frauduleux aux systèmes d’information ou utilisation de traceurs GPS dissimulés dans la marchandise.




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Ainsi, le détournement de cargaisons ne repose plus uniquement sur la contrainte physique, mais aussi sur la maîtrise de l’information et des flux logistiques, comme le met en lumière la Transported Asset Protection Association (TAPA), une association professionnelle qui regroupe des spécialistes de la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises exportatrices se trouvent particulièrement exposées à ce risque. Entre mars et avril 2026, le Cargo Crime Monitor de la TAPA a enregistré 546 cas de détournement de cargaisons à travers 25 pays, représentant des pertes de 10 millions d’euros sur un seul mois.

Perturbations commerciales

L’intensification des détournements ne peut être dissociée du contexte géopolitique actuel. Conflits armés, guerres civiles, sanctions économiques et rivalités régionales contribuent à une reconfiguration permanente des routes commerciales. Pour éviter certaines zones à risque, les entreprises et les armateurs redirigent leurs flux vers des routes alternatives et des hubs intermédiaires, parfois moins sécurisés.

Cet effet a été particulièrement visible à partir de 2023, lorsque des rebelles houthistes du Yémen se sont attaqués à des navires marchands en mer Rouge. Ceci a conduit plusieurs grands transporteurs maritimes à suspendre ou à détourner leurs porte-conteneurs, perturbant durablement les échanges commerciaux.

Cette tendance se poursuit aujourd’hui dans le golfe Persique. Mais le blocage du détroit d’Ormuz montre aussi une transformation profonde de la nature du risque. En effet, le détournement de cargaisons tend à devenir un risque géopolitique hybride, où la perte de marchandises peut résulter aussi bien de la fragilisation des chaînes logistiques que de saisies étatiques ou d’actes criminels.

Le vol de cargaisons est ainsi considéré comme l’un des « nouveaux risques majeurs » dans la logistique internationale. Comme l’a souligné un responsable de l’assureur Allianz, la hausse de ces incidents constitue désormais un sujet récurrent dans les échanges de la compagnie avec les entreprises.




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Personne n’est à l’abri

Contrairement à une idée reçue, le détournement de cargaisons ne se limite pas aux pays émergents ou en développement. Il constitue aussi une préoccupation croissante dans les économies développées. Ce phénomène a été illustré en avril par le vol d’une cargaison de 12 tonnes de barres KitKat entre l’Italie et la Pologne. Cet incident montre que même des produits de grande consommation peuvent être ciblés durant leur acheminement, ce qui met en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques, y compris dans des contextes réputés sûrs.

M6 Info, mars 2026.

Des hausses significatives de vols ont ainsi été observées en Amérique du Nord et en Europe, notamment en Allemagne, en France, en Suède, en Italie et au Royaume-Uni, ce dernier pays étant parfois qualifié de « principal exportateur de biens volés » en raison de son marché de consommation saturé et de contrôles à l’exportation relativement faibles.

L’Amérique du Sud aussi concernée

En Amérique latine, le phénomène prend une ampleur encore plus importante. La sécurisation des routes logistiques y est particulièrement complexe en raison de l’étendue des territoires, de la qualité variable des infrastructures, de niveaux élevés de corruption et de moyens limités des forces de l’ordre, comme le décrit l’International Union of Marine Insurance. Les pertes y sont estimées à environ 5,5 milliards de dollars (plus de 4,7 milliards d’euros) par an.

Toutes ces données démontrent une normalisation du risque de détournement de cargaisons, qui devient global et qui n’est plus nécessairement lié à des environnements institutionnellement faibles.

Un risque à intégrer pour les entreprises

Pour réduire leur vulnérabilité, les entreprises exportatrices peuvent s’appuyer sur plusieurs solutions. Elles doivent tout d’abord intégrer ce risque dans leur stratégie globale. Cela suppose de cartographier les itinéraires, d’identifier les zones sensibles, de hiérarchiser les cargaisons selon leur valeur et de définir les responsabilités en cas d’incident. Elles doivent aussi renforcer la sélection et le contrôle de leurs partenaires logistiques par le biais d’audits réguliers, de vérification des chaînes de sous-traitance et de l’identité réelle des intermédiaires.




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Ensuite, les technologies numériques constituent un levier central de prévention. L’entreprise britannique Aon, spécialisée dans la gestion des risques, suggère ainsi d’utiliser la géolocalisation en temps réel, des capteurs multiples, des alertes en cas de déviation d’itinéraire et la traçabilité documentaire numérique. Certaines sociétés intègrent aussi une gestion dynamique des itinéraires qui leur permet de diversifier les routes pour éviter celles devenues très risquées, et d’accepter ponctuellement des surcoûts logistiques pour réduire le risque.

Enfin, les assurances représentent un moyen important pour limiter l’impact financier des vols. Au-delà de ces outils, les compétences internes des entreprises sont essentielles. Elles permettent de mieux anticiper le risque de détournement et de s’adapter plus rapidement à son évolution.

Des stratégies à repenser

Dans notre étude récente menée auprès de 3 240 petites et moyennes entreprises (PME) exportatrices françaises, nous montrons que le risque de détournement de cargaisons ne freine pas nécessairement le développement international de ces entreprises. Au contraire, il peut pousser les PME à repenser leur stratégie d’internationalisation et à exploiter de nouveaux marchés à l’export. L’objectif est donc double : compenser les pertes potentielles sur les marchés affectés et diversifier leurs débouchés, afin de réduire leur dépendance à certains flux commerciaux.

Dans le contexte géopolitique actuel, l’expérience internationale joue un rôle central. Les entreprises qui ont déjà évolué dans des environnements marqués par des risques économiques, juridiques et politiques variés sont généralement mieux préparées. Cette diversité d’expériences leur permet d’acquérir progressivement une meilleure compréhension des risques et de renforcer leur capacité d’adaptation. Même si les détournements de cargaisons représentent un risque en forte hausse, ils n’empêchent pas les entreprises d’avancer à l’international. L’expérience et l’apprentissage restent des facteurs clés de résilience.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Blocage du détroit d’Ormuz  : le détournement de cargaisons, un risque croissant pour les entreprises sur les routes commerciales – https://theconversation.com/blocage-du-detroit-dormuz-le-detournement-de-cargaisons-un-risque-croissant-pour-les-entreprises-sur-les-routes-commerciales-281566

La crise des droits des femmes en Afghanistan est une catastrophe humanitaire

Source: The Conversation – in French – By Sepita Hatami, Gender Studies researcher; PhD candidate in Comparative Literature, Western University

Quel est l’un des pires endroits au monde pour une femme ? L’Afghanistan.

C’est ce que la plupart des gens pensent lorsqu’on aborde la question de la crise des droits des femmes sous le régime des talibans. Mais cela ne reflète qu’une partie de la réalité.

En mettant l’accent sur le mot « droits », on occulte un aspect bien plus grave : la manière dont les gens vivent au quotidien dans ce pays. Ce qui se passe actuellement en Afghanistan n’est pas seulement une crise des droits des femmes, mais une véritable catastrophe humanitaire.

Cela a des répercussions sur l’accès aux soins de santé, à l’éducation, aux systèmes alimentaires et aux aides de base, et remet en question la capacité de ces systèmes à fonctionner lorsque la moitié de la population en est exclue. Les femmes n’ayant qu’un accès limité à l’emploi et aux services, la vulnérabilité économique et sociale des ménages s’en trouve grandement aggravée.

Les talibans ont progressivement écarté les femmes des espaces publics, notamment du monde du travail, des soins de santé et de l’éducation. À titre d’exemple, des travailleuses du secteur de la santé ont récemment été bloquées aux portes d’un bureau des Nations unies et se sont vu refuser l’accès aux locaux par les autorités talibanes.




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Le régime actuel met en place un système qui détermine qui a le droit d’exister, de fournir de l’aide ou d’en recevoir.

La situation en Afghanistan ne se limite pas à la discrimination fondée sur le genre, il s’agit de l’exclusion totale d’un genre des systèmes publics. La dure réalité des femmes afghanes est moins un problème social qu’une crise structurelle qui influence les institutions et la vie quotidienne.

Apartheid de genre

C’est la raison pour laquelle on parle de plus en plus d’ « apartheid de genre » plutôt que de crise des droits des femmes. L’exclusion des femmes montre la manière dont les institutions sont structurées et dont elles fonctionneront à l’avenir.

Le terme apartheid de genre décrit un contexte dans laquelle des personnes se voient interdire l’accès à certains espaces ou activités en raison de leur identité de genre.

Cette pratique discriminatoire et violente a été largement documentée et relayée par les médias, mais la situation ne cesse de se détériorer.

Ces effets sont en outre cumulatifs, chaque restriction renforçant les autres et aggravant la crise générale. Ces violations systémiques des droits seraient de plus en plus difficiles à inverser, même en cas de changement soudain des instances politiques et du gouvernement en place.

L’exclusion des femmes des milieux professionnels se traduit par une pénurie de personnel enseignant dans les écoles, d’employées qualifiées dans les hôpitaux, et par une perte d’accès pour les réseaux d’aide à la moitié de la population. Cette situation, qui n’a rien de temporaire, restreint la capacité des systèmes à répondre aux besoins croissants de la population.

Lorsque les femmes sont exclues des institutions, le problème ne se limite pas à la dégradation des prestations de services et des performances de ces organismes. Cela entraîne également une perte de mémoire institutionnelle : les compétences, les connaissances professionnelles et l’expérience ne sont plus transmises aux générations futures.

Avec le temps, des institutions diminuent ou suspendent certains services en raison d’une pénurie de personnel féminin. À mesure que les services se réduisent, d’importantes lacunes apparaissent dans les réseaux de soins et de soutien, privant ainsi de nombreux groupes d’un accès à l’aide dont ils ont besoin.

Blocage de l’aide

Le refus des talibans de laisser entrer les travailleuses dans les bureaux de l’ONU et de l’UNICEF constitue une des nombreuses actions qui empêchent des femmes qualifiées d’accéder à des lieux où elles pourraient apporter des soins et une aide d’urgence.

Cette répression des droits des femmes entrave la fourniture d’un soutien dont la société a désespérément besoin.

Comme les hommes sont limités dans la façon dont ils peuvent venir en aide aux patientes en raison des normes et des restrictions imposées par les talibans, il n’est pas possible de leur confier le soutien offert aux femmes. Cette situation a des répercussions sur plusieurs aspects de l’aide humanitaire, notamment les soins de santé, la distribution alimentaire et les systèmes de protection.

Le poids de ces besoins non satisfaits pèse alors sur les ménages, où les femmes doivent assumer un travail non rémunéré et des responsabilités en matière de soins.

Le régime taliban retarde ou empêche ainsi des interventions vitales pour les femmes et les enfants, ce qui constitue une violation du droit à la vie.

Les femmes se voient non seulement interdire l’accès aux bureaux de l’ONU et de l’UNICEF, mais aussi à d’autres organisations humanitaires, hôpitaux, écoles et institutions publiques, dans le cadre d’une érosion généralisée des droits. Les talibans ont mis en place un réseau de violations des droits de la personne à travers tout le système humanitaire.

L’aide humanitaire dépend également de l’accès à des informations et à des données fiables permettant d’identifier les personnes qui souffrent de la faim, qui sont en danger et qui ont besoin de protection. En Afghanistan, où les femmes sont limitées dans leurs contacts et où le personnel féminin est largement absent des actions de sensibilisation, des enquêtes et des visites à domicile, ces informations sont incomplètes.

Des données incomplètes peuvent entraîner une distribution insuffisante de l’aide et une répartition inadaptée des ressources. Les populations les plus vulnérables peuvent ainsi passer inaperçues dans les évaluations officielles.

Cette invisibilité touche notamment les ménages dirigés par des femmes et ceux vivant dans des zones reculées ou rurales, où l’accès aux services est déjà limité.

Normalisation des crises

Les conséquences de l’apartheid de genre en Afghanistan ne sont peut-être pas visibles pour les gens qui n’y vivent pas, mais le fait est que les systèmes humanitaires vont bientôt s’effondrer.

Les futures générations de femmes professionnelles n’existeront tout simplement pas, car les talibans interdisent aux filles d’aller à l’école.

Selon l’UNICEF, cette interdiction pourrait coûter à l’Afghanistan 25 000 enseignantes et professionnelles de santé. Dans un pays où les femmes n’ont pas le droit de se faire soigner par des prestataires de santé masculins, exclure les femmes de l’enseignement et des soins de santé crée une grave crise médicale.


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Avec le temps, les systèmes seront repensés sans inclure les femmes en tant que professionnelles, alors qu’elles restent au cœur du dispositif en tant que bénéficiaires. Pendant que les discriminations fondées sur le genre entravent la circulation des ressources, des connaissances et des soins, la capacité à fournir des services diminue de jour en jour, malgré la forte demande. De nombreuses femmes sont contraintes de se tourner vers un travail informel, précaire, caché, et exposé à l’exploitation et aux abus.

Reconnaître l’apartheid de genre ne suffira pas à y mettre fin. Nommer cette terreur systémique ne l’éliminera pas, et sans action concrète, l’exposition répétée à la crise peut au contraire la banaliser, en raison d’une usure de compassion. Les organisations humanitaires sont aujourd’hui confrontées à un choix difficile : poursuivre leurs activités dans des conditions restrictives, au risque de les légitimer, ou se retirer et laisser les populations sans soutien.

Plus la situation perdure, plus le risque est grand que l’exclusion des femmes en Afghanistan devienne un phénomène normalisé plutôt qu’une urgence. La question n’est plus seulement de savoir comment rétablir ce qui a été perdu, mais de savoir si les systèmes qui dépendaient autrefois de la participation des femmes peuvent encore être reconstruits.

La Conversation Canada

Sepita Hatami ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La crise des droits des femmes en Afghanistan est une catastrophe humanitaire – https://theconversation.com/la-crise-des-droits-des-femmes-en-afghanistan-est-une-catastrophe-humanitaire-282693

L’intersection des haines : un magma d’idéologies au service de causes communes

Source: The Conversation – in French – By Ophélie Lacroix, Étudiante au doctorat en communication et études féministes, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Des militants aux positions a priori incompatibles — conservateurs chrétiens, conspirationnistes anti-vaccins et ethno-nationalistes — marchent aujourd’hui côte à côte, relaient les mêmes contenus et se mobilisent pour des causes communes. Comment l’expliquer ?


Aux États-Unis, la Conservative Political Action Conference (CPAC), principal rassemblement annuel de la droite, offre une vitrine particulièrement visible de ces recompositions : s’y côtoient désormais des acteurs issus de traditions idéologiques hétérogènes — conservatisme religieux, libertarianisme de la tech et populisme nationaliste — incarnés notamment par J. D. Vance, Elon Musk et Steve Bannon.

Cette cohabitation se manifeste également dans les dynamiques électorales récentes. Lors de la campagne de Donald Trump en 2024, des segments aussi divers que des réseaux évangéliques, des figures issues de la tech critiques de la régulation étatique et des figures de proue des mouvances complotistes ont convergé autour d’un agenda commun, malgré des désaccords de fond.




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On parle parfois « d’hybridation idéologique », comme si ces alliances formaient un tout cohérent. À l’inverse, les réduire à une simple « convergence » donne l’impression d’un rapprochement superficiel. Quant à la métaphore du « buffet idéologique », où chacun pigerait à la carte selon ses préférences, elle échoue à rendre compte d’un fait essentiel : ces rapprochements ne sont ni aléatoires ni superficiels.

Malgré leurs profondes divergences, ces mouvements semblent graviter autour d’un même noyau. C’est peut-être là que réside la clé de compréhension : moins dans ce qui les unit explicitement que dans ce qui les aligne implicitement. Derrière l’hétérogénéité apparente, une structure commune se dessine, encore mal nommée, mais déjà bien réelle.

Ce noyau, nous proposons de le nommer autrement : ce n’est pas un programme politique, mais un faisceau de haines partagées. Nous appelons ce mécanisme l’intersection des haines. Le terme, esquissé notamment par l’historienne française Christine Bard et repris dans le débat public états-unien après l’élection de 2016, mérite d’être théorisé plus systématiquement.




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Les haines qui unissent

Ce qui soude des militants aussi différents idéologiquement, ce ne sont pas des valeurs communes, mais des ennemis communs. Les femmes féministes, les personnes racisées et immigrées, les personnes LGBTQ+, les pauvres décrits comme assistés : autant de cibles autour desquelles des ressentiments distincts se renforcent mutuellement. Parfois, une haine prédomine et sert de point d’ancrage. Dans nos travaux, l’antiféminisme conservateur — soit la critique ou le rejet des revendications féministes au nom de valeurs familiales, religieuses ou traditionnelles — a joué ce rôle de creuset.

L’attaque perpétrée en mai 2026 contre l’Islamic Center of San Diego en offre une illustration tragique. Selon les premiers éléments rapportés, les deux assaillants, radicalisés en ligne et nourris par des références suprémacistes blanches, ne visaient pas seulement les personnes musulmanes : leurs écrits exprimaient aussi une hostilité envers les personnes juives, noires, LGBTQ+ et les femmes. Ce type de passage à l’acte rappelle que les violences réactionnaires ne reposent pas toujours sur une haine isolée, mais sur un faisceau d’hostilités qui se renforcent mutuellement.

Ce mécanisme fonctionne comme un miroir inversé de l’intersectionnalité féministe. Là où celle-ci met en lumière le cumul des oppressions subies par les personnes marginalisées, l’intersection des haines montre comment les hostilités se cumulent et se coordonnent contre elles. Il ne s’agit pas simplement d’additionner des préjugés : ces discours s’articulent, se renforcent mutuellement et finissent par former un bloc cohérent.

Le mouvement antiavortement au Québec : un laboratoire éclairant

Pour construire et tester ce cadre théorique, nous nous appuyons sur l’enquête Quand le consensus vacille : État des lieux du mouvement contre l’avortement au Québec, à laquelle deux d’entre nous ont contribué en tant que chercheures. Celle-ci combine des groupes de discussion avec des professionnelles de la santé, des observations participantes lors d’activités organisées par des militants et militantes du mouvement et une collecte de données en ligne. Ce corpus offre un laboratoire particulièrement éclairant pour observer ces recompositions idéologiques.




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Au sein du mouvement étudié, il est possible d’observer la coexistence de discours qui devraient a priori s’exclure. Certains se réclament du féminisme pour « défendre les femmes contre l’avortement ». D’autres mobilisent des récits complotistes sur l’usage de cellules fœtales dans les vaccins. D’autres invoquent la survie de la nation québécoise, de la langue française ou encore des principes conservateurs religieux.

Mais la diversité ne tient pas seulement aux arguments avancés : elle traverse les cadres idéologiques eux-mêmes, qui peuvent entrer en tension — qu’il s’agisse du rapport au religieux, du rôle de l’État ou de la place des libertés individuelles. Loin d’être perçues comme contradictoires, ces positions cohabitent sans frictions apparentes. Ce n’est pas de l’incohérence, mais l’expression d’une flexibilité stratégique mise au service d’un noyau antiféministe structurant.


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Moins radical, plus violent

Cette plasticité idéologique invite à repenser notre compréhension de la radicalité. Dans le langage courant, le terme est souvent synonyme d’extrémisme ou de violence. Mais en philosophie politique, la radicalité désigne plutôt un attachement rigide à des principes et un refus de transiger.

Or, nos observations suggèrent une relation inverse dans certains mouvements contemporains. Moins ces mouvements sont radicaux au sens strict — c’est-à-dire moins ils sont attachés à une doctrine cohérente et exclusive — plus ils semblent enclins à recourir à la violence verbale. La logique est la suivante : en s’ouvrant à des militants et à des discours variés, ils élargissent aussi leur répertoire d’ennemis. Chaque composante apporte ses propres cibles, et la violence devient alors le langage commun qui permet de maintenir l’ensemble.




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Des coalitions fragiles : un levier pour les contrer ?

Ce déplacement a des conséquences importantes. Il rend ces coalitions à la fois plus inclusives à l’interne et plus agressives vers l’extérieur. Mais il les rend aussi intrinsèquement instables. Car derrière la recomposition et l’alignement des discours subsistent des lignes de fracture bien réelles : sur le rôle de l’État ; sur la place du religieux dans l’espace public ; sur les libertés individuelles. Ces tensions ne disparaissent pas, elles sont provisoirement suspendues au profit d’ennemis communs.

Ces coalitions ne sont donc pas unifiées, mais tenues ensemble. Leur cohésion repose moins sur un accord profond que sur un équilibre précaire entre des visions du monde concurrentes. C’est précisément là que réside leur vulnérabilité.

Comprendre ces dynamiques n’est pas un exercice purement théorique. C’est une condition pour saisir les formes contemporaines de mobilisations politiques et les transformations du débat public, mais aussi pour mieux les contester. Identifier les points de friction, les contradictions internes, les désaccords latents peut contribuer à désarticuler le front commun et à affaiblir leur portée mobilisatrice.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de répondre aux arguments, mais de dévoiler ce qui ne tient pas ensemble. Comprendre ces coalitions, c’est donc aussi apprendre où et comment intervenir pour mieux protéger les droits qu’elles cherchent à restreindre.

La Conversation Canada

Ophélie Lacroix a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada .

Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).

Véronique Pronovost a reçu des financements du Secrétariat à la condition féminine afin de mener la recherche sur le mouvement contre l’avortement au Québec (2025).

ref. L’intersection des haines : un magma d’idéologies au service de causes communes – https://theconversation.com/lintersection-des-haines-un-magma-dideologies-au-service-de-causes-communes-279797

Laissons place au management démocratique de l’activité productive face aux mutations du travail

Source: The Conversation – in French – By Julienne Brabet, Professeur émérite en Sciences de Gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

L’enjeu est de favoriser une recherche qui part du terrain, avec des expérimentations associant les acteurs de l’activité productive et les étudiants formés par la recherche. SergeyNivens/Shutterstock

Pour échapper à la destruction de la planète ou à des solutions totalitaires accélérées par la digitalisation, une approche renouvelée de l’activité productive humaine et de son management est nécessaire. Il devient indispensable de cocréer et de diffuser des savoirs facilitant l’analyse comparative des pratiques, de leurs objectifs, de leurs effets et de leurs devenirs possibles.


Une grande partie du travail humain a quitté les grandes entreprises industrielles ou de service, du monde dit « développé » où la stabilité de l’emploi constituait la norme. Qu’est-il donc devenu ?

Au travers de digitalisation, de la sous-traitance et de la globalisation, ce travail intellectuel ou manuel s’est déplacé vers les plateformes, a été automatisé ou a migré vers des pays où son coût est compétitif grâce à l’absence de protections légales et environnementales. Il s’agit sans aucun doute d’une grande transformation, d’autant que les phénomènes semblent s’accélérer massivement.

Nous avons exploré, dans un article de la Revue française de gestion, cette situation. Nous y montrons comment les recherches en management peuvent contribuer à un diagnostic approfondi des nouvelles formes de travail et d’emploi et à dessiner les futurs possibles et les conditions toujours multifactorielles et incertaines de leur réalisation.

Nous proposons ainsi un scénario pour échapper à des futurs désastreux : la destruction de la planète, d’une part, et, d’autre part, un totalitarisme algorithmique porté par des États autoritaires et/ou par l’oligarchie des Big Tech américaines ou chinoises. Dans ce scénario très optimiste, qu’envisageait déjà John Meynard Keynes et que promeut aujourd’hui Elon Musk, l’abondance pour tous devenue enfin possible.

Nous avons construit un monde où le travail tel que nous avons pris l’habitude de le concevoir n’occupe qu’un temps très limité. Un monde où les contributions des humains visent leur développement individuel, celui de leurs communautés, de la cité, visent le développement des savoirs et des créations ; avec, en ligne de mire d’une activité productive largement automatisée, l’économie de la vie et la protection de son écosystème.

Partir du travail réel et plus largement de l’ensemble de l’activité productive

Longtemps positionnés dans l’accompagnement d’une relative stabilité, la recherche et l’enseignement en management sont interpellés. Si leur rôle est d’éclairer la société, ils doivent maintenant changer de focale : partir du travail réel, dans ses pratiques d’aujourd’hui et ses transformations à l’horizon. Il leur faut, corrélativement, renoncer aux solutions d’une boîte à outils plaqués sur des problèmes mal formulés.

Au-delà des techniques auxquelles on l’a trop longtemps cantonné, le management peut être conçu comme le pilotage d’une action collective organisée, située et finalisée, traversée de tensions entre efficacité et justice, autonomie et contrôle, performance et soutenabilité. La reconnaissance de la complexité dynamique de l’action collective organisée et de son pilotage constitue la toile de fond d’une approche de la recherche nécessairement généalogique, multiniveau, multidisciplinaire, multiacteurs et privilégiant la recherche empirique.

Micro, meso et macro

Une approche généalogique, car la représentation du travail et de l’emploi contemporaine est relativement récente et susceptible d’évolutions majeures. Cette généalogie permet de comprendre comment se sont progressivement imposées les catégories qui structurent aujourd’hui nos débats –, compétition, performance, agilité, responsabilité – et comment elles ont été rendues « naturelles » par des dispositifs légaux ou gestionnaires, des indicateurs, des discours. C’est aussi saisir que ces catégories peuvent être reconfigurées, que d’autres formes d’organisation et de reconnaissance des contributions productives sont possibles.




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Une approche multiniveau s’impose, car on ne peut comprendre les formes actuelles et futures de l’activité productive humaine et de son management sans reconnaître qu’elles se déploient à des échelles étroitement interconnectées. Au niveau macrosocial, elles s’inscrivent dans les grandes dynamiques géopolitiques, socioéconomiques et sociotechniques : bouleversements technologiques, rapports de force, régulations et dérégulations, conflits, coopérations, répartition des richesses et effets des systèmes productifs sur les écosystèmes.

Au niveau microsocial, elles transforment les identités collectives et individuelles, les manières de travailler, de consommer, d’éduquer ou de se projeter, rappelant que le système des activités humaines ne s’arrête pas à la porte des organisations. Entre ces deux pôles, le niveau méso, celui des entreprises et des différents types d’organisation, constitue le lieu d’interstructuration où se rejouent en permanence les tensions entre stabilité et changement.

La recherche empirique

Cette conception suppose une ouverture des sciences de gestion aux autres disciplines et un dialogue avec les acteurs du terrain. Les chercheurs, spécialistes du management de l’activité productive humaine, ne peuvent isolément produire des connaissances réellement utiles à l’action. Cette coopération entre disciplines s’impose, mais elle ne se décrète pas : elle suppose de repenser les priorités et les formes d’organisation de la recherche et de l’enseignement.

Il s’agit de favoriser une recherche empirique et des expérimentations associant les acteurs de l’activité productive et les étudiants formés par la recherche, mais aussi de mieux communiquer et de susciter les débats et les controverses. Ces démarches demeurent difficiles, en raison de la fragmentation institutionnelle des savoirs, des cloisonnements entre recherche et action, et des temporalités divergentes entre monde académique et monde professionnel. Elles sont pourtant indispensables pour comprendre les logiques à l’œuvre et éclairer les choix collectifs.

Associer recherche et enseignement

Insistons, l’enseignement ne saurait être dissocié de la recherche, car c’est de leur articulation que dépend la capacité de tous, futurs cadres, dirigeants, cols bleus et cols blancs et chercheurs, mais plus largement citoyens, politiques… à comprendre la complexité du monde productif contemporain et à le transformer.
Enseigner sans recherche, c’est risquer de transmettre des recettes déjà obsolètes, des modèles « naturalisés » déconnectés des réalités du terrain et des choix de société qu’ils incarnent implicitement. Dans un contexte où les formes d’organisation de l’activité productive se recomposent rapidement, l’université et les écoles doivent devenir des espaces où l’on apprend à observer, à expérimenter et autant à problématiser qu’à agir.

Manager l’activité productive n’est pas un slogan mais une boussole. Elle invite l’État, les dirigeants, les parties prenantes et le monde académique à déplacer leurs priorités et à écrire ensemble le futur du travail. Face aux crises écologiques, sociales, géopolitiques et technologiques, le management démocratique de l’activité productive peut devenir un instrument d’émancipation collective : une manière de produire, d’apprendre et de vivre ensemble autrement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Laissons place au management démocratique de l’activité productive face aux mutations du travail – https://theconversation.com/laissons-place-au-management-democratique-de-lactivite-productive-face-aux-mutations-du-travail-281381

De Groquik à monsieur Malabar : pourquoi les marques ont-elles tué les héros de notre enfance ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Que sont devenues les mascottes d’antan ? Longtemps, les marques de grande consommation ont eu recours à des personnages destinés à les identifier et à créer un lien affectif avec le public. Peu à peu, certaines figures populaires ont disparu sous l’effet d’évolutions sociétales. Retour sur ces icônes déchues, de Groquik à monsieur Malabar, en passant par Uncle Ben’s.


Il fut un temps où un clown nous accueillait dans un fast-food, un grand blond nous offrait des chewing-gums et le visage rassurant d’un oncle afro-américain ornait nos paquets de riz. Ces figures ancraient les marques dans notre quotidien. Qu’il s’agisse de créatures imaginaires ou de personnages réalistes, elles servaient de trait d’union affectif entre les marques et leurs communautés.

Aujourd’hui, une promenade dans les rayons d’une grande surface révèle une transformation radicale. Comme dans la nature, l’environnement des marques a changé (nouvelles normes sanitaires, morales et sociales) et seules les espèces capables de s’adapter survivent. Les mascottes qui ne mutent pas sont condamnées à l’extinction.

La littérature en marketing souligne d’ailleurs que les mascottes évoluent dans un environnement qualifié de « darwinien », où seules les plus adaptables perdurent. Pour échapper à la sélection naturelle du marché, ces icônes ont dû évoluer face à quatre sources de pressions environnementales : la santé publique, les évolutions des normes sociales, les exigences de cohérence stratégique des marques et leur quête de visibilité médiatique.

La fin de l’embonpoint

Le premier facteur d’évolution est sanitaire, du moins symboliquement. Dans les années 1970-1980, l’embonpoint d’une mascotte était encore un signe de générosité, d’abondance et de gourmandise. Désormais, dans un écosystème attentif à la lutte contre l’obésité, le sucre et la malbouffe, cela est devenu un handicap mortel.




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Le cas d’école est celui de Groquik, la mascotte de Nesquik. Ce personnage fictif et bedonnant était parfaitement adapté à l’ère de la consommation de masse décomplexée. Il incarnait un plaisir régressif, proche du doudou. Mais lorsque le climat s’est durci sur la question du sucre, il est devenu inadapté.

Nestlé a donc opéré une mutation drastique en le remplaçant en 1990 par Quicky, un lapin svelte et hyperactif. Le message a changé de nature : la poudre chocolatée ne sert plus au plaisir passif (qui fait grossir), mais à l’énergie active (le sport, la performance, le dynamisme). Les appels à son retour, régulièrement portés par des pétitions ou des mobilisations nostalgiques, n’y ont jusqu’ici rien changé. Mais qui sait ? Dans un contexte où le marketing joue de plus en plus avec la nostalgie, Groquik pourrait bien, un jour, retrouver une place dans l’écosystème de la poudre chocolatée.

Cette logique se retrouve dans plusieurs catégories alimentaires. Tony le Tigre, mascotte des Frosties, a lui aussi progressivement évolué vers une figure plus athlétique, associée au dépassement de soi et au sport. La gourmandise n’est plus revendiquée, elle est requalifiée en carburant.

Les personnages publicitaires qui n’ont pas su ou pas pu évoluer à temps, comme Joe Camel (la mascotte de cigarettes trop séduisante pour les enfants), ont été éliminés par le prédateur ultime : le législateur. Ici, l’évolution n’est plus symbolique mais juridique. En effet, lorsque le risque sanitaire devient trop élevé, la mascotte cesse d’être un outil marketing pour devenir une preuve à charge.

Mascotte ou stéréotypes ?

Sociale, la deuxième pression touche spécifiquement les figures humaines qui ont tendance à figer les préjugés de leur époque de naissance. Or, à mesure que la société évolue vers davantage d’inclusivité, ces fossiles publicitaires deviennent des marqueurs d’un passé problématique.

C’est ici que se joue le sort d’Uncle Ben’s (devenu Ben’s Original) et d’Aunt Jemima (désormais Pearl Milling Company). En 2020, face au mouvement Black Lives Matter, ces marques ont admis que leurs mascottes, des archétypes de domestiques voire d’esclaves noirs du sud des États-Unis, n’étaient plus viables. Même si l’intention initiale était de créer une figure rassurante et familiale, la symbolique sociale associée était devenue difficile à ignorer.

Or, il est impossible de faire « évoluer » un stéréotype raciste sans le déconstruire entièrement. La seule solution pour que ces marques survivent au tumulte ambiant a été le retrait pur et simple du visage humain. D’autres figures ont connu des trajectoires similaires. La marque Banania a progressivement abandonné son célèbre tirailleur sénégalais et son slogan « Y’a bon », symboles d’une époque révolue.

S’agissant de monsieur Malabar, l’évolution a pris une autre voie. Le grand blond aux muscles d’acier incarnait un idéal viriliste et ethnique, daté, des années 1980. Dans un environnement diversifié et sensible aux questions de représentativité, ce mâle dominant standardisé ne passait plus. La marque a donc appliqué une stratégie classique d’effacement des marqueurs identitaires. Il s’est agi de remplacer l’homme par un chat noir appelé Mabulle. L’animal est une espèce passe-partout, c’est-à-dire sans ethnie, sans âge, sans classe sociale. Il permet à la marque de s’adapter à tous les publics sans risque de polémique. On observe ici un mouvement de « déshumanisation stratégique » : plus une figure est humaine, plus elle est exposée aux débats identitaires ; plus elle est abstraite ou animale, plus elle est perçue comme universelle.

Se cacher pour survivre

Enfin, certaines espèces ne disparaissent pas, mais se cachent pour survivre. C’est la stratégie de retrait adoptée lorsque la mascotte devient incompatible avec le nouveau positionnement de la marque. McDonald’s en est l’exemple le plus visible. L’enseigne a opéré un déplacement vers un univers plus sobre et plus qualitatif, centré sur le design et l’expérience client (décor en bois, cafés, bornes, service à table). Dans cet environnement, le clown criard apparaît en décalage. À cela s’ajoute un changement culturel. En effet, la figure du clown, autrefois festive, est désormais parfois perçue comme inquiétante.

Pour préserver sa respectabilité, Ronald McDonald n’a pas été supprimé mais invisibilisé, laissant place à une communication centrée sur le produit et le design. Cette logique de discrétion se retrouve chez Michelin. Bibendum n’a pas disparu, mais il a été fortement institutionnalisé. Moins burlesque, plus patrimonial, il accompagne aujourd’hui un discours d’expertise, de sécurité et de gastronomie. La mascotte survit, mais sous une forme compatible avec une marque premium et technologique.

D’autres marques choisissent la segmentation plutôt que l’effacement. Chez Kellogg’s, les mascottes restent cantonnées aux produits pour enfants, tandis que les gammes « santé » adoptent des packagings épurés. La mascotte devient alors écologiquement inadaptée à certains univers de consommation, notamment ceux associés à la maîtrise de soi, à la nutrition ou au prestige. Dans tous les cas, la logique est identique : la mascotte n’est plus seulement évaluée sur sa seule sympathie, mais sur sa cohérence avec l’expérience de marque proposée. Quand l’univers évolue vers un positionnement adulte, responsable ou premium, la mascotte devient un facteur de dissonance stratégique.

Qu’ils soient effacés, mutés ou camouflés, les destins de ces personnages publicitaires illustrent la loi du plus fort ou plutôt du plus agile. Les marques ne peuvent dès lors plus se contenter d’être sympathiques, elles doivent prouver qu’elles sont compatibles avec les valeurs de leur époque.

Mettre en scène la disparition

Pour autant, les mascottes n’ont jamais totalement disparu. Elles se transforment et trouvent de nouveaux terrains d’expression, notamment dans les environnements numériques. Les réseaux sociaux offrent aujourd’hui un écosystème particulièrement favorable à ces figures anthropomorphisées, capables d’interagir, de raconter des histoires et de tisser un lien direct avec les consommateurs. Certaines mascottes, comme la chouette Duo de Duolingo devenue virale sur TikTok, illustrent cette capacité à s’approprier les codes culturels contemporains. D’autres vont encore plus loin : le personnage d’Aleksandr Orlov, créé pour Compare the Market, a progressivement dépassé sa fonction publicitaire pour devenir une figure populaire, générant récits et produits dérivés.

Cette capacité d’adaptation passe également par une mise en scène assumée de leur propre disparition. Certaines marques orchestrent la mort ou le retrait temporaire de leurs mascottes comme un levier de visibilité. En 2020, Mr. Peanut, figure emblématique de Planters, est ainsi « tué » dans une campagne virale avant de renaître quelques jours plus tard.

De manière comparable, en 2023 dans un contexte de controverses autour d’une supposée « wokisation » de ses mascottes, M&M’s annonce leur remplacement par Maya Rudolph, avant de les réintroduire quelques semaines plus tard lors du Super Bowl.

Dans ces cas, la disparition devient un outil stratégique, une suspension narrative destinée à relancer l’attention et à renforcer l’attachement. La mascotte ne survit plus seulement en s’adaptant à son environnement ; elle survit en jouant avec sa propre disparition.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De Groquik à monsieur Malabar : pourquoi les marques ont-elles tué les héros de notre enfance ? – https://theconversation.com/de-groquik-a-monsieur-malabar-pourquoi-les-marques-ont-elles-tue-les-heros-de-notre-enfance-280047

Pourquoi les chercheurs français ne créent que peu d’entreprises

Source: The Conversation – France (in French) – By Rhouma Drine, Maître de conférence, Le Mans Université

La culture universitaire française valorisant stabilité, recherche fondamentale et publication dans des revues scientifiques peut diminuer la propension des chercheurs à entreprendre. Ensim-lemans

Pourquoi certains chercheurs franchissent le pas de l’entrepreneuriat, et d’autres non ? Une étude menée à l’Université du Mans identifie les blocages qui expliquent pourquoi l’entrepreneuriat académique reste limité en France.


Dès 1999, la loi Allègre donne la possibilité aux chercheurs de créer ou de participer à une entreprise valorisant leurs travaux, tout en conservant un lien avec leur établissement. La loi Pacte de 2019 renforce cette dynamique en visant une simplification et une accélération des parcours de valorisation.

Ces évolutions s’inscrivent dans la stratégie d’innovation portée par France 2030. Doté de 54 milliards d’euros, le plan fixe un cap pour les start-up issues de la recherche : atteindre 500 créations « deep tech » par an d’ici 2030, et favoriser l’émergence de 100 licornes, ces entreprises valorisées à plus d’un milliard d’euros. Le concept de deep tech caractérise des start-up innovantes basées sur des découvertes scientifiques et des ruptures technologiques. Selon Bpifrance, 2 800 start-up deep tech sont actives en France.

Notre étude analyse les déterminants de l’intention entrepreneuriale des chercheurs et leur propension à valoriser leurs travaux par la création d’entreprise. Au moyen de questionnaires, puis d’entretiens, nous avons interviewé des chercheurs publics – doctorants, postdoctorants, enseignants-chercheurs et ingénieurs de recherche – sur trois dimensions : leurs motivations et craintes (comportement), leurs compétences perçues et leur formation (compétence), ainsi que l’environnement institutionnel et le soutien de leur entourage (contexte).

Quatorze hypothèses à vérifier

Dans notre étude, nous avons sollicité 156 chercheurs affiliés à l’université du Mans, sur 660 personnes (en 2023). La taille « intermédiaire » de l’Université du Mans – trois facultés, deux Instituts universitaires de technologie (IUT) et une école d’ingénieurs pour 13 000 étudiants – constitue un cas d’étude représentatif des universités régionales françaises.

Pour ce faire, nous avons émis quatorze hypothèses réparties en déterminants liés au comportement, à la compétence, au contexte et des variables comme l’âge, le genre ou la nationalité. Nous les avons testées dans un questionnaire envoyé aux 156 chercheurs, pouvant répondre de « tout à fait d’accord » à « pas du tout d’accord ».

L’auto-efficacité désigne la croyance qu’a la personne sondée en sa capacité à atteindre un objectif.

Aversion au risque

Logiquement, les chercheurs qui perçoivent la création d’entreprise comme un risque financier, social ou personnel majeur sont beaucoup moins enclins à se lancer. Cette crainte s’explique par la culture universitaire qui valorise la stabilité, la recherche fondamentale et la publication dans des revues scientifiques. L’entrepreneuriat apparaît comme un pari risqué, incompatible avec une carrière académique traditionnelle.

À l’inverse, le désir d’agir constitue le moteur le plus puissant de l’intention entrepreneuriale comme le souligne la thèse de Krueger et Brazeal. Les chercheurs qui perçoivent l’entrepreneuriat comme une opportunité de donner un impact concret à leurs travaux et qui sont convaincus de l’intérêt de leurs résultats pour le marché développent une forte intention de créer une entreprise.

Conflit entre chercheur et entrepreneur

La grande majorité des chercheurs interrogés ne considèrent pas la création d’entreprise comme faisant partie de leur rôle professionnel. Cette perception limite fortement les vocations entrepreneuriales.

Les chercheurs qui intègrent l’entrepreneuriat à leur identité professionnelle sont au contraire beaucoup plus enclins à créer une entreprise. Entreprendre n’est pas perçu comme une alternative à la recherche, mais plutôt comme une opportunité complémentaire pour valoriser leurs compétences.

Cette question révèle un conflit entre deux conceptions du métier de chercheur. Pour certains, la mission s’arrête à la production et à la diffusion de connaissances scientifiques. Pour d’autres, elle inclut la transformation de ces connaissances en innovations concrètes via l’entrepreneuriat.

Compétences financières

Les chercheurs qui se sentent capables de gérer les aspects financiers d’une entreprise et de développer une stratégie claire manifestent une intention entrepreneuriale plus élevée. Cependant, ces compétences jouent un rôle secondaire par rapport à la motivation. Un chercheur fortement motivé cherchera à acquérir les compétences qui lui manquent ou à s’entourer de personnes compétentes.

À l’inverse, un chercheur qui maîtrise parfaitement la gestion financière, mais qui n’a pas envie d’entreprendre ne créera pas d’entreprise.

Les formations en entrepreneuriat et les expériences professionnelles antérieures renforcent l’intention entrepreneuriale, mais seulement chez les chercheurs déjà motivés. Ces formations permettent d’acquérir des compétences essentielles à la création et à la gestion d’entreprises, tandis que les expériences professionnelles aident à développer un réseau d’investisseurs, de mentors et d’acteurs de l’écosystème.

Un écosystème d’accompagnement qui sécurise sans convaincre

La France dispose d’un écosystème dense de structures d’accompagnement. Les treize sociétés d’accélération du transfert de technologies (SATT) gèrent la valorisation de la recherche publique, les services de valorisation au sein des universités. Elles ont permis la création de plus de 900 start-up créées dans la deep tech. Comme au Mans, ces structures ne sont pas présentes sur tout le territoire.

Les incubateurs académiques et les pôles de compétitivité mettent en réseau chercheurs et industriels. Les chercheuses Bénédicte Aldebert, Rani Jeanne Dang et Amandine Maus soulignent le manque d’appui des grands groupes qui apporteraient une « légitimité corporate ».

Ces dispositifs jouent un rôle important, mais indirect. Ils sécurisent le parcours entrepreneurial en offrant un soutien financier, des conseils en propriété intellectuelle et des possibilités de partenariats industriels. Ces dispositifs amplifient une intention entrepreneuriale préexistante mais ne la créent pas.

Un chercheur qui n’a pas envie d’entreprendre ne sera pas convaincu par la seule existence d’un incubateur. En revanche, ces structures facilitent le passage à l’acte pour les chercheurs déjà motivés.

Quatre recommandations pour débloquer l’entrepreneuriat académique

Créer un « congé valorisation »

Inspiré du congé pour projet pédagogique et du congé pour recherches déjà accordés aux enseignants-chercheurs, ce dispositif offrirait une dispense temporaire d’enseignement et de responsabilités administratives pour développer un projet entrepreneurial sans rupture de carrière. Cette mesure réduirait le risque perçu en permettant un retour possible à la recherche académique.

Faire évoluer les critères d’évaluation des carrières académiques

Les activités de transfert de technologie, de création d’entreprise et de valorisation devraient être reconnues au même titre que les publications scientifiques dans les promotions et les qualifications. Cette reconnaissance institutionnelle légitimerait l’entrepreneuriat comme composante du métier de chercheur.

Programmes de sensibilisation dès le doctorat

Ils combineraient rencontres avec des chercheurs-entrepreneurs, immersions en start-up deep tech et mentorat. L’objectif est de cultiver le désir d’entreprendre et de normaliser l’entrepreneuriat comme débouché possible d’une carrière scientifique.

Cibler l’accompagnement sur les chercheurs manifestant déjà une intention entrepreneuriale

L’idée : renforcer l’appui sur les dimensions juridiques, financières et stratégiques. Plutôt que de multiplier les dispositifs génériques, il faut adapter le soutien aux besoins spécifiques des chercheurs motivés.

The Conversation

Rhouma Drine est membre du Conseil national de l’ordre des experts-comptables.

Abderrahmane Jahmane et Ezzeddine Boussoura ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Pourquoi les chercheurs français ne créent que peu d’entreprises – https://theconversation.com/pourquoi-les-chercheurs-francais-ne-creent-que-peu-dentreprises-272847

Pour un management éclairé de l’activité productive face aux mutations du travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Julienne Brabet, Professeur émérite en Sciences de Gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

L’enjeu est de favoriser une recherche qui part du terrain, avec des expérimentations associant les acteurs de l’activité productive et les étudiants formés par la recherche. SergeyNivens/Shutterstock

LB : TITRE PAS ASSEZ INCITATIF. Si la formule choisie est importante pour les auteurs, la basculer dans le chapo et trouver un titre plus accessible stp

Pour échapper à la destruction de la planète ou à des solutions totalitaires accélérées par la digitalisation, une approche renouvelée de l’activité productive humaine et de son management est nécessaire. Il devient indispensable de cocréer et de diffuser des savoirs facilitant l’analyse comparative des pratiques, de leurs objectifs, de leurs effets et de leurs devenirs possibles.


Une grande partie du travail humain a quitté les grandes entreprises industrielles ou de service, du monde dit « développé » où la stabilité de l’emploi constituait la norme. Qu’est-il donc devenu ?

Au travers de digitalisation, de la sous-traitance et de la globalisation, ce travail intellectuel ou manuel s’est déplacé vers les plateformes, a été automatisé ou a migré vers des pays où son coût est compétitif grâce à l’absence de protections légales et environnementales. Il s’agit sans aucun doute d’une grande transformation, d’autant que les phénomènes semblent s’accélérer massivement.

Nous avons exploré, dans un article de la Revue française de gestion, cette situation. Nous y montrons comment les recherches en management peuvent contribuer à un diagnostic approfondi des nouvelles formes de travail et d’emploi et à dessiner les futurs possibles et les conditions toujours multifactorielles et incertaines de leur réalisation.

Nous proposons ainsi un scénario pour échapper à des futurs désastreux : la destruction de la planète, d’une part, et, d’autre part, un totalitarisme algorithmique porté par des États autoritaires et/ou par l’oligarchie des Big Tech américaines ou chinoises. Dans ce scénario très optimiste, qu’envisageait déjà John Meynard Keynes et que promeut aujourd’hui Elon Musk, l’abondance pour tous devenue enfin possible.

Nous avons construit un monde où le travail tel que nous avons pris l’habitude de le concevoir n’occupe qu’un temps très limité. Un monde où les contributions des humains visent leur développement individuel, celui de leurs communautés, de la cité, visent le développement des savoirs et des créations ; avec, en ligne de mire d’une activité productive largement automatisée, l’économie de la vie et la protection de son écosystème.

Partir du travail réel et plus largement de l’ensemble de l’activité productive

Longtemps positionnés dans l’accompagnement d’une relative stabilité, la recherche et l’enseignement en management sont interpellés. Si leur rôle est d’éclairer la société, ils doivent maintenant changer de focale : partir du travail réel, dans ses pratiques d’aujourd’hui et ses transformations à l’horizon. Il leur faut, corrélativement, renoncer aux solutions d’une boîte à outils plaqués sur des problèmes mal formulés.

Au-delà des techniques auxquelles on l’a trop longtemps cantonné, le management peut être conçu comme le pilotage d’une action collective organisée, située et finalisée, traversée de tensions entre efficacité et justice, autonomie et contrôle, performance et soutenabilité. La reconnaissance de la complexité dynamique de l’action collective organisée et de son pilotage constitue la toile de fond d’une approche de la recherche nécessairement généalogique, multiniveau, multidisciplinaire, multiacteurs et privilégiant la recherche empirique.

Micro, meso et macro

Une approche généalogique, car la représentation du travail et de l’emploi contemporaine est relativement récente et susceptible d’évolutions majeures. Cette généalogie permet de comprendre comment se sont progressivement imposées les catégories qui structurent aujourd’hui nos débats –, compétition, performance, agilité, responsabilité – et comment elles ont été rendues « naturelles » par des dispositifs légaux ou gestionnaires, des indicateurs, des discours. C’est aussi saisir que ces catégories peuvent être reconfigurées, que d’autres formes d’organisation et de reconnaissance des contributions productives sont possibles.




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Une approche multiniveau s’impose, car on ne peut comprendre les formes actuelles et futures de l’activité productive humaine et de son management sans reconnaître qu’elles se déploient à des échelles étroitement interconnectées. Au niveau macrosocial, elles s’inscrivent dans les grandes dynamiques géopolitiques, socioéconomiques et sociotechniques : bouleversements technologiques, rapports de force, régulations et dérégulations, conflits, coopérations, répartition des richesses et effets des systèmes productifs sur les écosystèmes.

Au niveau microsocial, elles transforment les identités collectives et individuelles, les manières de travailler, de consommer, d’éduquer ou de se projeter, rappelant que le système des activités humaines ne s’arrête pas à la porte des organisations. Entre ces deux pôles, le niveau méso, celui des entreprises et des différents types d’organisation, constitue le lieu d’interstructuration où se rejouent en permanence les tensions entre stabilité et changement.

La recherche empirique

Cette conception suppose une ouverture des sciences de gestion aux autres disciplines et un dialogue avec les acteurs du terrain. Les chercheurs, spécialistes du management de l’activité productive humaine, ne peuvent isolément produire des connaissances réellement utiles à l’action. Cette coopération entre disciplines s’impose, mais elle ne se décrète pas : elle suppose de repenser les priorités et les formes d’organisation de la recherche et de l’enseignement.

Il s’agit de favoriser une recherche empirique et des expérimentations associant les acteurs de l’activité productive et les étudiants formés par la recherche, mais aussi de mieux communiquer et de susciter les débats et les controverses. Ces démarches demeurent difficiles, en raison de la fragmentation institutionnelle des savoirs, des cloisonnements entre recherche et action, et des temporalités divergentes entre monde académique et monde professionnel. Elles sont pourtant indispensables pour comprendre les logiques à l’œuvre et éclairer les choix collectifs.

Associer recherche et enseignement

Insistons, l’enseignement ne saurait être dissocié de la recherche, car c’est de leur articulation que dépend la capacité de tous, futurs cadres, dirigeants, cols bleus et cols blancs et chercheurs, mais plus largement citoyens, politiques… à comprendre la complexité du monde productif contemporain et à le transformer.
Enseigner sans recherche, c’est risquer de transmettre des recettes déjà obsolètes, des modèles « naturalisés » déconnectés des réalités du terrain et des choix de société qu’ils incarnent implicitement. Dans un contexte où les formes d’organisation de l’activité productive se recomposent rapidement, l’université et les écoles doivent devenir des espaces où l’on apprend à observer, à expérimenter et autant à problématiser qu’à agir.

Manager l’activité productive n’est pas un slogan mais une boussole. Elle invite l’État, les dirigeants, les parties prenantes et le monde académique à déplacer leurs priorités et à écrire ensemble le futur du travail. Face aux crises écologiques, sociales, géopolitiques et technologiques, le management démocratique de l’activité productive peut devenir un instrument d’émancipation collective : une manière de produire, d’apprendre et de vivre ensemble autrement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pour un management éclairé de l’activité productive face aux mutations du travail – https://theconversation.com/pour-un-management-eclaire-de-lactivite-productive-face-aux-mutations-du-travail-281381

Quand l’intelligence artificielle fragilise le crédit bancaire qu’elle est censée sécuriser

Source: The Conversation – France (in French) – By Hamdi Jbir, Researcher – Lecturer, Université Bretagne Sud (UBS)

L’intelligence artificielle (IA) est souvent présentée comme un outil d’amélioration de la gestion des risques bancaires. Toutefois, notre analyse des banques de la zone euro met en évidence un effet ambigu : si l’IA renforce certains indicateurs de liquidité, elle est aussi associée à une hausse des prêts non performants, suggérant une augmentation des vulnérabilités bancaires.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le secteur bancaire européen vit une révolution silencieuse. Derrière les écrans, des algorithmes remplacent désormais les analystes pour décider, en quelques secondes, si un crédit est accordé ou non. Cette transformation n’est plus une option, elle est devenue un moteur central de la compétitivité. Pourtant, cette course à l’efficacité suscite des inquiétudes au plus haut sommet.




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Dès septembre 2024, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), alertait sur les risques systémiques liés à ces technologies, notamment lors d’un discours devant le Comité européen du risque systémique. Si l’essor de la fintech est bien documenté, l’usage réel de l’IA dans les grandes banques reste difficile à mesurer.

Dans ce contexte, nous analysons les rapports financiers trimestriels des huit principales banques systémiques de la zone euro entre 2020 et 2025. En quantifiant la fréquence du vocabulaire lié à l’intelligence artificielle, nous avons construit un indicateur permettant d’estimer son usage réel dans chaque banque, puis de le comparer à leur niveau de risque.

Pourquoi ce résultat est-il important ?

Nos résultats révèlent un paradoxe dans l’usage de l’IA par les banques étudiées. Si ces technologies améliorent la gestion de la liquidité, elles peuvent être associées à une dégradation de la qualité des crédits.

Nous observons qu’une hausse de l’usage de l’IA est associée à une augmentation de 7 points de pourcentage du ratio de couverture de liquidité et à une hausse de 0,35 point de pourcentage du ratio de prêts non performants, soit près de 14 % de son niveau moyen.

Ce constat suggère que si l’automatisation optimise les processus financiers, elle peut aussi encourager une prise de risque accrue ou affaiblir la sélection des emprunteurs. Ce fait s’explique par la manière dont l’IA transforme l’évaluation du risque. Les algorithmes s’appuient principalement sur des données quantitatives, faciles à standardiser et à traiter automatiquement, mais peinent à intégrer des informations plus qualitatives, comme le contexte spécifique d’un emprunteur, souvent difficiles à formaliser. Cela peut conduire à valider des dossiers en apparence solides, mais plus fragiles en pratique.

Dans cette veine, des travaux montrent que l’intelligence artificielle améliore la précision des modèles de scoring de crédit, mais soulignent également des limites importantes liées à la qualité des données et à l’interprétabilité des décisions. Un autre enjeu majeur tient à l’homogénéisation des comportements des institutions financières. L’adoption croissante de ces technologies peut amener les banques à utiliser des modèles similaires, conduisant à des décisions convergentes. En cas de choc, ce comportement grégaire peut amplifier les déséquilibres au lieu de les atténuer.

Au final, l’intelligence artificielle peut améliorer la performance du secteur bancaire, tout en contribuant à sa fragilité.

Quelle suite à cette recherche ?

Au-delà du secteur bancaire, cette dynamique pourrait avoir des répercussions négatives sur l’économie réelle. En effet, l’accumulation de prêts non performants associée à l’usage de l’IA pourrait entraîner un durcissement des conditions de financement du secteur privé, pénalisant ainsi la demande globale. Ces résultats ouvrent ainsi des enjeux importants pour la régulation. Bien que l’Union européenne encadre déjà ces pratiques avec l’AI Act, en classant le scoring de crédit parmi les activités à haut risque, ce cadre reste encore largement centré sur les risques individuels.

Or, l’enjeu des prochaines années sera d’intégrer plus pleinement les risques collectifs liés à l’usage généralisé d’algorithmes similaires, notamment en termes de comportements convergents et de vulnérabilités systémiques. Il devient donc essentiel de rendre les algorithmes plus explicables et transparents afin que le régulateur puisse superviser les décisions de crédit prises.

De même, il faudra tester le comportement de ces IA en situation de crise, à travers des stress-tests algorithmiques, comme cela existe déjà pour la solidité financière des banques. L’objectif serait de révéler des vulnérabilités invisibles en période normale et d’anticiper des réactions amplifiées en cas de choc.

Enfin, l’automatisation ne peut pas remplacer entièrement le jugement humain, en particulier lorsqu’il s’agit d’évaluer des situations complexes. Sans cela, une technologie conçue pour maîtriser le risque pourrait devenir un vecteur silencieux d’instabilité financière.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


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Hamdi Jbir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’intelligence artificielle fragilise le crédit bancaire qu’elle est censée sécuriser – https://theconversation.com/quand-lintelligence-artificielle-fragilise-le-credit-bancaire-quelle-est-censee-securiser-280950