Juju Fitcats, influenceuse fitness, dans l‘émission « Danse avec les stars », le 17 avril 2026. Youtube, capture d’écran.
La 15ᵉ saison de l’émission « Danse avec les stars » vient de s’achever, marquant un tournant symbolique pour le paysage audiovisuel français. Parmi les finalistes, on retrouvait en effet Juju Fitcats, influenceuse fitness aux millions d’abonnés, encouragée sur le plateau par son conjoint, le youtubeur français le plus suivi du pays, Tibo InShape. Dans cette édition, pas moins de trois figures issues des réseaux sociaux (Maghla, Marcus et Juju Fitcats) concouraient aux côtés de célébrités du show-business traditionnel.
Si l’on peut voir dans la « diversification » des candidats de l’émission « Danse avec les stars » une stratégie de TF1 pour capter un public jeune, ce mélange des genres est surtout le symptôme d’une mutation profonde : l’avènement de nouveaux modèles d’identification et une redéfinition radicale de la « star ».
L’intégration de créateurs de contenus au sein d’un programme institutionnel entérine un glissement sémantique majeur de la notion de « star ». Jusqu’ici, la légitimité d’une célébrité découlait d’une forme de consécration par les industries culturelles traditionnelles (cinéma, musique, télévision…). Aujourd’hui, la hiérarchie est bousculée.
Le passage de l’écran vertical du smartphone au parquet du prime time de l’émission « Danse avec les stars », diffusée en France depuis 2011 – dans laquelle des célébrités faisant ou ayant fait carrière dans un autre domaine que la danse (chanson, musique, cinéma, sports, télévision, mannequinat, humour, etc.) sont associées à des professionnel·les de la danse, formant ainsi des couples de danse – institutionnalise une nouvelle forme d’autorité. La notoriété ne se reçoit plus d’une chaîne de télévision ; elle s’apporte avec soi. En invitant ces personnalités du Web, la télévision reconnaît que la norme sociale et culturelle se co-construit désormais dans l’interactivité de l’espace numérique. Le créateur de contenus n’est plus une « sous-célébrité », mais le détenteur d’un capital social, porté par une communauté virtuelle, que les médias de masse cherchent à s’approprier.
Le cas de Juju Fitcats est, à cet égard, exemplaire. Son parcours récent témoigne d’un accroissement inédit de son périmètre d’influence : de créatrice de contenus sur YouTube, elle est devenue animatrice pour le groupe M6 avec l’émission « Living Santé ». Ce passage du statut de « personnalité du web » à celui de présentatrice d’une émission thématique sur une grande chaîne nationale marque une étape clé. Elle n’est plus seulement une invitée, mais une figure d’autorité médiatique dont la légitimité, née sur les réseaux sociaux, est désormais reconnue par les responsables des médias traditionnels et validée par le grand public.
Le « super-pair » : une proximité émotionnelle inédite
Ce basculement s’éclaire à la lumière de la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura (1925-2021). Pour apprendre et créer son identité au sein d’un groupe, l’individu privilégie des modèles perçus comme similaires à lui-même, qu’il s’attache à imiter dans l’objectif de valoriser son image sociale.
Contrairement aux stars classiques dont la vie privée reste sanctuarisée, les influenceurs ont bâti leur empire sur l’exposition de leurs vulnérabilités. Juju Fitcats, en évoquant son parcours lié à l’anorexie, crée une puissante illusion de proximité, car elle met en scène sa fragilité et le parcours suivi pour dépasser les difficultés. Pour le jeune téléspectateur, voir Juju Fitcats ou Marcus accéder à une reconnaissance nationale offre alors un récit d’« empowerment » où chacun est invité à s’accomplir sous le regard des autres. La réussite sociale semble dès lors reproductible et le dépassement de soi accessible à tous, car incarnés par une personne « normale » issue de plateformes numériques, largement fréquentés par les jeunes.
Les zones d’ombre de la prescription : le poids des normes
Nos recherches financées par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et menées dans le cadre des projets ALIMNUM et ALIMFIT soulignent la force de prescription massive de ces acteurs sur les comportements alimentaires et sportifs, dans la lignée des recommandations sanitaires diffusées par les professionnels de santé et les pouvoirs publics. Toutefois, cette consécration des influenceurs comme nouveaux leaders d’opinion n’est pas sans risques pour des publics vulnérables.
En confiant les clés d’une émission comme « Living Santé » à une influenceuse fitness, les médias traditionnels actent le fait que les jeunes s’informent désormais via des visages familiers plutôt que par des experts académiques distants. Si cela permet de diffuser des messages de prévention de manière moins moralisatrice, cela renforce aussi une comparaison sociale constante. L’exposition répétée à des corps performants, validés à la fois par les algorithmes et par le prime time, peut engendrer une autosurveillance accrue et une insatisfaction corporelle chez les populations les plus fragiles. La participation à une émission comme « Danse avec les stars » permet en effet, de rendre visible et de mettre en scène les conseils diffusés, en montrant comment le corps peut être contrôlé au service d’une compétition festive grand public.
Vers de nouveaux architectes du monde social
En définitive, la présence massive d’influenceurs sur le parquet de « Danse avec les stars » et leur installation durable sur les grilles de programmes montrent qu’ils sont les nouveaux architectes du monde social des jeunes. Même si passer des réseaux sociaux à une émission santé puis à un rendez-vous médiatique en prime time peut sembler incohérent, ce parcours de starification est le reflet de l’extension du pouvoir des influenceurs fitness, à l’heure où le corps constitue un passeport social pour une grande majorité des jeunes.
Comprendre ce glissement, ce n’est pas diaboliser ces créateurs, mais accepter que les leviers de l’influence ont changé de main. L’enjeu pour l’éducation aux médias est désormais d’analyser comment cette « proximité mise en scène », désormais institutionnalisée par la télévision, redéfinit durablement le rapport à l’identité, au succès et à la santé physique et mentale des jeunes.
Caroline Rouen-Mallet a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) ) pour les projets ALIMNUM et ALIMFIT.
Pascale Ezan a reçu des financements de l’Agence Nationale de Recherche – projet ALIMNUM : Alimentation et Numérique
Source: The Conversation – in French – By Cédric Sueur, Professeur des Universités en éthologie, primatologie et éthique animale, Université de Strasbourg
De même que chaque être humain possède une écriture reconnaissable ou que les peintres ont leur style artistique, les chimpanzés (Pan troglodytes) développent une manière de dessiner qui leur est propre et qui reste constante pendant des années. C’est ce que nous montrons dans notre récente étude parue dans la revue Primates.
Ainsi, le mâle Zamba remplit sa feuille de petits points compacts, disposés en grappes denses. Loi, lui, trace des courbes et des triangles répartis sur toute la feuille. La femelle Misaki, quant à elle, produit de grands motifs en éventail.
Ces différences ne relèvent pas du hasard : elles persistent de façon cohérente sur huit années d’observation, suggérant que le comportement graphique des chimpanzés reflète des traits individuels stables, et donc une forme de personnalité esthétique.
Quand les primates (re)tracent l’origine du dessin, La boîte à curiosités.
Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?
L’étude repose sur l’analyse systématique de 494 dessins produits entre 1999 et 2012 par six chimpanzés, hébergés au Great Ape Research Institute, au Japon. Ces animaux participaient librement à des séances de dessin proposées comme activité d’enrichissement cognitif, sans récompense conditionnelle : ils pouvaient entrer dans la salle, dessiner ou bien partir. Notons que, lors de leur première séance de dessin, les chercheurs leur montrent comment utiliser crayons, pinceaux et peinture et que tous les chimpanzés n’apprécient pas forcément cette pratique.
Quand un chimpanzé se désintéresse de son dessin et le laisse, il est récupéré, numérisé puis examiné, à l’aide d’une grille de 96 cellules permettant de quantifier dix variables dont le taux de remplissage de la feuille, le nombre de couleurs utilisées et leur chevauchement, la distance du dessin par rapport au centre de la feuille ou encore la présence de formes géométriques, telles que des boucles, des triangles ou des motifs en éventail.
Une analyse statistique a ensuite condensé ces mesures en trois grandes dimensions graphiques : le remplissage (densité et couverture), la forme (géométrie des tracés) et la couleur (diversité et superposition). Ces trois dimensions ont été comparées entre les individus, entre les saisons et au fil du temps pour chaque chimpanzé.
En quoi cette découverte est-elle importante ?
C’est la première fois qu’on démontre quantitativement, et durant plusieurs années, la stabilité d’un style graphique individuel chez un primate non humain. Nos études antérieures sur les orangs-outans ou d’autres chimpanzés avaient mis en évidence des différences entre individus, mais à des instants ponctuels ou sur de courtes périodes. Ici, les signatures individuelles persistent au cours d’une période de huit ans, indiquant que le dessin reflète des traits stables et récurrents, tels que les stratégies motrices, les préférences cognitives et les tendances exploratives, plutôt que des fluctuations d’humeur occasionnelles de la part des animaux.
Cette étude révèle par ailleurs que les dessins évoluent avec le temps : chaque chimpanzé remplit davantage la feuille, diversifie son utilisation des couleurs et ses formes au fil des mois et des années, un développement analogue à ce qu’on observe chez les enfants humains qui apprennent à dessiner. On note également un effet saisonnier marqué : en hiver, les productions sont plus légères et plus pauvres en formes, possiblement en lien avec une baisse générale d’activité liée au froid et à la luminosité réduite.
Enfin, si les chimpanzés utilisent préférentiellement leur main droite, ils peuvent aussi mobiliser les deux mains au sein d’un même dessin. Quand ils utilisent les deux mains, les chimpanzés couvrent une plus grande partie de la feuille et superposent davantage de couleurs.
Exemples de dessins pour les chimpanzés Zamba, Misaki (de 2004 à 2012) et Natsuki (de 2007 à 2012). La figure est organisée en trois blocs (un par individu), chacun bloc est composé de huit dessins disposés en deux rangées. Les dessins les plus anciens sont en haut à gauche, les plus récents en bas à droite, en lisant de la première ligne à la deuxième. On y voit donc visuellement l’évolution du style de chaque individu dans le temps : Zamba passe de tracés linéaires à des aplats de points colorés de plus en plus denses, Misaki développe progressivement de grands motifs en éventail et Natsuki montre une progression marquée vers plus de couleurs et de remplissage. Fourni par l’auteur
Quelles sont les suites ?
Pour les chimpanzés, nous cherchons à agrandir la taille de la cohorte et à affiner nos résultats en déterminant s’ils sont capables de reconnaître leurs propres dessins.
Étendre cette approche à d’autres espèces de grands singes (gorilles, bonobos, gibbons – espèces encore jamais étudiées sous cet angle) permettrait de savoir si cette personnalité graphique est partagée par l’ensemble de ces espèces et d’en retracer l’histoire évolutive. L’utilisation de tablettes tactiles offrirait en outre accès à la dimension temporelle du dessin : l’ordre des couleurs ou la vitesse des tracés par exemple.
Sur le plan évolutif, la variabilité interindividuelle observée chez les chimpanzés pourrait refléter des comportements protographiques qui existaient chez les hominines (les gestes exploratoires de marquage de surfaces – tracer, gratter, pointer – qui précèdent et préfigurent le dessin intentionnel, sans en avoir encore la dimension symbolique ou représentative) bien avant l’émergence de l’art figuratif dont les premières traces datent de plus de 45 000 ans. Comprendre comment le geste exploratoire devient intentionnel, puis symbolique, passe sans doute par l’étude approfondie de nos plus proches cousins, comme nous l’avons suggéré chez les macaques.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Cédric Sueur a reçu des financements de l’université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour ces recherches. Il est membre de l’Institut Universitaire de France (IUF) et directeur de la Chaire Conservation et Culture des Grands Singes
Marie Pelé a reçu des financements de l’Université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour effecteur ces recherches.
Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-el-Kébir – ou Aïd-al-Adha – est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?
Dans Crainte et Tremblement, le philosophe danois fondateur de l’existentialisme Soren Kierkegaard, dont se réclame deux siècles plus tard le philosophe français Jean-Paul Sartre, interroge le concept de « suspension téléologique de l’éthique » accompagnée d’un « saut dans la foi » dans l’acte du sacrifice d’Abraham qui devait choisir entre son devoir religieux absolu envers Dieu et la loi morale universelle (ne pas tuer son fils : Ismäl selon le Coran et Isaac selon les autres religions). Là où la raison voit un geste insensé, le patriarche inaugure une sphère où la confiance absolue en Dieu redéfinit l’existence.
C’est dans cette optique qu’il faut considérer l’acte mimétique des musulmans durant l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir. Cette « Grande Fête », qui marque chaque année l’acmé du calendrier lunaire hégirien, fixée cette année 2026 au 27 mai, et l’Aïd-al-Fitr, qui suit le mois du jeûne de ramadan, constituent les deux seules fêtes religieuses musulmanes.
L’Aïd-el-Kébir s’étend sur trois jours et commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par le sacrifice d’un animal (ovin) dont une partie est partagée avec les nécessiteux. Ce rituel est avant tout un grand moment de rassemblement familial, de prière et de solidarité qui réunit aujourd’hui plus de 2 milliards de croyants dans le monde et environ 5 à 6 millions en France.
Portée par la croissance démographique globale, cette célébration est de plus en plus fêtée à l’échelle internationale, tandis que, en France, elle s’inscrit de manière de plus en plus visible et structurée dans le paysage social au fil des ans. Dès lors, comment ce rite, loin d’être une simple réminiscence archaïque, articule-t-il aujourd’hui des enjeux symboliques profonds et des enjeux de cohésion sociale ?
La dimension symbolique : la proximité par le don
Le terme « Adha » renvoie au sacrifice, mais c’est le concept de « Qurban », ou sacrifice/don, qui en éclaire la métaphysique. Comme le souligne l’historien Dominique Sourdel dans son analyse des piliers de la foi, le rite ne vise pas une satisfaction matérielle de la divinité – le Coran précisant que ni la chair ni le sang n’atteignent Dieu – mais bien la piété du croyant (Sourate 22, verset 37).
Symboliquement, l’acte de sacrifier une bête est une mise en scène du renoncement à l’ego qui traduit un « renoncement pulsionnel » au sens du psychanalyste Sigmund Freud ou de renoncement à la « rivalité mimétique » au sens de l’anthropologue et historien René Girard. Selon le penseur Mohammed Arkoun, le sacrifice est une rupture avec « l’idolâtrie de soi ». Ainsi, en immolant ce que l’être humain possède de plus précieux en contexte pastoral – le bétail –, le fidèle rejoue la soumission d’Ibrahim (Abraham) et reproduit le geste symbolique et religieux de la soumission absolue à la divinité.
C’est une pédagogie du détachement : l’animal sacrifié devient le substitut de nos propres vanités terrestres et de nos attachements égoïstes, dont on accepte de se défaire symboliquement lors du rituel. Comme le rappelle l’imam Tareq Oubrou, le rituel est une « spiritualité en acte » où l’égorgement n’est pas une fin, mais le passage obligé vers une proximité (qurb) renouvelée avec le Créateur.
À cela s’ajoute une dimension éducative souvent soulignée par les théologiens contemporains : le Qurban rappelle que la foi ne se limite pas à des convictions intérieures, mais s’incarne dans des gestes concrets et visibles. Le sacrifice devient alors un exercice de sincérité, où l’intention prime sur la matérialité de l’offrande. Il marque un moment de gratitude, en reconnaissant que ce que l’on possède n’est jamais totalement à soi. En ce sens, le rite agit comme un rappel annuel de la responsabilité morale du croyant envers Dieu, mais aussi envers la société.
La dimension sociale : une économie de l’altérité
Au-delà de la verticalité spirituelle, l’Aïd-al-Adha est une machine à produire de l’horizontalité sociale. La règle du tiers, évoquée dans les sources classiques et contemporaines, impose une répartition rigoureuse : un tiers pour la famille, un tiers pour les amis et les voisins et un tiers pour les indigents.
Cette pratique hautement symbolique transforme le sacrifice en un outil de redistribution économique. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette fête est le seul moment de l’année où les protéines carnées sont accessibles aux plus pauvres. Il s’agit d’une « solidarité organique » qui dépasse la simple charité : c’est un droit pour le receveur et un devoir pour le donateur.
Les musulmans fêtent l’Aïd-el-Kébir à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), en 2023.
Cette dimension collective renforce l’appartenance à l’Oumma (communauté musulmane), brisant les hiérarchies de classe. Le repas partagé devient l’espace d’une égalité retrouvée, où la consommation de la viande sacralisée scelle un pacte de paix et de reconnaissance mutuelle entre les membres de la cité. Cette redistribution ritualisée crée un moment d’interdépendance assumée : chacun devient responsable du bien-être de l’autre.
En effet, dans un monde où l’individualisme progresse, cette fête rappelle la centralité du « lien social » et la nécessité de maintenir des réseaux de solidarité. Le geste du don, répété chaque année, façonne une mémoire collective du partage. Il réaffirme que la cohésion d’une communauté ne repose pas seulement sur des croyances communes, mais aussi sur des actes concrets de fraternité.
La dimension mimétique : canaliser la violence humaine
Cette fête recouvre aussi une dimension symbolique forte. Sur le plan anthropologique, c’est l’occasion de gérer des pulsions qui traversent la société ou ce que René Girard nommait « la violence fondatrice ». Le sacrifice de l’Aïd fonctionne comme un puissant régulateur de cette agressivité sociale.
En sacrifiant « au nom de Dieu », le fidèle reconnaît que le droit de vie et de mort ne lui appartient pas. Le sang versé de l’animal est le prix payé pour que le sang humain ne coule pas. Le rite empêche la vengeance privée et la dispersion de la violence dans le corps social.
C’est une catharsis collective qui transforme un potentiel chaos en une célébration ordonnée de la vie. Cette fonction apaisante du rite est d’autant plus importante dans des sociétés où les tensions sociales peuvent s’accumuler silencieusement. Le sacrifice agit alors comme un mécanisme de décharge contrôlée, ce qui permet de réaffirmer les limites éthiques et la primauté du droit. Il rappelle que la violence, pour être contenue, doit être symbolisée et ritualisée. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir participe à la stabilité du groupe en transformant une pulsion brute en un acte porteur de sens.
Un moment de recentrement
L’importance de l’Aïd-el-Kébir pour tout musulman réside donc dans cette triple réconciliation : avec Dieu par la piété, avec l’autre par le partage, et avec soi-même par la maîtrise de ses pulsions. Comme le souligne la pensée réformiste actuelle, notamment chez Tareq Oubrou, le défi est aujourd’hui de conserver l’esprit de ce sacrifice – le don de soi – dans des contextes urbains et mondialisés où la matérialité du rite doit parfois s’adapter à de nouvelles exigences éthiques et environnementales. Elle reste, par essence, la fête de la gratitude et du renouveau de l’alliance.
Dans cette perspective, au-delà de sa dimension purement rituelle, l’Aïd-el-Kébir, ou Aïd-al-Adha, agit comme un puissant vecteur de recentrement identitaire et culturel, dont les dynamiques mettent en exergue un clivage générationnel. Pour les générations les plus âgées (les seniors), cette fête est principalement vécue à travers le prisme de la tradition et de la continuité mémorielle liée au pays d’origine. À l’inverse, on observe chez les plus jeunes une tendance à une ferveur religieuse accrue, où l’Aïd est investi comme un marqueur d’affirmation spirituelle et de visibilité dans l’espace public français.
Dans un monde traversé par l’accélération et la fragmentation, cette fête religieuse offre un espace de ralentissement symbolique. Elle réaffirme que la cohésion d’une communauté se nourrit autant de gestes rituels que d’intentions morales. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir demeure un repère identitaire et éthique, capable de relier tradition et modernité.
Djamel Bentrar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Depuis le Brexit, évènement éminemment churchillien, le Royaume-Uni subit une instabilité politique chronique. Pas moins de cinq premiers ministres se sont succédé à la tête d’un pays dont certains spécialistes commencent à questionner la gouvernabilité. Alors que les spéculations vont bon train quant à l’identité du successeur potentiel de l’actuel premier ministre, Keir Starmer, sur la sellette, est-ce de Churchill que le candidat idéal devrait s’inspirer ?
Un récent article du Guardian compare la situation politique actuelle outre-Manche, où la durée de vie des gouvernements oscille dernièrement entre quelques semaines et plusieurs mois, à celle de la IVᵉ République française, dont l’état de crise permanent avait été résolu, en partie, par l’avènement d’un homme providentiel, Charles de Gaulle. Il est dès lors tentant, de par leur similitude dans la mémoire collective, de voir dans la figure tutélaire de Winston Churchill (1874-1965) un repère dont il conviendrait de s’inspirer pour mettre un terme à l’instabilité.
Pour autant, les leaders politiques actuels devraient-ils s’inspirer du grand homme pour dépasser ce qui ressemble à une voie sans issue ?
Chef de guerre plus que leader en temps de paix ?
La réponse n’est pas si évidente. Un minimum de connaissances en civilisation britannique fait pencher la balance en faveur d’une réponse négative. Churchill était avant tout un chef de guerre, sans véritable vision à long terme pour un pays en temps de paix. Les électeurs le lui ont d’ailleurs clairement fait comprendre en 1945 en choisissant un premier ministre bien moins charismatique, mais bien meilleur administrateur et capable de compromis, en la personne de son opposant travailliste Clement Attlee.
L’histoire que Churchill avait proposée durant la Seconde Guerre mondiale était celle d’un Royaume-Uni triomphant et éternel, sûr de sa force et de son rayonnement mondial, dont se sont d’ailleurs inspirés les promoteurs du Brexit, de Boris Johnson à Nigel Farage. Mais cette vision glorieuse nécessitait la présence constante d’un ennemi à combattre et l’analogie douteuse qu’il a établie durant la campagne de 1945 entre le potentiel gouvernement travailliste et la Gestapo n’était pas en phase avec le désir de paix du peuple britannique.
Au-delà de l’incompatibilité du storytelling churchillien avec la situation d’après-guerre – et, de fait, avec la situation présente –, les futurs dirigeants du pays pourraient toutefois s’inspirer de certains éléments de sa rhétorique. En effet, la notion d’unité et de destinée commune, où tout un peuple fait corps contre l’adversité, est peut-être l’un des arguments les plus importants dans un pays miné par les divisions à tous les étages : entre le Nord et le Sud ; entre le centre et la « périphérie » celtique, c’est-à-dire l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord où les velléités d’indépendance vis-à-vis de Londres se font de plus en plus pressantes ; entre la jeunesse libérale et multiculturelle et une cohorte plus conservatrice.
Si ces divisions latentes ont été en partie révélées par la décision de sortir de l’Union européenne en 2016, le débat du Brexit a créé de nouvelles identités politiques entre, d’une part, une catégorie de la population progressiste et, de l’autre, une catégorie plus conservatrice sur fond de guerres culturelles dont l’enjeu semble être la définition même de la britannicité.
Ce débat a aussi fragmenté le système politique : désormais, des partis plus ou moins ouvertement populistes concurrencent les partis historiques. Ces dernières années, la scène politique a connu une profonde recomposition, évoluant du bipartisme au multipartisme.
Starmer, l’anti-Churchill ?
Dans ce climat incertain, le Parti travailliste, qui avait fait campagne lors des dernières élections législatives, en 2024, sur l’idée de changement, tout en présentant Starmer comme un chef capable de garantir la stabilité des institutions – mais qui avait surtout bénéficié du rejet massif des Tories par l’électorat –, se trouve de façon ironique dans une situation assez similaire à celle du Parti conservateur : une formation divisée et un chef remis en question, notamment après les terribles résultats aux élections locales de mai 2026.
Auréolé d’une large victoire et à la tête d’une écrasante majorité en 2024, Starmer n’a donc pas réussi à faire mieux que ses prédécesseurs du camp d’en face. Dans une tournure toute churchillienne, Ben Worthy and Mark Bennister expliquent que « Starmer a rencontré des difficultés parce qu’il en a déçu trop et n’en a convaincu que trop peu ».
Pour remettre en cause l’autorité du chef, le Parti travailliste a des règles très strictes. Il faut qu’un candidat reçoive le soutien d’au moins 20 % des députés, soit 81 parlementaires (Members of Parliament, MPs, NDLR). Il y a ensuite une élection au vote préférentiel de la part des sympathisants encartés (le chef actuel est de facto dans la course). Alors, qui sont ces candidats qui espèrent relever le pays ?
L’un des premiers à s’être déclaré intéressé est l’ex-ministre de la santé (il a démissionné après les élections locales du 7 mai) Wes Streeting. Ses ambitions ne sont pas nouvelles. Il aurait pu être candidat travailliste en 2024. Selon certaines sources à Westminister, le puissant stratège travailliste Morgan McSweeney voyait en Starmer un « responsable des ressources humaines », en aucun cas un leader charismatique, plutôt un homme de paille qui devait servir de rempart contre l’extrême gauche de l’ancien chef du parti Jeremy Corbyn, les clés du parti devant plus tard être transmises à Streeting.
L’histoire en a voulu autrement. Situé à la droite du parti, comme Tony Blair avant lui, Streeting a récemment attaqué Starmer pour son manque de vision. Lui propose clairement un retour au sein de l’Union européenne, afin de dépasser l’approche tiède et timide de « réinitialisation » du premier ministre actuel. Il s’agit d’une idée courageuse dans un pays loin d’avoir soigné les blessures du Brexit. Cette initiative a le mérite de mettre sur le devant de la scène cet « elephant in the room » que constitue la question d’une éventuelle réadhésion à l’UE. Elle contraint également les autres candidats à la tête du Parti travailliste à se prononcer de façon tranchée sur cette question majeure.
Streeting ne bénéficie toutefois pas d’un soutien important au sein du parti et risque d’être rattrapé par les secousses de l’affaire Mandelson, puisqu’il semble être proche de ce dernier, responsable phare du parti récemment déchu et devenu infréquentable du fait de la révélation des relations qu’il avait longtemps entretenues avec Jeffrey Epstein.
Plus populaire, notamment auprès du grand public, le maire du Grand Manchester Andy Burnham représente une vraie menace pour Starmer, depuis l’aile gauche du parti. Il espère pouvoir mettre en place, à l’échelle nationale, ses recettes de « Manchesterism », dont le but avoué est de mettre fin au néolibéralisme mis en place par Margaret Thatcher qui n’a jamais été réellement remis en cause depuis, notamment par les derniers premiers ministres travaillistes, Tony Blair et Gordon Brown. Dans sa ville, Burnham a notamment renforcé les pouvoirs publics en reprenant le contrôle de l’exploitation des lignes de bus.
Une fois premier ministre, il prônera davantage de nationalisations, investira massivement dans les logements sociaux, renforcera la dévolution (le pouvoir politique des Parlements locaux au pays de Galles, en Écosse et en Irlande du Nord) et empruntera plus d’argent. Ce dernier point a d’ailleurs suscité l’inquiétude des marchés.
Mais c’est avant tout la question européenne qui risque d’être épineuse. Burnham est un pro-européen convaincu, mais il fait preuve d’un moindre enthousiasme que Streeting à l’égard d’un retour dans l’UE, avant tout par pragmatisme. En effet, il ne peut pas encore défier Starmer, dans la mesure où il n’est pas membre du Parlement. Il doit donc d’abord remporter une élection partielle (le député de la circonscription de Makerfield, dans le Grand Manchester, a accepté de démissionner pour déclencher une telle élection, qui aura lieu certainement le 18 juin).
Or, si 65 % des sympathisants travaillistes sont pro-UE, 65 % des électeurs de Makerfield ont voté pour le Brexit en 2016. Il faudra donc trouver le bon équilibre. Cette élection sera cruciale pour Burnham, mais aussi pour le parti et le pays en général. Parler de l’UE favorablement donnera du grain à moudre au parti populiste Reform UK, de Nigel Farage, fondamentalement hostile à l’UE et très populaire dans le nord de l’Angleterre. Burnham devra notamment faire face au candidat de Reform UK Robert Kenyon, plombier de son état, dans une confrontation que Nigel Farage a qualifiée, là encore en termes churchilliens, de combat de « David contre Goliath ». En cas de défaite, c’est l’avenir du Parti travailliste tout entier qui risque d’être en jeu, s’il apparaît incapable de convaincre les électeurs de lui donner leur préférence au détriment de Reform UK.
Deux autres candidats ont aussi leur chance. D’abord, l’ancienne ministre en charge du logement et seconde du parti, Angela Rayner, située au centre gauche, populaire auprès de la base, mais qui a dû démissionner à la suite de problèmes d’impôts fonciers non payés (un souci dommageable pour l’image de n’importe quel candidat, mais encore plus pour la secrétaire d’État au logement…).
Le dernier candidat potentiel est l’ancien chef Ed Miliband, classé à gauche du parti et toujours relativement populaire. Mais l’image de celui qui est aujourd’hui secrétaire d’État à l’énergie a été durablement affectée par son échec aux législatives de 2015, quand il se trouvait à la tête du Labour, mais n’avait pas réussi à accéder au 10, Downing Street, largement vaincu par le Parti conservateur alors mené par David Cameron. Il s’agit avant tout d’un candidat de repli pour l’aile gauche si Burnham ne parvient pas à être élu à l’issue de la partielle à venir à Makerfield.
Enfin, il ne faut pas oublier Starmer lui-même, qui bénéficie du soutien des députés qui prônent la stabilité et ne veulent pas voir leur parti souffrir des guerres intestines qui ont fracturé le Parti conservateur – même si, dans les faits, la guerre civile est déjà en cours. Dès lors, faut-il un leader de guerre ?
Plutôt Lloyd George que Churchill ?
Ce n’est évidemment pas d’un nouveau Churchill que le pays a besoin. S’il fallait choisir un chef de guerre dans l’histoire britannique, celui qui fut premier ministre lors de la Première Guerre mondiale, David Lloyd George, serait certainement plus approprié, avec sa vision sur le long terme et sa volonté de créer un pays digne des sacrifices de la Grande Guerre.
C’est en partie cette image positive du futur, au contraire de celle belliqueuse de Churchill, qui lui a permis de rester au pouvoir après la guerre. Mais la personne qui succédera à Starmer – ou Starmer lui-même s’il venait à rester – devra s’inspirer de l’histoire que Churchill a pu raconter aux Britanniques lors des heures sombres du pays et proposer une vision d’espoir et de réconciliation – tout autant qu’une nouvelle conception de l’identité britannique. Good luck !
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette », écrit Ivan Illich, dans *la Convivialité, en 1973.Robert Bye/Unsplash, CC BY-NC-SA
Le philosophe Ivan Illich est né il y a un siècle. En cette année anniversaire, plusieurs manifestations sont prévues pour commémorer son apport à la pensée critique de la société industrielle et, notamment du 27 au 29 mai 2026 à Paris. L’occasion de revenir sur ses analyses, qui restent d’actualité, pour comprendre en particulier l’intérêt du vélo.
Il y a cent ans naissait à Vienne, en Autriche, Ivan Illich (1926-2002), qui devint un penseur critique et très stimulant de la société industrielle. En pleine période de contestation post Mai-68, il publie coup sur coup plusieurs ouvrages qui l’ont rendu mondialement célèbre : Une société sans école (1971), la Convivialité (1973), Énergie et Équité (1975) et Némésis médicale (1975).
Il y formulait une critique des institutions majeures telles que l’école, l’Église, les transports ou la médecine. Ce polyglotte amendait lui-même les traductions réalisées dans de nombreuses langues. Dans les années 1980-1990, Illich poursuit son œuvre en refusant toute médiatisation et devient professeur itinérant, avant de finir sa vie en Allemagne, à Brême.
Parmi ses nombreux raisonnements, l’un, énoncé dans Énergie et Équité, est bien connu des militants travaillant sur le plaidoyer du vélo.
Qu’est-ce que la vitesse généralisée ?
Dans cet ouvrage, Illich écrit :
« L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. […] Tout cela pour parcourir 10 000 km par an ; cela représente à peine 6 km à l’heure. »
Bref, en tenant compte non seulement du temps de transport, mais aussi du temps de travail nécessaire pour payer le transport, la vitesse de l’automobiliste apparaît inférieure à celle du cycliste. Un résultat souvent qualifié de « stupéfiant ». Cette vitesse intégrant le temps de travail pour payer le transport est appelée « vitesse généralisée » ou encore « vitesse économique » (en anglais effective speed.
C’est initialement Jean-Pierre Dupuy, ingénieur X-Mines, devenu philosophe de grand renom et travaillant avec Illich, qui a proposé ce raisonnement. Dans l’annexe de la version française d’Énergie et Équité, il réalise précisément ce calcul pour la France, en utilisant les statistiques de 1967 (les dernières disponibles alors) et en retenant trois catégories de véhicule et quatre niveaux de revenus. Il constate en effet que la vitesse généralisée de l’automobile est en général inférieure à celle de la bicyclette et conclut :
« Loin d’être un instrument de gain de temps, l’automobile apparaît sous cet éclairage comme un monstre chronophage. »
Un raisonnement à revoir
Malheureusement, ce résultat n’est plus vrai aujourd’hui ! Les données utilisées par Jean-Pierre Dupuy dans ses calculs ont profondément évolué en presque 60 ans.
Pour le comprendre, il faut d’abord formaliser les calculs. La vitesse généralisée (Vg), avons-nous montré, dépend de la vitesse moyenne (v), du coût kilométrique (k) et du salaire horaire (w), selon la formule : Vg = 1/[(1/v) + (k/w)].
Ainsi, en soixante ans, la vitesse moyenne des déplacements en voiture, y compris interurbains, a augmenté de 33 %, passant de 30 à 40 km/h. Malgré le suréquipement des voitures actuelles et grâce aux efforts de productivité de l’industrie automobile, le coût kilométrique de la voiture moyenne n’a augmenté que de 40 %. En revanche, le taux de salaire horaire a bondi de 150 %. On en déduit que la vitesse généralisée de la voiture a augmenté de plus de 50 %.
Quant à celle du vélo, elle n’a augmenté que de 10 % tout au plus : pour acheter un vélo, la part du temps passé à travailler est en effet bien plus faible que pour acheter une voiture. Au total, la vitesse généralisée de la voiture (environ 23 km/h) est devenue bien supérieure à celle du vélo (environ 14 km/h).
Certes, si on se replie sur les seuls déplacements urbains, on peut sauver le résultat d’Illich-Dupuy. Mais tout cycliste sait déjà qu’il se déplace souvent plus vite à vélo qu’en voiture en zone dense et le raisonnement n’a plus rien de stupéfiant.
Des nuisances de la vitesse
Il est cependant possible d’améliorer le raisonnement de nos deux auteurs, en analysant finement ce qu’apporte la vitesse.
Pour desserrer les villes d’autrefois très denses où tout se faisait à pied et où la promiscuité et l’insalubrité régnaient, il était nécessaire d’augmenter la vitesse des déplacements. Mais jusqu’où et avec quels modes ? C’est là qu’il est important de remarquer que toutes les nuisances de l’automobile s’accroissent de façon exponentielle au-delà de 30 km/h.
Les accidents deviennent mortels pour les piétons et les cyclistes percutés. Le bruit du moteur est dominé dès 40 km/h par le bruit de roulement, qui lui-même est dépassé au-delà de 120 km/h par le bruit aérodynamique. Certes, la pollution émise par les véhicules est minimale vers 60 km/h, mais seulement toutes choses égales par ailleurs. Or, elles ne le sont pas : quand on généralise le 30 km/h en ville, les accélérations sont moindres, les rues deviennent plus sûres et certains automobilistes se mettent à utiliser d’autres modes, ce qui réduit la pollution, qui devient minimale vers 30 km/h, et non à 60 km/h.
Paradoxalement, la congestion routière s’accroît elle aussi avec la vitesse, car « La vitesse fait le trafic » : en allant plus vite, les usagers en profitent pour aller plus loin.
Ils parcourent ainsi des distances accrues sur un territoire plus étendu. L’étalement urbain qui en résulte encourage encore davantage l’usage de la voiture au détriment des autres modes. Or l’automobile se trouve être, et de loin, le mode de déplacement le plus consommateur d’espace par personne transportée.
Enfin, avec la vitesse, les modes non motorisés sont disqualifiés. Marche et vélo ne peuvent plus assurer les distances effectuées désormais en voiture. Exposés à une forte insécurité routière, les cyclistes disparaissent et les piétons limitent leurs déplacements. De même, les autobus qui doivent s’arrêter souvent ne peuvent guère rivaliser avec une circulation automobile rapide.
En tenant compte de toutes ces nuisances néfastes pour la société, on peut définir une « vitesse généralisée sociale », qui culmine vers 30 km/h, puis décline avec l’augmentation de la vitesse moyenne. Ce résultat rejoint parfaitement le concept de « contre-productivité » proposé par Ivan Illich : au-delà d’un certain seuil, les avantages d’une solution technique s’émoussent et finissent par devenir des inconvénients.
En matière de transport, Illich estime dans Énergie et Équité que ce seuil correspond à la vitesse maximale d’un cycliste quotidien, soit 25 km/h précise-t-il. Dans la Convivialité, il ajoute :
« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette. C’est pourquoi, la vélocité du vélo peut servir de critère à la détermination du seuil critique de vitesse. »
Quand ce seuil est dépassé, la voiture s’impose peu à peu partout, disqualifie les modes actifs et les transports publics, jusqu’à détenir un « monopole radical », c’est-à-dire par s’imposer comme le seul mode de déplacement légitime, explique Illich. Dépendant désormais de cet objet sophistiqué qu’est la voiture, les automobilistes perdent leur autonomie. Le vélo classique (non assisté électriquement) peut au contraire être entretenu et réparé par les cyclistes eux-mêmes, aidés au besoin par les plus bricoleurs. Certains parlant alors « de vélonomie », une expression qu’aurait appréciée Illich.
Frédéric Héran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes
Des fillettes dans une ruelle au Caire. Photographie publiée dans le cadre d’une enquête du Fonds des Nations unies pour la population sur l’excision en Égypte. Fonds des Nations unies pour la population
Entre un cadre juridique renforcé mais rarement appliqué, une « médicalisation clandestine » qui sécurise les esprits sans réduire les risques et des traditions patriarcales qui font de cette pratique une condition de « pureté » et de mariage, le combat pour l’abolition de l’excision en Égypte bute sur un mur culturel. Comment faire respecter la loi quand la famille devient le premier relais de la mutilation, au nom de l’honneur et de l’intégration sociale ?
Cette pratique demeure très courante dans plusieurs pays d’Afrique ainsi qu’en Indonésie, en Irak et au Yémen. L’Égypte affiche l’un des taux les plus élevés du monde : selon les données de l’Unicef, près de 9 femmes sur 10 y ont subi une forme de mutilation génitale.
L’excision est pourtant interdite dans le pays. Mais elle continue de se pratiquer dans des cadres clandestins, ce qui met en lumière les limites des politiques publiques face à des normes sociales profondément enracinées.
Un cadre juridique renforcé, mais limité dans son efficacité
En Égypte, l’excision, principale forme de MGF, constitue une infraction pénale ; elle est interdite par la loi depuis 2008. Au départ, les sanctions pouvaient aller jusqu’à deux ans de prison et une amende. Face à la persistance de la pratique, les peines encourues ont été alourdies en 2016 : les auteurs risquaient alors entre cinq et sept ans d’enfermement, et les personnes ayant encouragé la commission du crime (par exemple les parents) pouvaient désormais également être sanctionnées.
De nouvelles réformes adoptées au début des années 2020, notamment en 2021, ont encore durci les peines, qui peuvent désormais atteindre jusqu’à vingt ans de prison lorsque l’excision provoque une infirmité permanente ou le décès de la victime.
Toutefois, la jurisprudence égyptienne en matière d’excision reste extrêmement limitée et concentrée sur quelques affaires emblématiques. La mort en 2013 de Sohair al-Bataa, âgée de 13 ans, a conduit à la condamnation d’un médecin deux ans plus tard : ce fut la première véritable application de la loi criminalisant l’excision. D’autres affaires, notamment en Haute-Égypte, en 2020–2021, montrent que les poursuites judiciaires interviennent essentiellement en cas de décès, dans un cadre domestique ou médicalisé. Et, malgré le durcissement du droit pénal en 2021, les condamnations restent rares.
Une mobilisation ancienne, des avancées religieuses et institutionnelles
En réalité, la lutte contre l’excision en Égypte s’inscrit dans un processus ancien de mise en avant des droits des femmes dans le débat public. Dès les années 1990 et surtout dans les années 2000, Suzanne Moubarak, première Dame d’Égypte et présidente du Conseil national de la femme créé en 2000, joue un rôle important dans la médiatisation du sujet. Avec des organisations internationales, elle lance des campagnes dénonçant les mutilations génitales féminines comme une « violence », et non une « pratique culturelle », contribuant ainsi au renforcement de l’interdiction de 2008.
Cette année-là, une évolution importante intervient sur le plan religieux : le grand mufti Ali Gomaa condamne les mutilations sexuelles féminines par une fatwa, tandis que l’université Al-Azhar, qui fait autorité dans l’islam sunnite, affirme que cette pratique n’a « aucun fondement dans la charia ». Ces prises de position participent à la délégitimation religieuse de l’excision : longtemps, certains de ses promoteurs avaient affirmé qu’elle était conforme à l’islam, voire recommandée sur le plan religieux.
L’Église copte orthodoxe (à laquelle se rapportent environ 10 % des Égyptiens) joue également un rôle dans cette dénonciation. Des responsables religieux, comme le pape Shenouda III dans les années 1990 et 2000, expliquent que l’excision ne relève pas de la doctrine chrétienne. Cette position est réaffirmée par le pape Tawadros II qui, en 2021, soutient des initiatives appelant à l’élimination totale de l’excision et la qualifie de « violation grave des droits humains ».
En 2020, le programme « Safe Women Clinics » a été lancé avec des partenaires gouvernementaux et internationaux dans le cadre de la Stratégie nationale pour les femmes liée aux objectifs de développement durable à l’horizon 2030. Il vise à améliorer l’accès des femmes et des filles à des services de santé adaptés, à mieux prendre en charge les victimes et à prévenir les violences de genre, dont l’excision. Dans ce cadre, l’UNFPA, le Conseil national de la femme et l’hôpital universitaire de Fayoum ont inauguré une nouvelle « Safe Women Clinic » le 10 février 2025.
Malgré ces initiatives, la « médicalisation clandestine » de l’excision reste très préoccupante. Plus de 70 % des excisions en Égypte sont aujourd’hui réalisées – illégalement, on l’aura compris – par des professionnels de santé, souvent dans des cliniques privées. Cette pratique donne une impression de sécurité alors que les risques restent graves : infections, complications obstétricales, hémorragies, voire décès de jeunes filles.
Sur le plan médical, les mutilations génitales féminines comprennent plusieurs pratiques non thérapeutiques classées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en quatre types. Le type I correspond à la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du clitoris). Le type II, le plus répandu en Égypte, consiste en l’ablation du clitoris et des petites lèvres, parfois aussi des grandes lèvres. Le type III, ou infibulation, est la forme la plus grave et provoque un rétrécissement presque complet de l’orifice vaginal. Enfin, le type IV regroupe d’autres pratiques comme la perforation, l’incision ou la cautérisation.
Selon l’OMS et l’Unicef, toutes ces formes peuvent entraîner des complications immédiates (douleurs, hémorragies, infections) et des séquelles durables (troubles urinaires, complications obstétricales, traumatismes psychologiques), parfois jusqu’à la mort. Le constat scientifique est sans appel : ces pratiques ne présentent aucun bénéfice médical, mais sont porteuses de très grands dangers.
En outre, la médicalisation de l’excision rend cette dernière plus difficile à détecter et à sanctionner. Car, malgré le durcissement des lois, les poursuites restent limitées : de nombreuses familles hésitent à porter plainte par peur de la stigmatisation, ou parce qu’elles considèrent encore l’excision comme une norme culturelle liée au passage à l’âge adulte féminin.
Ainsi, malgré un cadre juridique qui semble de plus en plus dissuasif, l’excision continue d’être pratiquée dans une relative invisibilité, révélant un écart persistant entre les politiques publiques et les réalités sociales. Cette situation souligne les limites d’une approche essentiellement répressive et met en évidence la nécessité d’un travail plus profond sur les normes sociales et les représentations culturelles qui sous-tendent ce phénomène. Dès lors, il est nécessaire de comprendre les facteurs structurels qui expliquent son maintien.
Une pratique enracinée dans les structures sociales patriarcales
La persistance de l’excision en Égypte s’explique avant tout par des facteurs sociaux et culturels profondément ancrés. Dans de nombreuses familles, elle est considérée comme un rite de passage garantissant la « respectabilité » de la jeune fille et ses chances de mariage. Un cas très récemment médiatisé, le 27 avril 2026, en offre une illustration particulièrement frappante : lors de sa nuit de noces dans un village du gouvernorat de Gizeh, en Égypte, Hind, universitaire de 25 ans, voit son mariage s’effondrer lorsque son mari découvre qu’elle n’est pas excisée. Malgré sa virginité, l’époux refuse de rester avec elle et exige qu’elle subisse une mutilation génitale. Sous la pression familiale (sa mère et sa grand-mère), « craignant la honte », elle est finalement contrainte de subir cette intervention qu’elle avait toujours refusée.
L’excision est en effet étroitement associée à des notions de pureté, de moralité et, surtout, de contrôle de la sexualité féminine, ce qui lui confère une forte légitimité sociale. Elle est ainsi pensée comme un moyen de contenir une sexualité féminine perçue comme « trop forte » ou « difficile à maîtriser », et de préserver la virginité avant le mariage, considérée comme un impératif moral et social dans une société profondément patriarcale.
Cette vision des choses reste particulièrement répandue dans les zones rurales de Haute-Égypte, notamment dans les gouvernorats de Minya, Assiout, Sohag, Qena, Louxor et Assouan, où les taux de prévalence peuvent dépasser 96 %. À l’inverse, dans les grandes villes comme Le Caire ou Alexandrie, les taux sont plus faibles (77 %) grâce à l’urbanisation, à l’éducation et aux campagnes de sensibilisation. Il faut rappeler que la pratique de l’excision remonte à l’Antiquité, bien avant l’apparition des grandes religions monothéistes. Des traces historiques la situent notamment dans l’Égypte ancienne, il y a plus de 2 000 ans, ainsi que dans certaines sociétés d’Afrique subsaharienne et de la vallée du Nil.
Dans ce contexte, les actions menées par l’État, l’OMS et l’UNFPA ont permis certaines avancées, surtout chez les jeunes générations. Le nombre de mères souhaitant faire exciser leurs filles diminue progressivement, même si cette évolution reste lente et inégale selon les milieux sociaux. L’excision demeure difficile à combattre car elle est souvent décidée dans le cadre familial et réalisée dans le cercle domestique, échappant ainsi au contrôle des autorités. Cette réalité est soulignée par une étude de l’OMS publiée en 2025, qui met en avant le rôle des dynamiques sociales et familiales dans la persistance de la pratique.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le rôle des femmes reste central : ce sont souvent les mères, tantes ou grands-mères qui encouragent l’excision, pensant protéger l’enfant et favoriser son intégration sociale. Cette transmission de génération en génération montre que la persistance de l’excision repose aussi sur l’intériorisation de normes sociales profondément ancrées, tant chez les femmes que chez les hommes, ce qui rend le changement des mentalités particulièrement difficile.
L’émergence timide de la chirurgie réparatrice
Les conséquences dévastatrices de l’excision sont à la fois physiques et psychologiques, ce qui pousse certaines femmes à rechercher des solutions de réparation. Depuis les années 2010, et plus concrètement à partir de 2020, des initiatives de « reconstruction clitoridienne » apparaissent en Égypte.
Au Caire, la clinique Restore FGM a été créée en 2020 par le Dr Amr Seifeldin et la Dr Reham Awwad pour proposer chirurgie, suivi médical et accompagnement psychosexuel. Présentée comme le premier centre multidisciplinaire en Égypte et au Moyen-Orient consacré aux survivantes, cette clinique reste cependant unique et est loin de suffire pour venir en aide aux 28 millions de femmes déjà mutilées. L’accès à ces soins demeure limité en raison du coût, du manque de spécialistes et du faible niveau d’information des patientes.
La persistance de l’excision en Égypte montre clairement que la seule réponse juridique reste de loin insuffisante tant que les dimensions culturelles, sociales et économiques ne sont pas pleinement prises en compte. La lutte contre l’excision nécessite un changement durable des mentalités.
Cette socialisation commence dès le plus jeune âge à travers l’éducation, dans un contexte où les manuels scolaires et les contenus pédagogiques peuvent encore véhiculer des stéréotypes sur la pureté ou la sexualité féminine. Par exemple, dans certaines zones rurales, des enseignements traditionnels ou des discours familiaux continuent de présenter l’excision comme une condition de « respectabilité » ou de « bonne moralité » pour les filles.
Dans ce cadre, des actions concrètes continuent d’être mises en place, combinant initiatives internationales et interventions locales. Ainsi, en février 2025, dans le cadre du programme conjoint UNFPA–Unicef de lutte contre les mutilations génitales féminines en Égypte, des sessions de sensibilisation ont été organisées dans plusieurs écoles et villages des gouvernorats de Minya et d’Assiout afin d’informer les familles et les élèves sur les risques médicaux et juridiques de l’excision et de déconstruire les normes sociales qui la légitiment. En parallèle, des associations locales, comme Tadwein for Gender Studies, poursuivent leurs actions de terrain : en février 2025, cette association a mené des activités de sensibilisation et de formation dans plusieurs communautés du Caire et de ses environs dans le cadre de ses programmes de lutte contre les violences basées sur le genre.
Ainsi, la lutte contre cette pratique, si elle ne peut se limiter à la répression, exige une action collective de long terme impliquant l’État, les communautés, les institutions religieuses et les acteurs de santé, afin que la loi devienne réellement un moyen de protection des jeunes filles. Entre les lois et les silences des traditions, le corps de nombreuses femmes en Égypte demeure un territoire où se joue encore le combat entre héritage culturel et émancipation…
Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Elisabet Stener-Victorin, Principle Investigator, Reproductive Endocrinology and Metabolism Research Group, Karolinska Institutet
L’appellation SMOP devrait inciter les médecins généralistes à vérifier le taux d’insuline, la glycémie, la tension artérielle et le bien-être psychologique des patientes, et à ne pas se limiter à l’observation de leurs cycles menstruels.Toey Andante/Shutterstock
Le « syndrome des ovaires polykystiques », ou SOPK, devient le «syndrome métabolique ovarien polyendocrinien», ou SMOP, afin de rendre compte de la complexité de cette affection et faciliter le diagnostic ainsi que la prise en charge pluridisciplinaire des femmes concernées par cette maladie hormonale fréquente. Cette décision est l’aboutissement d’un long processus de recherche qui a associé chercheurs, médecins et patientes, publiée dans la prestigieuse revue médicale le Lancet. Présentation par l’une des chercheuses qui a participé à ces travaux.
Depuis plus de vingt ans, j’étudie une maladie qui touche environ 10 à 13 % des femmes. Cette pathologie entraîne des symptômes complexes et variés, tels que des règles irrégulières, une pilosité excessive, une prise de poids, de l’acné et des difficultés à tomber enceinte.
Ce changement de nom a été annoncé dans un document de consensus qui vient d’être publié dans The Lancet. Il est le résultat d’un processus qui a duré plus de dix ans, qui a mobilisé plus de 22 000 personnes sur six continents et qui a réuni 56 patientes et organisations professionnelles.
Certains lecteurs verront « SMOP » et se demanderont pourquoi les scientifiques ont consacré tant d’efforts à modifier seulement trois lettres. En tant que chercheuse ayant participé à ces travaux, je tiens à expliquer pourquoi ce petit changement est, en réalité, un changement très important – et pourquoi nous espérons qu’il permettra d’améliorer la prise en charge des patients.
Un nom qui ne convenait pas
L’ancien nom était le fruit d’un hasard de l’histoire.
Les médecins qui ont étudié cette affection pour la première fois ont examiné les ovaires touchés au microscope – puis plus tard par échographie. Ils ont observé des grappes de petits sacs remplis de liquide qu’ils ont pris pour des kystes. C’est ainsi que le terme « polykystique » s’est imposé.
Mais en réalité, ces structures ne sont pas des kystes. Il s’agit de follicules ovariens immatures dont le développement s’est arrêté à un stade précoce. Il est important de noter que de nombreuses personnes chez qui on a diagnostiqué un SOPK (désormais appelé SMOP) ne présentent même pas ces anomalies au niveau des ovaires.
(Définition, symptômes, diagnostic,traitement… un dossier de l’Assurance maladie fait le point sur le syndrome des ovaires polykystiques SOPK, désormais appelé SMOP, sur son site Ameli, ndlr).
Le terme « SOPK » attirait l’attention sur une partie du corps qui, pour de nombreuses patientes, est le moindre de leurs soucis. Il laissait en outre entendre que cette affection relevait exclusivement de la gynécologie. En réalité, il s’agit d’un trouble hormonal et métabolique complexe qui commence tôt et dure toute la vie.
Des décennies de recherche, notamment les travaux menés dans mon laboratoire au Karolinska Institutet à Stockhom (Suède), ont montré que cette affection implique une série de perturbations interdépendantes.
Les taux d’hormones mâles (androgènes) sont souvent élevés chez les personnes atteintes de cette affection. La communication entre le cerveau et les ovaires est perturbée. La réponse de l’organisme à l’insuline est également altérée, ce qui explique pourquoi les personnes atteintes de cette maladie présentent des taux plus élevés de diabète de type 2, d’obésité, de stéatose hépatique et de maladies cardiovasculaires. Il existe également un risque accru de dépression, d’anxiété, d’apnée du sommeil et de cancer de l’endomètre.
C’est pourquoi, cette nouvelle dénomination comporte trois parties :
le terme « polyendocrinien » fait référence aux multiples systèmes hormonaux impliqués ;
le terme « métabolique » souligne le risque permanent de diabète et de maladies cardiaques ;
Le processus de consensus qui a présidé à ce changement a été d’une rigueur inhabituelle. Des patientes et des médecins de toutes les régions du monde ont été interrogés au cours de plusieurs phases successives et leurs réponses ont déterminé les options proposées dans le questionnaire de la phase qui a suivi. Plus de 14 000 personnes, dont plus de la moitié étaient elles-mêmes atteintes de cette maladie, se sont prononcées par vote sur les noms proposés. L’accord final a été conclu en février de cette année.
Pourquoi le choix d’un nom est important pour les soins
Un nom n’est pas qu’un simple nom. Il indique aux médecins dans quelle direction ils doivent regarder, guide les chercheurs sur les pistes à étudier et permet aux personnes atteintes du syndrome de SMOP de savoir à quoi s’attendre.
Sous l’ancienne appellation, on disait à de nombreuses femmes que leurs symptômes étaient liés à un problème de fertilité ou de poids. Poser le diagnostic prenait, en moyenne, plus de deux ans – et jusqu’à 70 % des patientes ont déclaré avoir été initialement ignorées ou mal diagnostiquées avant d’obtenir enfin un diagnostic.
Rares sont celles qui ont été informées du risque accru à vie de développer une maladie métabolique. Dans de nombreuses régions du monde, les soins étaient fragmentés entre gynécologues, endocrinologues, dermatologues et professionnels de la santé mentale, sans que personne n’assume la responsabilité globale de la patiente.
Avec le terme « SMOP », le caractère multisystémique de cette affection est désormais pris en compte dans son appellation. J’espère que cela incitera les médecins généralistes à vérifier le taux d’insuline, la glycémie, la tension artérielle et le bien-être psychologique lors de l’examen et du diagnostic des patientes, et à ne pas se limiter à l’observation de leurs cycles menstruels.
J’espère également que ce changement de nom permettra de dépister et d’accompagner plus tôt les adolescentes concernées, car c’est à l’adolescence qu’apparaissent souvent les premiers symptômes. Souhaitons aussi que les chercheurs rencontrent ainsi davantage de facilité à obtenir des financements pour étudier les aspects métaboliques, cardiovasculaires et neurologiques de cette maladie.
Ce changement de nom pourrait également encourager les femmes atteintes du SMOP à demander un diagnostic ou un traitement.
Les critères diagnostiques du SMOP restent inchangés. Si vous avez déjà reçu un diagnostic de SOPK, celui-ci sera désormais désigné sous le nom de SMOP. Vous n’aurez pas besoin de passer de nouveaux examens ni de vous rendre à de nouveaux rendez-vous.
Cette transition s’effectuera progressivement au cours des trois prochaines années, grâce à la mise à jour des directives cliniques, à la formation médicale et aux systèmes internationaux de codification des maladies.
Nous n’avons pas encore trouvé de remède à cette affection. Il n’existe toujours pas de traitement curatif, et le traitement de première intention reste un changement de mode de vie, soutenu si nécessaire par des médicaments tels que les contraceptifs hormonaux, la metformine (qui peut aider à contrôler la glycémie) et, plus récemment, les agonistes des récepteurs du GLP-1 (qui peuvent aider à réguler la glycémie et peuvent également entraîner une perte de poids).
(En France, l’Assurance maladie fait le point sur les traitements du SOPK, désormais SMOP, sur son site Ameli. De plus, les agonistes des récepteurs du GLP-1 sont soumis à des règles strictes de prescription médicale et ne sont pas remboursés pour le traitement de l’obésité, ndlr.)
Mais trouver le bon nom est la base sur laquelle tout le reste repose. Après près d’un siècle d’appellations erronées, nous avons enfin un nom qui correspond aux données scientifiques. J’espère que ce nom aidera les 170 millions de femmes atteintes de cette maladie à bénéficier des soins qu’elles ont toujours mérités.
Elisabet Stener-Victorin a reçu des financements de la Fondation Novo Nordisk, du Conseil suédois de la recherche et de la Fondation pour le diabète.
Nombreux sont les stéréotypes qui conduisent les filles à se censurer et à se détourner de possibles carrières scientifiques. Comment changer la donne ? Une école explore la piste de stages en écoles d’ingénieurs permettant à des lycéennes de découvrir de l’intérieur des domaines d’études et de rencontrer des roles modeles.
En 2025, un peu plus de 70 lycéennes de seconde ont passé deux semaines « Dans la peau d’une ingénieure », dans le cadre d’un dispositif porté par la fondation EPF en partenariat avec l’entreprise Vinci et l’asociation Elles bougent, alternant une semaine dans une école d’ingénieurs et une semaine en entreprise. Pourquoi proposer à des adolescentes ce type d’immersion professionnelle à ce stade de leur parcours ?
Il s’agit de susciter des vocations scientifiques et de lutter contre les stéréotypes de genre. Depuis plusieurs années en effet, la présence des femmes dans les formations STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) révèle une situation de stagnation préoccupante. Selon un rapport du Sénat publié en 2025, seulement un tiers des chercheurs et un quart des ingénieurs en France sont des femmes, malgré la multiplication des dispositifs en faveur de la mixité mis en place dans les écoles, les lycées et les institutions d’enseignement supérieur.
Cette sous-représentation s’explique par les stéréotypes socioculturels et les biais de genre auxquels les femmes sont confrontées très tôt dans leur entourage à la maison, à l’école et dans les activités culturelles.
Des stéréotypes qui s’installent vite
La construction d’une culture genrée commence dans le cercle familial, où les adultes encouragent chez les garçons l’esprit de compétition et le développement des compétences physiques, motrices et spatiales avec des jeux de construction ou de blocs, qui stimulent aussi leur capacité de raisonner avec des informations mathématiques. Les filles sont, elles, plutôt incitées à réaliser des activités variées axées sur le développement de compétences de langage, l’expression des émotions et la sociabilité.
À l’école, les stéréotypes selon lesquels « les filles sont moins douées en maths que les garçons » s’installent très tôt et très vite, alors que leurs niveaux sont très similaires à l’entrée en CP. Cependant, après seulement quelques mois, les différences apparaissent et se renforcent de l’école primaire aux études supérieures.
Selon la recherche, il y a deux types de stéréotypes de genre qui agissent à plusieurs niveaux, influençant les choix d’orientation chez les filles. D’abord, les stéréotypes sur leurs propres capacités intellectuelles, comme « Je suis nulle en maths », peuvent freiner leur choix d’orientation, mais avec du travail et de du soutien cette difficulté peut être surmontée. Puis, il faut tenir compte des stéréotypes d’intérêt, selon lesquels les croyances, telles que « Les maths, ce n’est pas pour moi » ou « Ça ne m’intéresse pas », excluent d’un seul coup l’intérêt pour ce type d’études. Les stéréotypes d’intérêt sont plus déterminants dans les choix d’orientation que les stéréotypes qui touchent aux compétences.
Dans ce contexte, le manque de confiance apparaît comme la principale variable qui détermine le choix d’une poursuite d’études dans ces filières. Les filles ont tendance à sous-estimer leurs compétences et, par conséquent, leurs chances de réussite dans des études orientées vers les sciences, la technologie, l’ingénierie ou les mathématiques (STEM).
Ces choix d’orientation genrés
Ces stéréotypes sont inconsciemment intégrés dans les pratiques pédagogiques courantes des enseignants, notamment dans la gestion de la prise de parole en cours, où la rapidité de réponse et la prise de risque sont davantage valorisées et encouragées chez les garçons. Le climat d’évaluation souvent marqué par la pression de temps et de classement tend également à favoriser les garçons qui se sentent plus à l’aise avec la compétition.
Ces biais se retrouvent aussi dans les recommandations d’orientation ou dans la manière d’encourager les initiatives des élèves en classe. Malgré les politiques de mixité, cette éducation genrée prépare mieux les garçons à gérer ce type de situations.
Des statistiques récentes confirment ces constantes en France : à la rentrée 2024, près de la moitié des lycéennes de terminale générale (45 %) n’ont sélectionné aucune spécialité scientifique, soit le double de ce qui est observé chez les garçons (25 %). Seulement 34 % des filles ont combiné deux spécialités scientifiques contre 52 % de garçons. Le choix des élèves dans les spécialités scientifiques est marqué par les disparités de genre (voir Tableau 1). Les garçons sont majoritaires dans la plupart des spécialités à exception de la SVT (sciences du vivant) traditionnellement plus féminisées. Seulement 1 % des filles ont choisi la spécialité NSI et aucune n’a choisi sciences de l’ingénieur, contre 9 % et 3 % des garçons respectivement (MESRE, 2026).
Les filières du numérique sont les moins choisies par les filles par rapport aux garçons car le numérique renforce souvent ces stéréotypes, favorisant encore une fois les garçons, via les jeux vidéo, les réseaux sociaux influencés par les algorithmes biaisés, et la construction d’une culture « geek » historiquement masculine, qui renforce leurs compétences et leur sentiment de légitimité dans ces domaines, au contraire des filles.
Fourni par l’auteur
Pour lutter contre les stéréotypes et corriger les biais de genre dans les pratiques pédagogiques courantes, diverses approches sont recommandées à plusieurs niveaux :
intervention précoce dès la maternelle et le CP ;
mise en place des pratiques pédagogiques plus inclusives en classe ;
sensibilisation du corps enseignant à une pédagogie plus égalitaire et des acteurs institutionnels à une culture scolaire neutre.
D’autres leviers d’actions destinés aux collégiennes et lycéennes sont cités par le rapport du Sénat. Ces leviers incluent des rencontres obligatoires avec des « rôles modèles », la rénovation des méthodes d’enseignements de sciences numériques et technologiques et la mise en avant de l’utilité sociale et les enjeux éthiques des métiers scientifiques.
« Dans la peau d’une ingénieure »
Les stages de seconde, dans la continuité de ceux de troisième, constituent une opportunité précise pour offrir aux élèves une première immersion concrète dans le monde des études supérieures ainsi que de l’entreprise. En proposant des expériences au sein des écoles d’ingénieure-es et/ou d’entreprises partenaires, ces dispositifs ont pour objectif de susciter un intérêt plus personnel et incarné pour les sciences et technologies, en donnant à voir des applications concrètes des apprentissages scolaires.
Cependant, un risque persiste. Malgré leur ouverture à tous, ces stages peuvent, par leur format mixte, même lorsqu’ils s’inscrivent dans un environnement scientifique stimulant, prolonger certains biais de genre déjà présents dans le parcours scolaire.
C’est dans ce contexte que les stages exclusivement féminins prennent tout leur sens. En créant un cadre non mixte, ils permettent de neutraliser ces dynamiques et d’offrir un espace dans lequel les participantes peuvent s’exprimer, expérimenter et s’impliquer pleinement sans pression liée aux stéréotypes. Ce type de dispositif favorise une appropriation plus libre des contenus scientifiques et techniques, et contribue à renforcer l’intérêt pour ces filières.
Ces stages jouent également un rôle clé dans l’orientation, en encourageant plus fortement les participantes à choisir des spécialités scientifiques en première et en terminale, en cohérence avec les compétences et l’intérêt qu’elles auront pu développer durant cette expérience. L’objectif est clair : permettre aux jeunes filles de se projeter concrètement « dans la peau d’une ingénieure », en levant les freins visibles ou invisibles qui peuvent entraver leurs ambitions.
Les retours d’expérience des lycéennes qui ont déjà participé à la première édition montrent que cette immersion a modifié leur projet d’orientation initiale (49 %). Cette expérience semble avoir contribué à transformer leurs représentations des études d’ingénieur et a offert un environnement de sécurité, garantissant un sentiment de légitimité et l’accès à des modèles féminins, favorisant ainsi l’affirmation et l’engagement dans ce domaine.
Cependant, il est nécessaire d’évaluer quantitativement et qualitativement ces effets à long terme pour voir dans quelle mesure ces stages exclusivement féminins constituent une réponse adéquate aux enjeux actuels signalés par la recherche, pour encourager les choix d’orientation des filles vers les filières numériques et scientifiques.
Diana Griffoulières es docteure en Sciences de l’éducation et elearning. Elle mène des travaux de recherche appliquée en éducation et est responsable de l’ingénierie pédagogique numérique à l’EPF Ecole d’Ingénieurs. Diana Griffoulières ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.
Liliane Dorveaux est Docteur en Mathématiques Appliquées de l’Université UPMC ( PhD),Chargée de Mission à l’EPF Ecole d’ingénieur-e-s sur le Parity Lab.Liliane Dorveaux ne travaille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.
Les transporteurs maritimes font partie des entreprises exposées au risque de détournement de cargaisons.Dendoktoor/Pixabay, CC BY
Le blocage du détroit d’Ormuz soulève des questions sur la vulnérabilité des chaînes logistiques mondiales. Comment a évolué le risque de détournement de cargaisons qui pèse sur les entreprises ? Et quelles solutions leur permettent de limiter les dangers sans renoncer à leur développement international ?
Le monde retient son souffle devant le blocage du détroit d’Ormuz. Le contrôle de cette route maritime dans le golfe Persique, l’une des plus stratégiques pour le commerce international, est devenu l’un des principaux enjeux de la guerre au Moyen-Orient, à la suite des frappes états-uniennes et israéliennes lancées sur l’Iran, le 28 février 2026.
De la piraterie maritime aux vols sur les routes commerciales, le détournement de cargaisons est une pratique ancienne. Elle repose principalement sur l’usage de la force ou de la menace pour s’emparer des véhicules, des navires et de leurs marchandises. Néanmoins, considérer le détournement de cargaisons comme un risque traditionnel serait trompeur, car ce phénomène a profondément évolué ces dernières années, tant dans ses formes que dans son ampleur. Si bien qu’il est désormais au cœur des vulnérabilités structurelles de la logistique mondiale.
Une montée en compétences des criminels
Des méthodes de plus en plus sophistiquées et organisées sont utilisées pour dérober des marchandises, qu’il s’agisse de denrées alimentaires ou d’appareils électroniques. Les stratagèmes vont du vol classique de produits sur leur lieu de stockage (camions, aires de repos ou entrepôts), à l’usurpation d’identité, par exemple, lorsque les criminels se font passer pour des conducteurs légitimes. Les vols peuvent aussi passer par l’exploitation des technologies : accès frauduleux aux systèmes d’information ou utilisation de traceurs GPS dissimulés dans la marchandise.
Ainsi, le détournement de cargaisons ne repose plus uniquement sur la contrainte physique, mais aussi sur la maîtrise de l’information et des flux logistiques, comme le met en lumière la Transported Asset Protection Association (TAPA), une association professionnelle qui regroupe des spécialistes de la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises exportatrices se trouvent particulièrement exposées à ce risque. Entre mars et avril 2026, le Cargo Crime Monitor de la TAPA a enregistré 546 cas de détournement de cargaisons à travers 25 pays, représentant des pertes de 10 millions d’euros sur un seul mois.
Perturbations commerciales
L’intensification des détournements ne peut être dissociée du contexte géopolitique actuel. Conflits armés, guerres civiles, sanctions économiques et rivalités régionales contribuent à une reconfiguration permanente des routes commerciales. Pour éviter certaines zones à risque, les entreprises et les armateurs redirigent leurs flux vers des routes alternatives et des hubs intermédiaires, parfois moins sécurisés.
Cet effet a été particulièrement visible à partir de 2023, lorsque des rebelles houthistes du Yémen se sont attaqués à des navires marchands en mer Rouge. Ceci a conduit plusieurs grands transporteurs maritimes à suspendre ou à détourner leurs porte-conteneurs, perturbant durablement les échanges commerciaux.
Cette tendance se poursuit aujourd’hui dans le golfe Persique. Mais le blocage du détroit d’Ormuz montre aussi une transformation profonde de la nature du risque. En effet, le détournement de cargaisons tend à devenir un risque géopolitique hybride, où la perte de marchandises peut résulter aussi bien de la fragilisation des chaînes logistiques que de saisies étatiques ou d’actes criminels.
Le vol de cargaisons est ainsi considéré comme l’un des « nouveaux risques majeurs » dans la logistique internationale. Comme l’a souligné un responsable de l’assureur Allianz, la hausse de ces incidents constitue désormais un sujet récurrent dans les échanges de la compagnie avec les entreprises.
Contrairement à une idée reçue, le détournement de cargaisons ne se limite pas aux pays émergents ou en développement. Il constitue aussi une préoccupation croissante dans les économies développées. Ce phénomène a été illustré en avril par le vol d’une cargaison de 12 tonnes de barres KitKat entre l’Italie et la Pologne. Cet incident montre que même des produits de grande consommation peuvent être ciblés durant leur acheminement, ce qui met en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques, y compris dans des contextes réputés sûrs.
M6 Info, mars 2026.
Des hausses significatives de vols ont ainsi été observées en Amérique du Nord et en Europe, notamment en Allemagne, en France, en Suède, en Italie et au Royaume-Uni, ce dernier pays étant parfois qualifié de « principal exportateur de biens volés » en raison de son marché de consommation saturé et de contrôles à l’exportation relativement faibles.
L’Amérique du Sud aussi concernée
En Amérique latine, le phénomène prend une ampleur encore plus importante. La sécurisation des routes logistiques y est particulièrement complexe en raison de l’étendue des territoires, de la qualité variable des infrastructures, de niveaux élevés de corruption et de moyens limités des forces de l’ordre, comme le décrit l’International Union of Marine Insurance. Les pertes y sont estimées à environ 5,5 milliards de dollars (plus de 4,7 milliards d’euros) par an.
Toutes ces données démontrent une normalisation du risque de détournement de cargaisons, qui devient global et qui n’est plus nécessairement lié à des environnements institutionnellement faibles.
Un risque à intégrer pour les entreprises
Pour réduire leur vulnérabilité, les entreprises exportatrices peuvent s’appuyer sur plusieurs solutions. Elles doivent tout d’abord intégrer ce risque dans leur stratégie globale. Cela suppose de cartographier les itinéraires, d’identifier les zones sensibles, de hiérarchiser les cargaisons selon leur valeur et de définir les responsabilités en cas d’incident. Elles doivent aussi renforcer la sélection et le contrôle de leurs partenaires logistiques par le biais d’audits réguliers, de vérification des chaînes de sous-traitance et de l’identité réelle des intermédiaires.
Ensuite, les technologies numériques constituent un levier central de prévention. L’entreprise britannique Aon, spécialisée dans la gestion des risques, suggère ainsi d’utiliser la géolocalisation en temps réel, des capteurs multiples, des alertes en cas de déviation d’itinéraire et la traçabilité documentaire numérique. Certaines sociétés intègrent aussi une gestion dynamique des itinéraires qui leur permet de diversifier les routes pour éviter celles devenues très risquées, et d’accepter ponctuellement des surcoûts logistiques pour réduire le risque.
Enfin, les assurances représentent un moyen important pour limiter l’impact financier des vols. Au-delà de ces outils, les compétences internes des entreprises sont essentielles. Elles permettent de mieux anticiper le risque de détournement et de s’adapter plus rapidement à son évolution.
Des stratégies à repenser
Dans notre étude récente menée auprès de 3 240 petites et moyennes entreprises (PME) exportatrices françaises, nous montrons que le risque de détournement de cargaisons ne freine pas nécessairement le développement international de ces entreprises. Au contraire, il peut pousser les PME à repenser leur stratégie d’internationalisation et à exploiter de nouveaux marchés à l’export. L’objectif est donc double : compenser les pertes potentielles sur les marchés affectés et diversifier leurs débouchés, afin de réduire leur dépendance à certains flux commerciaux.
Dans le contexte géopolitique actuel, l’expérience internationale joue un rôle central. Les entreprises qui ont déjà évolué dans des environnements marqués par des risques économiques, juridiques et politiques variés sont généralement mieux préparées. Cette diversité d’expériences leur permet d’acquérir progressivement une meilleure compréhension des risques et de renforcer leur capacité d’adaptation. Même si les détournements de cargaisons représentent un risque en forte hausse, ils n’empêchent pas les entreprises d’avancer à l’international. L’expérience et l’apprentissage restent des facteurs clés de résilience.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
En mettant l’accent sur le mot « droits », on occulte un aspect bien plus grave : la manière dont les gens vivent au quotidien dans ce pays. Ce qui se passe actuellement en Afghanistan n’est pas seulement une crise des droits des femmes, mais une véritable catastrophe humanitaire.
Cela a des répercussions sur l’accès aux soins de santé, à l’éducation, aux systèmes alimentaires et aux aides de base, et remet en question la capacité de ces systèmes à fonctionner lorsque la moitié de la population en est exclue. Les femmes n’ayant qu’un accès limité à l’emploi et aux services, la vulnérabilité économique et sociale des ménages s’en trouve grandement aggravée.
Le régime actuel met en place un système qui détermine qui a le droit d’exister, de fournir de l’aide ou d’en recevoir.
La situation en Afghanistan ne se limite pas à la discrimination fondée sur le genre, il s’agit de l’exclusion totale d’un genre des systèmes publics. La dure réalité des femmes afghanes est moins un problème social qu’une crise structurelle qui influence les institutions et la vie quotidienne.
Apartheid de genre
C’est la raison pour laquelle on parle de plus en plus d’ « apartheid de genre » plutôt que de crise des droits des femmes. L’exclusion des femmes montre la manière dont les institutions sont structurées et dont elles fonctionneront à l’avenir.
Le terme apartheid de genre décrit un contexte dans laquelle des personnes se voient interdire l’accès à certains espaces ou activités en raison de leur identité de genre.
Ces effets sont en outre cumulatifs, chaque restriction renforçant les autres et aggravant la crise générale. Ces violations systémiques des droits seraient de plus en plus difficiles à inverser, même en cas de changement soudain des instances politiques et du gouvernement en place.
L’exclusion des femmes des milieux professionnels se traduit par une pénurie de personnel enseignant dans les écoles, d’employées qualifiées dans les hôpitaux, et par une perte d’accès pour les réseaux d’aide à la moitié de la population. Cette situation, qui n’a rien de temporaire, restreint la capacité des systèmes à répondre aux besoins croissants de la population.
Lorsque les femmes sont exclues des institutions, le problème ne se limite pas à la dégradation des prestations de services et des performances de ces organismes. Cela entraîne également une perte de mémoire institutionnelle : les compétences, les connaissances professionnelles et l’expérience ne sont plus transmises aux générations futures.
Avec le temps, des institutions diminuent ou suspendent certains services en raison d’une pénurie de personnel féminin. À mesure que les services se réduisent, d’importantes lacunes apparaissent dans les réseaux de soins et de soutien, privant ainsi de nombreux groupes d’un accès à l’aide dont ils ont besoin.
Blocage de l’aide
Le refus des talibans de laisser entrer les travailleuses dans les bureaux de l’ONU et de l’UNICEF constitue une des nombreuses actions qui empêchent des femmes qualifiées d’accéder à des lieux où elles pourraient apporter des soins et une aide d’urgence.
Comme les hommes sont limités dans la façon dont ils peuvent venir en aide aux patientes en raison des normes et des restrictions imposées par les talibans, il n’est pas possible de leur confier le soutien offert aux femmes. Cette situation a des répercussions sur plusieurs aspects de l’aide humanitaire, notamment les soins de santé, la distribution alimentaire et les systèmes de protection.
Le régime taliban retarde ou empêche ainsi des interventions vitales pour les femmes et les enfants, ce qui constitue une violation du droit à la vie.
Les femmes se voient non seulement interdire l’accès aux bureaux de l’ONU et de l’UNICEF, mais aussi à d’autres organisations humanitaires, hôpitaux, écoles et institutions publiques, dans le cadre d’une érosion généralisée des droits. Les talibans ont mis en place un réseau de violations des droits de la personne à travers tout le système humanitaire.
L’aide humanitaire dépend également de l’accès à des informations et à des données fiables permettant d’identifier les personnes qui souffrent de la faim, qui sont en danger et qui ont besoin de protection. En Afghanistan, où les femmes sont limitées dans leurs contacts et où le personnel féminin est largement absent des actions de sensibilisation, des enquêtes et des visites à domicile, ces informations sont incomplètes.
Des données incomplètes peuvent entraîner une distribution insuffisante de l’aide et une répartition inadaptée des ressources. Les populations les plus vulnérables peuvent ainsi passer inaperçues dans les évaluations officielles.
Cette invisibilité touche notamment les ménages dirigés par des femmes et ceux vivant dans des zones reculées ou rurales, où l’accès aux services est déjà limité.
Normalisation des crises
Les conséquences de l’apartheid de genre en Afghanistan ne sont peut-être pas visibles pour les gens qui n’y vivent pas, mais le fait est que les systèmes humanitaires vont bientôt s’effondrer.
Selon l’UNICEF, cette interdiction pourrait coûter à l’Afghanistan 25 000 enseignantes et professionnelles de santé. Dans un pays où les femmes n’ont pas le droit de se faire soigner par des prestataires de santé masculins, exclure les femmes de l’enseignement et des soins de santé crée une grave crise médicale.
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Avec le temps, les systèmes seront repensés sans inclure les femmes en tant que professionnelles, alors qu’elles restent au cœur du dispositif en tant que bénéficiaires. Pendant que les discriminations fondées sur le genre entravent la circulation des ressources, des connaissances et des soins, la capacité à fournir des services diminue de jour en jour, malgré la forte demande. De nombreuses femmes sont contraintes de se tourner vers un travail informel, précaire, caché, et exposé à l’exploitation et aux abus.
Reconnaître l’apartheid de genre ne suffira pas à y mettre fin. Nommer cette terreur systémique ne l’éliminera pas, et sans action concrète, l’exposition répétée à la crise peut au contraire la banaliser, en raison d’une usure de compassion. Les organisations humanitaires sont aujourd’hui confrontées à un choix difficile : poursuivre leurs activités dans des conditions restrictives, au risque de les légitimer, ou se retirer et laisser les populations sans soutien.
Plus la situation perdure, plus le risque est grand que l’exclusion des femmes en Afghanistan devienne un phénomène normalisé plutôt qu’une urgence. La question n’est plus seulement de savoir comment rétablir ce qui a été perdu, mais de savoir si les systèmes qui dépendaient autrefois de la participation des femmes peuvent encore être reconstruits.
Sepita Hatami ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.