Source: The Conversation – in French – By James Horncastle, Assistant Professor and Edward and Emily McWhinney Professor in International Relations, Simon Fraser University
Le président américain Donald Trump a annoncé sur les réseaux sociaux qu’un accord de paix avec l’Iran serait « largement négocié ». Le flou règne cependant : alors que le chef de la Maison-Blanche et ses alliés vantent cet accord depuis plusieurs jours, les autorités iraniennes affirment que rien n’est conclu.
Depuis le début du conflit avec l’Iran, Donald Trump se montre de plus en plus catégorique quant à sa victoire sur l’Iran. Il a même taxé de trahison les journalistes critiques quant à l’effort de guerre américain.
Quelles que soient ces menaces, les États-Unis se trouvent dans une position stratégique nettement moins favorable qu’au début du conflit.
En plus d’aliéner les principaux alliés des États-Unis, tant dans la région et ailleurs, ce conflit a un impact dévastateur sur l’économie américaine.
Les attaques de Trump contre ses adversaires et les médias étant monnaie courante, il est donc facile de ne pas en tenir compte.
Le conflit iranien marque tout de même une rupture, puisque le président a agi presque sans consultation en dehors d’un cercle restreint. Son affirmation selon laquelle les États-Unis seraient en train de gagner cette guerre occulte complètement l’affaiblissement de la position stratégique du pays — une faille récurrente dans la réflexion stratégique américaine actuelle.
Une myriade de justifications
Les États-Unis, sans consulter ses alliés, ont lancé des opérations militaires de grande envergure contre l’Iran fin février 2026.
Or, le gouvernement iranien aurait plutôt consolidé ses positions autour de son élément le plus radical, le Corps des Gardiens de la révolution islamique. Ce dernier a marginalisé ou emprisonné les modérés avec lesquels Trump souhaitait négocier.
Cette évolution, guère surprenante, était pourtant prévisible.
Au lieu de se résigner, les partisans iraniens de la ligne dure estiment qu’ils ont besoin de la victoire afin de maintenir le soutien de leur opinion publique — tout comme le pouvoir américain, d’ailleurs.
Ce braquage a poussé le gouvernement iranien vers une logique d’intensification du conflit pour faire monter la pression. Et la riposte la plus évidente et la plus susceptible d’infliger le maximum de dégâts aux États-Unis consistait à prendre le contrôle du détroit d’Ormuz.
Donald Trump ne se prive pas de rappeler que les États-Unis sont la plus grande puissance mondiale. Personne n’en doute.
Mais il existe néanmoins des limites à cette puissance. Un facteur clé est celui du soutien populaire, très variable, et qui peut être gravement affecté par les pertes humaines, comme on l’a vu avec la guerre du Vietnam.
Cette réalité limite considérablement les options stratégiques des États-Unis, car ceux-ci ne peuvent pas forcer le détroit d’Ormuz sans risquer des pertes humaines importantes, malgré leur supériorité militaire.
Ce casse-tête est le dilemme auquel Donald Trump est confronté alors qu’il tente de mettre fin à la guerre. Sa confiance dans les capacités américaines en matière de frappe de précision l’a conduit à en ignorer les limites.
Pas de solution facile
Il faut reconnaître que Donald Trump n’est pas le premier dirigeant américain à avoir succombé à l’illusion de la toute-puissance militaire. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont même retrouvés plusieurs fois en position stratégiquement délicate pour cette raison.
Les guerres du Vietnam et d’Irak sont deux exemples saillants de conflits prolongés où les États-Unis se sont enlisés malgré leur puissance militaire écrasante. Dans les deux cas, le manque de préparation les a amenés à payer le prix fort — financièrement, mais aussi quant à leur position stratégique globale.
Donald Trump vient cependant amplifier ce vieux défaut américain en matière de réflexion et de la politique stratégique. Sa conviction dans sa supériorité personnelle l’empêche de voir la boîte dans laquelle ses conseillers et lui-même se sont enfermés.
Et alors que d’autres présidents ont au moins tenté de résoudre les crises qu’ils avaient créées, le manque de concentration de Donald Trump le pousse plutôt à courir un autre lapin, ici Cuba.
Il en résulte que, même si le président américain affirme que les États-Unis sont en train de s’extirper du guêpier iranien, son pays et lui-même se retrouvent dans une position nettement moins avantageuse sur l’échiquier stratégique.
James Horncastle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Des partisans de Jair Bolsonaro buvant, ou faisant mine de boire, des liquides de nettoyage de la marque Ypê, dont certains produits ont été rappelés par l’agence sanitaire brésilienne. Pour les bolsonaristes, cette décision sanitaire serait motivée par la volonté du gouvernement de Lula de s’en prendre à une compagnie qui a soutenu l’ex-président Bolsonaro, aujourd’hui emprisonné. https://www.diariodocentrodomundo.com.br
Au Brésil, le retrait, pour des raisons sanitaires, de produits ménagers de la marque Ypê, par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro en 2022, a déclenché de vives mobilisations politiques, révélant une polarisation qui déborde largement le champ électoral.
Les recherches en psychologie montrent que les choix de consommation servent de plus en plus à afficher une identité politique, au point de transformer des marques ordinaires en symboles idéologiques. Cette logique de boycott et de « buycott » réactif peut conduire certains consommateurs à ignorer des risques réels, faisant de la polarisation non seulement un défi démocratique, mais aussi un enjeu de santé publique.
En mai 2026, l’Agence nationale brésilienne de surveillance sanitaire (Anvisa) a ordonné le retrait de plusieurs lots de détergents et de lessive de la marque Ypê, après avoir détecté des défaillances graves dans le processus de fabrication et un risque de contamination microbiologique. Il s’agissait donc d’une décision de santé publique prise par un organisme public aux prérogatives uniquement techniques ; pourtant, cette mesure a rapidement suscité un débat politique de grande ampleur.
Des politiciens et influenceurs alignés avec l’extrême droite brésilienne, fidèle à l’ancien président Jair Bolsonaro (2018-2022, condamné en 2025 à vingt-sept ans et trois mois de prison pour la tentative de coup d’État de janvier 2022 et d’autres crimes, actuellement en résidence surveillée), ont diffusé des vidéos les montrant en train de faire la vaisselle avec ces mêmes produits. Certains les frottaient sur leur peau, se douchaient avec et allaient même jusqu’à jouer avec leurs enfants en employant ces produits ou à les ingérer.
Explication de ce comportement pour le moins surprenant : le groupe contrôlant la marque Ypê a été un important donateur de la campagne de l’ex-président en 2022, et une grande partie des partisans de Bolsonaro considèrent donc que le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva s’est lancé dans une opération de persécution visant l’entreprise. Pourtant, l’Anvisa, répétons-le, est un organisme technique et son directeur, responsable de la procédure de suspension de l’utilisation des produits en question, a été nommé sous le gouvernement Bolsonaro.
Havaianas : les tongs du scandale
Ce n’est pas la première fois que le Brésil offre au monde ce spectacle singulier où la consommation devient un champ de bataille idéologique.
Quelques mois plus tôt, en décembre 2025, une publicité de la marque de tongs Havaianas mettant en scène l’actrice Fernanda Torres – oscarisée pour son rôle dans Ainda Estou Aqui (en français, Je suis toujours là), film consacré à la période de dictature militaire – avait déclenché un appel au boycott massif lancé par l’extrême droite brésilienne.
Dans la publicité, Torres invitait les Brésiliens à ne pas commencer 2026 « du pied droit » (équivalent de l’expression française « du bon pied »), mais « des deux pieds ». Jeu de mots en apparence anodin, mais immédiatement interprété par les bolsonaristes comme une attaque politique contre leur camp. Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président, a publié sur Instagram une vidéo dans laquelle il jette une paire de Havaianas à la poubelle.
Ces deux épisodes, séparés de quelques mois, révèlent un même phénomène : au Brésil, comme dans d’autres pays du monde, l’identité politique est devenue une variable puissante du comportement de consommation – au point, parfois, de supplanter l’élémentaire instinct de préservation de soi.
La recherche en psychologie du consommateur a depuis longtemps documenté que l’achat n’est pas seulement une transaction marchande. Il peut aussi signaler qui l’on est, à quel groupe on appartient, quelles valeurs on défend. Dans un contexte de polarisation politique extrême, ce mécanisme s’emballe. Le groupe de référence cesse d’être juste la classe sociale, la génération ou la région géographique : le camp politique se met aussi à jouer un rôle très important.
Dans une étude conduite pendant la pandémie de Covid-19 avec des collègues de l’École brésilienne d’administration publique et d’entreprise (FGV EBAPE), nous avons montré que l’orientation politique était le prédicateur le plus puissant du soutien aux mesures de distanciation sociale au Brésil – surpassant même la vulnérabilité économique personnelle. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un individu craignait pour ses finances qu’il refusait de respecter le confinement ; c’est parce qu’il s’identifiait politiquement à un camp qui avait signalé que ces mesures provenaient du camp ennemi. La consommation devenait un acte de cohérence identitaire.
Ce résultat trouvait son explication dans un mécanisme psychologique précis : la sensibilité aux menaces pesant sur le système économique. Les individus conservateurs, plus attachés aux institutions économiques comme moteur de l’ordre social, percevaient le confinement non comme une protection sanitaire mais comme une agression idéologique. L’orientation politique filtrait la réalité à travers un prisme préexistant de valeurs et de croyances, rendant la raison sanitaire secondaire.
La marque comme symbole politique
Ce même mécanisme est à l’œuvre dans les affaires Havaianas et Ypê, mais une radicalisation supplémentaire s’observe : la marque devient le proxy d’un affrontement idéologique.
Fernanda Torres avait déjà été critiquée par l’extrême droite brésilienne pour avoir montré, dans Ainda Estou Aqui, les crimes commis par la dictature militaire : pour les bolsonaristes, les généraux avaient eu l’immense mérite de défendre le pays contre les « communistes gauchistes » et ne doivent donc pas être pointés du doigt pour leurs méthodes. Pourtant, en lui proposant de tourner une publicité, Havaianas n’avait pas pris une position politique. La marque avait choisi une actrice nommée aux Oscars et, dans la vidéo elle-même, détourné une expression populaire pour promouvoir son produit. Mais dans un pays où chaque signe culturel est scruté pour y détecter une appartenance à un camp donné, l’ambiguïté n’existe plus. Le rapport aux Havaianas devient donc un marqueur politique : on achète le produit ou on le jette selon qu’on est de gauche ou de droite.
Dans l’affaire Ypê, la crise sanitaire a dérivé en guerre culturelle dont les réseaux sociaux, nous l’avons dit, ont été le champ de bataille, avec une multiplication de vidéos provocatrices censées démontrer l’innocuité des produits (et donc prouver qu’ils avaient été interdits pour des raisons politiques). Les autorités sanitaires avaient pourtant identifié, dès novembre 2025, dans certains lots de lessive liquide, une bactérie susceptible de provoquer des dermatites et des conjonctivites, et d’aggraver l’état des personnes immunodéprimées. Le risque était réel, documenté.
Pour comprendre ce qui se passe, il faut mobiliser la psychologie du stigmate. Dans leur relation aux marques et institutions, les individus fortement polarisés opèrent une projection : l’entité régulatrice (l’Anvisa), perçue comme liée au camp adverse, est stigmatisée. Ses décisions sont lues non comme des actes techniques mais comme des agressions. Et si l’adversaire attaque une marque, cette marque devient précieuse – non pas malgré le danger qu’elle représente, mais précisément du fait de ce danger.
On pourrait qualifier ce phénomène de consumérisme politique réactif. Le consumérisme politique, étudié dans les sociétés occidentales depuis les années 1970, désigne l’utilisation des choix d’achat comme moyen d’expression politique et sociale. Il repose sur quatre comportements principaux : le boycott, qui consiste à refuser d’acheter ; le buycott, qui consiste à acheter délibérément en soutien ; les engagements de style de vie, comme adopter un régime végan pour défendre ses convictions environnementales ; et les actions discursives, où le consommateur parle de ses choix de consommation pour des raisons politiques, autour de soi, dans l’espoir de modifier les comportements d’achat de son entourage.
Le consumérisme politique réactif constitue une sous-catégorie encore peu explorée : il s’agit de pratiquer un buycott en réponse à un boycott, afin de contrebalancer ce dernier et d’afficher publiquement son soutien à la marque ciblée. Ce comportement se distingue du contre-boycott, où l’on boycotte les entreprises ayant elles-mêmes boycotté une organisation que l’on soutient.
Les motivations peuvent être concrètes, comme protéger une entreprise appréciée, ou profondément symboliques : consommer le produit visé, c’est résister à l’adversaire, signaler son appartenance à un groupe et restaurer un sentiment de contrôle face à une menace identitaire. Les cas du buycott d’Ypê ciblant l’Anvisa et du boycott des Havaianas au Brésil illustrent ce phénomène.
Consommer le produit incriminé, c’est résister symboliquement à l’ennemi. C’est signaler son appartenance au groupe. C’est, dans les termes de la psychologie sociale, restaurer un sentiment de contrôle face à une menace identitaire.
La recherche récente confirme cette asymétrie : si le consumérisme politique est traditionnellement plus associé à la gauche, le buycott réactif – défendre une marque contre une attaque – serait davantage l’apanage de la droite. Le cas brésilien en offre une illustration spectaculaire, et dangereuse : lorsque le produit à « défendre » est un détergent contaminé, l’acte de consommation politique peut avoir des conséquences sanitaires concrètes.
Un phénomène qui n’est pas limité au Brésil
Le Brésil n’est pas seul à être concerné par ce phénomène. La politisation des marques, le boycott et le buycott comme formes d’expression identitaire, la méfiance envers les institutions sanitaires lorsqu’elles sont perçues comme contrôlées par le camp adverse. Ces dynamiques se retrouvent aux États-Unis, en Europe et dans tout pays où la polarisation affective a dépassé le désaccord idéologique ordinaire.
Ce que le Brésil montre aujourd’hui avec une clarté particulière, c’est le point de rupture où cette logique devient dangereuse : quand l’allégeance politique conduit à ignorer une alerte sanitaire, quand le détergent devient étendard, la polarisation cesse d’être un problème de démocratie pour devenir un problème de santé publique.
Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Si les mères sont honorées de longue date dans de nombreuses civilisations, le concept de « Fête des mères » s’est réellement imposé au début du XXᵉ siècle. Des deux côtés de l’Atlantique, ce jour censé célébrer l’amour filial et le travail invisible des mères a été largement instrumentalisé par les entreprises commerciales et par divers responsables politiques, en particulier Donald Trump.
Malgré une croyance populaire, la Fête des mères n’a pas été inventée par le maréchal Pétain. Soulignons d’abord que ses origines remontent à l’Antiquité grecque et romaine. Pendant les fêtes printanières, les Grecs célébraient Rhéa, la mère des dieux de l’Olympe tandis que les Romains rendaient hommage aux matronas, les mères de famille, ainsi qu’à la déesse Cybèle, assimilée à Rhéa. Avec la chute de l’Empire romain et l’essor du christianisme, cette tradition s’efface au profit du culte de la Vierge Marie, mère du Christ.
La Fête des mères, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été instaurée au début du XXᵉ siècle aux États-Unis, notamment grâce aux efforts d’Anna Jarvis. En France, sous le régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de cette fête et lui donne une nouvelle dimension dans le cadre de son idéologie politique.
Aujourd’hui, quelle est l’essence de la Fête des mères, célébrée le 10 mai aux États-Unis et le 31 mai en France ?
Évoquer le double combat d’Anna Jarvis dans le cadre de la Fête des mères mérite de rappeler d’abord la figure qui l’a inspirée : sa propre mère, Ann Reeves Jarvis (1832-1905).
Femme pieuse, cette dernière était aussi connue pour son militantisme pacifique durant la guerre de Sécession (1861-1865). Sensible aux mortalités infantile et juvénile, elle-même ayant perdu neuf de ses treize enfants, elle créa en 1858 des ateliers de travail de mères dénommés « Mother’s Day Work Clubs ». L’objectif initial de ces ateliers était d’apprendre aux femmes à prendre soin de leurs enfants afin de lutter contre les maladies contagieuses, comme la rougeole et la tuberculose, qui sévissaient dans sa communauté à Grafton, en Virginie-Occidentale, et par la suite de soigner les militaires des deux camps de la guerre civile.
Anna Jarvis (1864-1948), connue pour être à l’origine de la création de la Fête des mères aux États-Unis.
La consécration d’une journée spéciale pour célébrer les mères lui tenait également à cœur. Dans cette perspective, Ann Reeves Jarvis organisa en 1868 le « Mother’s Friendship Day », afin de réunir les familles des deux camps, confrontées à des tensions majeures malgré la fin de la guerre entre les États du Nord et les États du Sud trois ans plus tôt, et en dépit des menaces de violence que suscita cette initiative.
À sa mort, le 9 mai 1905, sa fille Anna Jarvis (1864-1948) prit le relais. Le 10 mai 1908, elle organisa une cérémonie en hommage à sa mère et à toutes les mères à l’église méthodiste de Grafton. Parallèlement, elle militait pour qu’une « Journée de la mère » soit instaurée au niveau national. En 1914, le président Woodrow Wilson (1856-1924) instaure officiellement le Mother’s Day, célébré le deuxième dimanche de mai.
La vision pétainiste de la Fête des mères sous le régime de Vichy
En France, les premiers événements liés à la Fête des mères eurent lieu en 1906 à Artas, en Isère, pour honorer les mères de familles nombreuses, puis en 1918 à Lyon pour rendre hommage aux mères et aux épouses ayant perdu leur fils ou leur mari pendant la Première Guerre mondiale. L’objectif, dans les deux cas, était de promouvoir la natalité, en berne dans le pays depuis la fin du XIXe siècle.
Affiche de la Journée des Mères, 1918. Cliquer pour zoomer. BnF
En 1920, une fête des mères de familles nombreuses est instaurée par le gouvernement, suivie d’une première cérémonie officielle organisée en ce sens avec une remise de « médaille de la famille française » en 1926. Trois ans plus tard, les pouvoirs publics organisent la « Journée des mères » à l’échelle nationale. Philippe Pétain (1856-1951) n’a donc rien inventé.
Toutefois, dès l’avènement du régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de la « Journée des mères » comme outil de propagande dans le cadre de son idéologie politique « Travail, Famille, Patrie ». Il l’inscrit dans le calendrier en 1941 et lui confère une certaine solennité. Le régime se charge lui-même de l’organisation de cette célébration. Les instituteurs sont sommés de confectionner des cadeaux avec leurs élèves et les communes contraintes d’organiser des festivités à cette occasion. Des affiches portant le slogan « Ta Maman a tout fait pour toi, le Maréchal te demande de l’en remercier gentiment » sont apposées dans les écoles, et la presse est mobilisée. Des actions similaires sont renouvelées les années suivantes. Comme le rappelle l’historienne Françoise Thébaud, « le régime va systématiser la célébration de cette fête ».
Cette propagande vise ainsi à véhiculer une certaine image de la femme, qui devait être cantonnée au rôle de la mère au foyer, afin de mettre en œuvre une politique nataliste dynamique. Dans cette optique, le régime tente de limiter l’accès des femmes au marché du travail, notamment avec la loi du 11 octobre 1940 qui interdit de recruter des femmes mariées dans l’administration.
À la chute de Vichy, la « Journée des Mères » n’est pas remise en cause. La loi du 24 mai 1950 inscrit la « Fête des mères » dans le calendrier républicain au dernier dimanche de mai (sauf lorsque la Pentecôte coïncide avec cette date, auquel cas elle est célébrée le premier dimanche de juin).
Par la suite, comme le précise l’historien Louis-Pascal Jacquemond dans son ouvrage Histoire de la fête des Mères (2019), « la marchandisation a fait le reste ».
Une marchandisation accrue sous le prisme d’un marketing sexiste
Si le Mother’s Day est la troisième fête la plus célébrée après Noël et Thanksgiving, aux États-Unis, cette tradition est également largement présente dans les familles en France. Mais dans les deux pays, cette fête s’est aussi transformée en un véritable événement commercial, générant un marché estimé à 38 milliards de dollars (33 milliards d’euros) en 2026 aux États-Unis et à plus de 3 milliards d’euros en 2025 en France.
Ainsi, malgré les tensions sur le pouvoir d’achat, les Américains et les Français ont respectivement alloué en moyenne 259 dollars (223 euros) et 77 euros à la Fête des mères en 2025. Outre-Atlantique comme dans l’Hexagone, les fleurs, les bijoux, les sorties au restaurant et les présents personnalisés figurent parmi les cadeaux les plus populaires offerts ce jour-là. S’y ajoutent, aux États-Unis, les cartes de vœux, très prisées.
Pour séduire les clients, les sites de vente en ligne des deux côtés de l’Atlantique proposent des idées de cadeaux annoncés comme « irrésistibles », « élégants », « parfaits », « incontournables », « à offrir absolument », « pour la gâter en beauté », « qui font plaisir à tous les coups », etc. Dans les deux pays, de nombreuses marques et boutiques multiplient les stratégies publicitaires et promotionnelles pour tirer profit de la fête des Mères.
Depuis les années 1950, certaines publicités et promotions mises en place dans le cadre de cette fête sont épinglées pour leur sexisme, car elles renvoient les femmes à une image de ménagère, notamment lorsqu’elles portent sur les appareils électroménagers et les produits d’entretien, ou la réduisent à son physique lorsqu’elles concernent les produits cosmétiques.
Une occasion saisie par Donald Trump à l’approche des Midterms ?
Cette année, à l’occasion du Mother’s Day, Donald Trump a rendu hommage aux mères dans un communiqué publié sur le site officiel de la Maison-Blanche, tout en évoquant la politique nataliste, économique et migratoire mise en œuvre depuis son retour à la présidence – une politique dont il prétend qu’elle serait au bénéfice des mères. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent difficiles pour son parti, Trump espère sans doute ainsi accroître sa popularité. Il n’en demeure pas moins que certaines des décisions qu’il présente comme étant favorables aux familles américaines suscitent d’importantes critiques.
L’augmentation du Child Credit Tax (CTC, crédit d’impôt par enfant), qui est passé de 2 000 à 2 200 dollars (soit entre 1 700 et 1 890 euros environ) par enfant depuis l’année d’imposition 2025, dont il se vante, aurait plutôt tendance à creuser les inégalités raciales en matière de richesse.
La mise en place des comptes d’investissement de 1 000 dollars ouverts pour chaque nouveau-né entre 2025-2028 et de nationalité américaine, dits « Trump Accounts », lesquels entreront en vigueur à partir de juillet 2026, sont eux aussi inégalitaires et profiteront davantage aux familles blanches et aisées.
Dans son communiqué, Trump s’enorgueillit par ailleurs d’avoir obtenu une baisse du coût de la vie. Les données publiées le 12 mai par le Bureau de la statistique du travail (BLS) indiquent au contraire que l’inflation a augmenté de 3,8 % sur un an en avril, s’établissant ainsi à son niveau le plus élevé depuis mai 2023. De nombreux secteurs sont touchés : le carburant, le loyer, l’alimentation… en raison principalement de la guerre au Moyen-Orient. Interrogé par la presse sur ce point, Trump a assuré que cette inflation élevée était « de court terme » et qu’elle ralentirait quand le conflit en Iran prendrait fin. En attendant, le nouveau Gilded Age (Âge doré) qu’il a promis à ses concitoyens n’est pas encore au rendez-vous.
Enfin, le président se félicite dans son communiqué d’avoir interrompu l’afflux de « dangereux immigrants illégaux » et de fentanyl dans le pays, grâce à quoi les Angel Moms ne seraient plus endeuillées par la perte de leurs enfants. Rappelons que l’expression « Angel Moms » désigne les mères ayant perdu leur enfant, quelle qu’en soit la cause (maladie, accident…) et qu’elle trouve son origine dans une organisation composée de femmes éprouvées par ce deuil, créée en 2000.
En août 2016, Trump popularise et instrumentalise ce terme lors d’un meeting de campagne en Arizona, en invitant des mères dont les enfants ont été tués par des migrants sans papiers à venir témoigner sur scène. L’opération est réussie : aujourd’hui encore, Trump continue d’exploiter l’expression « Angel Moms » pour justifier sa politique anti-immigration – alors même que parmi les migrants illégaux ou présumés tels arrêtés et expulsés par la police de l’immigration (ICE), la grande majorité ne sont pas « de dangereux criminels » comme il le prétend, loin de là.
On l’aura compris : la Fête des mères est encore, voire avant tout, l’objet de calculs commerciaux et politiques ; toutefois, embrasser le sens réel de cette fête, à savoir l’amour filial qu’Anna Jarvis a voulu mettre en avant en son temps, laisse place à l’espérance en une société meilleure…
Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Après avoir fui Venise, Antonia Bembo s’installe à Paris près de la porte Saint-Denis, construite depuis peu, un arc de triomphe représenté dans ce tableau du XIXᵉ siècle de Jean-François Lebelle (1769-1869).Musée Carnavalet (Paris).
Jusqu’à une date récente, l’intérêt pour la compositrice et chanteuse lyrique italienne de l’époque baroque Antonia Bembo et pour sa musique était relativement modeste, son nom ne figurant que parmi tant d’autres consœurs. Une première européenne consacrée à son œuvre, à l’Opéra Bastille, à Paris, marque une avancée majeure.
L’Opéra de Paris a mis en scène nombre d’œuvres emblématiques, telles que Don Carlos et les Troyens, ainsi que des ballets célèbres comme les Indes galantes et le Sacre du printemps. Mais on vous pardonnera de ne pas avoir entendu parler d’Antonia Bembo, dont l’opéra de 1707 Ercole Amante (Hercule amoureux) a été mis en scène pour la première fois à l’Opéra Bastille le 28 mai 2026.
Née vers 1640, Antonia Bembo, comme son opéra, est restée méconnue pendant des siècles, en raison des aléas liés à ses partitions et de la négligence historique dont ont fait l’objet les compositrices.
J’étudie la vie et l’œuvre d’Antonia Bembo depuis 1990. À l’époque, les chercheurs ne savaient rien de sa biographie ; elle n’était qu’un nom figurant sur les pages de garde de ses partitions. Dès que j’ai confirmé qu’elle n’était pas née dans la famille patricienne des Bembo mais qu’elle avait été mariée à un Bembo, j’ai pu non seulement l’identifier, mais aussi raconter son histoire dans un livre Desperate Measures: The Life and Music of Antonia Padoani Bembo (2006, non traduit en français).
Fuite de Venise
Si Bembo a été oubliée, c’est en partie de son propre fait.
Formée à la musique à Venise, elle fuit un mari violent et s’installe à Paris en 1677. Là, elle chante devant Louis XIV, qui lui fournit les moyens de vivre dans une communauté pour femmes près de la porte Saint-Denis nouvellement construite – un arc de triomphe situé aujourd’hui dans le Xᵉ arrondissement, à la jonction des boulevards de Bonne Nouvelle et Saint-Denis.
L’Italienne compose de la musique et l’offre au roi pour le remercier de sa générosité, produisant de nombreuses cantates, arias, motets solennels et des œuvres dramatiques. Elle doit néanmoins vivre dans la crainte constante d’être retrouvée à Paris par son mari. Ce n’est qu’en 1703, à la mort de ce dernier, qu’elle se sent libre de rassembler ses partitions en volumes achevés et présentables.
Le blason figurant sur la couverture du manuscrit d’Ercole Amante, d’Antonia Bembo. Avec l’aimable autorisation de la Sibley Music Library, Eastman School of Music, Université de Rochester (État de New York)., CC BY-SA
Au moment de sa mort, vers 1720, elle a relié huit volumes d’œuvres musicales. Quatre d’entre eux se trouvent à la Bibliothèque nationale de France depuis des siècles, deux ont été perdus et les deux contenant Ercole Amante ont été acquis aux enchères par le département de musique de la Bibliothèque nationale en 1937. La même année, la musicologue Yvonne Rokseth publia un article dans The Musical Quarterly dans lequel elle évoquait le contenu de l’opéra ainsi que les compositions figurant dans les autres volumes de Bembo.
J’étais étudiante en master à l’Université Duke (Caroline du Nord), à la recherche d’un sujet de thèse, en 1990, lorsque je suis tombée sur l’article de Rokseth. C’était la première fois que j’entendais parler de Bembo. J’ai obtenu les microfilms de la musique de Bembo, et mon directeur de thèse m’a donné son feu vert pour mener une étude sur sa vie et son œuvre.
Pendant des mois, j’ai cherché des documents mentionnant la compositrice aux Archives nationales de Paris, mais sans résultat. Lors d’un bref séjour à Venise en 1991, j’ai trouvé un livre répertoriant les noms de femmes ayant épousé des membres de familles nobles. D’après son contenu, j’ai émis l’hypothèse qu’elle était née Antonia Padoani et qu’elle avait épousé un membre de la famille Bembo, Lorenzo. L’année suivante, j’ai fait une découverte décisive : j’ai trouvé une liasse de documents aux Archives d’État de Venise qui révélaient qu’elle avait laissé la plupart de ses biens au couvent de San Bernardo à Murano. Elle avait également confié sa fille de 14 ans, Diana, au couvent afin de la protéger de son père.
Grâce à ces indices, j’ai pu trouver davantage d’informations sur la vie de Bembo dans des documents conservés aux Archives du patriarcat de Venise, au musée Correr et à la bibliothèque Marciana de Venise.
Au fil du temps, j’ai pu rassembler suffisamment de détails sur la vie et l’œuvre de Bembo pour écrire une biographie.
Une vie se dessine
Fille unique du docteur en médecine et poète amateur Giacomo Padoani et de Diana Paresco, Antonia Padoani a reçu une éducation musicale et grammaticale à Venise.
Giacomo Padoani s’est arrangé pour que Francesco Cavalli, le plus grand compositeur vénitien de l’époque, enseigne à sa fille.
On sait que Cavalli avait été appelé à Paris en 1660 pour composer un opéra à l’occasion du mariage de Louis XIV et de l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse. Cet opéra, Ercole Amante, était basé sur un livret de Francesco Buti.
Antonia Bembo vivait dans cette maison du quartier de Santa Maria Nova à Venise avec son mari et ses trois enfants. Avec l’aimable autorisation de Patricia Fortini Brown, CC BY-SA
Le contemporain vénitien de Giacomo Padoani, le poète Giulio Strozzi, a également engagé Cavalli pour enseigner à sa fille, Barbara. Mais alors que Barbara allait publier une série de ses compositions, Antonia emprunta une voie différente qui déçut probablement son père. Au lieu de poursuivre une carrière de musicienne ou de poétesse, elle épousa Lorenzo Bembo. Il lui apporta un statut noble et trois enfants, mais lui causa aussi de nombreux problèmes.
En 1672, Antonia Bembo – qui vivait alors à l’arrière d’une maison connue sous le nom de Cà Bembo, dans le quartier de Santa Maria Nova – demanda le divorce, invoquant l’infidélité de Lorenzo ainsi que des violences physiques et psychologiques. La procédure échoua, si bien que cinq ans plus tard, elle quitta la ville en catimini pour commencer une nouvelle vie à Paris, laissant derrière elle son mari et ses enfants.
En 1707, Bembo acheva la composition d’une nouvelle partition musicale pour le livret d’opéra de Buti. À l’instar de l’opéra de Cavalli, celui-ci suit Hercule, qui devient obsédé par Iole, la fille d’un homme qu’il a tué. Il se trouve qu’Iole entretient également une relation avec le fils d’Hercule, et la poursuite d’Hercule finit par déclencher une série de rivalités entre dieux et mortels.
À certains égards, Bembo a amélioré l’opéra original de Cavalli. Une histoire mettant en scène un Hercule vieillissant au XVIIIᵉ siècle correspondait mieux au parcours de vie de Louis XIV que lorsque Cavalli avait composé l’opéra pour le mariage du roi alors âgé de 22 ans. Et alors que le public français avait critiqué l’italien utilisé par Cavalli dans son opéra, la fusion des styles musicaux italien et français opérée par Bembo – reflétant ce qu’elle avait entendu et appris à Venise et à Paris – rendait l’œuvre plus accessible.
L’heure de gloire d’Antonia Bembo
Alors pourquoi l’opéra de Bembo ne sera-t-il mis en scène qu’en 2026 ?
Tout d’abord, sa partition manuscrite était difficile à déchiffrer. Contrairement aux partitions de Barbara Strozzi, qui ont été imprimées et publiées de son vivant, les manuscrits de Bembo ont posé des défis aux interprètes. L’Opéra de Paris a créé une partition de scène d’Ercole Amante en faisant appel à une équipe éditoriale qui a corrigé les erreurs et rectifié les incohérences.
Deuxièmement, les compositrices d’opéras de musique ancienne – traditionnellement exclues du canon lyrique – ne voient leurs œuvres mises en scène que depuis peu. En 2023, par exemple, Céphale et Procris, un opéra écrit par Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre, contemporaine française de Bembo, ainsi qu’Alcina, de Francesca Caccini, ont été présentés au Boston Early Music Festival, aux États-Unis.
Claire Fontijn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
À droite, la *Jamais Contente* de Camille Jenatzy, première voiture à avoir franchir la vitesse de 100 km/h. À gauche, un taxi new-yorkais Electrobat, modèle construit en 1894 par l’ingénieur mécanique Henry G. Morris et le chimiste Pedro G. Salom.Max de Nansouty/New York Tribune, CC BY
On ne le sait pas toujours, mais l’histoire de l’automobile électrique commence au XIXᵉ siècle, époque où elle battait des records de vitesse et dominait parmi les flottes de taxis de grandes villes comme New York. Alors que le véhicule électrique s’impose aujourd’hui comme une alternative incontournable pour un transport individuel moins carboné, retour sur ses débuts oubliés et les raisons de son déclin avec Gilles Garel, professeur titulaire de la chaire de gestion de l’innovation du Cnam et membre du conseil scientifique de l’exposition à succès Flops ? ! du Musée des arts et métiers.
L’histoire de l’automobile est indissociable de celle des moteurs. À la fin du XIXᵉ siècle, trois modes de propulsion se partagent le marché naissant de l’automobile : le moteur à essence (ou thermique), le moteur électrique et le moteur à vapeur.
En 1800, Alessandro Volta invente la pile voltaïque zinc-argent, permettant de stocker de l’énergie électrique. Avec l’invention de la première batterie rechargeable au plomb-acide en 1850, puis les améliorations du physicien Gaston Planté et de l’ingénieur chimiste Camille Alphonse Faure, les premiers véhicules électriques (VEL) apparaissent en Europe et aux États-Unis à la fin des années 1880, même si des prototypes isolés ont déjà circulé cinquante ans auparavant. L’essor des VEL s’appuie ensuite sur trois grandes pratiques.
Du sport et des records de vitesse
Les usages sportifs jouent d’abord un rôle essentiel dans la mise au point et la fiabilisation. Les moteurs électriques fournissent alors un couple maximal dès le démarrage, c’est-à-dire qu’ils délivrent une forte puissance pendant un court moment sans la complexité mécanique des moteurs thermiques de l’époque (vibrations, surchauffe, carburateurs imprécis…).
Dès 1895, des VEL participent ainsi aux premières grandes courses automobiles. Entre 1896 et 1904, plusieurs records de vitesse sont battus : le pilote belge Camille Jenatzy franchit les 100 km/h en 1899 avec la Jamais Contente, tandis que la Baker Torpedo Kid atteint 167 km/h en 1904 aux États-Unis. La presse est friande de ces exploits et relate les exploits des pilotes.
Camille Jenatzy et sa femme lors de la célébration du record établi avec la Jamais Contente en 1899 aux Tuileries. Jules Beau
Des taxis fiables
Les flottes de taxis pour le service urbain, en lieu et place des fiacres hippomobiles, constituent un second usage des premiers VEL. Ici, la vitesse importe moins que la fiabilité et l’autonomie.
À l’instar de la London Electric Cab Company, créée en 1896, ou de l’Electric Vehicle Company Service, créée en 1897, à New York, des sociétés investissent dans les infrastructures électriques de transports, support d’un service urbain intégrant tramways, trolleys et taxis électriques. D’autres grandes villes américaines, comme Boston et à Baltimore, installent des centres d’échanges de batteries. Ces dernières sont remplacées en quelques minutes. À New York, plus de 600 taxis Electrobat circulent en 1900 sur un total de 1 000 VEL et le marché projeté à cinq ans est alors évalué à 15 000 taxis.
Des taxis Electrobat à Manhattan en 1898. « New York Tribune », novembre 1919.
À Paris, plusieurs entreprises lancent des fiacres électriques et organisent la reconversion des cochers en chauffeurs. La Compagnie française des voitures électromobiles est créée en 1898 et exploite des fiacres électriques. Sa station de recharge parisienne traite 40 véhicules à la fois. L’année suivante, la puissante Compagnie générale des voitures, alors en charge d’une cavalerie de 12 000 chevaux, franchit le pas de la mécanisation.
Des véhicules pour les femmes aisées
Enfin, un premier marché privé du VEL va se développer en Europe et aux États-Unis. Le cas américain est intéressant, car en raison du piètre réseau routier interurbain, la faible autonomie des VEL permet de concentrer les trajets sur les grandes villes où se trouve aussi une clientèle aisée et féminisée. Lorsque la Ford T est lancée en 1908, le démarrage de son moteur (à essence) nécessite l’activation d’une grosse manivelle, là où les VEL de la fin du XIXᵉ siècle se démarrent en activant un interrupteur.
À New York en 1900, 38 % des voitures sont des VEL, 22 % sont des voitures à moteur à thermique et 40 % sont des voitures à vapeur. L’Electric Vehicle Association of America est fondée en 1909. Elle offre des tarifs préférentiels en heures creuses, exploite directement des garages publics, promeut les VEL dans un système intermodal taxi-train.
Toutefois, en dépit de ces débuts prometteurs, les VEL disparaissent presque en près d’une génération. Comment expliquer cela ?
Une autonomie limitée et un conflit mondial
Les partisans de l’approche déterministe expliquent la marginalisation du VEL par des facteurs techniques et économiques qui le rendent intrinsèquement inférieur aux véhicules à essence : autonomie limitée (l’essence stocke énormément plus d’énergie par kilogramme qu’une batterie), contrainte de recharge, manque de fiabilité des batteries et prix.
Alors que la guerre de 1914 justifie des besoins d’autonomie et d’approvisionnement distribués, les progrès sur les batteries stagnent. Le lancement de la Ford T en 1908 a déjà commencé à démocratiser le véhicule thermique personnel.
La production de masse abaisse durablement les prix par l’effet d’économie d’échelle. En 1913, la production annuelle atteint 180 000 véhicules. Le prix de vente passe de 850 $ en 1909 (soit entre 27 000 et 31 000 euros selon le taux de change, NDLR) à 260 $ en 1925 (soit 4 500 euros environ, NDLR).
De son côté, l’approche constructiviste analyse l’échec des technologies par des facteurs contingents, sociaux, culturels et institutionnels. Le conflit de 1914 développe une formation massive à la conduite de camions à essence et une construction massive de grandes usines de fabrication. Après la guerre, ces développements facilitent l’expansion de la motorisation à essence.
La bascule se joue aussi du côté des usages et des infrastructures. L’arrivée du démarreur électrique chez Cadillac en 1912, puis chez rapidement tous les constructeurs, rend inutile la manivelle de démarrage du moteur thermique. Cette innovation met fin à l’avantage du démarrage facile et non salissant des premiers VEL.
En parallèle, les fonctions aval se structurent pour le véhicule thermique : entretien, distribution, réparation, alors que l’électrique demeure organisé autour de dépôts et de recharges planifiées de flotte et ne parvient pas à développer le marché individuel.
Un verrouillage progressif
Les recherches historiques ne montrent pas l’existence d’un « complot » délibéré des lobbies pétroliers pour éliminer le VEL, mais un verrouillage progressif du système automobile autour du pétrole et du moteur thermique.
On peut toutefois citer le célèbre cas de National City Lines, une entreprise de transport en commun créée en 1936 à Chicago (Illinois) par des actionnaires des secteurs de l’automobile, du pétrole et des pneumatiques, qui ont intérêt à voir disparaître les transports publics et, en particulier, les tramways électriques qui occupent la chaussée, entravant la circulation de leurs voitures.
National City Lines rachète de très nombreux réseaux de tramways américains, officiellement pour les gérer, en réalité pour les remplacer par des bus. L’entreprise sera condamnée lors d’un procès antitrust en 1949, mais aura anéanti les réseaux de tramways.
Ainsi, aux États-Unis, malgré les efforts de l’Electric Vehicle Association of America, les infrastructures de recharge restent insuffisantes, freinées par une électrification domestique incomplète. Les difficultés de l’Electric Vehicle Company (retards, incendies, faillite) fragilisent durablement la filière.
Parallèlement, le développement des liaisons interurbaines favorise le moteur thermique, plus adapté aux longs trajets et au ravitaillement rapide. L’accès à l’essence est aussi facilité. Si les stations-service se généralisent en Occident après la Première Guerre mondiale, on trouve déjà de l’essence auparavant chez les commerçants de proximité. Plus il y a de voitures thermiques, plus les infrastructures essence deviennent rentables et se développent.
Des pénuries de pétrole qui questionnent
Le VEL ne disparaît pas complètement, mais se niche sur des petits marchés (taxis, livraison). En 1942, une étonnante petite voiture en aluminium, l’Œuf électrique, œuvre du designer français Paul Arzens, avec son autonomie de 100 kilomètres et une vitesse de 70 km/h, circule à Paris, en pleine période de pénurie de carburant. Mais il s’agit d’un exemplaire unique.
L’Œuf électrique du designer industriel parisien Paul Arzens (1903-1990). Rob Oo, CC BY
Le choc pétrolier de 1973 relance temporairement l’intérêt pour l’électrique. En France, une petite série de Renault 5 électrique est développée avec EDF. L’ère moderne du VEL débute véritablement en 1996 avec le lancement de l’EV1 par General Motors, mais le véritable tournant intervient en 2017 avec la Tesla Model 3, dont le lancement suscite 450 000 précommandes en une semaine. À partir de 2020, le marché mondial des VEL et des hybrides rechargeables connaît une forte accélération, dominée par la Chine.
Qualifié par certains d’« éternellement émergent », le VEL traverse actuellement le début de la période qui lui permettra enfin de s’imposer.
Gilles Garel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexandre Malley-Ernewein, Maître de Conférence au CETHIL (Centre d’Energétique et de Thermique de Lyon – UMR5008), Université Claude Bernard Lyon 1
De fortes chaleurs sont attendues sur la France dans le courant des prochains jours. Face à des étés toujours plus chauds, la climatisation est de plus en plus incontournable dans les commerces et les logis. Dans le même temps, les pompes à chaleur s’imposent pour chauffer de façon plus performante pendant la saison froide. Comment fonctionnent ces appareils ? Ils s’appuient en réalité sur les mêmes bases thermodynamiques. Mais attention : le changement climatique pourrait bien leur faire atteindre leurs limites physiques.
Après ceux de 2002 et de 2022, l’été 2025 a été le troisème été le plus chaud en France : deux vagues de chaleur l’ont marqué de par leur précocité, leur intensité et leur durée. Ainsi, l’été dernier a enregistré une anomalie thermique de + 1,9 °C (+ 3,3 °C pour juin).
En raison du changement climatique, et même lorsque nos sociétés auront atteint la neutralité carbone, la fréquence et l’intensité de ces épisodes de fortes chaleurs vont continuer à augmenter pendant plusieurs décennies. En conséquence, un sujet s’est imposé dans les discussions : la climatisation, en tant que moyen d’adaptation au changement climatique.
Avant même de débattre de la pertinence d’installer des climatiseurs et de mesurer leurs impacts (énergétique, sonore, thermique), il faut comprendre comment fonctionnent ces équipements. Les climatiseurs (et plus généralement, les systèmes de refroidissement) sont la directe application des principes d’une branche des sciences physiques, la thermodynamique, dont l’objet est l’étude des transferts d’énergie – en particulier de chaleur.
Spontanément, un transfert de chaleur survient du milieu présentant la température la plus élevée (la source chaude) vers celui de la plus faible température (la source froide). Par exemple, quand la température extérieure est supérieure à celle d’un local, le transfert de chaleur se produit de l’extérieur vers l’intérieur par l’intermédiaire des parois du bâtiment.
Un système de climatisation permet d’effectuer l’opération inverse, grâce à un apport d’énergie externe : prélever de l’énergie de la source froide (l’intérieur) pour la transférer vers la source chaude (l’extérieur). Il est alors possible de refroidir l’intérieur en rejetant l’énergie à l’extérieur, même s’il y fait plus chaud. Le principe de fonctionnement d’une pompe à chaleur (PAC) est le même : un local peut-être chauffé en récupérant de l’énergie à l’extérieur, alors même qu’il y fait plus froid.
Pour comprendre comment tout cela est possible, il faut mobiliser les savoirs issus de la thermodynamique.
Le cycle frigorifique, au cœur des climatiseurs et pompes à chaleur
Pour opérer ce transfert d’énergie, on tire parti des propriétés d’un fluide dit « frigorigène ». Ces derniers ont la particularité de pouvoir changer d’état, c’est-à-dire de passer d’une phase liquide à gazeuse et inversement. C’est souvent cette caractéristique qui sera utilisée pour extraire la chaleur.
On parle de « cycle frigorifique » pour décrire les quatre transformations successives qui sont permises par l’utilisation d’un climatiseur ou d’une pompe à chaleur.
Ces transformations peuvent être représentées sur un diagramme enthalpique, aussi appelé « diagramme de Mollier ». L’enthalpie est une grandeur physique souvent utilisée en thermodynamique. Elle peut être envisagée comme un potentiel énergétique qui inclut à la fois les énergies thermique (chaleur) et mécanique, en lien avec des variations de pression et de volume du système.
Schéma d’un diagramme de Mollier, avec les zones d’états et une isotherme (le long de celle-ci, la température est constante). Fourni par l’auteur
Cette représentation peut sembler complexe à première vue, mais elle permet de visualiser rapidement l’évolution du fluide frigorigène et, en particulier, ses changements d’état. Elle présente la pression du fluide en ordonnée et son enthalpie en abscisse.
Ce diagramme est divisé en trois parties par la « cloche » qui est en son centre, nommée « courbe de saturation ». Celle-ci indique la limite entre différents états du fluide : à droite, le fluide à l’état de vapeur et, à gauche, le fluide sous forme de liquide. La zone située sous la courbe correspond à l’état de mélange liquide-vapeur du fluide.
Ce diagramme sert à représenter les transformations du cycle frigorifique, comme le montre le schéma ci-dessous.
Schéma d’un diagramme de Mollier, avec représentation des quatre transformations d’un cycle frigorifique simple. Fourni par l’auteur
Les étapes sont les suivantes :
1 à 2 : le fluide frigorigène est à l’état de vapeur ; il est comprimé, ce qui fait augmenter sa pression et sa température ainsi que son enthalpie. C’est le seul apport d’énergie du cycle. Celle-ci est sous forme d’énergie mécanique, produite par un compresseur, qui lui-même consomme de l’électricité.
2 à 3 : le fluide, toujours à l’état de vapeur, mais à haute pression et haute température, traverse alors un échangeur de chaleur, dans lequel il va céder de l’énergie thermique à la source chaude (pour un climatiseur, l’air extérieur, pour une PAC en hiver, l’air intérieur), celle-ci étant nécessairement à une température plus basse que celle du fluide. Cet échangeur est appelé « condenseur », car ce refroidissement provoque la condensation de la vapeur qui devient liquide. L’enthalpie du fluide diminue alors.
3 à 4 : le fluide traverse un détendeur, où un changement de section de la conduite fait baisser la pression.
4 à 1 : le fluide, désormais majoritairement liquide, à basse pression et basse température, traverse un échangeur où il reçoit de la chaleur de la source froide (pour un climatiseur, l’air intérieur, pour une PAC en hiver, l’air extérieur), son enthalpie augmente. Cet échangeur est appelé « évaporateur », car le fluide frigorigène y passe de l’état liquide à celui de vapeur.
Le cycle frigorifique permet de, simultanément, refroidir et réchauffer les températures de deux milieux, par exemple intérieur et extérieur, en transférant de l’énergie de l’un à l’autre. MakiZen, CC BY-NC-SA
Ces transformations peuvent sembler contre-intuitives, car le fluide frigorigène cède de la chaleur majoritairement sans changer de température, mais en changeant d’état. C’est la différence entre chaleur sensible – liée à un changement de température – et chaleur latente – liée à un changement d’état de la matière.
Le cycle est entretenu tant qu’il y a un besoin de transférer de la chaleur de la source froide à la source chaude, grâce au fonctionnement du compresseur qui met le fluide en mouvement.
Les « splits » extérieurs des pompes à chaleur et climatiseurs font désormais partie des paysages urbains. Joost J. Bakker/Flickr, CC BY-NC
Lorsqu’un climatiseur est utilisé pour rafraîchir un local, le condenseur est placé à l’extérieur (le « split » extérieur) et l’évaporateur à l’intérieur (la « cassette »).
Dans le cas d’un système réversible, capable de chauffer en hiver et de refroidir en été, les échangeurs changent de rôle en fonction des saisons, à l’aide d’une vanne 4 voies.
Des systèmes poussés à leurs limites physiques par le changement climatique
Une des principales limites des climatiseurs réside dans leur principe même : leurs performances dépendent des caractéristiques du fluide frigorigène, mais aussi fortement des températures des sources froide et chaude.
Par exemple, l’énergie nécessaire à la compression augmente avec l’écart entre les températures des sources. Le coefficient de performance (COP), c’est-à-dire le rapport entre la chaleur extraite à l’évaporateur et l’électricité consommée, va alors baisser en proportion. C’est d’ailleurs pour cela que la consommation des pompes à chaleur, en hiver, augmente lorsque les températures extérieures diminues. Elles sont parfois munies, pour compenser la baisse du COP lors de températures extérieures très basses, de résistances électriques pour fournir un chauffage d’appoint.
En outre, un fluide frigorigène a des caractéristiques fixes, notamment l’enthalpie de changement d’état (et, en particulier, celle pour passer de l’état liquide à gazeux, que l’on appelle souvent « chaleur latente de vaporisation »), qui dépend de la pression et de la température. Si la température de la source chaude augmente, il ne sera peut-être pas possible de comprimer indéfiniment le fluide pour pouvoir lui céder de la chaleur. Autrement dit, on peut atteindre les limites physiques du cycle frigorifique pour le fluide utilisé.
Or, en France, avec le changement climatique, la température extérieure – la source chaude – va continuer à augmenter en été. Ainsi, un climatiseur installé en 2000 ou en 2020 ne sera pas nécessairement toujours capable de refroidir en 2035.
Dans ce contexte, deux problématiques vont se poser pour les villes : l’augmentation de la consommation électrique lors des périodes estivales et celle, locale, de la température dans les zones urbaines due au rejet de chaleur des climatiseurs.
Une étude de 2024 fondée sur des simulations numériques a ainsi montré, pour la ville de Toulouse (Haute-Garonne), que la généralisation de l’usage de la climatisation entraînerait une augmentation de la consommation énergétique en période estivale de 54 %. Si ces climatiseurs sont réversibles et peuvent assurer le chauffage en hiver, en fonctionnant comme une PAC, l’économie d’énergie sur l’année serait de l’ordre de 32 %, car ils ont un meilleur rendement que les chaudières et radiateurs qu’ils remplaceraient.
En 2012 déjà, d’autres simulations numériques montraient que, à Paris, l’augmentation locale de température due au rejet de chaleur pouvait atteindre 2 °C pendant une période de canicule similaire à celle de 2003. Ce résultat est toutefois à nuancer, car le modèle utilisé comporte des simplifications dans la représentation des phénomènes physiques. Ceci appelle à des études complémentaires.
Si les climatiseurs permettent d’évacuer la chaleur de nos lieux de vie, le changement climatique va exacerber leurs limites. Leur généralisation dans nos sociétés nous demande d’étudier leurs impacts sur nos environnements.
Dans tous les cas, elles ne sauraient être l’unique solution qui permettra d’assurer des conditions vivables, en particulier pour les publics les plus vulnérables (par exemple, personnes âgées, jeunes enfants, personnes malades).
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
De nombreux pays africains ont adopté des politiques d’éducation de base universelle au cours des dernières décennies. Cependant, des données récentes ont révélé que plus de 100 millions d’enfants et d’adolescents ne sont toujours pas scolarisés, sur une population potentielle totale de 469 millions. Les dernières statistiques indiquent qu’après plusieurs années de progrès, la situation se détériore. Moses Ngware, spécialiste de l’éducation et de l’autonomisation des jeunes, et ses collègues chercheurs ont récemment mené une analyse des tendances sur les 25 dernières années. Leurs principales conclusions sont présentées ci-dessous.
Quelles sont les tendances en matière de fréquentation scolaire en Afrique pour l’ensemble des tranches d’âge ?
En 2000, le nombre d’enfants non scolarisés dans le primaire, le premier cycle du secondaire et le deuxième cycle du secondaire dépassait les 100 millions. Il est tombé à environ 90 millions en 2014, puis est remonté à 100 millions en 2025.
Au regard de la forte croissance démographique de l’Afrique, supérieure à 2,5 %, ces chiffres absolus suggèrent que la scolarisation ne suit pas le rythme.
Néanmoins, entre 2000 et 2024, la proportion d’enfants et d’adolescents non scolarisés a diminué à tous les niveaux d’enseignement. Elle est passée de 37 % à 20 % pour le primaire, de 47 % à 35 % pour le premier cycle du secondaire et de 56 % à 47 % pour le deuxième cycle du secondaire. Et ce, bien que les chiffres absolus d’enfants non scolarisés restent élevés.
Parmi les pays ayant enregistré les progrès les plus importants figurent la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, la Guinée, Madagascar et le Mozambique. Ces progrès ont été favorisés par au moins deux facteurs principaux. Premièrement, des mesures politiques ciblées qui leur ont permis d’atteindre une bonne couverture en peu de temps. Deuxièmement, une forte volonté politique combinée à une approche multisectorielle. Ces approches comprenaient la combinaison de transferts monétaires conditionnels aux ménages, de distributions alimentaires, de l’élargissement de l’accès à l’école et de la mise en œuvre de politiques d’éducation universelle réduisant le coût de la scolarité pour les ménages.
D’autre part, certains pays n’ont réalisé que peu ou pas de progrès. Il s’agit notamment de l’Angola, du Cap-Vert, du Lesotho, du Soudan du Sud et du Zimbabwe. Les principaux facteurs expliquant ces faibles progrès sont :
l’instabilité politique, comme on le voit au Soudan du Sud
de mauvais résultats économiques, comme on le constate au Zimbabwe
le coût d’opportunité élevé de la scolarisation, comme on le voit au Lesotho, où les garçons abandonnent l’école en raison de mécanismes d’adaptation liés à la pauvreté, notamment l’élevage du bétail, et où seul un garçon sur cinq termine la 12e année.
Quels sont les changements notables observés ces dernières années ?
Au cours des cinq dernières années, nous avons constaté une augmentation constante du nombre absolu d’enfants et d’adolescents non scolarisés. Il est passé de 95 millions à 100 millions, avec en moyenne environ 1 million d’enfants qui ne passent pas du primaire au secondaire, abandonnent l’école ou ne se sont jamais inscrits.
Deux facteurs principaux expliquent cette tendance. Premièrement, le financement : les subventions à l’éducation de base universelle mises en place au début des années 2000 ont perdu de leur efficacité. Ces subventions avaient rendu l’éducation de base abordable pour de nombreux ménages.
Sur les 42 pays africains ayant inscrit la gratuité de l’éducation dans leurs politiques, seuls trois étaient en mesure d’offrir une scolarité gratuite en 2025. Le financement de l’éducation par les organisations multilatérales a également été réduit. L’aide à l’éducation en Afrique a également diminué de de 7 % en 2024. Le second facteur est l’impact de la pandémie de COVID-19. Environ 10 millions d’élèves ayant quitté l’école en raison des confinements ne sont jamais revenus. Parmi les raisons figurent les mariages forcés chez les filles et le travail des enfants chez les garçons.
À tous les niveaux de scolarité, des taux plus élevés qu’auparavant d’enfants et d’adolescents non scolarisés ont été observés dans la région du Sahel, en République centrafricaine, au Tchad, en Mauritanie et dans le nord du Nigeria. Ces pays ou régions sont caractérisés par des violences à motivation politique, de rudes changements climatiques et une faible tradition de scolarisation.
Pourquoi l’achèvement de la scolarité est-il important pour les sociétés ?
Les principaux avantages de l’achèvement de la scolarité pour les sociétés comprennent l’accès à un emploi décent, l’autonomisation des filles et l’amélioration des résultats en matière de santé. Une année supplémentaire de scolarité augmente les revenus sur toute la durée de vie d’un individu d’environ 10 % en moyenne, avec un potentiel d’augmentation du pouvoir d’achat de cet individu. Ces avantages peuvent également se répercuter sur les ménages en leur apportant une stabilité financière et un meilleur soutien familial.
Pour les filles, l’achèvement de la scolarité est essentiel pour leur participation à la prise de décision au niveau de la société. Des recherches montrent que le pouvoir de décision d’une femme, notamment en matière d’éducation de ses enfants ou d’investissements, augmente avec son niveau d’éducation. Cela a une incidence sur l’indépendance économique et l’égalité des sexes au sein de la société.
De plus, et en lien avec ces deux avantages, les enfants de mères ayant achevé leurs études secondaires présentent un taux de mortalité avant l’âge de 3 ans inférieur de 45 %.
Cela signifie que ces enfants ont environ deux fois moins de risques de mourir avant l’âge de 3 ans que ceux nés de mères sans instruction.
Quelles sont les dynamiques de genre ?
En 2025, la proportion de garçons non scolarisés, à 51 %, n’était que légèrement supérieure à celle des filles. Cependant, le taux de filles non scolarisées était en hausse — en augmentation de deux points de pourcentage en dix ans.
Si cette tendance se poursuit, la proportion de filles non scolarisées dépassera celle des garçons dans les années à venir. Cela aggravera les vulnérabilités auxquelles les filles défavorisées sont confrontées tout au long de leur parcours scolaire et lors de leur transition vers le monde du travail.
De plus, les progrès réalisés au cours des trois dernières décennies pour réduire les écarts entre les sexes dans l’éducation seront compromis. L’érosion des acquis en matière d’éducation a de graves conséquences, en particulier pour les filles. Par exemple, nous risquons d’assister à une augmentation du nombre de femmes se mariant beaucoup plus tôt et à une hausse de la natalité chez les adolescentes.
Quels enseignements peut-on tirer des pays les plus performants ?
Il y a un certain nombre d’enseignements importants à tirer des pays qui ont réduit le nombre d’enfants et d’adolescents non scolarisés.
Premièrement, l’Algérie, le Ghana, le Kenya et le Rwanda se sont appuyés sur un cadre politique national solide soutenu par une volonté politique, une bonne coordination de l’État et le soutien des bailleurs de fonds et des partenaires.
Deuxièmement, il est important de mettre en place un soutien social ciblé, tel que l’alimentation scolaire et les transferts monétaires conditionnels. Des évaluations rigoureuses s’appuyant sur des données concrètes sont nécessaires.
Troisièmement, il faut supprimer les frais ou taxes au niveau de l’enseignement de base, ainsi que des versements financiers en temps opportun et la fourniture de matériel scolaire.
Quatrièmement, il ressort que les mesures d’action positive en faveur des populations vulnérables constituent un investissement inestimable. Ces populations comprennent les filles défavorisées, les enfants issus de zones rurales reculées, les enfants en situation de handicap et les enfants issus de ménages pauvres.
Enfin, d’autres interventions peuvent apporter une valeur ajoutée selon le contexte. Il s’agit notamment de réduire les distances de trajet grâce à l’extension des infrastructures et d’assouplir les conditions d’entrée à l’école, par exemple en autorisant une inscription tardive afin d’améliorer la participation. Une autre solution consiste à mettre en place des programmes de rattrapage, c’est-à-dire à accélérer la progression pour rattraper le temps perdu et combler les lacunes d’apprentissage.
Moses Ngware bénéficie d’un financement du Centre africain de recherche sur la population et la santé (APHRC)
Este artículo forma parte de la sección The Conversation Júnior, en la que especialistas de las principales universidades y centros de investigación contestan a las dudas de jóvenes curios@s de entre 12 y 16 años. Podéis enviar vuestras preguntas a tcesjunior@theconversation.com
Pregunta formulada por Daniel Adán Panondo, de 13 años. Centro Educativo Santo Domingo, Granada.
Cuando nos preguntamos si una planta sufre al cortarla, la respuesta no empieza en la botánica, sino en nuestro propio cerebro. La culpa de que sintamos pena por un árbol talado o una flor marchita la tienen unas células fascinantes llamadas neuronas espejo.
Estas células son el motor de la empatía humana: nos permiten ponernos en el lugar de los demás. Gracias a ellas, si ves a un compañero caerse en el recreo, casi puedes sentir su golpe. Nuestro cerebro es tan social que, a menudo, nuestras neuronas espejo “se pasan de frenada” y nos hacen proyectar esos mismos sentimientos hacia los vegetales.
Pero para saber si esa planta está realmente triste o dolorida, primero tenemos que entender qué es exactamente el dolor.
El dolor es una alarma de incendios
Para los seres humanos y los animales, el dolor no es un castigo, sino una herramienta de supervivencia que nos ha dado la evolución. Imagina que tocas sin querer una sartén caliente. Inmediatamente, sientes un dolor agudo que hace que tu cerebro envíe una orden ultrarrápida a tus músculos: ¡quita la mano de ahí!
Aunque, a veces, nos gustaría no sufrir, vivir sin dolor es peligrosísimo. En medicina, se han documentado casos reales de familias que, por una mutación genética, nacen sin la capacidad de sentir daño físico. Aunque suene a superpoder de película, en la vida real es un problema gravísimo. Al no tener esa “alarma” interna que les avise de que se están quemando o de que se han roto un hueso, sufren accidentes constantes y, tristemente, muchos de los miembros de estas familias mueren muy jóvenes. La capacidad de sentir dolor es nuestra mejor garantía para sobrevivir.
Pero, para que esta alarma funcione y podamos experimentar dolor físico o emociones complejas como el miedo, un ser vivo necesita una especie de “ordenador central” y una red de cables que lo conecten con el resto del cuerpo. Es decir, necesita un cerebro y un sistema nervioso.
Las plantas carecen por completo de este equipamiento. No tienen cerebro, ni nervios, ni receptores de dolor. Por lo tanto, desde el punto de vista científico, la respuesta es rotunda: las plantas no tienen sentimientos ni experimentan dolor. Simplemente no tienen el hardware necesario para sufrir dolor.
Los superpoderes que derivan de vivir anclado al suelo
Llegados a este punto, es normal preguntarse por qué la evolución no les dio un cerebro y un sistema nervioso para protegerse y sobrevivir. La respuesta está en su forma de vivir.
A diferencia de los animales, que podemos correr, volar o escondernos cuando hay un incendio o un depredador, las plantas son lo que los biólogos denominamos organismos sésiles. Esto significa que viven ancladas al suelo durante toda su vida. Si se acerca una manada de cabras hambrientas, un trébol no puede salir corriendo.
La evolución es tremendamente práctica y no selecciona y fija rasgos inútiles. Si no puedes huir de una amenaza, tener un sistema nervioso que te haga sentir un dolor insoportable mientras un insecto te come las hojas sería una tortura innecesaria y, en definitiva, poco adaptativo.
Como las plantas no pueden escapar, la naturaleza no las ha dotado con la capacidad de sufrir dolor. En su lugar, han sustituido la capacidad de huir por un alucinante arsenal químico y fisiológico. Para sobrevivir sin moverse, utilizan sensores celulares repartidos por todo su cuerpo que detectan cualquier estímulo externo y responden adaptando su crecimiento, cerrando sus hojas o fabricando sus propios venenos defensivos.
Huelen, escuchan y avisan
Que no sientan dolor no significa que sean estatuas de madera que no se enteran de nada. Las plantas son seres vivos increíbles, capaces de detectar el daño y reaccionar ante él, aunque lo hagan sin emociones.
Seguro que te encanta el olor a hierba recién cortada cuando alguien pasa el cortacésped. Para nosotros, es un aroma que recuerda a los días de piscina en verano, pero para la planta, es una auténtica señal de emergencia. Cuando sufre un daño físico, la planta libera al aire unas sustancias químicas llamadas compuestos orgánicos volátiles.
Con este “olor”, la planta herida está avisando a sus vecinas. Al recibir el mensaje, las otras plantas empiezan a fabricar toxinas en sus hojas para que, si el insecto hambriento va a por ellas, le sepan fatal. ¡Incluso hay plantas capaces de liberar sustancias que atraen a avispas depredadoras para que vengan a comerse a las orugas que las están atacando! Es un sistema de defensa sofisticado y alucinante, pero puramente físico-químico.
Una ensalada libre de culpa
Por todo esto, aunque la biología nos demuestra que podemos comernos una ensalada con total tranquilidad porque la lechuga ni sufre ni guarda rencor, la preocupación que esconde la pregunta a la que respondemos en este artículo es maravillosa.
De hecho, desde la psicología, sabemos que la empatía es una cualidad humana preciosa que debemos cuidar y fomentar. Aunque la ciencia nos explique que las plantas son biológicamente ciegas a nuestras emociones, el hecho de que nosotros sí sintamos ese respeto y cariño hacia ellas nos convierte en los mejores guardianes posibles de la naturaleza.
El museo interactivo Parque de las Ciencias de Andalucía y su Unidad de Cultura Científica e Innovación colaboran en la sección The Conversation Júnior.
Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.
Source: The Conversation – (in Spanish) – By Rosa M. Rodríguez-Izquierdo, Catedrática en Educación en el Dpto. Educación y Psicología Social, Universidad Pablo de Olavide
En escuelas cuyo alumnado tiene distintos orígenes, muchos optan por restringir el uso de las lenguas maternas para acelerar el aprendizaje del idioma vehicular. Sin embargo, este gesto perpetúa la visión de la lengua como problema, tratando la diversidad lingüística como un déficit en lugar de aprovecharla como el potente recurso pedagógico que realmente es.
A veces se hace con buena intención, pensando que así aprenderán antes el idioma de la escuela. Otras, por miedo a que el resto no entienda la conversación. Pero ¿qué sucede cuando la escuela ignora la lengua materna de un estudiante? ¿Estamos educando para la inclusión o levantando barreras invisibles?
España es hoy un país profundamente diverso. Sin embargo, seguimos funcionando con una idea muy rígida de multilingüismo: para pertenecer, hay que dejar la lengua propia en la puerta del colegio.
En general, celebramos el bilingüismo inglés–español como un recurso simbólico clave dentro del sistema educativo, asociándolo a elitismo, prestigio y distinción social. Paradójicamente, cuando un estudiante llega al aula hablando otras lenguas suele percibirse como un reto, o incluso un osbtáculo. Muchas familias pagan academias para que sus hijos aprendan idiomas (en su mayoría, inglés), pero miles de alumnos llegan ya siendo bilingües o multilingües y el sistema educativo apenas reconoce ese capital.
El potencial de la lengua materna
Para muchos docentes, el alumnado inmigrante debe pasar por aulas de acogida o grupos específicos para acelerar el aprendizaje del español e “integrarse”. Sin embargo, cuando estas medidas se prolongan demasiado tiempo, pueden producir el efecto contrario, reforzando el estigma y ralentizando la integración.
Estas creencias señalan diferencias en la preparación del profesorado. Mientras los docentes especialistas muestran una mayor sensibilidad lingüística hacia la lengua materna del alumnado, existe una falta de formación en el profesorado tutor sobre cómo funciona la adquisición de segundas lenguas, lo que termina convirtiendo estas medidas de apoyo en barreras involuntarias que invisibilizan el idioma familiar.
Cuantas más lenguas, mejor
La investigación científica lleva décadas demostrando que la lengua origen no es ningún estorbo. Es más, la hipótesis de la interdependencia lingüística de Jim Cummins sostiene que las competencias desarrolladas en una lengua ayudan a adquirir otras. Dicho de forma sencilla: el alumnado con una buena base en su lengua materna tiene más herramientas cognitivas para aprender español o inglés.
Es cierto que los datos internacionales indican que usar principalmente la lengua de instrucción en casa se asocia con mejores puntuaciones en lectura, pero esto no significa que las familias deban renunciar a su idioma; al contrario, traslada la responsabilidad a las instituciones. Para equilibrar esta balanza, la escuela debería ayudar al estudiantado a afianzar su lengua de origen mediante clases específicas.
La UNESCO defiende desde hace años la educación multilingüe como herramienta de inclusión y equidad. Porque una lengua no es solo un instrumento de comunicación: también es memoria, afecto e identidad. Cuando el sistema transmite que una lengua estorba, el alumnado aprende algo más que gramática: identifica qué partes de sí mismo son aceptables y cuáles conviene ocultar.
Entre la inclusión y la vigilancia
En una investigación reciente sobre profesorado de Primaria y Secundaria hemos explorado esta tensión. Muchos docentes desean apoyar la diversidad lingüística, pero al mismo tiempo se ven presionados por normas, evaluaciones y culturas escolares que priorizan el monolingüismo.
Aquí aparece el fenómeno del gatekeeping lingüístico: una presión invisible que empuja al profesorado, muchas veces sin intención, a actuar como guardián de una única lengua legítima dentro de la escuela.
La diferencia entre etapas educativas es especialmente significativa. En primaria suele existir más flexibilidad: estrategias de traducción, mediación entre compañeros o actividades donde las familias participan usando sus lenguas. El profesorado adopta con más frecuencia un papel de acompañamiento.
En secundaria, en cambio, el sistema se vuelve más rígido. El peso del currículo y las evaluaciones convierte la lengua en un filtro invisible. Las lenguas maternas desaparecen del espacio educativo justo cuando los adolescentes están construyendo su identidad.
Esa barrera ayuda a entender parte del abandono escolar temprano entre jóvenes de origen inmigrante. No se trata solo de dificultades lingüísticas, sino de estudiantes que sienten que para encajar deben dejar fuera una parte esencial de quienes son.
Integrarse sin renunciar a la identidad
Nadie cuestiona que aprender español sea fundamental para participar plenamente en la sociedad. El problema aparece cuando integrarse significa renunciar a la propia identidad. Las consecuencias son reales: menor participación, sensación de no pertenencia y desvinculación progresiva de la escuela.
Algunos centros ya están explorando caminos distintos: bibliotecas con libros multilingües, actividades en las que el alumnado comparte palabras de su idioma o proyectos en los que las familias participan contando historias en su lengua materna.
Son iniciativas pequeñas, pero poderosas, porque cambian el mensaje institucional: tu lengua también tiene valor aquí. La educación multilingüe, como recuerda Naciones Unidas, es clave para un aprendizaje inclusivo y de calidad.
El alumnado debe aprender la lengua vehicular de la enseñanza de cada país, sin duda. Pero la pregunta es cómo queremos que lo haga: sintiéndose menos o sintiéndose parte. Y esa decisión, aunque a veces pase desapercibida en un recreo cualquiera, puede cambiar por completo la experiencia escolar de miles de niños y niñas.
Rosa M. Rodríguez-Izquierdo no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.
Cuando decimos que alguien tiene el “corazón de piedra” estamos usando una metáfora para describir un sistema de defensa psicológico: el endurecimiento de ese órgano, que se cierra a las emociones, a la empatía y al afecto para sobrevivir a un desequilibrio emocional profundo. Pero, sorprendentemente, el corazón posee un mecanismo fisiológico similar: la hipertrofia cardiaca. Se trata de una estrategia de adaptación fascinante que, si bien comienza como un salvavidas, puede transformarse en una condena silenciosa.
El corazón es el órgano responsable de bombear la sangre a todo el cuerpo. Se trata de una tarea continua y exigente que le obliga a adaptarse a las demandas del organismo, tanto en condiciones normales como en situaciones de estrés (es decir, cualquier situación que altera el equilibrio interno).
En circunstancias normales, el cuerpo tiende a buscar el equilibrio, lo que en biología se conoce como “homeostasis”. Sin embargo, determinados factores como la presión arterial alta (hipertensión), la obesidad y el sobrepeso, el sedentarismo, la diabetes y los hábitos tóxicos (consumo de tabaco y alcohol) incrementan de forma crónica la carga de trabajo del corazón.
Esto obliga al ventrículo izquierdo (la principal cavidad encargada de bombear la sangre al resto del cuerpo) a impulsar la sangre con más fuerza. Para compensar el mayor esfuerzo al que se ve sometido, el músculo cardíaco recurre a la hipertrofia cardiaca, un mecanismo compensatorio mediante el cual el corazón aumenta notablemente su tamaño. En otras palabras, crece para intentar bombear más sangre en cada latido y asegurar que todos los órganos reciben el oxígeno y los nutrientes que necesitan.
Fisiológica. Ocurre durante el crecimiento, el embarazo y la realización de ejercicio físico, situaciones en las que aumentan las demandas metabólicas.
Patológica. Se desarrolla cuando el estrés se mantiene en el tiempo como consecuencia de diversos estímulos crónicos perjudiciales.
Ambos tipos aparecen inicialmente como respuestas adaptativas, pero difieren notablemente en cuanto a los mecanismos moleculares subyacentes, las modificaciones que provocan en el corazón y el pronóstico.
Mientras que la hipertrofia fisiológica preserva la función cardiaca a lo largo del tiempo, la patológica se asocia con eventos cardiovasculares adversos, como arritmias, insuficiencia cardiaca (incapacidad del corazón para cubrir las necesidades del organismo) e incluso la muerte.
Así, la primera –con excepción de la posnatal, es decir, el periodo inmediatamente posterior al nacimiento durante el cual el corazón crece hasta alcanzar su “dimensión adulta”– se caracteriza principalmente por la dilatación de las cavidades del corazón. Se trata de un proceso totalmente reversible que no progresa hasta el punto de causar insuficiencia cardiaca.
Por el contrario, la hipertrofia patológica comienza como una respuesta compensatoria en la que el ventrículo crece, su pared se engrosa y los cardiomiocitos (las células musculares del corazón) aumentan de tamaño. Presenta fibrosis (acumulación de colágeno, similar a una cicatriz, que vuelve al músculo cardiaco más rígido y menos eficiente) y muerte celular.
A largo plazo la hipertrofia patológica reduce la capacidad de contraerse del corazón. Esto conlleva, en última instancia, el desarrollo de insuficiencia cardiaca.
La hipertrofia cardiaca patólogica no es un fenómeno raro. De hecho, se estima que afecta a entre un 10 y un 20 % de la población adulta a nivel global. Su prevalencia es aún mayor en personas con hipertensión arterial, en las que alcanza el 40 %.
Desencadenantes y características de la hipertrofia cardiaca fisiológica y patológica.
El desencanto del músculo
El problema central de la hipertrofia cardiaca es que se trata de un arma de doble filo. Si bien inicialmente permite bombear una mayor cantidad de sangre para satisfacer el aumento de demanda del organismo, con el tiempo la rigidez del músculo hipertrofiado dificulta su relajación, un proceso esencial para que el corazón se llene de sangre de forma efectiva. A esta alteración de la fase de llenado del ventrículo se la conoce como disfunción diastólica.
Además, la estructura del tejido cardíaco se desorganiza y el tejido muscular es reemplazado por tejido cicatricial menos elástico. El corazón de piedra que se hizo fuerte para resistir al estrés termina volviéndose rígido e ineficaz. La hipertrofia crónica culmina en insuficiencia cardiaca. Entonces, la compensación inicial fracasa: lo que empieza como adaptación termina siendo daño.
Suavizando la piedra
La clave para revertir (o al menos frenar) este proceso no es más fuerza, sino aliviar la carga. Por eso el tratamiento debe centrarse en reducir el estrés al que está sometido el corazón, principalmente mediante el control de la presión arterial y el tratamiento de las causas subyacentes.
Sin embargo, a pesar de los avances, los tratamientos actuales presentan limitaciones importantes. Aunque ayudan a aliviar los síntomas y frenar la progresión de la enfermedad, no consiguen revertir las alteraciones estructurales desarrolladas en el corazón.
Esta realidad ha impulsado la búsqueda de nuevas estrategias terapéuticas. En los últimos años han surgido enfoques innovadores como las terapias basadas en ARN, las terapias con células madre y herramientas de alta precisión como la edición genética. Todas ellas abren nuevas posibilidades para intervenir de forma más específica sobre los mecanismos que causan la enfermedad.
Comprender la hipertrofia cardiaca no es solo entender una patología, sino un mecanismo fundamental de la biología: la adaptación es esencial para la supervivencia, pero su exceso puede ser destructivo.
Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.