Lesbiennes au travail : sortir de l’invisibilité

Source: The Conversation – in French – By Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion, Université Paris-Saclay

Le 26 avril a lieu la journée de la visibilité lesbienne qui vise à mettre en avant des modèles, à célébrer la culture lesbienne et à lutter contre la lesbophobie. La question de la visibilité dans le cadre professionnel mérite d’autant plus d’être mise à l’ordre du jour que les lesbiennes sont exposées à davantage de violences et de discriminations.


La journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, est d’autant plus nécessaire notamment dans le monde du travail que les lesbiennes subissent une double invisibilité. Tout d’abord, elles sont quasi absentes des discours publics, des médias, des représentations culturelles. Cette absence de visibilité peut notamment freiner la prise de conscience de l’orientation sexuelle, et certaines lesbiennes interrogées dans le cadre de l’enquête expliquent qu’elles ont construit une vie hétérosexuelle (avec un compagnon et des enfants), avant de se rendre compte qu’elles étaient lesbiennes.

Ensuite, un grand nombre de salariées lesbiennes cachent leur orientation sexuelle au travail. Plus précisément, d’après notre enquête, 14 % des salariées lesbiennes déclarent qu’aucun de leurs collègues n’a connaissance de leur orientation sexuelle. Cette stratégie de non-dévoilement est coûteuse sur le plan relationnel, sachant que de nombreuses conversations au travail, par exemple dans les espèces de socialisation comme la pause-café, la pause-déjeuner, portent sur la vie quotidienne (loisirs, famille, enfants…).

Le coût du non-dévoilement

Elle suppose de très peu parler de sa vie quotidienne, ou bien de parler au « je » pour éviter de mentionner l’existence d’une compagne, ou encore de dire « il » en parlant de sa compagne, pour passer pour hétérosexuelle. 28 % déclarent ne dévoiler leur orientation sexuelle qu’auprès d’un petit groupe de collègues dont elles ont auparavant vérifié l’ouverture d’esprit. Cette stratégie se fait donc en deux temps : il s’agit tout d’abord de lancer des sujets de conversation orientés autour de valeurs progressistes pour identifier comment se positionnent les collègues, avant, dans un second temps, de dévoiler son orientation sexuelle.




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Elle est coûteuse en matière de charge mentale car elle suppose de se souvenir des collègues qui le savent et ceux qui ne le savent pas, et d’adapter ses propos et la manière de parler de sa vie quotidienne en fonction des cercles de collègues. Une femme lesbienne interrogée raconte aussi une situation dans laquelle, croisant dans la rue une collègue qu’elle connaît de loin, elle a demandé à sa compagne de lui lâcher la main. Cette dernière lui a dit « Je croyais que tes collègues étaient au courant », ce à quoi elle a répondu « Oui, ils sont au courant, mais pas elle en particulier ».

Une surexposition aux violences et aux discriminations

Cette invisibilité s’explique en partie par le fait que les lesbiennes sont surexposées aux violences et aux discriminations au travail, comme c’est également le cas dans l’espace public. Par exemple, toujours d’après notre enquête, 10 % des salariées lesbiennes disent avoir été victimes de violences physiques dans leur organisation de travail, contre 3 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays. 23 % déclarent avoir été victimes de violences psychologiques et morales, contre 14 % des salariées hétérosexuelles et 18 % des salariés gays. Enfin, 9 % ont été victimes de violences sexuelles, contre 4 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays.

Ces chiffres montrent une forte surexposition des salariées lesbiennes aux violences, et cette surexposition se retrouve pour les discriminations : 27 % des salariées lesbiennes estiment avoir déjà été discriminées en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle dans leur organisation de travail, contre 11 % des salariées hétérosexuelles.

Lesbophobie d’ambiance

Les récits recueillis donnent à voir différentes formes de micro-agressions et violences, allant de maladresses, à des agressions sexuelles, en passant par de l’homophobie ou de la lesbophobie d’ambiance, c’est-à-dire des propos homophobes ou lesbophobes non dirigés vers la personne qui les entend. Comme le raconte une des salariées lesbiennes interviewées, Sarah, qui travaille dans un collège :

« Ça reste des ados, et on sait comment ça se propage. Il y a des problématiques où effectivement j’ai eu une jeune la semaine dernière qui m’a dit : ‘Je ne l’aime pas parce qu’il est gay’. Enfin, voilà, clairement, je suis confrontée aussi à ça. Du coup, ça me travaille et du coup, je sais aussi comment ça se véhicule et potentiellement l’image négative que certains ont. »

Louie Media 2021.

Le modèle « monsieur gagne-pain »

Les données sur la réussite professionnelle (carrière, salaire) montrent des résultats étonnants. En effet, alors qu’elles sont plus exposées aux violences et aux discriminations que les salariées hétérosexuelles, les salariées lesbiennes semblent moins pénalisées en ce qui concerne le salaire, l’accès à la promotion, ou encore l’accès à des postes managériaux. Par exemple, d’après notre enquête, 43,7 % des salariées lesbiennes ont des responsabilités managériales, contre 38,4 % des salariées hétérosexuelles. Une piste d’explication à cette moindre pénalisation des salariées lesbiennes peut se trouver dans le fait qu’elles sont moins soumises aux normes de genre, et notamment au modèle de « monsieur gagne-pain », qui domine encore largement les couples hétérosexuels, et dans lequel le revenu du foyer est supposé dépendre avant tout du salaire et donc de la réussite professionnelle du mari.

Les couples lesbiens sont par ailleurs beaucoup plus égalitaires en termes de répartition des tâches domestiques, et d’ailleurs les salariées lesbiennes travaillent moins fréquemment à temps partiel que les salariées hétérosexuelles. Tout cela peut les conduire à accorder à la fois plus de temps et plus d’importance à leur travail, à leur rémunération, et à leur carrière. Certaines salariées lesbiennes interrogées témoignent aussi de l’existence de stéréotypes sur les femmes lesbiennes qui peuvent les avantager professionnellement (notamment le fait que les femmes lesbiennes sont perçues comme ayant plus de caractéristiques « masculines ») tout en les enfermant dans des cases.

Finalement, cette enquête suggère des pistes pour les organisations souhaitant s’engager en faveur de l’inclusion des salariées lesbienne :

  • visibiliser leur existence, par exemple en tenant compte des enjeux liés à l’orientation sexuelle dans les politiques d’égalité femmes-hommes et des enjeux liés au genre dans les politiques d’engagement LGBT+, ou encore en mettant en avant des rôles modèles ;

  • sensibiliser sur la persistance de violences, de discriminations et de stéréotypes ;

  • affirmer une politique de tolérance zéro à l’égard des actes et propos sexistes, homophobes et lesbophobes.

Le projet « ODILE ») est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Clotilde Coron a reçu des financements de l’ANR (projet “ODILE”) pour le projet dont l’ouvrage est issu.

ref. Lesbiennes au travail : sortir de l’invisibilité – https://theconversation.com/lesbiennes-au-travail-sortir-de-linvisibilite-280679

De l’oubli à la lumière : Monique Wittig, théoricienne du lesbianisme politique

Source: The Conversation – in French – By Ilana Eloit, Professeure en études de genre, Université de Genève

À quelques jours de la journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, retour sur l’œuvre de Monique Wittig (1935–2003). Icône lesbienne, cette écrivaine et intellectuelle est longtemps tombée dans l’oubli après avoir été écartée du mouvement féministe français. Depuis quelques années, sa pensée connaît un retour fulgurant dans le paysage féministe. Théoricienne du lesbianisme politique, elle analyse l’hétérosexualité comme un régime politique de domination soumettant les femmes aux hommes et auquel le lesbianisme permet d’échapper.


En 2014, au moment où j’entamais une thèse de doctorat consacrée à l’histoire politique du lesbianisme en France dans les années 1970, Monique Wittig était encore peu connue. Figure majeure du Mouvement de libération des femmes (MLF), elle était pourtant à l’origine d’une pensée lesbienne qui a profondément bouleversé l’histoire des idées féministes.

Près d’une décennie plus tard, sa présence s’est imposée avec une évidence fulgurante. Les références à son œuvre parsèment les manifestations féministes ; ses ouvrages s’affichent en tête de gondole dans les librairies ; colloques et journées d’étude se multiplient à l’université ; des créations scéniques font revivre sa pensée en lui conférant une actualité nouvelle – pour ne citer que quelques formes de ce « moment culturel » wittigien.

Comment expliquer l’oubli et l’effacement de sa critique, puis l’engouement qu’elle suscite quatre décennies plus tard ? Pourquoi résonne-t-elle tant aujourd’hui ? Retour sur l’histoire et l’actualité d’une pensée lesbienne.

Féministe révolutionnaire

C’est à 29 ans que Monique Wittig se fait connaître publiquement avec la publication de son premier roman, l’Opoponax, qui reçoit le prix Médicis en 1964. Dès cet ouvrage, elle entreprend d’éradiquer le genre – ou les catégories de sexe – dans la langue. La « marque du genre » est, selon elle, un stratagème par lequel « le sexe est forcé sur ses utilisateurs » et les femmes assignées à une catégorie subordonnée qui les prive d’accès à l’universel.

Elle poursuit cette entreprise politico-littéraire avec la publication, en 1969, de son poème épique les Guérillères, dans lequel elle emploie le pronom « elles » pour désigner une troupe de combattantes, conférant ainsi au féminin pluriel la force du générique, qu’elle dérobe au pronom « ils ». Quelques mois plus tard, à l’automne 1970, elle compte à Paris parmi les figures fondatrices du MLF et participe au collectif des Gouines rouges ainsi qu’au Front homosexuel d’action révolutionnaire.




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Elle contribue, aux côtés notamment de Christine Delphy ou de Colette Guillaumin, à l’émergence du féminisme matérialiste. Inspiré du marxisme, ce courant soutient que la division des individus en « hommes » et « femmes » n’est pas une donnée naturelle mais le produit – la « marque » – d’un rapport d’oppression, dont la naturalisation sert en retour à justifier la domination d’un groupe sur un autre.

Pour les féministes matérialistes, cette division des individus en « classes de sexe » repose sur un rapport d’exploitation domestique, c’est-à-dire sur l’appropriation, par la classe des hommes, du travail gratuit des femmes au sein du foyer.




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Ainsi, puisque les catégories de sexe – à l’instar des classes sociales – sont le produit d’un rapport d’exploitation, l’objectif du féminisme doit être, pour ces théoriciennes, l’abolition de ce rapport, dont la conséquence immédiate sera l’élimination des catégories de sexe – un projet qui rejoint, dans le champ de la théorie féministe, celui de Wittig d’abolition du genre dans la langue.

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : politiser le lesbianisme

C’est dans la continuité de cette réflexion que Wittig élabore une pensée politique spécifiquement lesbienne, depuis les États-Unis où elle s’installe en 1976 en réponse aux résistances des féministes françaises à sa volonté de politiser le lesbianisme. Dans ses deux textes majeurs, « La pensée straight » et « On ne naît pas femme » (1980), Wittig met en évidence un angle mort du féminisme matérialiste : l’hétérosexualité comme régime politique, ou système social contraignant, qui institutionnalise l’appropriation des femmes par les hommes.

Surtout, elle affirme que c’est à travers ce régime qu’est produite la différence des sexes, articulant ainsi patriarcat et hétérosexualité, classes de sexe (ou genre) et sexualité. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre sa phrase la plus célèbre, selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » car « ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme […] relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ».

Dès lors, les lesbiennes incarnent, pour Wittig, cet au-delà des catégories de sexe que le féminisme matérialiste appelle de ses vœux. Alors que le MLF reposait sur l’identification collective à la catégorie « femmes », le lesbianisme politique de Wittig repose sur la désidentification aux catégories de sexe, comme pierre angulaire de la naturalisation de l’hétérosexualité.

À Paris, les féministes disqualifient cette pensée en l’accusant d’être « séparatiste », « dogmatique », « sectaire », voire « terroriste » et « totalitaire », en ce qu’elle politise l’hétérosexualité – et non plus seulement le patriarcat – comme norme oppressive, et substitue au sujet « femmes » le sujet « lesbiennes » comme figure de résistance : une violence dont Wittig ne se remettra jamais et qui contribue à effacer durablement le lesbianisme politique du paysage intellectuel féministe français.

Redécouverte tardive à la faveur de la 4ᵉ vague féministe

La vague de disqualification de sa pensée en France ainsi que son départ outre-Atlantique expliquent que son recueil d’essais théoriques, The Straight Mind, ait d’abord été publié aux États-Unis en 1992, avant de faire l’objet d’une première traduction française en 2001 (sous le titre la Pensée straight).

Mais c’est surtout depuis le début des années 2020 que sa pensée retrouve une place de premier plan. Outre la republication de l’ensemble de son œuvre et la publication d’écrits inédits, l’espace public irradie désormais de la présence spectrale de Wittig – un jardin Monique-Wittig a notamment été inauguré à Paris en 2021.

En 2023, l’Humanité consacrait sa une à Wittig avec le titre : « Monique Wittig, retour en grâce », à la suite d’autres portraits publiés dans le Monde ou Libération à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. La même année, j’organisais avec des collègues un double colloque international à l’Université de Genève et à l’Université de Berkeley sur l’actualité de son œuvre. Artistes, intellectuelles et intellectuels trouvent également, en Wittig, une source d’inspiration majeure, faisant résonner sur scène une œuvre tonitruante.

Cette redécouverte tardive mais foudroyante tient sans aucun doute au contexte politique actuel : celui d’une quatrième vague du féminisme, dans le sillage de #MeToo. Celle-ci a placé au cœur de la réflexion la dimension structurelle des violences sexistes et sexuelles et a, par ricochet, redonné un souffle nouveau au lesbianisme politique, lequel interroge la fonction politique et sociale de la contrainte à l’hétérosexualité en régime patriarcal, ainsi que les bénéfices d’une sortie du régime hétérosexuel d’un point de vue féministe.

D’autres raisons peuvent être invoquées : la contestation de la domination blanche au sein du féminisme, fortement bousculée par l’afroféminisme, participe de l’épuisement du paradigme universaliste et favorise la visibilité des minorités.

À cet égard, la non-mixité du lesbianisme politique et celle de l’afroféminisme se font éminemment écho, comme l’hostilité qu’elles provoquent en retour. Nulle coïncidence si les lesbiennes d’hier et les afroféministes d’aujourd’hui sont confrontées aux mêmes accusations de « séparatisme », mobilisées pour mieux disqualifier des regroupements qui interrogent des régimes d’oppression naturalisés, y compris au sein du féminisme : la race et l’hétérosexualité.

Enfin, il est clair que la proposition visionnaire d’un féminisme ne reposant pas sur la catégorie « femmes » et visant la destruction de l’épistémologie binaire de la différence des sexes trouve aujourd’hui son public parmi des individus qui refusent de se dire « hommes » ou « femmes » – catégories qui, comme l’écrivait Wittig, « contribu[ent] au maintien de l’hétérosexualité » – et préfèrent se dire non-binaires, queers, ou trans.

The Conversation

Ilana Eloit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’oubli à la lumière : Monique Wittig, théoricienne du lesbianisme politique – https://theconversation.com/de-loubli-a-la-lumiere-monique-wittig-theoricienne-du-lesbianisme-politique-280474

En santé, la maîtrise des dépenses se fait au détriment des plus démunis

Source: The Conversation – in French – By Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d’études démographiques)

Les politiques de participation financière des usagers accroissent le risque de traitement inégal, car la capacité de payer est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. DC Studio/Shutterstock, Fourni par l’auteur

Pour avoir des systèmes de santé performants, par exemple en termes de gains d’espérance de vie, faut-il privilégier la maîtrise des dépenses de santé ou la lutte contre les inégalités de santé ? Une étude qui s’est appuyée sur l’observation des systèmes de santé de 36 pays de l’OCDE, dont la France, au cours des deux dernières décennies apporte des éléments de réponse… à rebours des choix politiques habituellement privilégiés.


La question des conflits possibles entre efficience et équité est une question très ancienne, mais l’évolution récente des systèmes de santé en donne une illustration renouvelée.

En matière de santé, la recherche de l’efficience pourrait notamment conduire à négliger des segments importants de la population, les plus démunis, en matière d’accès aux soins et de traitement équitable de leurs problèmes de santé.

Une observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches, sur vingt ans

Les systèmes de santé doivent-ils favoriser l’efficacité ou l’équité ? Bien que la tension entre ces deux objectifs apparaisse évidente et qu’elle occupe les débats de façon continue, elle a été relativement peu étudiée empiriquement, notamment dans le domaine des politiques de santé. Notre étude récente vise à combler cette lacune.

À partir de séries temporelles couvrant la période 2004-2021 et portant sur 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), nous avons examiné, sans a priori, toutes les interrelations statistiques possibles entre efficience et équité dans les systèmes de santé.

L’efficience est mesurée par l’amélioration d’un ratio dépenses/résultats en matière de gain d’espérance de vie. Pour évaluer l’équité, nous utilisons une mesure simple et très courante, fondée sur l’évaluation de l’état de santé par les personnes elles-mêmes. En établissant un rapport entre la proportion de répondants en bonne santé dans les catégories les plus aisées et les moins aisées, nous obtenons un indicateur des inégalités sociales de santé.

Que nous apprend l’observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches du monde sur une période de vingt ans ? Les pays ayant réalisé les plus gros efforts d’efficience – c’est-à-dire ceux qui ont le plus fortement réduit leurs dépenses pour un résultat donné – sont-ils ceux qui ont vu les inégalités de santé progresser le plus, ou le moins ? Et, inversement, l’évolution des inégalités de santé s’est-elle vue statistiquement associée à des variations de l’efficience, et dans quel sens ?

« Faire croître le gâteau avant de le partager » ?

Les responsables politiques comme les commentateurs médiatiques recourent volontiers à la métaphore du gâteau : avant de le partager, il faudrait d’abord le faire croître. Cette image traduit une idée aujourd’hui largement répandue : la priorité doit être donnée à l’efficience. L’équité – entendue ici comme la santé pour tous, indépendamment des revenus – viendrait dans un second temps, une fois qu’un niveau d’efficience économique jugé suffisant aura été atteint.

C’est aussi la fameuse théorie du « ruissellement » (trickle down, en anglais) qui sous-tend le primat donné à l’efficience, selon laquelle, si les riches deviennent plus riches, alors les pauvres deviendront moins pauvres.

Or, cette perspective n’a pas toujours été dominante. Comme l’enseigne la lecture de Thinking like an Economist (Penser comme un économiste, en français) d’Elizabeth Popp Berman (2022), la recherche de politiques plus efficientes a émergé aux États-Unis dans les années 1960 ; les présidents Kennedy et Johnson ont lancé le mouvement, faisant de l’efficience le moteur de la « réorientation des services sociaux vers la fourniture de services aux pauvres, plutôt que vers leur autonomisation ».

Avant Kennedy et Johnson, l’efficience n’était qu’un objectif parmi d’autres, comme la stabilité économique ou l’équité entre les citoyens. Selon Berman, le choix de privilégier l’efficience, à partir des mandats de ces présidents états-uniens, a été un choix éminemment politique, même si ce choix était souvent masqué par l’utilisation d’outils sophistiqués, excessivement techniques.

L’équité comme préalable à une meilleure performance globale des systèmes de santé

Dans notre étude, l’analyse descriptive des données permet tout d’abord de détecter les tendances. Dans la plupart des pays, l’indicateur d’efficience a presque partout progressé au cours des vingt dernières années. On peut dire que l’effort d’efficience a été important, bien que diversement distribué entre les 36 pays. En France, on peut par exemple se référer aux réductions considérables, au cours des deux dernières décennies, des durées de séjour à l’hôpital. Les inégalités de santé ont, de leur côté, légèrement reculé sur la période.

Mais l’enseignement le plus éclairant vient de l’analyse conjointe de ces deux évolutions à l’échelle nationale. Les résultats statistiques mettent en évidence une relation bidirectionnelle entre efficience et équité dans les systèmes de santé. Autrement dit, chacune influence l’autre. Et le sens de ces relations s’avère particulièrement instructif.

Premièrement, les gains d’efficience – autrement dit une meilleure maîtrise des coûts pour atteindre un certain niveau d’espérance de vie – s’accompagnent d’un creusement des inégalités de santé. Cet effet n’est toutefois observé que dans les pays où l’offre de soins est majoritairement opérée par le secteur privé. Deuxièmement, la réduction des inégalités de santé produit l’effet inverse. Lorsqu’elle a lieu, elle améliore de façon systématique l’efficience du système, que les soins soient fournis par des acteurs publics ou privés.

Ces résultats suggèrent donc que, contrairement à ce qui est régulièrement avancé, c’est l’équité qui est un préalable à une meilleure performance globale des systèmes, et non l’inverse.

La piste de l’ignorance ?

Mettre l’accent sur l’efficience dans les systèmes de santé de l’OCDE aurait donc un coût social important : l’accroissement des inégalités de santé.

Aux États-Unis, certains économistes de la santé s’interrogent sur les choix opérés sous l’administration Trump. Cherche-t-elle réellement à améliorer l’efficience, dans le cadre d’un arbitrage assumé avec l’équité ? Ou bien ignore-t-elle les effets des licenciements massifs sur le système de santé et sur les inégalités qui en découlent ?




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La réponse est claire : c’est de l’ignorance, et il s’agit même probablement d’une « ignorance délibérée » ! Sachant le rôle même que joue la protection sociale, lorsque les décideurs mettent en œuvre des réformes drastiques visant à améliorer l’efficience d’un système, sauf dispositifs particuliers de protection des publics fragiles, on peut dire qu’ils choisissent de négliger délibérément les conséquences de leurs actions pour les personnes les plus défavorisées, qui sont les premières bénéficiaires de la protection offerte par le système de santé.

En France, des inégalités territoriales d’accès aux soins

Plusieurs mécanismes pourraient être en jeu. En France (classée 13ᵉ sur 36 en termes d’efficience en 2021, selon nos résultats), les inégalités persistantes en matière de santé pourraient en partie découler des inégalités territoriales d’accès aux soins, exacerbées par une raréfaction délibérée de médecins qualifiés (du fait du numerus clausus mis en place dans les années 1990 pour accéder à la deuxième année d’études de médecine), afin de maîtriser les dépenses de santé. Ce problème d’inégalité sociospatiale dans le maillage des soins primaires suggère un mécanisme concret par lequel la tentative de maîtriser les coûts – de manière bien maladroite, en réduisant le nombre de médecins formés – peut aggraver les inégalités de santé.

D’autres pays présentent des dynamiques comparables. Au Chili, par exemple, si la couverture sanitaire universelle a amélioré l’accès aux soins pour tous, la fragmentation persistante du système de santé maintient des différences importantes selon le niveau de revenu. Concrètement, tous les patients n’ont pas accès aux mêmes ressources. Un patient diabétique suivi dans le secteur privé peut, par exemple, obtenir davantage de bandelettes réactives – indispensables pour contrôler quotidiennement sa glycémie – qu’un patient pris en charge dans le système public.

Également en cause : le modèle du « client-payeur » appliqué à la santé

Un autre mécanisme par lequel la maîtrise des dépenses influe sur l’inégalité d’accès aux soins est la mise en place de participations financières des usagers. Initialement perçue comme un moyen de lutter contre les dépenses inutiles (le modèle du « client-payeur » étant censé rationaliser les choix de recours aux soins), cette mesure a exacerbé les inégalités en matière de santé et d’accès aux soins.

Une telle politique de participation financière des usagers accroît nécessairement le risque de traitement inégal, car la capacité à payer ces participations financières est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. Bien que notre étude ne se concentre pas spécifiquement sur la participation financière des usagers, elle vient s’ajouter aux preuves croissantes qui s’opposent à cette pratique dans le système de santé.

Réorienter les priorités

Nos résultats empiriques invitent à repenser les priorités en matière de politique de santé. Dans la plupart des pays de l’OCDE, où les niveaux d’efficience sont déjà élevés, les marges de progrès les plus importantes se situent désormais du côté de l’équité.

Concrètement, cela suppose :

  • de renforcer la couverture sanitaire universelle, sur le modèle d’une assurance maladie publique simplement accessible sur critère de résidence, comme c’est le cas en France ;

  • de réduire le fardeau du financement privé direct (notamment les montants qui restent à la charge des usagers de soins) dans les pays où il demeure élevé ;

  • de mettre en place des politiques actives de lutte contre les inégalités sociales de santé.

Ces orientations ne relèvent pas seulement d’un impératif éthique. Elles constituent aussi une stratégie pragmatique pour améliorer la performance globale des systèmes de santé. De ce point de vue, nos résultats véhiculent un message clair : réduire les inégalités de santé joue comme un levier de l’efficacité, que les systèmes de santé soient à dominante publique ou privée.

Ainsi, loin d’être antagonistes, l’équité et l’efficience peuvent se renforcer mutuellement, à condition de placer l’équité au cœur des politiques de santé.

The Conversation

Mohammad Abu-Zaineh est membre de AHEAD Network (Allied Health, Environment and Development Research Network.

Bruno Ventelou, Marwân-al-Qays Bousmah et Simon Combes ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. En santé, la maîtrise des dépenses se fait au détriment des plus démunis – https://theconversation.com/en-sante-la-maitrise-des-depenses-se-fait-au-detriment-des-plus-demunis-280662

Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ?

Source: The Conversation – in French – By Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Pour la philosophe Hannah Arendt, l’effondrement moral d’une société n’exige pas nécessairement une volonté de faire le mal, elle peut résider dans l’érosion de la capacité de juger. Or, l’utilisation massive de l’IA menace notre capacité de juger. Barbara Niggl Radloff/Munich City Museum, CC BY-NC-SA

À mesure que des systèmes d’intelligence artificielle prennent en charge des décisions autrefois humaines, la question n’est plus seulement ce qu’ils peuvent faire, mais ce que nous cessons de faire nous-mêmes. À bas bruit, c’est notre capacité de jugement qui se transforme, avec des effets potentiels sur la démocratie.


En 1963, observant Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem, Hannah Arendt formule l’une des intuitions les plus dérangeantes du XXe siècle : cet homme n’était pas un monstre. Il avait simplement cessé de penser. En déléguant son jugement moral à l’appareil bureaucratique, il était devenu capable de participer à un mal radical sans jamais le reconnaître comme tel. Arendt nomme ce phénomène la « banalité du mal » : la catastrophe morale n’exige pas une intention mauvaise – elle exige seulement l’érosion systématique de la capacité à penser par soi-même. Elle identifie une séquence précise : avant l’effondrement politique vient l’effondrement cognitif. Les régimes totalitaires conquièrent d’abord les esprits, en rendant la pensée indépendante structurellement superflue. Soixante ans plus tard, nous construisons quelque chose dont l’architecture philosophique lui aurait été immédiatement familière.

Déléguer le jugement à l’échelle d’une société

L’intelligence artificielle agentique désigne des systèmes capables de percevoir, planifier, décider et agir de manière autonome. Selon le cabinet de conseil Gartner, d’ici 2028, 33 % des logiciels d’entreprise intégreront des agents IA et 15 % des décisions quotidiennes de travail seront prises de façon autonome. Un autre cabinet de conseil, McKinsey souligne que ces architectures introduisent des risques que les cadres de gouvernance existants n’ont jamais été conçus pour gérer, précisément parce qu’elles adaptent leur comportement au contexte plutôt que d’obéir à une logique prédéterminée.

Ce n’est pas de l’automatisation classique : l’IA agentique reconfigure le jugement lui-même. Mais, il s’agit moins d’une disparition du jugement humain que d’un déplacement continu de son objet – sans que l’humain ne puisse toujours en percevoir l’existence. La question n’est donc pas celle de la délégation en soi, mais bien celle de la qualité et de l’irréversibilité de la reconfiguration en cours.

Quand la démocratie délègue ses propres décisions

Les exemples les plus révélateurs sont politiques, et ils sont déjà parmi nous. En effet, l’approche d’Arendt distingue l’action (la capacité à initier quelque chose de véritablement nouveau par l’engagement avec d’autres dans la sphère publique) du simple comportement, prévisible et manipulable. La démocratie n’est pas un mécanisme de traitement des préférences : c’est un espace d’apparition où des individus distincts, capables de pensée indépendante, se réunissent pour créer du sens collectivement. Chaque décision absorbée dans un processus agentique automatisé, chaque moment de délibération remplacé par un résultat algorithmique, représente alors une érosion cumulative de cet espace.

En 2016, des algorithmes de ciblage comportemental – déployés lors des campagnes du Brexit et de l’élection Trump – ont sélectionné et amplifié des contenus émotionnels auprès d’électeurs ciblés. Ce n’était pas de la propagande classique : c’était la technique que décrivait Arendt – non pas persuader, mais submerger, créer une condition dans laquelle la distinction entre fait et fabrication s’effondre sous le volume des stimuli contradictoires. Des systèmes de notation algorithmique ont ensuite évalué la fiabilité citoyenne, prédit la récidive judiciaire (comme COMPAS aux États-Unis, dont les biais raciaux ont été documentés par le média indépendant ProPublica) ou orienté les attributions de logements sociaux aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Dans chacun de ces cas, une décision à forte charge éthique est absorbée dans un processus opaque, soustrait au débat public.

Au-delà de ces exemples spécifiques, ce qui se joue peut être considéré comme systémique : il ne s’agit plus d’orienter un contenu dans un espace de délibération préexistant, mais de transformer progressivement les conditions mêmes dans lesquelles le jugement s’exerce. Lorsque trois ou quatre grands modèles de langage médiatisent une part croissante des interactions informationnelles de milliards d’individus, le risque principal n’est pas qu’ils orientent des réponses – c’est qu’ils harmonisent silencieusement ce qui peut être formulé, reconnu comme question légitime, traité comme argument recevable. Interrogés sur des politiques de redistribution, les modèles dominants tendent à cadrer la réponse dans les termes de l’efficacité économique – non par censure, mais parce que leurs corpus surreprésentent massivement certaines traditions intellectuelles. D’autres registres (justice, dignité, solidarité intergénérationnelle) deviennent moins fluides, progressivement marginalisés sans que personne n’en ait décidé. Quand les mêmes modèles médiatisent des citoyens issus de traditions distinctes, une convergence cognitive s’installe, sans délibération démocratique. Or, c’est exactement ce que les régimes totalitaires visaient (et visent) en priorité, non les opinions, mais l’espace dans lequel des points de vue différents peuvent s’exprimer, se rencontrer et s’affronter.

Le déplacement axiologique : transformer ce qui compte comme valeur

Le danger le plus profond dépasse donc la substitution ponctuelle. En remplaçant de plus en plus systématiquement des décisions humaines, les systèmes IA transforment ce qu’une société reconnaît comme valeur au sens de ce qui mérite d’être considéré et/ou préservé – l’efficacité plutôt que l’équité, l’engagement plutôt que la vérité, la prédictibilité plutôt que la singularité. Ce processus – que je nomme déplacement axiologique – est silencieux, progressif, et opère aussi bien à travers les institutions qu’à travers les pratiques quotidiennes et les dynamiques de marché, y compris là où aucune institution ne l’orchestre. Lorsque des plates-formes algorithmiques déterminent quelles informations sont visibles et quels débats circulent, elles ne filtrent pas un espace public préexistant – elles le reconstituent selon leur propre logique d’optimisation. La pluralité que la démocratie présuppose est menacée par une convergence vers ce que le système détermine comme optimal.

Deux dimensions d’une même transformation

Ce déplacement est peut-être préparé en amont. Des études longitudinales publiées dans JAMA Pediatrics ont observé des corrélations entre usage intensif des réseaux sociaux à l’adolescence et modifications des circuits neuronaux – moindre activation des régions associées au jugement raisonné, hypersensibilité aux rétroactions sociales. Ces résultats appellent à la prudence : ils ne permettent pas de porter des jugements globaux sur des générations entières. Ce qui paraît plus assuré, c’est ce que le philosophe de la culture Byung-Chul Han a mis en lumière : la saturation de l’attention par les flux numériques réduit les espaces de recul critique. L’IA agentique pourrait accentuer cette dynamique en lui donnant une forme institutionnelle. Reconfiguration de l’attention et délégation du jugement ne constituent peut-être pas deux problèmes séparés, mais deux dimensions d’une même transformation dont nous manquons encore du recul pour mesurer toutes les conséquences – et que la gouvernance de l’IA ne peut pas ignorer.

Penser la gouvernance autrement

Arendt n’était pas technophobe. Son projet était constructif : préserver les conditions dans lesquelles la pluralité des points de vue, la spontanéité de l’action et la capacité de jugement singulier – notions au cœur de sa théorie politique – peuvent survivre. Cela exige des cadres de gouvernance intégrant des évaluations d’impact axiologique : analyses systématiques de la façon dont le déploiement agentique transforme non seulement l’efficacité opérationnelle, mais les fondements mêmes de la délibération démocratique. Cela exige de préserver des espaces où la décision est réellement construite par des acteurs capables de pensée indépendante – non comme consultations symboliques, mais comme éléments structurels du processus décisionnel. Cela exige enfin de repenser l’apprentissage du jugement dans un monde où l’IA est omniprésente.

La question « Une IA peut-elle faire cela ? » doit toujours être accompagnée d’une autre, arendtienne dans son exigence : Que nous arrive-t-il, politiquement, quand nous cessons de le faire nous-mêmes ? La vraie réponse n’est pas dans le refus de la délégation, mais dans la définition rigoureuse de ses frontières – quelles décisions ne sont pas délégables, ou sous quelle modalité la délégation peut rester compatible avec la vitalité démocratique.

Hannah Arendt a passé sa vie à comprendre comment des sociétés civilisées pouvaient produire les conditions de leur propre effondrement moral. Sa réponse était d’une simplicité dérangeante : non par un échec dramatique, mais par l’abdication silencieuse, cumulative, banale de la responsabilité de penser. Nous vivons peut-être les prémices d’un nouvel effondrement, mais nous pouvons nous en prémunir avant que les systèmes auxquels nous déléguons notre jugement ne finissent par façonner, à notre place, ce que nous sommes.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l’Union européenne dans le cadre des projets Deform et ProRes.

ref. Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ? – https://theconversation.com/deleguer-nos-decisions-a-lia-une-menace-pour-la-democratie-276697

Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Les États-Unis sont-ils obsédés par le quotient intellectuel ?

Ce qui avait été conçu comme un outil pédagogique par Alfred Binet et Théodore Simon en France a été importé par le psychologue Henry Goddard aux États-Unis au début du XXᵉ siècle et s’est rapidement transformé en un instrument de tri social dans ce pays. Aujourd’hui, des start-up californiennes proposent aux parents fortunés de classer leurs embryons selon leur quotient intellectuel (QI) potentiel, tandis que Donald Trump en fait une arme rhétorique contre ses adversaires.


L’obsession des Américains pour le quotient intellectuel (QI) remonte aux thèses eugénistes du début du XXᵉ siècle et perdure encore aujourd’hui. Elle se manifeste tantôt par des actes, tantôt par des paroles. Dans les deux cas, les conséquences ouvrent la voie, comme par le passé, à des pratiques racistes et eugénistes.

L’importation, la traduction et l’adaptation du test Binet-Simon par Henry Goddard

Le test de mesure de l’intelligence conçu en 1905 par Alfred Binet et Théodore Simon, puis révisé en 1908 et 1911 et communément appelé « test de QI » plus tard, était initialement destiné à permettre aux enfants en difficulté scolaire de rattraper leur retard. Importé aux États-Unis en 1908 par le psychologue Henri Goddard suite à son voyage en Europe, il fut très vite détourné de ses fonctions initiales après avoir été traduit et adapté avec un certain manque de rigueur sur le continent américain.

Goddard, qui était à la fois un fervent eugéniste et directeur de la Vineland Training School – une école pour les enfants atteints de handicaps physiques et mentaux – dans le New Jersey, a été l’un des chefs de file de ce détournement. Il traduisit et adapta la version de 1908 qu’il expérimenta sur des enfants à partir de 1911. Goddard les divisa en trois catégories et les qualifia selon leur degré de déficience en :

D’après Goddard, les « faibles d’esprit » représentaient le plus grand risque pour la société car ils pouvaient se « reproduire facilement ». Il pensait aussi – du moins pendant un certain temps – que ces derniers étaient surreprésentés parmi les criminels, les prostituées, et les alcooliques.

En 1913, Goddard participa à l’évaluation systématique des immigrés au centre d’accueil d’Ellis Island via le test de QI, traduit et adapté, en dépit des facteurs socioculturels et linguistiques. Les immigrés jugés « faibles d’esprit » étaient renvoyés dans leur pays d’origine.

Le test de QI selon Henry Goddard.
Research Gate

Le test de QI avait de plus servi à justifier les stérilisations forcées à la suite de l’arrêt Carrie Buck v. Bell, rendu par la Cour suprême le 2 mai 1927. La Cour autorisa la stérilisation contrainte d’une jeune femme, Carrie Buck, internée à tort après avoir été violée, au faux motif de promiscuité et d’un prétendu « faible QI héréditaire ». Sa mère, sa fille et elle avaient toutes trois été qualifiées de « faibles d’esprit » à l’issue d’un test de QI. Dans sa conclusion, le juge Oliver Holmes déclara :

« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope […]. Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »

Par ailleurs, l’étiquette « faible d’esprit » accolée aux criminels, aux prostituées, aux alcooliques, aux pauvres et aux Noirs renforça les politiques de stérilisation eugénique. Sous l’impulsion de cet arrêt, une trentaine d’États américains promulguèrent des lois autorisant la stérilisation forcée de ces catégories de population. Entre 1900 et 1970, plus de 60 000 personnes considérées comme « faibles d’esprit » furent stérilisées de force.

La banque de sperme de R. K. Graham réservée aux Prix Nobel

Robert Klark Graham (1906-1997), l’homme d’affaires qui a fait fortune grâce à la création de verres de lunettes incassables, était aussi connu pour sa « banque de sperme de génies ». Cet ardent défenseur de l’eugénisme soutient dans son ouvrage Future of Man (1970) et la théorie de la dégénérescence que pour enrayer la dégradation de l’espèce humaine, il faudrait limiter la reproduction des individus « moins intelligents » et favoriser celle des « plus intelligents ».

Au début des années 1980, Graham passa de la théorie à la création d’une banque de sperme élitiste gratuite : la Repository Germinal Choice en Californie. Son objectif : aider des femmes « intelligentes » à donner naissance à de futurs petits génies afin de « sauver l’humanité ». Seuls des donneurs blancs répondant à des critères exigeants étaient autorisés à faire don de leurs gamètes.

À l’origine, Graham ne recherchait que des donneurs parmi les lauréats du prix Nobel. Le co-inventeur du transistor, William Bradford Shockley (1910 -1989), lauréat du prix Nobel de physique en 1956 et partisan de l’eugénisme, en faisait partie, ainsi que deux autres lauréats anonymes. Toutefois, la rareté des donneurs Prix Nobel et la faible viabilité de leur semence, en raison de leur âge, contraignirent Graham à assouplir ses critères de sélection. Il exigea néanmoins un QI d’au moins 130 points pour les autres donneurs. Plus de 200 enfants sont nés de cette banque fermée en 1999, deux ans après la mort de Graham. Tous ne sont toutefois pas devenus des génies.

Quand Jeffrey Epstein prévoyait d’être le géniteur d’une vingtaine d’enfants de « super races »

Jeffrey Epstein, le pédocriminel retrouvé mort dans sa cellule en août 2019 avant son procès pour crimes sexuels, était lui aussi un défenseur de l’eugénisme, d’après une enquête du New York Times publiée la même année. Persuadé sans doute d’avoir un ADN génétiquement supérieur, il envisageait de transformer son ranch au Nouveau-Mexique en un centre de procréation où une vingtaine de femmes, sélectionnées sur des critères académiques et de beauté, seraient inséminées avec ses propres gamètes. Ce projet n’est pas sans rappeler la Repository Germinal Choice de Graham ou, à plus grande échelle, le programme Lebensborn – la fabrique d’enfants « aryens » (grands, blonds aux yeux bleus) sous le régime nazi – dans la mesure où Epstein fantasmait sur les femmes « aux yeux bleus », un signe d’intelligence selon lui.

Différents médias (le Figaro, The Guardian, The Telegrapgh, Mother Jones…), après consultation des Epstein files publiés par la justice américaine le 30 janvier 2026, ont confirmé l’obsession d’Epstein pour l’eugénisme, et ont rapporté sa fascination pour les « bébés sur mesure », le transhumanisme et le QI.

Notons qu’Epstein avait en outre financé la recherche en génétique à travers d’importantes donations à plusieurs institutions scientifiques, notamment :

  • 6.5 millions de dollars (5.5 millions d’euros) à Harvard pour la création d’un programme de « dynamique évolutive » en 2003 ;

  • 20 000 dollars (17 000 euros) au Worldwide Transhumanist Association (renommée Humanity Plus) en 2011 ;

  • 850 000 dollars (725 200 euros) au laboratoire du Massachusetts of Technology (MIT) entre 2002 à 2017.

Le QI, arme rhétorique de Donald Trump

Donald Trump a quant à lui pour habitude de dénigrer et de remettre en cause le QI de ses opposants politiques ou de quiconque se trouve en désaccord avec lui. En septembre 2025 il a par exemple qualifié sa détractrice Jasmine Crockett, représentante démocrate du Texas au Congrès, de personne à « très faible QI ».

En juin de la même année, à la suite d’un différend économique, il s’en prit ouvertement à Jerome Powell, l’actuel président de la Fed – qu’il avait lui-même nommé durant son premier mandat – en le qualifiant de « personne moyennement douée mentalement », à « faible QI » et de « très stupide ».




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Fidèle à sa rhétorique de dénigrement utilisée comme posture défensive, il qualifia l’ex-colistier de Kamala Harris, Tom Walz, de « total moron » (vulgairement « vrai crétin » en français) lors de sa deuxième campagne présidentielle et affirma au sujet de son ancienne rivale démocrate :

« Kamala Harris possède un faible QI et ne peut pas rivaliser avec les dirigeants des autres pays. »

Ses prédécesseurs subirent le même sort. En 2020, il déclara dans un tweet au sujet de Joe Biden :

« Il va falloir vous y habituer, encore un autre individu à faible QI ! »

Il remit également en cause les études de Barack Obama aux universités de Columbia et de Harvard.

Rappelons que si Trump s’acharne systématiquement à rabaisser ceux qui lui résistent, c’est aussi – et surtout – pour redorer son image et se valoriser lui-même. Lors de son différend avec Powell en juin 2025, il affirma :

« Peut-être que je devrais aller à la Fed. Est-ce que je suis autorisé à me désigner moi-même ? »

En 2018, il s’était aussi autoproclamé « un génie très stable » malgré l’absence de toute preuve à ce jour. Une affirmation peu étonnante lorsque l’on sait qu’en 2015, il avait menacé de poursuivre en justice les universités où il avait étudié si elles révélaient ses notes.

Enfin, l’obsession de Trump pour le QI s’enracine vraisemblablement dans son adhésion aux thèses eugénistes du siècle dernier : ses discours sont parsemés de références aux « bons gènes » (les siens, ceux de sa famille et des Américains blancs) et de « mauvais gènes » (ceux des immigrés illégaux qu’il qualifie tantôt de « criminels », tantôt de « monstres » et tantôt de personnes qui « empoisonnent le sang » du pays).




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Perspectives : une obsession jusqu’au tri des embryons en fonction de leur futur QI

Une étude de 2023 révèle que 28 % des Américains se disent favorables à la modification génétique de leur bébé pour maximiser ses chances d’intégrer les meilleures universités par la suite. À l’inverse, 38 % envisageraient de sélectionner des embryons selon leur QI dans le cadre de leur projet parental.

Certaines start-up américaines, telles que Heliospect Genomics et Nucleus Genomics, affirment déjà être en mesure de trier les embryons en fonction de leur QI potentiel, bien qu’il s’agisse d’une spéculation pour de nombreux scientifiques. Elles proposent à une clientèle fortunée la possibilité de classer les embryons conçus par fécondation in vitro selon leur QI potentiel grâce à une méthode de dépistage génétique. Les futurs parents peuvent ensuite choisir d’implanter le « meilleur » embryon selon différents critères, dont le QI, dans l’utérus de la femme.

Cette idéologie de la reproduction des « plus intelligents » est soutenue outre-Atlantique par Elon Musk, certains mouvements comme la Pronantalist Foundation ainsi que par les géants de la Tech de la Silicon Valley.

En analysant l’obsession des Américains pour le QI nous ne pouvons écarter le risque d’un eugénisme plus moderne, plus soft mais aux conséquences tout aussi lourdes : la normalisation de l’idée qu’il existerait des êtres génétiquement « supérieurs » et les dérives eugénistes que cette conviction pourrait encore engendrer…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique – https://theconversation.com/comment-le-qi-est-devenu-lobsession-de-lamerique-279879

La crise du logement frappe plus durement les femmes, selon les études

Source: The Conversation – in French – By Raquel Fernandez, Candidate au doctorat interdisciplinaire en aménagement et chargée de cours en design d’intérieur, Université de Montréal

La crise du logement au Canada n’est pas neutre. Elle est profondément marquée par des inégalités de genre.


Les débats publics se concentrent sur la pénurie de logements, la hausse des loyers et l’accès à la propriété. Ces enjeux sont importants, mais ils ne rendent pas compte d’une réalité essentielle : toutes les personnes ne vivent pas la crise du logement de la même façon. Les femmes sont particulièrement touchées, en raison de leur précarité économique accrue et de leur surreprésentation parmi les locataires.

Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement, 55 % des ménages ayant des besoins impérieux en matière de logement et 63 % des ménages vivant dans un logement subventionné sont dirigés par des femmes.

Les familles monoparentales, majoritairement dirigées par des femmes, sont parmi les plus exposées. Les femmes âgées, immigrantes, racisées ou issues de la diversité de genre font également face à des obstacles complexes et cumulatifs à l’accès au logement. Ces disparités ne sont pas accidentelles. Elles reflètent des conditions économiques et sociales qui restreignent l’accès à un logement stable et sécuritaire et rendent invisibles les effets différenciés de la crise selon le genre.




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Depuis les années 1990, le désengagement de l’État et la marchandisation du secteur de l’habitation ont accentué la dépendance au marché, au détriment du logement social et abordable. Cette tendance a entraîné une hausse des coûts et une précarisation accrue pour certaines populations. Ainsi, la crise du logement ne se limite pas à refléter les inégalités de genre ; elle peut également les exacerber.

Je mène un doctorat en aménagement à l’Université de Montréal sur les habitations collectives pour femmes au Canada. À partir de l’analyse de plusieurs projets, j’examine comment l’organisation des logements, leurs espaces, leurs règles et les relations qu’ils permettent influencent les conditions de vie, d’autonomie et de sécurité.

Une crise du logement genrée

La crise du logement n’est pas la cause des inégalités de genre ; elle s’inscrit dans les structures sociales et économiques qui les produisent déjà. L’accès au logement dépend étroitement des revenus, de la stabilité d’emploi et des responsabilités familiales. Des dimensions elles-mêmes marquées par des inégalités. En effet, la pauvreté touche davantage les 74 % des familles monoparentales dirigées par une femme.

Elle est aussi plus fréquente chez les femmes qui cumulent plusieurs formes de discrimination. Le concept d’intersectionnalité permet de comprendre que certaines personnes vivent plusieurs formes d’inégalités en même temps. Par exemple, une femme peut faire face à des obstacles liés à la fois à son genre, à son origine, à sa situation économique ou à son statut migratoire. Ces réalités ne s’additionnent pas simplement, mais se combinent et se renforcent.

Les femmes occupent plus souvent des emplois précaires ou à temps partiel, et assument encore une part importante du travail domestique et de soins. Ces réalités ont un impact direct sur leur capacité à accéder à un logement stable. Le logement ne constitue donc pas un simple cadre neutre. C’est une dimension de l’environnement bâti où les ressources et les possibilités d’action se répartissent de manière inégale.




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Les modèles résidentiels dominants, souvent conçus autour de la famille nucléaire et de la propriété privée, répondent difficilement à des trajectoires de vie plus diversifiées ou à des besoins de soutien accrus. La crise du logement agit comme un miroir qui reflète et amplifie les inégalités existantes. L’accès à un logement stable et réellement abordable dépend non seulement d’un choix individuel, mais aussi d’une organisation sociale et spatiale susceptible de favoriser certaines populations au détriment d’autres.

Des politiques qui ont reconfiguré l’accès au logement

Les inégalités actuelles s’inscrivent dans une évolution globale des politiques de logement au Canada. À partir des années 1990, le retrait progressif de l’État fédéral et le transfert de responsabilités vers les provinces ont profondément modifié le rôle des pouvoirs publics. Cette mutation s’accompagne d’une dépendance accrue au marché et d’une baisse significative des investissements dans le logement social. Les politiques ont davantage soutenu le développement de logements dits « abordables », sans toutefois répondre aux besoins des ménages les plus vulnérables.

La financiarisation du logement, la promotion de la propriété privée et la réduction du financement public ont ainsi réduit l’offre de logements véritablement accessibles. Aujourd’hui, l’accès à un logement stable dépend de plus en plus des ressources économiques, ce qui accentue les inégalités existantes qui touchent particulièrement les femmes et les personnes marginalisées en raison du genre, pour lesquelles l’accès au logement demeure plus précaire.


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Des logements peu adaptés à la diversité des trajectoires

Au-delà des politiques, la conception et l’organisation des logements influencent de manière décisive les conditions de vie. Les modèles résidentiels dominants privilégient des unités privées, une organisation cloisonnée des espaces et une séparation marquée des responsabilités domestiques. Historiquement, ces formes d’habitat ont peu pris en compte la diversité des expériences, notamment celles des femmes. Ces modèles, conçus à partir de normes androcentrées et patriarcales qui isolent les femmes et invisibilisent le travail domestique, répondent difficilement aux trajectoires de vie plus diverses.




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Ces configurations laissent peu de place à des formes de vie plus collective ou à des besoins de soutien. Elles limitent la mise en place de réseaux d’entraide et compliquent l’adaptation à des réalités diverses. Ainsi, le logement ne se limite pas à être un espace. Sa configuration influence directement les relations sociales qu’il rend possibles et peut faciliter ou entraver autonomie et émancipation.

D’autres manières d’habiter

Depuis les années 1970, dans plusieurs villes nord-américaines, des initiatives féministes proposent des approches alternatives en matière de logement, notamment sous forme de coopératives et d’habitats collectifs. Dans les années 1980, on voit apparaître des projets d’habitations collectives pour femmes au Canada, incluant des coopératives et des initiatives d’habitats autogérés.

Ces milieux de vie cherchent à concilier autonomie individuelle et vie collective, en s’appuyant sur la mutualisation des ressources, la coopération et l’attention portée aux besoins quotidiens. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte plus large de développement du logement coopératif, tout en proposant une approche explicitement centrée sur les réalités des femmes.

Des initiatives telles que la coopérative Maison des Reb’Elles à Montréal illustrent cette approche. Conçus pour répondre aux besoins des femmes, ces projets intègrent des espaces communs et des formes d’organisation qui favorisent l’entraide au quotidien.

Ces initiatives proposent des alternatives aux modèles résidentiels dominants, offrant une autre manière de concevoir le logement, centrée sur les besoins des personnes plutôt que sur la logique du marché. Cette reconfiguration des espaces domestiques s’inscrit dans une réflexion plus large sur le design féministe, qui ne se limite pas à la conception de logements « pour les femmes », mais vise à créer des environnements inclusifs et équitables. Malgré leur potentiel, ces initiatives d’habitat restent marginales et peu soutenues.

Repenser le logement comme enjeu de genre

La crise du logement est généralement vue, dans le débat public, sous l’angle de l’offre et de l’abordabilité. Pourtant, elle révèle des inégalités de genre plus profondes. L’accès au logement, les politiques publiques et les modèles de logements traditionnels contribuent à ces inégalités. En période de crise, ces mécanismes deviennent encore plus évidents, rendant visibles des réalités souvent invisibles.

Repenser le logement suppose donc de dépasser une approche strictement économique pour en faire un véritable enjeu d’égalité. Ignorer la dimension de genre dans la crise du logement, c’est invisibiliser celles qui en subissent les effets le plus fortement.

La Conversation Canada

Raquel Fernandez a reçu des financements de l’Université de Montréal, du Centre de recherche interdisciplinaire sur la Justice Intersectionnelle de la Décolonisation et l’Équité, et du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté. Elle travail comme chargé de cours pour l’Université de Montréal.

ref. La crise du logement frappe plus durement les femmes, selon les études – https://theconversation.com/la-crise-du-logement-frappe-plus-durement-les-femmes-selon-les-etudes-277427

Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs

Source: The Conversation – in French – By Misheck Mutize, Post Doctoral Researcher, Graduate School of Business (GSB), University of Cape Town

Le Fonds monétaire international (FMI) ne devrait pas jouer le rôle d’arbitre dans les discussions visant à déterminer quelles autres institutions financières multilatérales devraient bénéficier du statut de créancier privilégié. En effet, le FMI lui-même est un bénéficiaire direct de la politique de hiérarchie des créanciers.

Le statut de créancier privilégié donne la priorité au remboursement des prêts lorsque l’emprunteur rencontre des difficultés financières. Concrètement, ces créanciers privilégiés n’ont pas de prêts non performants dans leurs livres. Cela leur permet de préserver leurs canaux de financement à faible coût. À l’inverse, les créanciers non privilégiés sont exposés à un risque élevé et supportent des coûts d’emprunt élevés.

Les événements ayant conduit Fitch Ratings à dégrader la note en janvier 2026 de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et à retirer ses notations illustrent ce conflit du FMI.

Fitch a agi sur la base d’une déclaration du FMI selon laquelle Afreximbank n’avait pas été traitée comme un créancier privilégié lors de la finalisation de la restructuration de la dette du Ghana.

L’effet de cette déclaration a été de semer le doute sur le statut de créancier privilégié d’Afreximbank, auquel elle a droit par convention et par l’intermédiaire de ses actionnaires.

L’interprétation du FMI était que l’accord entre le Ghana et Afreximbank était conforme au principe de comparabilité de traitement dans le cadre du comité des créanciers officiels. Ces créanciers sont des États, des agences publiques ou des organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale. La comparabilité de traitement est le principe selon lequel un pays débiteur doit restructurer l’ensemble de sa dette extérieure dans des conditions similaires entre ses différents créanciers. Ce principe vise à garantir l’équité et le partage équitable des pertes entre tous les créancier lorsqu’un pays fait défaut.

Le comité des créanciers officiels a été constitué conformément au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette. Ce cadre a été créé par le G20 pour permettre aux pays à faible revenu confrontés à des difficultés financières de restructurer leurs dettes, en collaboration avec leurs créanciers.

Sur la base de mes travaux sur les agences de notation et les pays africains, j’affirme que la déclaration du FMI concernant Afreximbank n’aurait pas dû être considérée comme un fait établi. De plus, aucune tentative n’a été faite pour vérifier les termes de l’accord entre le Ghana et d’Afreximbank. Fitch a admis dans son rapport de notation qu’elle ne disposait pas des détails de ces conditions de prêt.

Et sur la base du même accord entre le Ghana et Afreximbank, GCR, une filiale de Moody’s, a adopté une position différente. Elle a confirmé les notes d’Afreximbank plus ou moins similaires à l’échelle mondiale. Mieux, GCR a révisé la note de la banque de « sous surveillance évolutive » à « stable », estimant que le statut de créancier privilégié d’Afreximbank était solide.

Malgré ces divergences d’interprétation de l’accord entre Afreximbank et le Ghana, la déclaration du FMI a déclenché une réaction en chaîne. Fitch Ratings a d’abord abaissé la note de la banque, puis l’a finalement retirée.

Au-delà du jargon technique de la restructuration de la dette se cache une réalité plus profonde et plus troublante. Le FMI n’est pas un arbitre neutre dans les discussions relatives au statut de créancier privilégié. Il est lui-même un bénéficiaire direct de la hiérarchie des créanciers qu’il s’efforce de maintenir.

Accord entre le Ghana et Afreximbank

En décembre 2025, Afreximbank et le Ghana ont annoncé qu’ils étaient parvenus à un accord sur une facilité de 750 millions de dollars américains.

Les détails de l’accord n’ont pas été divulgués. Mais le Ghana et Afreximbank ont exprimé leur satisfaction.

Le statut de créancier privilégié d’Afreximbank n’est pas seulement une question de convention. Il est accordé à la banque par ses actionnaires membres.

Si le Ghana avait traité la facilité de crédit d’Afreximbank comme un prêt commercial, il l’aurait inclus les autres créanciers privés dans la restructuration. Les détenteurs d’euro-obligations, par exemple, ont accepté une réduction nominale de 37 % de la valeur de ce qu’ils avaient prêté au Ghana.

Le préjugé « petites institutions multilatérales »

L’affaire Ghana-Afreximbank illustre bien les conflits d’intérêts auxquels sont confrontées les institutions de Bretton Woods – le FMI et le Groupe de la Banque mondiale – lorsqu’elles s’engagent dans des questions de financement mondial. Ce conflit d’intérêts est au cœur des principaux défis qui minent la gouvernance financière mondiale.

Le FMI, en collaboration avec le Club de Paris (un groupe informel de créanciers officiels), traite depuis longtemps les institutions financières multilatérales africaines telles qu’Afreximbank comme des entités de second rang.

Leurs économistes associés les accusent de « compliquer les restructurations de dette en revendiquant un statut de créanciers privilégiés ». Les analystes ont également qualifié de manière péjorative les banques multilatérales africaines de « petites institutions multilatérales » (“baby multilateral” en anglais) par opposition à la taille du FMI et de la Banque mondiale.

Ils se sont fermement opposés à l’idée que les institutions multilatérales africaines devraient se voir accorder un statut égal à celui de la Banque mondiale ou du FMI, ou même qu’elles devraient être autorisées à utiliser le terme « banques multilatérales » de développement.

Or, on peut soutenir l’inverse. Les petites institutions multilatérales ont davantage besoin du statut de créancier privilégié que les institutions de Bretton Woods. En effet, ce statut constitue un avantage stratégique.

L’argument des prêts concessionnels est erroné

Le FMI justifie souvent son refus d’accorder ce statut aux banques en avançant un argument qui semble convaincant à première vue. Selon lui, ce statut devrait être réservé aux institutions qui prêtent à des conditions très concessionnelles : longues maturités et taux d’intérêt bas.

Selon cette logique, les institutions multilatérales africaines n’y auraient pas droit car elles prêtent à des taux d’intérêt légèrement plus élevés que les grandes institutions telles que la Banque mondiale et le FMI. Mais cet argument est fondamentalement erroné pour deux raisons.

Premièrement, le statut de créancier privilégié n’est pas une récompense pour la concessionnalité (des conditions de prêt plus favorables par rapport aux prêteurs commerciaux). C’est une nécessité fonctionnelle pour tout créancier multilatéral qui doit réinvestir ses fonds dans plusieurs pays. La fonction d’une banque multilatérale de développement est d’assumer le risque collectif afin que ses membres n’aient pas à le faire. Ce qui compte, ce n’est pas la taille ou les conditions de prêt, mais la crédibilité et le rôle de développement.

Deuxièmement, si le FMI souhaitait véritablement que les institutions multilatérales africaines se développent et prêtent à des taux plus concessionnels, il aurait soutenu leur accès aux ressources. Par exemple, lors de la réallocation en 2021 de droits de tirage spéciaux, le FMI a limité ces fonds inutilisés qui avaient été proposés pour être réaffectés aux institutions financières multilatérales africaines.

Les droits de tirage spéciaux ne constituent pas une monnaie et tirent leur valeur d’un panier de devises comprenant le dollar américain, l’euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling britannique.

Sur les 650 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux disponibles, seulement 15 milliards de dollars ont été autorisés à être alloués à l’ensemble des banques multilatérales de développement. La Banque africaine de développement a été la seule institution financière multilatérale africaine à en bénéficier.

L’argument était technique, mais ses effets étaient politiques. Il s’agissait d’empêcher les institutions africaines de se développer et de les maintenir en position de dépendance. Ensuite, invoquer leur petite taille comme raison pour leur refuser un statut égal. Ce n’est pas de la neutralité, mais une forme de contrôle d’accès.

Ce qui doit changer

Le FMI exige que les institutions multilatérales africaines prouvent leur solvabilité sans bénéficier du statut de créancier privilégié. Pourtant, le FMI lui-même verrait probablement sa propre notation de crédit abaissée s’il était traité comme un créancier ordinaire. Le FMI jouit du statut de créancier privilégié non pas parce qu’il est le plus grand ou le plus concessionnel, mais parce que le système a été conçu pour le protéger. Il ne peut donc pas juger de manière crédible si d’autres le méritent.

Cela doit changer de la manière suivante.

Premièrement, l’architecture financière mondiale doit aborder avec neutralité les problèmes légitimes qui touchent les pays en développement et leurs institutions. Les créanciers devraient établir des critères clairs, transparents et cohérents pour le statut de créancier privilégié. De tels critères doivent s’appliquer de manière égale à tous les prêteurs multilatéraux à travers le monde.

Deuxièmement, les agences de notation doivent cesser de considérer les déclarations du FMI comme présumées exactes. En particulier, lorsque le FMI a un intérêt direct dans le dossier.

Enfin, les gouvernements africains et leurs banques multilatérales doivent collectivement remettre en cause le discours sur les « petites institutions multilatérales ». Cela passe non pas par une quête de reconnaissance, mais en mettant en place des mécanismes alternatifs.

Si cela ne change pas, l’architecture financière mondiale restera un système à deux vitesses, avec la Banque mondiale, le FMI et leurs partenaires au sommet, et les institutions dirigées par l’Afrique en bas de l’échelle.

The Conversation

Misheck Mutize est rattaché à l’Union africaine – Mécanisme africain d’évaluation par les pairs en tant qu’expert principal en matière de notations de crédit

ref. Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs – https://theconversation.com/le-fmi-beneficie-du-statut-de-creancier-privilegie-pourquoi-il-ne-devrait-pas-arbitrer-les-autres-preteurs-281158

Pourquoi certains réussissent à l’université sans être « meilleurs élèves »

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

De nombreuses étudiantes et de nombreux étudiants arrivent à l’université en pensant que la réussite est simple : suivre le programme, réaliser les travaux demandés, obtenir de bonnes notes et progresser. Et, dans bien des cas, c’est exactement ce qu’ils font – ils répondent aux attentes, réussissent leurs cours et avancent dans leur parcours académique et professionnel. Pourtant, beaucoup découvrent en chemin qu’on attendait d’eux bien d’autres choses que de bonnes notes, et qu’il est alors difficile de rattraper ce décalage.


Au cours des vingt dernières années, comme professeur d’université, j’ai souvent vu certains des étudiants les plus capables – réfléchis, assidus et clairement engagés – se retrouver en difficulté lorsqu’ils passent aux études supérieures. Ils deviennent incertains et frustrés lorsque la reconnaissance ne correspond pas au temps et aux efforts importants qu’ils ont investis. Cela ne tient généralement pas à un manque de capacités, mais à une mauvaise compréhension de ce que la réussite universitaire exige réellement – ils n’ont pas appris les règles du jeu, parce que celles-ci ne leur ont jamais été clairement expliquées.

Un ensemble de normes tacites

La vie universitaire est structurée par un ensemble de normes tacites, rarement formulées et souvent tenues pour acquises. On attend des étudiantes et des étudiants qu’ils fassent preuve d’initiative intellectuelle et de créativité, et pas seulement qu’ils réalisent les travaux demandés.

On attend d’eux qu’ils prennent des risques – poser des questions, expérimenter, remettre en question ce qu’ils apprennent, proposer leurs propres idées. Ils doivent aussi apprendre à se positionner dans leur domaine, à interagir avec les autres et à valoriser leur travail – par exemple en présentant à des congrès, en contactant des professeurs pour participer à des projets de recherche, ou en tentant de publier leurs premières idées, même dans des espaces modestes comme des revues étudiantes ou des plates-formes de vulgarisation.

Ces compétences ne sont pas secondaires : elles sont au cœur de la réussite académique et professionnelle. Pourtant, elles sont rarement enseignées de manière explicite.




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Les critères formels et les critères informels

En tant que professeurs, et au sein des programmes universitaires, nous consacrons beaucoup d’efforts à expliquer les critères formels d’évaluation permettant de réussir les cours et les diplômes. Nous proposons aussi de plus en plus des formations de développement professionnel pour préparer les personnes étudiantes à des carrières en dehors du milieu académique.

En revanche, nous faisons beaucoup moins pour leur permettre de comprendre comment fonctionnent concrètement les institutions universitaires – comment se construisent les attentes, comment se prennent les décisions, et comment apprendre à évoluer dans cet environnement, notamment aux cycles supérieurs. Trop souvent, nous présumons qu’ils acquerront ces connaissances par simple imprégnation.

Une part du problème vient de nous, les professeurs. Ayant nous-mêmes appris à naviguer ces attentes, et ayant réussi à nous établir dans le milieu académique, nous avons tendance à considérer ces éléments comme allant de soi. Nous supposons que les étudiants les plus forts vont « comprendre », qu’ils sauront identifier ce qui compte et s’adapter en conséquence. Et lorsqu’ils n’y parviennent pas, il est tentant de conclure qu’ils n’ont simplement pas fait suffisamment d’efforts.

Le fonctionnement de l’institution universitaire

Mais cette hypothèse néglige un point essentiel : les étudiantes et les étudiants n’entrent pas à l’université avec la même compréhension de son fonctionnement.

De leur point de vue, une grande partie de la vie académique reste opaque. Au premier cycle, les professeurs apparaissent surtout comme des enseignants – certains étudiants plaisantent même en imaginant qu’ils vivent dans leur bureau. À mesure qu’ils avancent dans leur parcours, ils découvrent davantage la dimension de recherche, mais toujours de manière fragmentaire.


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Beaucoup d’éléments demeurent peu visibles : le temps consacré à la préparation des cours, le travail nécessaire pour rédiger des articles et des demandes de subvention et faire face aux refus, les tâches administratives qui structurent la vie universitaire, ainsi que les normes informelles qui orientent l’évaluation et la reconnaissance.

Pourtant, on attend des étudiants qu’ils évoluent dans un système dont les attentes essentielles ne leur ont jamais été pleinement expliquées.




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Une iniquité de départ

Ce décalage peut aussi renforcer des inégalités existantes. Certaines personnes arrivent à l’université avec une familiarité préalable avec le milieu académique – par leur environnement familial, leur parcours ou des formes de mentorat informel – et sont ainsi mieux placées pour comprendre ces règles implicites. D’autres doivent les découvrir par elles-mêmes, souvent par essais et erreurs. Dans un environnement compétitif, cette différence est déterminante. Ce que nous considérons comme « évident » a en réalité été appris, et pas de manière équivalente pour tous.

Cette situation renvoie à ce que plusieurs travaux décrivent comme un « curriculum caché » : un ensemble de normes implicites et d’attentes non formulées qui structurent les parcours universitaires et que les étudiantes et les étudiants doivent apprendre à décoder au fil de leur formation.

Les personnes étudiantes ont bien sûr un rôle à jouer. S’engager activement, poser des questions, chercher des occasions de s’impliquer et prendre des risques intellectuels font partie intégrante de leur développement. Apprendre à repérer et à comprendre des attentes implicites est en soi une compétence qui dépasse le cadre universitaire, puisque tous les environnements professionnels et sociaux reposent sur des règles non écrites.

Mais cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur leurs épaules. Si nous attendons d’eux qu’ils évoluent dans des contextes complexes et souvent implicites, nous devons aussi assumer notre part en rendant ces attentes plus explicites – dans notre manière d’enseigner et d’encadrer, et dans la structure des programmes.

Pour que le « jeu académique » soit transparent

J’ai tenté de rendre certaines de ces règles plus visibles à travers des écrits destinés à un large public, notamment sur mon blogue hebdomadaire et dans un ouvrage en libre accès consacré aux règles du « jeu académique ». L’objectif n’est pas de fournir une recette de réussite, mais d’offrir des repères et de rendre plus lisible ce qui façonne déjà les trajectoires étudiantes.

L’université n’est pas seulement un lieu d’acquisition de connaissances. C’est aussi un espace où l’on apprend à évoluer dans une culture intellectuelle et institutionnelle particulière. Si nous attendons des étudiantes et des étudiants qu’ils y réussissent, alors laisser ses règles implicites n’est pas neutre. Les rendre explicites ne simplifie pas le jeu – il permet à davantage de personnes d’y participer dans des conditions plus équitables.

La Conversation Canada

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi certains réussissent à l’université sans être « meilleurs élèves » – https://theconversation.com/pourquoi-certains-reussissent-a-luniversite-sans-etre-meilleurs-eleves-280111

Mozambique ‘sky island’ expeditions found 4 new species of chameleon – already at risk from forest loss

Source: The Conversation – Africa – By Krystal Tolley, Principal Scientist, University of Johannesburg

Male sylvan chameleon (Nadzikambia goodallae) from Mount Ribáuè, Mozambique. Krystal Tolley, CC BY

Tropical rainforests are known for their unique biodiversity, with species found nowhere else on Earth. But nearly 30% of tropical rainforest has been destroyed or has become seriously degraded since 1990. Many of these forests have not been fully explored for their biodiversity. This means that the world may be losing species before they are even discovered by modern science.

In Africa, forest loss is rapid; about 25% of the continent’s tropical forest has been lost since 1990, against a backdrop of incomplete knowledge of where the biodiversity is located.




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Greatly lagging in this respect are the “sky islands” of northern Mozambique: isolated granite mountains that rise sharply out of the savanna plains. They were left standing when softer rock around them gradually eroded, and can be as high as 3,000 metres elevation. Because they rise so steeply, the sky islands attract clouds and rainfall, feeding moisture to the tropical rainforests on their slopes within an otherwise arid terrain. Isolation has allowed unique species to evolve on each mountain, such as geckos, rodents, fishes, crabs, frogs, butterflies and bats.

Mount Inago.
Krystal Tolley, CC BY
Small patch of remaining pristine rainforest at Mount Inago.
Krystal Tolley, CC BY

From 2014 to 2018, a research team led by fellow herpetologist Werner Conradie and myself explored these sky island forests to catalogue the species of reptiles found there. We found that each sky island forest is home to a previously unknown species of chameleon within the genus Nadzikambia (forest-dwelling “sylvan chameleons”).

Unfortunately, these chameleons are already at risk of extinction due to the heavy slash-and-burn clearing of the forests, the only place they can call home.

We’ve described these new species, choosing four names to highlight pioneering women scientists whose work inspired us to strive towards new discoveries, but also to call attention to the losses of their forest habitat.

Hunting for chameleons

Over the course of several years, we explored four of Mozambique’s sky islands – Mount Namuli, Mount Inago, Mount Chiperone and Mount Ribáuè – with the aim of cataloguing all reptiles but also in the hopes of finding new species of chameleons. This was because a species of sylvan chameleon had been discovered on one of these mountains during the 1960s, but they were not known from any other mountains.




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However, chameleons can be very difficult to find, given their ability to remain camouflaged against the background coupled with their slow movements. They are more easily spotted at night while they are sleeping, as they stand out against the vegetation when illuminated by a strong beam of light. Sylvan chameleons are even more difficult to spot than others, as they usually perch high in the thick forest canopy – tens of metres up.

The search meant dealing with some tough conditions: a long, arduous trek up the hot, arid slopes to reach the forest high up the mountain. Establishing a remote base camp was essential. All food, clothes and gear had to be packed into the camp, and we didn’t know how long it would take to find any animals.




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At each of these mountains, we surveyed every night for chameleons – no trails to follow, no GPS signal to guide us, no cellphone signal to call for help.

Sometimes we were lucky and found chameleons on the first or second night. At other mountains we were not so lucky, with fruitless searches making it necessary to return another year.

Eventually these mountains revealed their secrets and we discovered four new species of sylvan chameleon, one on each of the four mountains.

Slash-and-burn clearing of rainforest at Mount Inago.
Krystal Tolley, CC BY

We don’t know how big their populations are, but we assume they are in decline. Most of their habitat has been destroyed by forest clearing to make way for agriculture, with increasingly rapid losses in the last decade. We estimate that in some cases, 80%-90% of their habitat has been destroyed.

When parts of an ecosystem are lost, the whole becomes unstable and is eventually lost.




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Choosing names for the new species

To highlight their predicament, we have described and named these chameleons and have forecast that three of these species are at high risk of extinction.

In particular, we highlight Nadzikambia goodallae from Mount Ribáuè. This species has been named in honour of the distinguished scientist Jane Goodall, whose own study species, the chimpanzee, is under similar pressures from loss of its rainforest habitat.

Female sylvan chameleon (Nadzikambia goodallae) from Mount Ribáuè.
Krystal Tolley, CC BY

We also honour the renowned discoverer of the structure of DNA, Rosalind Franklin, by naming the species from Mount Namuli as Nadzikambia franklinae. The use of DNA data from these chameleons was essential to confirm them as new species.

Nadzikambia franklinae from Mount Namuli.
Werner Conradie, CC BY

We have dubbed the species from Mount Inago as Nadzikambia evanescens, meaning “vanishing” in Latin, acknowledging the state of the forest destruction.

Male sylvan chameleon (Nadzikambia evanescens) from Mount Inago.
Krystal Tolley, CC BY

The final species, Nadzikambia nubila, is named for the cloudy aspect of Mount Chiperone. This species has a lower risk of extinction given that the local community view the forest as sacred, and say it should be protected.

Female sylvan chameleon (Nadzikambia nubila) from Mount Chiperone.
Krystal Tolley, CC BY



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This latter case is significant, as it demonstrates that wholesale destruction of these forests is not an essential trade-off for local people to thrive. If encouraged and supported, community support and buy-in can be a solution to protect biodiversity in these sensitive ecosystems.

The Conversation

Krystal Tolley receives funding from the National Research Foundation of South Africa, the National Geographic Society and the Critical Ecosystems Partnership Fund.

ref. Mozambique ‘sky island’ expeditions found 4 new species of chameleon – already at risk from forest loss – https://theconversation.com/mozambique-sky-island-expeditions-found-4-new-species-of-chameleon-already-at-risk-from-forest-loss-279908

School gardens help students learn science and connect with agriculture – but making them happen isn’t easy

Source: The Conversation – USA (2) – By Shelley Mitchell, Senior Extension Specialist in Horticulture and Landscape Architecture, Oklahoma State University

These kids are doing a lot more than just playing in the dirt. SolStock/E+ via Getty Images

I used to teach high school science in Oklahoma, and one day I brought in a stalk from a cotton plant with bolls of cotton still attached. Students asked me why I glued cotton balls to a stick.

My students and I lived in a rural town surrounded by pastures of cattle and goats and fields of wheat, soybeans and cotton. I was amazed to learn how little my students understood agriculture. After a few related incidents, I started incorporating agriculture into my science classes.

When the United States was formed, about 80% of the population lived and worked on farms. Within a century the number had fallen to 40%. Today, less than 2% of the population lives on farms.

When most Americans lived on farms, agriculture was part of daily life. Most kids did farm chores, and planting and harvest seasons dictated the schedule of the school year. Today, most Americans are several generations removed from agriculture, and agriculture is seen as a career instead of a part of daily life.

As an agricultural extension specialist focused on horticulture, I’ve found that gardens can be an excellent teaching tool. By integrating gardens into schools, students can grow up learning about agriculture and the food systems that shape their daily lives.

Many researchers have cataloged the benefits of school gardens, and they go far beyond seeing how food grows.

Gardening for education

As people increasingly left the farms in the early 1900s and became disengaged from agriculture, a gap began to emerge between the public’s perception of farming and the nuts and bolts of the practice. In 1981, the U.S. Department of Agriculture created a task force to address agriculture illiteracy. This task force resulted in the formation of the National Agriculture in the Classroom program, which provides educators with lessons and tools to improve students’ understanding of raising farm animals and crops, including gardening.

Gardening also has benefits beyond agricultural literacy. For very young children, gardening increases hand-eye coordination, which is linked to success in handwriting, math and reading. Gardening, instead of sitting in a classroom, increases students’ physical activity during the school day.

Students digging in a garden and planting, one using a trowel.
School gardening club members practice planting seedlings.
Ross Dettman/AP Images for Seeds of Change

During a typical indoor class, children sit about 84% of the time. While in the garden, children sit only about 15% of the time.

Getting outside and doing hands-on learning is more engaging than sitting in a classroom passively learning by lecture, because active learning engages more regions of the brain, resulting in better understanding and retention of concepts. Active learning also allows students to follow their own curiosity, which motivates them to learn and remember concepts.

A study showed that allowing more individual freedom in gardens led to an increase in positive attitudes toward school. Children involved in school gardening are also more active outside of school hours.

While working in a garden, students are involved with science and nature, and that involvement leads to more science literacy and positive attitudes toward science and the environment.

Gardening is, in essence, a science experiment with variables, such as water, temperature and sun exposure. Each variable has an effect on the success of the garden. Manipulating the variables and seeing the resulting consequences boosts students’ science process skills.

Gardening fosters life skills, such as teamwork, patience, self-confidence and responsibility.

School gardening also promotes an increase in vegetable consumption. If students grow something, they’re more likely to eat it.

Challenges with school gardens

However, establishing and maintaining a school garden program isn’t easy.

Many teachers feel they don’t have the time or funding to use gardening in their teaching, especially when their districts set goals based on test performance.

Many teachers also report they don’t feel confident enough in their understanding of gardening to teach it effectively.

Gardens don’t have to be flashy or expensive to help students learn, but they still cost some money that schools may not have. Space can also prove an issue, because some school administrators see even tiny gardens in 5-gallon buckets as encroaching on their schools’ playgrounds.

Aesthetics can create another hurdle. Many administrators whom I’ve spoken to think school gardens are messy, and rightfully so. Often they have weeds, they don’t look well manicured like a botanical garden, and a lot are neglected during the summer.

Gardens can be a great way for students to actively learn, but if not implemented thoughtfully, they can stress overburdened teachers.

But that messiness is how students learn. Students grow their skills when they have the freedom to experiment with different gardening techniques, see how much room different plants need to grow, and determine what variables they will have to rethink for the next growing season.

If volunteers or teachers visit after the students and clean up or fix their mistakes, the students don’t see the outcomes of their decisions, and they don’t see any reason to change the inputs or growing methods.

Through gardening, students can gain an appreciation for farmers and their food supply. When coupled with lessons about agricultural systems, students learn to make informed food purchases and better understand the economic and political challenges that farmers face.

And nothing beats a garden-grown tomato.

The Conversation

Shelley Mitchell does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. School gardens help students learn science and connect with agriculture – but making them happen isn’t easy – https://theconversation.com/school-gardens-help-students-learn-science-and-connect-with-agriculture-but-making-them-happen-isnt-easy-279919