L’esclavage moderne, un risque stratégique ignoré par les conseils d’administration

Source: The Conversation – in French – By Julien Le Maux, Professeur titulaire, département de sciences comptables, HEC Montréal

Trente ans après l’assassinat d’Iqbal Masih, enfant esclave du Pakistan devenu symbole mondial, l’esclavage n’a pas disparu. Il se cache aujourd’hui dans les chaînes d’approvisionnement des grandes entreprises, qui doivent désormais rendre des comptes.

Le 16 avril 1995, Iqbal Masih, un enfant pakistanais de 12 ans, était abattu près de son village. Réduit en esclavage dès l’âge de 4 ans dans une fabrique de tapis, il s’était enfui à 10 ans avant de devenir un symbole international de la lutte contre le travail forcé. Si la version officielle a parlé d’un différend local, de nombreuses ONG estiment qu’il a été tué pour avoir dénoncé les fabricants de tapis.

Son courage avait bouleversé le monde. En 1994, il a reçu le Prix Reebok des Droits de la personne, puis en 2000, le Prix des Enfants du Monde pour les Droits de l’Enfant, à titre posthume. Son nom est devenu un symbole de la lutte contre l’exploitation infantile. Mais trente ans plus tard, son combat reste d’actualité.

Professeur titulaire en sciences comptables à HEC Montréal et directeur académique des certifications en ESG et en gouvernance d’entreprise, je mène des recherches sur la qualité de la gouvernance dans les organisations publiques et privées, ainsi que sur l’intégration des facteurs ESG dans leurs décisions stratégiques.

L’esclavage moderne : une réalité cachée

L’esclavage moderne désigne les situations où une personne ne peut pas quitter son travail, retenue par la peur, la violence, la tromperie ou la dette. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), il inclut notamment le travail forcé, la traite des êtres humains, le travail des enfants, et certaines formes de mariage forcé. Derrière des contrats légaux ou des intermédiaires, la réalité reste la même : une vie sans liberté.

Loin d’appartenir au passé, il s’inscrit au cœur de l’économie globale. Dans le monde du travail contemporain, l’esclavage moderne prend souvent la forme d’un emploi imposé par des dettes, de la confiscation de papiers d’identité, de journées interminables dans des conditions dangereuses, ou encore d’une dépendance totale à l’égard d’un employeur.

Pour les entreprises, la définition est claire : toute activité économique qui repose, directement ou par le biais de fournisseurs, sur une privation de liberté au travail, relève de cette catégorie. C’est ce que précisent les normes de l’OIT, notamment la Convention n° 29 sur le travail forcé, et la Convention n° 182 sur les pires formes de travail des enfants, que la plupart des États ont ratifiées.

Une loi qui manque de dents

Entrée en vigueur en janvier 2024, la Loi S-211 canadienne constitue un premier pas vers la responsabilisation des entreprises. Elle oblige les grandes entreprises – et certains ministères fédéraux – à publier un rapport annuel sur les mesures prises pour prévenir le travail forcé et le travail des enfants dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Inspirée du modèle britannique (Modern Slavery Act), la loi s’appuie essentiellement sur le principe de transparence volontaire, sans imposer de mécanismes de contrôle ni de sanctions substantielles en cas de manquements.




À lire aussi :
Le comité d’audit : un fourre-tout devenu ingérable ?


En d’autres termes, la loi oblige à « dire », mais pas nécessairement à « agir ». Dans les faits, le Conseil d’administration, pourtant au cœur de la stratégie d’entreprise, n’est pas explicitement visé dans la loi, alors même que ses décisions structurent les risques pris en matière de sous-traitance, de pression sur les coûts ou de politiques d’achat.

Le Canada : un pays vulnérable par ses importations

Selon le rapport le Global slavery index 2023, le Canada se situe dans le top 10 des pays les plus engagés en matière de réponses gouvernementales, mais reste en retard lorsqu’il s’agit de sa propre chaîne d’approvisionnement.

Malgré sa législation, le Canada est fortement exposé via ses importations à des produits issus du travail forcé. Le rapport identifie les principaux produits importés par le Canada associés à un risque d’esclavage moderne : poisson (produits de la mer d’Asie du Sud-Est), vêtements (Bangladesh, Chine, Inde), électronique (semi-conducteurs, batteries), textiles, chocolat, sucre.

Autrement dit, le risque n’est pas théorique : il est déjà présent dans nos assiettes, nos garde-robes et nos téléphones.

La responsabilité des conseils d’administration

En matière de gouvernance, les conseils d’administration ont une responsabilité directe dans la sélection des fournisseurs, la politique d’achat et la gestion du risque éthique.

Selon le rapport de la fondation Walk Free, qui publie le Global Slavery Index, ces recommandations devraient être mises en application par toutes les entreprises :

  • Mettre en place un système de traçabilité complet

  • Inclure l’esclavage moderne dans les rapports de durabilité

  • Former les conseils d’administration et les gestionnaires à identifier les zones à risque

  • Rendre obligatoire l’audit des fournisseurs critiques

  • Fixer des objectifs de réduction du risque par le comité de gouvernance ou de durabilité

Selon une étude internationale, les pressions sur les coûts, les délais et la flexibilité, imposées par les donneurs d’ordre, sont des facteurs structurels qui rendent l’esclavage moderne « fonctionnel ». Tant que les conseils d’administration n’intégreront pas l’esclavage moderne comme un risque stratégique issu de leur propre modèle économique, rien ne changera.

Les auteurs de l’étude montrent également que les dispositifs tels que les « codes de conduite », « audits sociaux » ou « clauses contractuelles » ont montré leurs limites. Leur conclusion : il faut aller au-delà de la case « conformité ». Ils demandent des mécanismes de suivi plus solides, notamment par l’intégration du respect des droits humains dans les comités de gouvernance, la mise en place d’objectifs contraignants pour la haute direction et l’organisation d’un suivi indépendant, co-construit avec la société civile.

Les normes internationales oublient l’essentiel

Alors que les entreprises sont incitées à adopter des cadres normalisés pour rendre compte de leur performance en matière de durabilité, il est frappant de constater que les normes de l’International Sustainability Standards Board (ISSB) – censées définir le socle mondial de l’information sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) – font l’impasse sur les droits humains.

Les deux premières normes publiées en 2023 portent seulement sur les risques climatiques et la gouvernance liée au climat. Elles laissent totalement de côté les enjeux sociaux, pourtant au cœur de l’Agenda 2030 des Nations unies.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


En d’autres termes, la qualité de vie des travailleurs, le travail forcé, la traite ou l’esclavage moderne ne figurent tout simplement pas dans les priorités actuelles de l’ISSB. Ce silence en dit long : peut-on vraiment parler de durabilité si la dignité humaine n’en fait pas partie ?

La réalité des entreprises face à ses exigences

Certaines entreprises ont été rattrapées par la réalité qu’elles prétendaient ignorer. En 2020, l’entreprise britannique Boohoo a vu sa valeur en bourse chuter de près de 40 % après la révélation de conditions proches de l’esclavage dans des ateliers de sous-traitance à Leicester. Les salariés étaient payés 3,50 £ de l’heure, dans des locaux insalubres, sans contrat formel.

Même au Canada, certaines entreprises de transformation alimentaire ou de logistique ont vu leurs chaînes d’approvisionnement entachées par des pratiques de sous-traitants douteux. Ces cas montrent que l’absence de vigilance active au niveau du conseil d’administration entraîne des risques réputationnels, juridiques et financiers majeurs.

L’esclavage moderne n’est pas un accident, mais le résultat de choix économiques. Trente ans après Iqbal Masih, il est temps de briser ces chaînes invisibles.

La Conversation Canada

Julien Le Maux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’esclavage moderne, un risque stratégique ignoré par les conseils d’administration – https://theconversation.com/lesclavage-moderne-un-risque-strategique-ignore-par-les-conseils-dadministration-262087

Should African countries lower the voting age to 16? Views from Ethiopia, Ghana, Kenya and Nigeria

Source: The Conversation – Africa (2) – By Amanuel Tesfaye, Doctoral Researcher, University of Helsinki

The UK is moving to lower its voting age from 18 to 16. The new legislation takes effect ahead of the country’s next general election in 2029, and is aimed at boosting its democracy. The move has ignited global debate: should 16-year-olds be trusted with the ballot?

For African countries, where young people make up the majority of the population but often feel shut out of politics, the question is especially pressing. We spoke to political researchers from Ethiopia, Ghana, Kenya and Nigeria for their views.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Should African countries lower the voting age to 16? Views from Ethiopia, Ghana, Kenya and Nigeria – https://theconversation.com/should-african-countries-lower-the-voting-age-to-16-views-from-ethiopia-ghana-kenya-and-nigeria-263396

Nigeria’s use of soldiers for civilian tasks comes with serious costs – how to prevent this

Source: The Conversation – Africa (2) – By Sallek Yaks Musa, Lecturer, University of Northampton

Nigerians have experienced what it means for their government to be controlled by the military.

From independence in 1960 until 1999, the country was under democratic rule for only about seven years. Since then, the military has taken a back seat in the affairs of the state. But in 2020, then president Muhammadu Buhari deployed the military to enforce restrictions imposed to manage the COVID pandemic.

This was not unusual. The armed forces have long been used in Nigeria for roles normally assigned to the police, from quelling protests to responding to floods.

In more than 30 states, troops were already involved in counter insurgency, anti-banditry, peacekeeping, and other security missions. COVID related orders extended this presence, making soldiers highly visible on patrols and roadblocks.

The military’s tasks included enforcing curfews, dispersing gatherings and closing markets – functions usually handled by the police. Two presidential regulations under the Quarantine Act expanded the powers of the security agencies.

Alongside enforcement, the military provided medical and logistical support. Military hospitals were used for treatment. The military assigned more than 220 personnel to the overstretched health sector. The Air Force moved medical supplies across the country, and military researchers joined regional vaccine collaborations.

Nigeria’s armed forces number about 223,000, with more than two thirds of this number in the army. Without a robust reserve force, Nigeria’s regular troops remain the main option for emergencies.

I am a security researcher, focusing on the evolving nature of civil-military relations and their implications for peace and security in Nigeria. In my contribution to the book Military Operations in Response to Domestic Emergencies and Global Pandemics, I wrote about treating a public health emergency as a security threat.

I described how the Nigerian military demonstrated adaptability and reach during the pandemic by providing logistics and health support. But reliance on soldiers for civilian enforcement revealed serious costs: human rights abuses, corruption, weak oversight and the diversion of resources from security operations.

In future emergencies, Nigeria needs a more balanced civil-military framework where soldiers act as partners in service rather than feared enforcers. Relying on soldiers for civilian tasks often has immense consequences.

The accountability gap

Nigeria has laws authorising military deployment in aid of civil authorities under presidential order with parliamentary oversight. Section 217(2) of Nigeria’s constitution and section 8(3) of the Armed Forces Act permit internal deployment to restore order and maintain public safety. Section 218 subjects presidential authority to legislative checks and control.

In practice, however, checks are weak. This was evident during the COVID deployment. Other issues evident from that time include:

Command and scope

Buhari’s March 2020 address announcing lockdowns referred vaguely to security agencies, without formal authorisation for the military. Yet the Defence Headquarters declared its readiness to act.

The ambiguity raised questions about authorisation of military deployments and constitutional compliance. With no clear rules of engagement, soldiers had wide discretion. Often, this translated into space for abuse and excessive use of force. Disproportionate punishment of curfew violators became the norm.

Checks and balances

Courts hold the authority to review military action. But during the lockdown judicial deference to the executive and weak legislative scrutiny meant abuses of civilians went unchecked.

Civilian leaders tolerated overreach for political expediency, giving the military more space in civilian matters than is acceptable in a democracy.

The opportunity costs

The deployment of troops placed heavy strain on already stretched forces. Personnel and resources were diverted from counter insurgency and anti banditry campaigns.

Armed groups, especially Boko Haram, shifted from targeting civilians to attacking the military, achieving initial successes despite countermeasures. They also intensified recruitment among people impoverished by lockdown job losses and spread misinformation to weaken public health messaging. More than 100 lives were lost and over 50 attacks by bandits were recorded in the north-west states of Sokoto, Zamfara, Katsina and Kaduna between April and July 2020.

The closure of military schools and training centres and restrictions on gatherings had an impact on timely completion of training and readiness for missions.

Lockdowns also coincided with a rise in armed robbery.

Corruption

Soldiers at checkpoints extorted money from truck drivers and travellers, often ignoring official permits.

COVID measures undermined

The military approach undermined public health goals. Fear of troops discouraged cooperation with contact tracers, while corruption and unlawful violence deepened public distrust and resistance to preventive measures.

In some areas, civilians refused to cooperate with health officials, obstructed patrols or withheld information about rule-breakers.

Abuses

The military’s reputation in domestic operations was already mixed, with critics citing unprofessionalism and human rights abuses in previous deployments. As the National Human Rights Commission report on COVID-19 enforcement observed, heavy handed enforcement of pandemic restrictions reinforced these perceptions.

Abuses were widespread: curfew violators were beaten; health workers were harassed.

In the first two weeks of enforcement, personnel killed 18 civilians, more than the virus had at that stage. Few of these cases were prosecuted and military trials lacked transparency.

Lessons learnt

The COVID-19 deployment illustrated persistent gaps in Nigeria’s civil-military relations. For future public health or disaster responses, Nigeria’s government could draw five main lessons:

Clear authorisation: Internal military roles should be grounded in explicit presidential orders, endorsed and bounded by parliamentary legislation, with the scope and duration defined.

Rules of engagement: Domestic missions need clear guidelines that stress minimal force, rights protection, and coordination with civil agencies.

Stronger police capacity: Building police capability in equipment, training and community relations would reduce reliance on soldiers for enforcement. The military should focus on logistics and medical support.

Effective oversight: Legislative committees and independent rights bodies must monitor deployments, investigate abuses promptly and refer all over-reach for immediate action.

Rebuild public trust: Training on civilian engagement, human rights and inter-agency coordination would improve professionalism of personnel and restore the public legitimacy of the institution.

The Conversation

Sallek Yaks Musa does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Nigeria’s use of soldiers for civilian tasks comes with serious costs – how to prevent this – https://theconversation.com/nigerias-use-of-soldiers-for-civilian-tasks-comes-with-serious-costs-how-to-prevent-this-263984

La selección: Freud, adolescentes y sueños

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Eva Catalán, Editora de Educación, The Conversation

Estatua de Freud hecha por David Černý en Praga. Gagarin Iurii/Shutterstock

Hace unos días tuve un sueño curioso. Pero no lo voy a contar aquí. Sé que no hay nada más aburrido que leer o escuchar el sueño de otra persona. De hecho, se podría considerar que “He tenido un sueño rarísimo” es una de las frases que más pavor produce en quien la recibe, casi comparable a leer en un whatsapp “Espera, que te mando un audio”.

Aun así, es difícil resistir la tentación de encontrarle sentido a lo que soñamos. Desde que tenemos constancia escrita de las vicisitudes del ser humano, los sueños han sido una preocupación recurrente. Eran uno de los instrumentos de los dioses de la mitología griega, por ejemplo, para inspirar o confundir a los pobres mortales.




Leer más:
¿Por qué soñamos que caemos al vacío o perdemos los dientes? El misterio de los sueños recurrentes


A principios del siglo XX Sigmund Freud quiso convertirlos en ciencia. En su artículo El libro que cambió cómo nos conocemos, Fernando Díez explica lo que supuso la publicación de La interpretación de los sueños:

“Freud escribió: ‘El sueño es la realización (disfrazada) de un deseo reprimido’. Esta idea, simple en apariencia, sacudió los cimientos de la psicología y la filosofía occidentales”, nos explica Díez. Y es que, aunque efectivamente hoy sabemos que los sueños no son necesariamente representaciones de deseos reprimidos, entender que hay toda una dimensión inconsciente de nuestra mente, formada de recuerdos, emociones y sentimientos que no tenemos racionalmente categorizados, es algo que hoy damos por hecho gracias en parte a Freud.




Leer más:
¿Por qué soñamos?


Uno de los secretos de La interpretación de los sueños es que tiene, pese a ser un libro con intención científica, una gran riqueza literaria. Freud entendía el poder de las historias. Sus famosos complejos de Edipo y Electra aprovechan la fuerza de las narraciones y los personajes clásicos para explicar comportamientos que aún hoy forman parte de la psicología moderna, como nos explica Joan Tahull de la Universidad de Lleida en su artículo Edipo y Electra en los adolescentes de hoy.




Leer más:
Motivar a un adolescente: las claves que nos da la neurociencia


Algunas madres o padres se habrán encontrado ante esta situación: mi hija o hijo, que tan dulcemente escuchaba mis historias y me miraba con admiración, es hoy una persona adolescente a la que parece que todo lo que hago o digo molesta. Bienvenidos al proceso de separación-individuación. Tahull explica que los complejos freudianos de Edipo o Electra hoy “se reinterpretan como una fase natural del desarrollo emocional, no necesariamente ligado a la sexualidad o al deseo, sino a la necesidad de construir una identidad autónoma”. El adolescente deja de ver a sus padres como figuras omnipotentes y comienza a cuestionarlos, compararse con ellos, rivalizar e incluso idealizar.




Leer más:
¿No escuchan los adolescentes, o no nos sabemos comunicar?


Aunque las familias de hoy son muy distintas de las de los pacientes de Freud, y los modelos de crianza podríamos decir que drásticamente diferentes, lo que no cambia, explica Tahull, es “que todo adolescente necesita diferenciarse emocionalmente de sus padres” para construir su identidad. Así, este proceso no es un trastorno, sino un ritual social y psicológico, un conflicto necesario para madurar.

Como vemos, la psicología moderna ha reubicado las metáforas freudianas, que mantienen su fuerza. Y para celebrarlo, y recordar al pionero psiquiatra en el mes en que se cumplen 86 años de su muerte, aquí va esta selección de artículos sobre su legado y sobre lo que hoy sabemos de psicología adolescente y de sueños.

The Conversation

ref. La selección: Freud, adolescentes y sueños – https://theconversation.com/la-seleccion-freud-adolescentes-y-suenos-264539

De l’urgence de démocratiser l’entreprise

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Méda, Directrice de l’IRISSO – UMR CNRS 7170, Université Paris Dauphine – PSL

Tout au long du XIXe siècle, l’idée que les travailleurs devraient être associés à la production et à la propriété des instruments de travail a été portée, en vain, par de nombreux réformateurs sociaux. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que la démocratisation de l’entreprise trouve de nouveau hérauts et devienne une utopie concrète.


Même si, jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle, les grandes entreprises intégrées comme les aciéries Schneider ou les compagnies minières sont rares et que la plus grande partie de la production a lieu au sein de chaînes de sous-traitance où les donneurs d’ordre sont les négociants, l’entreprise est considérée comme la propriété de celui qui apporte les capitaux et les matériaux.

Ouvriers et ouvrières, tout comme travailleurs et travailleuses à domicile, sont dans des rapports marchands avec ceux qui leur donnent le travail.

Face au développement de la misère et du paupérisme durant le premier tiers du XIXe siècle, décrit par les Sismondi, Buret, ou Villermé, des voix s’élèvent pour demander une loi sur le travail des enfants. Mais durant le débat à l’Assemblée, en 1840, le député Gay-Lussac affirme que l’établissement est « un sanctuaire qui doit être aussi sacré que la maison paternelle et qui ne peut être violé que dans des circonstances extraordinaires ». La loi de 1841 provoquera malgré tout une première (petite) brèche dans cet édifice.

Participation des ouvriers

Tout au long du XIXe siècle, des auteurs vont lutter contre cette idée et réclamer la participation des ouvriers à la propriété, notamment en prônant l’idée d’association. Pour Pierre-Joseph Proudhon et Louis Blanc, celle-ci s’entend à la fois comme association à la production (et aux bénéfices qui sont retirés de celle-ci) et association à la propriété des instruments de travail. Pour les deux auteurs, le travail et la production sont en effet par essence collectifs et les institutions doivent donc être réformées en ce sens. « Rien ne se ferait sans la participation de tous : ce serait une miniature du gouvernement démocratique, pour lequel la France lutte depuis cinquante ans », écrit Proudhon en 1843.




À lire aussi :
Deux conceptions de l’entreprise « responsable » : Friedman contre Freeman


Pourtant, après que les journées de juin 1848 ont vu les manifestations ouvrières écrasées dans le sang, rien ne change. En 1893, Jaurès décrit ainsi la situation : « Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois […] mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage […] Oui ! au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier. Son travail n’est plus qu’une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré »

Subordination des salariés

Si la subordination des salariés est reconnue au début du XXe siècle et s’ils obtiennent des droits et une amélioration de leurs conditions de travail, qui vont être rassemblés dans le Code du travail, l’idée que les apporteurs de capitaux sont les propriétaires de l’entreprise n’est pas remise en cause. Dans les années 1970, alors que l’économiste Milton Friedman soutient que la seule responsabilité de l’entreprise est de faire du profit, la théorie de l’agence se diffuse : la mission des dirigeants de l’entreprise est de faire fructifier la valeur de l’entreprise pour les actionnaires. En France, plusieurs rapports tentent de remettre en cause la conception hiérarchique de l’entreprise mais le rapport Bloch-Lainé de 1963 et le rapport Sudreau de 1975 font l’objet de vives oppositions de la part du patronat et ne sont donc suivis d’aucun effet.

À la suite du rapport Notat-Senard de 2018, intitulé L’entreprise, objet d’intérêt collectif, qui visait à reconnaître que l’entreprise n’est pas seulement au service de ses actionnaires mais qu’elle doit être attentive aux enjeux sociaux et environnementaux de son activité, l’article 1833 du code, disposant que « toute société doit avoir un objet licite et être constituée dans l’intérêt commun des associés » a été amendé ainsi : « la société doit être gérée dans son intérêt propre, en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Mais peu de choses ont été changées quant à l’organisation de sa gouvernance.

Et pourtant, le juriste Jean-Philippe Robé l’a rappelé à de nombreuses reprises : les actionnaires ne sont pas propriétaires des entreprises ; ils sont propriétaires des actions émises par les sociétés commerciales utilisées pour structurer juridiquement les entreprises. L’entreprise est une organisation qui n’a pas d’existence en droit alors que la société est une personne morale autorisée à fonctionner dans le système juridique en étant propriétaire, en passant des contrats, en étant capable d’ester en justice. Les dirigeants ne sont pas les mandataires des actionnaires ; ils sont des mandataires sociaux – des mandataires de la société elle-même. Enfin, il n’y a aucune obligation juridique de maximiser les profits qui soit prévue par le droit des sociétés. « Pour que la grande entreprise soit possible, il y a eu invention progressive de dispositifs juridiques aux termes desquels les actionnaires sont des contributeurs en capital (sur le marché primaire des actions) ou des preneurs de risques sur le marché secondaire) mais ne sont ni propriétaires des actifs utilisés dans la production des biens ou services produits ou fournis par l’entreprise, ni cocontractants aux contrats avec les divers participants à l’entreprise ».

Valeur pour l’actionnaire et dérégulation

C’est aux États-Unis, dans le haut lieu de la dérégulation et de la théorie de la valeur pour l’actionnaire, que le politiste Robert Dahl va justifier de manière philosophique, en 1985, dans A Preface to economic democracy, la nécessité de démocratiser l’entreprise et l’économie. Dahl commence son ouvrage en rappelant qu’alors que la démocratie est la règle dans l’État – au moins dans les nations les plus avancées – l’autoritarisme prévaut dans l’économie.

La plupart des salariés, sont sous l’autorité de managers qu’ils n’ont pas élus et de règles sur la conception desquelles ils n’ont pas été consultés et n’ont rien eu à dire. Ils sont subordonnés, un rôle qui est en contradiction avec leur statut de citoyen. Dahl pense nécessaire de rétablir la symétrie entre politique et économie en démocratisant le travail.

« Si la démocratie est justifiée pour gouverner l’État alors elle est également justifiée pour gouverner les entreprises. »

Il existe un parallèle absolu entre le citoyen et le salarié. Le salarié est soumis, comme le citoyen, à des règles contraignantes, auxquelles il est obligé d’obéir. Il doit donc participer à la confection de ces règles, avoir une voix.

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), 2023.

Un citoyen au travail

Dans les années 2000, ces idées vont être reprises par la sociologue Isabelle Ferreras : les travailleurs, argumente-t-elle, veulent être traités comme des citoyens en toutes circonstances, notamment au travail. Si la nature du travail est politique, c’est parce que l’individu vit le travail « au travers de la grammaire du juste en référence au collectif » : ses attentes sont des attentes de justice.

Avec onze autres collègues, nous avons développé ces idées dans le Manifeste Travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer. Nous proposons, dans la droite ligne des travaux d’Isabelle Ferreras un profond changement de gouvernement pour l’entreprise. Celle-ci étant composée de deux parties constituantes, il importe que les apporteurs de travail, tout comme les apporteurs de capital, puissent choisir leurs représentants et que ceux-ci, à égalité, prennent les décisions et choisissent le dirigeant, en ayant un droit de veto sur les décisions de l’autre chambre.

Ce bicaméralisme se tient à mi-chemin entre la co-détermination en vigueur dans plusieurs pays européens (comme l’Allemagne ou les pays nordiques) et le coopérativisme où les associés sont en même temps les propriétaires de leur société. La co-détermination, si elle n’est pas la panacée, est corrélée avec un plus grand bien-être des salariés. L’exploitation de l’enquête européenne sur les conditions de travail montre en effet que c’est dans les pays où sont le plus répandues les organisations apprenantes que les salariés disposent le plus d’autonomie et sont le plus consultés, et aussi qu’il y a plus de bien-être au travail et moins d’absentéisme.

Dans notre Manifeste Travail, nous suggérons que la démocratisation des organisations ira de pair avec une plus grande attention portée à l’environnement. C’est également la conclusion du rapport rendu par le Club des juristes en novembre 2024, intitulé « L’entreprise engagée face aux défis du XXIe siècle », qui propose de changer de modèle. Aujourd’hui, écrit Isabelle Kocher,

« la rareté à protéger a changé de nature ; il ne s’agit plus du capital économique, surabondant même s’il n’est pas toujours déployé de la bonne manière, mais du capital humain, social et naturel […] C’est tout un édifice qu’il faut revoir : bâtir un système aussi puissant et cohérent que l’ancien, mais adapté à nos enjeux actuels ».


Cet article fait partie d’un dossier à venir publié par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Dominique Méda est présidente de l’Institut Veblen

ref. De l’urgence de démocratiser l’entreprise – https://theconversation.com/de-lurgence-de-democratiser-lentreprise-264626

Zones économiques spéciales en Afrique : laboratoires de l’industrialisation ou enclaves sans lendemain ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Gourdon, Economiste, Agence Française de Développement (AFD)

Vue de la zone économique spéciale de Glo-Djigbé au Bénin, spécialisée dans la transformation agro-industrielle.

https://gdiz-benin.com/

Une récente étude de l’Agence française du développement explore plus de 230 zones économiques spéciales dans 43 pays africains, révélant leur potentiel pour stimuler la sophistication des exportations, la pénétration des marchés et le bien-être local, en particulier à proximité des zones industrielles. Cependant, leur impact sur les chaînes de valeur régionales et la création d’emplois (en particulier pour les femmes) reste inégal. L’étude souligne que l’efficacité de ces zones spéciales dépend en grande partie de leurs modèles de gouvernance, de la force des incitations offertes et de leur adéquation avec les objectifs d’intégration régionale et de durabilité.


Les zones économiques spéciales (ZES) sont devenues un pilier de l’agenda d’industrialisation de l’Afrique. Sur la carte économique du continent, les ZES se multiplient comme des éclats lumineux. On en compte aujourd’hui plus de 230, réparties dans 43 pays. Leur promesse est simple mais ambitieuse : attirer les investissements, stimuler les exportations, créer des emplois et accélérer l’industrialisation.

Leur recette repose sur un cocktail bien rodé : incitations fiscales généreuses, procédures administratives allégées et infrastructures clés en main. Inspirées des succès asiatiques depuis les années 1970, elles connaissent une accélération fulgurante depuis les années 1990, souvent soutenues par des capitaux étrangers. Mais derrière cette expansion impressionnante se cache une interrogation essentielle : ces zones changent-elles vraiment la donne pour les économies africaines ou ne sont-elles que des vitrines tournées vers l’extérieur, séduisantes mais isolées ?

Ce qui fonctionne : diversification géographique et sophistication des exportations

Les résultats économiques montrent que, dans de nombreux pays, les ZES ont ouvert de nouvelles portes à l’export. Elles ont permis aux entreprises installées sur le continent de diversifier leurs débouchés, de produire des biens plus sophistiqués et de pénétrer des marchés jusque-là inaccessibles (Banque mondiale 2017). C’est le modèle exportatif dans toute sa logique : plutôt que de se limiter à quelques produits bruts destinés à un nombre restreint de clients, il s’agit d’élargir le marché d’exportation et de monter en gamme.

Dans plusieurs cas, cette stratégie a renforcé la résilience des économies face aux chocs extérieurs en améliorant la qualité des exportations et en multipliant les destinations. Les données confirment que les ZES sont particulièrement efficaces pour accroître la sophistication technologique des produits africains et élargir la carte des marchés conquis. Autrement dit, elles permettent de vendre mieux et plus loin.

Ce qui fonctionne moins : intégration régionale et transformation structurelle

Pourtant, si l’on observe les effets plus en détail, le tableau devient moins uniforme. Les ZES africaines peinent encore à véritablement diversifier les produits exportés (CNUCED 2023). Bien souvent, elles se contentent d’expédier vers de nouvelles destinations les mêmes types biens qu’auparavant, sans créer de nouvelles filières.

L’intégration dans les chaînes de valeur régionales reste également limitée. Nombre d’entre elles orientent leurs flux vers l’Asie, l’Europe ou l’Amérique, avec peu de connexions vers les pays voisins. Le risque est alors de voir apparaître des îlots industriels isolés, prospères sur le papier mais sans réel effet d’entraînement sur le tissu économique local.

Un impact social réel, mais inégal selon les contextes

Au-delà des chiffres du commerce extérieur, l’impact social des ZES mérite attention. Les données de terrain, bien que rares, livrent des enseignements précieux. Les ménages vivant à moins de dix kilomètres d’une zone économique spéciale voient en moyenne leur patrimoine croître de manière significative.

Les bénéfices sont concrets : logements de meilleure qualité, accès élargi aux services publics, consommation accrue de biens durables, niveaux d’éducation plus élevés et recul de l’emploi agricole. Ces effets positifs touchent à la fois les habitants de longue date et les migrants venus chercher des opportunités à proximité, ce qui montre que les ZES ne creusent pas les inégalités locales et favorisent l’urbanisation.

Cependant, l’enthousiasme s’atténue lorsqu’il s’agit de l’emploi féminin. Contrairement à d’autres régions du monde en développement, où les zones industrielles ont été un vecteur important d’intégration des femmes sur le marché du travail, le continent africain affiche des résultats plus timides. La structure sectorielle, dominée par l’agro-industrie et les industries extractives, offre moins de débouchés aux travailleuses.

À cela s’ajoutent les contraintes liées aux rôles traditionnels et la répartition des tâches au sein des ménages, qui freinent l’emploi féminin malgré la création d’opportunités dans l’entourage immédiat (Ecofin 2023).

Ce qui fait la différence : gouvernance et modèle économique

Pourquoi certaines ZES réussissent-elles quand d’autres stagnent ? Les recherches montrent que la gouvernance et le modèle économique font toute la différence. Les zones proposant des incitations substantielles et bien ciblées, en particulier lorsqu’elles sont spécialisées ou diversifiées, obtiennent les meilleurs résultats à l’export.

Les modèles de partenariat public-privé ou de gestion privée surpassent nettement les zones gérées exclusivement par l’État, qui affichent souvent des performances inférieures. À l’inverse, les projets de revitalisation des exportations peinent à élargir la gamme de produits ou à conquérir de nouvelles destinations, et les zones offrant peu d’avantages n’ont pratiquement aucun effet mesurable.

Quelle feuille de route pour les prochaines générations de ZES ?

Si les ZES veulent évoluer du statut d’enclaves industrielles à celui de véritables moteurs de transformation, elles doivent s’inscrire dans une stratégie économique globale. Cela signifie tisser des liens solides avec l’économie nationale et les chaînes de valeur régionales, en particulier dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.

Cela implique aussi de se conformer aux normes internationales en matière d’environnement, de responsabilité sociale et de gouvernance, pour garantir leur durabilité et leur acceptabilité. Le soutien aux petites et moyennes entreprises locales, l’accès au financement, la formation professionnelle et le développement d’infrastructures physiques et numériques de qualité font partie des conditions essentielles pour attirer des investisseurs à forte valeur ajoutée.

Certains pays montrent déjà la voie. Au Maroc, au Kenya, au Rwanda ou en Égypte, des zones de nouvelle génération intègrent des objectifs d’industrialisation verte, soutiennent l’innovation et favorisent l’inclusion sociale. Elles illustrent comment il est possible de conjuguer croissance économique et respect des engagements environnementaux et sociaux.

En définitive, les ZES africaines ne constituent pas une baguette magique capable, à elles seules, de transformer les économies du continent. Mais elles peuvent devenir un accélérateur puissant lorsqu’elles sont bien conçues, bien gérées et intégrées dans un projet industriel cohérent. Leur avenir dépendra de la capacité des gouvernements et du secteur privé à bâtir des zones ouvertes sur leur environnement, capables de créer de la valeur localement et de contribuer à la réduction des inégalités. La vraie question n’est pas tant de savoir s’il faut ou non des ZES, mais comment en faire un levier inclusif et durable, plutôt qu’un simple outil fiscal ou un pôle isolé.


Nous remercions les co-auteurs de l’étude : Sid Boubekeur, Peter Kuria Githinji, Cecília Hornok, Alina Muluykova et Zakaria Ouari.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Zones économiques spéciales en Afrique : laboratoires de l’industrialisation ou enclaves sans lendemain ? – https://theconversation.com/zones-economiques-speciales-en-afrique-laboratoires-de-lindustrialisation-ou-enclaves-sans-lendemain-263866

« Bloquons tout », « grève générale » : quel rôle politique les grèves ont-elles joué en France depuis la fin du XIXe siècle ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stéphane Sirot, Professeur d’histoire politique et sociale du XXème siècle, CY Cergy Paris Université

Alors que le mouvement « Bloquons tout » appelle à paralyser le pays le 10 septembre, Jean-Luc Mélenchon appelle à la « grève générale ». Ce concept a joué un rôle majeur dans la rhétorique révolutionnaire du début du XXe siècle aux années 1970. Quel rôle ont joué les grèves dans l’histoire syndicale et politique française ? Quel sens leur donner aujourd’hui ?


Si le recours à la grève n’est pas d’un usage spectaculairement plus marqué en France qu’ailleurs en Europe occidentale, la place qui lui a été attribuée dans l’histoire du mouvement ouvrier français n’en est pas moins singulière. Tout au moins dans la double acception que lui a donné un temps le champ syndical : pratique privilégiée pour améliorer le quotidien, elle est en outre au cœur de l’utopie syndicaliste révolutionnaire. Donc, du dépassement du capitalisme.

Au fil du temps, la centralité de la grève dans les rapports sociaux s’est solidement installée, mais sa fonction utopique a vacillé. À la charnière des XXe-XXIe siècles, à l’instar des formes d’expression de la lutte des classes dont elle est l’une des quintessences, la pratique conflictuelle a même été nettement dévalorisée.

La grève ou le dérèglement de l’ordre dominant par les travailleurs eux-mêmes

Outre sa dimension d’outil de défense des conditions d’existence et d’offensive pour des droits nouveaux, la grève est est une forme primitive d’agglomération du monde ouvrier, dont la montée en puissance précède puis accompagne le développement du syndicalisme.

Lorsque le droit de se regrouper dans des syndicats est accordé en 1884, les conflits du travail, dépénalisés en 1864, ont déjà bien entamé leur processus d’installation au cœur des relations industrielles. Autrement dit, l’action précède l’organisation. Souvent même, tout au long du XIXe siècle, elle la fonde : des syndicats naissent à la faveur d’une confrontation sociale, certains disparaissent rapidement une fois la grève terminée, d’autres perdurent.

Puis lorsque naît la CGT à Limoges en 1895, elle ne tarde pas à se doter d’un corpus de valeurs assis sur l’« autonomie ouvrière » et l’« action directe ». Par ses propres luttes, indépendamment des structures partisanes et des institutions, la classe ouvrière est censée préparer la « double besogne » définie par le fait syndical, soit tout à la fois le combat revendicatif prosaïque du moment et la perspective utopique d’un renversement du capitalisme. Une telle approche octroie à la grève un rôle central et tend à la parer de toutes les vertus.

Elle est envisagée comme une école de la solidarité, par l’entraide matérielle qu’elle induit souvent ou par son processus d’extension interprofessionnelle. Elle est en outre une école de la lutte de la lutte des classes, un « épisode de guerre sociale », comme a pu l’écrire l’un des dirigeants de la CGT d’avant 1914.

C’est la raison pour laquelle, quoi qu’il advienne :

« ses résultats ne peuvent être que favorables à la classe ouvrière au point de vue moral, il y a accroissement de la combativité prolétarienne… ». Et si elle est victorieuse, elle est une forme de reprise collective sur le capitalisme, car elle produit « une diminution des privilèges de la classe exploiteuse… »

Enfin, pensent les syndicalistes révolutionnaires, la grève dans sa version généralisée offre aux ouvriers l’arme qui leur permettra d’atteindre le Graal : la disparition définitive du capitalisme. C’est ce que soutient le seul ouvrage qui, dans le champ militant, décrit par le menu ce processus d’appropriation des moyens de production par les travailleurs eux-mêmes, sous l’égide de leurs syndicats qui entreprennent ensuite d’organiser les lendemains qui chantent.

Cette grève générale à forte intensité politique n’est jamais advenue et n’a jamais donné lieu à un changement radical de société. Mais une telle utopie n’était pas forcément à but prémonitoire. Sa fonction était aussi, et peut-être surtout, de prémunir le mouvement ouvrier contre les sirènes de la cogestion et de l’accompagnement du système en place, projet formé pour lui, dès les dernières décennies du XIXe siècle, par les élites républicaines. Accessoirement, le maintien d’un cap révolutionnaire apparaît propice à nourrir une « grande peur » de l’ordre dominant qui, pour se rassurer, se sent ainsi acculé à faire des concessions.

La grève, de l’éden de la lutte des classes au purgatoire du « dialogue social »

Alors que la Première Guerre mondiale donne le coup de grâce au syndicalisme révolutionnaire, deux grandes approches de la grève prédominent au cours des années de scission de la CGT (1922-1935). Pour la confédération de Léon Jouhaux, la suspension de la production est pour l’essentiel et sans s’en priver, un ultime recours ne devant être actionné que si la négociation est infructueuse. Pour la CGTU, proche du PCF, elle peut être une arme allant au-delà de la seule satisfaction des revendications économiques.

Selon les syndicalistes communistes :

« dans son développement, la grève devient inévitablement une lutte politique mettant aux prises les ouvriers et la trinité : patronale, gouvernementale et réformiste, démontrant la nécessité d’une lutte impitoyable débordant le cadre corporatif ».

Pour autant, dans le discours et l’imaginaire du syndicalisme, la grève n’est plus de la même manière qu’auparavant une pratique susceptible d’œuvrer au principe d’« autonomie ouvrière » ou de provoquer l’accouchement d’une nouvelle société. Elle a perdu sa dimension utopique.

Son usage n’en demeure pas moins alors une arme majeure. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le syndicalisme et le monde ouvrier ne sont pas encore pleinement intégrés aux sociétés occidentales ; le processus est certes en route, mais non encore abouti. Bien que se banalisant peu à peu, la négociation collective a du mal à trouver sa place. Les organisations de travailleurs doivent donc s’appuyer sur une culture de lutte, seule ou presque à même de permettre une amélioration du quotidien et de perturber momentanément le système d’exploitation capitaliste.

Par la suite, et jusque dans les années 1960-1970, la grève demeure très présente dans les pratiques syndicales, pour des motifs qui diffèrent là encore sensiblement de ceux des périodes précédentes. Dans le cadre du « compromis fordiste » (l’échange gains de productivité contre pouvoir d’achat) et de l’institutionnalisation du syndicalisme, elle devient avant tout un moyen de gérer les dérèglements du système, de favoriser un partage un peu moins inéquitable des richesses, dans une logique de régulation conflictuelle des rapports sociaux. L’acte de cessation du travail se ritualise, comme l’illustre la pratique exponentielle des journées d’action.

De surcroît, dans le cadre des États sociaux bâtis au cours des Trente glorieuses, la France et le monde occidental connaissent une phase de réformes de progrès qui, en apparence, ne résultent pas systématiquement et à tout moment d’un rapport de force déclaré. Il est permis de penser qu’à terme, cette situation porte en elle une partie des racines de l’essoufflement de la légitimité de la pratique gréviste. Dès lors qu’une amélioration des conditions d’existence paraît devenir possible sous l’action du champ politique ou par des compromis décidés avec les syndicats dans le cadre d’un « dialogue social » appelé à prospérer, une évolution susceptible d’ériger la grève au rang de nuisance ou d’accident à éviter est prête à s’enclencher.

C’est alors que les organisations de salariés et leurs pratiques sont confrontées, entre autres, aux effets de la conjoncture (ralentissement de la croissance, désindustrialisation, précarisation du travail, individualisation des salaires, contre-réformes sociales disloquant les États sociaux, etc.), à la montée en puissance du libéralisme, dont l’un des desseins est de paralyser l’action syndicale, ou encore aux changements de société post-68 (montée de l’individualisme, déclin des grandes utopies politiques, des idéologies, etc.).

Il faut ajouter à cette liste des causes endogènes, celles fabriquées par le syndicalisme lui-même, parmi lesquelles sa distanciation vis-à-vis du champ politique et de son rôle en matière, son impuissance à fabriquer de l’espoir et de l’utopie, ainsi que les contradictions soulevées par son essence de contre-pouvoir institutionnel, tiraillé entre une obligation d’opposition et une profonde inclusion dans la société.

Délégitimation de l’action gréviste

Dans ce contexte, le mouvement syndical du tournant des XXᵉ-XXIᵉ siècles semble s’être significativement replié sur une stratégie de survie. Celle-ci paraît consister à sauver sa légitimité, si nécessaire en s’éloignant de la mise en action du salariat et, au final, en délaissant la manière de penser la rupture avec l’ordre capitaliste.

Depuis trente ou quarante ans, les unes après les autres et à des degrés divers, les grandes confédérations se sont en outre engagées dans une voie nourrissant un doute, voire une forme de délégitimation rhétorique de l’action gréviste.

On peut citer la fameuse phrase du dirigeant de la CFDT, Edmond Maire, comme archétype de la démarche de dévalorisation du rapport de force :

« […] La vieille mythologie selon laquelle l’action syndicale, c’est seulement la grève, cette mythologie a vécu. Le syndicalisme doit l’abandonner. »

Pourtant, le syndicalisme de « dialogue social » sans rapport de force n’a jamais davantage porté ses fruits que celui de confrontation, loin s’en faut. Dans notre pays, les grandes phases historiques de conquêtes sociales majeures résultent de mobilisations syndicales et populaires. Le Front populaire, la Libération, mai-juin 1968 en sont d’éclatantes démonstrations. A contrario, depuis les années 1980, caractérisées par le développement des processus de négociation collective décentralisés et voulus à froid, la restriction du domaine des droits sociaux progresse continûment. Sauf, exceptionnellement, comme en novembre-décembre 1995, lorsqu’un mouvement social déterminé, en l’espèce bloquant et reconductible, parvient à se déployer tout en suscitant des débats de société à même d’établir la jonction entre le contenu des revendications professionnelles et les choix de société qu’elles permettent de mettre au jour.

Au long de son histoire, c’est à la fois par le projet politique utopique dont il était l’initiateur ou le vecteur et par la pratique gréviste dont il faisait un paradigme majeur de son action que le syndicalisme a rassemblé et s’est érigé en force sociale crainte d’un ordre dominant qui, aujourd’hui comme hier, ne concède quasiment jamais rien sans se sentir menacé.


Cet article est extrait de L’autre voie pour l’humanité. Cent intellectuels s’engagent pour un post-capitalisme, ouvrage sous la direction d’André Prone, Paris, Delga, 2018.

The Conversation

Stéphane Sirot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Bloquons tout », « grève générale » : quel rôle politique les grèves ont-elles joué en France depuis la fin du XIXe siècle ? – https://theconversation.com/bloquons-tout-greve-generale-quel-role-politique-les-greves-ont-elles-joue-en-france-depuis-la-fin-du-xixe-siecle-264232

Joseph Kabila jugé pour trahison en RDC : sur quoi repose le dossier contre l’ancien président ?

Source: The Conversation – in French – By Jonathan Beloff, Postdoctoral Research Associate, King’s College London

Le tribunal militaire congolais a accusé l’ancien président Joseph Kabila de trahison, de corruption, de crimes de guerre et de soutien au groupe rebelle du Mouvement du 23 mars (M23). Au cours du procès qui a débuté en juillet 2025, des arguments ont été avancés en faveur de la peine de mort contre Kabila, qui a été au pouvoir de 2001 à 2019. Le procès se déroule en l’absence de Kabila, car la menace d’une arrestation l’a conduit à l’exil. Pourtant, Kabila avait combattu la première rébellion du M23 en 2012-2013. Il avait aussi affronté son prédécesseur, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), actif contre le gouvernement congolais entre 2006 et 2009. Jonathan R. Beloff, spécialiste de la politique congolaise depuis plus de dix ans, analyse ici les enjeux de ce procès.


Quel est le parcours politique de Joseph Kabila ?

Joseph Kabila devient président de la République démocratique du Congo (RDC) le 26 janvier 2001 après l’assassinat de son père, Laurent-Désiré. Il était alors âgé de 29 ans.

Auparavant, pendant la première guerre du Congo (1996-1997), il a servi dans l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, qui visait à renverser le dictateur zaïrois Joseph Mobutu. Ce conflit, qualifié par l’historien Gérard Prunier de « guerre mondiale africaine », impliquait plusieurs pays voisins comme l’Angola, le Burundi, l’Ouganda et le Rwanda.

Un nombre important de soldats et de commandants de l’alliance étaient rwandais. Une grande partie de la guerre a été menée par le général rwandais James Kabarebe qui est devenu une figure paternelle de facto pour Kabila. Il lui a enseigné la stratégie militaire, la tactique et la politique.

La rupture des relations entre le Rwanda et la RDC en 1998 a conduit à la sanglante deuxième guerre du Congo (1998-2003). Elle a opposé l’Ouganda, le Rwanda et, dans une moindre mesure, le Burundi, qui ont combattu la RDC et ses alliés, tels que l’Angola et le Zimbabwe. La guerre a été principalement menée par des rebelles issus de ces pays qui avaient des intérêts divergents. Au cours de cette période, Kabila est devenu chef d’état-major adjoint de l’armée congolaise.

Devenu président, il a réussi à pousser le Rwanda et l’Ouganda à négocier. Des accords de paix ont été signés en 2002.

Dans l’ensemble, son mandat présidentiel a été entaché par la persécution de ses rivaux politiques et par la corruption. De nombreuses forces rebelles sont restées actives dans l’est instable du pays.

De plus, malgré la limitation imposée par la Constitution de la RDC, Kabila a prolongé son mandat présidentiel — restant en fonction au-delà de ses deux mandats de cinq ans — grâce à une décision de la Cour constitutionnelle justifiée par le principe de continuité de l’État, dans l’attente de la tenue des élections prévues. Il n’a finalement quitté le pouvoir qu’en 2019. Un accord politique lui a permis de transmettre le pouvoir à Félix Tshisekedi.

Qu’est-il advenu de Kabila depuis lors ?

Les relations entre Joseph Kabila et son successeur Félix Tshisekedi se sont vite détériorées.

Depuis qu’il a quitté le pouvoir, l’ancien président fait l’objet d’accusations de corruption de plus en plus nombreuses. De plus, en 2021, de nombreux partisans de Kabila au sein du gouvernement et de l’armée ont été écartés.

Les relations entre les deux hommes se sont encore dégradées en 2023 lorsque Kabila a critiqué la manière dont Tshisekedi gérait la campagne violente du M23 dans l’est de la RDC. Kabila a également critiqué le recours par Tshisekedi à des milices incontrôlées, les Wazalendo, qui n’ont pas réussi à combattre le M23.

Kabila s’est exilé, apparemment en Afrique du Sud et dans d’autres pays africains, cette année-là. Il est revenu à Goma, le centre régional de l’est de la RDC, en mai 2025, où il a rencontré les dirigeants du M23.

Le gouvernement congolais a utilisé ce déplacement pour lancer des poursuites contre lui. Le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), qui représentait ses intérêts au Parlement, a été suspendu. Peu après, le Sénat a levé son immunité, ouvrant la voie à un procès.

Pourquoi l’affaire contre Kabila est-elle jugée par un tribunal militaire ?

Joseph Kabila n’occupe plus aucune fonction officielle depuis janvier 2019 (il a occupé pour la dernière fois les fonctions de président et de général de division), ni dans l’armée ni en politique. Mais son passé de militaire justifie, selon la justice, le recours à un tribunal militaire.

De plus, l’affaire est jugée par un tribunal militaire car Kabila est accusé d’avoir commis un acte de trahison en rencontrant une force militaire ennemie, le M23. Après cette rencontre, ses biens ont été saisis par l’État.

Bien que ce ne soit pas l’accusation la plus grave, Kabila est également accusé de corruption massive pendant ses 18 années de présidence. En outre, il est tenu pour responsable de décisions militaires passées qui ont conduit à des crimes de guerre, des meurtres et des viols pendant et après la deuxième guerre du Congo (1998-2003) .

Quelles sont les implications pour le processus de paix en RDC ?

En juin 2025, le Rwanda et la RDC ont signé un accord de paix à l’issue de négociations menées par le Qatar et les États-Unis.

En apparence, ce traité peut stabiliser la région et ouvrir la voie au développement. Cependant, pour Tshisekedi, il s’agit d’un terrain miné de risques politiques.

Depuis le retour du M23 en 2021, le président a toujours accusé Kigali ainsi que les communautés banyarwanda et banyamulenge de l’est du Congo, d’être liées aux rebelles.

Depuis la résurgence du M23 en novembre 2021, Tshisekedi a accusé le Rwanda, ainsi que les Banyarwanda et les Banyamulenge – des populations d’origine rwandaise résidant historiquement dans l’est de la RDC – d’être responsables du retour de ce groupe rebelle.

Le nouvel accord de paix complique considérablement les relations de Tshisekedi avec ses principaux alliés politiques et ministres. S’il donne l’impression de céder aux pressions du Rwanda, il risque de perdre le soutien de ses alliés et de compromettre sa réélection.

Ainsi, de mon point de vue, et au regard de mes recherches sur l’instabilité congolaise, Tshisekedi avait besoin de trouver une diversion politique derrière laquelle ses partisans puissent se rallier. Le retour de Kabila à Goma et ses liens avec le M23 lui en ont fourni cette occasion. Le procès permet au président de montrer sa détermination à lutter contre les rebelles du M23, alors même que l’armée congolaise peine à freiner leurs avancées. Ce procès est aussi une manière pour Tshisekedi d’affirmer son autorité face à l’opposition.

Cependant, Tshisekedi doit rester prudent face aux conséquences possibles de cette affaire. Les derniers fidèles de Kabila pourraient se montrer plus déterminés à lui résister. La plupart ont été écartés, mais certains sont encore présents.

The Conversation

Jonathan Beloff does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Joseph Kabila jugé pour trahison en RDC : sur quoi repose le dossier contre l’ancien président ? – https://theconversation.com/joseph-kabila-juge-pour-trahison-en-rdc-sur-quoi-repose-le-dossier-contre-lancien-president-264809

Guinée : l’étau politique se resserre avant le référendum sur la nouvelle Constitution

Source: The Conversation – in French – By Vincent Foucher, Chargé de recherche CNRS au laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM), Sciences Po Bordeaux

La suspension de trois partis majeurs, le 22 août 2025, marque une nouvelle étape dans la fermeture du jeu politique en Guinée. Le référendum constitutionnel prévu le 21 septembre prochain pourrait ouvrir la voie à la candidature du chef de la junte, le général Mamadi Doumbouya. Le chercheur Vincent Foucher, auteur de plusieurs articles sur la politique guinéenne, explique, face à ce verrouillage, la contestation risque de ne trouver d’issue qu’au sein même de l’armée. Il répond aux questions de The Conversation Africa.


Que révèle la suspension de trois principaux partis d’opposition sur l’état du pluralisme en Guinée ?

Il s’agit là d’une étape de plus dans la fermeture du champ politique entamée dès le coup d’État de septembre 2021 qui a vu la junte du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) renverser le président Alpha Condé. Le CNRD a prolongé depuis la période de « transition », et semble préparer l’élection du chef de la junte, le (récent) général d’armée Mamadi Doumbouya.

Ceci se produit alors même que la junte s’était engagée à rendre le pouvoir aux civils, et à le faire rapidement.

Depuis 2021, le CNRD a joué la montre, retardant les évolutions institutionnelles promises juste après le coup d’Etat, et notamment la rédaction d’une nouvelle Constitution et la réforme du dispositif électoral.

Le temps ainsi gagné a permis une fermeture de plus en plus stricte du champ politique, plus étroite encore que celle opérée par le régime du président Condé (2010-2021) que la junte avait renversé. Ce n’est d’ailleurs pas une surprise. La junte est composée d’un petit groupe de militaires issus du régime Condé, qui n’ont fait qu’intensifier les méthodes de leur ancien chef.

La junte avait ainsi commencé par utiliser la justice pour neutraliser certaines figures influentes du parti de Condé. Elle s’inquiétait sans doute que ces personnages disposent encore de ressources matérielles et de réseaux leur permettant de préparer un contre-coup.

Avec les partis d’opposition et avec le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), une coalition de la société civile qui avait mené la lutte contre le tournant autoritaire de Condé, la junte avait d’abord eu une attitude ouverte. Elle avait même obtenu un temps leur soutien, utile face à une communauté internationale prudente. Mais la rupture était survenue assez rapidement, quand il était apparu que la junte comptait gouverner avec ses hommes à elle, en ne faisant que peu de place aux partis politiques ou au FNDC.




Read more:
Guinée : un « assainissement » très politique de la scène partisane


Quand le FNDC et les partis (y compris le Rassemblement du peuple de Guinée, le parti d’Alpha Condé, maintenant dans l’opposition) ont commencé à mobiliser contre le CNRD, les militaires se sont employés à les neutraliser. Ils ont combiné répression des manifestations et poursuites judiciaires contre les principaux leaders d’opposition, qui ont préféré s’exiler.

Deux animateurs du FNDC ont disparu depuis leur arrestation non officielle en juillet 2024, et beaucoup d’observateurs les pensent morts en détention, peut-être sous la torture.

Mais l’arsenal employé est varié et inclut des outils moins brutaux. Ainsi, en 2024, le CNRD avait suscité une « mission d’évaluation des partis politiques » visant à « assainir l’échiquier politique », au terme de laquelle des dizaines de petits partis politiques avaient été dissous. C’était une autre manière, au nom de la loi et de la bonne organisation de l’espace politique, de décourager les velléités d’opposition.

C’est au nom de cette même logique que trois partis d’opposition (deux des trois sont des partis majeurs, à savoir le RPG et l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) ont été suspendus pour trois mois, juste avant le référendum. Relevons cette combinaison savante entre brutalité spectaculaire occasionnelle et manipulation de la rhétorique et des formes de la « réforme ».

Quels risques politiques ou sécuritaires voyez-vous autour du référendum annoncé ?

À dire vrai, le niveau de verrouillage semble tel qu’on a du mal à imaginer que le CNRD puisse ne pas parvenir à ses fins pour le moment. Il s’agit pour lui de faire approuver, par un référendum prévu le 21 septembre prochain, la nouvelle constitution, qui autorisera le général Doumbouya à se porter candidat à la prochaine élection présidentielle (encore non fixée).

Rappelons qu’Alpha Condé avait fait la même chose, en faisant passer par référendum une nouvelle Constitution (il souhaitait alors s’autoriser un troisième mandat), et qu’il avait réussi à organiser une élection qu’il avait remportée. Aujourd’hui, Doumbouya est dans une situation plus favorable, il exerce une pression plus forte que Condé dans la sphère publique et la plupart des principaux opposants sont en exil. Il est donc bien placé pour s’imposer, au moins à court terme.

Il bénéficie en effet d’un véritable alignement des planètes : l’État guinéen dispose de ressources plus importantes grâce à la mise en œuvre récente d’un immense projet minier, et les pouvoirs militaires ont retrouvé une certaine légitimité en Afrique. Les régulations politiques internationales et sous-régionales sont affaiblies, tandis que la France, qui ne veut pas se fâcher avec un régime ouest-africain de plus, se fait particulièrement discrète.




Read more:
Coup d’État en Guinée: Comment faire marche-arrière


Quelles issues de sortie de crise restent possibles dans ce contexte tendu ?

En Guinée, depuis l’indépendance jusqu’à maintenant, les alternances n’ont été possibles que par la mort naturelle du président ou par la violence – les deux premiers présidents, Sékou Touré (1958-1984) puis Lansana Conté (1984-2008), sont restés au pouvoir un quart de siècle chacun, jusqu’à leur mort (de maladie). Le capitaine Moussa Dadis Camara, qui avait succédé à Conté fin 2008, n’a quitté le pouvoir que parce qu’il a été gravement blessé par un de ses subordonnés fin 2009. Et Alpha Condé, on l’a vu, a été renversé par un coup d’Etat en 2021.

Le pouvoir ne semble donc pas se transmettre volontairement et pacifiquement en Guinée… Il y a des raisons à cela : une fois qu’un chef d’Etat est en place, il bénéficie d’un Etat assez résilient, arc-bouté sur ses ressources minières, et qui joue de la carotte et du bâton sans hésiter. Face à lui, une population appauvrie, dépendante, et aussi divisée par des clivages ethnorégionaux utilisés par certains acteurs politiques.

Il est très difficile de mobiliser largement contre le régime en place – le FNDC avait su le faire avec brio contre Condé, mais sans vraiment l’emporter : c’est bien le coup d’Etat de Doumbouya qui avait finalement fait tomber Condé.

À regarder l’histoire de la Guinée et malgré le courage des Forces vives de Guinée, une nouvelle itération du FNDC qui tente de mobiliser contre la junte, il est à craindre que le changement, s’il se produit, ne puisse venir que du sein même du régime, et plus précisément des forces armées elles-mêmes.

Certains incidents, ces dernières années, témoignent de l’inquiétude de Doumbouya sur ce point. Mais il a pris des dispositions pour se protéger, purgeant certains chefs militaires soupçonnés de manque de loyauté et renforçant considérablement les capacités de son corps d’origine, les forces spéciales, ainsi que de la gendarmerie, tout en prenant soin des conditions de vie de l’ensemble des militaires. Là encore, la carotte et le bâton.




Read more:
Guinée, un positionnement singulier au sein de la Francophonie


Les pays de la région et les organisations sous-régionales peuvent-ils jouer un rôle ?

À partir de la prise de pouvoir de Moussa Dadis Camara en 2008, et notamment à la suite du massacre d’opposants perpétré par ses hommes le 28 septembre 2009, il y avait eu une grosse implication internationale en Guinée : la Communauté économique des États ouest-africains (Cedeao) bien sûr, mais aussi les Nations-unies, l’Union européenne, la Francophonie, les Etats-unis, la France, tous s’étaient impliqués pour faciliter le retour à un régime civil…

Le problème est que cet effort international a abouti à la mise en place du régime peu convaincant d’Alpha Condé. La crédibilité et le levier des acteurs internationaux sont donc faibles en Guinée aujourd’hui, même si l’opposition et les Forces vives de Guinée n’ont guère d’autre choix que de leur faire appel, encore maintenant.

De plus, au-delà des logiques purement guinéennes, avec les différents coups d’Etat qui ont secoué l’Afrique subsaharienne ces dernières années et la rhétorique souverainiste proliférante qui les a accompagnés, l’Occident et les organisations internationales gouvernementales et non-gouvernementales ont vu leur influence s’affaiblir.

Par ailleurs, pour ce qui concerne les autres chefs d’Etat de la région ouest-africaine, certains n’ont pas été mécontents de voir tomber Alpha Condé, un partenaire compliqué. Et puis, beaucoup de régimes ouest-africains ont une légitimité démocratique également discutable (certains s’apprêtent d’ailleurs eux-mêmes à des manipulations constitutionnelles diverses). Donc ils sont mal placés pour faire la leçon.

Quant au Nigeria, la super-puissance de la région, et qui a par le passé joué un rôle important à travers l’Afrique de l’Ouest, il semble tourné vers ses graves problèmes internes.




Read more:
Guinée : un coup d’État prévisible


The Conversation

Vincent Foucher does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Guinée : l’étau politique se resserre avant le référendum sur la nouvelle Constitution – https://theconversation.com/guinee-letau-politique-se-resserre-avant-le-referendum-sur-la-nouvelle-constitution-264627

How international aid cuts are eroding refugee protections in the Global South

Source: The Conversation – Canada – By Tanya Basok, Professor, Sociology, University of Windsor

Cuts to humanitarian aid by the United States government under Donald Trump are triggering a global dismantling of humanitarian infrastructure, which is severely undermining asylum systems.

These cuts are occurring alongside the current rise of a “post-humanitarian” approach to the U.S. border characterized by militarization, deterrence and deportation that is quickly replacing protection and care for those in need.

Many asylum-seekers have seen their lives plunged into turmoil by Trump’s policies, in particular the cancellation of all appointments for presenting asylum claims at ports of entry, the removal of temporary protection status for nationals of many countries (including Honduras, Nicaragua and Venezuela) and the deportations of asylum-seekers, regardless of their country of origin. Asylum-seeked have been deported to countries that include Costa Rica, Panama, El Salvador, Eswatini, Libya and South Sudan.




Read more:
Supreme Court rules Trump can rapidly deport immigrants to Libya, South Sudan and other countries they aren’t from


At the same time, the U.S. administration has also weakened the capacity of many countries in the Global South to provide protection to asylum-seekers by suspending funds for foreign aid first announced in January 2025 and reaffirmed in August 2025.

The vital role of the UNHCR

Cutting funds to the United Nations refugee agency, known as the UNHCR, has harmed many asylum-seekers.

The UNHCR says that by June 2025, it had to reduce its global staffing costs by 30 per cent via downsizing or closing offices and eliminating 3,500 permanent staff posts and hundreds of temporary staff positions.

The agency warned that the budget cuts weaken the health of 12.8 million displaced people, including 6.3 million children. These people depend on the UNHCR for access to various aid involving primary health and mental health care, nutrition programs, prenatal care, gender-based violence programs, sexual and reproductive health care for women and girls and HIV and TB testing and treatment in countries such as Bangladesh, The Democratic Republic of Congo, Burundi, Mozambique, Ethiopia, Egypt and Jordan.

Other international organizations, such as UNICEF, the International Organization for Migration and the Red Cross, have also lost international funds and had to withdraw their support to asylum-seekers.

International co-operation is one of the core principles of the 1951 UN Refugee Convention. By providing funding, channelled mainly through UNHCR to countries of the Global South, northern states ensure that the responsibility for refugee protection does not fall disproportionately on poorer states.

Our research

Over the years, we have conducted research on UNHCR aid and humanitarian support provided by other international organizations at refugee camps in countries that include Namibia and Uganda. We’ve also examined aid in Turkish cities.

We have documented the vital role the UNHCR has played in supporting refugees in Costa Rica, Cyprus and Mexico, and third-country resettlement from Turkey to northern countries.

But we’ve also shown that some of the UNHCR’s initiatives in collaboration with northern states can keep refugees in the Global South for long periods of time, which, in turn, can violate their human rights.

Nonetheless, we recognize that without UNHCR support, many refugees would be deprived of crucial forms of protection and resources needed to successfully migrate.

The UNHCR has been dealt a severe blow by recent developments. By early May 2024 in Costa Rica, for instance, the UNHCR budget had been cut by 41 per cent, reducing the capacity of the state refugee agency by 77 per cent.

Such a reduction resulted in considerable delays in documenting asylum-seekers and granting them access to health care, the labour market and education.

The impact on community organizations

The budget cuts have not only weakened state systems and international agencies, but have also severely undermined the ability of civil society organizations to provide aid to asylum seekers and migrants, as we have learned through our research.

In Costa Rica in January 2025, for example, Casa Esperanza — a front-line shelter for migrants in transit at the northern border — was forced to close after losing international funding, leaving hundreds without a safe place to stay and receive assistance.

In Mexico, the non-profit feminist organization Fondo Semillas has warned of a serious financing crisis, with migrant-serving organizations hit especially hard.

Some organizations have lost more than half of their capacity when key donors withdrew, jeopardizing food distribution, shelter and legal aid for migrants. A director of a migrant shelter we interviewed in Mexico City told us that two-thirds of roughly 50 migrant organizations were expected to close after the cuts.

These losses not only dismantle critical services but also weaken the capacity of these organizations to advocate for the rights of asylum-seekers and migrants.

Today, Global South countries are pressured to shoulder an ever-growing share of asylum hosting, but without adequate financial support. The loss of donor support for international organizations, such as the UNHCR, has in turn crippled many other community groups and non-governmental aid organizations that assist asylum-seekers.

Building communities

One immediate way forward is to locate new sources of funding for these and other aid organizations. Another solution is to foster stronger commitments toward building communities among concerned citizens, migrants, workers, volunteers, activists, artists, and others representing diverse ethnic, national, socioeconomic, religious and gender-based groups.

As we have witnessed elsewhere, building these communities often requires voluntary labour and, where possible, donations from local residents. The communities support the everyday lives of asylum-seekers and other displaced people seeking protection by enhancing their friendship circles, networks, education, language and training skills, and can ultimately help improve their precarious status.




Read more:
The Learning Refuge: How women-led community efforts help refugees resettle in Cyprus


These communities may initially form locally but have regional, national or transnational reach.

Furthermore, in an increasingly polarizing world, expanded forms of solidarity among activists and others who support migrants are needed to fight against the rising xenophobia and racism that are shaping the current crisis.

Fostering solidarity through community building can help mitigate social and political divisions among migrants struggling with precarity, isolation and exploitation. It can also strengthen inclusive dialogue, assist in bolstering democratic values and build a more socially just future.

Canada’s role

In light of the U.S. retreat from humanitarian leadership, countries like Canada must assume a more prominent role in sustaining global protection systems.

Canada’s recent multi-year funding to UNHCR and its commitment to refugee resettlement signal a willingness to lead.

But further steps are needed: Canada could expand its support to grassroots organizations in the Global South, simplify access to funding for smaller aid organizations and use its G7 presidency to rally international partners around a renewed commitment to refugee protection.

The Conversation

Tanya Basok receives funding from Social Science and Humanities Research Council of Canada

Guillermo Candiz receives funding from Social Sciences and Humanities Research Council.

Suzan Ilcan receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

ref. How international aid cuts are eroding refugee protections in the Global South – https://theconversation.com/how-international-aid-cuts-are-eroding-refugee-protections-in-the-global-south-264560