Comment Marc Bloch a révolutionné le métier d’historien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Valérie Theis, Professeure d’histoire du Moyen Âge, École normale supérieure (ENS) – PSL

L’historien et résistant français Marc Bloch en 1944. Spécialiste d’histoire médiévale, cofondateur de la revue _Annales d’histoire économique et sociale_, l’universitaire fut aussi cadre dirigeant des Mouvements unis de la Résistance (MUR). Marc Bloch a été exécuté par la Gestapo, le 16 juin 1944. Wikimédia

Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, entre au Panthéon ce 23 juin. Quel fut son apport scientifique ? On peut citer son ambition de faire dialoguer histoire et sciences sociales (économie, sociologie, anthropologie), son approche comparatiste de l’étude des sociétés et son refus de s’enfermer dans une histoire nationale, la mobilisation de matériaux très divers (outre les textes, les images, les objets, les paysages…) ou encore la volonté de s’adresser au grand public comme aux savants.


L’historien Marc Bloch (1886-1944), qui fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026 en compagnie de son épouse, Simonne Vidal (1894-1944), reste inégalement connu dans le très grand public. Lorsqu’il l’est, c’est d’abord la figure du héros de la Résistance qui domine plutôt que celle de l’universitaire. Du côté des historiens, la figure de Marc Bloch est en revanche très familière, aussi bien pour ses travaux sur le Moyen Âge que pour avoir été, en 1929, avec Lucien Febvre, le fondateur des Annales. D’abord appelée Annales d’histoire économique et sociale, cette revue, quoique centrée sur l’histoire, ambitionnait de promouvoir le dialogue avec toutes les sciences sociales tout en étant accessible au grand public, le premier de ces objectifs ayant été cependant plus durablement atteint que le second.

Marc Bloch semble être l’archétype de l’universitaire respectable. C’est ainsi qu’il apparut à Georges Altman, alors un des principaux rédacteurs du journal Franc-Tireur, à l’automne 1942, au moment de son entrée dans la clandestinité, à Lyon :

« Un monsieur de 50 ans, décoré, le visage fin sous les cheveux gris argent, le regard aigu derrière ses lunettes, sa serviette d’une main, une canne dans l’autre. »

Mais on se trompe souvent en jugeant les gens sur leur apparence. À cette date, il avait déjà révolutionné bien plus que l’histoire du Moyen Âge. Il n’aimait en effet pas se penser comme un médiéviste et il avait raison car, plus de quatre-vingts ans après sa mort, il continue à inspirer des historiens spécialistes de toutes les périodes.

De quelle révolution son œuvre était-elle porteuse, et pourquoi continue-t-elle à avoir de tels effets sur ses lectrices et ses lecteurs d’aujourd’hui ?

Partir des questions plutôt que des faits

La méthode de Marc Bloch se caractérise par un certain nombre d’éléments originaux, qui devaient beaucoup à son excellente connaissance des sciences sociales de son temps. Grand lecteur des productions de ses collègues européens, comme en donne un aperçu du travail en cours visant à reconstituer sa bibliothèque, il refusait de s’enfermer dans une historiographie nationale. Il n’hésitait pas à recourir à la longue durée, pour étudier par exemple les transformations des campagnes françaises, et au comparatisme entre les sociétés en faveur duquel il avait présenté un premier manifeste, à Oslo, en 1928.

Donnant toujours la première place à l’analyse des pratiques sociales, il rêvait d’étendre le questionnaire de l’histoire à toutes les échelles et à toutes les dimensions de l’expérience humaine. Comme il le rappelait dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,

l’histoire « n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourner de préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ».

Mais, pour ce faire, la science historique doit toujours partir d’une question et s’efforcer d’y répondre en mobilisant tous les types de matériaux disponibles (textes, images, objets, paysages, témoignages pour les périodes les plus contemporaines, etc.) et en les passant au crible d’une analyse critique.

Marc Bloch n’a cependant jamais renié les enseignements de ses maîtres, qu’il s’agisse de ceux qui avaient été ses professeurs à l’École normale supérieure ou d’autres, comme Ferdinand Lot à qui il dédia le dernier de ses livres publiés de son vivant, la Société féodale (en deux volumes, 1939-1940), qui appartenaient à la mouvance des historiens dits positivistes ou de l’école méthodique, dont les partis pris étaient présentés dans la célèbre Introduction aux études historiques, de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos.

Là où ces historiens s’arrêtaient, estimant avoir accompli leur tâche une fois qu’ils avaient extrait de leur matériau ce que l’on appellerait aujourd’hui des données fiables, Marc Bloch considérait que le travail de l’historien pouvait tout juste commencer, en posant au matériau ainsi rassemblé de nouvelles questions susceptibles de nous permettre d’approfondir notre compréhension des modes de fonctionnement et de pensée des sociétés du passé.

Rendre leur complexité aux sociétés médiévales

Il appliqua d’abord cette méthode à l’étude du servage qu’il envisagea non plus comme une question juridique mais comme une « un chapitre jusqu’ici trop négligé de l’histoire financière des Capétiens ».

Pour comprendre ce qu’avait pu être le servage, et, tout particulièrement ce qui le distinguait de l’esclavage antique, il partit du XIIIᵉ siècle, lorsque les sources devenaient plus abondantes à l’occasion d’affranchissements collectifs de serfs du domaine royal. Il montra en outre que ces affranchissements avaient été, pour la monarchie, le moyen de garder le contrôle sur des communautés rurales en voie d’enrichissement. Ils transformaient une dépendance juridique désormais mal acceptée en une dépendance économique, les serfs ayant accepté d’acheter leur liberté. La monarchie avait ainsi du même coup trouvé un moyen de remplir des caisses toujours plus vides à mesure que son champ d’action se développait.

Cette manière de renouveler à la fois l’histoire politique et l’histoire sociale, en abordant une question au prisme non pas du droit mais des pratiques sociales, suscita des incompréhensions de longue durée, comme en témoigne un célèbre article de Léo Verriest paru dans la Revue du Nord en 1939. Ce dernier considérait en effet qu’il ne faisait aucun doute que les serfs appartenaient à « une classe juridique nettement distincte de toutes les autres » quand Bloch soulignait, pour sa part, le caractère tardif de la formalisation juridique et insistait sur le fait que, pendant longtemps, une personne était serve non en vertu de textes normatifs, mais parce qu’elle était considérée comme telle par les autres.

C’est finalement en allant encore plus loin, c’est-à-dire en publiant, en 1924, les Rois thaumaturges, un livre consacré à la croyance, largement partagée du Moyen Âge, en la capacité des rois de France et d’Angleterre à guérir les écrouelles par imposition des mains, qu’il fit lui aussi un miracle en impressionnant même ceux que sa méthode laissait dubitatifs, qu’ils soient décontenancés par la difficulté à classer le livre dans un champ disciplinaire bien identifié, qu’ils en contestent certains concepts, comme celui de représentation collective, ou qu’ils en soulignent les erreurs, inévitables dans un livre brassant autant de sources et de périodes. Mais il fallut encore bien des années pour que l’ouvrage soit tenu, a posteriori, comme une œuvre d’avant-garde pour toute l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique, avant de devenir un classique.

Ainsi, la dimension révolutionnaire de Marc Bloch tint à sa capacité à maîtriser l’érudition médiévale tout en la confrontant à la sociologie, à l’économie ou à l’anthropologie. Mais même s’il fut considéré comme un des historiens les plus prometteurs de sa génération, ce choix avait un prix. Il fut parfois jugé trop classique par les modernes de son temps, y compris parfois par son complice des Annales Lucien Febvre, et trop moderne par les plus classiques de ses collègues. Il n’en reste pas moins que la plupart de ses collègues furent marqués par la manière dont il ouvrit, plus largement que jamais, le champ des problèmes que les historiens pouvaient s’autoriser à explorer, jusqu’aux « façons de sentir et de penser » des hommes et femmes du Moyen Âge.

Refusant de s’enfermer dans l’érudition dont se contentaient nombre de ses collègues médiévistes, Bloch parvint à éclairer de manière inédite les logiques de fonctionnement des sociétés médiévales et à en mettre en lumière les profondes transformations au cours des quelque mille années qu’il dura. La fécondité de ses travaux et de certaines de ses intuitions mit cependant longtemps à sortir du cercle restreint des spécialistes, dont certains, comme le grand historien italien Carlo Ginzburg, rappelèrent régulièrement ce que leur orientation vers l’histoire, ou leur méthode, devait à Marc Bloch.

Comment, des décennies après sa mort, et en dépit de ce qu’Olivier Lévy-Dumoulin, a qualifié de procès en béatification – ce processus de transformation de l’homme et de l’historien en un modèle, qui commença dès la fin de la guerre sous la plume de Lucien Febvre – Marc Bloch a-t-il pu garder une dimension suffisamment novatrice pour que sa profession continue à le considérer comme l’une de ses références ?

Comme on l’a vu, la méthode de Bloch et son ambition pour l’histoire restent évidemment au cœur de la réponse, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier l’importance de son style, qui se distingue nettement de la plupart de ceux de ses collègues.

Le style est l’homme même

La célèbre phrase d’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, dans laquelle il affirmait : « Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers », a pu contribuer à construire l’image d’une sorte d’instituteur national un peu désuet. Mais tout, dans la manière dont Marc Bloch s’adresse à ses lecteurs et ses lectrices, dément cette impression.

Dans les Rois thaumaturges, il invite, à la manière d’un enseignant en train de faire cours à ses élèves, à le suivre dans son investigation au gré d’innombrables questions. Et lorsqu’il donne des conseils de méthode pour aborder la recherche historique lors de son premier cours à Clermont-Ferrand, en octobre 1940, il le fait toujours de manière très concrète en montrant, avec une grande économie de moyens, la diversité des sources mobilisables, le milieu social qui les a produites, les raisons pour lesquelles elles ont été conservées et ce pourquoi l’interprétation en est à la fois si cruciale et si complexe, aucune d’entre elles n’ayant été, à l’origine, produite pour qu’un historien en fasse le matériau d’une enquête scientifique :

« Voici un bail de terre, une charte de franchises, un livre de comptes, un livre de prières – ou encore les débris de vaisselle jetés dans le lac voisin par l’homme des palafittes. Le notaire qui a conservé le bail ou les parties qui l’ont conservé ; les bourgeois qui ont obtenu du seigneur à beaux deniers sonnant la reconnaissance écrite de leurs privilèges ; le marchand qui serrait tous les soirs dans son coffre le précieux registre ; le clerc qui disait sa messe ; le cuisinier des âges préhistoriques : tous ces gens-là ne songeaient guère aux intérêts de l’histoire. Ils les ont servis, sans le savoir, très efficacement. »

Avec ses collègues, lorsqu’il s’autorise à livrer le fond de sa pensée, ses jugements sont souvent cinglants, comme dans ce célèbre extrait de sa lettre à Lucien Febvre, du 22 juin 1938 :

« Et je pourchasserai toujours, avec la même vigueur, tant que le Destin m’en laissera un peu, et l’érudition oiseuse, qui est bêtise, et la pseudo-illumination de pseudo-idées, qui est hallucination (ou paresse) ».

Derrière le père de famille respectable bouillonne donc un intellectuel et un enseignant passionné qui, dès lors qu’on aborde son domaine, celui de l’enseignement et de la réforme qu’il en attend dans la France de l’après-guerre, n’hésite pas à appeler lui-même à la révolution :

« C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. »

Même si de nombreuses interprétations de détail de Marc Bloch ont été remises en cause à mesure que la recherche progressait, ce qu’il appelait lui-même de ses vœux, le bilan critique de l’état de la recherche historique, opéré il y a quelques années au sein de la revue qu’il avait fondée indique que ses principales orientations méthodologiques restent largement d’actualité. L’histoire est plus que jamais une science sociale, qui s’écrit en dialogue avec les historiographies du monde et qui ne cesse jamais d’élargir son questionnaire à mesure que les sociétés se transforment et que les historiennes et historiens s’emparent de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la profession historienne a bien l’impression que c’est un des siens qui entre au Panthéon, le 23 juin.


Valérie Theis est l’autrice du chapitre « Des classes sociales au Moyen Âge » dans Marc Bloch, L’histoire en résistance (Seuil, 2026), sous la direction de Yann Potin et Florian Mazel, et de « Marc Bloch, un héritage normalien » dans la revue Annales – Histoire, sciences sociales, juin 2026.

The Conversation

Valérie Theis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment Marc Bloch a révolutionné le métier d’historien – https://theconversation.com/comment-marc-bloch-a-revolutionne-le-metier-dhistorien-285757

Supporters, joueurs, stades, territoires : la géographie cachée du football

Source: The Conversation – France in French (3) – By Véronique André-Lamat, Professeure de géographie UMR5319 Passages, Université Bordeaux Montaigne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Stade de Loujniki, Moscou, 15 juillet 2018, pendant la finale de la Coupe du monde entre la France et la Croatie. Déplacement des joueurs et des arbitres, disposition des supporters dans les tribunes, écrans géants, sans même parler du plus de milliard de spectateurs qui ont assisté au match en direct à la télévision partout dans le monde, seuls ou en groupe, à domicile ou dans des espaces publics : la géographie est omniprésente dans le football.
MX/Wikipedia, CC BY-NC-SA

Le football peut être analysé comme un objet géographique, car le terrain, les tribunes et les déplacements des acteurs révèlent des logiques d’organisation, de contrôle et d’appropriation de l’espace. L’exemple de la finale de la Coupe du monde 2018 met en évidence des notions géographiques, comme la coprésence, la cospatialité, les mobilités et les identités collectives. Le sport apparaît ainsi comme un moyen de comprendre les relations entre les individus, les territoires et les espaces à différentes échelles.


Le sport est un objet géographique doté d’une dimension spatiale évidente qui renvoie à une multitude de pratiques s’appuyant le plus souvent sur des aménagements ancrés dans le territoire (du sentier de randonnée marqué GR, pour grande randonnée, aux complexes sportifs). Ces pratiques sont aussi autant de spatialités, soit l’ensemble des relations que les sociétés humaines entretiennent avec l’espace qui les environne.

Par ailleurs, les géographes mobilisent couramment la notion de jeu et le vocabulaire dans leurs raisonnements, leurs problématisations et leurs argumentaires, qu’il s’agisse du jeu d’acteurs, du jeu d’échelles, du jeu politique ou géopolitique… pour les formules les plus couramment utilisées.

Et si nous faisions un peu de géographie en décryptant les modalités dynamiques d’organisation de l’espace d’un stade et en « rejouant » en partie une finale de Coupe du monde de football, celle de 2018 en l’occurrence, remportée par la France en Russie, avec des concepts de géographie ?

Approche microgéographique du stade de foot : se (dé)placer sur le terrain et dans les tribunes

L’approche microgéographique permet d’observer et de décrypter les éléments signifiants d’un petit espace à la fois pour lui-même, mais aussi pour ce qu’il peut nous dire, nous apprendre, bien au-delà de ce lieu, à d’autres échelles pour appréhender la complexité de processus, voire de structures du fonctionnement plus global de la société. Lors d’un match de football, le jeu s’inscrit dans un cadre spatial, l’aire de jeu, qui est ici matérialisé par le stade dans lequel peuvent se distinguer deux principaux éléments : le terrain de jeu et les tribunes dans lesquelles s’opèrent des jeux de placement qui participent indirectement au jeu.

Le terrain de football constitue un espace normé par des dimensions (une métrique), des limites extérieures à ne pas franchir et différents zonages dont le statut guide ce que chaque acteur du jeu, selon son rôle, peut ou ne peut pas faire (pas de faute dans la surface de réparation au risque de la sanction du pénalty, ne pas toucher la balle à la main sauf si l’on est gardien et placé dans sa surface de réparation, par exemple).

Chaque équipe est assignée spatialement à un camp que l’on peut assimiler à un territoire à défendre, tout en essayant de conquérir le territoire de son adversaire (s’affranchir de son propre espace pour aller au but). Pour réussir cette conquête (symbolisée par le fait de marquer) comme pour protéger chaque territoire, en particulier la surface de réparation, les joueurs mettent en œuvre des stratégies spatiales, de placement et de déplacement (jouer le hors-jeu, en formation 4-4-2 ou 4-3-3, mettre la balle en touche, donc hors limites…).

Une troisième équipe, composée de quatre arbitres, vise à faire respecter les règles de mobilité et d’interactions entre les joueurs dans l’espace du jeu. Trois sont sur le terrain, in situ. Ce sont les deux arbitres de touche qui surveillent les différentes limites notamment extérieures et zones du terrain. Le troisième, l’arbitre de champ, s’attache, lui, au contrôle de l’ensemble des interactions spatiales et des corps dans le terrain et doit être à la bonne place pour prendre des décisions qui sont aussi des sanctions.

Un dernier arbitre à distance, l’arbitre vidéo, opère une surveillance indirecte. Sifflets et caméras constituent deux types d’opérateurs spatiaux qui peuvent arrêter (parfois définitivement par une exclusion spatiale) ou relancer les mobilités des joueurs.

Dans les tribunes, s’opèrent également des stratégies de placement. L’emplacement est plus ou moins choisi. Il est notamment lié au groupe et au statut social, qui peut être contextuel, du spectateur. Disposer de moyens financiers suffisamment importants ou de réseaux personnels et/ou professionnels permettra d’être « bien placé » voire d’accéder à une tribune particulière, celle dite d’honneur. Mais un spectateur peut aussi choisir au titre d’une autre forme d’appartenance sociale, les supporters « ultras » par exemple, d’être « moins bien placé » mais au sein du groupe auquel il s’identifie.

Des familles peuvent aussi chercher à éviter la proximité des « ultras » pour de multiples raisons (bruits des tambours, chansons parfois grossières, peur des débordements). L’espace des tribunes se révèle ainsi être le théâtre d’un enjeu de positionnement spatial mais aussi et surtout un enjeu de placement socio-spatial, au sens où l’entend Michel Lussault avec le concept de « place ».

L’espace du jeu est donc en permanence territorialisé/reterritorialisé par les mobilités des deux équipes qui s’affrontent et d’un arbitre, « politiquement » neutre. Celui des tribunes est approprié par des groupes qui se distinguent par leur emplacement privilégié ou des stratégies spatiales de regroupement qui les identifient. In fine, il s’agit pour chaque catégorie d’acteurs de mobiliser ses ressources physiques, stratégiques et idéelles pour planifier et viser l’emprise et le contrôle de l’espace afin d’asseoir une emprise territoriale.

Finale de la Coupe du monde de football 2018 : coprésence, cospatialité et mobilités

15 juillet 2018, stade Loujniki, Moscou. L’équipe de France remporte sa seconde Coupe du monde de football, sous les yeux de 81 000 spectateurs installés dans les tribunes et de 1,12 milliard de téléspectateurs, seuls ou avec des amis, devant leur poste de télévision ou celui d’un bar, ou encore regroupés dans des « fan-zones », avec des écrans géants, installées sur des places de marchés, dans des parcs requalifiés en espaces de projection ou dans des stades, comme le stade Vélodrome à Marseille ou le Parc des Princes à Paris, véritables géosymboles.

Des supporters à la fois ensemble et à distance. Car cette finale, événement spatial ancré, localisé précisément, n’a été suivie que par 81 000 amateurs de football en coprésence, c’est-à-dire physiquement ensemble et avec les joueurs dans le stade. Les 1,12 milliard d’autres spectateurs étaient eux, en cospatialité, c’est-à-dire qu’ils ont partagé cette finale grâce à un commutateur spatial, l’écran, mais en coprésence parfois d’autres supporters ou téléspectateurs.

C’est donc plus d’un milliard de personnes qui assistent, à la 53ᵉ minute, à l’irruption dans le jeu de deux hommes et de deux femmes, déguisés en policiers russes. Trente secondes d’arrêt de la finale qui ouvrent une fenêtre géopolitique devant Vladimir Poutine – présent en tribune aux côtés de ses homologue français Emmanuel Macron et croate Kolinda Grabar-Kitarović – à ces membres de Pussy Riot, groupe contestataire qui défend les droits de humains en Russie.

Au coup de sifflet final, les supporters exultent ensemble comme à distance. Les hurlements de joie envahissent une partie du stade, les espaces de sociabilité (bars, places et parcs avec écrans géants spéciaux) comme les espaces domestiques des supporters de l’équipe de France. Les drapeaux tricolores s’agitent, l’hymne national est entonné, étendard et symboles identitaires s’affichent et s’entendent et se mettent à circuler dans les rues de Moscou, mais aussi de Paris, Bordeaux ou Marseille.

Cette finale de Coupe du monde aura généré une multitude de spatialités et de mobilités, de processus de concentration, mais aussi de production de discontinuité, de fermeture voire de scission spatiale. Les mobilités se déclinent à différentes échelles, de celle des corps sur le terrain à des phénomènes de déplacement et de concentration d’individus dans des espaces urbains de sociabilité, puis à celles internationales – qu’il s’agisse d’aller en Russie pour être présent dans le stade ou des mobilités, à venir, de joueurs repérés grâce à leur prestation sportive.

Mais cette finale aura aussi produit des fermetures d’espaces, comme des rues rendues inaccessibles, des réorganisations de la circulation urbaine, pour des enjeux de contrôle des flux et/ou de sécurité. Plus encore, des scissions spatiales auront pu naître, par exemple dans l’espace domestique entre celui qui regarde le match et celui qui ne le regarde pas.

Faire de la géographie sans le savoir

Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, juste à l’ouest de New York, se jouera une autre finale, un nouvel événement sportif mondialisé. Jeu de place et de placement, opérateur spatial, interactions spatiales, coprésence et cospatialité, mobilité, identité et géosymboles, contrôles des territoires de quelque nature qu’ils soient, frontières et limites… des concepts et des notions, parmi d’autres, avec lesquels le géographe peut sérieusement jouer pour analyser une finale de Coupe du monde et ses effets socio-spatiaux selon différentes temporalités (avant, pendant et après la finale). Autant de concepts et de notions que mobilise le géographe pour décrypter les modes d’habiter le monde.

Et si chaque fois qu’un individu jouait, il faisait finalement un peu de géographie ?

The Conversation

Véronique André-Lamat a reçu des financements de l’ANR pour le projet SPHEROGRAPHIA, de Fondation de France pour un projet sur les usages du feu à la Réunion, de POPSU pour “Habiter les cendres” suite aux grands incendies landais. Et bien d’autres mais aucun en lien avec cet article

ref. Supporters, joueurs, stades, territoires : la géographie cachée du football – https://theconversation.com/supporters-joueurs-stades-territoires-la-geographie-cachee-du-football-285202

« Refuges climatiques » : pourquoi l’Espagne est déjà une référence mondiale en matière de lutte contre les chaleurs extrêmes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ana Terra Amorim-Maia, Investigadora postdoctoral en adaptación y justicia climática, BC3 – Basque Centre for Climate Change

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone. Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

L’adaptation des villes aux chaleurs extrêmes est devenu une préoccupation majeure en matière d’aménagement urbain. Au-delà des transformations de fond, longues à mettre en œuvre, la création de réseaux de refuges climatiques permet d’offrir aux citadins qui en ont besoin des lieux où se rafraîchir et se reposer. L’Espagne est en pointe sur le sujet, et son approche fait des émules à l’international.


L’été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne et le deuxième en termes de mortalité attribuable à la chaleur : on estime à 15 711 le nombre de décès liés aux fortes températures (en France, l’été 2025 se classait troisième été le plus chaud depuis 1900, et 5 700 décès ont été attribués à la chaleur sur la période de surveillance, selon Santé publique France, NdT).

Face à cette réalité, une bibliothèque climatisée, un centre civique doté de fontaines à eau ou une école ouverte au public peuvent faire toute la différence. C’est précisément ce que sont, en substance, les « refuges climatiques » : des lieux où se mettre à l’abri des chaleurs extrêmes sans être dans l’obligation de consommer, de payer un droit d’entrée ou de justifier d’un quelconque besoin.

Les résultats de nos travaux, récemment publiés dans la revue Nature Climate Change, découlent précisément de ce constat : la chaleur n’est pas seulement une nuisance estivale, mais elle constitue un défi qui, pour être relevé, nécessite de mettre en place des réponses à la fois climatiques, sanitaires et de gouvernance. Or, l’Espagne a été l’un des premiers pays à concrétiser cette idée en la transformant en une politique d’urbanisme pérenne.

Barcelone, à la pointe de l’exemple

La ville de Barcelone est une ville pionnière en la matière. Plutôt que mettre en place de grands centres de rafraîchissement pour les cas d’urgence, ses responsables ont entrepris de s’appuyer sur un maillage de lieux préexistants et de les adapter pour qu’ils deviennent des endroits de confort thermique : bibliothèques, centres civiques (les centres civiques sont des infrastructures culturelles barcelonaises, sortes de centres culturels polyvalents, NdT), écoles, marchés, complexes sportifs et parcs… Ce faisant, les refuges climatiques, initialement conçus comme une réponse improvisée, sont devenus des infrastructures publiques de soin.

Le résultat a été remarquable : le réseau barcelonais est passé de 70 refuges en 2020 à 397 en 2025 – et 451 si l’on inclut les microrefuges. Ces derniers sont des espaces qui peuvent ne couvrir que quelques mètres carrés, par exemple un petit jardin urbain dense qui tranche avec des alentours entièrement bitumés.

Sur cette période, la couverture en matière de refuges climatiques s’est considérablement améliorée : la part de la population disposant d’un refuge à moins de dix minutes à pied est passée de 61 % à 99 %, et celle disposant d’un refuge à moins de cinq minutes de marche est passée de 20 % à 74 %.

Cette réussite s’explique en grande partie par la combinaison entre la rapidité d’action des autorités et la mobilisation d’infrastructures déjà existantes. Derrière cette avancée se cache un enseignement essentiel : adapter une ville à la chaleur exige une volonté politique constante, et requiert de considérer le problème à la fois comme un enjeu sanitaire, comme un enjeu de proximité et comme un enjeu de soin.

Par ailleurs, ce modèle est en constante évolution, et ce qui ne fonctionne pas comme prévu devient source d’apprentissage et d’amélioration. Face à certains problèmes de communication, à des horaires d’ouverture inadaptés ou à une répartition inégale des refuges entre quartiers, l’idée n’a pas été abandonnée : des changements ont été apportés, que ce soit en améliorant la signalétique (afin de rendre l’information accessible en plusieurs langues), en élargissant les plages horaires d’accès à certains équipements, en mettant en place des microrefuges ou en permettant à des acteurs communautaires ou privés de gérer certains espaces.

Cette capacité d’apprentissage constitue un autre élément clé de la réussite de ce modèle. Aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’Espagne n’est pas seulement d’étendre les réseaux de refuges climatiques, mais aussi de mieux définir les lieux qui peuvent véritablement être considérés comme tels.

Face à de multiples défis, établir une référence

Pour être vraiment efficace, un refuge doit offrir des conditions minimales de confort et de dignité : il doit être facilement accessible, et le public doit non seulement y trouver une température adéquate, mais également pouvoir s’y procurer de l’eau potable, avoir la possibilité de s’asseoir et de se reposer, et y trouver des informations claires.

En 2025, le Réseau espagnol des villes pour le climat a publié un guide de recommandations destiné à aider les municipalités à concevoir leurs réseaux de refuges climatiques locaux, et la Communauté valencienne (l’une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne, NdT) dispose désormais d’un décret spécifique pour créer son propre réseau d’espaces climatiques.

Plus qu’un modèle déjà arrivé à maturité, le cas espagnol illustre une tendance qui s’accentue de plus en plus, celle de la standardisation et de l’amélioration de la qualité de ces espaces.

Cependant, il convient de ne pas idéaliser la situation. L’Espagne fait aujourd’hui référence non pas parce qu’elle aurait résolu tous ses problèmes, mais parce qu’elle a progressé davantage que d’autres territoires, tout en mettant en lumière ses propres lacunes.

Le rapport de Greenpeace « Villes en surchauffe » a rappelé une réalité inconfortable : en juillet 2025, seules 16 des 52 capitales provinciales espagnoles disposaient d’un réseau de refuges climatiques publics.

En outre, des questions fondamentales restaient encore en suspens telles que les horaires d’ouverture, l’adéquation réelle de nombreux espaces, les obstacles à la mobilité, les inégalités territoriales et des problèmes de communication défaillante – autant de problèmes touchant en particulier les personnes vivant seules, contraintes par des horaires de travail rigides, ou ne recevant pas les informations dans des formats et des langues adaptés.

L’étude des données révèle par ailleurs que les espaces extérieurs, même ombragés et végétalisés, ne garantissent pas toujours un confort suffisant lors des épisodes de chaleur très intense. Qualifier de refuge climatique un lieu insuffisamment ombragé, ou un espace intérieur n’offrant ni eau potable, ni véritable possibilité de repos revient à vider le concept de son sens.

L’Espagne, un modèle pour le monde

Malgré tout, l’expérience espagnole inspire déjà d’autres villes. Les échanges internationaux s’intensifient au sein de réseaux comme le Cool Cities Network du réseau C40. En France, la ville de Paris transforme depuis plusieurs années ses cours d’école en oasis de bien-être urbain, tandis qu’au Royaume-Uni, la ville de Bristol évalue un programme pilote visant à consolider un réseau de refuges climatiques dans le cadre de son programme Keep Bristol Cool.

Un parc ensoleillé avec des personnes à vélo sur un chemin et d’autres assises sur l’herbe
Dans un parc à Bristol, au Royaume-Uni.
Bristol City Council

En Amérique latine, plusieurs villes ont également suivi de près l’expérience espagnole, même si cette circulation des savoirs n’a pas été documentée de manière systématique. En Argentine, par exemple, la ville de Rosario a créé son réseau municipal durant l’été 2023/2024. Constitué alors de 20 espaces, ce nombre a progressé jusqu’à 78 refuges climatiques en 2024/2025, et la ville en dénombre aujourd’hui 100, répartis sur l’ensemble de la municipalité.

Au Brésil, São Paulo avance également dans la même direction. Dans le cadre de l’initiative SampaAdapta, des capteurs sont installés afin de pouvoir croiser données de chaleur et de santé. Elles permettront de cartographier le territoire afin d’esquisser un futur réseau d’espaces de confort thermique, signe que la réflexion ne se limite plus à réagir face aux vagues de chaleur, mais vise aussi à planifier des villes plus vivables.

La nécessité de politiques publiques engagées

L’Espagne n’a pas juste mis en place des réponses à la chaleur : elle a aussi contribué à façonner la manière dont d’autres villes commencent à s’attaquer au problème. La principale leçon à retenir de la situation espagnole est simple : les refuges climatiques peuvent sauver des vies, mais seulement à condition qu’ils soient bien conçus.

Comparée à des transformations urbaines plus longues à mettre en œuvre, cette mesure est relativement rapide et accessible. Mais elle ne saurait se substituer à d’autres actions telles que la réhabilitation des logements, la réduction de la précarité énergétique, la mise en place de système d’ombrage dans les rues, la végétalisation des quartiers et la protection des personnes les plus exposées.

La chaleur est devenue un problème chronique. L’Espagne a démontré que, pour y faire face, il est important de placer le soin au cœur des politiques d’urbanisme. Pour que les refuges climatiques deviennent, sur le long terme, des infrastructures garantissant protection, soin et de résilience urbaine, ils devront être inscrits à l’agenda politique de manière pérenne et volontariste, et se voir garantir des financements dans la durée, ainsi que la mise en place de mécanismes de participation et de coconstruction.

Au-delà de la résistance aux chaleurs extrêmes, la question des refuges climatiques nous invite aussi à accomplir quelque chose de plus ambitieux : imaginer quelles villes nous souhaitons construire pour faire face à une réalité climatique imprévisible dans ses manifestations et constante dans ses exigences.

The Conversation

Ana Terra Amorim-Maia bénéficie d’un financement de l’Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’Unité d’excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Ana bénéficie également d’un financement au titre du programme Juan de la Cierva (JDC2023-051821-I), fourni par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.

Dominic Royé bénéficie d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2023-042824-I).

Marta Olazabal bénéficie d’un financement de l’Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’Unité d’excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Marta bénéficie également d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2022-037585-I), financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.

ref. « Refuges climatiques » : pourquoi l’Espagne est déjà une référence mondiale en matière de lutte contre les chaleurs extrêmes – https://theconversation.com/refuges-climatiques-pourquoi-lespagne-est-deja-une-reference-mondiale-en-matiere-de-lutte-contre-les-chaleurs-extremes-284018

Votre commerçant jongle entre cartes bancaires, espèces et titres-restaurant pour vous satisfaire et pour préserver ses marges financières

Source: The Conversation – in French – By Aude Danieli, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Caen Normandie

Sait-on concrètement ce qu’encaisser implique pour les professionnels du commerce ? Pourquoi certains commerçants ou certains clients résistent-ils aux paiements par carte ? Quelle place pour l’argent liquide ? Réponse avec le témoignage de commerçants.


Payer à la caisse est une activité ordinaire et routinière. Mais qui décide vraiment de la façon dont on paie dans les petits commerces en France ? Pour répondre à ces questions, j’ai mené une enquête ethnographique auprès de professionnels et de clients que j’ai interrogés sur leurs transactions dans de nombreux petits commerces en Île-de-France et dans la métropole toulousaine, en Haute-Garonne.

On connaît mieux l’usage de l’argent dans les familles comme l’argent de poche, mais moins les moyens de paiement qui circulent dans les commerces.

C’est pourquoi notre recherche met en lumière le paiement dans les petits commerces, entre argent liquide et argent numérique.

Les espèces moins utilisées que la carte bancaire

L’usage des espèces est en déclin au profit des paiements numériques, notamment depuis le contexte post-pandémie de Covid-19. Pour la première fois, la Banque de France annonce que les espèces ont été en 2024 moins utilisées que la carte bancaire.

Répartition des moyens de paiement aux points de vente en France.
Banque de France, CC BY-ND

Accepter du liquide est une obligation légale en France, garantissant l’absence de discrimination vis-à-vis des paiements en espèces. Dans le cadre de ces contraintes, le commerçant est libre en France de choisir les moyens de paiement, de définir le seuil autorisé pour la carte, de refuser ou d’accorder les règlements par chèque et par titres-restaurant pour les activités de restauration, à quelques exceptions près, comme l’obligation du terminal de paiement électronique (TPE) pour les taxis dans le cadre de la lutte contre la fraude à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).

Pourtant, les professionnels ont rarement la possibilité d’être autonomes :

« Tout le monde paie en TPE ! Les gens ne se font plus chier à aller chercher de l’argent. Ils n’ont plus d’espèces sur eux maintenant », témoigne un gérant de boulangerie interviewé.

De la carte bancaire au bitcoin

En pratique, l’argent dématérialisé (par carte majoritairement) est le mode de paiement le plus fréquent. Loin d’être équipés par le matériel de pointe de la grande distribution – caisses automatiques, bornes de commande ou caisses sans caissiers –, les commerçants n’en développent pas moins des compétences d’attention et d’intuition, propres au monde des très petites entreprises pour évaluer les processus de vente : ils investissent jusqu’à deux, parfois trois ou quatre TPE de manière à équiper de manière autonome les vendeurs.

Près de 88 % des commerçants avec qui j’ai échangé (dans 69 commerces) sont équipés de terminaux de cartes bancaires pour fluidifier les tâches d’encaissement, en particulier aux heures de pointe. Les niveaux des montants orientent également les comportements vers l’usage de l’argent numérique : « Au-delà de 30 euros, ça reste rare qu’ils paient en espèces », souligne une salariée d’un salon de coiffure.

Les nouveaux modes de paiement, comme le bitcoin, sont rarement acceptés par les petites boutiques, à l’exception de la « rue du Bitcoin » dans la capitale, signe d’un usage faible comme support de paiement chez les clients.

Évacuer « le sale boulot »

De même que les tâches d’encaissement font partie des activités jugées par les vendeuses comme les moins intéressantes dans les grands magasins, les monnayeurs et les moyens de paiement digitalisés apparaissent dans les petits commerces, ayant d’importants volumes de vente, comme des outils pour évacuer « le sale boulot » lié à la gestion de l’argent de l’encaissement.

Les petits magasins sont des espaces de rencontre inclusifs, comme l’explique le sociologue états-unien Ray Oldenburg. La plupart d’entre eux insistent sur l’utilité des espèces, tel un bien public qui doit être protégé et réglementé par des institutions :

« Ici, on a beaucoup de clients qui paient en espèces. Ce serait un vrai problème, pour ces gens, s’il n’y avait plus de liquide », justifie un gérant d’un débit de tabac et point presse.

Les monnayeurs fluidifient l’encaissement du liquide.
Aude Danieli, Fourni par l’auteur

Loin des discours sur la cashless society, ou société sans espèces en bon français, et de la numérisation de l’argent, le processus de digitalisation est loin d’être total. Le liquide reste utilisé au quotidien. Sur les marchés des quartiers populaires, la norme sociale du paiement liquide est établie et a (souvent) une fonction de marchandage.

Dans les quartiers aisés, le liquide est loin d’avoir disparu, mais il représente le plus souvent moins de 20 % de la caisse d’après les estimations des professionnels interviewés. Pour certains encore, toucher des espèces constitue une preuve humaine de la transaction : « J’aime bien toucher avec ma main », expose une salariée d’une boulangerie.

Accepter les règles du jeu du quartier

En général, les petits commerçants ne cherchent pas à orienter les clients vers les moyens de paiement qu’ils jugent plus avantageux. Pourquoi ?

Le professionnel est tributaire des ressorts de l’échange marchand pour être un « bon commerçant » qui jouerait le jeu du quartier :

« Ça coûte cher les commissions en carte bancaire, mais c’est surtout les chèques déjeuner ! On perd 20 % (…) [mais] c’est pas possible de les refuser », témoigne un gérant de bistrot-restaurant.

Alors que les cartes de paiement facilitent l’exposition, l’argent liquide aide au secret et à la dissimulation. Notre étude souligne un nombre important de précautions et d’anticipations de jugement sur le liquide :

« Ils me sortent une carte bleue, je sors ma machine. C’est un échange. Je ne vais pas lui dire : “Pourquoi vous ne payez pas en espèces ?” Ça fait le vieux radin », rappelle un gérant d’un magasin de décoration.




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« Pas de CB en dessous de 1 euro »

En essayant de s’aménager des espaces de résistance, les professionnels essaient d’orienter les usages des moyens de paiement. Ils limitent les seuils des montants par carte, ou ils ne sortent pas le Terminal de paiement électronique (TPE), une pratique constatée sur les marchés, pour augmenter le chiffre d’affaires en liquide.

Les pratiques de fixation du seuil du montant pour le paiement par carte permettent de composer avec le coût déjà ancien de la digitalisation des paiements. Une autre pratique, rare et extrême, consiste à refuser purement les paiements par carte :

« Ma comptable m’a fait une estimation, c’est 30 000 à 60 000 euros d’économies pour ne pas prendre le TPE ! », rappelle la gérante d’un bar-restaurant.

Ces tactiques professionnelles pour orienter ou tel moyen de paiement sont matérialisés par une multitude d’écriteaux de paiement pour préparer et anticiper tout mécontentement de la clientèle : « La maison n’accepte plus les chèques », « Carte acceptée au-dessus de 5 euros », « Pas de CB ! »

Avant même d’aller en caisse, faut-il encore en effet, pour le client, avoir les bons moyens de paiement sur soi.

De nombreux commerces n’acceptent pas la carte bancaire en dessous d’un certain montant.
Aude Danieli, Fourni par l’auteur

Briser le rapport marchand habituel

Le paiement est accompagné de gestes et de négociations. Allant de quelques centimes à plusieurs dizaines de centimes, les arrondis et les remises, massivement représentés dans les étals alimentaires, reposent sur la recherche de la satisfaction de la clientèle (celle des réguliers, mais aussi celle des prospects) :

« Les bons clients comme cette dame, si c’est 7,40, je vais lui faire 7. J’arrondis des petits montants. C’est vraiment curieux. Si tu arrondis, disons à 10, 15, 20, 30, 40 ou 70 centimes, ils sont contents […] : 70 centimes, ce n’est rien ! », souligne un fromager.

Le moment de l’encaissement est parfois l’objet de plaisanteries pour maintenir le lien marchand, souvent visible sur les marchés et le secteur des bars et restaurants :

« Des fois, je rigole en disant : “J’accepte même les tickets de métro, cartes Navigo, tickets restaurants.” Mais non, je n’accepte pas parce que je ne fais pas de l’alimentaire » relève avec ironie un gérant d’un stand de linge de maison sur les marchés.

Les jeux de parole et les formes d’interaction « brisent le rapport marchand habituel » bien connu dans les marchés de plein air. Mais le moment de « payer » reste fragile. Une vendeuse dans le domaine viticole en témoigne :

« Ça me stresse. Tant que le TPE n’a pas enregistré la somme, je sais pas si la transaction a été effective. »

Faire disparaître l’acte de paiement

Le liquide se prête davantage aux remises et aux pourboires ; la carte bancaire embarque des logiques d’usages qui viennent durcir les éléments de la relation marchande.

« Le prix de la course est de 53 euros. Le client me donne un billet de 50, bon, il n’a pas les 3 euros, je lui fais cadeau. En carte bleue… ce n’est pas possible de faire des remises. Si le compteur du taxi sort 7,30 et que vous demandez 7 euros. C’est la facture qui prime, je dois la TVA sur la facture », explique un gérant d’une société de taxi.

Le liquide reste encore un moyen de paiement couramment utilisé dans les marchés.
Aude Danieli, Fourni par l’auteur

Lorsque vous payez chez votre commerçant, il jongle derrière les comptoirs de caisse entre divers moyens de paiement, comme le liquide ou les tickets restaurants, les clients, parfois impatients, ainsi que les normes relationnelles du commerce de quartier.

Les écriteaux de paiement ou les infrastructures de monétique, notamment avec le développement du sans-contact ou des monnayeurs, révèlent dans cette relation commerçant-client un autre acteur, les intermédiaires du paiement (réseaux de transactions VISA, TPE Sumup, etc.) et, en arrière-fond, les tentatives discrètes, dans le domaine de la Fintech, de réinventer voire d’essayer de faire disparaître l’acte de paiement.

The Conversation

Aude Danieli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Votre commerçant jongle entre cartes bancaires, espèces et titres-restaurant pour vous satisfaire et pour préserver ses marges financières – https://theconversation.com/votre-commercant-jongle-entre-cartes-bancaires-especes-et-titres-restaurant-pour-vous-satisfaire-et-pour-preserver-ses-marges-financieres-279286

David Hockney, symbole d’une méritocratie que la Grande-Bretagne a abandonnée

Source: The Conversation – in French – By Gregory Salter, Associate Professor in History of Art, Head of Department, University of Birmingham

David Hockney, décédé le 11 juin dernier à 88 ans, était sans doute l’artiste britannique le plus célèbre et le plus accompli de son époque. Né au sein de la classe ouvrière, sa carrière n’aurait pas été possible sans le soutien financier des politiques publiques lorsqu’il était encore étudiant. Aujourd’hui, il est bien plus difficile de se lancer dans des études d’art si l’on est issu d’un milieu modeste.


Ses expositions ont attiré des milliers de visiteurs – qu’il s’agisse de rétrospectives couvrant l’ensemble de sa carrière, comme « David Hockney 25 » à la Fondation Louis-Vuitton à Paris (2025), ou de son exposition itinérante immersive et révolutionnaire, « David Hockney: Bigger & Closer (not smaller and further away) » (2025).

Ses tableaux ont battu des records de vente. Prenons, par exemple, son Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), Portrait d’un artiste (Piscine avec deux personnages), de 1972, qui est devenu le tableau le plus cher d’un artiste vivant vendu aux enchères, après avoir atteint 90,3 millions de dollars américains (78,8 millions d’euros) chez Christie’s, à New York, en 2018.

Un tel succès contraste fortement avec ses débuts plus modestes. Né à Bradford (Angleterre) en 1937 dans une famille de la classe ouvrière, il a atteint l’âge adulte dans une période d’après-guerre où l’accès à l’éducation et à la culture en Grande-Bretagne commençait à s’élargir.

Grâce à des politiques de soutien aux études, des opportunités jusque-là inédites se sont ouvertes aux personnes issues de son milieu, sans lesquelles il n’aurait pas connu le succès qui fut le sien. La situation actuelle des artistes en herbe issus d’un milieu similaire est bien plus difficile.

Un lieu porteur d’espoir pour les artistes issus de la classe ouvrière

Après avoir quitté l’école à 16 ans, Hockney a étudié à la Bradford School of Art entre 1953 et 1957. Il a connu une brève interruption de deux ans pendant laquelle il a travaillé comme aide-soignant à l’hôpital, en raison de l’obligation de service national en vigueur à l’époque et de son statut d’objecteur de conscience. Il a ensuite intégré le Royal College of Art (RCA) à Londres. Il a bénéficié de l’expansion des universités et des écoles d’art à cette époque, ainsi que de l’accès à des bourses soumises à des conditions de ressources pour couvrir les frais de scolarité et de subsistance.

En 2026, l’accessibilité financière de l’enseignement supérieur pour les jeunes Britanniques est au centre de l’attention, et l’on craint que la situation ne s’aggrave, en particulier pour les étudiants issus de la classe ouvrière.

De plus en plus d’étudiants n’ont pas les moyens de partir étudier ailleurs ou de saisir des opportunités de formation continue, comme l’a fait Hockney. Les établissements d’enseignement supérieur créatifs ont également subi des coupes budgétaires d’environ 50 %, et les diplômes créatifs pourraient bien ne plus bénéficier de bourses à partir de 2028.

Au début de ses études au RCA, Hockney a réalisé des tableaux, tels que Going to Be a Queen for Tonight, datant des années 1960, qui témoignent des possibilités captivantes et enivrantes que le RCA, et plus largement Londres, offraient à un jeune artiste gay issu de la classe ouvrière.

Le Londres de Hockney était accessible et bon marché. Il vivait dans une chambre à Earl’s Court et disposait d’environ 100 livres sterling (£) par trimestre grâce à une bourse. « On pouvait faire exactement ce qu’on voulait », racontait-il dans une interview accordée au RCA au sujet de son passage dans cette institution.

« On pouvait même fumer. Je me souviens avoir dû poncer les traces de nicotine sur mes doigts avant d’aller voir le responsable des inscriptions pour emprunter de l’argent. Il ne fallait surtout pas qu’on voie qu’ils prêtaient de l’argent à des étudiants qui fumaient… La plupart d’entre nous vivaient grâce à des bourses. »

L’augmentation du coût de la vie fait que, pour les étudiants britanniques d’aujourd’hui, les bourses sont souvent insuffisantes pour couvrir les dépenses réelles de la vie quotidienne (comme le loyer et la nourriture). L’accessibilité financière des études universitaires est une préoccupation croissante pour beaucoup, et plus de deux tiers des étudiants à temps plein ont un emploi pour compléter leurs prêts et bourses.

À la RCA, Hockney a pu s’essayer à la gravure pour la première fois, le département de graphisme mettant gratuitement le matériel à la disposition des étudiants. Il s’est rapidement épanoui dans ce médium, remportant un prix de 100 £ pour l’une de ses premières gravures sur cuivre, Three Kings and a Queen. Pour un jeune artiste sans le sou, ce prix revêtait une importance considérable. Il a ainsi pu passer l’été 1961 sans travailler et s’offrir un billet d’avion pour New York.

Cette soif d’expérimentation allait définir sa carrière prolifique, alors qu’il passait sans relâche d’un support à l’autre, explorant les possibilités d’expression à travers la scénographie, le photocollage et, finalement, la création numérique. En 2026, la plupart des étudiants en art doivent acheter leur propre matériel, ce qui risque de limiter davantage leur capacité à expérimenter et à découvrir.

Le séjour de Hockney à New York a donné naissance à sa série de gravures A Rake’s Progress (1961-1963). Elle s’inspire d’une série de gravures réalisée par William Hogarth, publiée en 1735, qui dépeint l’ascension et la chute d’un jeune homme qui hérite d’une fortune puis la dilapide dans le Londres du XVIIIᵉ siècle.

Hockney a adapté le récit de Hogarth à sa propre expérience de New York, y intégrant certains éléments biographiques, comme sa décision de se teindre les cheveux en blond pendant son séjour. Cette série est une réflexion à la fois humoristique et sincère sur les nouvelles possibilités et les changements qui s’offraient à un homme issu de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre.

Un coup de main

Outre la gratuité des études, l’aide supplémentaire apportée par des bourses et un coût de la vie moins élevé, les débuts de carrière de Hockney ont également été soutenus par le marchand d’art John Kasmin. Kasmin a acheté des œuvres de Hockney alors que celui-ci était encore étudiant au RCA, et l’a intégré à son groupe d’artistes au sein de sa galerie, ouverte à Londres en 1963.

Kasmin a aidé Hockney à vendre ses tableaux aux bons acheteurs, mais lui a également assuré un revenu régulier et la possibilité de voyager davantage aux États-Unis. C’est en Amérique qu’il a réalisé les tableaux de Los Angeles pour lesquels il reste le plus connu. Dans ce cadre, la notoriété et la valeur marchande de Hockney étaient gérées tout en lui permettant de travailler comme il l’entendait.

Peinture représentant les parents de Hockney
Mes parents (1977).
Tate., CC BY-NC-ND

Les premières expériences de Hockney contrastent avec la pratique abusive du flipping des œuvres de jeunes artistes par des acheteurs ces dernières années. Il est prouvé que cette pratique, qui consiste à acheter des œuvres de jeunes artistes pour les revendre rapidement en réalisant un bénéfice important, a un effet néfaste sur la carrière de ces derniers.

Plus tard dans sa carrière, Hockney a discrètement rendu hommage à ses origines ouvrières avec My Parents (1977) (Mes parents). Ce double portrait de sa mère, posant docilement et affectueusement pour son fils, et de son père, feuilletant un livre d’art, n’est pas seulement une représentation émouvante de la famille, mais aussi un tableau qui évoque la mobilité sociale.

Au milieu des célébrations et des hommages rendus à Hockney par les responsables politiques et les médias, il faut aussi reconnaître le rôle de la classe sociale et la manière dont elle a façonné son art, ainsi que les structures – en particulier l’enseignement artistique soutenu par l’État – qui ont rendu possible la réussite d’une personne comme lui.

The Conversation

Gregory Salter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. David Hockney, symbole d’une méritocratie que la Grande-Bretagne a abandonnée – https://theconversation.com/david-hockney-symbole-dune-meritocratie-que-la-grande-bretagne-a-abandonnee-285776

La maltraitance de génération en génération : pourquoi certains parents réussissent à rompre le cycle

Source: The Conversation – in French – By Clément, Marie-Eve, Professeure titulaire, département de psychoéducation et de psychologie, UQO, Université du Québec en Outaouais (UQO)

**On sait depuis longtemps que la violence et la négligence vécue dans l’enfance, particulièrement au sein de la famille, laissent des traces profondes et persistantes. Les conséquences de la maltraitance peuvent en effet se poursuivre à l’âge adulte et affecter la relation parent-enfant. D’ailleurs, de nombreux adultes ayant été exposés à ce type d’adversité dans leur enfance présentent un risque accru de voir leurs propres enfants en être aussi victimes.

Examiner et comprendre cette continuité d’une génération à l’autre constitue un enjeu majeur pour éviter que ces situations ne se reproduisent.**


On parle de continuité intergénérationnelle lorsqu’un parent ayant vécu de la violence ou de la négligence dans son enfance voit son enfant vivre des expériences similaires, qu’il en soit l’auteur ou non. Contrairement à la transmission intergénérationnelle, il s’agit d’une forme de répétition indirecte, liée à des contextes ou des vulnérabilités qui se perpétuent de génération en génération.

Comprendre les mécanismes qui entretiennent la continuité intergénérationnelle ou, au contraire, qui l’enrayent, n’est pas simple. À ce jour, peu d’études sur le sujet ont été réalisées auprès d’échantillons représentatifs de parents dans la population générale. La plupart ont été réalisées auprès de familles suivies par les services de protection de la jeunesse, soit les cas les plus sévères signalés aux autorités. Aussi, bien que certaines études se soient penchées sur la continuité d’une même forme de maltraitance d’une génération à l’autre, peu ont examiné plusieurs formes simultanément, limitant notre compréhension du phénomène.

Professeure au département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais, je collabore au groupe de recherche RETRANCHE la violence de l’Université Laval. Avec mes collègues professeures issues de multiples universités québécoises, nous menons des travaux afin d’optimiser l’utilisation des banques de données populationnelles québécoises et canadiennes pour identifier les facteurs de sorties de la violence familiale.




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La continuité de la maltraitance dans les familles québécoises

Récemment, l’Institut de la Statistique du Québec dévoilait les résultats de la cinquième édition d’une enquête nationale sur la violence envers les enfants du Québec. Cette enquête récurrente, unique au monde, permet de mieux comprendre l’ampleur et l’évolution de diverses formes de maltraitance, mais aussi les contextes dans lesquels elles se manifestent, incluant la continuité intergénérationnelle.

Dans la plus récente enquête, réalisée en 2024, les résultats montrent que la présence de violence physique (ex. : avoir reçu la fessée) ou psychologique (ex. : avoir été humiliée) déclarée par les mères dans leur enfance augmente de plus de deux fois les risques que leur propre enfant ait vécu des punitions corporelles (19 % versus 8 %), de la violence physique sévère (4,3 % versus 1,8 %) et de l’agression psychologique répétée (38 % versus 18 %) au cours de la dernière année. Lorsqu’elles ont été exposées dans leur enfance à la violence entre partenaires intimes, les mères sont aussi plus nombreuses à déclarer cette même forme de maltraitance dans la vie de leur enfant (32 % versus 14 %).

Même si la continuité intergénérationnelle est élevée, elle n’est pas pour autant une fatalité. Certains parents parviennent à briser ce cycle. Dans l’enquête québécoise, on estime à environ 33 % la proportion des familles au Québec pour lesquelles on observe une rupture de la violence. Il s’agit de familles où, bien que les mères aient vécu diverses formes de maltraitance dans leur enfance, dont la violence physique, l’agression psychologique, la négligence ou l’exposition à la violence entre partenaires intimes, elles en rapportent peu dans la vie de leur propre enfant.

Ces résultats montrent qu’il est possible de rompre avec la maltraitance et de tracer des trajectoires familiales différentes.

Comprendre la (dis) continuité du cycle pour mieux intervenir

Les études montrent que le maintien ou non de la maltraitance d’une génération à l’autre résulte d’une combinaison de plusieurs facteurs qu’il est possible de regrouper en plusieurs catégories, dont :

1) L’histoire personnelle des parents tels que le cumul de traumas qu’ils ont vécus dans leur enfance, leurs attitudes en faveur de la violence, leurs problèmes de santé mentale et leurs capacités de réflexion sur les traumas vécus.

2) Les relations familiales incluant le fait de vivre de la violence entre partenaires intimes et d’entretenir un lien d’attachement sécurisant avec l’enfant.

3) Les conditions de vie actuelle comme le fait de vivre dans la pauvreté ou d’avoir un nombre élevé d’enfants à la maison.




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Dans le même sens, une analyse récente des données de l’enquête québécoise montre que la continuité intergénérationnelle de la maltraitance est plus importante chez les mères qui rapportent des symptômes dépressifs, des attitudes favorables à la violence, un stress parental accru, des problèmes de consommation d’alcool et un soutien social plus faible.


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Même si des analyses supplémentaires permettront de mieux comprendre le point de vue des pères et les facteurs qui permettent de briser le cycle intergénérationnel de la maltraitance, ces résultats préliminaires soulignent l’importance d’agir collectivement. Des actions en amont en vue de renforcer les pratiques parentales positives, de soutenir la santé mentale des parents, de réduire le stress familial, de prévenir la violence entre partenaires intimes et d’améliorer le soutien social autour des familles permettraient de freiner la continuité intergénérationnelle de la maltraitance.

L’apport des données populationnelles

En somme, on sait que certains facteurs propres aux parents et aux familles comme la dépression, la violence conjugale et la précarité peuvent augmenter le risque de répéter la maltraitance vécue dans leur propre enfance. À l’inverse, la capacité à réfléchir à son histoire, à comprendre ses réactions et à maintenir un lien chaleureux avec son enfant peut protéger les familles. Malgré tout, le rôle de plusieurs autres facteurs dans le cycle intergénérationnel reste encore flou, et davantage de recherches sont nécessaires pour bien comprendre ce qui pousse les familles à répéter ou non ce cycle.

À cet effet, les banques de données issues des grandes enquêtes québécoises et canadiennes menées auprès de la population générale offrent un potentiel d’analyse qui permet d’approfondir notre compréhension des modèles de continuité intergénérationnelle de la maltraitance envers les enfants.

Il s’agit d’une avenue incontournable pour améliorer les pratiques d’intervention et renforcer les efforts de prévention en vue de favoriser des trajectoires de rétablissement chez les personnes ayant été exposée dans l’enfance

La Conversation Canada

Clément, Marie-Eve a reçu des financements du FRQ, du MSSS et du CRSH.

Annie Bérubé a reçu des financements du CRSH et du MSSS

Marie-Hélène Gagné est membre de l’Ordre des psychologues du Québec.

Rachel Langevin a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines, des Instituts de recherche en santé du Canada, des Fonds de recherche du Québec, de MITACS et du programme des Chaires de recherche de Canada.

ref. La maltraitance de génération en génération : pourquoi certains parents réussissent à rompre le cycle – https://theconversation.com/la-maltraitance-de-generation-en-generation-pourquoi-certains-parents-reussissent-a-rompre-le-cycle-275162

Keir Starmer dimite: ¿puede alguien mantenerse en el cargo de primer ministro en la Gran Bretaña actual?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Nicholas Dickinson, Lecturer in Politics, University of Exeter

Keir Starmer ha dimitido como líder del Partido Laborista y, por lo tanto, con el tiempo, como primer ministro del Reino Unido. Al final, a pesar de sus numerosas garantías de que seguiría luchando, tras la contundente victoria de Andy Burnham en las elecciones parciales de Makerfield, la presión sobre Starmer se volvió insostenible. Esto le convierte en el sexto primer ministro británico que dimite en una década.

La causa inmediata de su decisión fue el colapso definitivo del apoyo con el que contaba en el partido y en el Consejo de Ministros, tal y como se puso de manifiesto en conversaciones privadas mantenidas durante el fin de semana. Al exponer sus planes, Starmer ha evitado la avalancha de dimisiones que derrocó a los primeros ministros conservadores Boris Johnson y Liz Truss.

El objetivo general parece ser una transición más ordenada –“con buen espíritu”– que las vividas bajo los recientes gobiernos conservadores. Sin embargo, su emotiva declaración, en la que reflexiona sobre su paso por el cargo más alto, deja ver a un líder que sabe que ha fracasado.




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Starmer no gozaba de popularidad el día antes de entrar en el número 10 de Downing Street. En vísperas de las elecciones generales de 2024, su índice de satisfacción neta según Ipsos se situaba en numeros negatigarivos: -21. Se trataba de un mínimo histórico para un primer ministro entrante. Mientras que el 31 % de la población se mostraba satisfecha con su actuación, el 52 % decía estar insatisfecha, lo que supuso la primera vez que un líder conseguía una mayoría parlamentaria con un índice de aprobación significativamente negativo.

Sin embargo, en el contexto de la política británica desde el referéndum sobre el Brexit, estas cifras no parecían nada inusuales. El predecesor de Starmer, Rishi Sunak, inició la campaña de 2024 con una puntuación neta de satisfacción de -56, según YouGov.

En aquel momento, sostuve que Starmer probablemente experimentaría un repunte de popularidad tras haber logrado, de hecho, la victoria del Partido Laborista tras 14 largos años.

En 1997, Tony Blair disfrutó de una luna de miel sin precedentes con índices de satisfacción que se dispararon hasta el +60 en los meses posteriores a su victoria. Incluso David Cameron vio cómo su índice de aprobación se disparaba a +21 poco después de formar la coalición en 2010. El cargo de primer ministro suele conferir un halo de competencia a su nuevo titular.

La popularidad de Starmer mejoró, efectivamente. Pero solo hasta alcanzar una especie de tibia neutralidad. Inmediatamente después de las elecciones, su índice de favorabilidad neta subió a +3 en la primera encuesta postelectoral de Opinium, mientras que YouGov registró una recuperación igualmente rápida hasta alcanzar, más o menos, el punto de equilibrio. A diferencia de la euforia sostenida de los años de Blair, el “repunte” de Starmer fue, en términos absolutos, una recuperación superficial que apenas le permitió salir a flote antes de que la marea volviera a cambiar.

Al mismo tiempo, a juzgar por su mayoría, parecía encontrarse en una posición inexpugnable. Sin embargo, lo mismo podría haberse dicho (y, de hecho, se dijo) de Boris Johnson. Tras las elecciones de 2019, se hablaba de que los conservadores se aseguraban una “década de dominio”, argumentando que el reajuste estructural del “muro rojo” había creado una mayoría conservadora casi permanente que mantendría al Partido Laborista fuera del poder hasta la década de 2030. Al final, Johnson fue destituido poco más de tres años después y ahora se habla de la extinción de los conservadores.

Un patrón peligroso

¿En qué falló Starmer? Paradójicamente, la respuesta podría encontrarse en el destino de su predecesor al frente del Partido Laborista. El historial de Jeremy Corbyn se asemeja ahora al de Starmer. Entre 2017 y 2019, la popularidad personal de Corbyn se desplomó desde un competitivo -11 durante la campaña de 2017 a un desastroso -44 en el momento de su derrota de 2019. Para entonces, la ambigüedad estratégica que en su día mantuvo unida a su coalición se derrumbó bajo la presión del Brexit.

El ascenso y la caída de Starmer se prolongaron casi exactamente el mismo tiempo. Y se debieron a una serie de razones que resulta incómodo admitir tanto para un bando como para el otro de la división ideológica del Partido Laborista. Tanto en el periodo 2017-2019 como en el 2022-24, la frágil ventaja del Partido Laborista en las encuestas se debió menos al entusiasmo por la oposición y más al colapso de la competencia del Gobierno.

Tal y como ilustran los datos de la “victoria aplastante y sin entusiasmo” de 2024, el Partido Laborista obtuvo alrededor del 64 % de los escaños con solo el 34 % de los votos, la proporción más baja de cualquier gobierno mayoritario de la historia.

Al igual que Corbyn se vio acorralado en 2019 por el Partido del Brexit, de derecha populista, y por el Partido Liberal Demócrata, de centro y proeuropeo, debido a su postura moderada sobre la salida de la UE, Starmer se enfrentó a una maniobra de pinza similar a mediados de la década de 2020. Por un lado, Reform UK erosionó el voto laborista en los bastiones postindustriales; por otro, el Partido Verde y los independientes pro-Gaza se dirigieron con éxito a los progresistas urbanos. Los Verdes acabaron cuadruplicando su número de diputados en 2024 y los candidatos independientes lograron victorias históricas en los bastiones laboristas.

Los resultados electorales del Partido Laborista mientras estaba en el Gobierno reflejaron esta situación: derrotas en elecciones parciales tanto frente a Reform UK como frente a los Verdes. A esto hay que sumar los desastrosos resultados de las elecciones locales en Inglaterra, y sin conseguir desbancar a un Partido Nacional Escocés en apuros y plagado de escándalos al norte de la frontera.

Como no podía ser de otra manera, esta última dimisión se produjo casi exactamente diez años después del referéndum sobre el Brexit de 2016. No nos equivoquemos: las divisiones creadas y consolidadas a raíz de la salida de la UE siguen estando en el centro de la política británica, aunque mucha gente haya olvidado los detalles de aquella controversia.

Como ha argumentado recientemente el profesor de la Universidad Queen Mary de Londres Tim Bale, la política británica se entiende mejor como un ejemplo de polarización en dos bloques. Los votantes están encasillados en amplios bandos basados en la identidad, y la postura respecto al Brexit es la variable subyacente clave. Sin embargo, esta realidad queda oculta por el hecho de que estos bloques están fragmentados internamente y solo ocasionalmente abordan el tema de forma directa.

Aunque los votantes puedan unirse ocasionalmente contra un enemigo común, siguen profundamente divididos en otros aspectos de la política, lo que deja a líderes como Starmer (o Corbyn, para el caso) intentando mantener unida una coalición que es como un castillo de arena y que se desmorona en cuanto sube la marea.

The Conversation

Nicholas Dickinson no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Keir Starmer dimite: ¿puede alguien mantenerse en el cargo de primer ministro en la Gran Bretaña actual? – https://theconversation.com/keir-starmer-dimite-puede-alguien-mantenerse-en-el-cargo-de-primer-ministro-en-la-gran-bretana-actual-285841

La conversación docente: el lenguaje es riqueza, y está mal repartida

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Eva Catalán, Editora de Educación, The Conversation

Tutatamafilm/Shutterstock

No es que yo sea una persona melancólica o con tendencia a idealizar el pasado, pero a veces los objetos nos tienden emboscadas imposibles de resistir. Buscando otra cosa en un cajón, aparece un CD etiquetado “Graduación infantil”, por ejemplo, y qué difícil es reprimir las lágrimas viendo fotos de un montón de niños y niñas de cinco años subidos a un escenario disfrazados de flores.

Superado el ataque de nostalgia, hay algo especial en esa etapa de la vida en la que se abren tantas posibilidades. A esa edad lo tenemos todo por delante. Y nuestras mentes tienen capacidades asombrosas. El cole es una promesa de desarrollarlo, un proyecto común que supera contextos particulares y ofrece la oportunidad de enfrentarse en igualdad de condiciones (sin dejar de ser profundamente diferentes) al futuro.

Pero… ¿Y si les dijera que antes incluso de empezar primaria, a los 3 años, entre esas tiernas vocecitas infantiles se perciben ya diferencias enormes que condicionan sus probabilidades de éxito académico, y con ello, sus posibilidades de mejorar el estatus socioeconómico?

Los datos nos dicen que la educación pública no está logrando su objetivo de equidad, pues sistemáticamente sacan mejores notas y les va mejor a los alumnos de entornos favorecidos. Francisco Lorenzo, Adrián Granados Navarro y Ana Cabrera-Zlotnick, de la Universidad Pablo de Olavide, han investigado el papel del lenguaje en estos resultados. La desigualdad actúa a través de nuestra manera de expresarnos, explican en su artículo, “y lo hace de una manera tan silenciosa y tan temprana que para cuando el sistema educativo la detecta, ya es demasiado tarde.”

Hablan de capital cultural y de sociolectos (de las diferencias en la manera de expresarse y comunicarse de distintos grupos socioeconómicos). De la cantidad de palabras que un niño escucha desde su nacimiento en el hogar y el entorno directo, que pueden ser hasta 30 millones más en unos casos que en otros. De la complejidad de las estructuras gramaticales que se usan a su alrededor. También de dinámicas familiares determinantes: la costumbre de razonar en voz alta, de preguntarse el porqué de las cosas, de construir argumentos.

Y, sobre todo, de cómo y si la escuela está sirviendo para apoyar y construir este capital lingüístico cuando de verdad es clave y puede marcar la diferencia. Y de lo importante que es que los docentes no den por hecho que hay niños que se expresan mejor, niños que “da gusto con ellos”, que escriben espontáneamente bien en sus exámenes, a los que se premia desde el inicio por una ventaja de partida.

No se trata solo de mejorar, aunque también, la manera en la que enseñamos a vocabulario y gramática, o la manera en la que desde infantil animamos y ayudamos a la expresión oral. Se trata sobre todo de hacer explícitas las convenciones lingüísticas de cada materia y no darlas por hecho. Explicando, por ejemplo en Historia, no solo qué pasó, sino cómo se habla de lo que pasó. Es la única manera de romper esa barrera invisible que supone el lenguaje escolar o académico y hacerlo accesible para todos como herramienta de justicia social.

Estas semanas hemos hablado, además, de inteligencia artificial: qué ocurre cuando una herramienta se mete en territorios de toma de decisiones que antes solamente pertenecían a los docentes; cómo lograr que los estudiantes la usen con autocontrol y prudencia; y cómo analizando los tipos de respuesta que da cada una de estas herramientas comerciales (Chat GPT, Gemini y Claude) podemos entender por qué ofrecen los resultados que ofrecen y usarlas mejor. Nos hemos preguntado si los grupos de whatsapp de padres y madres ayudan o entorpecen la convivencia escolar; de los motivos para hacerse profesor de secundaria y cómo influyen en la formación docente; de por qué están tan cansados lo docentes; de exámenes orales grupales, de un libro con aplicaciones en el aula, y de si aprender a leer en un idioma u otro influye en la dislexia.

The Conversation

ref. La conversación docente: el lenguaje es riqueza, y está mal repartida – https://theconversation.com/la-conversacion-docente-el-lenguaje-es-riqueza-y-esta-mal-repartida-285740

Travail forcé dans les « académies » de cybercriminalité d’Afrique de l’Ouest : comment la peur piège les jeunes hommes

Source: The Conversation – in French – By Suleman Lazarus, Visiting Fellow, Mannheim Centre for Criminology, London School of Economics and Political Science

Quand on parle de travail forcé, on pense souvent aux centres d’escroquerie (scam centers). De plus en plus de travaux universitaires, d’articles journalistiques et d’attention politique ont renforcé ce stéréotype. Les images de complexes fortifiés, de gardes armés et de passeports confisqués influencent la manière dont les tribunaux du monde entier interprètent la participation à la cybercriminalité.

Mais de nouvelles recherches remettent en cause ce schéma. Il existe différents types de contrainte.

Certaines formes de contrainte physique sont visibles : portes verrouillées, gardes armés, documents confisqués. La contrainte spirituelle ou psychologique est invisible : la crainte de conséquences que personne ne peut voir, mais auxquelles beaucoup croient. L’une restreint le corps. L’autre restreint l’esprit. Le résultat est le même.

J’ai étudié les dimensions socioculturelles de la cybercriminalité depuis plus d’une décennie, avec une expertise particulière en matière de fraude en ligne et de tromperie numérique, les réseaux de cybercriminels, la traite des êtres humains et les expériences des victimes de fraude.

Dans mes travaux les plus récents en tant que chercheur spécialisé dans la cybercriminalité, je me suis intéressé à une académie de formation à la cybercriminalité au Nigeria, l’une de ces écoles clandestines qui recrutent et forment de jeunes hommes à la fraude numérique. Dans une étude récente sur la contrainte, je montre comment le contrôle, la pression et l’exploitation peuvent s’exercer au sein de ces espaces de formation illicites.

Pour cette recherche, je me suis appuyé sur trois sources : les dossiers judiciaires (jugements, actes d’accusation, dépositions de témoins, pièces à conviction) ; des entretiens avec trois agents directement impliqués dans l’enquête et les poursuites ; et l’observation en salle d’audience de l’ensemble des procédures concernant les 12 prévenus.

J’ai constaté que la cybercriminalité en Afrique de l’Ouest n’est pas toujours le fruit d’un libre choix.

Comprendre ce qui motive le recrutement dans les académies de cybercriminalité ne revient pas à défendre la fraude, qui cause un préjudice considérable. C’est une condition préalable à son démantèlement.

Qu’est-ce qu’un « royaume de l’arnaque » ?

Les fraudeurs en ligne utilisent l’expression « hustle kingdom » (royaume de l’arnaque) pour désigner leurs propres écoles clandestines. Notre analyse de dossiers judiciaires nigérians ayant abouti à des condamnations, complétée par des recherches ethnographiques et des entretiens avec des agents des forces de l’ordre, a révélé que les royaumes de l’arnaque sont des académies de cybercriminalité semi-structurées, opérant discrètement dans des villes du Nigeria et du Ghana. Elles disposent d’une hiérarchie, de programmes d’études et d’une autorité dirigeante appelée le « président ».

Les élèves y sont formés au piratage informatique, à l’escroquerie sentimentale et aux attaques par usurpation d’e-mails professionnels. Aucun droit d’inscription n’est exigé. En revanche, un pourcentage des gains issus des escroqueries est prélevé par la suite, créant ainsi un arrangement s’apparentant à une dette dès le premier jour.

Les recrues sont généralement des jeunes hommes âgés de 16 à 32 ans, dont la plupart n’ont suivi qu’un enseignement secondaire. Ils y entrent par le biais des réseaux sociaux, d’amis, de proches ou de recruteurs opportunistes. Un jeune de 18 ans l’a expliqué simplement :

Je n’ai pas payé d’argent pour rejoindre l’académie.

Ces académies ne sont pas apparues par hasard. Lorsque les voies officielles d’accès à l’éducation et à l’emploi sont bloquées, les jeunes cherchent des alternatives. Un sociologue, Robert K. Merton, appelle cela de l’« innovation » : la poursuite d’objectifs culturellement valorisés, tels que la réussite financière, par des moyens illégitimes mais accessibles.

Les hustle kingdoms exploitent cette situation, en proposant une formation gratuite là où les universités exigent des frais d’inscription que la plupart des familles ne peuvent pas se permettre. La pauvreté, le chômage des jeunes et l’absence de systèmes de protection sociale constituent le terreau sur lequel ces écoles se développent.

La contrainte sans chaînes

Ces conclusions sont issues de mon analyse de 12 dossiers de la Commission des crimes économiques et financiers, plus précisément des déclarations de témoins et des témoignages devant les tribunaux au Nigeria. Les élèves des « royaumes de l’arnaque » n’étaient pas enfermés, mais ils ne pouvaient pas partir. Leurs déplacements étaient limités à des fins précises et autorisées. Toute communication avec le monde extérieur était interdite. On leur fournissait de la nourriture, mais on leur refusait l’accès à l’argent et aux informations concernant leurs revenus.
Un jeune de 25 ans se souvient qu’on lui avait dit que la nourriture était gratuite, que les appels téléphoniques n’étaient pas autorisés et que sa part ne lui serait communiquée qu’une fois l’argent collecté.

Un apprenant de 18 ans a déclaré, selon les dossiers de l’affaire :

On nous a avertis de ne pas partir ni de contacter qui que ce soit pendant la formation. Le président a juré que la personne et sa famille en subiraient les conséquences pendant longtemps.

Il s’agit là d’un contrôle à plusieurs niveaux, et non d’une captivité visible. Chaque mécanisme renforce les autres. L’isolement empêche les stagiaires de vérifier si les menaces sont réelles. La dépendance financière les prive des moyens concrets de s’en sortir. L’intimidation spirituelle vient parachever ce dispositif.

Les menaces spirituelles s’articulaient autour du juju, une pratique traditionnelle d’Afrique de l’Ouest profondément enracinée dans les rituels de guérison et la vie communautaire. Au sein des “hustle kingdoms”, cependant, cette pratique a été délibérément transformée en arme.

Le président invoquait des serments de juju pour contraindre les élèves à obéir. La croyance en un pouvoir spirituel ancestral étant largement répandue, ces menaces exercent un véritable pouvoir de coercition. Les chercheurs décrivent ce phénomène comme un « sentiment d’inévitabilité » : la conviction que personne ne peut échapper aux conséquences spirituelles. Des mécanismes similaires ont été documentés au sein de réseaux nigérians de traite à des fins sexuelles opérant à travers l’Europe, notamment en Italie et en France.

Implications pour les politiques publiques et la justice

En comparant les éléments de preuve issus des dossiers judiciaires aux cadres juridiques existants en matière de trafic d’êtres humains et de contrainte, nous avons identifié quatre domaines dans lesquels les réponses actuelles présentent des lacunes. Les cadres actuels de justice pénale ont tendance à établir une distinction binaire : soit une personne est un délinquant volontaire, soit elle est une victime de la traite.

Les données recueillies dans le cadre du projet « Hustle Kingdom » ne s’inscrivent pas clairement dans l’une ou l’autre de ces catégories. Les participants sont entrés dans ce milieu avec des aspirations. Ils ont également été confrontés à des contraintes croissantes qui limitaient leur capacité à s’en sortir, à communiquer et à atteindre l’autonomie économique. Leur participation a évolué selon un continuum, passant d’une aspiration initiale à un enfermement progressif.

Considérer ces individus comme des délinquants agissant de leur plein gré a des conséquences réelles. Les peines risquent d’être disproportionnées par rapport à leur libre arbitre effectif. Le chevauchement entre les statuts de victime et délinquant n’est pas pris en compte. Les programmes de réinsertion conçus pour des délinquants volontaires sont inadaptés. Ils partent du principe que le participant a choisi librement. Un apprenant qui s’est engagé sous la menace spirituelle, dans une situation de dépendance financière et avec une liberté de mouvement restreinte présente un profil fondamentalement différent. Le programme s’attaque au mauvais problème.

Les données disponibles plaident en faveur de réponses plus différenciées face à la participation à la cybercriminalité en Afrique de l’Ouest :

Condamnation : les juges devraient prendre en compte les preuves de restrictions de mouvement, d’interdictions de communication et de menaces spirituelles lors de l’évaluation de la culpabilité, et non les écarter comme de simples particularités culturelles.

Réinsertion : Les professionnels doivent apprendre à identifier les participants contraints dès la phase d’évaluation. L’intimidation spirituelle constitue une véritable entrave au libre arbitre.

Prévention : Une intervention efficace doit s’attaquer aux facteurs structurels, notamment le chômage des jeunes, les difficultés d’accès à l’éducation et l’absence de filets de sécurité sociale.

Application de la loi : les propriétaires qui louent des locaux à des « académies de cybercriminalité » sans faire preuve de diligence raisonnable en sont des facilitateurs indirects. La législation devrait étendre la responsabilité au-delà des participants directs.

Pourquoi cette question est-elle d’actualité ?

La cybercriminalité est l’une des menaces criminelles qui connaît la croissance la plus rapide en Afrique, générant des pertes annuelles estimées à 3 milliards de dollars américains à l’échelle du continent. De même, la lutte contre la cybercriminalité s’intensifie dans toute l’Afrique subsaharienne. Les décisions de qualification juridique prises aujourd’hui deviendront des précédents judiciaires. Si la contrainte n’est reconnue que lorsqu’elle ressemble à un réseau d’escroquerie d’Asie du Sud-Est, les acteurs contraints à travers l’Afrique de l’Ouest seront condamnés comme s’ils avaient agi de leur plein gré.

Une meilleure compréhension de ce phénomène permettrait de rendre les peines proportionnées et la réinsertion efficace. Il convient également de s’attaquer aux conditions structurelles qui alimentent le recrutement dans ces académies.

The Conversation

Suleman Lazarus est affilié à la Police Foundation. Cet article a été rédigé à titre universitaire indépendant et ne reflète pas les opinions des institutions auxquelles l’auteur est affilié.

ref. Travail forcé dans les « académies » de cybercriminalité d’Afrique de l’Ouest : comment la peur piège les jeunes hommes – https://theconversation.com/travail-force-dans-les-academies-de-cybercriminalite-dafrique-de-louest-comment-la-peur-piege-les-jeunes-hommes-285529

Performance ESG des entreprises : quelle influence peuvent exercer les agences de notation ?

Source: The Conversation – in French – By Albane Christine Tarnaud, Docteur en Sciences Economiques, Enseignant-Chercheur en Finance, IÉSEG School of Management

Tout comme des agences de notation financière évaluent la solvabilité des états ou des entreprises, des agences de notation ESG évaluent les pratiques des entreprises en matière de RSE. Les scores qu’elles publient semblent toutefois contenir plus qu’une simple évaluation des pratiques RSE.


Les scores ESG, qui mesurent la performance des entreprises sur les dimensions environnementale, sociale et de gouvernance, visent à refléter leurs pratiques en matière de responsabilité sociale et environnementale (RSE). Produits par des agences spécialisées, ils sont devenus un outil central d’aide à la décision pour les investisseurs et jouent un rôle croissant dans la valorisation des entreprises.

Dans un contexte où les entreprises, volontairement ou sous contrainte, investissent massivement dans la RSE, le rôle des agences de notation interroge. Au-delà de leur fonction d’évaluation, pourraient-elles influencer jusqu’à la manière dont les investisseurs intègrent la RSE dans la valorisation ? C’est ce que suggère une étude récente publiée dans le British Journal of Management, dont les conclusions soulignent l’importance des efforts engagés par l’Union européenne pour renforcer la standardisation, la fiabilité et la transparence de l’information extrafinancière, notamment à travers le règlement encadrant les activités de notation ESG.

En effet, si ces activités ne se limitent pas à refléter les performances ESG mais influencent également l’importance qu’accordent les investisseurs à ces scores, alors les agences de notation peuvent contribuer à orienter les priorités des entreprises en matière de RSE dans le sens des objectifs définis par l’UE (pour une neutralité carbone en 2050 par exemple, ou pour la protection de la biodiversité).




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De surprenantes variations

Un score ESG peut-il changer sans que l’entreprise ne modifie ses pratiques ?Étonnamment, oui. En 2010, à la suite de rachats successifs d’autres fournisseurs de données, MSCI, acteur majeur de la notation ESG, a modifié sa méthodologie en adoptant des indicateurs spécifiques à chaque secteur. Ce changement a eu un effet mécanique immédiat : certaines entreprises ont vu leur score augmenter et d’autres diminuer, alors même que leurs pratiques n’avaient pas évolué. Par exemple, une entreprise ayant obtenu 20 points forts et 10 points faibles affichait une note ESG globale de 10 en 2009 ; si seulement 15 de ses points forts étaient ensuite jugés pertinents pour son secteur, sa note tombait automatiquement à 5 en 2010. Au total, près de 80 % des entreprises étudiées ont été affectées par cette révision méthodologique, dont environ 60 % ont subi une dégradation de leur score ESG.

Une telle situation, quasi expérimentale, est une aubaine. Elle permet d’isoler l’effet du choix méthodologique de l’agence de notation et d’observer ce qu’il se passe lorsque les scores ESG varient indépendamment du comportement réel des entreprises. Elle offre ainsi un cadre idéal pour analyser les effets que peuvent induire les agences de notations par le biais d’un simple changement dans leur mode de calcul des scores ESG.

Une influence confirmée

Ces changements « artificiels » influencent-ils la façon dont sont valorisées les entreprises ? En théorie, non : si les marchés traitaient correctement l’information directement émise par les entreprises, un changement purement technique dans la mesure de leur performance ESG ne devrait pas affecter la valorisation.

Pourtant, un tel effet a été observé en 2010 : lorsque les scores ESG produits par MSCI ont été modifiés à la suite de ce changement de méthodologie, l’influence de ces scores sur la valorisation des entreprises est devenue significativement plus forte. Cette sensibilité accrue semble particulièrement marquée pour les entreprises soumises à de faibles contraintes financières et détenues par une faible proportion d’investisseurs institutionnels. En effet, la valorisation de ces entreprises dépend davantage des signaux externes tels que les scores ESG, et donc de l’influence des agences de notation.

Ces résultats suggèrent donc que les scores ESG ne sont pas de simples indicateurs neutres, mais peuvent également agir comme signaux de leur propre importance, puisque les entreprises dont les scores ont été affectés ont vu le lien entre le score ESG et leur valorisation se renforcer. Ce phénomène peut s’expliquer par le fait que les investisseurs perçoivent les scores ESG comme des indicateurs simplifiés d’une information extrafinancière complexe, ainsi que par le fait que de nouvelles méthodologies peuvent produire des mesures jugées plus pertinentes financièrement.

Des implications pour tous

Pour les entreprises, la compréhension des méthodes de notation devient un véritable enjeu stratégique. Au-delà de la seule amélioration de leurs pratiques RSE, elles doivent également comprendre comment leurs actions sont évaluées et comment cela peut influencer leur valorisation.

Boursorama 2023.

Du côté des agences de notation, ces résultats suggèrent qu’elles ne sont pas de simples observateurs ou évaluateurs neutres de la performance ESG. Leurs choix méthodologiques ne participent pas seulement à décrire une réalité, mais peuvent également structurer cette réalité. En faisant évoluer leur mode de calcul des scores ESG, elles peuvent contribuer à accroître l’importance accordée à ces scores dans la valorisation des entreprises notées et ainsi orienter les stratégies de ces dernières en matière de durabilité.

Enfin, pour les régulateurs, ces constats ouvrent des perspectives importantes. Si les agences de notation jouent un rôle central dans la transmission et l’interprétation de l’information ESG, elles peuvent également devenir des relais potentiels des politiques publiques à condition que leurs méthodologies soient alignées avec les objectifs environnementaux, sociaux et de gouvernance fixés par les autorités.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Performance ESG des entreprises : quelle influence peuvent exercer les agences de notation ? – https://theconversation.com/performance-esg-des-entreprises-quelle-influence-peuvent-exercer-les-agences-de-notation-282089