Le mur tarifaire de Donald Trump, brique après brique

Source: The Conversation – France (in French) – By Houssein Guimbard, Économiste, CEPII


Ce qu’il faut retenir :

  • Depuis le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, les droits de douane sont devenus un outil majeur de politique économique.

  • Les fondements juridiques de ces nouveaux droits ont variés ; certains ont même été annulés par la Cour suprême.

  • Au-delà des aléas, où en sommes nous aujourd’hui ? Quelle est la véritable hausse finale des droits à l’entrée des USA ?


Entre janvier 2025 et mars 2026, les États-Unis ont profondément remanié leur politique commerciale. Les droits de douane ont été relevés, suspendus, remplacés, puis, pour les plus spectaculaires d’entre eux, supprimés. Que subsiste-t-il de ce mur tarifaire, et sur quelles fondations juridiques repose-t-il désormais ?

Pour le savoir, il faut distinguer les instruments qui le composent, car tous les droits de douane ne se valent pas, ni par leur objectif ni par leur solidité devant les juges – un instrument devant être employé pour l’usage que la loi lui assigne.

Les droits de douane mis en place depuis 2025 par l’administration américaine reposent sur plusieurs bases juridiques, mobilisées successivement ou en parallèle.

Un instrument aussi spectaculaire que fragile

Déjà utilisée en 2018, la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 permet de taxer, au nom de la sécurité nationale, des produits jugés stratégiques comme l’acier, l’aluminium, les automobiles ou encore les semi-conducteurs, qui ont vu leur protection augmenter de 25 %, voire de 50 % pour certains produits. Reposant sur une procédure balisée – enquête, déterminations formelles –, ces droits de douane ont jusqu’ici résisté aux contestations.

Pour corriger des positions commerciales déficitaires et atteindre un objectif de protection différenciée selon les pays partenaires, l’administration a ensuite eu recours à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), qui autorise des mesures d’urgence face à une « menace inhabituelle et extraordinaire ». Sur ce fondement ont été imposés début 2025 les droits liés au fentanyl, les surtaxes visant le Canada et le Mexique hors ACEUM, puis, le 2 avril 2025, les droits « réciproques » du Liberation Day.

Le plus spectaculaire de ces instruments s’est aussi révélé le plus fragile : l’IEEPA, contrairement aux sections 232, n’avait jamais servi à imposer des droits de douane depuis sa création en 1977. Détournée de son objet, cette loi a été jugée hors de son champ par la Cour suprême en février 2026 et les droits de douane y afférents annulés.




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Surtaxe temporaire

Pour maintenir une protection élevée, l’administration a aussitôt activé la Section 122 du Trade Act de 1974, une surtaxe (de 10 points de pourcentage) temporaire justifiée par un déséquilibre de la balance des paiements.

Dans le même temps, le gouvernement a ouvert des enquêtes (sur les surcapacités industrielles de 16 pays, ou encore sur le travail forcé des enfants dans les chaînes d’approvisionnement de 60 pays) au titre de la Section 301 pour remplacer les droits précédents le moment venu. Cet instrument avait déjà servi, lors du premier mandat de Donald Trump, à taxer durablement les importations chinoises, prouvant ainsi sa stabilité dans le temps.

À partir des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles, il est possible de reconstituer l’évolution, entre janvier 2025 et mars 2026, du droit de douane moyen américain, celui qui s’applique à l’ensemble des biens importés, et de la décomposer selon les fondements juridiques mobilisés. À chaque instrument correspond alors une contribution au droit moyen, que retrace le graphique ci-dessous.

Graphique : Un mur tarifaire bâti sur des fondations juridiques de solidité inégale

  • Droit de douane américain moyen décomposé par base légale d’imposition*

Notes : Les droits de douane NPF et appliqués préférentiels (en bleu clair) proviennent de la base MAcMap-HS6 (ITC-CEPII). Les droits américains additionnels proviennent des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles officielles du gouvernement américain. Le droit moyen est calculé au niveau des produits, puis agrégé avec la méthode des groupes de référence (Guimbard et coll., 2012). Chaque bande colorée est la contribution d’un instrument au droit moyen ; la ligne en gras représente le droit de douane moyen appliqué à l’ensemble des partenaires commerciaux. La forme en escalier reflète une succession rapide de décisions ; la chute brutale de fin février 2026 correspond à l’invalidation des droits de douane IEEPA par la Cour suprême.

Source : Guimbard (2026)

Le droit de douane moyen est désormais très élevé. Il est passé de 4,9 % en janvier 2025 à 24,2 % lors du Liberation Day, le 2 avril 2025, avant de refluer autour de 15 % en février 2026, soit 3 fois son niveau initial. Pour rappel, la protection moyenne mondiale est de 3,5 %, celle de l’UE de 1,8 %.

Vingt révisions du taux qui aboutissent à un triplement

La politique tarifaire américaine a été extrêmement instable. En quatorze mois, le droit moyen a connu plus de vingt révisions, dont plusieurs de grande ampleur, modifiant significativement le droit moyen, d’où la forme en escalier du graphique.

Les bases légales les plus solides juridiquement pour imposer des droits de douane ont progressivement pris le relais. Ainsi, la part des droits de la Section 232 dans le droit moyen a bondi d’environ 9 % lors du « Liberation Day » à près de 41 % en février 2026, après le remplacement des droits IEEPA par ceux de la section 122.

Enfin, le régime de l’automne 2025 semble refléter la structure tarifaire ciblée par l’administration. Avec un droit moyen proche de 20 %, il combinait un socle durable de Section 232 et des surtaxes réciproques appliquées à l’ensemble des partenaires, tout en excluant des produits spécifiques (3 listes de produits exemptés des droits réciproques ont été mises en œuvre en 2025). Les droits IEEPA, ou leur menace, ont également permis aux États-Unis de conclure plusieurs accords commerciaux avec, entre autres, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et ou encore le Royaume-Uni.

Le cœur du nouveau régime tarifaire américain repose désormais sur la Section 232, à la base juridique solide, tandis que les droits additionnels de la Section 122 arrivent à échéance le 24 juillet 2026. Reste à savoir si les sections 301, en cours d’enquête, pourront reconstituer un niveau de protection comparable pour atteindre les nombreux objectifs économiques que Donald Trump assigne aux droits de douane.

The Conversation

Houssein Guimbard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le mur tarifaire de Donald Trump, brique après brique – https://theconversation.com/le-mur-tarifaire-de-donald-trump-brique-apres-brique-288065

Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

En usant de flatterie, l’IA nous enferme dans un mode de pensée sans aspérités. https://www.publicdomainpictures.net/

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
  La psychologie sociale établit que la flatterie est efficace, même lorsqu’elle est très visible et qu’elle n’est pas perçue comme sincère.
  Ce mécanisme de flatterie systématique augmente paradoxalement la confiance que nous accordons aux IA conversationnelles, en leur donnant une dimension plus humaine.
  De manière plus insidieuse, l’IA conversationnelle apprend aussi à se conformer aux idées et à la façon de s’exprimer de l’utilisateur, l’enfermant peu à peu dans une bulle de filtre.
  Replier
  

Vous vous connectez sur votre assistant IA conversationnel : il vous salue amicalement, « Vous êtes de retour ! » Puis vous lui soumettez une question de vocabulaire, l’ébauche bancale d’un texte ou une intuition fragile : « Quelle bonne idée ! »

Très souvent, avant même d’examiner votre requête, l’IA vous gratifie d’un commentaire élogieux (« Excellente question » ou « C’est un sujet fascinant »). Ce réflexe de validation porte un nom dans la recherche récente : sycophancy, en anglais, que l’on peut traduire par « effet sycophante » ou « biais de complaisance ».

Plusieurs des assistants les plus diffusés le manifestent de façon régulière : évaluant ChatGPT, Claude et Gemini sur des tâches de mathématiques et de conseil médical, Aaron Fanous et ses collègues de l’université de Stanford l’ont mesuré dans près de six réponses sur dix. Ce concept relie deux histoires que tout semblait séparer : celle d’une technique d’entraînement vieille de quelques années, et celle d’un travers humain que la psychologie sociale décrit depuis les années 1960. L’assistant flatte parce qu’on l’a récompensé pour flatter, et nous cédons à la flatterie parce que notre jugement fléchit devant l’éloge qui nous vise.

Une figue, un délateur, une machine

Le mot nous vient de l’Athènes de Solon, au début du sixième siècle avant notre ère. La cité interdisait alors l’exportation des figues, rapporte Plutarque, et faute de police, comptait sur les particuliers pour dénoncer les fraudeurs. Celui qui « montrait les figues », de sukon, la figue, et phainein, montrer, servait aux juges l’accusation qu’ils attendaient, gagnait son procès et, accessoirement, touchait sa prime. Le grec a légué le terme à l’anglais sycophancy, qui désigne la flatterie servile du courtisan, avant que la recherche sur l’intelligence artificielle le reprenne pour nommer ce penchant des modèles à caresser leur interlocuteur dans le sens du poil.

Le sycophante grec lisait les attentes du juge et ajustait son propos pour plaire ; l’assistant IA lit les indices laissés dans la question et oriente sa réponse vers ce qui contentera l’utilisateur. Un même geste relie les deux : un locuteur placé en situation d’être évalué règle son discours sur la récompense attendue plutôt que sur l’exactitude. Le délateur optimisait la faveur du tribunal, le modèle optimise le score d’un évaluateur.

Cette économie de la flatterie a quitté le tribunal pour gagner la vie ordinaire des échanges commerciaux et numériques, où elle garde son efficacité même à découvert. Les spécialistes du marketing Elaine Chan et Jaideep Sengupta l’ont établi par l’expérience : un compliment adressé par un vendeur agit sur sa cible alors même que celle-ci perçoit le motif intéressé et corrige consciemment son jugement.

La correction opère en surface, sur l’attitude déclarée, pendant qu’une adhésion favorable subsiste en profondeur et pèse davantage sur le comportement d’achat. L’assistant conversationnel hérite de cette rente : sa déférence porte auprès d’un utilisateur averti de sa nature statistique, parce que la lucidité sur le procédé désarme moins la flatterie qu’on ne l’espère.

Pourquoi apprendre à une machine à complaire ?

Cet effet est-il intentionnel et destiné à capter de nouveaux clients ? Techniquement, la complaisance des modèles se présente d’abord comme la conséquence de leur méthode d’apprentissage. Les grands modèles de langage passent en effet par une étape appelée RLHF, pour Reinforcement Learning from Human Feedback, soit l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains.

Le principe a d’abord été formalisé de façon générale par Paul Christiano, chercheur américain en intelligence artificielle, et ses coauteurs, en 2017, sur des tâches de simulation robotique sans lien avec le langage, avant que l’équipe d’OpenAI, autour du chercheur en intelligence artificielle Long Ouyang, l’applique aux modèles conversationnels en 2022 avec InstructGPT. L’idée tient en peu de mots : des personnes classent les réponses du modèle de la meilleure à la moins bonne, ces classements servent à entraîner un « modèle de récompense », et le système apprend ensuite à produire ce que ce modèle de récompense note haut.

C’est ainsi que, presque ironiquement, le maillon humain introduit un biais que des chercheurs des universités Harvard et de Boston ont su isoler dans les données de préférence elles-mêmes. À justesse factuelle égale, une réponse qui épouse l’opinion de l’utilisateur récolte de meilleures notes qu’une réponse exacte qui le contrarie. L’étude va même plus loin : humains et modèles de récompense retiennent parfois une réponse flatteuse bien tournée de préférence à une réponse correcte. Au point que pousser l’optimisation contre ce signal finit par rogner la véracité au profit de l’agrément ! La flatterie devient alors une stratégie payante au sens mathématique, un point vers lequel l’entraînement converge de lui-même.

La complaisance reste pourtant une tendance parmi d’autres, tempérée par les objectifs concurrents que l’entraînement poursuit en même temps : la recherche d’exactitude, par exemple, travaille contre la déférence, tandis que l’utilité perçue la renforce. Le résultat dépend de l’équilibre que chaque éditeur donne à ces forces, ce qui explique que l’ampleur du phénomène varie sensiblement d’un modèle à l’autre. Keyu Wang et ses collègues relèvent ainsi, sur sept familles de modèles, des taux de complaisance qui s’échelonnent de 47 % à 95 %.

Ce penchant s’accentue pourtant avec la taille. Jerry Wei et ses collègues l’ont mesuré sur les modèles PaLM de Google : plus le modèle grossit, plus il tend à répéter l’opinion de son interlocuteur, et l’effet s’accentue encore lorsqu’on l’entraîne à suivre des instructions. L’assistant se contente ainsi rarement de flatter : il apprend de notre goût pour la flatterie et nous renvoie une version amplifiée de nos propres attentes. Les systèmes les mieux ajustés aux préférences déclarées comptent parmi les plus enclins à la déférence. Plusieurs équipes cherchent des correctifs, par exemple l’ajout de données synthétiques conçues pour désapprendre la flatterie, une piste que Wei et ses collègues explorent dans le même travail. La question reste ouverte à ce jour.

Pourquoi la flatterie prend sur nous

Un miroir complaisant agit seulement si celui qui s’y regarde le croit fidèle. Bien avant les assistants conversationnels, la psychologie sociale a montré que la cible d’un compliment perd en lucidité au moment précis où elle en aurait le plus besoin. Le psychologue américain Edward E. Jones a fondé cette étude en 1964 sous le nom d’« ingratiation », l’art de se rendre désirable aux yeux d’autrui, et il y repérait déjà une « distorsion vaniteuse » qui rend chacun plus crédule devant l’éloge tourné vers lui-même que devant celui destiné à un tiers.

La psychologue néerlandaise Roos Vonk a mis ce mécanisme à l’épreuve du laboratoire. Ses expériences révèlent un écart net entre la cible et l’observateur : la personne directement flattée juge le flatteur plus crédible et plus sympathique que ne le fait un témoin de la même scène, et cet écart tient bon même quand on neutralise la fatigue cognitive, l’humeur ou l’envie de plaire. Nous jugeons donc au plus mal la sincérité des compliments qui nous sont adressés. Un utilisateur averti du fonctionnement statistique d’un modèle reste vulnérable à sa validation pour cette raison simple : occuper la place de cible suffit à endormir la méfiance.

Le psychiatre Serge Tisseron a décrit le versant émotionnel de cet attachement. Analysant notre rapport aux robots sociaux, il montre qu’un artefact peut satisfaire notre désir d’emprise tout en entretenant l’illusion de la réciprocité. Face à une machine qui adopte les codes de l’écoute et de l’attention, l’utilisateur lui prête une intériorité, parfois une bienveillance. L’assistant devient une sorte de compagnon rassurant, un espace où la contradiction se fait rare. Ce ressort prolonge une disposition ancienne : Tisseron la rattache à notre façon d’investir affectivement les objets, l’assistant venant occuper une fonction psychique déjà là. J’ai analysé ailleurs ce basculement, où l’écoute simulée finit par redéfinir ce que nous attendons d’un échange, sous le nom d’empathie artificielle.




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L’empathie artificielle : du miracle technologique au mirage relationnel


Reste la dimension économique, que le sociologue Antonio Casilli éclaire dans son enquête sur le travail du clic. La douceur des interfaces résulte d’un calibrage industriel où le ton des modèles se règle en amont, grâce au travail d’annotateurs largement invisibles. Les éditeurs visent la fidélité d’usage, et l’expérience gagne à rester agréable : une conversation qui flatte retient mieux qu’une conversation qui heurte. L’incitation commerciale et l’incitation technique poussent vers le même résultat, une friction réduite au minimum, sans qu’il faille supposer la moindre intention de rendre les esprits paresseux.

Le Tricatel de la pensée

Dans le film L’Aile ou la Cuisse, l’usine Tricatel fabriquait une nourriture de synthèse, lissée et sans saveur, servie sous les dehors de la grande cuisine. L’effet sycophante produit un équivalent textuel : une matière relationnelle prémâchée, agréable, qu’on avale sans effort. Le risque tient moins à une machine devenue intelligente ou hostile qu’à une chambre d’échos où notre ego trouve un assentiment permanent.

Deux forces s’y rejoignent, et c’est leur rencontre qui peut paraître inquiétante. D’un côté, notre moindre lucidité devant l’éloge qui nous vise ; de l’autre, une technique d’entraînement qui sélectionne la complaisance. Au total, nous sommes face à un système réglé pour flatter, qui s’adresse à un esprit disposé à se laisser flatter et… l’accord se scelle. En confiant à ces miroirs le soin de valider nos idées, nous risquons d’oublier que la pensée avance par le frottement avec le réel et par la rencontre de ce qui résiste, jamais par un consentement fabriqué.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante – https://theconversation.com/pourquoi-lia-vous-dit-toujours-que-vous-avez-une-excellente-idee-ou-leffet-sycophante-287398

Gènes et peuples : pourquoi la génétique ne corrobore pas le concept de race dans notre espèce

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pablo Rodríguez Palenzuela, Catedrático de Bioquímica, Universidad Politécnica de Madrid (UPM)

La race, qui semble constituer une frontière naturelle, n’est qu’un mirage. Nous sommes une espèce jeune et homogène, et comme l’explique la génétique, la quasi-totalité de notre variabilité se trouve au sein de chaque groupe.


Vers 1971, dans un coin reculé du nord du Botswana, une femme d’une cinquantaine d’années a raconté sa vie à l’anthropologue américaine Marjorie Shostak. Elle s’appelait Nisa. Elle était née dans le désert du Kalahari, au sein d’un village de chasseurs-cueilleurs qui vivaient comme leurs ancêtres depuis des milliers d’années. Elle parlait une langue pleine de claquements que presque personne en dehors de cette région ne comprenait. Elle ne savait pas lire, elle n’avait jamais vu de villes. Difficile d’imaginer quelqu’un de plus éloigné d’un lecteur espagnol ou français.

Shostak a enregistré ces confidences pendant des mois et les a rassemblées dans Nisa (1981), un classique de l’ethnographie qui a donné la parole directement à la personne interviewée. Et pourtant, ce qu’elle y raconte nous touche de près : elle se souvient de son premier accouchement, seule dans la montagne, allongée dans une cabane, attendant avec crainte que son lait monte tandis que le bébé pleurait de faim.

Elle se souvient qu’on l’a mariée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, qu’elle se rebellait et s’enfuyait loin d’un mari qui lui paraissait être un étranger. Elle parle du désir, des amants qu’elle a eus en cachette, de la jalousie entre épouses. Elle parle des enfants qu’elle a enterrés, l’un après l’autre, et du vide qu’ils ont laissé. Elle parle du corps qui vieillit et de la rage de le voir faiblir. Il n’y a pas une seule de ces scènes que nous ne reconnaissions pas. Ce sont celles de n’importe qui : de notre mère, de notre grand-mère, et de nous-mêmes.

Voici maintenant une information qui pourrait bien nous surprendre. Cette femme dont la vie nous touche appartient à l’une des lignées humaines qui se sont séparé les premières du tronc commun : les peuples khoisan d’Afrique australe. Ils comptent parmi les populations humaines qui présentent la plus grande diversité génétique de la planète, et la distance qui sépare leur génome de celui d’un Européen est l’une des plus grandes qui existent au sein de notre espèce. Entre Nisa et nous s’étend, en termes génétiques, presque toute la largeur de l’arbre généalogique humain. Et pourtant, rien de ce qui la caractérise ne nous est étranger.

Nisa, cette femme du Botswana qui est le personnage principal du livre « Nisa : La vie et les paroles d’une femme »
Nisa, cette femme du Botswana qui est le personnage principal du livre « Nisa : La vie et les paroles d’une femme ».
Lisa Gray, CC Wikimedia, CC BY

Ce paradoxe s’explique : nous sommes une espèce jeune et homogène. Nous descendons tous d’une même ancêtre africaine qui vécut il y a cent ou deux cent mille ans, celle que l’on appelle la « Ève mitochondriale ». Il y a environ cinquante à soixante-dix mille ans, un petit groupe a quitté l’Afrique pour peupler le reste du monde, n’emportant avec lui qu’une infime partie de la variabilité totale. Au cours de cette brève période, à l’échelle de l’évolution, il n’y a pas eu le temps que les choses changent beaucoup.

Pour se faire une idée, il faut savoir qu’une seule communauté de chimpanzés présente dans son ADN mitochondrial davantage de variations que l’ensemble de l’espèce humaine. Cette distance humaine « maximale » qui sépare Nisa d’un ou d’une Madrilène est, vue de loin, infime.

La quasi-totalité de la différence se trouve au sein d’un même groupe

La majeure partie de la variation génétique humaine se trouve au sein de chaque groupe, et non entre les ensembles que nous appelons à tort « races ». Deux voisins d’un même village africain peuvent présenter plus de différences entre eux, pour un gène pris au hasard, qu’entre l’un d’entre eux et un Japonais.

Et ce n’est pas une impression : une étude portant sur 377 marqueurs chez plus d’un millier de personnes issues de 52 populations a révélé qu’entre 93 et 95 % de la variation génétique se trouve au sein des populations, et seulement 3 à 5 % entre les grands groupes continentaux. En effet, les populations africaines recèlent davantage de diversité que le reste du monde réuni.

Pourquoi tombons-nous alors si facilement dans le piège de la différence ? Parce que la majeure partie de la variabilité génétique est cachée. La couleur de la peau et des cheveux dépend d’une poignée de gènes et réagit rapidement au soleil et à la latitude : quelques centaines de générations suffisent pour la modifier. C’est très frappant et cela n’a pratiquement aucun poids.

Diviser les êtres humains en races revient à classer une bibliothèque en fonction de la couleur des couvertures des livres : pratique, mais grossier. Nous confondons une couche de peinture avec une différence fondamentale.

Ce que nous révèlent les généalogies

Il convient d’apporter une précision pour ne pas aller trop loin. L’absence de races ne signifie pas qu’il n’y ait pas de généalogies. Chaque personne porte en elle une histoire réelle et traçable : d’où venaient ses ancêtres, quels chemins les ont menés jusqu’ici. La génétique sait déchiffrer ces informations. Mais une généalogie indique d’où nous venons, tandis qu’une race prétend définir ce que nous sommes. La première est un fait ; la seconde, une catégorie inventée.

Et il s’agit de livrer un dernier avertissement. Le fait que la race n’existe pas en biologie ne fait pas du racisme un fantôme. Il n’a pas de fondement génétique, mais il constitue une réalité sociale immense : il régit les vies, la santé et les opportunités. L’erreur ne consiste pas à en observer les effets, mais à en chercher la cause dans les gènes.

En 2018 et 2019, les grandes sociétés d’anthropologie et de génétique humaine – l’Association américaine des anthropologues biologiques et la Société américaine de génétique humaine – l’ont clairement affirmé par écrit : les humains ne se divisent pas en groupes génétiques raciaux, et il n’existe aucune base biologique à une telle distinction.

C’est ce qu’atteste le témoignage de Nisa, qui a enterré ses enfants et qui craignait la vieillesse tout comme nous. Ce que nous partageons – la peur, le désir, le deuil, l’envie de continuer à vivre – pèse bien plus lourd que le peu qui nous sépare. La notion de « race », en fin de compte, en dit très peu sur notre biologie et beaucoup trop sur notre regard.

The Conversation

Pablo Rodríguez Palenzuela ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Gènes et peuples : pourquoi la génétique ne corrobore pas le concept de race dans notre espèce – https://theconversation.com/genes-et-peuples-pourquoi-la-genetique-ne-corrobore-pas-le-concept-de-race-dans-notre-espece-285857

Le « bien commun », un concept post-libéral ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lino Castex, Doctorant en théorie politique, Cévipof/SciencesPo, Sciences Po

« Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement », ensemble de fresques d’Ambrogio Lorenzetti au Palazzo Pubblico de Sienne. Ambrogio Lorenzetti

Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels. Longtemps marginalisée par la pensée moderne, cette notion est aujourd’hui réinvestie par des courants politiques très divers, qui y voient des ressources pour corriger, voire dépasser, les grammaires libérales du politique.


Employer l’idée de « bien commun » aujourd’hui, c’est un peu comme faire tinter son verre lors d’un repas de fête : cela permet d’attirer l’attention. Présent dans les programmes électoraux, les discours juridiques ou les productions intellectuelles récentes, il semble avoir retrouvé une pleine légitimité dans le lexique contemporain. En 2022, neuf candidats sur dix l’emploient dans leur programme pour la présidentielle française. Le « bien commun » semble réinstallé dans l’évidence de notre répertoire conceptuel. Pourtant, cette présence, qui passe aujourd’hui pour normale, tant la bataille du bien commun retrouve de la vigueur, ne va absolument pas de soi.

Une brève histoire du bien commun

Forgée dans la rencontre médiévale d’Aristote et de Thomas d’Aquin, la notion de bien commun a longtemps désigné, dans des sociétés holistes et préoccupées par le salut, un idéal de communion sociale où se mêlaient transcendance chrétienne et horizon collectif.

Les révolutions engagées dès le XVIIe siècle par les théoriciens contractualistes en déplacent le centre de gravité : le politique n’est plus chargé d’orienter la communauté vers un Bien substantiel, c’est-à-dire un contenu déterminé de la vie bonne que tous devraient partager, mais de garantir à chacun la liberté de poursuivre ses propres fins. On cherche désormais le juste plutôt que le bien. Le vocabulaire du contrat, des droits et de l’intérêt remplace progressivement celui des vertus civiques et de la finalité commune, dans ce que l’on pourrait appeler une « grammaire de la neutralité », où l’État vise moins à réaliser un bien partagé qu’à arbitrer des intérêts privés légitimes.

Le Conseil d’État fait le récit de ce renversement dans son rapport de 1999 sur l’intérêt général, en notant que la désuétude de la notion de bien commun s’est précipitée avec la Révolution française, lorsque le complexe théologico-politique s’est effacé devant le droit comme instrument de résolution de l’antagonisme des intérêts. Éclipse, donc, du bien commun dès le XVIIe siècle, cantonné aux marges du discours juridico-politique moderne et remplacé, en France, par l’idée d’intérêt général – plus procédurale, moins substantielle, promettant d’unifier sans imposer une vision du monde. Comme le thématisait Charles Taylor, la rationalité moderne doit supporter « l’idée que la société est constituée, en un sens, par les individus, en vue d’accomplir des fins qui sont d’abord individuelles ».

Un retour en force

Or, voilà qu’après cette longue occultation, la vieille idée refait surface comme une effraction dans ce récit libéral de la modernité. Le contraste est net : le Conseil d’État ne mentionne jamais le bien commun entre 1821 et 2008 dans la totalité de ses actes juridiques, alors qu’il en fait un élément de son vocabulaire dans six de ses actes entre 2008 et 2023, et le concept central de plusieurs vœux des corps constitués depuis 2013.

La notion apparaît pour la première fois comme principe de référence de l’action publique lors de la réforme du Code de l’organisation judiciaire de 2016, qui porte sur la définition de l’action du procureur général. La loi dispose désormais que celui-ci « rend des avis dans l’intérêt de la loi et du bien commun ». La formule articule deux registres. D’un côté, l’intérêt de la loi, c’est-à-dire la fidélité à la positivité du droit et à son histoire ; de l’autre, le bien commun, qui ouvre la possibilité de chercher une norme supérieure justifiant l’écart avec l’édifice juridique existant. Discrètement, au détour de la définition d’une mission technique, cette modification donne au bien commun une qualité juridique forte pour l’action publique.

Ce retour en force du bien commun vaut de façon tout aussi manifeste dans les discours parlementaires ou dans les programmes aux présidentielles de la Ve République. Si la notion était très peu mentionnée au XXe siècle (nous comptons une seule occurrence entre 1965 et 2002 sur la base des archives électorales du CEVIPOF), parmi les dix premiers candidats à la présidentielle de 2022, neuf y font référence dans leurs programmes ou discours.

Cela vaut aussi sur le plan éditorial et théorique : collection « le bien commun » créée par Antoine Garapon en 2006, émission de France culture depuis 2014, chaire Bien commun créée par l’institut Catholique de Paris en 2021, des ouvrages récents, Le bien commun, éloge de la solidarité (1996), Où est passé le bien commun ? (2011), Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? (2015), Économie du bien commun (2016), Le bien commun à la croisée des disciplines (2018) ou encore La pandémie, l’anthropocène et le bien commun (2020).

L’étude lexicale est un indice du renversement conceptuel et théorique à l’œuvre avec la notion de bien commun. Il faut tout du moins reconnaître que sa présence, étonnante au regard de l’histoire de la circulation de l’idée, remet en question un ensemble de caractères théoriques que l’on croyait inhérents à la pensée moderne du politique. En premier lieu, le cantonnement de la définition de la bonne vie à la sphère privée, la distinction nette entre le discours de la morale et celui de la politique et l’idée selon laquelle une société moderne doit s’abstenir de formuler des fins substantielles pour ne se consacrer qu’à la garantie des droits et à l’arbitrage des intérêts.

Autrement dit, la recherche contemporaine du bien commun nous semble supposer ce que le fond libéral de la modernité s’interdit de penser ; ce qu’il peut y avoir de commun aux individus avant qu’ils se différencient et ce qui peut les réunir dans une même perspective plutôt que les gérer dans leur diversité constitutive.

Notre hypothèse est justement que cette réapparition du bien commun doit être lue comme le symptôme d’un trouble hautement spécifique d’une modernité inquiète : malaise dans les grammaires politiques du libéralisme, malaise dans la capacité du droit à produire du sens partagé, malaise dans la manière même dont les sociétés libérales conçoivent leur unité.

Le retour du bien commun dans le stock conceptuel du politique peut se lire comme la traduction d’une demande plus générale que les sociologues nomment « lien social ». Reproblématiser son horizon est avant tout le signe d’un déficit du langage pour dire l’exigence de cohésion, de solidarité, ou même de continuité collective dans un monde marqué par la fragmentation sociale, l’incertitude et la montée des crises systémiques (écologiques, démocratiques, technologiques). Comme le relevait déjà Pierre Bouvier en 2005, « poser la question du lien social implique, et particulièrement aujourd’hui, la perception d’un manque, d’une absence dans les interactions individuelles et sociales ». On peut faire l’hypothèse que ce que le sociologue observe vaut pour le bien commun : « les appels récurrents à renouer le lien social sont un signe clair de son délitement ».

Trois pôles de réappropriation

Le bien commun n’est plus le monolithe conceptuel qu’il était dans le monde de la tradition, et son retour résulte de motivations politiques distinctes qui se partagent aujourd’hui le travail de la notion.

Du côté des écologistes et des solidaristes, il sert à nommer ce que l’individualisme marchand rend invisible – l’interdépendance des vivants, la finitude des ressources, la responsabilité partagée à l’égard des conditions de vie présentes et futures – et entre volontiers en résonance avec des imaginaires religieux, comme l’a montré l’accueil très favorable réservé par les militants écologistes à l’encyclique Fratelli Tutti. La doctrine sociale de l’Église y trouvait un nouveau visage en mêlant “service du bien commun” et protection de la “maison commune”.

Du côté de courants plus matérialistes, il s’articule à la défense des « biens communs » proprement dits – ressources, espaces, services – dont l’accès devrait échapper à l’appropriation privée et demeurer garanti à tous.

Du côté conservateur enfin, il devient l’instrument d’une critique de la modernité libérale au nom de l’unité culturelle et de la continuité des traditions : on le retrouve aussi bien dans certains cercles français (en particulier autour de Pierre-Edouard Stérin), qu’aux États-Unis, dans le courant du « common-good constitutionalism » défendu par des juristes comme Adrian Vermeule, qui appelle à refonder le droit constitutionnel autour d’un ordre moral substantiel explicitement thomiste.

Ces trois usages, en dépit de leurs divergences, partagent une même structure : tous formulent une normalité éthique censée corriger un état social jugé critique – signe d’un moment que l’on pourrait qualifier avec d’autres de « post-libéral ».

Pris comme phénomène lexical global, ce retour du bien commun n’est pas seulement le signe d’un rapport nostalgique à des idées anciennes : il manifeste une défaillance du présent à se suffire à lui-même conceptuellement. Le discours contemporain mobilise un concept prémoderne pour répondre à des problèmes post-modernes, recomposant des strates de rationalité que la modernité politique croyait avoir séparées de façon étanche – entre morale et droit, individu et collectivité, immanence et transcendance.

Ce que le langage politique réactive ici, c’est en somme la question à laquelle le bonum commune médiéval répondait : comment nommer ce qui excède la somme des intérêts individuels ? Si le bien commun réapparaît avec une telle insistance, c’est qu’un décalage s’est creusé entre les cadres procéduraux hérités de la modernité libérale et leur capacité à susciter un attachement durable. L’action publique semble alors sommée de rouvrir l’espace des finalités collectives – de dire à nouveau ce qui compte, ce qui vaut, et ce qui mérite d’être poursuivi en commun.

The Conversation

CASTEX LINO a reçu des financements de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (contrat doctoral).

ref. Le « bien commun », un concept post-libéral ? – https://theconversation.com/le-bien-commun-un-concept-post-liberal-284781

Écouter Phnom Penh : ce que les cultures urbaines disent du Cambodge contemporain

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurent Pordié, Anthropologue, chercheur au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Capture d’écran du compte @TheSkateNomad sur YouTube « SKATE IN CAMBODIA | Inside The Capital PHNOM PENH »

Dans les rues de Phnom Penh, le Cambodge se vit au présent. Entre deux figures de skate sur le bitume du Wat Botum et un freestyle rap griffonné sur un téléphone, Sovann, Visal et leurs pairs bricolent leur quotidien avec ce qui leur tombe sous la main : des références venues d’ailleurs, des amitiés de quartier, des galères d’argent et des rêves d’avenir. Leur Phnom Penh n’est ni Angkor ni les Khmers rouges – c’est une ville où l’on s’invente une place, planche sous le pied ou micro à la main, dans un pays qui n’a jamais été aussi jeune.


À la tombée du jour, l’esplanade du Wat Botum, à Phnom Penh, se remplit progressivement. Situé près du Monument de l’Indépendance, cet espace public est devenu l’un des principaux lieux de rassemblement de la scène skateboard de la capitale cambodgienne. Les familles viennent y prendre l’air lorsque la chaleur retombe. Les vendeurs ambulants s’installent le long des trottoirs. Les adolescents discutent par petits groupes. Puis les skateurs apparaissent.

Parmi eux, Sovann et Visal passent sans cesse d’un univers à l’autre : ils sont sur leurs skateboards en fin d’après-midi, puis discutent de leurs derniers morceaux de rap autour d’un téléphone que l’on se passe de main en main. Sovann improvise parfois quelques rimes en freestyle, évoquant amours et ruptures dans un registre introspectif. Autour de lui, d’autres commentent les dernières productions diffusées sur les réseaux sociaux ou les nouveaux tricks (figures de skateboard) réussis par un ami. Skateboard, musique et sociabilités s’entremêlent ainsi dans un même univers de pratiques et de références.

Omniprésents dans les représentations du Cambodge à l’étranger, les Khmers rouges sont très rarement évoqués dans les conversations ordinaires de ces jeunes. Pour de nombreux observateurs, le pays reste pourtant associé à deux images dominantes : les temples d’Angkor – emblème national d’un passé prestigieux – et le génocide qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979.

Cette histoire, si elle demeure présente dans la société cambodgienne, n’y occupe toutefois pas la place centrale que lui accordent les regards extérieurs. Dès la fin des années 1980, puis de manière croissante au cours des décennies suivantes, la notion de « traumatisme psychique » s’est imposée dans les travaux sur les réfugiés cambodgiens et les survivants du régime, au risque de réduire le pays aux seules séquelles du génocide. L’anthropologue Anne-Yvonne Guillou nous invite à déplacer cette perspective en montrant notamment que les relations entretenues avec le passé passent aussi par des lieux, des rituels et des pratiques religieuses qui permettent aux vivants de poursuivre leur existence. Le passé ne disparaît pas ; il est continuellement réélaboré.

Cette possibilité d’habiter le temps autrement que sous le signe du traumatisme s’exprime clairement dans les nouvelles cultures urbaines. Le passé national est certes connu, mais il ne structure pas les horizons d’attente et les préoccupations des jeunes habitants de Phnom Penh. Leur regard est tourné vers ce qui donne forme à leur existence quotidienne : l’avenir, le travail, l’amour, l’argent, l’amitié, la réussite ou l’échec.

Ce constat n’est pas anecdotique : le Cambodge est une société jeune, avec un âge médian d’environ 26 ans et dont près de la moitié de la population est âgée de moins de 24 ans. S’intéresser à cette génération, c’est observer une composante centrale de la société. Cette dynamique est particulièrement visible à Phnom Penh, où convergent investissements, industries créatives et réseaux internationaux. Depuis trois décennies, la circulation des capitaux, des personnes et des idées transforme la capitale. L’essor des cultures urbaines s’inscrit dans ce mouvement et témoigne de la manière dont la jeunesse cambodgienne se réapproprie ces circulations globales.

Skate et rap au Cambodge

Le skateboard et le rap occupent une place particulière parmi ces cultures urbaines. Le rap est aujourd’hui l’une des formes musicales les plus populaires auprès de la jeunesse, comme l’illustre l’ouvrage de Darathtey Din (2024) consacré à la culture populaire et à l’industrie musicale, ou encore l’émission The Rapper Cambodia, diffusée depuis 2023. Le skateboard, plus marginal, bénéficie quant à lui d’une forte image de modernité et d’ouverture sur le monde.

Cet article s’appuie sur plusieurs années de fréquentation de skateurs et de rappeurs de Phnom Penh, ainsi que sur la traduction d’une trentaine de morceaux de rap cambodgien. Les deux univers ne se confondent pas. Sovann et Visal, qui oscillent de l’un à l’autre, incarnent l’un des points de rencontre entre deux scènes par ailleurs distinctes. Ce qui les relie tient moins à leurs acteurs qu’à leur contribution commune à l’émergence d’un Cambodge urbain et ancré dans le présent.

Leur Phnom Penh est une ville en mouvement, où les immeubles poussent vite et où les réseaux sociaux connectent quotidiennement les habitants au reste du monde. Les plus chanceux, comme Sovann et Visal, voyagent à l’étranger – Japon, Thaïlande, Europe – et reviennent avec le désir de faire grandir la scène cambodgienne, sans jamais se détacher de leur environnement local.

En accompagnant des skateurs dans la ville, on découvre une autre manière de lire l’espace urbain. Là où la plupart des habitants voient un escalier ou un muret, le skateur perçoit une trajectoire, un défi technique. Les surfaces de béton entourant certains temples bouddhistes deviennent ainsi des lieux d’entraînement, sans que les usages religieux ou résidentiels ne disparaissent pour autant.

Ces pratiques reposent aussi sur des infrastructures discrètes. Côté skateboard, skateshops, skateparks, l’organisation Skateistan et la Fédération cambodgienne de skate jouent un rôle clé dans l’organisation de la scène. Côté rap, des structures comme Tiny Toones, KlapYaHandz ou B-Side ont permis l’émergence de nouvelles générations d’artistes et multiplié les échanges internationaux.

Les horizons d’une jeunesse urbaine

Ce qui frappe est moins la différence entre skateurs et rappeurs que la proximité de leurs préoccupations. Les parcours et les pratiques divergent, mais les questions qu’ils se posent sont souvent les mêmes : trouver sa place, construire un avenir, gagner sa vie, entretenir ses relations ou saisir les occasions qui se présentent. À travers ces expériences se dessine un même rapport à la société.

La question de l’avenir revient souvent, ainsi que la nécessité de créer ses propres opportunités dans une économie incertaine. Cette aspiration traverse le rap cambodgien, dont l’exemple le plus connu est « Time to Rise » du rappeur VannDa : aux côtés du maître Kong Nay, figure du chapei dang veng (luth traditionnel khmer), il invite la jeunesse à croire en ses capacités et à construire l’avenir du pays. Le clip, visionné plus de 134 millions de fois sur YouTube, doit son succès à ce dialogue entre héritage culturel et création contemporaine : le patrimoine n’y est ni un poids ni une blessure, mais un socle pour imaginer l’avenir.

Mais l’avenir n’est qu’une partie des conversations. Les soucis financiers – dettes familiales, difficulté à gagner sa vie – reviennent aussi fréquemment que les tensions relationnelles. La santé mentale s’y invite aussi, par petites touches plutôt que par grandes déclarations : peine à trouver un travail stable, fatigue de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. La pandémie a laissé des traces inégales, certains évoquant des périodes d’isolement ou d’angoisse. Le regard des autres compte également : les réseaux sociaux amplifient les jugements, et les discussions sur les vêtements, les marques ou les styles expriment des enjeux de reconnaissance et d’appartenance.

Les apparences ne disent jamais tout. Dans Wall, l’un des titres de l’album Reflexion, Vin Vitou, figure reconnue de la scène rap cambodgienne, évoque la détresse psychique, le doute, l’isolement, l’endettement et la difficulté à demander de l’aide. Dans Phum II, l’artiste 4T5 raconte l’écart entre son image publique et les difficultés personnelles de son parcours. Ni l’un ni l’autre n’évoque l’histoire nationale : ils parlent d’identité, de reconnaissance et de trajectoire personnelle.

Depuis le printemps 2025, une question nouvelle s’est imposée dans ces conversations : celle des tensions récurrentes à la frontière thaïlandaise. C’est dans ce contexte que le passé tragique du pays peut refaire surface. Ni censuré ni impossible à évoquer, il reste peu présent dans le cours habituel des échanges et surgit lorsqu’une situation du présent lui redonne une actualité. Les jeunes parlent alors de la guerre qui a meurtri le Cambodge et des souffrances qu’ont connues leurs parents ou leurs grands-parents. Plusieurs expliquent ne pas vouloir voir leur pays replonger dans un conflit, précisément parce que les générations précédentes en ont déjà payé le prix. Le passé apparaît alors moins comme un objet de mémoire que comme une raison collective d’exiger la paix : il ne s’agit pas tant de regarder en arrière que de rappeler ce qu’il convient d’éviter.

Le monde, version Phnom Penh

Le skateboard et le rap sont, bien sûr, nés loin du Cambodge. Leur circulation n’a toutefois pas abouti à une simple reproduction de modèles venus d’ailleurs : les jeunes de Phnom Penh mobilisent ces pratiques pour raconter leurs propres expériences. Les références circulent mondialement, mais les significations demeurent profondément locales. Le cadre est global, ce qui s’y dit est résolument cambodgien.

Cette réappropriation apparaît aussi dans les stratégies de représentation des artistes. Lors de la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, VannDa choisit d’apparaître dans une tenue mettant en avant l’identité khmère : loin d’effacer les références locales, son inscription dans un univers musical mondialisé devient un moyen de les rendre visibles à l’international.

Les cultures urbaines racontent ainsi le Cambodge, non parce qu’elles seraient plus représentatives que d’autres univers sociaux, mais parce qu’elles rendent audibles des dynamiques qui traversent aujourd’hui la société : intensification des circulations, affirmation identitaire, importance des réseaux numériques, réappropriation locale de références globales.

Lorsque les planches sont rangées et que les groupes se dispersent sur l’esplanade du Wat Botum, les conversations ne s’arrêtent pas. Les yeux restent rivés sur les téléphones, puis chacun reprend le chemin de son quartier. Les échanges se poursuivront le lendemain, dans les mêmes lieux, sur les mêmes écrans. Ces scènes ordinaires racontent peut-être quelque chose d’essentiel. Elles rappellent qu’au-delà des récits qui continuent de définir le Cambodge à travers Angkor ou les Khmers rouges, il existe aussi un Cambodge du présent : jeune, urbain, connecté au monde, traversé de tensions et d’inégalités, mais aussi de projets, de créations et d’imaginaires tournés vers l’avenir.

The Conversation

Laurent Pordié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Écouter Phnom Penh : ce que les cultures urbaines disent du Cambodge contemporain – https://theconversation.com/ecouter-phnom-penh-ce-que-les-cultures-urbaines-disent-du-cambodge-contemporain-286369

No basta con reducir emisiones: el cambio climático y las olas de calor exigen planes que protejan vidas

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Sergio Hoyas Calvo, Catedrático de Ingeniería Aeroespacial, Universitat Politècnica de València

Capturing Images/Shutterstock

El calor de este verano no es como el de siempre. Según AEMET, entre 1975 y 2025 se registraron 78 olas de calor en España, pero su evolución es lo más relevante: entre 1975 y 1984 había de media tres días al año en situación de ola de calor; entre 2016 y 2025, la media fue de 22. Ahora son más frecuentes, afectan a más provincias, duran más días y son más intensas.

La pregunta incómoda es: ¿están nuestros planes climáticos preparados para el clima que ya tenemos o siguen diseñados para el clima que dejamos atrás?

Mitigar y adaptarse: las dos caras de la acción climática

Cuando se habla de política climática, suele pensarse en reducir emisiones para mitigar el aumento de las temperaturas. Es imprescindible: cuanto más se caliente el planeta, más frecuentes e intensas serán las olas de calor. El Panel Intergubernamental sobre el Cambio Climático (IPCC), el organismo científico de Naciones Unidas encargado de evaluar el conocimiento disponible sobre este tema, concluye que muchos fenómenos extremos ya han aumentado por la influencia humana y seguirán haciéndolo con más calentamiento.

Pero reducir emisiones no protege por sí solo frente a los impactos que ya están ocurriendo. También hay que adaptarse: preparar ciudades, hospitales, viviendas, infraestructuras, agricultura, agua y protección social para un clima más extremo.

Mitigar evita que el problema empeore; adaptarse reduce los daños presentes. Una política climática eficaz necesita ambas cosas.

Qué son las NDC y por qué importan

Cada país presenta ante Naciones Unidas sus planes climáticos nacionales, conocidos como Contribuciones Determinadas a Nivel Nacional o NDC, por sus siglas en inglés. Son los compromisos que los países formulan dentro del Acuerdo de París.

Las NDC nacieron centradas en la mitigación, es decir, la reducción de emisiones, pero cada vez incorporan más adaptación: cómo proteger a la población, la economía y los ecosistemas frente a los impactos climáticos. Muestran, en resumen, cómo un país entiende la emergencia climática.

En un estudio reciente publicado en Nature Communications, analizamos las 158 NDC disponibles de los 195 países registrados ante Naciones Unidas. Hemos usado inteligencia artificial (IA) y validación humana para ver cómo conectan sus planes climáticos con los Objetivos de Desarrollo Sostenible(ODS).

En nuestro estudio, la IA no sustituye el juicio experto: ayuda a analizar documentos largos, heterogéneos y difíciles de comparar. Las NDC de cada país usan lenguajes, prioridades y niveles de detalle distintos, y la IA permite detectar patrones comunes, conexiones implícitas y ausencias relevantes.

Más de la mitad de los países analizados no mencionan explícitamente los ODS en sus planes climáticos, aunque muchas conexiones aparecen en el significado del texto. Analizar solo palabras clave puede ocultar relaciones importantes entre clima, salud, energía, agua, agricultura, biodiversidad o adaptación. El resultado es claro: los países no están planeando la transición climática de la misma manera.

De hecho, el hueco es notable: apenas el 1 % del texto de las NDC desarrolla explícitamente cómo la acción climática y el desarrollo sostenible se refuerzan mutuamente. La mayoría de los países tratan ambas agendas como si avanzaran por separado, cuando en realidad se necesitan.

Un mundo que planifica de forma desigual

Los países de renta alta suelen poner el acento en la salud, la transición energética o la transformación industrial. Muchos países de renta baja y media, en cambio, priorizan necesidades más inmediatas: agua, alimentos, energía, agricultura, recursos naturales y biodiversidad.

No es que unos entiendan mejor el cambio climático que otros; es que lo viven desde posiciones distintas. Para algunos, la transición significa electrificación, eficiencia o innovación. Para otros, está más ligada a sequías, inseguridad alimentaria y acceso básico a agua y energía.

Hay, sin embargo, un punto ciego que comparten ricos y pobres por igual: la educación y la igualdad de género apenas aparecen en los planes climáticos, sea cual sea el nivel de renta del país. Es una ausencia preocupante, porque sin personal cualificado para anticipar desastres y sin políticas que tengan en cuenta el impacto distinto del cambio climático sobre hombres y mujeres, cualquier plan de adaptación se queda corto.

La conclusión es clara: no existe una receta universal. Un buen plan climático debe partir de la realidad de cada país, pero integrar siempre mitigación, adaptación y desarrollo sostenible.

El peligro de las políticas en silos

Una de las ideas centrales de nuestro estudio es que las políticas climáticas pueden generar sinergias, pero también conflictos. Rehabilitar viviendas, por ejemplo, puede reducir emisiones, mejorar la salud y proteger frente al calor. En cambio, una infraestructura mal planificada puede dañar ecosistemas, comunidades locales o recursos hídricos.

Por eso no basta con diseñar políticas aisladas. Las olas de calor muestran bien esa interdependencia: no son solo un fenómeno meteorológico, sino también un problema de salud, vivienda, urbanismo, energía, empleo y desigualdad. La OMS advierte de que el calor extremo aumenta la mortalidad y agrava problemas cardiovasculares, respiratorios y renales, especialmente entre mayores, niños, embarazadas y personas con menos recursos.




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No todas las muertes causadas por las olas de calor se deben a las altas temperaturas: el efecto de la contaminación


En una ciudad con poco arbolado, mucho asfalto y viviendas mal aisladas, el calor no afecta a todos por igual. Adaptarse al cambio climático es, por tanto, también una cuestión de justicia social.

Y, hablando de justicia social, la deuda. Setenta y nueve países atraviesan dificultades de deuda, sesenta de ellos vulnerables al clima. Pagar intereses deja poco margen para invertir en resiliencia. Los canjes de deuda por naturaleza o clima podrían aliviar ambos problemas, pero siguen siendo la excepción.

Planificar el clima que viene

El momento es especialmente importante. Las NDC se revisan cada cinco años y la nueva ronda, programada para el 2030, debe orientar los compromisos climáticos hasta 2035. Lo que los países decidan ahora condicionará emisiones, infraestructuras, inversiones y modelos de desarrollo. Por eso, la ambición climática no debería medirse solo en toneladas de CO₂ evitadas, sino también en la capacidad de anticipar riesgos, reducir desigualdades y evitar nuevos problemas sociales, económicos o ambientales.

España necesita reducir emisiones, pero también adaptarse rápidamente a un clima más extremo, porque el calor no espera a que los planes sean perfectos y, probablemente, este sea uno de los veranos más fríos que veremos en el resto de nuestra vida.

The Conversation

Sergio Hoyas Calvo recibe fondos del Gobierno de España (CIN/AEI/10.13039/501100011033) y la Generalitat Valenciana (CIPROM/2024/35) para sus estudios en Aerodinámica y Turbulencia

J. Alberto Conejero recibe fondos de la Generalitat Valenciana, proyecto PROMETEO CIPROM/2022/21.

Ricardo Vinuesa recibe fondos de ERC, NSF and DOD.

ref. No basta con reducir emisiones: el cambio climático y las olas de calor exigen planes que protejan vidas – https://theconversation.com/no-basta-con-reducir-emisiones-el-cambio-climatico-y-las-olas-de-calor-exigen-planes-que-protejan-vidas-286498

Centres de données dans l’espace : ni écologiques, ni économes

Source: The Conversation – France in French (2) – By François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité

Faudra-t-il envoyer un astronaute pour faire une mise à jour ou remplacer un composant défectueux dans un data center ? (ici, un astronaute en sortie extravéhiculaire autour de la station spatiale internationale en 2006) Nasa

Les centres de données et de calcul, ou data center, permettent de stocker, traiter et distribuer des volumes considérables de données. Les annonces de construction se multiplient, notamment autour de l’essor de l’IA, mais ils commencent à rencontrer des oppositions, car ils entrent en compétition avec d’autres usages de l’eau et de l’électricité. Des propositions récentes, émanant des big techs (Google, Elon Musk…) et d’autres acteurs, est d’éviter ces conflits d’usage en envoyant des centres de données dans l’espace, ce qui créerait de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait des infrastructures spéciales et de très grandes tailles.


La puissance de calcul des centres de données est exprimée en watt : cette unité de mesure de la consommation énergétique instantanée est bien révélatrice de la taille de ces supercalculateurs. Ainsi, le centre de données parisien de Telehouse, qui a été un noyau central pour plus de 80 % du trafic Internet direct en France depuis les années 80, a une puissance de vingt millions de watts (20 mégawatts).

Aujourd’hui, plusieurs projets promettent de changer d’échelle. Le Campus IA, en Seine-et-Marne, qui devait initialement atteindre plus d’un milliard de watts (1 gigawatt), vise désormais trois gigawatts. Le japonais SoftBank annonce de son côté construire cinq gigawatts répartis en trois centres dans les Hauts-de-France.

Comprendre les échelles en jeu pour appréhender les problèmes des centres de données terrestres

Un gigawatt d’électricité correspond à la consommation de deux millions de foyers. Pour le fournir, il faut mobiliser un réacteur nucléaire (environ). Chacun des nouveaux gros projets de centre de données devrait donc voir en miroir émerger une production équivalente d’électricité (nucléaire ou non), ou un changement drastique de la répartition actuelle de la consommation électrique, ce qui peut provoquer des « conflits d’usage » : lorsqu’une certaine quantité d’énergie utilisable est produite, préfère-t-on alimenter un centre de données ou des habitations ?

Par ailleurs, il faut souligner que la puissance électrique qui fait fonctionner les machines finit toujours en chaleur. Pour un centre de données d’un gigawatt, il faut in fine évacuer un gigawatt de chaleur. En pratique, l’évacuation de la chaleur se fait grâce à un fluide qui circule au plus près de la zone à refroidir, capte sa chaleur et l’évacue vers l’atmosphère. Ce fluide peut être de l’eau, avec ici aussi des difficultés liées à l’allocation des ressources, surtout en été. Une alternative est d’utiliser de l’air pour le refroidissement, ce qui nécessite d’énormes ventilateurs et génère des nuisances sonores.

Des projets de centres de données dans l’espace

D’où l’idée d’envoyer ces centres de données dans l’espace : Suncatcher de Google, AI1 d’Elon Musk ou encore Sophia Space.). Mais ce n’est pas si vert, ni si simple.




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Au-delà du problème bien réel de générer suffisamment d’électricité pour alimenter un centre de données, il y a le problème du refroidissement. En effet, dans le vide de l’espace, il n’y a pas d’eau ni d’air à disposition. Le transport de la chaleur au loin ne peut se faire que par le rayonnement, c’est-à-dire grâce à la lumière émise par tout objet. C’est ce que font des braises chaudes : elles rayonnent de la lumière qui réchauffe leur environnement (et finissent par se refroidir). Car selon une loi classique de la physique, le rayonnement croît très fortement avec la température : à la puissance 4 (au carré, et encore au carré) de celle-ci.

Pour évacuer la chaleur produite par les composants internes d’un satellite, il faut capter cette chaleur (de l’air ou de l’eau par exemple), pour l’amener vers des panneaux qui vont la rayonner vers l’espace. Afin d’éviter des déformations mécaniques, ces panneaux ne doivent pas être trop chauds. Or, en fonctionnant à une température « raisonnable », leur efficacité est faible et il faut une grande surface pour évacuer une puissance thermique donnée.

En pratique, comment marche le refroidissement dans l’espace ?

Les entreprises communiquent peu sur le refroidissement de leurs centres de données, sur Terre comme dans l’espace. Pour se faire une idée, nous pouvons nous référer à un cas où les données sont publiques : celui de la Station spatiale internationale (ISS).

Les machines de l’ISS consomment une puissance électrique moyenne de 126 kilowatts. Pour éviter que l’intérieur de l’habitacle ne ressemble à une serre tropicale, il faut évacuer la chaleur produite. Les concepteurs de l’ISS l’ont donc dotée de 645 mètres carrés de panneaux rayonnants, dont la masse totale est d’environ 10 tonnes. Dans chacun circule de l’ammoniac liquide à environ -40 °C (ce fluide a d’excellentes performances pour les installations de réfrigération aussi puissantes) jusqu’aux panneaux de refroidissement qui rayonnent vers l’espace par leurs deux faces.

À titre indicatif, extrapolons la capacité de rayonnement des panneaux de l’ISS (195 watts pour chaque mètre carré de panneau) aux projets de centres de données orbitaux. Pour rayonner un gigawatt de puissance thermique, il faudrait une surface un peu supérieure à cinq kilomètres carrés, soit 730 terrains de foot, ou la superficie du XVIIe arrondissement de Paris. On pourrait éventuellement diminuer cette surface par deux ou trois en augmentant la température du fluide jusqu’à 20 °C en remplaçant l’ammoniac.

Du poids en orbite

Un mètre carré de panneau de refroidissement dans l’ISS pèse 15 kilogrammes, soit 15 000 tonnes par kilomètre carré, soit 75 000 tonnes pour nos cinq kilomètres carrés. C’est supérieur à toute la masse mise en orbite par l’humanité depuis le premier Sputnik !

Avec le plus gros lanceur actuel (le Starship de SpaceX, qui n’est pas encore opérationnel mais devrait pouvoir envoyer environ 100 tonnes en orbite basse à chaque lancement), il faudrait 750 tirs pour mettre en orbite les panneaux de refroidissement. Il resterait ensuite à envoyer l’essentiel : les processeurs informatiques, les panneaux solaires, câbles, tuyaux, caissons…

À la demande de la Commission européenne, l’agence Carbone 4 a déterminé que placer un centre de données dans l’espace multiplie par dix son empreinte carbone, essentiellement à cause du lancement. Cette étude précise bien qu’elle ne considère pas les nombreux effets secondaires ni les impacts écologiques autres que le CO2. Or le pire effet est l’impact des particules fines, émises tant au lancement qu’à la rentrée dans l’atmosphère, à la fois sur le climat et sur la couche d’ozone.

Renouvellement du matériel

Autre sujet de préoccupation : on ne peut pas envoyer des réparateurs dans l’espace à chaque panne. Or le matériel, soumis à des radiations et des contraintes, s’y dégrade plus rapidement que sur Terre.

Indépendamment, comme les différentes caractéristiques des ordinateurs évoluent fortement sur une échelle de deux ans environ, pour garder le centre de données compétitif en termes de capacités, il faut le renouveler fréquemment. Suite à ces remplacements, que deviennent les anciens processeurs ? Il y a deux options : soit on laisse les déchets en orbite, soit on les laisse tomber sur la Terre.

La première option pose le problème des débris spatiaux, démultiplié par l’énorme surface des panneaux de refroidissement, qui rend les centres de données vulnérables aux débris spatiaux. Comme toute collision engendre à son tour de nouveaux débris, ce cercle vicieux est un verrou majeur au déploiement de grandes structures dans l’espace selon la NASA. La seconde option est la désorbitation, une famille de techniques pour provoquer la chute des débris, avec des succès variables, toujours selon la NASA, et des pollutions de la haute atmosphère.

Que faire ?

Compte tenu de ces ordres de grandeur, s’il faut vraiment des centres de données, il semble plus sage de remiser dans le fond d’un tiroir cette idée de les envoyer dans l’espace. D’un point de vue écologique, la moins mauvaise solution serait d’assumer sur Terre leurs nombreux inconvénients : ressources d’eau et d’électricité privatisées de facto, nuisances sonores pour la population locale, et baisse de la biodiversité.

Plus généralement, sur une Terre aux ressources finies, il faut faire des choix. En l’occurrence, entre multiplier les centres de données, ou décroître massivement nos consommations d’énergie et de matériaux pour préserver l’habitabilité de notre planète.


Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).

The Conversation

François Graner est membre de l’association « Les amis de la Décroissance »

Carine Douarche, Emmanuelle Rio et Roland Lehoucq ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Centres de données dans l’espace : ni écologiques, ni économes – https://theconversation.com/centres-de-donnees-dans-lespace-ni-ecologiques-ni-economes-286074

Le rythme des abysses, ou comment les créatures qui vivent dans une nuit perpétuelle se repèrent dans le temps

Source: The Conversation – France in French (2) – By Juliette Ravaux, Maître de conférences, Sorbonne Université

Une hydroméduse (Crossota), observée juste au-dessus du fond marin, le long de la paroi ouest du canyon de Mona. Cet animal a été observé à plus de 3 900 mètres de profondeur. NOAA Photo Library, CC BY

La majorité des êtres vivants sur Terre — plantes, animaux et micro-organismes — vit sous l’influence du rythme imposé par l’alternance du jour et de la nuit. Les fonctions biologiques essentielles sont soumises à des cycles de 24 heures, entretenus par une horloge interne qui se synchronise avec des signaux externes de l’environnement, dont le plus puissant est la lumière.

Qu’en est-il des espèces des profondeurs, qui vivent dans la nuit perpétuelle ? Ont-elles même la notion du temps ?


Dans la zone crépusculaire, entre 200 et 1000 mètres de profondeur, pénètre encore un peu de lumière. La lumière résiduelle, qui vient du Soleil mais aussi de la Lune, y est suffisante pour synchroniser des fonctions biologiques. Ainsi, la reproduction de certains oursins, étoiles de mer, anémones et coraux de cette zone est synchronisée avec le cycle lunaire, ce qui se traduit par une libération de larves intervenant massivement à la pleine lune, ou à la nouvelle lune, selon l’espèce.

Mais au-delà de 1000 mètres, on ne détecte plus cette lumière cyclique. Il n’est pas évident de savoir si les fonctions biologiques adoptent un rythme à ces grandes profondeurs, notamment car il est difficile d’obtenir des individus vivants en provenance de ces zones.

Néanmoins, la dizaine d’études de « chronobiologie » sur les rythmes physiologiques des espèces de l’océan profond démontrent clairement que ces espèces reçoivent des signaux en provenance de la surface, et que la vie dans les grands fonds peut être rythmée par la lune, le soleil et les saisons… mais pas directement à cause de la lumière.

Au rythme de la lune… sans sa lumière

Si la lumière solaire disparaît, il existe d’autres repères temporels perceptibles dans l’environnement profond. Ces « donneurs de temps » sont appelés Zeitgebers, d’après le terme allemand.

Le cycle lunaire impose ainsi le rythme des marées en surface, avec des variations de courant perceptibles jusqu’à de grandes profondeurs, comme l’ont montré des analyses utilisant des courantomètres déployés sur le fond.

Mais à quoi bon garder le rythme dans les profondeurs ? L’existence d’une alternance sommeil-éveil a été explorée chez deux poissons : le grenadier Coryphaenoides armatus et l’anguille de haute mer Synaphobranchus kaupii.

Un grenadier (Coryphaenoides armatus) observé au dessus du plafond océanique du mont sous-marin Asterina, à 3 790 mètres de profondeur.
NOAA Ocean Exploration, 2021 North Atlantic Stepping Stones, CC BY

Des spécimens ont été pêchés dans l’Atlantique nord-est entre 1000 et 4800 mètres tout au long de la journée et de la nuit afin de suivre leur production de mélanine. Cette hormone participe à la régulation des cycles de sommeil, et sa sécrétion suit un rythme circadien avec un minimum dans la journée et une augmentation en début de nuit, qui contribue à l’endormissement. Les taux de mélanine mesurés chez les grenadiers et les anguilles montreraient des signes d’une périodicité de l’ordre de la demi-journée, ce qui suggère une influence du cycle lunaire et des courants de marée.

Une autre étude, utilisant un réseau de caméras disposées sur le fond marin à proximité de sources hydrothermales de la dorsale est-pacifique, situées à 2170 mètres de profondeur, a révélé l’activité rythmique de certaines espèces. Ainsi, à la suite d’une période d’observation de vingt-trois jours, elle a montré que le ver tubicole Ridgeia piscesae aurait une activité synchronisée avec les marées : le nombre d’individus qui déploient leur panache branchial hors du tube varie en effet selon une période de six heures.

Une ver tubicole, au nord du Golfe du Mexique.
NOAA Photo Library, CC BY

Une autre espèce hydrothermale s’est révélée avoir un rythme similaire, la moule Bathymodiolus azoricus. Elle montre non seulement une périodicité dans son comportement d’ouverture et de fermeture des valves de la coquille, mais aussi une rythmicité jusqu’au niveau moléculaire, puisqu’environ 10 % de ses gènes ont un profil d’expression dans le temps qui suit un rythme cyclique calé sur celui des marées.

Une expression rythmique des gènes, selon un cycle de 12 heures, a également été détectée chez la crevette hydrothermale Rimicaris leurokolos.

À ces profondeurs extrêmes, les Zeitgebers sont les variations rythmiques de courant et de température générées par les marées internes de l’océan, un phénomène complexe qui résulte de l’interaction entre les marées de surface et la topographie du fond. Alors que la lumière solaire est le signal dominant pour rythmer la vie des espèces à la surface du globe, les marées internes semblent être le repère temporel essentiel pour les espèces de l’océan profond.

Le soleil aussi rythme indirectement les profondeurs

D’autres signaux peuvent dans une moindre mesure imposer un rythme. Ainsi, il semblerait que l’on ne mange pas en continu dans les profondeurs ! Des rythmes ont été détectés dans la prise alimentaire de crustacés avec une démarcation entre le jour et la nuit, dont l’origine n’est pas encore connue. L’analyse du contenu de leur estomac sur une période de 24 heures a montré que les crabes Geryon longipes se nourrissent préférentiellement à l’aube, tandis que la crevette dorée Plesionika martia étale sa prise alimentaire sur la matinée.

crevettes blanches sur une sortie hydrothermale
Des crevettes hydrothermales dans le point chaud de biodiversité du champ hydrothermal de Von Damm.
NOAA Ocean Exploration, Mid-Cayman Rise Expedition 2011, CC BY

Des indices similaires de rythme alimentaire quotidien ont été observés pour trois espèces de poissons osseux, prélevées au-delà de 1 000 mètres en Méditerranée occidentale, le grenadier méditerranéen (Coryphaenoides mediterraneus), l’alépocéphale à bec et le moro de méditerranée (Lepidion lepidion). Sachant que ces trois espèces se nourrissent principalement de proies actives, il est possible dans ces cas-là que les mouvements et la disponibilité de ces proies dans la journée dictent le rythme. L’une des explications est que les proies elles-mêmes migrent dans la colonne d’eau, remontant à la surface la nuit et descendant dans la zone crépusculaire au-delà de 200 mètres pendant la journée. Leurs prédateurs profonds sont contraints d’attendre qu’elles descendent pour les capturer, et leur rythme alimentaire est donc indirectement calé sur le soleil.

Au rythme des saisons

Au-delà de ces rythmes quotidiens synchronisés indirectement par la lune et le soleil, des signaux saisonniers peuvent aussi influencer la vie en profondeur.

Bien qu’on ait longtemps pensé que la reproduction des espèces profondes se déroulait en continu, plusieurs études, menées à partir des années 1960 sur différents groupes animaux (étoiles de mer, isopodes, bivalves, crustacés…) échantillonnés à intervalles réguliers au cours du temps, ont montré qu’ils produisaient leurs gamètes à certaines périodes de l’année plutôt qu’à d’autres.

étoiles de mer
Une grande concentration d’étoiles de mer (Brisingida) lors de l’expédition Hohonu Moana en 2016.
NOAA Office of Ocean Exploration and Research, CC BY

Cette production de gamètes, très coûteuse, est ainsi synchronisée entre individus, optimisant les chances de fécondation. Cette période de reproduction intervient pendant, ou juste après, une période de productivité intense dans les eaux de surface, marquée par exemple par les efflorescences de phytoplancton, ces proliférations massives de microalgues et de cyanobactéries qui surviennent au printemps et à l’été dans de nombreuses régions océaniques, et sont parfois visibles depuis l’espace. Cette matière organique chute ensuite vers les profondeurs sous forme de neige marine, fournissant un apport nutritif capital aux adultes pour la production des gamètes et aux larves pour leur développement.

Reproduction continue et saisonnière peuvent même co-exister chez un même groupe selon la disponibilité des nutriments. Ainsi, chez les crabes de la famille des Bythogréidés, les espèces vivant dans les eaux très pauvres en nutriments du gyre subtropical du Pacifique sud, où les efflorescences sont très rares, présentent une reproduction plutôt continue, tandis que les espèces de la ride est-pacifique où les efflorescences sont fréquentes, ont une reproduction saisonnière.

Rythme lié au cycle jour-nuit, à la lune, ou aux saisons, divers Zeitgebers fournissent des repères temporels aux organismes des profondeurs, qui ne vivent donc pas hors du temps. L’étude de la chronobiologie dans l’océan profond en est encore à ses balbutiements, guère aidée par les difficultés à collecter et observer, mais il y a peu de doutes qu’elle nous réserve de nombreuses découvertes.


Pour explorer d’autres aspects de la vie sous-marine, découvrez l’ouvrage des auteurs, « Secrets de l’océan profond », publié aux Éditions Quae, et dont nous avons reproduit des bonnes feuilles.

The Conversation

Sébastien Duperron a reçu des financements de l’ANR, de la région Ile de France, et du CNRS.

Juliette Ravaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le rythme des abysses, ou comment les créatures qui vivent dans une nuit perpétuelle se repèrent dans le temps – https://theconversation.com/le-rythme-des-abysses-ou-comment-les-creatures-qui-vivent-dans-une-nuit-perpetuelle-se-reperent-dans-le-temps-286690

Marchés financiers africains : les leçons de la crise russo-ukrainienne pour mieux gérer les risques

Source: The Conversation – in French – By Florent Kanga Gbongue, Enseignant-Chercheur, Université Félix Houphouët-Boigny. Cocody, Côte-d’Ivoire

La guerre russo-ukrainienne a agi comme un test de résistance grandeur nature pour les marchés financiers africains, révélant leur exposition accrue aux chocs mondiaux et une sous-estimation persistante des risques extrêmes.

À partir de résultats empiriques couvrant l’essentiel de la capitalisation boursière du continent, cet article appelle les décideurs à refonder les cadres de surveillance et de gestion des risques financiers pour renforcer durablement la stabilité financière.

Mes travaux portent principalement sur le risque souverain, les marchés financiers africains, l’actuariat et le financement du développement. Dans une récente étude, j’ai analysé l’impact de lacrise russo-ukrainienne sur les marchés financiers africains.

Quand l’Afrique découvre qu’elle n’est plus périphérique

La guerre russo-ukrainienne a mis en lumière un paradoxe souvent sous-estimé : bien que les marchés financiers africains demeurent faiblement intégrés, au sens strict, aux grandes places financières internationales, ils ne sont plus protégés des chocs mondiaux.

En 2022, la flambée des prix de l’énergie et des céréales, la volatilité extrême des taux de change et la montée généralisée de l’aversion au risque des investisseurs internationaux, matérialisée par une hausse des primes de risque et des sorties de capitaux des marchés émergents et en développement, ont provoqué en quelques semaines des secousses significatives sur les places financières africaines.




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Cette réaction rapide ne relève pas d’une simple nervosité conjoncturelle. Elle met en évidence des vulnérabilités structurelles profondes, liées à la dépendance persistante aux matières premières, à l’exposition indirecte aux flux financiers mondiaux et à l’étroitesse de la base des investisseurs domestiques.

En s’appuyant sur un cadre analytique rigoureux, notre étude montre que la crise a marqué un basculement durable du régime de risque. L’étude couvre sept marchés africains représentant près de 87 % de la capitalisation boursière du continent (Union économique et monétaire ouest-africaine, Nigéria, Afrique du Sud, Kenya, Botswana, Égypte, Maroc) et deux marchés internationaux (Union Européenne, États-Unis).

La volatilité extrême n’est plus un événement rare : elle devient un paramètre structurant du fonctionnement des marchés africains. L’enjeu dépasse donc largement l’épisode géopolitique lui-même et pose la question fondamentale de la refondation de la gestion des risques financiers en Afrique.




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Un choc de volatilité qui a dévoilé les zones de fragilité

Au cours de la période 2022-2023 du conflit russo-ukrainien, les marchés financiers africains ont connu des mouvements de prix nettement plus aigus et désordonnés qu’en période normale, révélant une hausse brutale du risque de pertes extrêmes. Les outils classiques de gestion du risque, fondés sur l’hypothèse de fluctuations relativement régulières des marchés, se sont révélés incapables d’anticiper l’ampleur réelle des pertes possibles lors d’un choc mondial.

En tenant explicitement compte des épisodes extrêmes et des interactions entre les marchés africains et internationaux, nos estimations montrent que les scénarios de pertes les plus sévères ont été largement sous-évalués au plus fort de la crise. Cette sous-estimation apparaît clairement dans les pires configurations de marché.

À titre illustratif, le risque de pertes extrêmes a été multiplié par plus de six au Nigéria, tandis qu’il a été multiplié par plus de treize au Maroc. Ces constats indiquent que la crise n’a pas seulement amplifié la volatilité existante, mais qu’elle a profondément transformé la nature même du risque auquel sont exposés les marchés africains.

À l’inverse, certains marchés moins intégrés aux flux financiers internationaux, comme la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) – institution sous régionale qui regroupe huit États : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo –, ont enregistré des hausses de risque plus contenues. Cela suggère une résilience relative liée à leur structure de financement et à une moindre exposition aux capitaux volatils.

La crise a ainsi joué le rôle d’un test grandeur nature, mettant en lumière des fragilités systémiques longtemps masquées et soulignant l’urgence d’intégrer durablement l’analyse des risques extrêmes au cœur de la surveillance et de la gouvernance des marchés financiers africains.




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Les canaux de transmission

La propagation de la crise russo-ukrainienne aux marchés africains s’est opérée par l’interaction de trois canaux majeurs.

Le premier est celui de la dépendance aux matières premières. Les variations brutales des cours mondiaux ont affecté les équilibres macroéconomiques, les marges des entreprises cotées et les anticipations des investisseurs, générant une instabilité financière rapide.

Le deuxième canal est celui des taux de change. Les dépréciations observées dans plusieurs pays ont amplifié le risque sur les actifs financiers, renchéri le coût des importations et accéléré les sorties de capitaux, transformant un choc géopolitique externe en choc financier interne.

Le troisième canal est structurel : la faiblesse de la base d’investisseurs locaux, la liquidité limitée et l’absence d’acteurs financiers stabilisateurs puissants rendent les marchés africains particulièrement sensibles aux arbitrages des investisseurs internationaux.

Cette combinaison crée un mécanisme d’amplification où les chocs externes se traduisent localement par des mouvements de prix disproportionnés, même lorsque les fondamentaux économiques ne se sont pas immédiatement détériorés.




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Transformer la fragilité en intelligence du risque

La crise russo-ukrainienne livre plusieurs enseignements essentiels pour les décideurs et les acteurs des marchés financiers.

D’abord, la gestion du risque doit évoluer pour intégrer pleinement les scénarios de crise majeure. L’analyse des événements rares, la mesure de l’impact simultané de plusieurs chocs et les simulations de crises financières doivent devenir des outils standards de surveillance pour les autorités économiques.

Ensuite, la taille d’un marché ne garantit pas sa résilience : certains marchés les plus importants du continent (Nigéria, Maroc, Égypte, etc.) ont été parmi les plus exposés, tandis que des marchés de taille intermédiaire, mais structurellement moins dépendants des flux volatils, ont mieux résisté (BRVM de l’UEMOA et Bourse du Botswana).

La crise révèle également le degré élevé d’intégration financière de l’Afrique, confirmant que la notion de périphérie n’a plus de sens dans un système financier globalisé.

Enfin, elle rappelle que la fragilité financière est indissociable de la fragilité économique : des économies faiblement diversifiées exposent mécaniquement leurs marchés financiers à des chocs répétés et intenses. Dans ce contexte, les politiques économiques et financières doivent être pensées de manière conjointe.

Un agenda de transformation pour construire des marchés résilients

Construire des marchés capables d’absorber les chocs extrêmes suppose un agenda de transformation pragmatique mais ambitieux. La diversification des instruments financiers est une priorité, notamment à travers le développement de marchés dérivés réglementés permettant de couvrir les risques liés aux matières premières, aux taux de change et aux taux d’intérêt.

Le renforcement de la base domestique d’investisseurs constitue le deuxième pilier : fonds de pension, assurances, fonds souverains et épargne collective peuvent jouer un rôle stabilisateur décisif en période de crise, à condition de l’existence d’un cadre réglementaire et fiscal adapté.

L’intégration financière régionale représente un troisième levier stratégique, en favorisant la mutualisation de la liquidité, l’harmonisation des règles et le renforcement des infrastructures de marché.

Enfin, aucune réforme financière ne sera pleinement efficace sans transformation économique. La diversification productive vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée est une condition essentielle de la résilience financière à long terme.

Faire des marchés africains des amortisseurs de crises

La crise russo-ukrainienne a démontré que les marchés financiers africains ne peuvent plus compter sur la distance géographique pour se protéger des chocs mondiaux. Elle a mis en évidence des vulnérabilités réelles, mais aussi un potentiel de transformation considérable.

En refondant la gestion du risque autour des événements extrêmes, en élargissant la base d’investisseurs locaux, en accélérant l’intégration régionale et en soutenant la diversification économique, l’Afrique peut transformer ses marchés financiers en véritables amortisseurs de crises.

La prochaine crise mondiale est inévitable. La question décisive est de savoir si les choix stratégiques posés aujourd’hui permettront au continent de la traverser avec stabilité, confiance et crédibilité.

The Conversation

Florent Kanga Gbongue does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Marchés financiers africains : les leçons de la crise russo-ukrainienne pour mieux gérer les risques – https://theconversation.com/marches-financiers-africains-les-lecons-de-la-crise-russo-ukrainienne-pour-mieux-gerer-les-risques-287978

De vender innovación a vender resultados: el nuevo modelo de negocio de los gigantes de IA

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Antonio Pita Lozano, Profesor de Ciencia de Datos e Inteligencia Artificial, UOC – Universitat Oberta de Catalunya

Usar IA en la empresa no garantiza sin más un aumento de producción o mejores resultados. Compagnons / Unsplash, CC BY

Durante los dos últimos años, hemos hablado mucho de productividad. Productividad del programador, del abogado, del médico, del consultor, del financiero, del profesor e, incluso, del alumno. La promesa era sencilla: deme una herramienta de inteligencia artificial y haré más cosas en menos tiempo.

Es verdad que un empleado con acceso a un buen modelo generativo puede escribir más rápido, resumir mejor, programar con ayuda o preparar informes en menos tiempo. Sin embargo, muchas empresas están descubriendo una verdad incómoda: mejorar la productividad individual no siempre mejora la eficiencia de la organización.

Usar mucha IA no significa más beneficios para la empresa

Una compañía puede tener cientos de empleados usando IA todos los días y, aun así, no haber cambiado sus procesos. Puede pagar licencias, APIs –siglas de Interfaz de Programación de Aplicaciones: un conjunto de reglas que permite que diferentes aplicaciones de software se comuniquen entre sí– y proyectos piloto, y seguir sin saber qué gana con eso. Puede tener mucha actividad y muchas demostraciones… pero poco impacto en la cuenta de resultados.

Ahí empieza el cambio. Los grandes laboratorios de IA están entendiendo que el negocio no está solo en vender modelos, sino en conseguir que estos produzcan valor dentro de las empresas.

En este contexto, por otro lado, la IA generativa tiene una característica poderosa, pero desigual: amplifica las capacidades de quien sabe utilizarla. Sin embargo, para alguien sin criterio, método o contexto, puede convertirse en ruido, dependencia o falsa productividad.

Ese mismo efecto se traslada a las empresas. Tener una suscripción no transforma una organización. Tener un chatbot no mejora automáticamente la experiencia de usuario. Para que eso ocurra, hacen falta conocimiento del negocio, integración con procesos, rediseño organizativo, medición del impacto y capacidad de ejecución.

Por eso, el modelo de negocio de las grandes plataformas como OpenAI empieza a cambiar. La primera etapa de la IA generativa se basó en cobrar por acceso: una suscripción mensual, un precio por usuario, un coste por token –modelo de tarificación utilizado en inteligencia artificial y modelos de lenguaje (como GPT-4, Claude o Llama), donde se paga de forma exacta y variable por la cantidad de texto que se procesa–. Tenía sentido: la tecnología era nueva y las empresas querían experimentar. La pregunta era: “¿qué podemos hacer con esto?”.

Ahora la pregunta es distinta: “¿qué problema de negocio resuelve y cuánto valor genera?”. La empresa no quiere pagar simplemente por consumir tokens –componentes básicos del texto que procesan los modelos de lenguaje–. Quiere pagar por reducir costes, aumentar ingresos, acelerar procesos, mejorar el servicio o disminuir errores. No busca “un modelo lingüístico avanzado”, sino una solución de selección que reduzca el tiempo de cribado, un sistema de atención 24/7 o un asistente que prepare propuestas comerciales personalizadas.

La unidad económica ya no es el token, sino el resultado

En las oficinas actuales, la IA ha dejado de ser ocasional y se ha convertido en una capa cotidiana del trabajo. Aunque el coste por token baje, el coste total puede crecer con consultas más complejas y más automatizaciones. Por otro lado, muchas empresas quieren invertir en IA, pero no siempre saben convertir esa inversión en retorno. Encima, cada vez hay más modelos, herramientas y proveedores entre los que elegir. Lo que ayer parecía extraordinario, mañana puede ser una funcionalidad estándar.

En este escenario, los sistemas de IA generativa se están convirtiendo progresivamente en una commodity: una pieza imprescindible, pero cada vez menos diferenciadora por sí misma. Su valor añadido ya no está solo en la inteligencia del modelo, sino en su capacidad para insertarse en la realidad operativa de una organización: sus datos, procesos, restricciones legales, sistemas heredados, cultura y métricas.

El valor sale del laboratorio al mundo real

Por estas razones, el proveedor tecnológico está empezando a transformarse en partner operativo. El primero vende acceso a una herramienta. El segundo se compromete con un resultado: habla de tiempos de respuesta, costes de operación, satisfacción del cliente, reducción de errores, cumplimiento normativo y retorno de la inversión.

Este salto acerca a los gigantes tecnológicos al terreno de la consultoría de negocio, porque la adopción empresarial de la IA ya no es un problema puramente técnico, sino una cuestión de transformación organizativa. Exige identificar casos de uso, priorizarlos, integrarlos, medirlos, gobernarlos y escalarlos. Es necesario saber dónde la IA crea valor y dónde solo crea apariencia de modernidad.

Y eso no es sencillo. La IA en una demo suele ser limpia, pero en una empresa suele ser desordenada. Los datos no están donde deberían. Los sistemas no siempre se hablan entre sí. Los procesos tienen excepciones. La regulación impone límites. El éxito no depende solo de que el modelo responda bien, sino de que el sistema completo funcione.

También cambia la lógica de producto. Un producto de IA puede venderse a muchas empresas con pequeñas variaciones. Pero una solución que transforma un proceso necesita adaptarse al sector, al tamaño de la compañía, a su madurez digital, a sus datos y a sus objetivos. Cuanto más concreta sea la solución, mayor será el valor percibido.

Este cambio afecta, también, a los perfiles profesionales. Junto a los programadores, ganarán protagonismo quienes convierten modelos en soluciones reales: personas capaces de hablar con un equipo técnico y con un director de operaciones, de diseñar un flujo, medir un resultado y ajustar el sistema a la necesidad del cliente.

Soluciones tangibles para las empresas

La gran paradoja es que los laboratorios de IA han creado una tecnología horizontal, pero necesitan capturar valor vertical. Un modelo de aprendizaje automático puede servir para casi cualquier cosa. Pero una empresa paga de verdad cuando ese “casi cualquier cosa” se convierte en “esto concreto que mejora mi negocio”.

Si la inteligencia artificial generativa empezó vendiéndose como una herramienta para hacer más cosas más rápido, su madurez empresarial dependerá de una promesa mucho más exigente: hacer que las organizaciones funcionen mejor.

Quizá, por eso, el futuro de los laboratorios de IA no se parezca tanto al de una empresa de software tradicional, sino a una mezcla compleja de infraestructura, consultoría, integración y operación. OpenAI y Anthropic ya han comenzado esta transformación. En ese tránsito de proveedor tecnológico a partner operativo, puede estar naciendo el verdadero modelo de negocio de la inteligencia artificial.

The Conversation

Antonio Pita Lozano no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. De vender innovación a vender resultados: el nuevo modelo de negocio de los gigantes de IA – https://theconversation.com/de-vender-innovacion-a-vender-resultados-el-nuevo-modelo-de-negocio-de-los-gigantes-de-ia-285889