Notations de crédit en Afrique : les agences occidentales s’appuient-elles sur des données ou sur des préjugés ?

Source: The Conversation – in French – By Misheck Mutize, Post Doctoral Researcher, Graduate School of Business (GSB), University of Cape Town

Les trois principales agences de notation — Moody’s, S&P Global et Fitch — ont souvent émis des avis divergents concernant la notation des institutions et des pays africains. Leurs opinions ne doivent pas nécessairement coïncider, mais un écart considérable entre les notations suggère des inexactitudes dans leurs analyses.

Des notations discutables ont des conséquences. Elles font grimper le coût du capital. Des notations plus basses indiquent un risque plus élevé et conduisent les investisseurs à exiger des taux d’intérêt plus élevés pour compenser ce risque. Lorsqu’un pays est déclassé, ses coûts d’emprunt augmentent. Il doit payer plus d’intérêts sur un même montant de dette et a moins de chances d’obtenir des financements pour son développement.

Au cours des trois dernières années, on a observé des exemples notables de divergences significatives entre les décisions des agences de notation.

Le premier exemple concerne la Banque africaine d’import-export (Afreximbank). Entre juin 2025 et juin 2026, les trois principales agences sont parvenues à des conclusions sensiblement différentes quant à la solvabilité de la banque. L’Union africaine a souligné le caractère erroné de ces dégradations.




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Le deuxième exemple est la dégradation par Fitch Ratings de la note du groupe industriel nigérian Dangote Industries Limited le 6 août 2024. L’agence a invoqué les risques liés à la construction d’une raffinerie. Un an plus tard, la raffinerie de pétrole Dangote s’est révélée être un projet transformateur qui a rééquilibré la balance commerciale du Nigeria. Elle a permis de réduire les importations du pays et d’augmenter sa production nationale. Fitch s’est trompée et ses dégradations de notation ont mis en péril la réalisation du projet.

L’African Finance Corporation présente un clivage similaire. S&P New York et S&P Global China Ratings, l’entité chinoise de S&P Global Ratings? ont émis des évaluations très divergentes.

Enfin, Moody’s a abaissé la note du Kenya en juillet 2024, tandis que S&P a maintenu sa note « B ».

Ces exemples mettent en évidence le même problème : les divergences entre des agences de notation qui examinent en apparence le même ensemble de facteurs de risque.

À mon sens, ces divergences offrent deux opportunités aux pays africains :

  • contester les notations

  • diversifier leurs notations et leurs sources de financement en s’éloignant des marchés occidentaux.

Enfin, ces divergences soulignent la nécessité pour les agences de notation de faire preuve de plus d’objectivité et de fonder leurs notations sur des données factuelles et des fondamentaux.

Les divergences

Fitch a déclassé la Banque africaine d’import-export à deux reprises, de BBB à BBB- en juin 2025, puis à BB+ en janvier 2026 avant de retirer sa notation. Cela signifie que Fitch a cessé d’attribuer des notations à la banque après la résiliation de son contrat.

Tant Moody’s que S&P ont maintenu des notations « investment grade » (catégorie investissment), attribuant respectivement Baa2 et BBB+. Il s’agit d’un écart de trois crans entre Fitch et S&P pour la même institution.

Cela se produit rarement sur d’autres continents, car les trois agences de notation internationales évaluent des facteurs de risque largement similaires concernant la capacité d’une entité à rembourser ses emprunts.

La question est de savoir si les déclassements de trois crans d’Afreximbank par Fitch reposaient sur des faits concrets concernant la banque ou sur des erreurs de jugement subjectives de la part des analystes.

Les agences asiatiques ont tendance à reconnaître l’importance politique d’Afreximbank, qui joue un rôle stratégique dans le financement du commerce et du développement de l’Afrique. Elles reconnaissent ainsi son statut de créancier privilégié, ce qui signifie que ses pays membres continuent de rembourser les prêts de la banque même en période de crise.

Fitch a toutefois estimé que le rôle d’Afreximbank en Afrique était en train de s’amenuiser et qu’elle n’était pas un créancier privilégié. Cette évaluation s’appuie sur une affirmation du Fonds monétaire international.

S&P Global Ratings s’est aligné sur l’agence chinoise Chengxin International Credit et sur l’Agence japonaise de notation.

Lorsque Fitch Ratings a abaissé la note de Dangote Industries, l’agence a indiqué que le risque était lié au refinancement d’une nouvelle raffinerie de pétrole. Fitch a émis l’hypothèse que des retards dans la satisfaction des besoins de financement rendraient plus probable une restructuration financière ou un défaut de paiement, ce qui pourrait entraîner de nouvelles baisses de notation.

Face à ces perspectives aussi prudentes que spéculatives, Dangote Industries Limited a décidé de mettre fin à son contrat avec Fitch Ratings. Elle a déclaré que cette notation n’avait plus de sens sur le plan commercial et que le groupe s’attacherait désormais à obtenir des notations auprès d’agences de notation basées en Afrique.

Un an plus tard, la raffinerie de pétrole Dangote a fait du Nigeria un exportateur régional et a renforcé sa sécurité énergétique.

Moody’s a abaissé la note du Kenya le 8 juillet 2024 après que le gouvernement a annulé les hausses d’impôts prévues en réponse aux manifestants. S&P a décidé d’attendre le budget du Kenya prévu pour août 2024.

La dégradation de Moody’s a entraîné un écart de deux crans entre les notations attribuées au Kenya par Moody’s et S&P. En l’espace de six mois, Moody’s est revenue sur cette dégradation en rehaussant les perspectives.
Passant directement de « négative » à « positive », sans passer par l’étape « stable ». Il est très inhabituel qu’une agence de notation révise ses perspectives en l’espace de six mois et saute un cran.

Cette révision peut être interprétée comme une reconnaissance implicite de la part de Moody’s que ses notations antérieures étaient erronées.

Le Kenya a dû supporter environ 150 millions de dollars US de frais d’intérêts supplémentaires sur sa dette existante en euro-obligations, les investisseurs s’étant précipités pour vendre leurs obligations.

Alternatives

Le coût élevé du capital, dû aux faibles notations attribuées par les agences de notation internationales, pousse l’Afrique à se tourner vers l’Asie pour trouver des sources de financement étrangères.

Cinq pays africains ont déjà émis, à eux tous, 5 milliards de dollars américains d’obligations au Japon, en Chine, à Hong Kong, en Corée et aux Émirats arabes unis au cours des deux dernières années. Cette évolution a renforcé l’importance des agences de notation asiatiques, car aucun pays ni aucune institution ne pourrait lever des capitaux en Asie sans une notation délivrée par des agences locales. Celles-ci attribuent à certaines institutions africaines des notes plus élevées que leurs homologues occidentales. Les agences asiatiques sont tout aussi indépendantes et crédibles.

Lorsque Fitch Ratings a déclassé Afreximbank au niveau spéculatif, les agences de notation asiatiques ont vu les choses différemment. Chengxin International Credit Ratings Co. a maintenu une note AAA stable pour Afreximbank. La Japan Credit Rating Agency attribue à la banque la note A- stable pour son programme d’obligations « samouraï ».Leurs évaluations divergent largement de celles de Fitch concernant la même institution, avec le même bilan et le même mandat.

Ce qui doit changer

L’écart croissant entre les notations attribuées par les trois agences de notation internationales représente une opportunité pour les États africains et leurs institutions.

Premièrement, plutôt que d’accepter des évaluations qui se révèlent inexactes sur le plan analytique, les États africains et leurs institutions doivent contester ces notations. À mon sens, cela aidera les agences de notation à faire preuve de plus de rigueur. Cela permettra également d’attirer l’attention des investisseurs internationaux sur les notations erronées.

Deuxièmement, les entités africaines doivent diversifier leurs notations et leurs relations de financement en s’éloignant des marchés occidentaux. Les agences de notation nationales ont démontré une compréhension plus nuancée des réalités locales.

Enfin, les agences de notation doivent faire preuve de plus d’objectivité. Les sentiments et les frustrations des analystes ne devraient pas influencer le processus de notation.

The Conversation

Misheck Mutize est affilié à l’Union africaine en tant qu’expert principal en matière de notations de crédit

– ref. Notations de crédit en Afrique : les agences occidentales s’appuient-elles sur des données ou sur des préjugés ? – https://theconversation.com/notations-de-credit-en-afrique-les-agences-occidentales-sappuient-elles-sur-des-donnees-ou-sur-des-prejuges-287230

Les volcans du Cantal sont des montagnes…de verre!

Source: The Conversation – France in French (2) – By Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Le Puy Mary est un sommet des monts du Cantal, vestige du plus grand stratovolcan d’Europe. Il culmine à 1 783 mètres d’altitude. Wikimédia, CC BY

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. Ce mardi 14 juillet, les coureurs du Tour de France vont traverser les volcans du Cantal sans craindre les crevaisons… et pourtant, ils traversent des montagnes de verre ! En effet, la plupart des laves volcaniques sont essentiellement constituées de verre.


Pour un géologue, parler de « verre en cristal » est une aberration : dans la nature, le verre est un matériau solide amorphe – c’est-à-dire désordonné à l’échelle atomique, contrairement au cristal. C’est une sorte de liquide figé.

Lorsqu’on parle de verre, il faut se méfier de la polysémie du terme : il y a le verre que l’homme fabrique depuis des millénaires pour concevoir par exemple des vitres ou des récipients, mais il existe aussi toute une série de verres naturels.




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Comme l’explique Daniel R. Neuville, chargé de recherche à l’Institut de Physique du Globe de Paris, un « verre » est un silicate fondu fabriqué par l’homme, tandis qu’une lave volcanique ou un magma est un silicate issu des profondeurs de la terre – ou d’autres planètes.

Quand une coulée de lave refroidit rapidement, sa matière ne peut cristalliser, elle se fige alors sous forme de verre. On observe une « bordure figée » autour de certaines coulées, filons, ou bombes volcaniques.

Certaines roches sont particulièrement riches en verre, tels les magmas riches en silice, comme le sont les magmas acides.




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Avec une telle composition chimique, les molécules ont tendance à polymériser, ce qui explique leur forte viscosité. Cette consistance limite la diffusion des éléments, qui ne réussissent alors pas à se mettre aux endroits ad hoc pour former des cristaux. La polymérisation conduit à une roche non organisée (à l’inverse des cristaux) qui, en refroidissant donne un verre : l’obsidienne.

Il existe aussi le verre des impactites ou celui des tectites. Les impactites sont des verres naturels formés au moment de l’impact d’un astéroïde. A l’inverse des tectites, elles n’ont pas été projetées dans l’atmosphère. On retrouve dans la composition chimique des impactites des traces de la météorite incidente.

La Vallée de Pantasma, au nord du Nicaragua, aurait été formée par l’impact d’un astéroïde il y a 800 000 ans.
CNRS

Le verre industriel

Le verre industriel, lui, est obtenu par fusion d’une roche siliceuse, généralement du sable. Des éléments sont souvent ajoutés pour en modifier les propriétés : le pyrex, par exemple, plus résistant aux chocs thermiques qu’un verre ordinaire, est enrichi en bore.

Les puissants de ce monde ont longtemps possédé des objets d’une grande rareté et donc précieux. Parmi ces objets, on trouvait des coupes, ou des verres, en « cristal de roche », c’est-à-dire en quartz (un oxyde de silicium cristallisé). Ces objets avaient un magnifique éclat lumineux et un son caractéristique. Pour imiter ces objets précieux et fabriquer des verres en « cristal », on a ajouté à la composition siliceuse un oxyde de plomb qui apporte l’éclat et permet d’obtenir un son caractéristique.

Deux objets en « cristal » A gauche : coupe en cristal de roche (en quartz). Trésor du MNHN DR A droite : Verre en cristal. Ce verre (objet) est un vrai verre (matière) : les faces taillées permettent de mieux jouer avec la lumière L Carpentier.
Fourni par l’auteur

Plus il y a de plomb, plus le son est cristallin : la vitesse de la lumière est fonction du milieu dans lequel elle se propage. Plus le milieu est dense, plus la lumière est fortement déviée, elle peut aller jusqu’à la réflexion complète si le cristal est taillé en facettes, qui jouent alors le rôle de miroirs. Pour la même raison, le son qu’un tel verre produit lorsqu’on le fait vibrer est plus aigu, plus… cristallin.


Une version plus longue de ce texte a été publiée le 29 juin 2026 sur le site Planet Terre de l’ENS Lyon.

The Conversation

Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les volcans du Cantal sont des montagnes…de verre! – https://theconversation.com/les-volcans-du-cantal-sont-des-montagnes-de-verre-286884

Le vrai mystère de « Vaiana » : qu’est-ce qui a bien pu pousser les Polynésiens à repartir vers l’est après 1 700 ans de pause ?

Source: The Conversation – France (in French) – By David Sear, Professor in Physical Geography, University of Southampton

Alors que Vaiana remet à l’honneur les grandes traditions de navigation polynésiennes, une nouvelle étude éclaire les raisons de leur spectaculaire expansion à travers le Pacifique. Ent-movie / Alamy

Le mystère de la « longue pause » fascine les archéologues depuis des décennies : pourquoi les Polynésiens ont-ils cessé d’explorer le Pacifique pendant près de 1 700 ans avant de reprendre soudain leurs voyages ? De nouvelles archives climatiques offrent une explication convaincante.


La même question est au cœur de l’intrigue de Vaiana, la légende du bout du monde et de plusieurs décennies de recherches archéologiques : pourquoi, après des siècles de relative stabilité, les navigateurs polynésiens se sont-ils soudainement mis à coloniser des îles situées à des milliers de kilomètres les unes des autres à travers le Pacifique ?

Le dernier film Vaiana est une adaptation en prises de vues réelles du long métrage d’animation de Disney du même nom. Bien que fictifs, ces films s’inspirent du remarquable héritage maritime des peuples polynésiens, dont les ancêtres ont accompli l’un des plus extraordinaires épisodes d’exploration océanique de l’histoire de l’humanité.

De nouvelles données climatiques pourraient aider à comprendre ce qui les a poussés à entreprendre ces voyages.

En toile de fond de Vaiana se trouve le mystère de la « longue pause ». Les ancêtres des Polynésiens, les Lapita, ont atteint les archipels des Samoa et des Tonga il y a environ 3 000 ans. Ils y ont apporté un style de poterie caractéristique ainsi qu’une culture insulaire qui leur était propre.

Les migrations humaines dans le Pacifique

Les ancêtres des Polynésiens ne se sont aventurés au-delà des Samoa et des Tonga qu’après une « longue pause » de 1 700 ans. Les autres archipels du Pacifique ont ensuite été colonisés rapidement.
David Sear

Pourtant, durant les 1 700 années qui ont suivi, les expéditions plus à l’est sont restées très rares. Les données archéologiques indiquent que les populations des Tonga et des Samoa ont augmenté et développé une culture propre, distincte de celle des Lapita.

Puis, entre 900 et 1100 de notre ère, les ancêtres des Polynésiens ont soudainement entrepris une vaste phase de migration vers l’est. Au cours du siècle suivant, des navigateurs embarqués sur d’immenses pirogues à double coque et à voile ont atteint Hawaï, Aotearoa (la Nouvelle-Zélande) et Rapa Nui (l’île de Pâques). La présence de patates douces sur de nombreuses îles du Pacifique suggère qu’ils ont probablement également été en contact avec les côtes du continent américain.

Lorsque les navigateurs européens arrivèrent enfin, plusieurs siècles plus tard, ils furent stupéfaits de découvrir que même les plus petits atolls étaient habités par des communautés partageant de profondes parentés culturelles et linguistiques.

Le mystère de la « longue pause »

Depuis des générations, anthropologues et historiens cherchent à comprendre ce qui a mis fin à la longue pause. Les Polynésiens ont-ils mis au point de nouvelles techniques de navigation leur permettant de remonter les alizés d’est ? Ont-ils été poussés par la croissance démographique et des pressions sociales ? Ou leur décision a-t-elle été déclenchée par un facteur physique, lié à l’environnement ?

Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser aux conditions matérielles qui rendent la vie possible sur une île du Pacifique : l’eau douce et la nourriture. À mesure que la population augmente, la pression sur ces ressources s’intensifie.

Les ancêtres des Polynésiens étaient très adaptables et habitués aux sécheresses saisonnières. Mais des épisodes de sécheresse prolongés et sévères, survenant alors que la densité de population était élevée, pouvaient faire qu’une île ne soit plus en mesure de faire vivre ses habitants. En définitive, la survie sur une île dépend d’une ressource essentielle : les précipitations.

Décrypter les archives du climat

Les auteurs prélèvent des échantillons de sédiments dans une zone marécageuse de Polynésie.
David Sear

Jusqu’à récemment, les scientifiques ne disposaient d’aucune donnée permettant de reconstituer le climat qui régnait dans la région des Tonga et des Samoa à cette période cruciale des migrations. Nous avons toutefois pu retracer ces évolutions en analysant les isotopes de l’hydrogène – des variantes légèrement différentes d’un même élément chimique – conservés dans d’anciens sédiments prélevés dans des marais et des lacs.

Sous les tropiques, la composition isotopique de l’eau de pluie reflète la quantité de précipitations. En se développant, les algues et les plantes absorbent cette eau et en enregistrent la signature chimique dans des molécules capables de se conserver pendant des milliers d’années dans les sédiments, constituant ainsi une archive naturelle des précipitations passées.

Grâce à cette technique, nous avons mis en évidence une période de sécheresse durable et particulièrement sévère dans le sud-ouest du Pacifique tropical entre 850 et 1200 de notre ère. Nos résultats, récemment publiés dans le Journal of Pacific Archaeology, montrent qu’il s’agit de la période la plus sèche qu’ait connue la région au cours des 2 000 dernières années. Surtout, cette sécheresse est survenue à une époque où les populations insulaires étaient devenues plus nombreuses.

La grande migration vers l’est du Pacifique a coïncidé avec une période de sécheresse dans l’ouest du Pacifique :

graphs
Les populations humaines ont colonisé l’est du Pacifique peu après une longue période de sécheresse dans l’ouest du Pacifique (en orange sur le graphique supérieur), marquée également par une série de brusques épisodes de sécheresse (en orange sur le graphique central).
David Sear

Pourquoi certaines îles connaissent-elles des sécheresses qui durent plusieurs décennies, voire plusieurs siècles ? Les précipitations dans le sud du Pacifique tropical dépendent de la position de la zone de convergence du Pacifique Sud (SPCZ), une vaste bande de nuages et de pluies qui se déplace d’est en ouest au fil du temps sous l’effet des variations de la température de surface des océans. À court terme, ces déplacements sont liés aux phénomènes El Niño et La Niña. Mais la SPCZ peut aussi se déplacer sur des périodes beaucoup plus longues, entraînant des décennies de conditions exceptionnellement sèches ou humides dans différentes régions du Pacifique.

L’ensemble concorde avec les données génétiques, qui indiquent que la population des Samoa a connu une forte croissance autour de l’an 1000, peut-être grâce à l’arrivée de nouveaux groupes de population. Tout porte donc à croire que plusieurs facteurs se sont conjugués – un stress climatique intense, une population en expansion et des progrès dans la technologie des pirogues – pour déclencher cette audacieuse exploration vers l’est.

L’expansion polynésienne constitue, à elle seule, un épisode remarquable de l’histoire humaine. Tandis que Vaiana fait découvrir à un nouveau public les traditions de navigation des peuples du Pacifique, les scientifiques continuent d’affiner notre compréhension des défis environnementaux auxquels ces navigateurs hors du commun ont été confrontés – et de la manière dont ils y ont répondu avec ingéniosité, résilience et un extraordinaire esprit d’exploration à l’échelle de l’océan Pacifique.

The Conversation

David Sear a reçu des financements de UKRI-NERC et de la National Geographic Society.

Manoj Joshi a reçu des financements de UKRI-NERC.

Mark Peaple a reçu des financements de UKRI-NERC.

– ref. Le vrai mystère de « Vaiana » : qu’est-ce qui a bien pu pousser les Polynésiens à repartir vers l’est après 1 700 ans de pause ? – https://theconversation.com/le-vrai-mystere-de-vaiana-quest-ce-qui-a-bien-pu-pousser-les-polynesiens-a-repartir-vers-lest-apres-1-700-ans-de-pause-287387

Peut-on mieux recycler les métaux précieux contenus dans nos ordinateurs ?

Source: The Conversation – in French – By Solène Touze, Cheffe de projet, génie des procédés, BRGM


L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
La carte-mère d’un ordinateur est pleine de métaux précieux : du cuivre, de l’or, de l’argent, du palladium, du platine, de l’europium… il y en a une cinquantaine sur une seule carte.
Aujourd’hui, seuls cinq de ces métaux précieux peuvent être récupérés (au mieux), pour des raisons économiques et technologiques.
Un des obstacles est que l’on sait très mal quantifier les métaux présents dans la benne à ordures électroniques. Cette quantification est indispensable pour évaluer le potentiel de valorisation, et, quand c’est possible, récupérer davantage de matière.
Replier


Tout commence dans nos maisons. Lors d’un ménage de printemps, l’ordinateur portable hors service qui traîne est enfin emmené à la déchèterie et est déposé dans le bac déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE). S’il ne peut pas être réutilisé ou réemployé, il part vers une filière de recyclage. Que sait-on réellement, aujourd’hui, recycler de ce déchet ?

La première étape se fait à la main : on trie les déchets électriques et électroniques, et l’ordinateur va dans un bac dédié aux ordinateurs. Ensuite, toujours manuellement, on enlève la batterie qui est envoyée vers une filière spécialisée — c’est une obligation réglementaire.

À cette étape, plusieurs chemins sont possibles : nous allons ici considérer que l’opérateur qui extrait la batterie isole aussi la carte mère ; et que le reste, l’écran et le boîtier partent vers des procédés de tri automatisés qui vont recycler les métaux présents en grande quantité (fer, cuivre, aluminium), et parfois les plastiques.

Maintenant, suivons la carte mère. Elle est considérée comme une carte électronique riche car elle contient du cuivre et des métaux précieux en quantité intéressante : plus de 20 % de cuivre, plus de 150 milligrammes d’or par kilogramme de carte-mère, et plus de 600 milligrammes d’argent par kilogramme. Ainsi, le déchet carte-mère se vend entre 3 et 8 € le kilogramme. Plus la carte est avancée (avec davantage de RAM ou des processeurs plus puissants, par exemple), plus elle a des chances d’avoir des quantités de métaux précieux importantes.

Les cartes sont triées en différentes catégories, du plus riche au moins riche — une nouvelle fois manuellement, à l’œil. C’est l’étape de massification : le but consiste à regrouper les cartes de même catégorie en un seul lot. Cela va faciliter le transport, le stockage et la revente.

Lorsque le lot atteint une certaine quantité (environ la vingtaine de tonnes), il est vendu aux métallurgistes du cuivre. Ce sont les industriels qui produisent et vendent du cuivre pur, on les appelle les « smelters » de cuivre. Il y a aujourd’hui sur Terre moins d’une dizaine de smelters qui récupèrent le cuivre en même temps que les métaux précieux. Aucun n’est en France, mais une majorité est en Europe (Belgique, Suede Autriche et Allemagne). Face à ces « géants de la métallurgie » (Umicore, Aurubis, Boliden par exemple), il existe aussi quelques PME du monde du recyclage (dont, en France, WeeeCycling).

La plupart des smelters ont été conçus, à la base, pour traiter du minerai de cuivre (roche extraite d’une mine de cuivre). Ils ont progressivement intégré des déchets dans leur alimentation mais cette alimentation reste souvent minoritaire. Les métaux qui y sont valorisés sont le cuivre, l’or, l’argent, le palladium et le platine s’il y en a (soit seulement cinq métaux, alors que la carte en contient presque une cinquantaine).

Les cartes qui ne sont pas assez « riches » vont, elles, vers des « smelters » qui ne récupèrent que le cuivre.

Pourquoi ne pas recycler davantage ?

La réponse n’est pas triviale. Il y a des raisons économiques, technologiques, géopolitiques et de marché et à cela s’ajoute une dynamique temporelle complexe.

Sur la partie économique, l’évidence est que la filière doit être rentable : les coûts de traitement de cette matière secondaire (les cartes-mères) doivent donc être inférieurs à celui du traitement de la matière primaire (le minerai de cuivre).

Le deuxième point économique, moins connu, est les risques liés à la volatilité des cours des métaux : il peut être difficile d’investir sur la récupération d’un métal quand son prix peut fluctuer du simple au double en très peu de temps.

Dans cette même logique, nos objets (comme ceux du numérique) évoluent très vite et certains métaux utilisés aujourd’hui risquent de ne plus l’être demain. Faut-il mettre en place des chaînes de traitement éphémères ? Quid, par exemple, de la filière de recyclage des lampes à économie d’énergie qui ont été remplacées par les LED en une décennie ?

Côté technologique, les technologies de récupération de cette cinquantaine de métaux existent déjà dans le domaine minier, et beaucoup peuvent être adaptées au domaine du recyclage.

Peut-on valoriser de très faibles quantités ?

Mais ce catalogue de technologies de recyclage ne peut pas se déployer raisonnablement sur la cinquantaine de métaux présents.

Dans le minerai comme dans les déchets, la production des métaux suit de grandes familles de métaux : la sidérurgie pour l’acier, la métallurgie du cuivre, du nickel, de l’aluminium, le groupe des terres rares… Par exemple, dans la nature, le gallium est associé aux minerais de bauxite (aluminium), il est donc produit par la filière métallurgie de l’aluminium.

La carte électronique, elle, fait fi de ces associations. Une carte-mère d’ordinateur est traitée uniquement par la métallurgie du cuivre, et aucune de ces installations ne valorise le gallium. Les 3 milligrammes de gallium présents dans une carte sont donc perdus.

Au-delà de ces questions de filières, se pose aussi la question d’aller valoriser un métal en très faible quantité. Quel est le coût énergétique d’aller chercher les 0,075 milligramme d’Europium dans une carte mère ?

Connaître la matière

Enfin, une troisième raison du recyclage partiel des cartes est le manque de donnée sur leur contenu. En effet, aujourd’hui, les ordinateurs et leurs cartes-mères ne sont pas fournis avec un « passeport matière » qui donne leur composition précise ; alors même que celle-ci varie aussi bien avec le producteur et le temps.

Si nous voulons bâtir de nouvelles filières de recyclage, il est nécessaire de connaître ce gisement pour affirmer la faisabilité économique et technique du recyclage : quelle quantité de tel métal est accessible et à quelle concentration se trouve-t-il ? Accéder à ces données est difficile et demande une recherche approfondie.

Repartons des 20 tonnes de cartes électroniques vendues au smelter : il est clairement impossible de caractériser et d’analyser la totalité du lot. En effet, les outils d’analyse fonctionnent sur des échantillons de quelques grammes seulement, voire quelques milligrammes. Par construction, l’échantillon analysé n’est jamais tout à fait représentatif du lot d’origine. Il s’accompagne d’une « valeur d’incertitude » : a-t-on analysé 30 milligrammes de germanium par kilo, plus ou moins 5 ou 20 milligrammes par kilo ? Cette marge d’erreur change totalement le potentiel de valorisation du lot.

Avec mes collègues, nous travaillons dans le cadre du projet ReviWEEE, pour développer une méthodologie d’échantillonnage et d’évaluation des incertitudes.


Le projet ReviWEEE est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Solène Touze a reçu des financements de l’ANR – 22-PERE-0009.

– ref. Peut-on mieux recycler les métaux précieux contenus dans nos ordinateurs ? – https://theconversation.com/peut-on-mieux-recycler-les-metaux-precieux-contenus-dans-nos-ordinateurs-285541

Peut-on cartographier l’Odyssée ? Comment géographes antiques et chercheurs d’aujourd’hui ont retracé le voyage d’Ulysse

Source: The Conversation – in French – By Pragya Agarwal, Visiting Professor of Social Inequities and Injustice, Loughborough University

L’Odyssée, le très attendu film de Christopher Nolan, sort en salles le 15 juillet. L’occasion de revenir sur une question qui fascine historiens et archéologues depuis des siècles : les lieux traversés par Ulysse ont-ils réellement existé ?


L’Odyssée d’Homère est une quête, celle du roi Ulysse, qui met dix ans à regagner son royaume d’Ithaque après la guerre de Troie. C’est un récit aux dimensions géographiques, spatiales et temporelles très marquées. Il n’est donc pas surprenant que, depuis des siècles, les lieux évoqués dans ce récit fascinent les lecteurs, qui se demandent combien d’entre eux ont réellement existé.

Quelques historiens et spécialistes de l’Antiquité estiment toutefois que l’Odyssée n’est qu’une œuvre poétique. Selon eux, en tant que création littéraire et récit mythologique, il est vain de chercher à situer ces lieux sur une carte.

Le savant grec de l’Antiquité Ératosthène, premier à avoir mesuré la circonférence de la Terre, contestait tout lien entre l’Odyssée et la géographie. Il affirmait : « Vous trouverez le théâtre des errances d’Ulysse lorsque vous aurez trouvé le cordonnier qui a cousu le sac des vents. »

J’étudie l’histoire de la cartographie et des représentations mentales de l’espace depuis plus de vingt ans. À mes yeux, ce sont précisément les dimensions géographiques du récit qui lui donnent tout son ancrage. Le désir d’Ulysse de retrouver le chemin de son foyer est au cœur même du poème. Et c’est au fil de sa traversée de ces différents lieux et espaces que le héros se transforme.

Cartographier le mythe

L’historien grec de l’Antiquité Polybe, qui vécut environ six siècles après Homère, estimait que l’Odyssée relatait un récit réel agrémenté de quelques éléments mythologiques, et non l’inverse. Il soulignait par exemple que certaines techniques de pêche décrites près de Scylla étaient semblables à celles pratiquées autour de la Sicile. Selon lui, Scylla devait donc se trouver au large des côtes siciliennes.

Strabon était un philosophe et géographe grec qui écrivait près de sept siècles après Homère. Sa Géographie, vaste œuvre en 17 livres, constitue à la fois un atlas et une encyclopédie du monde grec à l’époque de l’empereur Auguste. On y trouve également le récit d’îles peuplées uniquement d’hommes ou de femmes dans l’océan Indien, un motif qui rappelle ceux décrits par Homère dans l’Odyssée :

« Dans l’océan se trouve une petite île, située non loin du large, en face de l’embouchure du fleuve Liger ; elle est habitée par des femmes du peuple des Samnites, possédées par Dionysos, qu’elles cherchent à rendre favorable en l’apaisant par leurs rites. »

Les légendes et les mythes de l’époque regorgent de récits de femmes séduisant les hommes pour les entraîner à leur perte. C’est le cas de Circé, que Homère décrit comme « une redoutable déesse aux beaux cheveux ». Elle vit seule sur l’île d’Aiaié, entourée de loups et de lions apprivoisés, et attire Ulysse et ses compagnons dans son domaine pour les transformer en porcs.

Homère évoque également Calypso, qui retient Ulysse sur son île d’Ogygie pendant sept ans dans ce que certains traduisent comme une « captivité sexuelle ». D’autres traductions suggèrent toutefois qu’Ulysse y demeure de son plein gré, jusqu’au moment où il décide qu’il est temps de repartir.

Sur les cartes et les globes de l’Antiquité, le monde réel et les mythes se superposent et s’entremêlent. Le mathématicien et astronome romain Ptolémée, qui a cartographié le monde connu au IIᵉ siècle après J.-C., fait figurer sur ses cartes plusieurs lieux issus de l’univers homérique, comme la Lotophagitis (le pays des Lotophages), le Circaeum Promontorium (Aiaié, le royaume de Circé) ou encore les Sirenusae Insulae (les îles des Sirènes).

La carte du monde connu de Ptolémée.
La Cosmographia Germanus, reconstitution du XVe siècle de la carte du monde connu établie par Ptolémée.
Cartanciennes

Les tentatives visant à reporter précisément ces lieux sur des cartes modernes se sont révélées difficiles. Les calculs de latitude et de longitude de Ptolémée reposaient sur une projection très différente de la nôtre ainsi que sur une estimation erronée de la circonférence de la Terre. Une correspondance approximative entre ces lieux et les cartes actuelles laisse penser que la Lotophagitis se situerait en Afrique.

À la fin du XVIᵉ siècle, le cartographe néerlandais Abraham Ortelius fut le premier à représenter l’intégralité du voyage d’Ulysse dans son Theatrum Orbis Terrarum. Cette carte, intitulée Map of the Wanderings of Ulysses (« Carte des errances d’Ulysse »), utilise le nom latin Ulysses et non le grec Odysseus pour désigner le héros.

Ortelius représente à la fois les mondes mythique et fictif d’Ulysse comme s’il s’agissait de réalités scientifiques, et affirme qu’Ithaque correspond à l’actuelle Corfou. Homère situait l’île de Calypso au large de Schérie, un havre mythique constituant la dernière étape du voyage d’Ulysse avant son retour à Ithaque.

Or, aucune île ne se trouve à l’ouest de Corfou. Ortelius en a donc inventé une sur sa carte. Cette île fictive est ensuite devenue une référence pour les cartographes, au point de continuer à figurer sur les cartes jusque dans les XIXᵉ et XXᵉ siècles.

Victor Bérard.
Victor Bérard en 1915.
WikiCommons

En 1912, le politicien et voyageur français Victor Bérard entreprit de reconstituer l’itinéraire d’Ulysse en parcourant lui-même la Méditerranée. Il situait l’île de Calypso près de Gibraltar, le pays des Lotophages sur l’île de Djerba, au large du sud de la Tunisie, et le pays des Cyclopes à Posillipo, près de Naples.

Selon la théorie de Bérard, l’Odyssée d’Homère aurait été influencée par les voyages et les cartes des Phéniciens, notamment par leurs instructions de navigation côtière, qui s’appuyaient sur les étoiles pour s’orienter. Mais nombre de ces « cartes » relevaient davantage de l’imaginaire et de la tradition orale que d’objets cartographiques réels.

À la recherche d’Ithaque

L’un des grands débats autour de la géographie de l’Odyssée consiste à déterminer où se trouvait réellement Ithaque. Pendant longtemps, les spécialistes ont soutenu qu’il s’agissait de l’actuelle île d’Ithaki, dans la mer Ionienne. Le problème est qu’Ithaki est une île montagneuse, alors que l’Ithaque décrite par Homère est « basse ».

Des chercheurs des universités de Cambridge et d’Aberdeen ont récemment avancé qu’Homère ne décrit en réalité jamais Ithaque comme une île. Selon eux, il la présente plutôt comme une terre ou un territoire appartenant à une île plus vaste.

Cette interprétation ferait de Paliki, située sur la côte ouest de Céphalonie, une candidate plus crédible. Des études géoscientifiques et des fouilles archéologiques ont en effet montré que Paliki constituait un important site de l’âge du bronze, ce qui renforce l’hypothèse qu’elle puisse correspondre à l’Ithaque d’Homère.

Les étapes du voyage d’Ulysse correspondent peut-être à des lieux bien réels, ou relèvent peut-être entièrement du mythe. Dans les deux cas, les liens qu’elles entretiennent les unes avec les autres racontent une même histoire : celle du désir profond de retrouver son foyer et de la quête d’appartenance. Ils éclairent aussi la manière dont les Anciens percevaient le monde, comme un espace peuplé de mystères et de dangers.

La géographie de l’Odyssée offre ainsi une clé de lecture des vulnérabilités et des peurs des hommes de la Grèce antique. Les cartes retraçant le voyage d’Ulysse ne sont peut-être pas fidèles à la réalité, mais après tout, aucune carte ne l’est totalement. Les cartes ne sont au fond que des récits que nous nous racontons : des voyages vers l’inconnu, bien au-delà des frontières de notre imagination. Dans l’Odyssée, Homère ne se contente pas de cartographier le monde ; il en crée un.

The Conversation

Pragya Agarwal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Peut-on cartographier l’Odyssée ? Comment géographes antiques et chercheurs d’aujourd’hui ont retracé le voyage d’Ulysse – https://theconversation.com/peut-on-cartographier-lodyssee-comment-geographes-antiques-et-chercheurs-daujourdhui-ont-retrace-le-voyage-dulysse-287354

Allons-nous vers une « corridorisation » du monde ?

Source: The Conversation – in French – By Eric Guiochon, Doctorant en sciences politiques, Institut catholique de Paris (ICP); Université Paul Valéry – Montpellier III

Les grandes puissances déploient des initiatives de connectivité qui redessinent la carte du monde. La Chine avec ses Nouvelles Routes de la soie, l’Union européenne et son Global Gateway, les États-Unis et le G7 à travers le Build Back Better World ou B3W/PGII… Tous ces projets traduisent une même ambition : organiser, sécuriser et contrôler l’internationalisation de l’économie, plutôt que la subir.


Depuis plusieurs années, il semblerait que l’ère de la « mondialisation heureuse » soit dépassée, ou, a minima, que cet inexorable mouvement d’interconnexion croissante ait cessé d’apparaître comme une réalité universelle.

Nourrie par des chocs exogènes – rivalité commerciale sino-américaine, pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine ou encore tensions autour du détroit d’Ormuz –, cette perception découle surtout d’un phénomène plus discret de réorganisation, voire de transformation, des flux.

Plusieurs initiatives sont attendues : les Nouvelles Routes de la soie chinoise (Belt and Road Initiative, ou BRI) ; le Global Gateway (GG), un projet de connectivité global européen, lancé par la Commission européenne en 2021 ; l’Indian Middle East Corridor (IMEC), un projet de corridor reliant le sous-continent indien à l’Europe ; l’International North-South Transport Corridor (INSTC), projet de corridor reliant la Russie à l’Inde ; et enfin le Build Back Better World (B3W/PGII), projet de connectivité globale états-unien, porté par l’administration Biden et le G7, partiellement repris à travers le Partnership for Global Infrastructure and Investment (PGII).

Ces projets ne relèvent pas de la même logique. Certains correspondent à des initiatives commerciales géographiquement bornées, articulant parfois l’ensemble des outils de la projection économique – infrastructures, financements, normes, dispositifs logistiques ou encore architectures numériques. D’autres poursuivent une ambition plus vaste : structurer un cadre politique et financier de connectivité globale, intégrant plusieurs corridors physiques au sein d’une stratégie bien plus large.

Dès lors, le corridor n’est plus un simple vecteur qui représenterait une route commerciale ou une infrastructure de transport ; il devient un espace. Regroupant des fonctions de circulation, de dépendance, et de sécurisation des flux, il intègre des logiques économiques, financières, technologiques et géopolitiques.

Cette évolution traduit une transformation bien plus profonde de la mondialisation : depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, le volume et la valeur des échanges mondiaux ont progressé, en moyenne, de respectivement 4 % et 6 % par an. Ces flux, qui n’ont jamais été aussi importants, doivent maintenant s’inscrire dans des logiques et architectures régionales, hiérarchisées et stratégiquement orientées.

En un mot, nous assistons à la « corridorisation » du monde.

La fin de la mondialisation « neutre »

À partir de 1945, et de façon plus nette depuis les années 1990, la mondialisation a été pensée puis installée comme un processus de fluidification croissante des échanges. L’abaissement des barrières douanières et la réorganisation des chaînes de valeur ont entraîné une réduction drastique des coûts logistiques et une fragmentation de la production, ce qui a donné naissance à un espace économique mondial de plus en plus intégré.

L’efficacité a primé : produire à moindre coût, transporter sur des routes rentables et rapides, intégrer des marchés utiles, et développer l’interconnexion à tout prix… afin de faire baisser les coûts. Des infrastructures physiques et intangibles – commerciales, financières, réglementaires – ont naturellement émergé en tant que supports techniques de la mondialisation, dans un esprit d’accélération des échanges plutôt que de réponse à des impératifs stratégiques ou de sécurité.

Les crises récentes ont remis en cause cette représentation plutôt prosaïque de la puissance, chacune à sa façon. La pandémie a mis en évidence la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales ainsi que la dépendance occidentale à l’égard des puissances industrielles asiatiques et des Suds. L’agression russe visant l’Ukraine, avec les sanctions qui s’en sont suivies, a rappelé l’importance de la souveraineté énergétique et du contrôle des infrastructures critiques, tout en accélérant le développement de systèmes de paiements internationaux alternatifs. Les tensions dans le détroit d’Ormuz ou, de façon plus diffuse, autour de Taïwan, rappellent enfin qu’une part déterminante des flux essentiels dépend de goulots d’étranglement difficilement sécurisables.

Depuis le 28 février 2026, la quasi-interruption des circulations dans le détroit d’Ormuz a donné une dimension concrète à cette vulnérabilité. Avant la crise, près de 20 millions de barils de brut et de produits pétroliers y transitaient chaque jour, soit environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole. En quelques jours, ces flux ont été réduits à presque rien, immobilisant une partie considérable des exportations d’hydrocarbures du Golfe, renchérissant le transport et l’assurance maritimes, et contraignant les États à mobiliser leurs stocks stratégiques, leurs oléoducs de contournement et leurs capacités diplomatiques ou militaires.

Le 11 mars, les membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont ainsi décidé de rendre disponibles 400 millions de barils provenant de leurs réserves d’urgence – une situation inédite dans l’histoire de l’AIE.

En cela, cette crise ne révèle donc pas seulement la fragilité d’une route, mais démontre que la puissance réside désormais dans la capacité à maintenir une continuité de circulation, à déterminer les flux qui pourront passer et à disposer d’une solution lorsque le passage se ferme. Or, les infrastructures alternatives se sont révélées incapables d’absorber rapidement les volumes transitant jusqu’alors par le détroit. L’enjeu n’est donc plus seulement de posséder des ressources ou d’accéder à des marchés, mais de maîtriser l’architecture qui les relie. Face à cela, ces infrastructures imaginées dans l’esprit d’une mondialisation qui se voulait naturelle révèlent leurs limites. À la suite d’une parenthèse d’optimisation économique constante s’installe un monde de rivalité systémique durable.

La fragmentation géopolitique contemporaine balaie l’hypothèse d’une stabilité politique des flux engendrée par la mondialisation. Désormais, la sécurisation des actifs essentiels à la souveraineté – énergie, minéraux et minerais, alimentation – devient un impératif des politiques économiques nationales. Cette sécurisation implique notamment la protection des routes commerciales, tout comme le contournement d’infrastructures rivales.

Ces contournements ont cependant un coût : en 2024, la distance totale parcourue par les marchandises transportées par mer a augmenté de 6 %, soit près de trois fois plus rapidement que les volumes échangés.

Il ne s’agit donc plus uniquement d’accélérer les échanges, mais aussi de reprendre le contrôle.

Le corridor, nouvelle unité stratégique de la mondialisation

Le corridor – sous toutes ses formes, incluant donc les initiatives de connectivité globale – répond précisément à ce besoin de contrôle. L’objectif du corridor est d’organiser des espaces cohérents et résilients face aux chocs exogènes, et de sécuriser les besoins essentiels de ses bénéficiaires. La logique traditionnelle de transport s’accompagne de dimensions complémentaires, allant du développement d’infrastructures portuaires ou ferroviaires – notamment de stockage –, à la confection d’outils de financements, la construction de normes et d’accords commerciaux, voire à l’établissement de mécanismes politico-militaires.

L’intérêt économique de ces dispositifs demeure considérable. Dans le cas des Nouvelles Routes de la soie, la Banque mondiale estimait que la mise en œuvre complète des infrastructures de transport projetées pourrait réduire jusqu’à 12 % les temps de trajet, le long des corridors concernés, et augmenter les échanges de 2,8 % à 9,7 % pour les économies traversées.

Plus qu’un simple axe de passage, le corridor devient un espace économique structuré, au sein duquel les flux restent accélérés tout en étant orientés, hiérarchisés et protégés.

Cette évolution des pratiques du commerce international modifie également la nature des interdépendances, tant le choix d’une route, d’un port ou d’un système de paiement ne relève plus uniquement de considérations pécuniaires ou logistiques. Une forme d’engagement des entreprises et des États à l’égard d’une architecture donnée se forme, au sein de laquelle ils ne maîtrisent pas nécessairement ni les financements, ni les technologies, ni les conditions d’accès.

Le corridor, loin de supprimer les dépendances, les organise et les déplace. Il renforce la centralité ou l’essentialité des États traversés, mais surtout des puissances qui financent les infrastructures, en déterminent les normes et en assurent la continuité. À l’inverse, les territoires contournés ou sous-connectés perdent progressivement leur attractivité et leur influence.

Ensuite, et surtout, la construction de nouvelles routes masque une compétition plus large : il s’agit de maîtriser les conditions et les déterminants de l’économie mondiale. Financer, normaliser et sécuriser les flux constitue une manière d’exercer la puissance qui est loin d’être nouvelle, mais dont plusieurs décennies de mondialisation avaient pu faire oublier l’importance.

The Conversation

Eric Guiochon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Allons-nous vers une « corridorisation » du monde ? – https://theconversation.com/allons-nous-vers-une-corridorisation-du-monde-286179

Opération de la cataracte, prothèse de hanche… quand les dépassements d’honoraires des médecins se généralisent pour des actes fréquents

Source: The Conversation – France in French (3) – By Renaud Legal, Directeur de recherche, Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes)


L’essentiel

  • Les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes se généralisent, voire deviennent majoritaires pour certains soins et dans certains territoires.
  • Des études récentes de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) montrent que certains actes sont particulièrement concernés, comme l’opération de la cataracte, la reconstruction du ligament croisé, la « sleeve gastrectomy » ou encore la pose de prothèse de hanche.
  • Ce constat pose question quant à l’accès aux soins pour tous, notamment pour les ménages dont les ressources se situent juste au-dessus des seuils pour bénéficier des dispositifs de prise en charge destinés aux foyers les plus modestes.

Les dépassements d’honoraires sont devenus une réalité pour un nombre croissant de Français. Ce terme un peu technique renvoie au supplément de prix facturé par certains médecins libéraux au-delà du tarif conventionnel de la Sécurité sociale – et donc souvent à la charge du patient. Car la règle est simple : la Sécurité sociale ne rembourse pas ces dépassements.

Ils restent donc à la charge des patients… sauf si leur complémentaire santé (souvent appelée « mutuelle », même quand elle ne relève pas du Code de la mutualité) prend le relais. Or, ce relais est fortement inégal et souvent incomplet, quand il n’est pas inexistant : au total, seuls 40 % de ces frais sont effectivement pris en charge par les complémentaires santé en moyenne.

Une part importante des dépenses reste donc directement supportée par les ménages. À travers cette réalité, c’est l’accessibilité financière aux soins qui se trouve directement interrogée.

Un phénomène qui ne date pas d’hier

Ce constat n’est pas récent. Au début des années 1980, lors de la négociation d’un nouvel accord entre l’Assurance-maladie et les médecins, ces derniers demandent une hausse de leurs tarifs. Mais cette requête se heurte aux difficultés financières de l’Assurance-maladie.

Pour faire face à cette situation, le gouvernement décide de créer deux secteurs conventionnels :

  • dans le secteur 1, les médecins s’engagent à respecter les tarifs fixés par l’Assurance-maladie…

  • dans le secteur 2, les médecins peuvent fixer des tarifs plus élevés en demandant des compléments d’honoraires aux patients.

Dans les années 1990, la forte augmentation des médecins optant pour le secteur 2 fait craindre un basculement massif vers ce mode d’exercice. Pour freiner ce mouvement, l’accès au secteur 2 est restreint aux seuls médecins disposant de certains titres hospitaliers – notamment anciens chefs de clinique et assistants des hôpitaux. Ces parcours étant propres aux médecins spécialistes, les médecins généralistes ont, de fait, été exclus en pratique du dispositif. Ceux qui exercent encore aujourd’hui en secteur 2 y ont donc accédé avant ce « gel », ce qui explique leur très faible proportion.

Dans les années 2010, dans un contexte d’augmentation préoccupante des niveaux de dépassements, la régulation s’oriente vers des mécanismes d’incitation à la modération des dépassements : d’abord le contrat d’accès aux soins (CAS) en 2012, remplacé en 2016 par l’option de pratique tarifaire maîtrisée (Optam). Les médecins qui y souscrivent s’engagent pour trois ans à ne pas augmenter leurs tarifs, à stabiliser leur taux de dépassement d’honoraires et la part des actes qu’ils réalisent sans dépassement.

Dans les faits, ces mécanismes de régulation des tarifs et les modalités de prise en charge des dépassements d’honoraires par les complémentaires santé sont complexes. S’y ajoute bien souvent un manque de visibilité pour le patient sur le niveau du dépassement qui va lui être appliqué. Dans ces conditions, difficile pour lui d’estimer le montant qui va rester à sa charge.

Aujourd’hui, des pratiques largement répandues chez les médecins

En 2024, selon le Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance-maladie (Hcaam), 56 % des spécialistes libéraux (qui consultent en médecine libérale) exercent en secteur 2, contre 37 % en 2000. Sur les vingt dernières années, la proportion de médecins libéraux en secteur 2 a fortement progressé dans l’ensemble des spécialités.

Elle atteint, par exemple, 86 % chez les chirurgiens et 72 % chez les ophtalmologues. Chez les dermatologues, la proportion est d’environ 50 %. Au contraire, pour certaines spécialités comme la cardiologie ou la radiologie, elle est plus proche d’un tiers (31 % en cardiologie, 35 % en radiologie en 2024).

En 2024, le taux moyen de dépassement des médecins de secteur 2 s’élève à 50 %. Cela signifie que, en moyenne, un acte dont le tarif de l’assurance-maladie est de 100 euros est facturé 150 euros (toutefois, en se limitant uniquement aux actes qui ont fait l’objet d’un dépassement, ce montant s’élève en réalité à 189 euros.

Mais ce taux moyen de 50 % varie largement selon les spécialités et selon les praticiens : par exemple, il était, en 2024, de 60 % chez les chirurgiens, mais de 20 % environ chez les cardiologues ou les pneumologues.




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Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins


Même à l’intérieur d’une même spécialité, les pratiques de dépassements d’honoraires sont très variables d’un praticien à l’autre et peuvent atteindre des niveaux élevés : ainsi, chez les chirurgiens libéraux de secteur 2 par exemple, le taux de dépassement excédait 184 % pour les 10 % de chirurgiens ayant les plus forts dépassements, en 2023.

Exemples à l’appui : des dépassements loin d’être marginaux pour les patients

L’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) a réalisé plusieurs études afin d’alimenter les travaux du Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance-maladie (Hcaam). Certaines visent à objectiver la fréquence et les montants que les dépassements d’honoraires représentent concrètement pour les patients dans l’accès à certaines spécialités, certains actes ou épisodes de soins et selon les territoires.

L’Irdes a ainsi analysé les tarifs pratiqués pour une sélection de 14 actes techniques fréquents, à partir des données du Système national des données de santé (SNDS). Les résultats montrent que, pour certains actes, la proportion de patients s’étant vu facturer un dépassement est élevée.

Par exemple, en 2021, sept reconstructions du ligament croisé antérieur du genou par autogreffe sur dix ont donné lieu à un dépassement d’un montant de 535 euros en moyenne.

Pour la gastrectomie longitudinale (sleeve gastrectomy) pour obésité morbide par coelioscopie, 58 % des patients ont dû acquitter un dépassement d’honoraires d’un montant de 880 euros en moyenne, mais supérieur à 1 500 euros dans 10 % des cas.

Mais un acte de soins est rarement isolé : à une intervention chirurgicale sont le plus souvent associés une consultation et un acte d’anesthésie, des actes d’imagerie pré et/ou postopératoire… Dans ce cas, les dépassements d’honoraires peuvent relever de différents médecins et se cumuler tout le long de l’épisode de soins.

Dans une deuxième étude, l’Irdes a analysé ces phénomènes de cumul pour quatre épisodes de soins fréquents, liés à quatre actes hospitaliers : l’accouchement, la chirurgie du cristallin, la prothèse totale de hanche et la coloscopie.

En 2021, un peu plus d’une patiente sur deux ayant eu un accouchement par voie basse sans complication a été exposée à des dépassements au cours de son épisode de soins, pour un montant de 300 euros en moyenne.

Mais pour une prothèse de hanche, 79 % des patients (soit près de huit sur dix) ont été exposés à des dépassements, pour un montant de 700 euros en moyenne, la facture dépassant les 1 400 euros dans 10 % des cas.

Ainsi, pour bon nombre de soins ou épisodes de soins, avoir à régler un dépassement est aujourd’hui devenu la situation la plus courante pour le patient.

Quasiment pas de dépassements en cardiologie de ville ou pour un accouchement par voie basse

Pour certains soins, l’offre dite à tarif opposable (notamment celle assurée par les hôpitaux publics ou les médecins libéraux de secteur 1) demeure majoritaire et globalement accessible dans la plupart des territoires.

C’est, par exemple, le cas des actes d’accouchements par voie naturelle qui, dans 59 départements, ne donnent quasiment jamais lieu (dans plus de 95 % des cas) à un dépassement d’honoraires de la part du gynécologue-obstétricien qui l’a réalisé.

Il en va de même pour les cardiologues de ville qui exercent aux trois quarts en secteur 1, ce qui permet aux patients d’accéder à une offre sans dépassement dans la plupart des territoires, sauf dans certains départements ou régions très urbanisés, comme l’Île-de-France ou la Gironde.

Niveaux d’accessibilité (APL) aux cardiologues selon le périmètre de l’offre

Plus la couleur est rouge foncé, plus le nombre de contacts pour 100 habitants est élevé. Source : « Inégalités spatiales d’accessibilité aux médecins spécialistes. Proposition d’indicateurs ». Irdes, octobre 2025 (cartes cliquables).

Ces territoires où l’offre de soins sans dépassement a disparu

À l’inverse, pour d’autres soins, le secteur 2 s’est fortement diffusé. Dans la plupart des territoires, l’accessibilité géographique repose alors largement sur ces praticiens, rendant parfois les dépassements difficiles à éviter.

C’est notamment le cas en ophtalmologie et en dermatologie de ville.

Niveaux d’accessibilité (APL) aux ophtalmologistes selon le périmètre de l’offre

Plus la couleur est violet foncé, plus le nombre de contacts pour 100 habitants est élevé. Source : « Inégalités spatiales d’accessibilité aux médecins spécialistes. Proposition d’indicateurs ». Irdes, octobre 2025 (cartes cliquables).

On observe également ce phénomène pour la sleeve gastrectomy : dans 61 départements, plus d’un acte sur deux donne lieu à un dépassement et, dans 16 départements, plus de trois sur quatre.

Or, le profil des patients qui acquittent ces dépassements dépend directement de l’accessibilité à une offre sans dépassement, laquelle varie fortement selon les soins. Les travaux de l’Irdes montrent ainsi que lorsque l’offre à tarif opposable (hôpitaux publics, établissements privés à but non lucratif et libéraux de secteur 1) est majoritaire et bien répartie sur le territoire – comme pour les accouchements – les dépassements concernent principalement les patients issus des communes les plus favorisées.

À l’inverse, lorsque le secteur 2 est prédominant, comme pour la reconstruction du ligament croisé, les dépassements tendent à se répartir entre tous les profils de patients, y compris ceux des communes les plus défavorisées.

L’accès universel aux soins est-il menacé ?

Loin de constituer des situations marginales, ces configurations tendent à devenir la norme dans un nombre croissant de territoires et de spécialités. À mesure que l’offre à tarif opposable recule, l’accès à des soins sans dépassement cesse d’être garanti et dépend du lieu de résidence, du type de soins, et in fine des ressources des patients.

Cette question ne se pose pas, en droit, pour les assurés les plus précaires : près de 8 millions de personnes bénéficient aujourd’hui de la complémentaire santé solidaire (C2S), un dispositif destiné aux personnes à faibles ressources, pour lesquelles la facturation de dépassements d’honoraires est interdite par la loi.

En revanche, pour l’ensemble des autres assurés, aucune protection équivalente n’existe. Dans les territoires et spécialités où l’offre à tarif opposable (sans dépassement) s’est amenuisée, les dépassements deviennent de fait difficilement évitables, y compris pour des patients aux ressources modestes mais situées au‑dessus des seuils d’éligibilité à la complémentaire santé solidaire.

Au rythme actuel des installations en secteur 2 (qui autorise les dépassements d’honoraires), la dynamique apparaît difficilement soutenable. À l’horizon 2040, le secteur 2 pourrait représenter près de 89  % des médecins spécialistes exerçant en libéral, tandis que le montant total des dépassements d’honoraires dépasserait 10 milliards d’euros, contre 4,7 milliards en 2025.

Une telle trajectoire pose de manière aiguë la question de l’accès équitable aux soins, comme l’illustrent les travaux récents du Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance-maladie, qui explorent plusieurs scénarios de réforme des dépassements d’honoraires des médecins.

La question devient centrale  : le système de santé français restera-t-il fondé sur un accès universel aux soins, indépendant des ressources des patients et de leur lieu de résidence, ou évoluera-t-il vers un modèle où le niveau de couverture par la complémentaire santé et la capacité à payer conditionneront de plus en plus l’accès effectif aux médecins spécialistes  ?

The Conversation

Ces travaux ont bénéficié du soutien financier du Haut conseil pour l’avenir de l’assurance
maladie (Hcaam).

– ref. Opération de la cataracte, prothèse de hanche… quand les dépassements d’honoraires des médecins se généralisent pour des actes fréquents – https://theconversation.com/operation-de-la-cataracte-prothese-de-hanche-quand-les-depassements-dhonoraires-des-medecins-se-generalisent-pour-des-actes-frequents-286602

Quand la Légion d’honneur fait monter les cours de Bourse : les décorations d’État, signaux de proximité politique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stéphane Benveniste, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Instituée en 1802, la Légion d’honneur est la plus haute distinction nationale décernée à des citoyens français ou à des personnes étrangères pour leurs mérites au service de la nation, à titre civil ou sous les armes. Symbolique, serait-elle dénuée de toute valeur économique ? Une étude montre que, au contraire, son attribution peut agir comme un signal positif sur les marchés financiers. Explications à l’occasion de la promotion du 14-Juillet.


De la Légion d’honneur française à la Presidential Medal of Freedom américaine et à l’Ordre de la République chinois, les décorations civiles d’État existent dans plus de neuf pays sur dix. Sans récompense matérielle directe, elles sont souvent perçues essentiellement comme une reconnaissance symbolique, des « hochets avec lesquels on mène les hommes », selon une formule attribuée à Napoléon Bonaparte. Sont-elles pour autant dénuées de valeur économique ?

Nous avons étudié la réaction des marchés lorsqu’un administrateur d’entreprise cotée reçoit la Légion d’honneur (Journal of Law, Economics, and Organization, à paraître). La valeur boursière de son entreprise augmente alors significativement.

Cette réaction financière est concentrée sur les administrateurs pour lesquels la distinction semble révéler une proximité politique auparavant invisible aux investisseurs. Une décoration d’État peut ainsi agir comme le signal public d’un accès privilégié aux décideurs publics.

Une distinction prestigieuse mais discrétionnaire

Créée en 1802 par Napoléon Bonaparte, la Légion d’honneur demeure très prestigieuse. Elle est attribuée chaque année à plusieurs centaines de civils, issus de la fonction publique, du monde associatif, des arts, de la recherche ou des entreprises. Les personnes proposées doivent justifier de « mérites éminents », mais sans critère précis et directement observable. Les ministres constituent et transmettent des dossiers de proposition de décoration.

Après instruction et examen, les nominations et promotions sont officialisées par décret signé par le président de la République. Le processus comporte ainsi une dimension largement discrétionnaire.

Pour en mesurer la valeur économique, nous avons relié l’ensemble des décorations civiles attribuées entre 1995 et 2019 aux membres des conseils d’administration d’entreprises françaises cotées. Notre base ainsi constituée rassemble 1 240 décorations reçues par 1 074 administrateurs alors qu’ils siégeaient dans ces entreprises. À partir d’un corpus de vingt-cinq ans d’articles de presse tirés des cinq principaux quotidiens nationaux, nous montrons que les noms des récipiendaires ne sont pas publics avant la publication des décrets. Ceux-ci apportent donc aux investisseurs une information publique nouvelle.

Un « hochet » à 7 millions d’euros

Nous comparons, autour du décret, le rendement de chaque titre à celui attendu d’après l’évolution du marché. L’écart entre les deux, appelé « rendement anormal », mesure la réaction propre à l’annonce. Cette réaction est positive : en moyenne, le cours des entreprises concernées enregistre une surperformance de 0,21 % dans les deux jours suivant l’annonce, puis de 0,43 % après cinq jours, sans que cette surperformance ne soit ensuite effacée. Si ces chiffres peuvent sembler modestes, pour l’entreprise médiane de notre échantillon, dont la capitalisation boursière s’élève à environ 3,5 milliards d’euros, cela représente, deux jours après l’annonce, 7 millions d’euros de valeur supplémentaire (euros constants de 2000).

Cet effet reste inférieur à ceux mis en évidence pour d’autres formes de connexions politiques des dirigeants d’entreprise : les liens avec un président nouvellement élu, observés en France lors de l’élection de Nicolas Sarkozy, ou les passages entre les sphères des affaires et de la politique (« pantouflage »), étudiés dans 47 pays.

Mais les décorations d’État sont bien plus fréquentes et sont peu coûteuses à attribuer : leur portée est ainsi substantielle. Selon l’hypothèse d’efficience des marchés, une telle réaction traduit une information nouvelle et jugée pertinente par les investisseurs. Mais elle ne dit pas, à elle seule, ce qu’ils apprennent.

Les décorations d’État comme un signal de connexions politiques

Une première explication est celle du mérite : la reconnaissance publique pourrait conduire les investisseurs à réviser leur jugement sur les compétences, la réputation ou l’effort futur d’un administrateur. Une seconde est celle de la proximité politique. L’accès aux décideurs est précieux pour les entreprises, notamment celles pour lesquelles la réglementation, les licences, les subventions ou les marchés publics jouent un rôle déterminant dans les perspectives économiques. La dimension discrétionnaire de la Légion d’honneur ouvre la voie à cette seconde interprétation.

Pour les départager, nous exploitons une caractéristique des élites françaises : une part importante des responsables économiques et politiques est issue d’un nombre restreint de grandes écoles. Leurs promotions, de taille réduite, favorisent des réseaux d’anciens élèves identifiables et durables. Ainsi, nous avons apparié les dirigeants d’entreprises et les membres des gouvernements successifs à des registres historiques d’anciens élèves d’une quinzaine de grandes écoles.




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Un administrateur est considéré comme ayant, avant sa décoration, un lien identifiable avec le gouvernement lorsqu’il a fréquenté le même établissement, dans la même promotion (ou dans la promotion voisine) qu’un membre du gouvernement impliqué dans le processus d’attribution. Cette mesure saisit une proximité institutionnelle qu’un investisseur peut plausiblement identifier à partir des biographies publiques ou des interactions qu’elle a pu engendrer.

Palais de la Légion d’honneur (ou hôtel de Salm) vu des quais de Seine
Palais de la Légion d’honneur (ou hôtel de Salm) vu des quais de Seine.
TCY, Wikimedia, CC BY-SA

Lorsqu’un tel lien est déjà identifiable, la décoration devrait apporter peu d’information supplémentaire et générer peu ou pas de réaction boursière. Dans le cas contraire, les investisseurs peuvent y voir la révélation d’un accès aux décideurs publics jusque-là inobservable. C’est précisément ce que montrent nos résultats. Aucune réaction boursière n’est observée lorsqu’un administrateur décoré apparaît déjà connecté à un responsable politique impliqué dans le processus d’attribution. À l’inverse, la réaction est positive et significative lorsque l’on n’observe pas de lien préalable. La Légion d’honneur semble alors révéler des liens nouveaux, ou jusque-là inconnus, avec les décideurs publics.

D’autres résultats vont dans le même sens. Les réactions boursières sont plus fortes lorsque la décoration est attribuée tôt dans le cycle politique, tandis qu’on ne mesure plus de réaction en fin de mandat. Ce calendrier semble indiquer que les investisseurs valorisent la durée anticipée de l’accès politique que la distinction peut révéler. Elles sont aussi plus marquées pour les entreprises les plus exposées aux décisions de l’État (commandes publiques, réglementation ou présence de l’État au capital).

Enfin, elles ne se propagent pas aux autres entreprises du même secteur : les investisseurs y voient une information propre à l’entreprise, et non l’annonce d’un changement plus général de politique publique.

Que nous disent les décorations d’État ?

Nos résultats ne montrent pas que certaines décorations auraient été attribuées de manière indue ni que des récipiendaires auraient bénéficié d’un traitement préférentiel. Ils mettent plutôt en évidence un mécanisme souvent négligé dans les interactions entre les États et les marchés : en distribuant du prestige public, un État peut aussi diffuser une information ayant une valeur économique, notamment sur l’accès potentiel aux décideurs publics.

Cette conclusion dépasse le seul cas français, puisque les systèmes de décorations civiles existent dans la plupart des pays et types de régimes politiques. Ces distinctions peuvent légitimement récompenser le service rendu, entretenir des normes civiques et reconnaître des contributions que les marchés valorisent imparfaitement. Il ne s’ensuit donc pas nécessairement qu’il faudrait en attribuer moins.

Mais lorsque leur attribution implique des procédures discrétionnaires et des acteurs politiques, elles peuvent aussi modifier les anticipations sur l’influence future de leurs récipiendaires.

Des critères plus explicites, un examen indépendant des dossiers et une plus grande transparence sur les voies institutionnelles de nomination pourraient réduire le risque qu’elles soient d’abord interprétées comme des signaux de proximité politique. De telles évolutions auraient toutefois un coût : elles réduiraient la souplesse qui peut favoriser la reconnaissance de formes diverses de mérite et, surtout, qui contribue à préserver les fonctions symboliques et d’influence des distinctions d’État.

The Conversation

Le projet ayant conduit à cette publication a bénéficié d’un financement de l’État français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), de l’Initiative d’excellence de l’université d’Aix-Marseille — A*MIDEX, du Fonds Wetenschappelijk Onderzoek—Vlaanderen (FWO) et du Fonds de la recherche scientifique — FNRS, dans le cadre du projet EOS O020918F (EOS ID 30784531).

Le projet ayant conduit à cette publication a bénéficié d’un financement de l’État français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), de l’Initiative d’excellence de l’université d’Aix-Marseille — A*MIDEX, du Fonds Wetenschappelijk Onderzoek—Vlaanderen (FWO) et du Fonds de la recherche scientifique — FNRS, dans le cadre du projet EOS O020918F (EOS ID 30784531).

– ref. Quand la Légion d’honneur fait monter les cours de Bourse : les décorations d’État, signaux de proximité politique ? – https://theconversation.com/quand-la-legion-dhonneur-fait-monter-les-cours-de-bourse-les-decorations-detat-signaux-de-proximite-politique-286866

Marianne : pourquoi la République a-t-elle choisi une femme désincarnée comme symbole d’unité nationale ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yann Rigolet, Doctorant en Histoire Contemporaine, Université d’Orléans

Tous les camps politiques se réclament d’elle, de la Manif pour tous aux féministes, en passant par les gilets jaunes, ou des militants pro Gaza. Une proposition de loi Les Républicains veut même rendre son buste obligatoire dans toutes les mairies. Pourtant, chaque tentative de donner un vrai visage à Marianne finit en polémique. Que représente Marianne et comment la représenter ?


De toutes les figures symboliques qui jalonnent l’histoire de France, Marianne est un cas singulier, car elle pose la question complexe de l’incarnation de la République. Peut-on la personnifier et selon quels critères ?

Dès son apparition, la représentation de Marianne est un sujet parce qu’elle repose sur une construction en deux temps, associant tout d’abord un corps puis, plus tard, le célèbre prénom que l’on connaît.

Après l’abolition de la monarchie, le 21 septembre 1792, il devient nécessaire de remplacer le sceau du roi (qui incarnait jusque-là l’État) par un symbole visuel de la Première République naissante. Le 25 septembre, la nouvelle Assemblée nationale, la Convention, décrète ainsi que le sceau de l’État représentera désormais la France « sous les traits d’une femme vêtue à l’Antique, debout, tenant de la main droite une pique surmontée du bonnet phrygien ou bonnet de la liberté, la gauche appuyée sur un faisceau d’armes ; à ses pieds un gouvernail ».

Ce choix d’une allégorie (la représentation concrète d’une idée abstraite) permet notamment aux révolutionnaires de cultiver une certaine ambiguïté. En effet, symboliser la France républicaine sous les traits d’une figure féminine leur permet d’y associer divers modèles interchangeables popularisés dès 1789. L’allégorie de la « République » fusionne ou se confond alors avec celle de « La Révolution », de « la Liberté » ou bien de la « Patrie ».

Matrice du sceau des Archives de la République française, 1792 (matrice en argent gravée en creux, 120 mm)
Matrice du sceau des Archives de la République française, 1792 (matrice en argent gravée en creux, 120 mm).
Bibliothèque nationale de France

C’est visiblement dans les semaines qui suivent, entre l’automne 1792 et le début 1793 que débute la seconde phase. Le prénom « Marianne » va alors être progressivement associé à l’allégorie mise en place. Dans une chanson occitane probablement écrite au mois d’octobre, la Guérison de Marianne, le cordonnier poète Guillaume Lavabre l’utilise pour la première fois afin de représenter une France malade de la guerre et de la monarchie, que sa transformation toute récente en République s’apprête à soigner.

Si Marianne signe ici son acte de naissance comme emblème national, il faudra attendre la Troisième République et les années 1880 pour que la fusion du corps et du prénom soit officialisée durablement. Son buste trône alors dans chaque mairie française comme le veut l’usage républicain conseillé, mais non obligatoire.

Entre 1940 et 1944, avec l’abolition de la République et l’avènement de la révolution nationale, le régime de Vichy va multiplier les tentatives de proscrire l’image de Marianne au profit de celle de Jeanne d’Arc, considérée comme sa rivale, ou celle du maréchal Pétain. Si le succès de cette entreprise est limité par manque de temps et de moyens, c’est la IVᵉ et surtout la Vᵉ République depuis 1958 qui permettent enfin à Marianne de s’imposer comme emblème définitif d’un régime stabilisé.

À la recherche d’un modèle introuvable

Reste la difficulté à représenter Marianne, figure consensuelle et rassembleuse censée s’adresser à tous. Contrairement à d’autres symboles nationaux tels le drapeau tricolore, aucun modèle officiel réglementaire n’a jamais été proposé pour l’encadrer. Sujet de création libre et mouvant, Marianne, jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, est assez généralement désignée par un modèle féminin parfois vivant et souvent anonyme, portant ses attributs distinctifs : drapeau tricolore, sein nu et bonnet phrygien.

Par la suite, la pratique consistant à régulièrement sélectionner une célébrité pour la personnifier va cristalliser les passions. La transition de l’allégorie à la personnalité identifiée va dès lors métamorphoser Marianne en figure dissensuelle tranchant avec les valeurs de stabilité et d’apaisement supposées l’accompagner.

De Brigitte Bardot à Laetitia Casta, en passant par la Femen Inna Schevchenko, la mannequin Zahia Dehar ou l’actrice Sophie Marceau, chaque nouvelle Marianne choisie déclenche son lot de polémiques sur son apparence et ses formes, son processus de sélection ou la pertinence à privilégier le physique ou la personnalité d’un modèle au détriment d’un visage perçu comme neutre et toléré par le plus grand nombre. Après l’ultime controverse autour de la nomination d’Évelyne Thomas en 2003, la pratique a été abandonnée. Aucune autre Marianne-star n’a depuis été officiellement promue.

Ces débats prouvent que penser le corps de Marianne est un sujet incandescent. Ces célébrités ne lui prêtaient finalement que temporairement une enveloppe, mais l’allégorie peut-elle se risquer à devenir une incarnation ? Marianne serait-elle forte et acceptable uniquement lorsqu’elle reste désincarnée, fictive et sans identité ?

Peut-être une part de cette tension réside-t-elle dans le fait d’avoir choisi de représenter la République par une femme dans un pays historiquement gouverné par des hommes ? C’est ce qu’avance l’historienne Michelle Perrot en insistant sur cette tradition héritée de la loi salique qui « exclut vigoureusement les femmes de la vie politique » dans la France où « l’État est spécialement mâle ».

Quand les femmes politiques veulent devenir Marianne

Lorsque des femmes engagées dans la conquête du pouvoir reprennent les codes de Marianne ou tentent de l’incarner, le symbole républicain cesse d’être une simple représentation décorative : le corps féminin de Marianne devient alors un objet politique et donc conflictuel. C’est ce que soulignait le grand spécialiste de Marianne, Maurice Agulhon :

« La féminité de la représentation allégorique est un handicap pour la République. »

Ce basculement s’opère en 2007 avec la présence de Ségolène Royal à l’élection présidentielle. Une femme représentant la République cesse alors d’être une seule projection allégorique. Marianne pourrait-elle être directement incarnée par une femme politique toute proche de l’investiture suprême ? Plus ou moins consciemment, l’analogie est mobilisée par Ségolène Royal, par les médias et d’autres personnalités politiques. Notamment surnommée « Marianne d’Arc » par Jean-Marie Le Pen et croquée dans le Monde en « Liberté » de Delacroix (que la culture populaire associe – à tort – à Marianne), elle renvoie l’image d’une république féminisée proche et protectrice, cette image d’une « mère de la Nation » que Ségolène Royal défendait encore récemment.

En 2011, Marine Le Pen, fraîchement élue présidente du Front national, tente également de capter Marianne comme figure de résistance idéale d’un peuple souverain menacé. Si l’identification reste suggérée, tout un travail de communication est entrepris, dans et hors du parti, jusqu’à fondre l’image de Marine Le Pen dans celle de célèbres visuels de Marianne.

Dans un registre encore plus ouvertement marketing, l’ancienne ministre déléguée aux droits des femmes Marlène Schiappa use du symbole et multiplie les expositions et les projets tels l’« Initiative Marianne », le collectif Toutes Marianne proposant de créer le visage de la future Marianne par intelligence artificielle, ou le fiasco du Fonds Marianne, ce « véritable fardeau, ce boulet attaché à l’allégorie de la République » comme le mentionne Jean-François Husson, président de la commission d’enquête sur les potentielles malversations liées à ce fonds. De l’appropriation à l’analogie, le pas est franchi en juin 2023, quand Marlène Schiappa accepte une interview dans le magazine Playboy et un shooting photos jouant sur les codes visuels de Marianne, sans s’y identifier ouvertement. Une opération de communication décriée mais assumée sur fond d’émancipation féminine et de pop-trangression, forme de culture populaire cherchant à choquer et à provoquer les normes sociales et morales.

Si le corps de Marianne est devenu un enjeu de concurrence symbolique dans l’ascension des femmes politiques, son incarnation semble toutefois autant relever de la tentation que du fantasme. En effet, comment réussir à concilier la fonction unificatrice et l’unanimité autour d’un seul et unique modèle par essence clivant ?

Même la tentative légitime et saluée de la sénatrice Fabienne Keller de faire de Simone Veil, archétype de l’icône consensuelle panthéonisée, le nouveau visage de Marianne en 2019 a finalement été abandonnée.

Le choix de représenter la République s’est rarement porté sur une figure masculine, même allégorique, car l’image de la femme – considérée comme dépolitisée par essence – s’est imposée pour promouvoir l’unité nationale. Mais si la République accepte qu’une femme la représente, la légitimité du pouvoir féminin demeure cantonné à une image abstraite, sans parole, sans projet et sans corps.

The Conversation

Yann Rigolet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Marianne : pourquoi la République a-t-elle choisi une femme désincarnée comme symbole d’unité nationale ? – https://theconversation.com/marianne-pourquoi-la-republique-a-t-elle-choisi-une-femme-desincarnee-comme-symbole-dunite-nationale-281777

Plages et baignades : dix conseils pour profiter pleinement de l’océan cet été

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jeoffrey Dehez, Chargé de recherche en économie des loisirs et environnement, Inrae

Que signifie un drapeau jaune sur une plage ? À quel moment les courants de baïnes sont-ils les plus intenses ? Que faire si un courant nous emporte au large ? Le point sur les choses à savoir pour se baigner en toute sécurité.


La plage est un environnement exceptionnel, et notre territoire possède une façade maritime extrêmement étendue. Cet été, il est fort probable que le littoral reste la première destination touristique des Français.

Se baigner en mer ou dans l’océan est un plaisir simple qui présente d’indéniables bienfaits pour la santé. Cependant, ce qui en fait l’attrait peut aussi se révéler dangereux, si l’on n’y prête pas un minimum attention.

Voici quelques conseils de sécurité élémentaires, fondés sur la recherche scientifique et l’expertise des nageurs sauveteurs.

1. Se renseigner avant de partir

Avant d’aller planter son parasol dans le sable ou d’étendre sa serviette sur les galets, on pense généralement à consulter la météo et les conditions de circulation pour accéder aux plages.

Un autre bon réflexe est de se renseigner sur la taille des vagues et l’état de la marée, en particulier sur les plages exposées aux houles océaniques et sur celles sur lesquelles le marnage (c’est-à-dire la différence entre la hauteur d’eau à marée basse et la hauteur d’eau à marée haute) est potentiellement important (Atlantique, mer du Nord, Manche). En effets, dans bon nombre d’endroits, ces deux paramètres conditionnent les aléas (c’est-à-dire les dangers), notamment les courants ou les vagues de shore break, aussi appelées vagues de bord.

En plus de leur hauteur, la « période » des vagues (autrement dit la durée qui sépare deux vagues successives) est une autre information potentiellement importante. Des houles dites « longues » (c’est-à-dire avec une longue période entre deux vagues), formées par des dépressions lointaines plusieurs jours avant, peuvent générer des vagues plus puissantes et des courants plus forts que les vagues dites « courtes ».

Particulièrement recherchées par les surfeurs, les houles longues sont plus rares en été, mais elles peuvent tout de même arriver.

2. Lire les panneaux d’information

En arrivant à la plage, il vaut mieux prendre quelques minutes pour lire les panneaux d’informations. Ces derniers indiquent la façon dont la surveillance s’organise, la signification des drapeaux et les horaires de présence des nageurs sauveteurs.

Y figurent aussi les conditions du jour (température de l’air et de l’eau, taille des vagues, horaires de marée) et les éléments de vigilance locaux (alerte canicule, alerte orage, présence de méduses, etc.). Parfois même, les courants spécifiques à la plage y sont schématisés, avec la localisation de la zone de bain.

Ces panneaux sont généralement situés à côté du poste de secours ou dans l’accès à la plage. Non loin du poste de secours se trouve également le drapeau indiquant la dangerosité de la baignade. Ce dernier suit un code à trois couleurs :

  • il est vert si la baignade est surveillée et sans danger apparent ;

  • il est jaune si la baignade est surveillée, avec un danger limité ou marqué ;

  • il est rouge si la baignade est interdite ; dans ce dernier cas, les nageurs sauveteurs seront présents sur site.

Si le drapeau est baissé ou absent, alors la baignade n’est pas surveillée : dans ce cas, les usagers se baignent à leurs risques et périls. Se baigner seul constitue naturellement un facteur de risque supplémentaire à éviter.

3. Savoir identifier les zones de bain, et les respecter

En ce qui concerne la matérialisation des zones de bain, la France se conforme depuis 2022 aux standards internationaux. En théorie, la signalétique utilisée sur les plages françaises va donc être retrouvée dans la plupart des pays où l’on est susceptible de voyager.

Les zones de bain sécurisées et surveillées sont délimitées entre deux drapeaux rectangulaires bicolores jaune et rouge (ceux-ci remplacent les flammes triangulaires bleues utilisées jusqu’en 2022).

En France, ces zones sont exclusivement réservées à la baignade : elles sont donc interdites aux activités nautiques telles que le surf. À l’inverse, des zones consacrées au surf sont parfois signalées par un drapeau rectangulaire à damier noir et blanc, sur la plage.

L’établissement de telles zones de bain sécurisées, implantées dans les secteurs les plus favorables à la baignade, permet une surveillance optimale et permanente par les nageurs sauveteurs, favorise une intervention rapide en cas de besoin et participe à la réduction du risque d’accident et de noyade.

4. Ne pas se précipiter, prendre le temps d’observer

Même si l’envie est forte, à l’arrivée sur la plage il faut toujours prendre le temps d’évaluer les conditions.

Il faut faire attention à l’entrée dans l’eau après une exposition prolongée au soleil (c’est d’ailleurs encore mieux d’éviter une telle exposition…). En effet, un brusque changement de température lors de l’entrée dans l’eau peut entraîner différentes réactions physiologiques, notamment une stimulation vagale, pouvant provoquer un malaise, une perte de connaissance voire, dans de rares cas, un arrêt cardiaque. Ces réactions, maladroitement rassemblées dans le langage courant sous le terme « hydrocution », augmentent le risque de noyade.

Autre recommandation importante : ne jamais plonger la tête la première, a fortiori quand on ne connaît pas le fond. Le risque de se blesser, en particulier aux vertèbres cervicales, est en effet bien réel.

Ce risque est également très élevé avec les vagues de bord, ou vagues de shore break. Ces vagues déferlent brutalement au bord de la plage dans très peu d’eau. Elles ne sont pas nécessairement très grosses, mais peuvent faire chuter violemment les baigneurs et les plaquer au sol. Il ne faut pas essayer de sauter au-dessus de la vague : il est recommandé de passer sous elle et de ne jamais lui tourner le dos afin d’éviter d’être projeté violemment contre le sable.

5. Ne pas surestimer ses capacités

Pour se baigner en toute sécurité, savoir nager est évidemment un prérequis indispensable. Mais les piscines où se dispense cet apprentissage n’ont rien à voir avec le milieu naturel, en particulier l’océan. Les vagues, les courants ou l’absence de repères changent complètement la donne.

De plus, nous avons forcément une vision subjective de nos aptitudes, parfois soumise à des biais cognitifs documentés dans la littérature scientifique. Lesdits biais nous incitent à retenir uniquement les informations qui nous confortent dans notre sentiment (de compétence, par exemple) et à oublier les autres.




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Les études montrent que ces biais sont plus souvent présents chez les hommes que chez les femmes, lesquelles se comportent généralement de façon plus prudente. Selon les données des enquêtes NOYADES 2018 et 2021 analysées par Santé publique France, les noyades graves concernaient davantage les hommes. Il importe donc de rester humble vis-à-vis de ses capacités.

6. Surveiller les enfants, à tous âges

Si les jeunes enfants se noient surtout en piscine, les adolescents et les adultes ont plus d’accidents en milieu naturel.

Les plus petits requièrent une attention de tous les instants. La bouée, le gilet flottant ou les brassards ne remplaceront jamais la surveillance d’un adulte.

Et si l’on préfère rester sur la plage, il vaut mieux faire des châteaux de sable que de creuser des trous avec eux. En effet, les trous creusés dans le sable peuvent s’effondrer brutalement, ensevelissant partiellement ou totalement une personne, en particulier les enfants.

Lorsque les enfants seront devenus adolescents, la prévention ne devra pas se limiter à l’apprentissage de la natation. Même à cette période de la vie, le rôle des parents reste essentiel, notamment en matière d’exemplarité.

7. Face au courant, ne pas lutter

Les courants d’arrachement sont des courants intenses et étroits dirigés vers le large qui prennent naissance dans la zone de déferlement, parfois très près de la plage, et qui peuvent s’étendre bien au-delà des déferlantes. Ils se forment lorsque leur eau trouve un passage pour retourner vers le large, souvent par des chenaux sous-marins incisant les bancs de sable.

Il existe plusieurs types de courants d’arrachement que l’on peut retrouver sur diverses façades maritimes en France, ou dans le monde.

Dans le sud-ouest de la France, les courants dits de « baine » appartiennent à cette famille de courants. Ils sont généralement plus intenses entre la mi-marée et la marée basse et peuvent être violents, de l’ordre d’un mètre par seconde, même par houle de taille moyenne.

Des courants d’arrachement peuvent également se former en Méditerranée. En outre, des courants d’arrachement spécifiques peuvent se former aux abords des épis et des digues rocheuses.

Si l’on est emporté, il ne faut pas lutter mais flotter et se laisser dériver, pour économiser ses forces, garder son calme, signaler sa présence par de grands mouvements de bras afin d’être repéré pour être ensuite pris en charge par les secours. La panique est souvent la principale cause de l’accident.

Si on peut difficilement l’empêcher, des stratégies peuvent aider à la limiter, par exemple se concentrer sur sa respiration, que l’on essaie de maintenir lente et régulière. Cela permet d’adopter plus facilement des comportements adaptés.

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8. Garder à l’esprit que porter secours ne s’improvise pas

Chaque année, de nombreuses personnes se noient en tentant de porter assistance à quelqu’un.

Sur la plage, il ne faut absolument pas se précipiter dans l’eau si l’on est témoin d’un accident, au risque de se mettre en danger soi-même. S’il n’y a pas de sauveteurs à proximité immédiate, il faut appeler le 112 ou le 196 (pour les secours en mer) qui basculeront l’appel vers le poste de secours le plus proche.

Si l’on est en train de surfer ou de pratiquer une activité nautique impliquant l’emploi d’une planche, cette dernière peut constituer un précieux support pour se reposer ou aider une autre personne.

9. Ne pas consommer d’alcool

Sur les plages, la consommation d’alcool est très souvent interdite par arrêté municipal. Il s’agit en effet d’un facteur de risque très aggravant en matière d’accidents, comme l’ont démontré de nombreuses études scientifiques.

Les vagues de chaleur estivales incitent nombre d’entre nous à adapter nos horaires de visite en arrivant plus tard, par exemple pour profiter d’un pique-nique en soirée. Ces moments festifs constituent une tentation supplémentaire pour consommer de d’alcool, à une période où, qui plus est, la baignade ne sera plus surveillée.

Raison de plus pour ne pas relâcher sa vigilance durant de tels moments : on reste sur la plage et on profite du coucher de soleil…

10. Expérimenter, apprendre

À la plage, une large part de l’activité des nageurs sauveteurs consiste à faire de la prévention et à communiquer. Il ne faut donc pas hésiter à aller à leur rencontre. Et, pourquoi pas, s’immerger dans leur quotidien.

Dans les Landes, le syndicat mixte de gestion des baignades landaises (SMGBL) a développé le dispositif « NSXL Tour », qui propose de passer quelques heures dans la peau d’un nageur sauveteur, afin d’appréhender les diverses facettes du métier.

Depuis peu, le SMGBL a également mis en place la « NSXL Académie » qui offre des sessions gratuites d’initiation au sauvetage professionnel.

Pour les plus jeunes, un autre programme, « Junior Lifeguard », porté par une association basée en Charente-Maritime, initie gratuitement aux gestes de secours, aux règles de sécurité et à l’environnement côtier.

Qui sait ? Ces premières expériences créeront peut-être des vocations qui pourraient amener certaines personnes à s’inscrire dans des club de sauvetage aquatique à la rentrée ? Et pourquoi pas, viser de participer aux Jeux olympiques de Brisbane, en Australie, en 2032 : le sauvetage aquatique pourrait y faire partie des sports des démonstrations !


Cet article a été co-écrit avec Guillaume Blancart, chef de poste sur la commune de Seignosse (Landes) et coordinateur du dispositif NSXL.

The Conversation

Jeoffrey Dehez est membre du groupe de recherche sur la sécurité de la baignade de l’université de New South Wales (University of New South Wales Beach Safety Research Group)
Jeoffrey Dehez a reçu des fonds du Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine

Bruno Castelle est membre du groupe de recherche sur la sécurité de la baignade de l’université de New South Wales (University of New South Wales Beach Safety Research Group).

– ref. Plages et baignades : dix conseils pour profiter pleinement de l’océan cet été – https://theconversation.com/plages-et-baignades-dix-conseils-pour-profiter-pleinement-de-locean-cet-ete-286593