Source: The Conversation – in French – By Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l’information et de la communication, Université de Poitiers
L’usage de l’intelligence artificielle générative est désormais massif dans les nouvelles générations étudiantes, bousculant les codes et les enjeux de l’évaluation des connaissances. Voilà qui pose un certain nombre de dilemmes aux universités. Comment peuvent-elles repenser leurs examens pour maintenir la crédibilité des diplômes ?
S’il existe vraiment des innovations de rupture dans l’éducation, les usages des intelligences artificielles génératives pourraient être de celles-là. Ce n’est rien moins qu’un nouveau rapport au savoir qui s’instaure sous nos yeux. À l’université, c’est probablement l’évaluation des apprentissages et le risque de triche qui soulèvent le plus de questions.
Les fraudes sont difficiles à observer. Par définition la triche est cachée et il est difficile de la différencier des utilisations légitimes des intelligences artificielles génératives. De plus, il n’existe pas à ce jour en France d’étude robuste qui permettrait de la qualifier et de la quantifier, d’autant que les plateformes de détection de plagiat s’avèrent inopérantes. Peu fiables, celles-ci produisent à la fois des faux positifs et des faux négatifs, comme le montrent l’étude de William H. Walters et celle de Philippe Dessus et Daniel Seyve.
On sait en revanche que les étudiants utilisent massivement les intelligences artificielles génératives. Une enquête du Digital Education Council, publiée en août 2024 montre que 86 % d’entre eux, dans un panel de 16 pays incluant la France, les utilisent, alors qu’une étude, plus récente, du Higher Education Policy Institute, réalisée en février 2025, estime que 92 % des étudiants britanniques y recourent dont 88 % pour des activités donnant lieu à une évaluation.
Face à ce double constat, les universités semblent assez démunies. L’effondrement de leur capacité à maintenir les formats classiques d’évaluation appelle à en repenser radicalement les finalités et les modalités afin de maintenir l’efficacité des formations et la crédibilité des diplômes.
À quoi les évaluations servent-elles ?
Dans l’éducation comme ailleurs, on définit usuellement l’évaluation comme un jugement de valeur porté sur une mesure et destiné à une prise de décision. À l’université, il s’agit donc de proposer aux étudiants des activités, spécifiques ou non, qui permettront de mesurer leurs connaissances et/ou leurs compétences. Celles-ci peuvent prendre différentes formes, dont l’épreuve écrite sur table, l’exposé oral, le mémoire de recherche ou le rapport de stage.
L’évaluation est un processus au service de deux finalités très différentes, potentiellement complémentaires mais le plus souvent confondues.
La première vise à accompagner les étudiants en leur fournissant des informations qualitatives (analyse des progrès et des difficultés, conseils pour y remédier…) et/ou quantitatives (notes) sur leurs apprentissages. Ces éléments leur permettent d’orienter et d’ajuster leurs efforts, alors qu’ils invitent le corps professoral à adapter les leurs aux besoins des étudiants. Pour ces raisons, cette forme d’évaluation est dite « formative » et joue un rôle essentiel dans la réussite des étudiantes et des étudiants.
L’autre finalité, qualifiée le plus souvent de « sommative », vise à rendre compte des connaissances et/ou compétences des étudiants, à une étape donnée d’une formation, souvent à la fin, afin d’autoriser une poursuite d’études, de délivrer un certificat ou un diplôme. Les résultats d’une évaluation sommative sont le plus souvent communiqués selon des modalités quantitatives (notes).
Quelle que soit la finalité d’une évaluation, sa qualité repose d’abord sur son alignement avec les objectifs d’apprentissage visés. Elle doit rendre compte de ce qui est attendu en termes de connaissances et/ou de compétences. Elle doit par ailleurs être fiable, c’est-à-dire mesurer ce qu’elle est censée mesurer et le faire de façon suffisamment fine. Enfin, elle doit procéder de manière équitable, en tenant compte de difficultés rencontrées par les étudiants susceptibles de masquer leurs apprentissages, comme la prise en compte de handicaps invisibles, tels que la dyslexie par exemple.
Qu’est-ce que tricher avec une intelligence artificielle générative ?
Il convient de distinguer nettement la fraude de toutes les autres situations dans lesquelles les étudiants délèguent aux intelligences artificielles génératives tout ou partie des tâches qui leur sont prescrites. Hors évaluation, l’aide attendue des intelligences artificielles génératives constitue également une problématique pédagogique d’une très grande importance mais elle n’entame pas l’intégrité du rapport aux règles universitaires.
La triche est avérée si la production de l’étudiante ou de l’étudiant s’inscrit dans une démarche d’évaluation alors que l’utilisation d’intelligences artificielles génératives a été interdite. Ainsi, la résolution d’un problème de statistique dans le cadre d’un examen de fin de semestre, en recourant de manière dissimulée à ces outils, alors que leur utilisation a été interdite par le corps professoral, relève de la triche. Recourir à la même intelligence artificielle générative comme aide à la réalisation du même problème avec l’accord et l’encadrement de l’enseignant n’en relève pas.
De fait, la triche à l’intelligence artificielle générative ruine la qualité de l’évaluation, en particulier sa fiabilité, puisque l’évaluation ne mesure plus ce qu’elle est censée mesurer. De même, cette fraude entraîne une rupture d’égalité face à l’évaluation. De façon générique, la fraude académique désigne les pratiques estudiantines interdites et/ou trompeuses destinées à obtenir un avantage en termes d’évaluation de leurs performances.
Pourquoi les étudiants fraudent-ils ?
La triche doit être rapportée à ce que représente l’évaluation pour les étudiants. Une publication scientifique récente souligne l’importance que les étudiants accordent à l’évaluation de leurs apprentissages mais aussi les critiques qu’ils formulent à l’égard d’évaluations dont ils estiment que les formes actuelles les rendent stressantes, injustes, opaques, et qu’elles manquent de rétroactions.
Cette pression évaluative s’exerce dans un contexte social et universitaire où l’individualisme, la compétition et le court-termisme sont tels qu’il ne faut pas s’étonner de la montée d’une vision utilitariste des études universitaires et donc de l’affaiblissement de l’exigence morale. Le modèle du « diamant de la fraude » (Wolfe et Hermanson, 2004) identifie les quatre facteurs principaux qui peuvent expliquer (et prédire) toute triche ; rationalisation de l’activité, opportunité de tricher, motivation et capacité perçue.
La confrontation de ce modèle à la problématique de la fraude académique est éclairante. Les quatre facteurs ont du sens dans le contexte universitaire :
La triche permet une forme de forte rationalisation de l’activité avec une maximisation des résultats et une minimisation de l’effort.
L’opportunité de tricher est importante puisque les performances des intelligences artificielles génératives permettent de répondre assez efficacement à la plupart des formats d’évaluation (répondre à des questions de cours, analyser un texte, traiter des données, coder…).
Très forte, la motivation de la triche est liée à la valeur utilitaire attribuée aux études et conduit à privilégier l’obtention d’un diplôme à l’intérêt intrinsèque des apprentissages. Elle répond aussi, de façon étonnante, à une démarche de rééquilibrage des étudiants qui estiment que, s’ils n’utilisent pas les intelligences artificielles génératives, ils sont défavorisés par rapport à ceux qui l’utilisent.
La capacité perçue, enfin, est forte, puisque les intelligences artificielles génératives sont simples à prendre en main, et que même les usages novices les plus maladroits produisent des résultats intéressants.
Que peuvent faire les universités ?
Maintenir les modalités actuelles d’évaluation n’étant pas une option, interdire efficacement l’utilisation des intelligences artificielles génératives et détecter leur utilisation a posteriori n’étant pas possible, les universités vont devoir repenser leur doctrine de l’évaluation.
Recourir plus fréquemment à l’évaluation orale, densifier la surveillance des examens, réviser les chartes des examens, sanctionner davantage les fraudes, élaborer et diffuser des chartes d’usages, concevoir des épreuves qui résistent mieux aux intelligences artificielles génératives sont des pistes importantes qu’il convient de suivre.
Elles ne sauraient pourtant régler le problème, d’autant plus qu’elles sont très coûteuses en temps, denrée rare et chère dans les universités. Une autre voie possible est que les étudiants puissent donner un sens aux évaluations qui les invitent à ne pas tricher.
Pour ce faire, l’une des pistes consiste à séparer strictement les évaluations destinées à accompagner les étudiants dans leurs parcours d’apprentissage, avec l’analyse de leurs difficultés et des pistes pour les aider à les surmonter (évaluations formatives), de celles destinées à valider formellement les étapes de leur formation, avec des notes ou des validations de compétences (les évaluations sommatives).
S’agissant des évaluations sommatives, cela permettrait de les sanctuariser pour en conserver la fiabilité. Sans exclure tout risque de triche, une diminution drastique de leur nombre permettrait d’y concentrer plus de moyens pour limiter les risques de triche.
Ainsi dégagées de leur valeur sommative, toutes les autres évaluations pourraient être conçues autour de leur finalité formative et inciter les étudiants à une sincérité de leur travail pour un meilleur accompagnement.
Il est vrai que cette organisation contrevient à la logique d’évaluation sommative continue qui s’est mise en place ces dernières années. Pas de solution miracle donc, mais un chantier important à ouvrir en n’oubliant pas d’y inclure le corps professoral et les étudiants qui sont, non seulement les premiers concernés, mais aussi les seuls à disposer d’une connaissance intime de la situation.
Jean-François Cerisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Martin Mourre, Historien et anthropologue spécialisé dans les armées coloniales et postcoloniales en Afrique de l’Ouest, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
Dans le camp de Thiaroye, près de Dakar, des soldats africains, appelés tirailleurs sénégalais, rentrés du front européen de la Deuxième guerre mondiale, attendent leur rappel de solde de captivité et leur prime de démobilisation. A l’aube du 1er décembre 1944, ils sont abattus par leurs propres officiers français. Ce qui devait être une célébration de retour devient un bain de sang.
Si les archives coloniales évoquent généralement 35 morts (et une fois 70 dans une formulation ambiguë), divers éléments permettent de poser une hypothèse d’un bilan autour de 300 à 400 morts.
À l’été 2024, dans la perspective des commémorations du 80e anniversaire du massacre, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a nommé une commission présidée par le professeur Mamadou Diouf de l’Université Columbia à New York. Parmi ses attributions, la rédaction d’un livre banc, qui a été remis le 17 octobre 2025 au président sénégalais Bassirou Diomaye Faye. Martin Mourre, historien et anthropologue spécialisé des armées coloniales, qui a étudié cette question, explique ici ce que le Livre Blanc apporte de nouveau et pourquoi Thiaroye reste un enjeu historique sensible.
Que s’est-il passé à Thiaroye ?
En décembre 1944, des tirailleurs dits sénégalais sont tués par leurs propres officiers français. Ces hommes avaient été mobilisés à l’orée de la guerre puis faits prisonniers lors de la défaite de 1940 en métropole. Le 21 novembre 1944, un premier contingent d’ex-prisonniers arrive au camp de Thiaroye où ils doivent être démobilisés. Ils doivent récupérer d’importantes sommes d’argent, principalement le rappel de leur solde de captivité. L’armée française va refuser de leur verser ce qu’ils réclament, alors que, semble-t-il, Dakar disposait de cet argent.
Le 27 novembre, des incidents ont lieu conduisant à la venue d’un officier supérieur. Celui-ci va ensuite monter une opération de répression qui se mue en massacre le 1er décembre 1944 à l’aube. Le bilan oscille entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines de morts parmi les tirailleurs ex-prisonniers.
D’un point de vue historique, même si un ensemble de questions reste encore en suspens, l’événement est relativement bien documenté. Le débat principal porté par l’écriture du Livre blanc, exprimé publiquement dans la presse, a pris pour angle la question du nombre de morts et du lieu d’inhumation des victimes.
Sur le premier point, on peut avoir soit une lecture littérale des archives qui indiquent régulièrement le chiffre de 35 morts – ou 70 dans le rapport d’un officier qui présente ce chiffre avec une formule alambiquée. Soit, par un faisceau d’indices convergents, un chiffre tournant autour de 300 à 400. Sur ce point, le Livre blanc ne semble pas aller plus loin que les travaux précédents qui retiennent ces seconds chiffres.
Quelles sont les nouvelles informations apportées par le Livre blanc ?
La nouveauté principale présentée dans le Livre blanc a été dans la démarche de recourir à des fouilles archéologiques. Celles-ci ont été menées dans le cimetière militaire de Thiaroye par une équipe d’archéologues de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
À ce jour, sept corps ont été retrouvés et tout laisse à penser que ces hommes ont été victimes de la tuerie du 1er décembre 1944. Les archéologues ont en effet insisté sur le caractère précipité des inhumations, sur le fait que certaines tombes semblaient construites de manière postérieure aux sépultures tandis que certains cadavres étaient encore vêtus de leurs tenues militaires.
Jusqu’à présent, les archives administratives françaises de l’époque sont restées muettes sur ce point. Il existait un flou sur le lieu d’inhumation des tirailleurs ou de l’existence de fosses communes, qu’elles soient situées dans le camp, à proximité ou au cimetière. Si la découverte de sépultures se confirme, ce serait une information importante qui permettra d’affirmer que des victimes reposent dans ce lieu. Il est néanmoins possible que des corps soient situés ailleurs et l’équipe d’archéologues a d’ailleurs prévu de continuer son travail.
Comment ces informations ont-elles été obtenues ?
La question des fouilles a une profondeur historique qu’il faut aussi évoquer. En 2017, un ensemble d’organisations panafricaines avait proposé que les autorités sénégalaises de l’époque procèdent à de telles fouilles. Parmi ces organisations, on notait le PASTEF du député Ousmane Sonko (actuel Premier ministre du Sénégal).
Dix ans plus tôt, au moment de la construction de l’autoroute désenclavant Dakar et passant en partie par le camp militaire, l’historien Cheikh Faty Faye, président de l’Association des professeurs d’histoire-géographie du Sénégal, portait déjà cette question sur la place publique.
Cheikh Faty Faye, décédé en 2021, était un des meilleurs spécialistes sénégalais de l’histoire de Thiaroye, ayant travaillé dessus depuis les années 1970. Il était un héritier de la génération des militants de l’indépendance, du Rassemblement démocratique africain (RDA), le grand parti panafricaniste créé en 1946 à l’échelle de toute l’Afrique francophone et du Parti africain de l’indépendance (PAI) (créé en 1957). Ces différentes générations militantes avaient participé à ériger le cimetière en lieu de mémoire grâce aux commémorations qu’elles organisaient ou animaient.
Le cimetière accueille 202 tombes, dont une trentaine sont séparées des autres. Si, à ma connaissance, il n’existe pas de travaux scientifiques sur l’origine du cimetière, il date vraisemblablement de la Première Guerre mondiale, au moment de la construction du camp de Thiaroye.
Situé à environ un kilomètre de l’entrée actuelle de ce dernier, il servait à enterrer des tirailleurs issus de l’Afrique de l’Ouest qui décédaient sur place lors de leur entraînement à Thiaroye et dont la dépouille n’était pas rapatriée. Si les recherches futures confirment que les cadavres découverts sont bien ceux des tirailleurs tués le 1er décembre 1944, cela constituera un pas important pour répondre à la question du nombre de morts.
Quels sont les autres points importants de ce document ?
Si le Livre blanc s’est beaucoup concentré sur la question du bilan de la tuerie, il a aussi affiché sa volonté de s’intéresser aux parcours de vie des tirailleurs de Thiaroye. Mais, une des questions restant en suspens est, me semble-t-il, celle de la colonialité de la violence, entendue comme spécificité de la violence liée à la situation coloniale et caractérisée par des phénomènes d’altérisation et de racialisation des victimes, un sentiment d’impunité, l’éloignement entre la colonie et la métropole.
Comment la France a-t-elle réagi à propos Thiaroye 1944 au fil des années ?
La violence survenue ce 1er décembre 1944 est assez unique dans l’histoire du Sénégal. Thiaroye a dès lors constitué un enjeu mémoriel important, d’autant que l’évènement a fait face à une volonté d’effacement en France. Dans les semaines suivant le drame des officiels français déclarent, selon des archives, qu’il faut prendre des mesures adéquates pour effacer ces heures d’égarement. Ce qui révèle une volonté manifeste d’atténuer et d’occulter cette violence extrême.
Ces processus d’effacement ont perduré bien après l’indépendance. L’un des exemples les plus célèbres étant la « censure » du célèbre film Camp de Thiaroye des cinéastes sénégalais Ousmane Sembène et Thierno Faty Sow qui n’a pas trouvé de distributeurs en France à sa sortie. Les choses ont cependant changé à partir des années 2000 notamment lorsque le président Abdoulaye Wade organise des commémorations officielles. C’est un tournant marqué par une première déclaration d’un ambassadeur spécial français lors des commémorations organisées par le président Wade reconnaissant la responsabilité de l’armée coloniale dans cette tragédie.
En 2014, le président français François Hollande se rend au cimetière militaire où il tient un discours et remet à cette occasion tout un lot d’archives au président sénégalais Macky Sall en déclarant, ce qui s’est avéré inexact, qu’il s’agissait de toutes les archives que la France possédait sur ce drame. Ces archives n’ont pas été consultables au Sénégal jusqu’à un décret du président Bassirou Diomaye Faye à l’automne 2024, sans que ce blocage n’ait été réellement justifié.
En 2024, le président Emmanuel Macron a reconnu que les événements de Thiaroye étaient “un massacre”, un terme que n’avait pas utilisé son prédécesseur François Hollande. Il l’a fait sans se déplacer lui-même au Sénégal, via une lettre dont certains passages ont été révélés par le président Faye.
Alors que la question des archives de Thiaroye est restée largement en suspens pendant près de dix ans, les nouvelles autorités n’ont pour l’instant pas commenté ce blocage.
En ce 1er décembre, date de la commémoration, l’enjeu n’est plus seulement de documenter Thiaroye, mais également d’assurer la transmission à la prochaine génération. Le travail patient des chercheurs, qui sera désormais enseigné dans les écoles, montre que la compréhension du passé éclaire notre présent et permet de construire, sur des bases solides, une mémoire collective solide.
Martin Mourre does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
Source: The Conversation – in French – By Fadia Bahri Korbi, Maître de conférences en sciences de gestion, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Les salariés des ateliers et chantiers d’insertion (ACI) bénéficient d’une rémunération au moins égale au smic.ChameleonsEye/Shutterstock
À l’occasion du mois de l’économie sociale et solidaire, zoom sur les ateliers chantiers d’insertion (ACI). Ces structures proposent un accompagnement social, un métier et un salaire, notamment pour les immigrés. Dans un contexte de restriction budgétaire, quels sont leur coût et leur bénéfice ? Permettent-ils une meilleure intégration des immigrés ?
Régulariser la situation d’un immigré ne lui garantit pas l’eldorado, comme beaucoup le croient. Un autre problème majeur est son intégration. Comment l’intégrer si le français n’est pas sa langue ? s’il n’a pas de domicile fixe ? de solution de garde ? de moyen de mobilité ? de réseau professionnel ? de compétences numériques pour accomplir une démarche administrative en ligne, ouvrir un compte, obtenir un logement, préparer un CV, obtenir une couverture médicale…
Un migrant est une personne qui quitte son lieu de résidence habituelle et qui s’installe temporairement ou durablement dans une autre région ou un autre pays. Un réfugié est une catégorie particulière de migrant. Selon la Convention de Genève de 1951, un réfugié est une personne qui craint avec raison d’être persécutée du fait de son ethnie, sa religion, sa nationalité, son appartenance à un certain groupe social, ses opinions politiques ; et qui se trouve hors de son pays d’origine.
Les ateliers et chantiers d’insertion (ACI), dispositifs reconnus d’insertion par l’activité économique (IAE), sont une solution prévue par le Code du travail. Ils offrent un accompagnement renforcé et une activité professionnelle aux personnes rencontrant des difficultés sociales particulières, notamment les migrants et les réfugiés.
Alors combien coûte et rapporte l’intégration des immigrés ? les ateliers chantiers d’insertion ? Pour quelles réussites ?
Près de 1,68 milliard d’euros pour l’immigration et l’asile
Dans le projet de loi de finances pour 2025, l’immigration, l’asile et l’intégration mobilisent une part très importante des dépenses publiques. À ce titre, le programme 303 « Immigrations et asile » représente 1,68 milliard d’euros. Le programme 104 « Intégration et accès à la nationalité française » représente 366,42 millions d’euros. La dotation prévue pour l’allocation pour demandeurs d’asile (ADA) est de 353 millions d’euros et les crédits alloués à l’hébergement des demandeurs d’asile s’élèvent à 944,8 millions d’euros.
Face à ces dépenses, le gouvernement français cherche naturellement des solutions pour augmenter ses recettes : plus d’impôt, plus de taxes, plus de prélèvements, moins d’exonérations, etc. La régularisation des immigrés pourrait également contribuer à cet objectif.
Cotisations sociales des immigrés
La régularisation massive des immigrants et travailleurs sans papiers pourrait être compensée par l’entrée attendue de cotisations sociales et d’impôts supplémentaires. Elles limiteraient voire annuleraient le coût net pour l’État à moyen terme.
À ce titre, France Terre d’asile a dévoilé un plan d’action sur la politique migratoire française. Il rapporterait 3,3 milliards d’euros par an aux finances publiques.
Le rapport du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) montre que la régularisation des immigrés dans les secteurs en tension en France permet de soutenir l’emploi, d’améliorer les salaires des travailleurs non qualifiés français et étrangers, et de stimuler l’économie à hauteur d’environ 1 % du PIB.
La régularisation des immigrés à elle seule ne suffit pas : son impact dépend de leur intégration et de leur accès effectif à l’emploi, facilité notamment par les ACI.
De 40 à 50 % d’intégration dans l’emploi
Les ACI constituent un exemple d’innovation sociale, appréhendée dans la littérature comme la mise en œuvre de « solutions novatrices à des problèmes sociaux, plus efficaces, durables ou justes que les solutions existantes, et dont la valeur profite à la société dans son ensemble ».
Organisés de manière ponctuelle ou permanente, les ACI sont des dispositifs conventionnés. Ils peuvent être créés et portés par un organisme de droit privé à but non lucratif – une association – ou un employeur public – une commune, un département, un centre communal d’action sociale, etc.
Les ACI permettent de lever de nombreux freins à l’emploi et de facto favoriser l’inclusion sociale et professionnelle des immigrés en France. Ils offrent une chance, parfois une seconde chance, à plus de 130 000 personnes chaque année, avec un taux de sortie positive de 40 à 50 % vers un emploi durable, une formation adaptée, une dignité retrouvée, une meilleure estime de soi…
Banques alimentaires, Emmaüs Solidarité
Entre 2023 et 2025, une enquête de terrain menée auprès d’associations humanitaires accueillant des ACI dans le cadre de leurs activités, telles les Banques alimentaires et Emmaüs Solidarité, met en lumière plusieurs freins ainsi que des actions clés pour favoriser l’inclusion sociale et professionnelle des personnes accompagnées.
Les personnes en parcours d’insertion sont de vrais salariés, sous un contrat à durée déterminée dits « d’insertion ». Ils perçoivent une rémunération au moins égale au smic horaire, parfois sur un temps partiel aménagé selon le projet de la structure. Les ACI jouent un rôle important en aidant les immigrés à résoudre de nombreux problèmes personnels, de santé ou administratifs tels que les titres de séjour, la maîtrise de la langue, le logement, la mobilité, la précarité numérique… facilitant leur insertion durable sur le marché du travail.
« Ce sont des personnes prêtes à travailler et à créer de la valeur pour l’économie française, puisqu’elles sont rémunérées et donc cotisent. Les contraintes administratives les empêchent d’être actifs et finissent par les rendre, malgré eux, une charge pour la société », souligne un travailleur social chez Emmaüs Solidarité.
Dans le projet de loi 2026, le gouvernement veut réduire les exonérations de cotisations sociales pour les ACI, pour répondre aux impératifs budgétaires. Le budget 2025 de l’insertion par l’activité économique (IAE) reconduit strictement les moyens alloués aux ACI depuis 2023, tout en appliquant une mise en réserve de 5,5 %.
Il réduit les 42 257 équivalents temps plein (ETP) prévus à seulement 40 500 postes réellement mobilisables sur le terrain. Il ne prévoit pas non plus la revalorisation de l’aide au poste malgré la hausse du smic. Avec seulement 32 000 parcours emploi compétences (PEC) financés contre 50 000 initialement annoncés, ce budget diminue significativement le nombre de contrats aidés, fragilisant encore les structures d’ACI et les emplois permanents et d’insertion qu’elles soutiennent.
Au regard des choix budgétaires actuels du gouvernement, ne faudrait-il pas repenser de manière plus stratégique l’impact des ACI ? Ne serait-il pas plus pertinent de reconsidérer le potentiel des ACI en matière de génération des ressources et des recettes pour l’État, grâce à une politique d’immigration plus humaine et plus rationnelle ?
Fadia Bahri Korbi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Le droit de l’Union européenne oblige la France à revoir la façon dont elle considérait les congés payés jusqu’alors. Cela comporte des implications dans au moins trois domaines et conduira notamment à revenir sur une législation héritée du régime de Vichy.
Le droit international des droits de l’homme (Convention de l’Organisation internationale du travail n° 132 et Pacte de l’ONU de 1966, Charte sociale européenne) et le droit de l’Union européenne (Charte des droits fondamentaux) consacrent le droit aux congés payés comme un droit fondamental de la personne du travailleur. L’adjectif « fondamental » doit être pris au sérieux dans cette formulation.
La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) met en œuvre cette conception dans son interprétation de la directive du 4 novembre 2003 qui « fixe des prescriptions minimales de sécurité et de santé en matière d’aménagement du temps de travail ». Pour la Cour, « le droit au congé annuel payé de chaque travailleur doit être considéré comme un principe du droit social communautaire revêtant une importance particulière, auquel il ne saurait être dérogé » et « le travailleur doit normalement pouvoir bénéficier d’un repos effectif, dans un souci de protection efficace de sa sécurité et de sa santé ».
Sa jurisprudence, avec plus de 30 décisions portant sur les congés payés, permet des progrès de ce droit dans les différents États membres.
Dans ce contexte, les juridictions nationales, dans le cadre du dialogue des juges, assurent la mise en œuvre de la jurisprudence européenne.
Mauvaise transposition
Les arrêts récents fortement médiatisés s’inscrivent dans une histoire qui a commencé au début de ce siècle. Ainsi, à titre d’illustration, ce sont des arrêts européens qui sont à l’origine de modification de la législation sur de nombreux points : l’acquisition de congés sans une période minimale de travail (CJUE 26 juin 2001), le congé maternité et les congés payés se cumulant sans se confondre (CJCE 18 mars 2004), etc.
Constatant dans certains États, dont la France, la mauvaise transposition du droit européen sur les congés payés, la Cour s’est fondée sur la Charte pour en imposer l’application (CJUE 6 novembre 2018, C-570/16 et C‑684/16). En cas d’impossibilité d’interpréter une législation nationale en conformité avec le droit européen, la juridiction nationale doit laisser la législation nationale inappliquée. La diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée.
Ainsi en est-il du droit d’acquérir des congés payés pendant un arrêt de travail pour maladie. Selon la Cour de justice, la finalité du droit au congé annuel payé est, d’une part, de « permettre au travailleur de se reposer » et, d’autre part, de « disposer d’une période de détente et de loisirs ».
« La Charte des droits sociaux fondamentaux érige le droit à une période annuelle de congé payé en droit de l’homme reconnu à toute personne. »
Congés payés et arrêt maladie
Ainsi, le travailleur en sa qualité de travailleur a droit à une période de congés payés. Le droit à congés n’est pas subordonné à une prestation de travail préalable et un arrêt de travail pour maladie est sans incidence sur l’acquisition des droits à congés (arrêt rendu en grande chambre, 20 janvier 2009, C-350/06 et C-520/06).
En réaction à cette législation, le régime de Vichy avait subordonné le droit aux congés payés à un temps de « travail effectif » (décret du 13 avril 1940, loi du 31 juillet 1942). Cette législation a perduré jusqu’en 2024.
Pourtant, après la décision de la Cour de justice de 2009, la Cour de cassation, chaque année, à partir de 2013, demandait aux gouvernements successifs la mise en conformité du code du travail avec le droit européen. Sans succès.
Après plusieurs arrêts (Cour administrative d’appel de Versailles, du 17 juillet 2023, condamnation de la France pour non-transposition de la directive ; Cassation sociale, 13 septembre 2023, quatre arrêts), la loi n° 2024-364 du 22 avril 2024 prévoit la mise en conformité du droit français.
Mise en conformité partielle
Cependant, cette mise en conformité du droit national avec le droit européen demeure partielle. La discrimination persiste au regard de l’état de santé. Le salarié ayant subi un arrêt maladie ne trouvant pas (officiellement) sa cause dans sa situation de travail acquiert seulement deux jours de congés par mois, quand le salarié en arrêt de travail pour maladie professionnelle ou accident du travail ou sans arrêt acquiert deux jours et demi par mois. Des accords collectifs de branche et d’entreprise peuvent bien entendu mettre fin à cette discrimination.
La loi limite fortement les effets de la solution jurisprudentielle, notamment au regard de la rétroactivité, à la demande d’organisations patronales, ce qui a pour effet de complexifier le droit applicable en particulier en imposant des doubles compteurs de mesure du temps.
Ainsi, la jurisprudence européenne (depuis l’arrêt de 2009) et la jurisprudence nationale (depuis les arrêts de 2023) renouent avec les textes fondateurs de 1936 et la conception originelle des congés payés.
Le droit au report des jours de congés en cas de maladie pendant les congés payés est un second exemple. Selon la CJUE, « un travailleur qui est en congé de maladie durant une période de congé annuel fixée au préalable a le droit, à sa demande, et afin qu’il puisse bénéficier effectivement de son congé annuel, de prendre celui-ci à une autre époque que celle coïncidant avec la période de congé de maladie » (CJCE 10 septembre 2009, C‑277/08 ; CJUE 21 juin 2012, ANGED). Les congés payés et l’arrêt maladie ayant deux finalités différentes ne peuvent se confondre.
En application du droit européen, pour la Cour de cassation il convient de juger désormais que « le salarié en situation d’arrêt de travail pour cause de maladie survenue durant la période de congé annuel payé a le droit de bénéficier ultérieurement des jours de congé payé coïncidant avec la période d’arrêt de travail pour maladie » (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° J 23-22.732).
Pour en bénéficier, le salarié doit avoir notifié un arrêt de travail pour maladie à l’employeur. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés ; le régime du report restant à préciser.
Calcul des majorations des heures supplémentaires
Un autre exemple de la façon dont la diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée concerne le droit au bénéfice des majorations pour heures supplémentaires. Selon le droit européen (CJUE 13 janvier 2022, C-514/20), afin de déterminer si le seuil des heures travaillées donnant droit à majoration pour heures supplémentaires est atteint, les heures correspondant à la période de congé annuel payé pris par le travailleur sont prises en compte en tant qu’heures de travail accomplies.
En application de cette règle, pour la Cour de cassation, l’assiette de calcul hebdomadaire des heures supplémentaires doit intégrer les périodes de congés payés. Les jours de congés payés, au cours d’une semaine, sont désormais pris en compte pour le calcul de la durée du travail lorsque le temps de travail est décompté à la semaine.
Public Sénat 2025.
Le salarié a alors droit à des majorations pour heures supplémentaires en cas de dépassement de la durée légale de 35 heures hebdomadaires (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° 23-22.732).
La disposition contraire du Code du travail (article L. 3121-28), qui subordonne à l’accomplissement de plus de 35 heures hebdomadaires de « travail effectif » le déclenchement des majorations pour heures supplémentaires, est écartée. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés et aux heures complémentaires des salariés à temps partiel (à défaut, une discrimination indirecte serait imposée aux salariés à temps partiel, en majorité des femmes).
La jurisprudence européenne apporte encore bien d’autres précisions en matière de congés payés. Ainsi, en cas d’arrêt maladie en cours d’année, si le travailleur a subi une baisse de ses revenus (indemnités/rémunération), il a droit lors de la prise de ses congés payés à l’intégralité de l’indemnité de congés payés, sans réduction, calculée comme s’il avait travaillé pendant toute la période de référence (CJUE 9 décembre 2021, C‑217/20).
Ce sujet des congés payés est emblématique des nombreux apports du droit européen du travail au droit national. Le droit du travail grâce à la jurisprudence nationale est progressivement mis en harmonie avec le droit européen, assurant aux salariés le bénéfice de leurs droits et aux employeurs la sécurité juridique.
Michel Miné est membre du RACSE (Réseau Académique de la Charte sociale européenne)
On peut distinguer trois formes principales de « haut potentiel » : haut potentiel intellectuel (HPI), haut potentiel émotionnel (HPE) et haut potentiel « talent de l’entreprise » (HiPo).Mameraman/Shutterstock
Les entreprises recherchent activement leurs futurs dirigeants. Dans cette quête, un terme revient souvent : celui de « haut potentiel ». Mais que signifie-t-il réellement ? Est-ce une simple capacité intellectuelle supérieure ? une aptitude relationnelle hors norme ? ou un talent décelé pour évoluer dans l’organisation ? Derrière ce concept très utilisé, et les sigles HPI, HPE ou HiPo, se cache une réalité plus nuancée – et parfois mal comprise.
Le terme « haut potentiel » est devenu omniprésent dans les discours en ressources humaines. Pourtant, il n’existe pas de définition univoque. Les instruments et les travaux sur lesquels s’appuie cette notion restent fragiles. Ils obligent à la prudence quant à son utilisation sociale, dans le monde de l’entreprise notamment.
Ici la prudence s’impose, car en vertu du principe de non-discrimination dans le Code du travail, l’offre d’emploi doit rester suffisamment ouverte pour rester légale et attractive. C’est ici que mettre l’accent, dans une annonce ciblée pour des hauts potentiels, sur les compétences d’apprentissage et la dimension évolutive du poste prend tout son sens.
Trois formes de haut potentiel
On peut en distinguer trois formes principales, chacune avec ses spécificités et implications pour le management :
Haut potentiel intellectuel (HPI)
Il désigne une personne au quotient intellectuel (QI) élevé. Selon le psychologue David Wechsler, dont les échelles (WAIS, WISC) sont parmi les plus utilisées, « le quotient intellectuel représente la capacité globale d’un individu à agir de façon réfléchie, à penser rationnellement et à interagir efficacement avec son environnement ». Il s’agit du haut potentiel au sens psychométrique.
Exemple de tests de QI du psychologue David Wechsler. Wikimedia
Comme le soulignait le psychologue Howard Gardner dès 1983 dans Frames of Mind, le QI n’est qu’un indicateur parmi d’autres. L’intelligence ne se limite pas à sa dimension logico-mathématique : elle est aussi interpersonnelle, spatiale ou kinesthésique (perception consciente des mouvements). Un ingénieur brillant peut peiner à diriger une équipe s’il n’a pas développé les compétences relationnelles nécessaires.
Haut potentiel émotionnel (HPE)
Selon la définition fondatrice des psychologues Peter Salovey et John Mayer, l’intelligence émotionnelle est « la capacité à surveiller ses propres émotions et celles des autres, à les discriminer parmi elles et à utiliser cette information pour orienter sa pensée et ses actions ».
Le terme « haut potentiel émotionnel » circule dans la « vulgarisation psychologique », mais il ne fait pas l’objet d’une reconnaissance académique au même titre que le QI ou l’intelligence émotionnelle. Un manager doté d’un haut quotient émotionnel saura motiver, gérer les tensions, accompagner les transitions.
Haut potentiel dit « talent de l’entreprise » (HP-Talent)
Il est celui que l’organisation repère comme un futur leader à fort potentiel de développement, le High Potential Employee (HiPo). Selon les psychologues Rob Silzer et Allan Church, « les employés à haut potentiel sont ceux qui démontrent la capacité et la motivation à progresser rapidement vers des rôles de leadership ou des missions clés qui soutiennent la stratégie de l’organisation ».
Selon ces auteurs, il est identifié par des qualités comme « l’agilité d’apprentissage, le leadership émergent et le dynamisme collectif ». Dans cette perspective, et afin de créer un vivier de hauts potentiels, les grandes entreprises mettent en place des programmes de leadership destinés à accompagner ces profils de collaborateurs prometteurs.
Appropriation du concept par l’entreprise au XXᵉ siècle
Dans le langage managérial, être identifié comme un « haut potentiel » (ou HiPo) est souvent perçu comme un tremplin vers les postes de direction. Cette notion, omniprésente dans les politiques RH contemporaines, n’a pas toujours existé. Son origine n’a que peu à voir avec celle du « haut potentiel intellectuel » issu des tests de QI.
Le test Binet et Simon est un test de développement intellectuel mis au point par le psychologue Alfred Binet avec l’aide du psychiatre Théodore Simon. Wikimedia
Le mot « potentiel » émerge au début du XXe siècle dans la psychologie de l’intelligence, avec les travaux fondateurs des Français Alfred Binet et Théodore Simon en 1905. Le « haut potentiel » renvoie à des aptitudes cognitives exceptionnelles, mesurées par des tests standardisés, notamment ceux développés par Lewis Terman en 1916). L’idée de potentiel désigne une capacité intellectuelle mesurable et innée.
Le monde de l’entreprise ne s’approprie le concept qu’un demi-siècle plus tard. Dans les années 1950–1960 aux États-Unis, les grandes firmes, comme General Electric, AT&T ou IBM, créent des dispositifs pour repérer les futurs dirigeants. Ces Assessment Centers, inspirés des méthodes de sélection militaire, visent à identifier des individus capables d’apprendre vite, de s’adapter et de diriger.
Le « potentiel » devient alors managérial plutôt qu’intellectuel. À partir des années 1990, la notion s’élargit encore avec la popularisation de l’intelligence émotionnelle (IE), conceptualisée par Peter Salovey et John Mayer, comme mentionné auparavant. Cette capacité à reconnaître, comprendre et réguler les émotions – les siennes comme celles des autres – s’impose comme un atout majeur du leadership contemporain.
« Haut potentiel » au sein de Veolia Eau
Les différents types de HP (I, E et HiPo) ne fonctionnent pas de la même manière dans les organisations. Une étude qualitative menée par Claire Papier auprès de cadres de Veolia Eau en offre une illustration.
Certains voient dans le concept de HP un clin d’œil au « haut potentiel intellectuel » (HPI) ou émotionnel (HPE), popularisés par la psychologie contemporaine. Dans les faits, ces profils coexistent, mais seul le HiPo (High Potential Employee) constitue une catégorie reconnue dans les pratiques de gestion des talents.
Une personne à haut potentiel intellectuel (HPI)
Elle est souvent perçu comme une « machine de guerre intellectuelle ». Elle dispose d’une capacité de mise à distance émotionnelle, une sorte de régulation rationnelle des affects. Cela peut s’avérer utile dans des contextes de crise ou de forte pression.
Ces atouts ne suffisent pas, en soi, à garantir une réussite professionnelle : certaines organisations peuvent même peiner à intégrer ces profils perçus comme atypiques ou exigeants.
Une personne à haut potentiel émotionnel (HPE)
Elle excelle dans les interactions sociales. Leur diplomatie, leur capacité d’écoute et leur empathie en font des leaders naturels dans des environnements complexes.
Leur atout réside dans la compréhension des émotions et de la qualité relationnelle, essentielles dans les métiers du management, du soin ou de la médiation.
La notion de HiPo
Ces salariés sont identifiés comme ayant la capacité, la motivation et le potentiel de leadership nécessaires pour évoluer vers des fonctions stratégiques. Certains HPI ou HPE peuvent devenir HiPo – s’ils mettent leurs talents intellectuels ou émotionnels au service de la performance collective.
En somme, être HPI ou HPE peut être un atout. Si le HiPo n’est pas forcément un « génie » ou un « hypersensible », c’est avant tout quelqu’un capable d’apprendre vite, de s’adapter et de fédérer.
Un cadre de Veolia l’exprime en ces termes :
« C’est quelqu’un qui peut faire un métier, mais qui a aussi les ressources intellectuelles, physiques et émotionnelles pour évoluer vers d’autres fonctions, prendre un poste de manager et monter dans la hiérarchie sans rester sur ses acquis. »
Comment les repérer et ne pas passer à côté
La détection des personnes à hauts potentiels en entreprise dépasse aujourd’hui la simple évaluation des performances passées. Elle doit intégrer dorénavant des dimensions plus qualitatives, comme la capacité d’apprentissage, l’agilité et l’orientation collective. Selon Nicky Dries et Roland Pepermans, l’identification des talents repose sur un équilibre entre compétences actuelles et celles potentielles de développement futur.
Le potentiel n’est pas une compétence figée dans le temps, mais une trajectoire contextuelle. Il dépend de l’environnement, de l’accompagnement et de la reconnaissance. Sans cela, ces profils peuvent s’épuiser, se démobiliser ou quitter l’entreprise.
Muhammad Yunus, un potentiel leader… haut potentiel
Quelle que soit la forme de haut potentiel envisagée, une dimension apparaît cruciale : le sens éthique du leadership.
Notre article sur le leadership empathique d’un Prix Nobel de la paix a mis en évidence l’importance, chez un leader « hors norme », de l’éthique.
Selon les mots de Muhammad Yunus :
« Un leadership qui n’est pas éthique, ne mène nulle part. »
Le leadership de Muhammad Yunus révèle une combinaison remarquable de capacités intellectuelles et émotionnelles. D’un côté, Yunus démontre une aptitude exceptionnelle à concevoir, articuler et mettre en œuvre un modèle de micro-crédit qui a profondément transformé la finance sociale – signe d’un fonctionnement cognitif sophistiqué, caractéristique d’un haut potentiel intellectuel. De l’autre, l’étude souligne son haut degré d’empathie, sa gestion fine des émotions et sa capacité à mobiliser collectivement autour de valeurs humanistes – autant de traits associés à un haut potentiel émotionnel.
Sans prétendre à une évaluation formelle, qui mériterait d’être approfondie, il semble néanmoins possible de considérer que Yunus incarne un double potentiel : à la fois cognitif et émotionnel. C’est sans doute cette alliance entre la pensée et l’émotion, entre le « penser » et le « ressentir/agir », qui alimente chez lui une forme singulière de leadership – à la fois éthique, visionnaire et profondément humain.
Car, en définitive, c’est la variable humaine qui donne au haut potentiel sa « couleur » managériale – rationnelle, émotionnelle, ou systémique – et sa posture éthique.
L’autrice remercie Claire Papier, allumni Bourgogne School of Business (BSB), pour sa contribution à cet article à travers les entretiens qu’elle a menés auprès de cadres de Veolia Eau lors de sa thèse professionnelle.
Catherine Pourquier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Tom Stoppard, who has died at 88, was one of the most critically acclaimed and commercially successful playwrights of our age. He won his first Tony Award for Rosencrantz and Guildenstern Are Dead in 1968, and his last for Leopoldstadt in 2023.
His life was extraordinary. Born Tomáš Straussler in Zlín, Czechoslovakia, in 1937, his Jewish family fled Nazi occupation to India and then England. He chose to become a journalist rather than go to university, and became close friends with Nobel Prize winners, presidents – and Mick Jagger.
The wit and intellectual curiosity of Stoppard’s plays was so distinctive that “Stoppardian” entered the Oxford English Dictionary in 1978. Hermione Lee’s biography of him contains a cartoon with annoyed audience members hissing: “Look at the Jones’s pretending to get all the jokes in a Stoppard play.”
Stoppard just assumed his audience was as well read and inquisitive as he was.
Philosophy is the foundation
As Stoppard said to American theatre critic Mel Gussow in 1974,
most of the propositions I’m interested in have been kidnapped and dressed up by academic philosophy, but they are in fact the kind of proposition that would occur to any intelligent person in his bath.
Philosophy is the foundation of Stoppard’s plays. They cite Aquinas, Aristotle, Ayer, Bentham, Kant, Moore, Plato, Ramsey, Russell, Ryle and Zeno. One philosopher in Stoppard’s radio play Darkside (2013) is never sure if he is spelling Nietzsche correctly.
In 2003, the actor Simon Russell-Beale recalled to a National Theatre audience Stoppard introducing a cast to
2,000 years of philosophy in an hour – it was rather brilliant – just to explain what the debate was and why it was dramatically exciting.
Philosophy – but not before life
Stoppard’s interest in philosophy began in 1968. He wrote to a friend that he was
in a ridiculous philosophylogicmath kick. I don’t know how I got into it, but you should see me […] following Wittgenstein through Tractatus Logico-Philosophicus.
The Austro-British philosopher Ludwig Wittgenstein (1889–1951) had a philosophy of philosophy. He argued lots of academic philosophy was literal nonsense. Some things we think are important are beyond words.
Stoppard saw theatre similarly, saying in a lecture to Canadian students in 1988 that “theatre is a curious equation in which language is merely one of the components”.
Stoppard as a young playwright in 1972. Clive Barda/Radio Times/Getty Images
Stoppard wrote philosophers who tie themselves into cerebral knots failing to prove what they want to believe about God, morals or consciousness in plays such as Jumpers (1972), Rock ‘n’ Roll (2006) and The Hard Problem (2015).
One of Stoppard’s philosophers dictates a lecture in Jumpers, saying “to begin at the beginning: is God? (To SECRETARY). Leave a space”.
Stoppard’s plays sympathise with this forlorn desire to know until it leads characters to ignore other people. Action in the world is more important than the search for knowledge if there is a marriage to be saved, a dying wife to be cared for, or an adopted child to be found. Wittgenstein’s Lecture on Ethics is complex – but Stoppard’s plays show it in effect.
What we know, and how
In his TV play Professional Foul (1977), Stoppard sent philosophers to a conference in Prague. Scholarly debate was contained by totalitarian censorship. The professor of ethics at Cambridge University makes his call for action by riffing on Wittgenstein’s Tractatus: “Whereof we cannot speak, thereof we are by no means silent.”
Stoppard also staged lines from Wittgenstein’s Philosophical Investigations in Dogg’s Hamlet, Cahoot’s Macbeth (1979). Some characters speak English, others use the same words but with different meanings. The audience observes and learns this new nonsense language, laughing at its jokes. They understand the philosophy of language as Wittgenstein did: social conventions between people, not words pinned on things.
What we can know, and how, is crucial to Stoppard’s plays even when the immediate subject matter isn’t philosophy.
It might be quantum physics in Hapgood (1988) or chaos theory in Arcadia (1993); European history in The Coast of Utopia (2002) or contemporary politics in Rock ‘n’ Roll; individual consciousness in The Hard Problem or even whatever we might mean by “love” in The Real Thing (1982). The characters really do want to know. They debate and interrogate but never find definite answers.
As Hannah suggests in Arcadia:
It’s all trivial […] Comparing what we’re looking for misses the point. It’s wanting to know that makes us matter. Otherwise we’re going out the way we came in.
But there are jokes too. Arcadia opens in 1809 with a precocious 13-year-old girl asking her dashing 22-year-old tutor: “Septimus, what is carnal embrace?” before the tutor (originally played by a smoldering Rufus Sewell) pauses, and cautiously replies “Carnal embrace is the practice of throwing one’s arms around a side of beef”.
The audience erupted in laughter. I was one of them.
And as the play draws to a close, a waltz in 1809 happens in the same room as a waltz in the present. As the two dancing couples circle each other, Stoppard’s play suggests that what one person can share with another is more meaningful than justified true belief.
It is a beautiful, theatrical moment. And it is beyond words.
Fergus Edwards does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
Le Grand-Est est l’une des régions les plus boisées de France, avec plus de 30 % de sa surface couverte par des forêts. Au cinéma, il offre une forêt multiple : espace de travail, de mémoire, d’émotions et d’imaginaire.
Peu filmées mais profondément singulières, les forêts du Grand-Est deviennent à l’écran des lieux où se croisent réalités industrielles, ancrages identitaires et puissances narratives. À travers elles, les films révèlent autant un territoire qu’une manière sensible de le regarder.
Dans cette étude (issue des résultats du projet Matercine), nous analysons la manière dont les longs métrages tournés dans cette région investissent les forêts, qu’il s’agisse de témoigner des usages liés au travail du bois, de mobiliser des paysages rares et méconnus pour leur force esthétique, ou encore d’exprimer le lien intime qu’entretiennent certains réalisateurs avec ces lieux. L’ensemble de ces approches permet de comprendre comment la forêt du Grand-Est, bien au-delà du simple décor, devient au cinéma un espace identitaire et narratif essentiel.
La dualité des représentations des forêts du Grand-Est au cinéma
Comme dans d’autres régions françaises, les réalisateurs montrent souvent la forêt comme un espace de travail, lié à l’exploitation du bois. Mais ces usages productifs n’épuisent pas les façons de la représenter : nombre de réalisateurs choisissent ces forêts pour leur valeur esthétique, leur caractère méconnu ou pour l’attachement personnel qu’ils entretiennent à ces territoires.
La forêt du Grand-Est est en effet un espace multifonctionnel où s’entremêlent nature, industrie et culture. Elle structure les activités humaines (coupe du bois, schlittage – la schlitte est un traîneau qui servait, dans les Vosges et en Forêt-Noire, à descendre le bois des montagnes, conduit par un homme sur une voie faite de rondins – transport des grumes, sciage, construction et papeterie) qui façonnent l’économie régionale comme l’imaginaire collectif. Le cinéma reprend cette diversité et l’inscrit au cœur de ses récits. Les Grandes Gueules (Enrico, 1965) en offre un exemple emblématique : tourné dans une véritable scierie vosgienne, le film témoigne des pratiques forestières d’une époque – travail du bois, énergie hydraulique, transport traditionnel. Nos patriotes (Le Bomin, 2017) valorise quant à lui un schlittage filmé avec réalisme, rendu possible grâce à l’implication de spécialistes locaux.
Dans le Mangeur d’âmes (Bustillo, Maury, 2024), scierie et grumes deviennent des éléments dramatiques : décor authentique, matière visuelle dense et espace de tension pour les scènes d’action. L’usage industriel du bois apparaît aussi dans le Torrent (Le Ny, 2022), tourné au sein d’une entreprise vosgienne réelle, ou dans le Couperet (Costa-Gavras, 2005), où une papeterie vosgienne accueille l’intrigue, articulant territoire local et discours social universel.
Plus-value culturelle
Au-delà de ces dimensions productives, les forêts du Grand-Est possèdent une singularité paysagère qui attire des réalisateurs en quête de décors rares. Elles offrent des espaces peu filmés, marqués par des reliefs, des lacs glaciaires, des espaces boisés denses, qui constituent des territoires non substituables. Filmer ces forêts revient alors à révéler un paysage méconnu, à donner à voir un territoire encore invisibilisé. Cette démarche confère une valeur ajoutée au film, mais aussi au lieu : comme l’énonce la géographe Maria Gravari-Barbas, le regard cinématographique peut créer une plus-value culturelle pour des sites auparavant invisibles.
Certains cinéastes revendiquent cette volonté de découverte. Anne Le Ny, réalisatrice du film le Torrent (2022), souligne ainsi l’atmosphère unique des Vosges, qui lui a donné le sentiment d’être « pionnière ». Dans Perdrix (2019), Erwan Le Duc filme longuement les forêts et le lac des Corbeaux, affirmant un territoire « de cinéma » encore peu exploré.
« J’ai trouvé qu’il y avait une atmosphère très particulière dans les Vosges. D’abord, je suis tombée sur des décors magnifiques qui collaient très bien au scénario avec un mystère particulier et puis le plaisir aussi de tourner dans une région qui n’a pas tellement été filmée. On se sent un petit peu pionnière et c’est très excitant. » (Anne Le Ny, interviewée par Sarah Coton, Fun Radio, novembre 2022)
Cette proximité peut être encore plus intime. De nombreux réalisateurs tournent dans des lieux qu’ils connaissent, où ils ont grandi ou qu’ils associent à leur histoire personnelle. Leur rapport au territoire relève ainsi d’un territoire vécu, chargé de mémoire, d’expériences et de relations sociales. La forêt devient alors le support d’une identité, un espace où se superposent réalité et fiction. C’est le cas d’Erwan Le Duc dans Perdrix (2019) ou de Valérie Donzelli pour Main dans la main (2011), qui revendiquent leur attachement aux paysages lorrains de leur enfance.
La forêt, un territoire d’ombres…
Entre clair-obscur, sous-bois inquiétants et clairières lumineuses, les forêts du Grand-Est permettent aux réalisateurs de traduire aussi bien la peur, le mystère ou la clandestinité que la sérénité, l’éveil ou l’accomplissement. Par leur capacité à refléter les états intérieurs des personnages, ces forêts deviennent de véritables outils esthétiques et narratifs, révélant la singularité du territoire.
Une première tonalité, sombre et dramatique, irrigue le cinéma fantastique, policier, de guerre ou d’horreur. La forêt y apparaît comme un espace d’isolement et de menace, qui mêle naturalisme et surnaturel : silhouettes mouvantes, bruits étouffés, climat hostile, jeux d’ombres. Cette atmosphère immersive renforce la tension psychologique, les peurs profondes et le sentiment d’incertitude. La Région accompagne cette dimension à travers le label « Frissons en Grand-Est », premier fonds consacré aux films de genre, soutenu par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et structuré autour de festivals phares, tels que ceux de Gérardmer, de Strasbourg, ou encore Reims Polar et War on Screen. Cette dynamique contribue à positionner le Grand-Est comme terre de frissons, où les paysages forestiers deviennent les complices naturels d’une esthétique noire.
La forêt s’expose dans les récits de guerre, en particulier autour de la thématique de la clandestinité. Lieu de refuge pour les maquisards, elle abrite déplacements secrets, identités dissimulées et tensions de la survie. Dans Nos patriotes (Le Bomin, 2017), la Place d’une autre (Georges, 2021) ou encore Nos résistances (Cogitore, 2011), les réalisateurs choisissent les Vosges ou l’Alsace afin d’ancrer leurs récits dans un territoire historique réel, renforçant le réalisme des actions clandestines. Ces forêts incarnent alors autant une protection qu’une transformation intime, où les personnages quittent leur vie civile pour entrer dans une existence parallèle faite de solidarité et de résistance.
La criminalité trouve aussi dans ces espaces naturels un terrain narratif fertile. Qu’il s’agisse d’un crime intime, comme dans le Torrent (Le Ny, 2022), d’une tension familiale violente, comme dans la Fin du silence (Erzard, 2011), ou d’une atmosphère de légende sombre et de disparitions inexpliquées, comme dans le Mangeur d’âmes (Bustillo, Maury, 2024), la forêt agit comme un personnage à part entière : elle dissimule, révèle, dérègle, structure. Ses reliefs, son climat, son obscurité ou son immensité renforcent la dramaturgie et nourrissent une topographie émotionnelle du secret, du mensonge ou de la menace.
Enfin, la forêt du Grand-Est au cinéma apparaît comme un refuge temporaire et fragile, offrant aux personnages un espace isolé pour se protéger et se reposer. Dans Survivre avec les loups (Belmont, 2007), elle joue ce rôle de protection, tandis que dans Baise-moi (Despentes, 2000), la forêt finale symbolise un havre éphémère pour les deux protagonistes, un moment de calme et de sérénité avant la tragédie, où même la mort semble suspendue par la nature.
… et de lumières
Ces forêts se déploient également comme des espaces lumineux, poétiques et pacifiés. Dans la Dormeuse Duval (Sanchez, 2017), Main dans la main (Donzelli, 2012) ou la Bonne Épouse (Provost, 2020), elles deviennent des territoires d’apaisement, des lieux de beauté et de contemplation qui contrastent avec l’agitation urbaine. Elles éveillent les sens – comme dans les Parfums (Magne, 2019), où la forêt alsacienne est appréhendée par l’olfaction – et accompagnent des récits d’apprentissage, d’amitié ou d’amour. La forêt y assume alors des fonctions symboliques complémentaires : le départ (fuite du quotidien), le passage (transformation, éveil du désir, émancipation) et l’arrivée (réconciliation, apaisement, accomplissement).
Le départ se manifeste comme un besoin de fuir le quotidien ou la contrainte sociale : dans Leurs enfants après eux (signé des frères Boukherma, 2024), les adolescents quittent la grisaille ouvrière pour s’échapper dans les bois, tandis que dans Tous les soleils (Claudel, 2011), le héros rejoint un refuge forestier pour se libérer des pressions familiales et retrouver un peu de silence.
Le passage correspond à l’expérience de transformation et d’émancipation : dans Petite Nature (Theis, 2021), Johnny traverse la forêt pour se rapprocher du monde adulte et s’affirmer, et dans Mon chat et moi… (Maidatchevsky, 2023), Rroû retrouve son instinct et sa liberté en explorant les sous-bois.
Enfin, l’arrivée symbolise l’accomplissement et l’apaisement : dans Perdrix (Le Duc, 2019), Pierre et Juliette atteignent la rive du lac après leurs aventures forestières, exprimant leur amour en toute liberté, et dans Jules et Jim (Truffaut, 1962), les balades en forêt incarnent des instants de joie et de plénitude avant la tragédie. À travers ces récits, la forêt se révèle un espace initiatique, miroir des émotions et catalyseur de la transformation intérieure.
Ainsi les forêts du Grand-Est se révèlent-t-elles un espace filmique pluriel. Elles traversent les récits en incarnant une territorialité cinématographique, où les liens entre les personnages et leur environnement façonnent la narration. À travers elles, le territoire se donne à voir et à ressentir, agissant comme un lieu d’émotions et de symboles, capable d’exprimer les ombres comme les lumières. Cette polysémie participe à la force cinématographique du Grand-Est, dont la richesse narrative repose précisément sur cette capacité à conjuguer frisson, mémoire, liberté et poésie, révélant un territoire à la fois concret et sensible.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominique Costagliola, Épidémiologiste et biostatisticienne, directrice adjointe de l’Institut Pierre Louis d’Épidémiologie et de Santé Publique (Sorbonne Université/Inserm), directrice de recherches, Inserm
Épidémiologiste et biostatisticienne, membre de l’Académie des Sciences, Dominique Costagliola est directrice de recherche émérite à l’Inserm. Cette figure de la recherche contre le VIH fait le point pour The Conversation sur la situation de l’épidémie en France, et revient sur les conséquences, au niveau mondial, du retrait des aides états-uniennes.
The Conversation France : En France, combien de personnes vivent actuellement avec le VIH ?
Dominique Costagliola : En France, en 2023, selon les estimations de Santé publique France, 181 000 personnes vivaient avec le VIH.
Les taux de découverte de séropositivité annuels sont particulièrement élevés dans les départements et régions d’outre-mer. Dans les Antilles, on dénombrait 200 nouveaux diagnostics par million d’habitants à la Martinique et 156 pour l’ensemble Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. À Mayotte, ce taux est de 306. En Guyane, il monte à 672. Cela semble peu en nombre de personnes, mais rapporté à la population, c’est conséquent.
TCF : Que peut-on dire de la dynamique de l’épidémie dans notre pays ?
DC : Les estimations d’incidence de Santé publique France indiquent une stabilisation dans toutes les populations considérées (personnes hétérosexuelles nées à l’étranger, personnes hétérosexuelles nées en France, HSH nés en France, HSH nés à l’étranger, usagers de drogues injectables, personnes trans contaminées par rapports sexuels).
Cette tendance tranche avec les évolutions contrastées qui avaient été observées entre 2012 et 2021. Sur cette période, l’incidence a baissé en France, cependant cette baisse se voyait surtout chez les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes (HSH) nés en France.
Depuis 2022, le nombre de nouveaux diagnostics ne diminue plus dans cette population, ce qui est une source de préoccupation. À l’inverse, alors qu’il augmentait chez les HSH nés à l’étranger sur la même période, il se stabilise depuis deux ans.
Les chiffres révèlent que la baisse de l’incidence chez les HSH était modeste de 2012 à 2015 Le changement observé est probablement en partie lié à la modification du des recommandations de prise en charge. À partir de 2013, ces dernières ont préconisé de « mettre en place un traitement antirétroviral chez toute personne vivant avec le VIH », autrement dit dès le diagnostic. Auparavant, quand un individu était diagnostiqué, il n’était pas immédiatement mis sous traitement antirétroviral (on attendait que son taux de lymphocytes T CD4 – les cellules immunitaires qui sont progressivement détruites par le virus – diminue).
Ce changement de paradigme a eu un impact sur la circulation de la maladie. En effet, la charge virale des personnes sous traitement est contrôlée. En conséquence, elles ne transmettent pas le virus.
L’accentuation de la baisse à partir de 2016 peut quant à elle s’expliquer par la mise à disposition de la PrEP (prophylaxie pré-exposition), innovation qui s’est répandue progressivement, essentiellement dans ce groupe.
Pour mémoire, cette approche consiste à fournir un traitement antirétroviral préventif aux personnes non encore infectées par le VIH mais à risque d’être exposées, afin de prévenir la contamination. Il s’agit d’une mesure complémentaire aux autres moyens de prévention. Concrètement, les individus concernés prennent des comprimés, quotidiennement ou à la demande (dans ce cas, avant et après une prise de risque).
TCF : La pandémie de Covid-19 a-t-elle eu un impact sur l’épidémie de VIH en France ?
DC : On constate qu’en 2020, le nombre de nouveaux diagnostics a diminué de façon importante. On peut probablement y voir en partie l’effet de la pandémie de Covid-19 : on dépistait moins à cette époque, en raison des perturbations du système de santé. Le fait qu’il y a eu à cette époque davantage de distanciations sociales qu’à l’accoutumée a peut-être aussi contribué à limiter la transmission.
Depuis ce plus bas niveau, estimé à 4 500 nouveaux cas environ en 2020, une remontée du nombre de nouveaux diagnostics a été observée. Elle pourrait être simplement due à la reprise de l’activité de dépistage, voire à son augmentation. En effet, depuis 1er janvier 2022, il est possible d’effectuer un dépistage du VIH dans tous les laboratoires d’analyses biologiques de France, sans ordonnance.
En 2024, 8,5 millions de tests VIH ont été réalisés, lesquels ont mené à la découverte de 5100 nouveaux diagnostics de séropositivité. Ce chiffre semble indiquer une tendance à la stabilisation, mais il faudra voir si celle-ci se confirmera dans les années à venir.
TCF : Qui sont ces personnes, et sait-on comment elles ont été contaminées ?
DC : L’âge au moment du diagnostic est très variable selon la population considérée. Chez les personnes hétérosexuelles, la part des seniors (50 ans et plus) est nettement plus importante que dans les autres populations. Parmi les 5100 personnes nouvellement diagnostiquées en 2024, 44 % étaient nées en France, et 56 % à l’étranger.
Les deux modes principaux de contamination sont les rapports hétérosexuels (53 % des cas en 2024), et les rapports sexuels entre hommes (42 % des diagnostics). Les autres modes de contamination sont beaucoup moins fréquents (le partage de matériel d’injection dans le cas des usagers de drogues représentait 1 % des diagnostics, les contaminations mère-enfant, 1 % également, les contaminations sexuelles de personnes trans 2 %).
On remarque qu’en 2024, 47 % des personnes nées à l’étranger qui ont découvert leur séropositivité en France se sont avérées avoir été contaminées après leur arrivée dans notre pays.
Les personnes vivant avec le VIH sans le savoir constituent une source particulière de préoccupation. Selon Santé publique France, elles étaient environ 9675 fin 2024. Si ce chiffre est en baisse de 10 % par rapport à 2023, il nécessite de poursuivre les efforts en matière de dépistage.
TCF : C’est un point important, car pour limiter la transmission, il est essentiel de raccourcir le délai qui s’écoule entre le moment où un individu est contaminé est celui où il est diagnostiqué…
DC : En effet, car si l’on ne sait pas que l’on est infecté, on ne va pas prendre de précaution, et donc on va être susceptible de contaminer d’autres personnes. À l’inverse, les données de la littérature scientifique démontrent que quand les gens connaissent leur séropositivité, ils prennent moins de risques.
Donc plus tôt on se fait dépister, plus le risque de transmettre le virus est limité, car ce sont plutôt les personnes qui ignorent leur statut qui sont à la source des nouvelles contaminations.
Enfin, plus les traitements sont initiés tôt, meilleures sont les chances de parvenir à contrôler le virus et à restaurer le système immunitaire.
TCF : À l’heure actuelle, quel est le délai entre la contamination et le diagnostic ?
DC : Santé publique France l’estime à 1,7 an en médiane, mais il varie beaucoup selon la situation considérée.
Ainsi, ce délai est d’environ 3 ans pour les hommes hétérosexuels nés à l’étranger. Il est d’un peu plus de 2 ans et demi pour les femmes hétérosexuelles nées à l’étranger, et d’un peu moins de 2 ans et demi pour les hommes hétérosexuels nés en France. Pour les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes nés en France, il est légèrement inférieur à un an (et légèrement supérieur à un an pour les HSH nés à l’étranger et les personnes trans contaminées par rapport sexuel).
On sait aussi que le risque de contamination est plus élevé chez les personnes précaires, qui ont moins de possibilités de s’occuper correctement de leur santé. Il s’agit là d’un obstacle à surmonter pour être capable de gérer correctement l’épidémie.
DC : L’ANSM a établi en novembre 2015 une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) du Truvada pour la PrEP, devenue effective en janvier 2016. Ce médicament est une association entre deux molécules qui inhibent des enzymes indispensables au bon fonctionnement du VIH (ténofovir – ou TDF – et emtricitabine – ou FTC).
Selon les données du Groupement d’Intérêt scientifique EPI-PHARE, qui depuis 2017 assure le suivi de l’évolution de l’utilisation de Truvada ou de ses génériques en France dans le cadre d’une PrEP, durant le premier semestre 2025, 67505 personnes utilisaient effectivement la PrEP, que ce soit en initiation ou en renouvellement. Les personnes qui y ont eu recours en France entre le 1er janvier 2016 et le 30 juin 2025 sont principalement des hommes (94 %), âgés de 33 ans en médiane. La grande majorité (69 %) résidait dans des communes appartenant à des unités urbaines de plus de 200 000 habitants.
On ne sait pas dans quelle mesure la PrEP couvre correctement les populations les plus à risque, mais on peut supposer que ce n’est sans doute pas suffisant, en tout cas pour la prévention.
TCF : D’autres médicaments soulèvent de grands espoirs pour limiter la transmission : les PrEP injectables. De quoi s’agit-il, et où en est-on en France ?
DC : À l’heure actuelle, en France, la PrEP repose sur l’association TDF/FTC. Ces molécules sont fabriquées par plusieurs laboratoires, sous forme générique. Elles sont donc bon marché.
À côté de ces PrEP, qui se prennent sous forme de cachets, sont développées des PrEP injectables, comme le cabotégravir (du laboratoire VIIV HEALTHCARE – qui est également utilisable en traitement, en bithérapie).
En PrEP, cette molécule requiert une injection tous les deux mois, en intramusculaire. Elle dispose d’une autorisation de mise sur le marché au niveau européen, mais sa commercialisation en France reste en suspens, car les discussions sur son remboursement n’ont pas encore abouti. Une étude est en cours pour évaluer le service médical rendu par rapport à la PrEP TDF/FTC.
Une autre PrEP injectable, le lénacapavir (laboratoire Gilead), a fait beaucoup parler d’elle en raison de la formidable efficacité dont elle a fait montre lors des essais cliniques : durant ces derniers, aucune infection n’a été détectée. Certes, les échantillons étaient de taille modeste, mais ça n’en est pas moins impressionnant.
TCF : En ce qui concerne les traitements antirétroviraux, où en est-on ? Sont-ils satisfaisants ?
DC : Aujourd’hui, nous disposons en France de traitements qui permettent de prendre en charge toutes les situations cliniques, y compris les personnes porteuses de virus très résistants. On retrouve ici encore le lénacapavir, mentionné précédemment, qui dispose d’une indication dans de tels cas de figure. L’efficacité de cette molécule repose sur son mode d’action totalement nouveau (elle interagit avec les protéines de la capside du VIH-1, bloquant différentes étapes du cycle de réplication viral).
De nouvelles molécules sont en cours de développement, notamment les traitements injectables avec seulement quelques injections par an, ou dans de nouvelles familles ciblant de nouveaux gènes du virus ou dans les familles existantes.
Ces traitements, bien qu’ayant un coût et devant être pris à vie, permettent néanmoins aux personnes vivant avec le VIH d’avoir une espérance de vie qui se rapproche beaucoup de celle de la population générale. À condition que le diagnostic soit fait suffisamment tôt, afin de contrôler rapidement la charge virale, avant que les taux de LT CD4 ne diminuent trop.
Or, en 2024, environ 26 % des gens étaient encore diagnostiqués à un stade avancé de la maladie, autrement dit avec un taux de LT CD4 inférieur à 200 par mm3 de sang (ce qui correspond à un risque élevé de développer des maladies), ou bien à un moment où ils avaient déjà une pathologie opportuniste classant au stade Sida (résultant de l’immunodépression induite par l’infection). Dans cette situation, le temps pour réussir à récupérer des taux de LT CD4 supérieurs à 500 et diminuer l’inflammation qui est induite par l’infection sera très long.
Le fait d’avoir été immunodéprimé et de l’être resté longtemps, soit en raison d’un diagnostic tardif soit parce que l’on a été infecté avant la mise à disposition des traitements ou avant la recommandation universelle de traitement peut avoir des conséquences à long terme sur le risque de pathologies, telles que les cancers ou les maladies cardiovasculaires.
C’est aussi le cas lorsqu’on a été exposé aux premières générations d’inhibiteurs nucléosiques de la reverse transcriptase (AZT, DDI ou D4T) ou d’inhibiteurs de protéase (lopinavir)
TCF : quelle proportion de patients cela représente-t-il ?
DC : On sait qu’à l’heure actuelle, environ un quart des gens qui sont dans les files actives (une file active se définit comme le nombre de patients différents vus en consultation au moins une fois dans l’année, NDLR) ont été diagnostiqués avant 1996. Donc avant l’avènement des trithérapies.
Les trois quarts restants ont majoritairement été diagnostiqués avant 2013 (autrement dit avant la recommandation universelle de traitement). Les histoires de ces patients diffèrent donc en fonction du contexte historique de leur prise en charge.
Il faut cependant souligner qu’en France, 97 % des gens sont traités et ont une charge virale contrôlée. À condition de ne pas arrêter le suivi, bien entendu. Or, un certain nombre de personnes, qu’on a du mal à évaluer, arrête parfois leur prise en charge.
TCF : Nous sommes en 2025, et les recherches sur un potentiel vaccin sont toujours en cours. Pourquoi est-ce si compliqué ? Qu’apporterait un vaccin ?
DC : Si efficaces que soient les traitements, ils doivent être pris à vie, et ne sont pas parfaits (en raison de certains effets secondaires notamment). Par ailleurs, ils coûtent cher. Les trithérapies qui sont les plus populaires à l’heure actuelle ne sont pas encore disponibles sous forme générique. Un vaccin abordable qui conférerait une protection de long terme permettrait de diminuer drastiquement les nouvelles infections et le coût de leur prise en charge.
La difficulté est que pour développer un vaccin qui fonctionne contre un micro-organisme, il faut trouver un moyen d’activer les défenses que notre corps met en œuvre spontanément face à lui. Or, le VIH est précisément problématique parce qu’il échappe au système immunitaire, et le dégrade…
On ne connaît que quelques cas exceptionnels de personnes qui ont développé une immunité naturelle face à ce virus. Étant donnée la rareté de tels individus, monter des projets de recherche est très compliqué. Et ce, d’autant plus que la généralisation des traitements empêche d’en découvrir de nouvelles.
Soulignons cependant que la difficulté à mettre au point un vaccin ne signifie pas qu’il faille abandonner les recherches. On ne sait jamais ce qui pourrait en sortir, comme l’illustre l’histoire des vaccins à ARNm : lorsque quelques équipes ont commencé, il y a vingt ans, à envisager d’utiliser cette molécule comme vaccin, beaucoup de gens leur ont ri au nez, en raison des difficultés techniques à surmonter… On sait comment les choses ont fini par tourner.
Ce point dépasse le cadre de la lutte contre le VIH. Les politiques de la recherche doivent offrir aux scientifiques une marge de manœuvre afin qu’ils puissent travailler également sur des sujets non ciblés, aux côtés de ce qui semble plus immédiatement prometteur ou « productif ». Adopter un tel équilibre – raisonné – est garant d’un financement de la recherche sain. Et il faut soutenir les jeunes scientifiques, pour qu’ils puissent réaliser pleinement leur potentiel et atteindre leur point de capacité maximum !
TCF : À propos de financements, l’administration Trump, aux États-Unis, a brutalement coupé de nombreuses subventions dédiées à la lutte contre le VIH. Quelles en sont les conséquences ?
Le programme PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief, lancé en 2003), plan d’aide d’urgence destiné à la lutte contre le VIH, a finalement été maintenu en partie après une suspension, mais son fonctionnement a été fortement impacté.
Il faut savoir que dans certains pays à revenus limités, l’infrastructure de soins et les traitements étaient financés à 80 %, voire jusqu’à 100 %, à la fois par l’USAID et par PEPFAR, qui finançait les antirétroviraux. Soulignons à ce sujet qu’il ne s’agit pas d’avoir les traitements, il faut également les infrastructures pour les distribuer, faire les tests de dépistages, assurer le suivi des patients… C’est ce que permettait USAID. Son arrêt brutal a totalement désorganisé les services de soins pour les personnes vivant avec le VIH.
Le retrait des financements américains a aussi eu des conséquences sur l’agence ONUSIDA (UNAIDS en anglais), l’agence de l’ONU dédiée à la lutte contre le VIH : ses services aux communautés ont dû être fortement réduits (sur 70 bureaux nationaux ayant fait remonter des données, 40 % ont indiqué avoir dû cesser ces activités).
Les auteurs d’une étude publiée dans la revue Lancet en mai 2025 ont par ailleurs estimé qu’une réduction de 24 % de l’aide internationale, combinée à l’arrêt du soutien du PEPFAR, dans les pays à revenus faibles et intermédiaires pourrait entraîner entre 4,43 et 10,75 millions de nouvelles infections par le VIH, ainsi qu’entre 0,77 et 2,93 millions de décès supplémentaires liés au VIH sur la période 2025 et 2030, par rapport au statu quo. Si PEPFAR revenait à un niveau équivalent à celui d’avant la crise, ces chiffres pourraient être ramenés respectivement 0,07 à 1,73 million de nouvelles supplémentaires et 0,005 à 0,061 million de décès.
Ces coupes menacent aussi la recherche, notamment en Afrique du Sud, qui figure parmi les pays les plus touchés. Il s’agit non seulement l’un des pays où l’incidence est la plus élevée, mais aussi l’un de ceux qui comptent la plus grande expertise en matière d’essais cliniques…
Il faut noter que la baisse de l’aide américaine n’est pas la seule en cause, même si sa brutalité a limité les capacités de réaction. Dans de nombreux pays riches, dont la France, l’aide au développement est en baisse. Dans ce contexte, les inquiétudes sur la reconstitution du Fonds mondial sont importantes.
Cette situation doit nous faire réfléchir sur le manque de sécurité que représente un mode de financement des systèmes de soin qui repose quasi exclusivement sur un seul bailleur. Il s’agit là d’une question qui dépasse le seul cadre de la lutte contre le VIH. C’est un enjeu majeur en matière de santé publique.
Dominique Costagliola est membre de l’association AIDES et de son conseil d’administration. Au cours des 5 dernières années, elle a fait un exposé non rémunéré en 2022 dans le cadre d’une réunion organisée avec le soutien de Pfizer sur “Recherche Clinique dans l’urgence, Pourquoi, Comment ? “. Au cours des 5 dernières années son laboratoire a reçu 1 contrat de recherches de Janssen sur l’utilisation de la rilpivirine en France.
Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Desmonde, Chargé de Recheche Inserm (CRCN) en santé publique – Centre d’Epidémiologie et de Recherche en santé des POPulations (CERPOP), Inserm UMR 1295, Université de Toulouse, Inserm
Réorganisations voire interruptions d’activités de soins, difficultés à assurer la continuité des traitements par antirétroviraux, stress pour les équipes soignantes et les malades… les conséquences de la réduction des fonds alloués à la lutte contre le VIH par l’administration Trump 2 se font déjà sentir. C’est ce que révèle une étude menée au sein de sites de prise en charge d’enfants et d’adultes vivant avec le VIH, répartis dans sept pays d’Afrique de l’Ouest. Nous dévoilons ses résultats en primeur, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida du 1er décembre 2025.
L’apport de ces programmes a été largement démontré et a sauvé des vies. En Afrique de l’Ouest, une partie importante des programmes de prise en charge du VIH dépend de ces soutiens.
Une enquête auprès de sites pour adultes et enfants, dans sept pays d’Afrique de l’Ouest
Pour mieux comprendre l’impact direct de ces coupes budgétaires, nous avons mené une étude descriptive détaillant l’organisation administrative, les ressources humaines, la distribution des traitements antirétroviraux, le suivi virologique, et le vécu au quotidien des patientes, des patients et des équipes soignantes de 13 sites cliniques adultes et enfants participant à la collaboration de recherche International Epidemiologic Database to Evaluate AIDS in West Africa. Ces résultats ont été acceptés en communication orale à la 9e édition des Rencontres des études africaines en France.
En 2024, l’Afrique de l’Ouest et du Centre comptait plus de 5 millions de personnes vivant avec le VIH, dont 37 % d’enfants. Face à la dette publique, la région n’a que peu de marge budgétaire pour financer les services de santé et de lutte contre le VIH. Il en résulte une forte dépendance aux financements extérieurs, en particulier au « Plan présidentiel américain d’aide d’urgence à la lutte contre le sida » (PEPFAR) qui contribue à garantir la disponibilité des médicaments antirétroviraux, indispensables à la survie des personnes vivant avec le VIH.
De plus, les ONG et associations locales, majoritairement financées pour leur part par l’agence USAID, ont un rôle essentiel dans la mise en œuvre de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH en apportant un soutien logistique et humain. Pour mieux comprendre les conséquences à court terme de cette nouvelle situation de rupture budgétaire, et comment les équipes soignantes et les malades s’y adaptent, nous avons mené une enquête dans 13 sites cliniques répartis dans sept pays d’Afrique de l’Ouest, avec lesquels nous collaborons depuis vingt ans dans le cadre de nos recherches sur le VIH au Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Nigeria et Togo. Ces sites suivent chacun en médiane plus de 3 000 malades adultes et enfants chaque année.
Entre avril et mai 2025, un questionnaire en ligne a été transmis aux responsables de sites. Le questionnaire comportait cinq volets : organisation du partenariat avec les bailleurs, ressources humaines, distribution des médicaments antirétroviraux, suivi de la charge virale, et ressenti des malades et des équipes soignantes vis-à-vis de la prise en charge globale.
Interruptions de soins communautaires, licenciements et autres impacts de la baisse des financements
Au total, 10 des 13 sites contactés ont complété le questionnaire. Parmi eux, cinq étaient directement financés par le plan PEPFAR et les autres par des ONG soutenues par l’agence USAID. La moitié des sites avaient déjà reçu des consignes de leur gouvernement pour adapter leurs activités en mode dégradé, démontrant une capacité de réponse rapide de la part des programmes nationaux de lutte contre le VIH.
Six sites sur dix ont dû suspendre ou supprimer des postes, touchant aussi bien des médecins que du personnel infirmier ou des conseillers techniques. Dans l’un des centres, une réduction de 25 % des primes a été décidée pour éviter des licenciements. Comme ces primes constituent l’essentiel du revenu pour les emplois associatifs, cette mesure a entraîné la démission de quatre médiateurs.
Dans un autre site, toutes les activités communautaires (groupes de soutien, séances d’éducation, conseil, dépistage) ont dû être interrompues entraînant le licenciement des personnes impliquées. Or ces activités jouent un rôle central dans la prise en charge du VIH : elles aident les malades à suivre leur traitement, assurent le suivi et renforcent le lien entre les équipes de soins et les communautés. Leur suspension fragilise l’accompagnement des personnes vivant avec le VIH.
À la suite de ces suspensions et licenciements, les sites ont été obligés de revoir leur organisation. Ainsi ils ont mis en place des astreintes pour le personnel fonctionnaire, redéployé le personnel hospitalier, et redistribué les tâches afin d’éviter le surmenage du personnel soignant encore en poste, tout en assurant la continuité des soins VIH. En conséquence, s’ajoutent à la suspension des activités communautaires, des temps d’attente en salle de consultation rallongés, avec un impact direct sur la qualité globale de la prise en charge des patients.
La continuité du traitement à vie par antirétroviraux mise à mal
Dans huit des dix sites, tous les antirétroviraux restaient disponibles mais n’étaient plus délivrés pour une durée de six mois selon le calendrier habituel, mais seulement pour des périodes allant d’un à trois mois, ce qui a augmenté la fréquence des visites et la charge de travail pour les équipes comme pour les patientes et patients. Dans deux autres sites, des ruptures de stock déjà présentes avant les coupes budgétaires, persistaient et concernaient plusieurs antirétroviraux utilisés chez l’adulte.
Dans un centre, une situation particulièrement préoccupante et non éthique a été signalée : comme les contrats nationaux avec le plan PEPFAR imposent de garantir la continuité des soins à vie pour les personnes déjà sous traitement antirétroviral, les équipes ont eu pour instruction de prioriser ces malades en raison du risque de pénurie, et de ne pas commencer le traitement antirétroviral chez les adultes nouvellement diagnostiqués comme infectés par le VIH, contrairement aux recommandations universelles qui préconisent de tester et de traiter.
Cinq sites ont indiqué qu’il leur manquait des réactifs indispensables pour faire les tests de charge virale. Plusieurs sites ont reprogrammé les mesures de charge virale, alors que d’autres ont dû les faire réaliser par d’autres plateformes. Or, le suivi de la charge virale est un indicateur clé de la prise en charge du VIH : il permet de vérifier l’efficacité du traitement, de détecter les échecs thérapeutiques et de réduire le risque de transmission. Ces interruptions ou retards ont fragilisé le suivi clinique des patients les exposant à un risque accru de complications.
Trois sites ont rapporté une augmentation des interruptions de traitement ou des abandons de la part des patientes ou patients alors que deux sites n’ont pas constaté d’impact notable au moment de l’enquête.
Augmentation du stress et baisse de la satisfaction professionnelle
Ailleurs, les cliniciens ont observé une montée de l’anxiété des malades, liée à l’incertitude sur la disponibilité future des médicaments, de la frustration face aux examens retardés ou impossibles à réaliser, et la crainte que le traitement devienne moins efficace. Certains malades s’inquiètent de « ce qu’il adviendra si les financements américains s’arrêtent complètement ».
Dans les sites pédiatriques, les équipes rapportent un stress accru chez les enfants, lié notamment à l’arrêt de certaines activités récréatives qui jouaient un rôle important dans leur accompagnement.
Six sites sur dix rapportent un impact direct sur leurs équipes soignantes, avec un sentiment d’impuissance face aux restrictions, une baisse de la satisfaction professionnelle, et une augmentation du stress, notamment face à l’agressivité des malades dans ce contexte d’incertitude.
Et se profile un désengagement des pays donateurs au Fonds mondial de lutte contre le sida
Ces mesures documentent l’impact à court terme des réductions de financement dans un contexte géopolitique évolutif, et montrent que la dépendance aux financements extérieurs fragilise la continuité des soins.
D’autres pays, dont la France, ont déjà annoncé qu’ils allaient diminuer leur aide internationale, réduisant ainsi leurs engagements au profit du Fonds mondial de lutte contre le VIH.
Les conséquences à long terme pour les personnes vivant avec le VIH sont malheureusement déjà prévisibles, mais nous devrons les documenter en tenant compte de la résilience des systèmes de santé face à un tel événement.
Sophie Desmonde a reçu des financements de l’ANRS-MIE, Sidaction, et NICHD
Antoine Jaquet a reçu des financements de l’ANRS-MIE et des NIH.
Kiswend-Sida Thierry Tiendrebeogo a reçu des financements de l’ANRS-MIE.
Valériane Leroy a reçu des financements de l’ANRS-MIE, Expertise France, Sidaction, Europe-EDCTP, NICHD, UNITAID.
Pour le philosophe Ivan Illich, l’individu se trouve pris dans les fers de l’innovation.Subh_Naskar/Shutterstock
Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, décerné notamment à Philippe Aghion, a remis l’accent sur les bienfaits de l’innovation technologique, et son rôle crucial sur la croissance économique. Mais n’existe-t-il pas des innovations forcées ? La philosophie d’Ivan Illich peut nous éclairer à ce sujet.
En théorie, nous sommes tous libres d’acheter ou non les nouveaux modèles de smartphones, ou d’adopter les nouvelles générations technologiques. Dans la pratique, il est très difficile de résister. Les travaux sur la résistance des clients à l’innovation se multiplient. Certains abordent la question de l’innovation forcée, principalement à l’intérieur des entreprises et des administrations. L’organisation même des marchés peut mener à ces situations d’innovations forcées.
Un certain nombre d’acteurs, dominants sur le marché, peuvent imposer des produits plus rentables ou plus avantageux pour eux. Un exemple emblématique en est le compteur « intelligent » Linky d’Enedis. Malgré les résistances des particuliers et même parfois des collectivités locales, très bien analysées dans les travaux de Cécile Chamaret, Véronique Steyer et Julie Mayer, l’installation de ce compteur est devenue obligatoire.
Alors a-t-on un libre arbitre pour décider ou non d’adopter une nouvelle technologie ?
Contrôle du libre arbitre
Le philosophe Ivan Illich s’interrogeait dans son ouvrage la Convivialité (1973) sur la notion de création de besoins à partir de ce qu’il nomme des « monopoles radicaux ». Selon ce penseur critique de la société industrielle, les institutions exercent un contrôle sur le libre arbitre de chacun en créant des besoins et des solutions de toutes pièces, ce qui crée des dépendances. Ces monopoles radicaux peuvent s’incarner dans la médecine, le système de transport ou encore l’école.
Cette situation s’avère particulièrement problématique, car elle engendre une dépendance généralisée des individus envers ces « monopoles radicaux » qui contrôlent la satisfaction des besoins. La recherche du profit dans la production industrielle prime sur la réponse authentique aux besoins de la population. À terme, elle engendre une société de consommation aliénante où les individus n’ont plus ni autonomie ni capacité à faire des choix éclairés.
« Il y a monopole radical lorsque l’outil programmé évince le pouvoir-faire de l’individu. Cette domination de l’outil instaure la consommation obligatoire et dès lors restreint l’autonomie de la personne. »
L’individu pris dans les fers de l’innovation
Pour Ivan Illich, l’innovation a un rôle clef puisqu’elle est la réponse à ces besoins créés ; l’individu se trouve pris dans ses fers. Cette contre-productivité de l’innovation se manifeste par la détérioration qu’elle cause sur l’être humain lui-même, sur son autonomie et sa capacité de conscience. Elle l’est également sur son environnement, car les institutions « créent des besoins plus vite qu’elles ne peuvent les satisfaire et, tandis qu’elles s’efforcent en vain d’y parvenir, c’est la terre qu’elles consument ».
Le manque de réflexion sur la nécessité réelle de l’innovation, et l’inexistence de son évaluation a priori, finissent par avoir des conséquences sur nos ressources. Chaque nouveau smartphone, ordinateur, réseau social, nanotechnologie, intelligence artificielle n’apporte pas moins de contre-productivité face à ce que ces innovations seraient censées apporter : liberté, ouverture et connexion aux autres, indépendance, etc.
La course à laquelle se livre l’innovation, à une vitesse sans cesse accrue, ne mène-t-elle pas progressivement l’humain non pas au progrès, mais à sa perte ?
Avoir ou utiliser le dernier cri
Au cours des derniers mois, deux innovations très médiatiques ont été lancées sur le marché : ChatGPT 5 d’Open AI et l’iPhone 17 d’Apple. La première, nouvelle version de l’IA générative d’Open AI promet une meilleure logique, une multimodalité élargie (texte, image, vidéo) et une rapidité accrue par rapport à la version précédente. La nouvelle version du plus célèbre des smartphones propose, quant à elle, un nouvel écran légèrement plus lumineux, une double caméra arrière optimisée dans un contexte de faible éclairage, et rend possible un enregistrement simultané des caméras avant et arrière.
Pour l’immense majorité des usages, dans un cas comme dans l’autre, aucune différence n’est réellement perceptible par les utilisateurs. Les propositions relèvent plus de bénéfices symboliques (avoir ou utiliser le dernier cri) que de bénéfices liés à l’usage. Le baromètre de l’innovation responsable européen montre ainsi que 59 % seulement de la population, en France, pense que les sciences et technologies « rendent [sa] vie plus facile, plus confortable et les f[ai]t vivre en meilleure santé ».
En revanche, la fabrication d’un smartphone nécessite l’extraction d’une cinquantaine de métaux différents, et la fabrication des nouveaux terminaux représente 60 % de l’impact environnemental du numérique en France, lui-même en forte croissance. Quant à Chat GPT5, selon une étude récente de l’Université Rhode Island, il utilise en moyenne 18 wattheures par réponse fournie, soit l’équivalent du fonctionnement d’une ampoule incandescente pendant dix-huit minutes.
Peu de valeur ajoutée fonctionnelle
Ces deux exemples récents n’ont rien à envier à d’autres développements équivalents.
L’image 4K sur Netflix nécessite des équipements de captation (caméras) et de diffusion (ordinateur ou téléviseur) renouvelés et un abonnement Premium, plus cher, et ce malgré une différence minime à l’œil nu. Le protocole wifi 7 offre plus de débit et permet le passage d’une trentaine de secondes à dix secondes pour télécharger un film en haute définition, mais nécessitant de changer l’ensemble des équipements (box, terminaux).
On peut s’étonner que ces innovations rencontrent le succès malgré le peu de valeur ajoutée fonctionnelle qu’elles apportent. Mais pouvons-nous, en tant que consommateurs, résister à cette déferlante technologique ?
Mise à jour permanente
Dans le domaine du numérique, le fonctionnement des produits en réseau a pour corollaire un système de mises à jour permanentes. Il rend concrètement inutilisables les anciens modèles de hardware ou les anciennes versions des software. Pour faire fonctionner les dernières versions de messagerie, il est nécessaire de télécharger un système d’exploitation suffisamment récent, qui nécessite lui-même une mémoire dont ne dispose que les modèles plus récents de smartphone.
Le choix de conserver une ancienne version n’est pas disponible, même lorsque l’on n’est pas intéressé par les nouvelles fonctionnalités qu’elle propose, souvent très spécialisées. Les individus se trouvent contraints de suivre, même à distance, les avancées technologiques. Sans en avoir eu le désir ou l’intention, les individus se voient entraînés dans des usages nouveaux, qui peuvent ensuite être ressentis comme de véritables besoins.
Biais pro-innovation
Faire une économie globale des innovations est devenu clé. Si les êtres humains ne peuvent résister individuellement, les sociétés le peuvent-elles au niveau global ? Comme le souligne le professeur de management Franck Aggeri, la théorie schumpéterienne souffre d’un biais pro-innovation, en minorant ou ignorant souvent les impacts négatifs des innovations.
La notion de valeur étendue qui ajoute à la valeur pour le consommateur, la valeur – positive ou négative – pour la planète ou pour la société permet de prolonger la réflexion, mais n’est pas opérée au niveau macro-économique.
L’économie globale des innovations technologiques n’est jamais pensée, aucune innovation n’est présentée dans une perspective globale, complexe, avec pertes, profits, et dégâts collatéraux.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.