Ces présidents de la République devenus chanoines d’honneur du Latran

Source: The Conversation – in French – By Moisset Jean-Pierre, Maître de conférences HDR en histoire contemporaine, Université Bordeaux Montaigne

L’ESSENTIEL

  • Une tradition remontant à la monarchie confère aux présidents de la République française le titre honorifique de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome.

  • Depuis 1957, la participation à une cérémonie dans cet illustre lieu de culte romain caractérise les présidences ancrées à droite.

  • Ce marqueur méconnu de notre vie politique questionne le rapport des chefs de l’État à la laïcité.


Le président de la République française qui doit être élu en 2027 se rendra-t-il en voyage officiel à Rome au cours de son mandat pour y rencontrer le pape et participer à une cérémonie en tant que chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran ? S’il est de droite (ou d’extrême droite), c’est probable.

En effet, presque tous les présidents de la Vᵉ République rattachés à cette tendance politique ont fait ce choix, lequel fut d’abord fait en 1957 par le dernier président de la IVᵉ République René Coty, lui aussi de droite. Quant à leurs homologues positionnés à gauche, ils se sont gardés d’en faire autant.

Ainsi, une tradition à la fois diplomatique et politique vieille de soixante-dix ans s’est établie dans notre République. Son histoire demeure peu éclairée à ce jour. Seules ses origines sous la IVᵉ République (1947-1958) ont été explorées en profondeur.

Notre recherche en cours porte sur sa mise en œuvre depuis 1959, sous la Vᵉ République donc. Elle permet d’illustrer par un nouvel exemple la proximité de la droite française avec le catholicisme.

Une initiative de René Coty reprise par Charles de Gaulle

Lorsque René Coty accède à l’Élysée, en 1954, il est l’un des chefs de la droite modérée, de tendance libérale. Sur le plan religieux, c’est un catholique convaincu et reconnu comme tel, mais peu observant. Avant lui, aucun président ne s’est rendu en voyage officiel au Vatican pour y rencontrer un pape. Aussi, lorsqu’il décide de faire ce voyage, son entourage craint une exploitation politique de l’évènement. De fait, la visite qu’il rend à Pie XII est contestée par les organisations qui se présentent comme les gardiennes de la laïcité.

Le Canard enchaîné raille le « révérend président Coty »… habillé en « queue de Pie ». En comparaison, la cérémonie à laquelle participe Coty à la basilique Saint-Jean-de-Latran en tant que chanoine d’honneur passe relativement inaperçue, étant donné qu’elle ne revêt pas de dimension politique. Toutefois, cette cérémonie, qui se déroule le 14 mai 1957, est hautement symbolique. Un programme mêlant liturgie catholique, histoire de la célèbre basilique pontificale et échanges protocolaires a été soigneusement organisé pour accueillir le président Coty. Ce dernier en garde un souvenir si ému que, le 8 janvier 1959, il réserve aux chanoines du Latran sa dernière lettre rédigée à l’Élysée afin de les remercier de leur accueil « affectueux ». Le jour même, Charles de Gaulle commence sa présidence.

Le nouvel occupant de l’Élysée est lui aussi un catholique de droite. Mettant à profit un voyage officiel en Italie, il rend une visite privée au nouveau pape, Jean XXIII. Le lendemain (28 juin 1959), il est reçu au Latran en tant que chanoine d’honneur. La cérémonie suit le modèle mis au point deux ans plus tôt, y compris la station devant la statue du roi Henri IV, ou encore l’échange de discours et de cadeaux.

Ainsi, en deux ans, une nouvelle tradition prend forme. Un ancien lieu de mémoire de la monarchie sort de l’oubli et devient susceptible d’être investi par les présidents de la République française. Notons qu’avec le passage à la Vᵉ République, le sens de la cérémonie au Latran se modifie puisque, selon la nouvelle Constitution, les pouvoirs du président sont bien plus étendus que sous la précédente. Le geste de l’homme qui est désormais le chef de la diplomatie acquiert donc une portée nouvelle.

Le non-voyage du président Pompidou

Le gaulliste Georges Pompidou succède à Charles de Gaulle en 1969. Comme lui, c’est un catholique pratiquant. Tout semble le disposer à gagner la Rome pontificale au cours de son mandat, mais il ne le fait pas. Pourquoi ?

L’explication principale se trouve, selon nous, dans le contexte ecclésial français : il s’agit de la détérioration des relations de l’épiscopat avec le pouvoir gaulliste. Par souci de fidélité au concile Vatican II (1962-1965), mais aussi sous l’effet d’un glissement vers la gauche de la jeune génération de clercs, une fraction de l’épiscopat prend ses distances avec le régime. Plusieurs évêques désapprouvent publiquement la politique économique et militaire (force de frappe nucléaire, ventes d’armes) conduite. Désormais, certains prélats fuient la proximité avec les représentants du pouvoir.

Ainsi, le cardinal Marty expose son peu d’attrait pour les cérémonies officielles au côté des élus et des personnalités diplomatiques ou militaires. Il déclare qu’il faut « trouver un autre style » (« Le cardinal Marty s’explique », Informations catholiques internationales, 1971). Ainsi, l’archevêque de Paris et président de la Conférence des évêques de France cesse d’assister au défilé des forces militaires du 14-Juillet au côté du président de la République et des représentants des grands corps de l’État.

Les positionnements de la figure de proue du clergé français ont le don d’irriter de plus en plus parmi les responsables gaullistes. L’air du temps régnant dans le clergé français ne dispose donc pas le président Pompidou à se mettre en scène en tant que chanoine d’honneur d’une basilique romaine.

De Valéry Giscard d’Estaing à Emmanuel Macron

Élu président de la République en 1974, Valéry Giscard d’Estaing renoue avec Coty et de Gaulle en participant lui aussi à une cérémonie dans la basilique Saint-Jean-de-Latran, le 26 octobre 1978.

Après le septennat de ce catholique appartenant à la droite libérale, le socialiste François Mitterrand est élu en 1981. Aussitôt, il reçoit la lettre traditionnelle adressée au nouveau président par les chanoines de Saint-Jean-de-Latran pour le féliciter et pour l’inviter. François Mitterrand y répond en exprimant sa gratitude pour la messe annuelle célébrée à l’intention de la France et en soulignant qu’il est très honoré d’être chanoine honoraire du chapitre de Saint-Jean-de-Latran. Toutefois, il ne se rend pas au Latran au cours de ses deux septennats (1981-1995). François Mitterrand se contente d’une visite privée à Jean-Paul II en 1982 d’une part, et de rencontres à l’occasion des voyages du pape en France d’autre part.

La droite gaulliste revient à l’Élysée en 1995 avec Jacques Chirac. Dès le 20 janvier 1996, le nouveau président se rend en visite officielle au Vatican pour rencontrer le pape Jean-Paul II et au Latran pour y prendre possession de sa stalle de chanoine d’honneur. Son successeur, Nicolas Sarkozy, issu de la même famille politique, fait de même le 20 décembre 2007. À cette occasion, il prononce un discours controversé valorisant le christianisme et appelant l’avènement d’une « laïcité positive ». Pour la première fois, le passage présidentiel par le Latran devient un évènement politique.

En 2012, une nouvelle alternance se produit : le socialiste François Hollande succède à Nicolas Sarkozy. Comme les autres occupants de l’Élysée, il est félicité par le chapitre du Latran et invité à prendre possession de sa stalle de chanoine d’honneur dans les jours qui suivent son élection. Cependant, comme François Mitterrand, il ne se rend pas au Latran.

Emmanuel Macron, quant à lui, accepte l’invitation et participe à une cérémonie à Saint-Jean-de-Latran, le 26 juin 2018. Ce faisant, l’homme qui venait d’être élu en brouillant les repères partisans habituels complète son profil politique droitier.

Une expression du clivage droite/gauche

En fin de compte, il ressort de l’histoire des IVᵉ et Vᵉ Républiques qu’aucun socialiste ayant accédé à la présidence de la République depuis 1947 (Vincent Auriol, François Mitterrand, François Hollande) ne s’est rendu au Latran pour y prendre solennellement possession de sa stalle de chanoine d’honneur. Ce non-déplacement des présidents élus par la gauche met en relief l’attitude opposée des présidents de droite, Pompidou mis à part.

Cela suggère deux choses concernant les présidents de droite. D’une part, sur un plan personnel, ils sont plus intégrés à l’Église catholique, même si tous ne sont pas des pratiquants réguliers. D’autre part, sur un plan politique, ils sont davantage soucieux de donner des gages à l’opinion catholique française. L’affichage de leur identité catholique sous les ors et les marbres du Latran assoit leur popularité auprès de leur électorat. Inversement, un président élu par la gauche qui poserait pour les photographes en tant que chanoine d’honneur entouré d’ecclésiastiques romains aurait plus à perdre qu’à gagner.

En guise de mise en perspective, soulignons que la cérémonie du Latran tourne le dos à l’héritage laïque de la IIIᵉ République. À cet égard, rappelons que lorsque l’archevêque de Paris invita Clemenceau à participer au Te Deum chanté à Notre-Dame de Paris pour la célébration de la victoire de 1918 : le président du Conseil refusa l’invitation pour lui-même comme pour les membres de son gouvernement. En outre, dans son communiqué, il dissuada implicitement d’y assister aussi bien le président de la République Raymond Poincaré que le président de la Chambre des députés Paul Deschanel. Selon Clemenceau, la séparation des Églises et de l’État imposait aux autorités républicaines de s’abstenir de participer ès qualités à une cérémonie religieuse.

The Conversation

Moisset Jean-Pierre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Du rail aux ETF : 130 ans de Dow Jones racontent les métamorphoses du capitalisme financier

Source: The Conversation – in French – By Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École


L’ESSENTIEL

Dow Jones SPF 500, Nasdaq, ces termes sont souvent utilisés. Mais savez-vous vraiment ce qu’ils recouvrent ?

L’histoire des indices boursiers est riche. Elle raconte en parallèle l’histoire du capitalisme et de la finance aux États-Unis.

Ce que l’on choisit de mesurer n’étant jamais innocent, que raconte vraiment cette histoire du pouvoir de la finance sur l’économie ?


Le 26 mai 2026, le Dow Jones Industrial Average (DJIA) a fêté ses 130 ans. Doyen des grands indices boursiers, son histoire, comparée à celle des indices qui l’ont suivi, montre comment le marché financier s’est successivement raconté, a tenté de se projeter, de se mesurer, puis d’orienter lui-même les capitaux.

Un chiffre né dans la presse

Le premier « Dow » paraît en 1884 dans le Customer’s Afternoon Letter, ancêtre du Wall Street Journal. Avec ses 11 valeurs, surtout ferroviaires, le Dow Jones Railroad Average (DJRA) résume une économie nationale naissante que le rail unifie. Cette genèse journalistique explique sa simplicité. La collecte des données et le calcul devaient être suffisamment rapides pour que l’indice puisse être publié dans la foulée, peu après la fermeture de la Bourse. Dow s’adressait d’abord aux financiers de New York, et cela au prix d’une approximation dans le suivi du marché. Le DJRA était un indice pondéré par les prix.

En pratique, Dow additionne le prix des actions des onze sociétés composant l’indice, puis divise cette somme par onze afin d’obtenir la valeur de l’indice. Par conséquent, une action dont le prix en dollars est élevé pèse davantage dans l’indice qu’une action moins chère, même si la société ayant émis cette dernière affiche une capitalisation boursière nettement supérieure en raison d’un nombre d’actions en circulation beaucoup plus important.




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Vingt valeurs en 1916, 30 en 1928

Dans les années 1890, la seconde révolution industrielle s’affirme. Les fusions-acquisitions donnent aux entreprises industrielles la taille nécessaire pour accéder à la Bourse. Le 26 mai 1896, Charles Dow publie ainsi le premier Dow Jones Industrial Average (DJIA). Le gaz, l’acier et l’électricité remplacent le chemin de fer, auquel est désormais exclusivement consacré le DJRA.

Le DJIA sera élargi à 20 valeurs en 1916, puis à 30 en 1928. Sa méthode de calcul est alors réformée afin d’atténuer les problèmes de continuité de l’indice provoqués par les opérations sur le capital ou par l’inclusion d’une nouvelle valeur. Depuis cette date, le DJIA a conservé ce format. Sa composition évolue avec les secteurs dominants. Les entreprises sont incluses dans l’indice en fonction de leur représentativité de l’économie états-unienne et de leur réputation.

Dans les années 1920, avec l’essor de l’actionnariat, des fonds d’investissement et de la presse financière, l’indice n’est plus seulement un outil réservé aux spécialistes. Il gagne le grand public. Le New York Herald Tribune et The Annalist, un supplément du New York Times, publient indices et rendements sous forme graphique. On ne suit plus seulement General Motors ou U.S. Steel : on suit « Wall Street ».

Standard Statistics, l’entreprise ancêtre de Standard and Poor’s, franchit en 1926 une étape supplémentaire tournée vers le développement de l’industrie de l’information financière. Pondérés par la capitalisation et largement documentés, ses nombreux indices quotidiens s’inscrivent dans une véritable industrie de l’information financière, couvrant un large éventail d’actions.

Des mesures plus précises que le Dow sont nécessaires pour évaluer les performances des fonds d’investissement qui, à cette époque, se diffusent. Le Dow raconte le marché et Standard commence à en fournir une infrastructure informationnelle précise. Le krach d’octobre 1929 révèle paradoxalement la puissance du Dow. Grâce à son historique, l’effondrement du marché devient largement visible. Pour cette raison, le DJIA devient le récit chiffré de la crise.

Mesurer plutôt que prophétiser

Déjà dans les années 1910-1920, les indices ne se contentaient plus de résumer le marché, mais prétendaient aussi anticiper la conjoncture. Des statisticiens, tels que Babson et Mitchell, puis le National Bureau of Economic Research incorporent les indices à l’étude des cycles économiques.

En même temps, des économistes tels qu’Irving Fisher ainsi que Standard Statistics commencent à intégrer les dividendes dans les indices. Un indice de prix répond à la question : « Les cours ont-ils monté ? » Un indice de rendement total répond à une autre question : « De combien la richesse de l’actionnaire a-t-elle augmenté ? » en intégrant les dividendes aux augmentations des cours.

Après le krach de 1929, les travaux d’Alfred Cowles, économiste et homme d’affaires et co-fondateur de la société d’économétrie, posent la question de savoir si les prévisionnistes battent ou non réellement le marché. Pour cela, Cowles compare leurs conseils à une stratégie passive fondée sur un indice, puis la Cowles Commission reconstruit pour la période allant de 1871 à 1937 des séries de cours, dividendes, rendements et bénéfices. Cowles fait ainsi de l’indice un instrument de preuve économétrique et un socle de la finance empirique. Dow invente le langage médiatique du marché ; Cowles fonde sa grammaire statistique.

Du portefeuille à la technologie

Si les fonds d’investissement aux États-Unis se développent dès le début du XXᵉ siècle, une décision de justice de 1950 fait des retraites un objet obligatoire de la négociation collective et détermine leur essor. Au début des années 1950, Harry Markowitz fonde la théorie moderne du portefeuille que les fonds utiliseront dans leurs choix d’investissement. Il montre que des investisseurs rationnels devraient construire leurs portefeuilles sur la base de la diversification afin d’optimiser le rendement ajusté du risque.

Le S&P 500, lancé en 1957, avec ses 500 sociétés et sa pondération par la capitalisation flottante, est un indice reproduisant de près un portefeuille de marché, adapté à l’évaluation des gérants de fonds. Le DJIA, toujours pondéré par les prix, reste une galerie des plus grandes entreprises états-uniennes.

Et le Nasdaq fut

En 1970, le Railroad Average devient Transportation Average : camion, avion et logistique ont détrôné le train. Un an plus tard, le Nasdaq Composite, pondéré par la capitalisation et ouvert à toutes les valeurs cotées sur ce marché, donne un visage chiffré au capitalisme et à l’innovation technologiques. Il faudra pourtant attendre 1999 pour que Microsoft et Intel, cotées au Nasdaq, intègrent le DJIA.

Lumni, 2024.

Depuis les années 1980, les fonds indiciels et, ensuite, les Extraded Traded Fund (ou ETF), répliquent mécaniquement des indices, sans doute face à l’incapacité des gérants de battre le marché sur la longue période. Avec leur essor fulgurant dans les années 2010, l’entrée dans un indice ou la sortie de celui-ci peut déclencher des achats ou des ventes massifs, accroître les corrélations et modifier la formation des prix : l’indice lui-même organise désormais une part croissante des flux qu’il observe.

Un Panthéon de l’histoire américaine

Le DJIA, lui, reste pondéré par les prix. Contrairement à des indices comme le S&P 500, l’entrée d’une entreprise dans le DJIA n’obéit pas à des formules mathématiques. Si des considérations techniques s’en mêlent, la réputation et représentativité de l’entreprise en sont les clés. Un comité composé de représentants du Wall Street Journal et du S&P Dow Jones Indices décide de façon discrétionnaire. Ces conventions, ainsi que l’absence des dividendes dans l’indice, limitent sa représentativité du marché. Mais cette imperfection éclaire sa fonction actuelle : un panthéon de l’industrie états-unienne.

Cette histoire est celle de la mise en chiffres du capitalisme financier. En 130 ans, l’indice est devenu successivement chiffre de journal, baromètre industriel, système d’information, preuve statistique, benchmark de portefeuille, emblème technologique, puis infrastructure d’investissement. Le Dow en demeure le fil rouge : un miroir ancien qui permet de voir comment la finance a fini par agir sur ce qu’elle mesure.

The Conversation

Angelo Riva a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

– ref. Du rail aux ETF : 130 ans de Dow Jones racontent les métamorphoses du capitalisme financier – https://theconversation.com/du-rail-aux-etf-130-ans-de-dow-jones-racontent-les-metamorphoses-du-capitalisme-financier-286211

Mesurer l’intensité de l’écoanxiété pour prévenir le mal-être et les risques pour la santé mentale

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Éric Sutter, Psychologue-psychothérapeute, préventeur en santé mentale au travail, enseignant-chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)


L’ESSENTIEL :

  • L’écoanxiété n’est pas une pathologie, mais une détresse psychologique liée à la crise environnementale.

  • Une échelle, développée par la recherche, permet désormais d’en évaluer l’intensité.

  • En s’appuyant notamment sur cet outil, un rapport récent de l’Agence de la transition écologique (Ademe) dresse le profil des personnes les plus exposées à l’écoanxiété en France.


Vous avez la boule au ventre à chaque mauvaise nouvelle écologique ? Vous êtes anxieux à l’idée qu’on n’en fasse pas assez pour la planète ? Tout cela nuit à votre sommeil ? Vous êtes loin d’être le seul.

Ces inquiétudes environnementales touchent 15 millions de Français, au point de représenter un enjeu de santé publique. Pourtant ce mal-être, insuffisamment pris en charge, renvoie à un concept et à des symptômes bien connus scientifiquement, nommés « écoanxiété ».

Inquiétudes environnementales : un mal-être croissant

L’écoanxiété n’est pas une maladie, mais peut rendre malade. Elle se définit comme  :

un « état psychologique de détresse mentale et émotionnelle qu’un individu peut ressentir en réponse à la menace du changement climatique et aux problèmes environnementaux mondiaux ».

L’écoanxiété se caractérise par des ruminations, des peurs, des insomnies, de l’isolement, de l’impuissance. Ce mal-être peut être plus ou moins intense, entre santé mentale positive et pathologies psychiatriques. Ainsi, l’écoanxiété n’est pas une maladie bien qu’elle puisse rendre malade : lorsqu’elle perdure et s’intensifie, elle peut s’accompagner de troubles anxieux ou dépressifs.

« L’écoanxiété ne peut (et ne doit) pas non plus être confondue avec les troubles anxieux ou la dépression (quand bien même la chronicité et l’intensité de ces symptômes augmentant, ils peuvent conduire à ces psychopathologies). »




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Plus l’écoanxiété est forte, plus elle menace la santé mentale. Ainsi, on ne devrait plus dire « je suis/je ne suis pas écoanxieux ». Comme pour la température de la fièvre, une écoanxiété moyenne n’a pas le même impact sur la santé mentale qu’une très forte écoanxiété. La minimiser – ou, plus grave, l’invisibiliser – risque d’ostraciser l’écoanxieux parce qu’on n’a pas su reconnaître les souffrances qu’il subit. Tout l’enjeu consiste à cerner l’intensité de l’écoanxiété ressentie.

Comment évaluer l’intensité de l’écoanxiété ?

Le thermomètre met tout le monde d’accord sur la mesure de la fièvre. Quand elle est faible, pas de menace ; quand elle est forte, on soigne la pathologie qu’elle révèle. Idem pour l’écoanxiété, avec The Hogg Eco-Anxiety Scale (en français, l’échelle d’écoanxiété de Hogg).

Cette échelle a été transposée en France puis étalonnée. En d’autres termes, cela signifie que l’échelle est calibrée, par la méthode des rangs percentiles, en sept catégories d’intensité allant de « pas du tout écoanxieux » à « risque psychopathologique », en passant par « moyennement écoanxieux ».

En somme, elle permet de distinguer l’écoanxiété adaptative, propice à l’action, de l’écoanxiété maladaptative, menaçante pour la santé mentale. Ainsi, cet outil diagnostique l’intensité de l’écoanxiété par degré, tant pour un individu que pour une nation tout entière.

Où en est la France dans la reconnaissance de l’écoanxiété ?

Une étude de l’Observatoire de l’écoanxiété (Obseca) portée par l’Agence de la transition écologique (Ademe) a été menée, en 2025, sur un échantillon représentatif de 998 Français âgés de 15 à 64 ans. Elle a permis de cerner, pour la première fois, l’écoanxiété à l’échelle du pays.

Les résultats dessinent trois grandes classes de tendances :

  • première classe : 75 % de Français n’éprouvent pas de menace directe pour leur santé mentale. Soit ils ne sont pas écoanxieux, soit ils le sont peu ou très peu, leurs inquiétudes étant faibles ;

  • deuxième classe : 15 % d’entre eux sont « moyennement écoanxieux ». Les symptômes commencent à s’installer : ruminations, irritabilité, sentiment d’impuissance, troubles du sommeil. À ce stade, les choses peuvent s’apaiser comme s’aggraver, d’où la nécessité de prévenir la bascule vers l’aggravation ;

  • troisième classe : 10 % éprouvent une forte ou très forte écoanxiété. Parmi eux, 5 % – soit 2,1 millions de Français – seraient très fortement écoanxieux, dont 420 000 en situation de risque psychopathologique. Leur détresse est telle qu’ils pourraient basculer vers un trouble anxieux ou dépressif si rien n’est fait pour les soigner.

Cette écoanxiété dite maladaptative menace la santé mentale, parce que les ressources de l’écoanxieux ne lui permettent plus de faire face aux stresseurs de la crise environnementale.

Qui sont les personnes les plus exposées ?

Contrairement à l’idée reçue, il ressort de l’étude de l’Ademe que l’écoanxiété ne concerne pas seulement les plus jeunes, mais tous les âges. Les 25-34 ans sont en moyenne plus écoanxieux que les autres classes d’âge – mais sans différence significative (sauf avec les 50-64 ans) –, alors que les 15-24 ans concentrent davantage de cas d’écoanxiété très intense (« fortement » et « très fortement écoanxieux »), qui correspond à l’écoanxiété la plus maladaptative.

Les niveaux d’études jouent aussi un rôle : les bac + 3 à bac + 5 sont plus écoanxieux que ceux qui n’ont pas de diplôme ou ont un niveau d’étude faible. Habiter une grande ville, en particulier en Île-de-France, rend également plus écoanxieux, avec une proportion des « très fortement écoanxieux » deux fois supérieure à la moyenne nationale.

Enfin, plus une personne déclare de l’intérêt pour l’environnement, plus elle a de chance d’être écoanxieuse. L’écoanxiété est le revers de l’éco-lucidité que l’on peut définir comme une prise de conscience clairvoyante des enjeux écologiques. D’où l’importance de ne pas décorréler les deux notions pour ne pas invisibiliser l’écoanxiété la plus intense – et donc la plus dangereuse.

Pour enrayer l’écoanxiété, un plan de prévention national pourrait être prévu, au niveau individuel, collectif et sociétal.

Protéger la santé mentale des individus

Comme le préconise le comité d’experts du rapport de l’Ademe, pour protéger la santé mentale des individus, il conviendrait de légitimer l’écoanxiété maladaptative, en l’intégrant dans une nomenclature consacrée aux risques psychosociaux. Elle doit être reconnue non comme signe de « folie » à cacher, mais comme réaction à une menace bien réelle.

Il faudrait également diagnostiquer l’écoanxiété maladaptative pour prévenir les risques liés à la santé mentale. Cela nécessite de former les praticiens, mais aussi de les outiller pour dépister en priorité les écoanxieux les plus menacés.

Enfin, il conviendrait d’offrir aux écoanxieux une prise en charge graduée selon l’intensité de l’écoanxiété ressentie, via des ressources en ligne, des groupes de parole ou d’éco-engagement pour l’écoanxiété adaptative, de la psychothérapie spécifique, du suivi psychiatrique pour l’écoanxiété maladaptative.

Prévenir l’écoanxiété au travail

Au travail, l’écoanxiété peut se traduire par des conflits de valeurs, du désengagement ou, à l’inverse, du surengagement, du burn out. Elle accroît les départs, les difficultés de recrutement ou de fidélisation.

Le rapport de l’Ademe préconise que les employeurs considèrent l’écoanxiété comme un risque « psychosocio-environnemental », à intégrer dans leur plan de prévention, pour renforcer leur obligation de sûreté en matière de santé et de sécurité. Cela suppose de sensibiliser directions, DRH, managers, représentants du personnel, pour sortir de la minimisation, voire de la moquerie.

Mesurer le niveau d’écoanxiété des salariés permettrait d’identifier les facteurs de risque qui la causent (missions exposées à des catastrophes écologiques, par exemple) et les facteurs de protection qui l’atténuent (espaces de discussion, projets de transition).

L’organisation du travail des employeurs doit montrer sa cohérence avec les enjeux environnementaux : réduire l’empreinte carbone des activités, éviter le geenwashing, valoriser les salariés qui alertent plutôt que de les marginaliser.

Impliquer les salariés dans la transition écologique peut se révéler un antidote puissant à leurs inquiétudes et accroît leur fidélisation.

Développer une réponse institutionnelle

Si l’écoanxiété progresse au rythme des catastrophes environnementales, ne rien faire revient à accepter l’installation durable d’un problème de santé publique aux coûts humains et économiques importants.

Comme le suggère le comité d’experts du rapport de l’Ademe, diverses politiques publiques pourraient être envisagées, comme déployer des campagnes de sensibilisation « positive » à l’écoanxiété pour l’expliquer, sans dramatiser, en montrant qu’elle peut être accompagnée de façon graduée, selon son intensité, en lien avec la transition écologique. En outre, des exemples de transitions réussies ou des récits d’avenir vivables pourraient être mis en avant.




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Suivre l’évolution de l’écoanxiété, en ayant recours à des enquêtes nationales répétées, peut aussi se révéler pertinent. Ce suivi permettrait d’ajuster les politiques en fonction de son intensité, comme on le fait pour d’autres indicateurs de santé mentale.

Ainsi, l’Obseca, soutenu par l’Ademe, a reconduit l’étude 2025 durant l’été 2026, avec le même protocole, afin d’évaluer l’évolution de ces résultats d’une période à l’autre. Le rapport sera publié fin octobre 2026.

Enfin, structurer des actions en santé mentale environnementale s’impose. Cela suppose de former les professionnels aux questions de l’écoanxiété, mais aussi de coordonner des réseaux ad hoc aux dispositifs territoriaux de santé mentale. L’objectif est double : éviter la pathologisation abusive, ne pas laisser sans aide ceux qui basculent dans un mal-être extrême.

Plus les politiques environnementales seront lisibles, vraisemblables et stables, moins la population se sentira délaissée. Une transition écologique crédible n’est pas juste un enjeu de CO₂, c’est aussi un antidote partiel aux inquiétudes des citoyens.

De la peur au pouvoir d’agir

Plus qu’une détresse individuelle, l’écoanxiété est le symptôme d’une crise sociétale. Elle parle tant de notre lucidité que de notre sentiment d’impuissance. En faire un enjeu de santé mentale, de prévention au travail et de politique publique, ce n’est pas la psychologiser ; c’est transformer la peur, légitime, en moteur d’action pour faire face aux crises écologiques à venir.

Protéger les individus, outiller les employeurs, structurer une réponse publique : ces trois priorités ne régleront pas la crise environnementale. Mais elles peuvent aider à ce que, face à elle, nous restions capables d’agir et de tenir dans la durée.

The Conversation

Pierre-Eric Sutter a reçu des financements de l’Ademe. Il est co-fondateur d’Econoïa (powered by KE Conseil EURL).

– ref. Mesurer l’intensité de l’écoanxiété pour prévenir le mal-être et les risques pour la santé mentale – https://theconversation.com/mesurer-lintensite-de-lecoanxiete-pour-prevenir-le-mal-etre-et-les-risques-pour-la-sante-mentale-285521

Fabien Eboussi Boulaga, le philosophe qui interrogeait la liberté de penser pour l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Philosophe camerounais, ancien jésuite et penseur majeur de la condition postcoloniale, Fabien Eboussi Boulaga, né en 1934 et mort en 2018, demeure moins connu du grand public que Valentin Yves Mudimbe ou Achille Mbembe. Son œuvre occupe pourtant une place importante dans l’histoire intellectuelle africaine contemporaine, car elle interroge avec une remarquable constance la possibilité de penser librement dans des sociétés profondément marquées par la colonisation, le christianisme missionnaire et les transformations politiques intervenues après les indépendances. Derrière cette réflexion apparaît une question qui conserve aujourd’hui toute son actualité. Quelle peut être la fonction d’un intellectuel africain et d’où peut-il parler sans devenir le représentant d’un pouvoir, d’une idéologie ou d’une identité figée ?

Le parcours d’Eboussi Boulaga donne à cette interrogation une profondeur particulière. Né à Bafia, au Cameroun, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1955 avant d’être ordonné prêtre en 1969. Sa formation religieuse devient progressivement le lieu d’une réflexion critique sur les rapports entre christianisation, domination coloniale et cultures africaines.

Son parcours connaît un tournant important en 1980, lorsqu’il quitte la Compagnie de Jésus et demande son retour à l’état laïc, après plusieurs années de réflexion critique sur le christianisme et sa présence en Afrique.

Ses interrogations dépassent cependant largement son itinéraire personnel. Elles concernent la manière dont un sujet africain peut se constituer comme sujet de sa propre pensée alors même qu’une grande partie des catégories employées pour parler de lui ont été élaborées ailleurs.

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse depuis plusieurs années aux voix intellectuelles africaines et aux conditions dans lesquelles elles construisent leurs propres espaces de pensée.
C’est dans le prolongement de cette réflexion qu’avec Buata Malela (spécialiste des littératures françaises et francophones et des études postcoloniales), nous avons publié en 2025 Sensibilités intellectuelles africaines. Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022).

Dans cet ouvrage, nous examinons la manière dont les intellectuels africains élaborent une pensée critique confrontée à la fois aux héritages coloniaux, aux rapports de pouvoir et aux transformations contemporaines de la production des savoirs.

Sortir de la quête de l’authenticité

Publié en 1977, La Crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie constitue à cet égard un moment essentiel de son œuvre. Le terme « Muntu », présent dans plusieurs langues bantoues, renvoie à la personne ou à l’être humain. Chez Eboussi Boulaga, la crise du Muntu désigne plus profondément la situation d’un sujet africain confronté à une histoire dans laquelle il a longtemps été défini et interprété par d’autres.

Une partie des pensées africaines développées dans le contexte de la décolonisation avait cherché à répondre à cette situation en retrouvant une authenticité que la colonisation aurait recouverte ou détruite. Cette démarche se comprend historiquement, puisqu’il s’agissait de réhabiliter des cultures et des sociétés longtemps décrites comme inférieures. Eboussi Boulaga en perçoit cependant les limites. La recherche d’une essence africaine originelle peut devenir une nouvelle manière d’enfermer le sujet africain, cette fois dans une identité supposée immuable.

La question décisive n’est donc plus de retrouver une Afrique intacte qui aurait précédé la colonisation. Elle consiste à comprendre comment des individus et des sociétés peuvent construire leur devenir à partir d’une histoire qui comprend aussi bien les héritages africains que la violence coloniale, les religions importées, les indépendances et les transformations du monde contemporain.

Cette position explique l’intérêt critique qu’Eboussi Boulaga porte à l’un des textes les plus controversés de l’histoire de la philosophie africaine, La Philosophie bantoue de Placide Tempels, publiée en 1945.




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Qui a le droit de définir la pensée africaine ?

Le missionnaire belge Placide Tempels entendait montrer que les populations bantoues possédaient une conception cohérente du monde, organisée notamment autour de la notion de force vitale. Dans le contexte colonial, alors que nombre de penseurs européens avaient refusé aux sociétés africaines la capacité de produire une pensée philosophique, cette démarche pouvait apparaître comme une reconnaissance.

Eboussi Boulaga met au jour une difficulté plus profonde. Le Bantou décrit par Tempels demeure un objet de connaissance dont la pensée est reconstruite par un observateur extérieur. Il est décrit, classé et interprété, alors que sa propre parole peine à devenir le lieu à partir duquel la connaissance est produite.

Dans L’Affaire de la philosophie africaine, paru en 2011, Eboussi Boulaga revient longuement sur cette question et montre combien la construction d’une différence bantoue peut rester solidaire du dispositif colonial.

Le problème dépasse donc la question de savoir s’il existe ou non une philosophie africaine. Il concerne les conditions dans lesquelles une société devient un objet de savoir et les rapports de pouvoir qui déterminent celui qui possède l’autorité nécessaire pour la définir.

Cette interrogation rejoint certains des grands débats contemporains sur la décolonisation des savoirs, même si Eboussi Boulaga se méfie précisément de toute réponse qui consisterait à substituer une nouvelle orthodoxie à l’ancienne.

Le danger de « l’intellectuel exotique »

Cette réflexion prend une dimension particulièrement forte dans « L’intellectuel exotique», un article publié en 1993 dans la revue Politique africaine. Eboussi Boulaga y interroge la position paradoxale de l’intellectuel africain, souvent formé dans des institutions héritées de la colonisation et utilisant des catégories intellectuelles largement façonnées en Europe.

L’expression « intellectuel exotique » désigne une situation dans laquelle l’intellectuel reproduit les mécanismes dont il cherche à se libérer. Il peut ainsi multiplier les discours sur l’Afrique, son histoire ou son identité tout en demeurant dépendant des cadres qui déterminent ce qui peut être reconnu comme un savoir légitime.

Eboussi Boulaga ne préconise pourtant pas de rompre avec toute pensée venue d’Europe, car cela reviendrait encore à se définir par rapport à elle. La liberté intellectuelle suppose plutôt de pouvoir recevoir, transformer et contester les héritages disponibles.

Cette exigence de liberté intellectuelle ne reste pas cantonnée au domaine des idées. Elle conduit Eboussi Boulaga à s’interroger sur les formes concrètes de la vie politique et sur la capacité des sociétés africaines à décider de leur propre devenir. Cette conception éclaire son intérêt pour les transformations politiques du continent.

Dans Les Conférences nationales en Afrique noire. Une affaire à suivre, publié aux éditions Karthala en 2009, il analyse les transitions démocratiques alors engagées dans plusieurs pays africains à partir des années 1990 et réfléchit aux conditions permettant aux sociétés de devenir actrices de leur propre histoire.

Une pensée pour les débats d’aujourd’hui

Plus de trente ans après « L’intellectuel exotique », les questions posées par Eboussi Boulaga restent actuelles. Dans un contexte marqué par l’essor d’une diaspora académique africaine et les débats sur la décolonisation des savoirs, sa réflexion conserve toute sa portée.

Pour Eboussi Boulaga, se libérer d’une domination intellectuelle ne consiste ni à retrouver une identité originelle ni à remplacer des références européennes par des références africaines. La pensée critique doit aussi interroger les catégories mobilisées au nom de l’émancipation. L’actualité de sa pensée tient à cette exigence de vigilance.

L’intellectuel africain n’a pas à choisir entre Afrique et Occident, tradition et modernité, appartenance et universel. Sa responsabilité est de préserver sa liberté de jugement face aux pouvoirs, aux institutions et aux discours qui cherchent à fixer les limites du pensable.

Relire Fabien Eboussi Boulaga, c’est ainsi défendre une vie intellectuelle dans laquelle les sujets africains se pensent comme producteurs de savoir, capables d’interroger leur histoire, leurs héritages et leur devenir.

The Conversation

Christophe Premat does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Fabien Eboussi Boulaga, le philosophe qui interrogeait la liberté de penser pour l’Afrique – https://theconversation.com/fabien-eboussi-boulaga-le-philosophe-qui-interrogeait-la-liberte-de-penser-pour-lafrique-292012

Les populations africaines veulent des services climatiques qui répondent à leurs besoins locaux

Source: The Conversation – in French – By Petra Holden, Senior Researcher, University of Cape Town

Partout en Afrique, les populations s’emploient à restaurer et à gérer les mangroves, les pâturages et les espaces verts urbains. Elles font face à des menaces croissantes liées au changement climatique. De plus en plus, elles prennent leurs décisions à partir d’informations climatiques fournies par les gouvernements, les bailleurs de fonds et les chercheurs.

Mais reçoivent-elles les informations dont elles ont besoin ?

Nous sommes des chercheurs spécialisés dans la restauration des écosystèmes et les liens entre les populations, leurs moyens de subsistance et l’environnement. Nous étudions comment les solutions fondées sur la nature peuvent aider les populations à s’adapter au changement climatique.




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Avec nos coauteurs, nous avons interrogé 530 personnes impliquées dans des projets fondés sur la nature au Ghana, au Kenya, en Tanzanie, à Madagascar et en Afrique du Sud. Les projets ou solutions fondés sur la nature visent à protéger, à restaurer ou à exploiter les écosystèmes dégradés de manière durable.

Les personnes interrogées appartiennent à des groupes communautaires, à des administrations publiques, à des ONG, à des organisations intergouvernementales, à des organismes parapublics, à des entreprises et à des organismes de recherche. Certaines tiraient leurs moyens de subsistance de ces projets. D’autres s’en servaient pour faire face au changement climatique, aux dégradations environnementales et aux menaces pesant sur l’approvisionnement en nourriture et en eau.

Leur travail portait notamment sur la protection et la restauration des forêts, des mangroves, des zones humides et des pâturages. Il comprenait également l’agriculture de conservation, l’agroforesterie, le pâturage tournant et la végétalisation urbaine. Les campagnes contre la surpêche et la déforestation faisient également partie des projets fondés sur la nature.

Il en va de même pour la plantation d’arbres indigènes, le réensemencement des pâturages, la gestion des effectifs de bétail, l’apiculture durable et l’élimination des plantes non indigènes.

Par exemple, dans le bassin d’uMzimvubu, dans la province du Cap-Oriental en Afrique du Sud, les petits agriculteurs font paître leurs moutons sur les terres communautaires. Ils sont membres d’associations de pâturage qui participent à des programmes de solutions fondées sur la nature visant à soutenir les moyens de subsistance en milieu rural. En tant que membres, ces agriculteurs bénéficient de plusieurs avantages, notamment d’informations sur la gestion durable de leurs pâturages.

Autre exemple : une pépinière communautaire à Madagascar qui cultive des plants de mangrove destinés à restaurer les forêts.




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Notre étude s’est penchée sur les informations reçues par ces personnes concernant les conditions climatiques passées, actuelles et futures. Nous leur avons demandé comment elles utilisaient ces informations dans leur travail et quelles informations supplémentaires leur seraient utiles. Nous leur avons demandé de classer par ordre d’importance les améliorations à apporter aux services climatiques ainsi que leurs attentes concernant de nouveaux services. Cela nous a permis d’identifier les services existants à améliorer et les domaines où de nouveaux services étaient nécessaires.

Nous avons constaté que les gens souhaitaient que les services climatiques existants soient améliorés. Ils souhaitaient également de nouveaux services adaptés à leur communauté. Ceux-ci devraient combiner des prévisions météorologiques et saisonnières, ainsi que des projections sur le changement climatique. Ils devraient également intégrer les informations sur les terres, l’eau, les moyens de subsistance et les savoirs locaux.

Il ne suffit pas de demander aux gens de quelles informations climatiques ils ont besoin. Les scientifiques, les prestataires, les utilisateurs et les détenteurs de savoirs locaux et autochtones ont besoin de temps, de ressources et de mesures incitatives pour développer ensemble des services climatiques.

Les institutions et les bailleurs de fonds doivent reconnaître que faire travailler ensemble différents types de personnes est tout aussi important que de développer un « service climatique » final.

Ce que les gens utilisent déjà influence ce dont ils disent avoir besoin

Nous avons constaté que les populations utilisent déjà différents types d’informations climatiques pour prendre des décisions. Il s’agit notamment de prévisions sur les pluies et les températures, ainsi que d’alertes concernant les vagues de chaleur, les inondations et les sécheresses. Au Ghana, au Kenya, en Tanzanie, à Madagascar et en Afrique du Sud, ces services climatiques sont diffusés via les téléphones portables, les sites web, la télévision et la radio.

Plus de la moitié des personnes que nous avons interrogées souhaitaient disposer de versions améliorées des informations qu’elles utilisent déjà. Cela montre que les services existants devraient être améliorés afin de répondre aux besoins des différentes communautés et des différents lieux.

Plus de 80 % des personnes interrogées ont déclaré que les services climatiques existants présentaient des limites. L’un des principaux problèmes est que les connaissances autochtones et locales utilisées pour prévoir le climat ou prendre des décisions n’étaient pas intégrées aux services climatiques officiels. Par exemple, à Turkana, au Kenya, des voyants traditionnels appelés « Emuron » ont recours à des pratiques autochtones pour anticiper les phénomènes météorologiques violents et autres catastrophes climatiques. Les anciens envoient également des éclaireurs pour évaluer l’état des pâturages et des points d’eau avant de décider où déplacer le bétail. Or, ces pratiques ne sont pas reliées aux services climatiques officiels.

Les personnes interrogées ont également indiqué que les informations étaient difficiles d’accès ou arrivaient trop tard. Les services en ligne ne sont pas adaptés là où les populations n’ont pas les moyens de payer des forfaits de données mobiles, où la réception est instable ou encore lorsqu’elles ne disposent pas de smartphones. Les rapports techniques doivent également être simplifiés ou expliqués en personne par des experts. Les réseaux communautaires existants et les personnalités locales de confiance pourraient recevoir les informations par les canaux officiels et les diffuser plus largement.

Plus de 60 % des personnes interrogées ont déclaré qu’il fallait renforcer les connaissances en matière de changement climatique. Cela inclut la compréhension du changement climatique et de ses impacts, la connaissance des services disponibles, ainsi que les compétences nécessaires pour interpréter et mettre en pratique ces informations.

Les populations souhaitent de nouveaux services climatiques locaux leur permettant d’agir

Les services climatiques indiquent souvent aux populations la quantité de pluie attendue ou la température prévue. Mais cela n’explique pas ce que ces prévisions signifient pour les terres, l’eau ou les autres ressources naturelles qu’elles gèrent. Les participants souhaitaient que ces informations soient combinées à des données sur le débit des cours d’eau, l’humidité du sol, la végétation et les risques d’incendie.

Par exemple, une personne gérant des pâturages souhaitait savoir comment les précipitations et l’humidité du sol affecteraient le fourrage disponible – l’herbe et les autres plantes dont se nourrit le bétail. Les personnes souhaitaient également que les prévisions et les projections climatiques soient associées à des informations locales sur les aspects sociaux, sanitaires et économiques, notamment sur la manière dont les précipitations pourraient affecter la santé animale, les maladies du bétail et les déplacements des personnes et des animaux.

Elles souhaitaient obtenir des informations concernant leur communauté, leur quartier ou leur commune en particulier, plutôt que des alertes régionales générales. Il s’agissait notamment d’identifier les lieux les plus exposés au risque d’inondation et les mesures que les habitants devaient prendre.




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Les personnes que nous avons interrogées nous ont indiqué qu’elles souhaitaient davantage d’informations climatiques sur leurs téléphones portables, sur les radios communautaires, ainsi que par le biais de réseaux communautaires organisés, des réseaux sociaux et des applications de messagerie. Elles ont précisé que ces canaux devaient fonctionner de concert afin que les personnes capables d’accéder à ces informations et de les comprendre puissent les partager avec d’autres. Elles souhaitaient également davantage d’illustrations, d’animations et de vidéos accompagnées de chiffres et d’explications écrites.

Les populations utilisaient déjà des services consacrés à la canicule, aux sécheresses et aux inondations. Mais elles ont indiqué que ceux-ci devaient être améliorés. Elles ont également identifié des opportunités pour de nouveaux services diffusant des alertes et des informations sur les vagues de chaleur et de froid extrêmes, l’érosion, les glissements de terrain, le vent et les incendies.

Neuf répondants sur dix (91 %) ont déclaré que les nouveaux services climatiques devaient intégrer les savoirs autochtones et locaux, y compris les méthodes de prévision. À Turkana, les habitants ont suggéré que les devins rencontrent des scientifiques afin d’expliquer les méthodes de prévision locales et de développer ensemble de nouveaux services.

D’autres ont souligné l’importance des termes et des langues locales. Cela nécessite une coopération continue entre les détenteurs de savoirs locaux, les scientifiques et les prestataires de services climatiques, plutôt que quelques réunions ponctuelles.

L’innovation souhaitée par les personnes interrogées ne se résumait pas à davantage de produits techniques, mais à de meilleures façons de réunir différents types de savoirs, d’acteurs et de technologies.

Prochaines étapes

Nos conclusions montrent que la production d’informations climatiques utiles ne se limite pas à demander aux gens ce dont ils ont besoin. Les scientifiques, les fournisseurs d’informations climatiques, les utilisateurs locaux et les détenteurs de savoirs autochtones ont besoin de temps et de soutien pour se réunir régulièrement, partager leurs connaissances et élaborer ensemble ces informations.

Les gouvernements et les bailleurs de fonds doivent financer ce travail, et pas seulement les prévisions, cartes ou outils finaux. Par exemple, les gouvernements et les bailleurs de fonds du développement pourraient prendre en charge des coûts tels que les déplacements, les réunions communautaires, la traduction, la formation et la coopération continue, en particulier dans les endroits où les organisations locales n’ont pas les moyens de les assumer.

Cela contribuera à garantir que les informations climatiques reflètent les savoirs locaux et aident les populations à prendre des décisions concrètes.

The Conversation

Petra Holden bénéficie d’une subvention du projet ALBATROSS (https://albatross-project.eu/), financé par l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101137895.

Cherié Janine Forbes bénéficie d’une subvention du projet ALBATROSS (https://albatross-project.eu/), financé par l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101137895.

Gerald Ngoma bénéficie d’une subvention du projet ALBATROSS (https://albatross-project.eu/), financé par l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101137895.

Martine Visser’s research time is supported in part by the National Research Foundation of South Africa (UID: 148866).

– ref. Les populations africaines veulent des services climatiques qui répondent à leurs besoins locaux – https://theconversation.com/les-populations-africaines-veulent-des-services-climatiques-qui-repondent-a-leurs-besoins-locaux-292373

« Une alliance unique avec l’UE » : voici comment mieux s’organiser entre Canadiens pour réussir en Europe

Source: The Conversation – in French – By Stéphane Dion, Diplomate en résidence, Université de Montréal

**La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a souhaité que le Canada devienne le premier « membre associé » de l’Union européenne. Le premier ministre Mark Carney, de façon plus réaliste, a appelé de ses vœux une Alliance unique et forte.

Quelles formes que prennent ces relations renforcées, il est clair que l’Union européenne (UE) et le Canada ont de grandes ambitions l’un envers l’autre. Cependant, l’Europe est sollicitée de tous côtés. La compétition pour y prendre des parts de marché et attirer ses investisseurs est féroce.

Nous devons mieux travailler avec les Européens, mais aussi mieux travailler entre nous, entre Canadiens, pour réussir en Europe. Ce sera mon sujet ici : développer des habitudes de travail efficaces, mieux nous organiser, de façon méthodique et planifiée, afin de nous donner les moyens de nos ambitions en Europe.

Aujourd’hui diplomate en résidence de la Faculté des Arts et des Sciences de l’Université de Montréal, j’ai été ambassadeur du Canada en Allemagne de 2017 à 2022, puis en France jusqu’à décembre 2025, en plus d’avoir été pendant ces huit années l’Envoyé spécial du premier ministre du Canada auprès de l’Union européenne et de l’Europe.

Fort de cette expérience, voici quatre suggestions pour mieux réussir en Europe qui touchent l’organisation interne du gouvernement du Canada.




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1 : Une imputabilité claire, assortie d’échéances et d’objectifs précis

Le gouvernement, le premier ministre, doivent nommer, systématiquement et officiellement, pour chaque entente signée avec l’UE ou des pays européens, un haut responsable canadien. Ce dernier, avec son pendant européen, sera imputable de sa mise en œuvre. Il faut, pour chaque entente, une imputabilité claire, assortie d’échéances et d’objectifs précis.

C’est ce que le premier ministre Mark Carney a fait dans le cas du Partenariat stratégique signé en juin 2025 avec l’Europe. Il a nommé son représentant personnel auprès de l’Union européenne, John Hannaford, responsable, avec son pendant européen, de la mise en œuvre de cet accord.

Le prochain Sommet Canada-UE, les 29 et 30 octobre, devra être le moment de prendre acte des résultats réellement obtenus depuis un an dans tous les domaines prioritaires, afin d’amplifier cet élan et de nous hisser notre relation vers un nouveau sommet, une réelle alliance unique.




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2 : Développer une véritable approche d’Équipe Canada

Une approche d’équipe serait un outil précieux pour la stratégie canadienne partout dans le monde, mais elle est particulièrement nécessaire dans le contexte européen.

L’Europe est le seul continent véritablement intégré, grâce à l’existence de l’UE et à l’attrait qu’elle exerce sur tous les pays qui souhaitent la rejoindre. D’où la nécessité incontournable d’une approche « Équipe Canada ».

De grands espoirs sont placés dans le Bureau des exportations stratégiques que le premier ministre Carney vient de créer.

Mais celui-ci ne pourra faire œuvre utile que si son action s’agence non seulement avec les ministères, mais aussi avec tous les organismes qui existent déjà : Exportation et développement Canada, qui fournit un financement ; la Corporation commerciale canadienne, qui aide les entreprises canadiennes à vendre aux gouvernements étrangers ; le Service des délégués commerciaux, qui crée des contacts sur le terrain ; Investir au Canada, dont la mission est d’attirer de investissements de partout y compris d’Europe ; et la nouvelle Agence de l’investissement pour la défense.

Si chacune de ces structures tire à hue et à dia et devient un État dans l’État, nous allons échouer.

3 : Maintenir autant que possible nos ressources diplomatiques en Europe

Il faut être sur place pour gagner. Alors que nous accroissons fortement nos dépenses militaires, il ne faut pas négliger non plus nos ressources diplomatiques sur le terrain. Elles sont sous-développées pour un pays du G7 et même en comparaison avec des pays de moindre importance que nous.

Affaires mondiales Canada est requis de procéder à des coupes pour aider le gouvernement à réduire son déficit. Il faut que ces économies se fassent dans le ministère à Ottawa, mais que l’on épargne la section géographique et notre présence sur le terrain. Le nombre d’employés d’Affaires mondiales assignés à Ottawa est démesuré par rapport à notre déploiement à l’étranger, si l’on compare à ce que font nos alliés.

Il ne faut surtout pas affaiblir le Service des délégués commerciaux, alors même qu’il faut encourager les entreprises canadiennes à s’intéresser au marché européen. Les délégués commerciaux les accompagnent de A à Z et leur montrent comment aborder les marchés allemands, français, italiens, polonais, etc.

Il nous faut tirer pleinement parti de notre accord commercial avec l’UE –

l’AECG – qui encore récemment n’était utilisé qu’à 60 % de son potentiel selon l’économiste en chef d’Affaires mondiales Canada.

4 : Mieux utiliser nos ambassadeurs et ambassades

Pendant mes huit années à titre d’Envoyé spécial en Europe, je n’ai rencontré que des chefs de mission compétents et dévoués. En même temps, j’ai pu constater combien trop souvent eux et leurs équipes étaient tenus à l’écart des informations essentielles par le fonctionnement trop cloisonné de notre gouvernement.

Je propose que le gouvernement adopte un protocole de quatre règles qui stipulerait que :

  • lors des réunions bilatérales tenues à l’occasion des visites officielles, l’ambassadeur est toujours présent ;

  • s’il y a une écoute silencieuse d’une discussion téléphonique entre chefs de gouvernement ou ministres, l’ambassadeur fait bien sûr toujours partie du groupe à l’écoute ;

  • les cahiers d’information préparée pour les visites officielles sont toujours examinés par l’ambassadeur, qui a l’occasion de faire des suggestions ;

  • peu importe où les réunions bilatérales ont lieu dans le monde, le compte rendu est transmis à l’ambassadeur.

Le respect de ces quatre règles ne coûterait pas un sou au gouvernement, mais lui vaudrait une diplomatie beaucoup plus apte à remplir son rôle efficacement. En les mettant en œuvre, nous serons plus à même de solidifier toujours davantage nos liens avec l’Europe.

La Conversation Canada

Stéphane Dion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Une alliance unique avec l’UE » : voici comment mieux s’organiser entre Canadiens pour réussir en Europe – https://theconversation.com/une-alliance-unique-avec-lue-voici-comment-mieux-sorganiser-entre-canadiens-pour-reussir-en-europe-292450

Comment l’IA peut prévoir – et expliquer – le niveau d’eau des Grands Lacs ?

Source: The Conversation – in French – By Rahim Barzegar, Professeur, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

En janvier 2013, le lac Michigan atteignait le niveau d’eau le plus bas jamais enregistré. Sept ans plus tard, à l’été 2020, il battait des records inverses : inondations répandues, berges arrachées, routes riveraines fermées. Entre ces deux extrêmes, près de deux mètres. Les lacs Supérieur, Érié et Ontario ont connu le même retournement à quelques mois près. Presque personne ne l’avait vu venir.


Ces basculements se préparent pendant des mois, dans un mélange de pluie, de neige, d’évaporation et de décisions humaines. Démêler ce mélange reste l’un des problèmes les plus tenaces dans le domaine de l’hydrologie, et l’un des plus importants. Le niveau d’eau contrôle la profondeur des ports, la stabilité des berges, les prises d’eau potable et la survie des milieux humides côtiers.




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Une analyse de quarante ans de fluctuations, que nous avons publiée dans Science of the Total Environment, s’y attaque avec des outils venus de l’intelligence artificielle (IA).

Le but n’était pas seulement de prédire les niveaux d’eau, mais d’utiliser l’IA de façon à expliquer ce qui les fait varier.

Une machine qui devine, mais n’explique rien

Pendant des décennies, on traitait la balance hydrologique comme un compte bancaire : on additionne les dépôts (pluie, ruissellement, apports de l’amont), on soustrait les retraits (évaporation, débits sortants), et le solde donne le niveau d’eau. L’approche est rigoureuse, mais elle nécessite une longue calibration et ne capture pas précisément les écarts inhabituels du climat.

L’apprentissage automatique par l’IA fait l’inverse : on lui fournit quarante ans de données et il en extrait les régularités grâce à un algorithme. Un algorithme consiste en une série de calculs qui transforme les chiffres reçus en une estimation du niveau d’eau et se corrige s’il s’écarte des mesures.

On gagne en précision, mais le résultat arrive sans explications, lesquelles sont nécessaires si le résultat sert à gérer un barrage ou à cartographier des zones inondables.

Demander des comptes à la machine

Pour régler ce problème, nous avons entraîné huit algorithmes sur les niveaux d’eau mensuels des lacs Supérieur, Michigan, Érié et Ontario, de 1982 à 2022. Nous avons incorporé neuf variables dans chaque algorithme, comme la température de l’air et les débits d’apports en eau.

Chaque variable était fournie pour le mois en cours, mais aussi pour un mois plus tôt, deux mois plus tôt, jusqu’à six mois en arrière. Ce faisant, le modèle pouvait relier le niveau d’eau de juin à la neige tombée en janvier.




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Pour les quatre algorithmes les plus performants, l’erreur descendait à une douzaine de centimètres, contre 14 à 21 pour les modèles les plus simples.

Puis, nous l’avons forcé à se justifier avec les valeurs de Shapley (SHAP), une technique issue de la théorie des jeux qui répartit équitablement le gain d’une équipe entre ses joueurs. Ici, elle donne la contribution de chaque variable dans la hausse ou la baisse du niveau d’eau, pour un mois donné. Autrement dit, est-ce les températures de l’air ou bien les débits entrants qui sont plus importants pour contrôler le niveau d’eau ?

Mais SHAP ne renseigne pas sur la durée qu’un signal met à traverser un bassin versant.

D’où une seconde technique, l’analyse variographique des surfaces de réponse (VARS). Au lieu d’observer le modèle, on le perturbe, par exemple en augmentant le ruissellement comme le ferait une fonte hâtive des neiges. On mesure l’impact de cette perturbation un mois plus tard, puis six mois.

Ensemble, SHAP et VARS donnent les variables coupables du niveau d’eau et leur délai d’action.

La neige de janvier décide du niveau de juin

Les quatre lacs à l’étude présentent des différences fondamentales.

Les lacs Supérieur et Michigan sont de grandes cuves lentes nourries par la fonte des neiges dont le niveau d’eau dépend du ruissellement et des débits sortants. Le lac Érié, peu profond, dépend de ce qui lui arrive de l’amont par la rivière Détroit. Quant au lac Ontario, il se distingue par le poids de l’évaporation.

En appliquant la même méthode avec les mêmes variables, nous avons obtenu quatre réponses différentes étant donné ces caractéristiques.

Le résultat le plus frappant de notre étude concerne le temps. On s’attendait à voir l’influence des variables s’estomper à mesure qu’on remonte dans le passé, comme dans une rivière où l’averse s’oublie en quelques jours. C’est l’inverse : elle grandit après trois ou quatre mois.

Un lac ne réagit donc pas à la météo d’hier, mais à celle de la saison précédente. Ces lacs ont une forte inertie, et c’est une bonne nouvelle pour la prévision saisonnière : une partie de ce qui fera le niveau de l’été prochain est déjà tombée, sous forme de neige.


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Le lac le plus imprévisible est celui qu’on contrôle

Un lac a tenu tête à nos algorithmes : le lac Ontario, avec une erreur supérieure de moitié, due à des décisions humaines.

En effet, ses niveaux d’eau sont réglés au barrage Moses-Saunders, selon des règles d’exploitation ajustées au jour le jour. Dans notre modèle, chaque variable est résumée par une seule valeur mensuelle. Ainsi, le débit sortant du barrage figure bien dans nos données, mais la succession de décisions humaines qui l’a produit disparaît dans le calcul de la moyenne.

Lorsque davantage d’eau est relâchée pour protéger les riverains en aval, alors que le climat ne l’imposait pas, le modèle voit un niveau qui chute sans cause repérable parmi ses variables. Il apprend mal, et se trompe davantage.

Cet échec montre une limitation entre ce que le climat explique et ce qui relève de nos décisions collectives. La solution est simple : il faut fournir ces règles au modèle, au même titre que la pluie ou la neige. Ainsi, les algorithmes cesseront de prendre nos décisions pour des données aberrantes.

Au-delà des Grands Lacs

Les applications de notre approche vont aussi au-delà des Grands Lacs et des eaux de surface.

Avec Ouranos, le consortium québécois sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques, nous appliquons maintenant cette approche à la recharge des eaux souterraines du Québec méridional, cette fois avec un modèle informé par la physique.

Notre contribution représente l’exception, car la plupart des modèles d’IA employés en environnement sont incapables de s’expliquer. Il s’agit pourtant d’une exigence non négociable pour un outil qui sert à gérer un barrage ou à protéger une source d’eau potable.

Un modèle interprétable est un modèle qu’on peut vérifier, discuter et contredire. C’est la condition pour que l’IA devienne un instrument légitime dans la gestion de l’eau.

La Conversation Canada

Rahim Barzegar a reçu des financements de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

Ehsan Raei et Jan Franklin Adamowski ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Comment l’IA peut prévoir – et expliquer – le niveau d’eau des Grands Lacs ? – https://theconversation.com/comment-lia-peut-prevoir-et-expliquer-le-niveau-deau-des-grands-lacs-288682

Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière

Source: The Conversation – in French – By Magali Jaoul-Grammare, Chargée de Recherche CNRS en Economie, Université de Strasbourg

Pourquoi choisit-on une filière universitaire plutôt qu’une autre ? Est-ce avant tout une question de débouchés professionnels et d’attentes salariales ?

La recherche que nous publions dans la revue Formation et emploi montre qu’un autre facteur joue un rôle central : le prestige social associé aux professions. Mais ce prestige n’agit pas de la même façon auprès des filles et des garçons.

À partir de plus de 120 ans de données sur les inscriptions universitaires en France (1899-2022), nous mettons en évidence une dissymétrie marquée entre les trajectoires masculines et féminines dans deux filières historiquement prestigieuses : le droit et la médecine.

Chez les garçons, ces deux formations fonctionnent comme des filières concurrentes. Chez les filles, au contraire, elles apparaissent complémentaires. Autrement dit, les choix d’orientation ne relèvent pas des mêmes arbitrages selon le genre, même lorsque les filières offrent un prestige social comparable.

Pourquoi ce résultat est-il important ?

Médecin et avocat figurent depuis le XIXe siècle parmi les professions les plus valorisées socialement. Cette proximité symbolique fait que les études de droit et de médecine peuvent, dans certains cas, apparaître comme des alternatives lorsque l’accès à l’un des cursus devient plus incertain.

C’est précisément ce que l’on observe chez les étudiants : lorsque les effectifs masculins en médecine diminuent, ceux du droit augmentent. Le prestige nourrit alors une logique de concurrence et de gestion du risque social, le droit jouant le rôle de filière de repli permettant de préserver un haut niveau de statut et de reconnaissance sociale.

Les trajectoires des étudiantes racontent une autre histoire. L’augmentation du nombre de femmes en médecine s’accompagne d’une progression de leur présence en droit. Loin d’une substitution, on observe un effet d’entraînement. La réussite féminine dans une filière prestigieuse agit comme un signal collectif, qui légitime et diffuse les ambitions scolaires vers d’autres carrières longues et socialement valorisées. Le prestige fonctionne ici moins comme un instrument de concurrence que comme un levier d’émancipation progressive, contribuant à la féminisation globale de l’enseignement supérieur.

Comment avons-nous procédé ?

Notre analyse repose sur une base de données originale retraçant, sur longue période, les effectifs d’étudiants et d’étudiantes en droit et en médecine en France. Pour identifier les interactions entre filières, nous avons mobilisé des modèles statistiques permettant d’analyser les relations dynamiques et causales entre séries temporelles, sans imposer a priori leur sens.

Cette approche s’inscrit dans une analyse plus large des phénomènes d’engorgement dans l’enseignement supérieur. Lorsqu’une filière prestigieuse devient saturée ou fortement régulée, les étudiants ajustent, historiquement selon leur origine sociale, leurs choix avec retard, en fonction des signaux perçus sur les débouchés et le prestige. Ces décalages produisent des mouvements cycliques comparables à un effet « cobweb », ou « modèle de la toile d’araignée », bien connu en sciences sociales : les décisions prises aujourd’hui en réaction à une situation passée contribuent à créer les déséquilibres de demain.

Nous avons également isolé la période 1971-2020 afin d’analyser le rôle du numerus clausus en médecine. Cette contrainte institutionnelle apparaît comme un instrument majeur de régulation indirecte du système universitaire, modifiant l’équilibre des filières d’élite, mais de manière différenciée selon le genre.

Quelles perspectives ?

Nos résultats montrent que les dispositifs de sélection, même lorsqu’ils se veulent neutres, produisent des effets genrés durables. Chez les hommes, le numerus clausus agit principalement comme une contrainte directe, entraînant des réorientations vers d’autres filières prestigieuses.

Chez les femmes, il s’inscrit dans une dynamique plus circulaire, où la montée des ambitions féminines s’articule, avec un certain décalage, à des mécanismes de régulation institutionnelle.

Cette mise en perspective historique adresse un message essentiel aux responsables des politiques éducatives : en l’absence d’un pilotage anticipatif, les systèmes de formation tendent à reproduire, cycle après cycle et génération après génération, des phénomènes d’engorgement et de désajustement, étroitement liés aux contextes historiques et institutionnels dans lesquels ils s’inscrivent.

Intégrer les effets du prestige, du genre et des anticipations dans la régulation de l’offre de formation apparaît dès lors comme une condition clé pour éviter la répétition des déséquilibres passés et concevoir un enseignement supérieur à la fois performant et plus équitable.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière – https://theconversation.com/filles-ou-garcons-le-prestige-des-etudes-ninfluence-pas-leurs-choix-dorientation-de-la-meme-maniere-275697

Pourquoi est-il si difficile de rénover les copropriétés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emilie Moncaut, Ingénieure d’études en sociologie urbaine, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Rénover une copropriété en France ne consiste pas seulement à isoler des façades ou à remplacer une chaudière.

  • Il faut parfois convaincre jusqu’à des dizaines de copropriétaires, organiser la prise de décision, coordonner une multitude d’acteurs et accompagner de nouveaux usages.

  • Derrière chaque rénovation se cache un travail collectif indispensable à la transition énergétique, comme le montre notre enquête.


Les vagues de chaleur en été et les vagues de froid en hiver rappellent une évidence : les logements doivent être adaptés afin de rester vivables, face à la problématique des « passoires » et « bouilloires » thermiques. Rénover les bâtiments est l’un des principaux leviers.

Avec 43 % de la consommation d’énergie, le secteur du bâtiment résidentiel tertiaire est le plus gourmand en énergie en France, et les copropriétés représentent près d’un tiers du parc de logements.




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Pourtant, malgré des aides publiques, des techniques désormais maîtrisées et des bénéfices sociaux et environnementaux avérés (économies d’énergie, moins de gaz à effet de serre, amélioration du confort et de la santé des occupants, réduction de la précarité énergétique…), les rénovations globales restent compliquées à enclencher. On sait qu’il y a un décalage entre la « rentabilité sociale » des rénovations et le temps de retour sur investissement, en moyenne autour de 50 ans.

Dans le cadre du projet Mérite, nous avons mené entre janvier et mars 2026 une enquête auprès d’une douzaine d’acteurs de la rénovation énergétique en région Grand Est, que nous avons complétée par une revue de littérature académique et experte. Ses résultats conduisent à déplacer le regard et mettent en évidence qu’une copropriété est, avant même de pouvoir rénover son immeuble, un collectif d’habitants confronté au fait de construire une décision commune ou de trouver un compromis acceptable.

La décision se construit bien avant le vote

Si l’Assemblée générale (AG) entérine ou non des travaux, auparavant il faut expliquer les scénarios, clarifier les financements, entendre les réticences et convaincre une majorité de copropriétaires. Ce long processus se déroule au fil de réunions préparatoires, d’échanges avec le conseil syndical, mais aussi dans des discussions plus informelles au téléphone ou dans les cages d’escalier.

La rénovation énergétique en copropriété en France : un état de l’art vu des sciences sociales.
Philippe Hamman, Émilie Moncaut, Fourni par l’auteur

Comme le résume une gestionnaire de copropriété à Saint-Avold, il faut lever les points bloquants avant de présenter un projet en AG :

« Ça va être justement toute cette première partie en amont, toute l’information et tout ce qui va faire que le jour de la décision, les copropriétaires généralement ont déjà fait leur choix. C’est plus tout ce qui va être fait en amont, les informations, les échanges et qu’ils puissent avoir en main tous les éléments pour eux pour pouvoir dire s’ils sont d’accord ou pas. »

Autrement dit, la rénovation énergétique suppose d’abord de fabriquer un accord collectif. Ceci rejoint plusieurs travaux en sciences sociales, qui montrent que les décisions de rénovation résultent d’un cheminement de conviction plutôt que d’un simple vote.

Des « leaders énergétiques »

Au cœur de cette dynamique apparaissent quelques copropriétaires investis plus que d’autres. Ces « leaders énergétiques » deviennent les moteurs d’un projet.

Ils traduisent les informations techniques, relaient les inquiétudes de voisins, entretiennent la mobilisation lorsque le projet s’enlise et servent d’intermédiaires entre les habitants et le syndic, comme le rapporte un gestionnaire de copropriété du Ban-Saint-Martin :

« Mme X, elle a pris quand même un rôle à cœur et elle a pris un bon fonctionnement, c’est-à-dire les gens ne téléphonent pas à moi, ils téléphonent à Mme X. En fait, elle a fait le véritable travail de relais, d’assistance. »

Derrière une rénovation se cache ainsi un travail de médiation largement invisible, mais pourtant décisif.

Une multitude d’intermédiaires

Mobiliser un collectif n’est pas tout ; encore faut-il faire avancer le projet. Le syndic occupe ici une position centrale, afin de coordonner les entreprises, suivre les études, répondre aux copropriétaires, dialoguer avec les banques, monter les dossiers de financement et accompagner un chantier qui peut durer plusieurs années.

Les entretiens montrent que cette fonction dépasse largement le métier traditionnel de syndic. Plusieurs professionnels décrivent une charge de travail massive. L’un d’eux estime par exemple qu’un seul projet de rénovation représente déjà près d’un quart de son activité :

« C’est un sujet qui arrive régulièrement sur la table. La rénovation énergétique qui touche les copropriétés. C’est hyper dur pour nous, les gestionnaires. Vous mettez trois rénovations énergétiques et vous faites un burn out. »

Cette complexité explique l’émergence d’un véritable système d’acteurs d’accompagnement : assistants à maîtrise d’ouvrage (AMO), agences locales de l’énergie, opérateurs spécialisés ou encore nouveaux opérateurs « ensembliers » proposant une offre intégrée. Leur rôle dépasse largement l’expertise technique. Ils visent à coordonner les intervenants, hiérarchiser les priorités et sécuriser le montage financier.

Cette multiplication des intermédiaires révèle une transformation plus profonde : la réussite d’une rénovation dépend aujourd’hui moins d’un acteur isolé que de la capacité de plusieurs structures à coopérer autour d’un même projet.




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Transformer les façons d’habiter

Les interventions sur le bâtiment visent aussi à changer la manière d’habiter un logement.

Les recherches en sciences sociales soulignent que les économies d’énergie ne dépendent pas uniquement de la qualité des travaux réalisés, mais aussi de la manière dont les habitants utilisent leur logement : réglage du chauffage, ventilation, nouvelles habitudes… Les écarts de performance entre les consommations attendues après les travaux et les consommations réellement observées l’illustrent.

Ces pratiques sont façonnées par les conditions de vie, les trajectoires de socialisation et les normes de confort. Ainsi, des logements techniquement comparables peuvent-ils présenter des consommations très différentes : une étude observe un écart pouvant aller jusqu’à un facteur 3,5 entre des logements similaires, les usages des occupants jouant un rôle déterminant. La rénovation énergétique implique donc aussi une évolution des façons d’habiter.

Or, l’essentiel des efforts est consacré à faire émerger le projet, à obtenir les financements et à conduire les travaux, tandis que l’accompagnement après la rénovation demeure encore limité.

La rénovation énergétique, un contexte incertain

La dernière contrainte qui pèse sur la rénovation des copropriétés tient à la fluctuation des dispositifs d’aide qui changent régulièrement, au coût des matériaux qui évoluent à la hausse et aux financements qui restent difficiles à mobiliser si l’on ne réalise pas de rénovation ambitieuse.

Face à cette incertitude, toutes les copropriétés ne sont pas égales : les petites et celles en difficulté disposent souvent de moins de ressources humaines et organisationnelles, comme l’explique le responsable du pôle copropriétés chez Oktave :

« Peut-être qu’il y a un modèle qui reste à inventer ou adapter pour les toutes petites copropriétés de cinq logements ou moins. On voit là que le modèle touche ses limites sur le coût des travaux à supporter et les subventions obtenues. […] Et on a aussi les acteurs bancaires qui ont du mal à aller sur ces petites copropriétés. Donc en plus de payer un reste à charge plus important pour des travaux équivalents, ils perdent le bénéfice des prêts bancaires auxquels les autres ont accès. »

En cela, la rénovation énergétique repose aussi sur la capacité des politiques publiques à créer des conditions stables permettant aux copropriétés d’apprendre, ensemble, à agir.




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Le projet Mérite (Modèle économique de rénovation innovant pour la transition énergétique) est lauréat de l’appel à projets Oreno – Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’Ademe pour le compte de l’État dans le cadre de France 2030, et regroupe Demathieu Bard Énergie, le Crédit agricole de Lorraine, le groupe d’assurances Roederer et, pour le volet de sciences sociales, l’Université de Strasbourg (UMR 7363 SAGE – Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe/SATT Conectus).

The Conversation

Emilie Moncaut a reçu des financements de l’appel ORENO — Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’ADEME pour le compte de l’État (France 2030), dans le cadre du projet MERITE qui regroupe également Demathieu Bard Énergie, le Crédit Agricole de Lorraine et le groupe d’assurances Roederer.

Philippe Hamman a reçu des financements de l’appel ORENO — Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’ADEME pour le compte de l’État (France 2030), dans le cadre du projet MERITE qui regroupe également Demathieu Bard Énergie, le Crédit Agricole de Lorraine et le groupe d’assurances Roederer.

– ref. Pourquoi est-il si difficile de rénover les copropriétés ? – https://theconversation.com/pourquoi-est-il-si-difficile-de-renover-les-coproprietes-287698

Et si les débats sur l’héritage rataient l’essentiel : supprimer la réserve héréditaire ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine

La réserve héréditaire institue-t-elle un « communisme familial », comme l’écrivait Émile Durkheim ? Le débat sur l’héritage ne devrait pas esquiver la question de son maintien. Logan Weaver/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À l’approche de la présidentielle et sur fond de budget difficile à boucler, la question de la taxation de l’héritage revient.

  • Les débats se concentrent trop sur les taux et l’assiette de la fiscalité liée à la transmission d’un patrimoine.

  • Le débat omet la question de la réserve héréditaire. Et si, autant qu’un problème philosophique, cela constituait aussi un facteur d’inefficience économique majeure.


La question de l’héritage est revenue en force dans le débat public. À gauche, les propositions vont d’une taxation accrue des successions (Place publique) à leur interdiction au-dessus d’un plafond de 12 millions d’euros (LFI). À droite, certains réclament au contraire la suppression pure et simple des droits de transmission. Sur le plan syndical, certains préconisent un prélèvement de 1 % sur tous les héritages (CFDT). Regarde-t-on du bon côté ?

Si défendre la liberté de disposer d’un patrimoine légitimement acquis est un principe libéral promu par Frédéric Bastiat, la liberté de permettre à un individu de s’enrichir par un privilège de naissance, sans rapport à sa propre création de valeur l’est beaucoup moins.

Les libéraux contre la rente

La question mérite d’autant plus d’être posée que, selon le Conseil d’analyse économique (CAE), la part du patrimoine des ménages provenant des successions (héritage et donations) est passée de 35 % en 1970 à plus de 60 % aujourd’hui. La richesse dépend de moins en moins de l’effort et de l’épargne personnelle, mais de plus en plus de la famille. En d’autres termes, l’héritier capte une rente, c’est-à-dire qu’il bénéficie d’un niveau de richesse supérieur à sa propre contribution à la production. Or, le libéralisme combat les rentes, d’où qu’elles proviennent.




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Par ailleurs, et c’est peut-être la conséquence la plus importante de l’héritage, il produit selon la naissance des inégalités d’accès au territoire des opportunités. Logement, études, mobilité géographique, stages, premiers emplois… La dotation familiale conditionne de plus en plus la capacité à entrer et à évoluer positivement dans le jeu économique. Ainsi, sur le marché immobilier, 25 % des jeunes ménages (la part la plus modeste de la population) n’a que 3 % de chances de devenir propriétaire sans aide familiale.

Cumul des inconvénients

Ceux qui sont condamnés à rester locataires consacrent alors une part majeure de leurs revenus au logement sans pouvoir dégager un surplus transmissible à leurs enfants, qui resteront eux aussi locataires. Les avantages comme les handicaps issus de la famille d’appartenance se cumulent et se renforcent d’une génération à la suivante.

La même logique s’exerce pour l’éducation. Le coût pour les étudiants de résider dans les grandes villes universitaires constitue pour les plus défavorisés une véritable barrière à l’entrée vers les formations prestigieuses, comme vers les bassins d’emplois les plus attractifs. Les héritages familiaux ne produisent donc pas seulement chez les jeunes une inégalité dans leur capacité de jouir de leur présent ; ils créent une discrimination sociale et géographique dans leur possibilité de se construire un avenir. En mai 2023, 17 % des jeunes de 18 et 24 ans déclarent avoir renoncé à leurs études, à cause du prix du logement

L’héritage, une incitation à l’oisiveté ?

Les effets négatifs ne s’arrêtent pas aux non-héritiers. Comme le remarquait déjà au début du XXᵉ siècle Andrew Carnegie, le célèbre milliardaire américain philanthrope, le bénéficiaire d’une succession peut se voir désincité à travailler, entreprendre et épargner. L’héritage familial, au-delà d’un certain seuil, réduit le taux d’effort des privilégiés. Mais si une part des bénéficiaires produit moins, l’assiette fiscale basée sur la création de valeur se réduit également.

Pour financer des dépenses publiques croissantes, la pression fiscale se reporte sur le travail et le capital. Un cercle vicieux se développe alors : la rente décourage d’abord l’effort de ceux qui la reçoivent. Puis, l’accroissement nécessaire de la fiscalité pour en compenser les effets délétères décourage l’effort des entreprises et salariés qui créent la richesse. Par ce jeu d’externalités négatives, l’oisiveté rentière débouche sur un véritable coût macroéconomique.

La taxation sur les héritages aurait une cohérence, si, comme le propose Raphaël Glucksmann, elle devait s’accompagner d’une baisse significative des prélèvements sur le travail ou le capital productif. Elle frapperait alors la rente plutôt que la création de valeur. Mais personne n’y croit. L’État n’a guère l’habitude de respecter ses promesses en matière d’impôt, comme on l’a vu récemment avec la [contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises]. Alors qu’elle ne devait s’appliquer qu’à l’année 2025, elle a été reconduite en 2026 et le sera encore très probablement en 2027. L’argent récupéré par l’autorité publique est souvent mal géré ou détourné du projet initial.

Faut-il alors réduire les taxes sur les successions, voire les supprimer ? Mais cela revient à légitimer des rentes privées, lesquelles nourrissent inévitablement, sous forme de compensation, la demande de rentes publiques de la part des défavorisés de naissance.

Une erreur d’appréciation

On regrette que ce débat entre gauche et droite se limite à la question de l’impôt. L’erreur consiste à demander à la fiscalité de réparer ce que le droit successoral a d’abord institué. L’impôt prélève sur des droits jugés légitimes ; le droit, lui, décide qui peut légitimement recevoir quoi. Il est normal qu’une taxe soit perçue comme une spoliation si elle frappe un bien dont le droit reconnaît par ailleurs l’acquisition comme légitime.

La réflexion doit donc se déplacer de la question de la fiscalité vers les fondements mêmes du droit de propriété individuel et de son rôle dans l’économie de marché. La première étape devrait alors conduire vers la suppression de la réserve héréditaire, qui oblige un individu à transmettre la majeure partie de son patrimoine à ses descendants biologiques. Du point de vue du propriétaire, la réserve héréditaire supprime sa liberté de choisir ses légataires, en contradiction avec les principes défendus au XIXᵉ siècle par les libéraux Courcelle-Seneuil ou Dunoyer.

Du point de vue des enfants, elle consacre un droit sur la richesse de leurs parents fondé sur leur seule naissance, et non sur les rapports avec eux, leurs comportements ou leurs mérites. Mais pourquoi un enfant aurait naturellement droit au patrimoine de ses parents ? Pourquoi pas celui du voisin, plus méritant au regard du légataire ? Et pourquoi tous les enfants d’un même sang auraient-ils un droit à l’héritage, sans parler des injustices à l’égard de ceux qui font partie de familles recomposées ?

Arte 2026.

Archaïque communisme familial

Dans les deux cas, la réserve héréditaire traite le patrimoine comme un bien communautaire et non comme une propriété individuelle. Ce « communisme familial », pour reprendre une expression de Durkheim, qui attribue le pouvoir économique selon un critère biologique, est un véritable archaïsme.

C’est une fausse note dans la symphonie moderne du marché. Comme l’a démontré une étude du think tank Génération libre), elle favorise la concentration du capital, ralentit sa circulation et augmente les inégalités intergénérationnelles. On doit séparer statut et patrimoine. En d’autres termes, il s’agit de rétablir la liberté de tester, telle qu’elle existe dans de nombreux pays de culture anglo-saxonne, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Autant de pays marqués par leur souplesse, leur capacité d’adaptation et leur dynamisme économique.

On est bien obligé de relever un savoureux paradoxe. Ceux qui, à droite (Bruno Retailleau, Sarah Knafo) dénoncent avec le plus de vigueur l’existence de droits de succession (subis de fait par moins de 15 % des héritiers, selon le CAE), ne critiquent jamais la réserve héréditaire qui viole pourtant la liberté de 100 % des propriétaires. Une parfaite traduction politique de la schizophrénie de la société française, toujours prompte à dénoncer l’inégalité sociale, mais à défendre parallèlement bec et ongles le principe héréditaire de l’héritage, alors qu’il est à la source même de cette inégalité.

Après redistribution, l’inégalité de revenus en France entre les ménages les plus pauvres et les plus riches passe d’un rapport de 18 à 3. À l’inverse, l’inégalité de patrimoine demeure immense : les 5 % les plus riches possèdent 34 % du patrimoine total alors que les 50 % les plus pauvres n’en bénéficient qu’à hauteur de 7 %. À la différence des politiques, le rôle de l’analyse économique n’est pas de flatter une opinion publique culturellement dominée par le modèle familialiste, mais d’éclairer ses contradictions. Sur l’héritage, la première réforme nécessaire n’est pas donc de taxer davantage ou non. Elle est de rompre avec le privilège de naissance.

The Conversation

Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Et si les débats sur l’héritage rataient l’essentiel : supprimer la réserve héréditaire ? – https://theconversation.com/et-si-les-debats-sur-lheritage-rataient-lessentiel-supprimer-la-reserve-hereditaire-291880