Et si on s’inspirait de la gouvernance de l’eau pour améliorer la gestion des déchets ?

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Durand, Professeur des Universités en Aménagement et urbanisme, Chercheur au laboratoire ESO-CNRS. Co-responsable Master MIDEC (Déchets et économie circulaire). Directeur-adjoint du GDR CNRS Déchets Valeurs et Sociétés. Co-responsable de l’axe SHS du PEPR Recyclage, Le Mans Université

La gestion des déchets pose aujourd’hui question. Depuis les années 1980, elle se caractérise par un fort désengagement des pouvoirs publics, à travers la mise en application de la responsabilité élargie des producteurs, ou REP. La gouvernance d’une autre matière, l’eau, pourrait pourtant inspirer le débat public et donner naissance à un nouveau modèle, davantage hybride.


En France, les déchets ménagers sont aujourd’hui gérés à travers une organisation mêlant acteurs publics et privés. En place pour certaines filières depuis 1992, elle rencontre désormais certaines limites. En cause notamment, le fonctionnement de son principal outil : la responsabilité élargie du producteur (REP).

Ce mécanisme consiste à confier aux producteurs et aux importateurs qui mettent sur les marchés des biens de consommation (emballages, meubles, électroménager, vêtements, etc.) l’obligation de « pourvoir ou de contribuer à la prévention et à la gestion des déchets » que deviendront un jour les objets qu’ils ont produits.

Il repose sur le paiement d’une contribution financière, dite « écocontribution ». Elle est versée par les producteurs, pour chaque bien de consommation vendu, à une structure privée appelée « éco-organisme » : c’est elle qui finance in fine la gestion des déchets pour le compte des producteurs qu’elle représente.

La REP constitue un changement de conception majeur dans la gouvernance de la matière par rapport aux mécanismes existants précédemment pour d’autres matières (l’eau, par exemple) : à la responsabilité juridique traditionnelle prévue par le Code de l’environnement en matière de déchets s’ajoute une responsabilité financière pesant non pas sur le producteur du déchet, mais sur le producteur de l’objet. Elle combine ainsi les logiques du principe de correction par priorité à la source et du principe pollueur-payeur.

L’objectif de la REP est donc double :

  • d’une part, disposer de moyens complémentaires (privés) pour la gestion des déchets, en sus des fonds publics,

  • et, d’autre part, inciter les metteurs en marché à écoconcevoir leurs produits.

Mais les résultats sont mitigés et invitent à repenser la gestion des déchets.




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La REP, un succès mitigé

Depuis les années 1990, le mécanisme a permis de distribuer plusieurs milliards d’euros sous forme de soutiens financiers (2,4 milliards en 2023). Une somme conséquente, même si ces fonds ne suffisent pas à couvrir tous les coûts auxquels le service public est exposé.

Sur la question de l’écoconception, l’un des principaux moyens retenus a été de moduler les écocontributions dues par le producteur afin de l’inciter à écoconcevoir son produit, à l’image d’un « bonus-malus ». Cela peut passer par la réduction du poids, l’amélioration de la réparabilité, etc. Mais les résultats sont mitigés : un récent rapport parlementaire relevait qu’il n’était « pas réaliste de faire reposer la majorité de l’organisation des filières sur ce mécanisme ».

La plupart des critiques de la REP expliquent ce constat, au moins en partie, par le fait d’avoir confié la gestion du système aux metteurs en marché. L’intérêt premier de ces derniers est de vendre des biens de consommation. Leur demander de gérer les rebuts issus de ces produits les place, en quelque sorte, face à un conflit d’intérêts.

Désengagement des pouvoirs publics

La mise en place des filières REP est venue, dans les années 1980, de la convergence des discussions françaises et européennes relatives à l’application du principe pollueur-payeur pour la gestion des déchets. Celles-ci sont survenues dans une période marquée par les idées néolibérales d’allègement des effectifs et budgets de la fonction publique.

Le dispositif devait permettre la mise en œuvre d’une politique publique en laissant le soin au secteur privé d’assumer la prise en charge des moyens humains, organisationnels et financiers. Cette première étape a fonctionné : elle a permis, dans les années 1990, de déployer le recyclage de plusieurs matériaux qui ne l’étaient pas jusqu’alors.

La volonté des pouvoirs publics de « responsabiliser » les acteurs privés s’est aussi matérialisée par une gouvernance des filières REP confiée aux metteurs en marché. Les éco-organismes ont besoin d’un agrément de l’État, mais celui-ci doit rester distant des activités opérationnelles. Les instances de concertation entre acteurs (éco-organismes, collectivités locales, opérateurs, associations, services de l’État), au niveau national (Commission interfilière de responsabilité élargie des producteurs – Cifrep ou les comités des parties prenantes), n’ont qu’un rôle consultatif.

Le pouvoir de contrôle et de sanction des éco-organismes par les pouvoirs publics est donc mesuré. S’il existe, il est en pratique limité par la situation de quasi-monopole qui caractérise certaines filières. Le gouvernement a ainsi saisi, en janvier 2026, l’Autorité de la concurrence à ce sujet. Dans un tel contexte, sanctionner ou refuser l’agrément à un éco-organisme revient à mettre en danger les filières concernées – et donc le traitement de plusieurs milliers de tonnes de déchets.

Le service public local de gestion des déchets, dépendant de la REP pour ses missions de collecte et de traitement, a donc une influence paradoxalement très limitée sur l’organisation des filières. L’ampleur des enjeux financiers justifie l’engagement d’une réflexion sur la gouvernance de ce dispositif.

Un sujet qui revient dans le débat public

Le Parlement s’est, pour cette raison, récemment (re)saisi de ce sujet. La sénatrice Christine Lavarde (Les Républicains) a appelé à mobiliser la trésorerie des éco-organismes accumulée au fil des années (plus d’un milliard d’euros toutes filières confondues) pour réaliser des investissements.

Un an plus tôt, un rapport interministériel appelait à mettre sur pied une véritable autorité administrative de régulation des REP. Le 8 janvier 2026, le ministre délégué chargé de la transition écologique Mathieu Lefevre ouvrait la discussion sur un possible élargissement de l’administration des éco-organismes. Les élus du Rassemblement national, quant à eux, ont tout bonnement proposé une loi visant à supprimer les REP, jugées trop peu efficaces.

Plusieurs évolutions sont ainsi esquissées, mais elles gagneraient à s’inspirer d’autres modèles de gouvernance de la matière déjà existants sur le territoire. Et en particulier, celle de l’eau.




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Les leçons de la gouvernance de l’eau

La gestion de l’eau et celle des déchets est, en réalité, bien plus large qu’il n’y paraît. Ces matières aquatiques ou détritiques sont vitales au fonctionnement des sociétés. Leur gestion s’inscrit dans le cadre de la gouvernance des communs.

Comme pour les filières REP avec les éco-organismes, la gestion de l’eau est administrée par des entités dédiées : les agences de l’eau, qui coordonnent et financent la politique de l’eau à l’échelle des bassins hydrographiques.

Le principe pollueur-payeur y est appliqué selon une logique proche de la REP :

  • d’un côté, les usagers de l’eau paient des redevances selon leurs atteintes à la ressource ;

  • de l’autre, les agences peuvent soutenir financièrement les actions menées en faveur de cette même ressource par une multitude d’acteurs (collectivités, agriculteurs, industriels, etc.).

Ces financements vont, par exemple, bénéficier à des activités de dépollution et de contrôle des eaux (la construction d’une station d’épuration, d’un barrage filtrant, des pratiques agricoles plus vertueuses, etc.).

Deux différences majeures existent toutefois :

  • la première réside dans la nature juridique des agences de l’eau, qui sont des établissements publics administratifs (contrairement aux éco-organismes, structures privées). Dans ce modèle d’administration déconcentrée, le personnel est composé d’agents publics. Les budgets, alimentés par une fiscalité propre, obéissent aux règles de la comptabilité publique ;

  • la seconde différence tient à la structure décisionnelle des agences de l’eau, dont l’action est orientée par des comités de bassin, souvent appelés « parlements de l’eau ». Composés de quatre collèges représentant les différents acteurs et usagers de l’eau (État, collectivités locales, ménages, industriels ou encore agriculteurs), ils regroupent des acteurs ayant a priori des intérêts divergents par rapport à l’usage des fonds.

Comparaison de la composition des instances de gouvernance de l’eau et des déchets.
Fourni par l’auteur

À la différence des REP, le rôle de ces acteurs est décisionnel, et non pas seulement consultatif : ils adoptent les schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) et définissent les actions à financer, à mettre en œuvre, les taux des redevances, etc.

Si le modèle des agences de l’eau n’est pas exempt de critiques, la plupart des difficultés rencontrées sont liées à la prépondérance de l’État et au peu de marge de manœuvre dont elles disposent.

Éléments de comparaison de la gouvernance de l’eau et des déchets.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Ces différences de modèles entre la gouvernance des déchets et de l’eau sont pour beaucoup la conséquence d’une conception différente, selon les époques, du rôle à donner aux pouvoirs publics. Mais dans les deux cas, il s’agit de gérer un commun et d’en limiter les impacts environnementaux au profit d’un nombre important d’acteurs. La solution se trouve peut-être dans l’invention d’un modèle hybride entre la prédominance des acteurs publics (dans le cas de l’eau) et leur effacement progressif (dans le cas des déchets).

The Conversation

Mathieu Durand a reçu des financements de l’ANR via le PEPR Recyclage (ANR-22-PERE-0002) et de l’Ademe (Projet REP’Rogram)

Pierre Desvaux a reçu des financements de l’Ademe via le PEPR Recyclage (SO RYLL – ANR-22-PERE-0011).

Rémy Dufal a reçu des financements de l’Ademe (Projet REP’Rogram).

Vincent Jourdain a reçu des financements de l’Ademe (Projet REP’Rogram)

– ref. Et si on s’inspirait de la gouvernance de l’eau pour améliorer la gestion des déchets ? – https://theconversation.com/et-si-on-sinspirait-de-la-gouvernance-de-leau-pour-ameliorer-la-gestion-des-dechets-279086

« Enhanced Games » : mais où est vraiment le problème ?

Source: The Conversation – in French – By Thierry Ménissier, Professeur de philosophie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Un seul record du monde est tombé durant les « Enhanced Games », « jeux augmentés », une compétition sportive dont les 42 athlètes participants étaient autorisés à se doper : celui du 50 mètres nage libre, battu de 7 centièmes de seconde par le nageur grec Kristián Goloméev, grâce à une combinaison intégrale. La tenue de ces jeux constitue cependant une excellente occasion de s’interroger sur ce qu’ils représentent et les questions qu’ils soulèvent, lesquelles ne sont pas forcément celles que l’on imagine de prime abord.


Les « Enhanced Games », ou « jeux augmentés », qui se sont tenus du 21 au 24 mai 2026 à Las Vegas (Nevada), autorisaient l’usage de substances dopantes et d’équipements technologiques normalement interdits. Ils ont été condamnés unanimement par les instances antidopage, et ont fait l’objet d’une charge critique très virulente, notamment dans les médias.

Alors que l’Inserm a récemment publié un état des lieux des connaissances sur le dopage, des scientifiques qui ont examiné cette littérature scientifique analysent les Enhanced Games : d’où viennent-ils et que portent-ils ? Au-delà des prophéties de malheur portées par les Cassandres, quelles conséquences génèrent-ils ou peuvent-ils produire ? En quoi relèvent-ils de l’éthique et en ce cas de quelle éthique parle-t-on ?

D’où viennent les Enhanced Games ?

Les Enhanced Games s’inspirent des arguments de Julian Savulescu, professeur de bioéthique à l’Université d’Oxford, qui affirme que la légalisation du dopage permettrait un sport plus juste et meilleur pour la santé des athlètes. Ils sont promus par Aron D’Souza, juriste australien et investisseur en capital-risque. Celui-ci reprend et actualise les arguments de Savulescu en critiquant le sport olympique. Il affirme que la lutte antidopage est un échec et que les institutions de régulation, en particulier le Comité international olympique (CIO) et l’Agence mondiale anti-dopage (AMA), agissent en contradiction avec les valeurs qu’elles revendiquent. Les athlètes, y compris les athlètes dopés, sont présentés comme des victimes d’un système injuste et inefficace.

Pour donner du crédit à sa cause, D’Souza se réapproprie plusieurs valeurs associées au mouvement olympique. Il reprend notamment la rhétorique du CIO sur les liens entre sport et santé. Au lieu de priver les sportifs des progrès des sciences et des technologies, en raison des réglementations de la lutte antidopage, il affirme clairement son intention de les mettre au service de l’amélioration de l’humain. Les dernières avancées médicales seraient utilisées sous le contrôle d’un comité médical et scientifique de « classe mondiale ».

Grâce à cette mobilisation disruptive des sciences et des technologies, D’Souza prétend non seulement améliorer les performances des athlètes, mais aussi rendre le sport plus sûr pour tous. Cette stratégie, qui consiste à neutraliser les critiques en s’appropriant les valeurs affichées par ses détracteurs, peut créer une certaine confusion et brouiller les repères. Le récit se structure autour de promesses de progrès et d’un monde meilleur par les technosciences au service de la performance et de la conquête de nouveaux marchés.

L’appui revendiqué des sciences ne résiste cependant pas à la critique. D’Souza mobilise les réflexions de Savulescu pour affirmer que la plupart des athlètes sont incités à se doper dans le cadre du sport olympique. Il néglige néanmoins de mentionner que Savulescu s’appuie sur des modélisations de chercheurs en sciences économiques pour un raisonnement qui n’a pas de fondement empirique.

Pour étayer davantage l’idée d’un échec de la lutte contre le dopage, il sélectionne quelques travaux sur la prévalence du dopage et affirme que 40 à 99 % des athlètes sont dopés. Il fait pour cela référence à une enquête controversée, réalisée en 2011 dans le contexte d’un dopage d’État en Russie et d’une fédération d’athlétisme dirigée par un président corrompu, pour en tirer des conclusions générales, qui plus est en tordant certains chiffres.

Un projet de politique

Selon D’Souza, la mobilisation de « sciences » dites disruptives au service de la performance sportive a pour but « de construire une superhumanité » et ainsi de « changer le monde ».

Les ambitions politiques sont clairement affichées, tout comme leurs liens avec le mouvement MAGA. Parmi les premiers investisseurs, on trouve Peter Thiel, l’un des plus fidèles soutiens de Donald Trump parmi les milliardaires financeurs du mouvement MAGA. Il est rejoint par d’autres proches du président, comme le fils de ce dernier Donald Jr. Les promoteurs des Enhanced Games revendiquent également leur proximité avec le secrétaire d’État à la santé Robert F. Kennedy Jr adepte de programmes disruptifs, comme des traitements de substitution à la testostérone dans le cadre d’un programme antivieillissement.

La stratégie de discrédit de l’AMA et du CIO, des acteurs centraux de la lutte antidopage, est portée par le mouvement MAGA et son aversion à toute régulation. Les valeurs libertaristes sont en phase avec l’idée que la participation aux expérimentations technoscientifiques relève de choix et de responsabilités individuels, qui ne doivent pas être bridés par des régulations des institutions scientifiques et de leurs comités d’éthique.

Pour ces apôtres du marché et des transactions, faire des Enhanced Games un événement sportif de référence est d’abord un levier. L’objectif est d’occuper une place centrale sur le marché très prometteur des produits destinés à améliorer les performances humaines tout au long d’une vie que l’on cherche à prolonger.

Considérer le corps comme le plus bel objet de consommation est au cœur d’un renouvellement des stratégies en matière de santé. Les soins n’ont plus pour objectif de lutter contre la maladie, mais visent à une amélioration individualisée des performances corporelles envisagées comme un facteur clé de la santé. L’ambition affichée est de développer un nouveau segment de l’économie de la santé qui échappe aux contraintes des régulations.

D’Souza et ses associés espèrent tirer profit des images d’athlètes battant des records pour légitimer l’usage de substances et méthodes destinées à « améliorer » l’être humain. Ils se sont d’ailleurs rapidement positionnés sur ce marché en proposant, par exemple, une gamme de traitements à la testostérone et en vantant leur potentiel.

Inspirés par le transhumanisme, ces alchimistes de la performance espèrent utiliser le sport comme terrain d’expérimentation permettant d’apporter des « preuves » de l’effet bénéfique des substances et des méthodes qu’ils promeuvent.

Des instances qui cèdent à la panique morale ?

Cette vision de la santé, du corps, du sport porte une critique sur la régulation. Les acteurs de la lutte contre le dopage la fondent sur un enjeu sanitaire (même si dans sa mise en œuvre, la convocation de cette valence reste discutable) et sur la nécessité de préserver la sincérité de l’épreuve sportive.

La devise de Pierre de Coubertin du dépassement de soi s’accompagne de certaines limites. Des questions comme « que peut-on faire du corps humain ? » ou « jusqu’où peut-il aller ? » en appellent d’autres, par exemple : « Jusqu’où peut aller la préparation de la performance ? » À ce titre, on peut considérer que le « débat » proposé par D’Souza, certes provocateur, n’est pas étranger à la régulation du dopage. On peut interroger les limites de la production de la performance de haut niveau en examinant sa réalité.

La prise en charge d’un jeune sportif au fort potentiel par le système fédéral produit des effets sur son développement affectif, cognitif et social. La charge de l’entraînement, la préparation biologique et scientifique, les contraintes d’un calendrier par rapport à la formation scolaire, universitaire ou professionnelle, tout comme les obligations des instances antidopage (passeport biologique, géolocalisation, etc.) sont autant de sujets dont certes, se préoccupent les institutions sportives, mais qui interrogent les limites du « Citius, Altius, Fortius » (« Plus vite, plus haut, plus fort »).

L’organisation de ces jeux « augmentés » vise donc à les rediscuter. Cela pourrait ouvrir la possibilité pour les institutions sportives et antidopage de défendre le fondement de l’idéal d’un « sport propre », slogan de l’AMA. Mais au lieu d’argumenter sur la vision et le projet politique et social fondant la compétition sportive, on peut être surpris par les prises de parole institutionnelles. Elles se structurent généralement de la façon suivante : on condamne ces Enhanced Games, car ils produiraient une rupture – ils seraient contraires à « l’esprit du sport » – et on envisage des sanctions contre tout sportif qui participerait à l’événement.

Les déclarations des instances antidopage peuvent apparaître comme relevant de la « panique morale », un concept utilisé par certains sociologues qui écrivent sur le dopage (Critcher, 2014), pour qualifier des réactions souvent disproportionnées à ce qui est considéré comme des déviances.

Les prises de parole surprennent par leur propension prédictive. Il semblerait que quoi qu’il arrive, ces jeux vont montrer quelque chose. Que la lutte antidopage est efficace ou non. Que le sport traditionnel doit être défendu ou l’inverse. Que l’on bascule dans une nouvelle ère du sport-spectacle ou non.

Le processus de la panique morale repose sur une capacité à autoentretenir le problème : en diabolisant ces Enhanced Games, des acteurs souvent issus des institutions sportives rappellent la nécessité de lutter contre le dopage, et tendent à considérer l’impact de ces jeux comme plus important qu’il ne l’est vraisemblablement.

Préserver la santé des sportifs

La position défendue par D’Souza s’appuie sur des thèses similaires à celles de l’universitaire Andy Miah. Dans son ouvrage au titre provocateur (« Athlètes génétiquement modifiés »), ce bioéthicien critique l’absence de débats sur la lutte antidopage. Les institutions sportives choisissent de clore le débat, pensant pouvoir faire l’économie d’une argumentation sur un raisonnement l’éthique en se réfugiant notamment derrière le spectre des effets du dopage sur la santé des sportifs.

Une étude se veut rassurante sur ce point mais les conditions de l’étude, sa méthodologie et son financement la disqualifient, comme le souligne FranceInfo. Dans son expertise sur le dopage, les experts du groupe de l’Inserm ne peuvent statuer sur les conséquences sanitaires des sportifs participants à cette compétition sportive dans la mesure où on ne connaît pas les protocoles de dopage (sans doute, ne les connaîtrons-nous jamais). Ce qui ne signifie évidemment pas que de telles conséquences sont inexistantes ni sans gravité.

Face à cette inconnue, peut-on craindre un processus de « ruissellement » qui pourrait inciter de jeunes athlètes, envieux de la gloire (et de l’argent) obtenus par des champions non contraints par des réglementations antidopage, à se doper, au mépris des conséquences ultérieures pour leur santé ?

Une étude souvent citée pour répondre à cette question est celle de Bob Goldman, publiée en 1984. À la suite d’une enquête menée auprès d’athlètes de haut niveau, ces chercheurs ont affirmé que la moitié d’entre eux accepteraient de prendre un médicament garantissant le succès sportif, alors même qu’ils avaient été informés qu’il entraînerait également leur décès dans les cinq ans.

Cependant, d’autres auteurs reprenant la question sont parvenus à des taux beaucoup plus faibles, puisque seul 1 % des sportifs de leur échantillon accepterait le marché faustien). Il sera intéressant d’enquêter sur ces effets de ruissellement supposés, puisque cette compétition des Enhanced Games est maintenant terminée.

L’argument éthique

Si l’invocation éthique est tentante pour critiquer les Enhanced Games, il n’est pas certain qu’elle soit concluante, en tout cas en fonction des arguments classiques.

D’une manière générale, les conditions d’exercice du sport de haut niveau et de compétition sont en effet dominées par la recherche systématique de performance, dans l’entraînement des corps et des esprits, les moyens matériels employés et le déroulement des compétitions.

S’il n’est pas explicitement aussi « amélioré » que le revendiquent les organisateurs des Enhanced Games, le sport de haut niveau et de compétition est tout de même fortement soumis à l’implémentation d’innovations en tout genre. Dans ces conditions, il y a une réelle difficulté à qualifier les Enhanced Games de non éthiques, sauf si l’on adopte une conception naturaliste pour qualifier le sport ordinaire. Or, adopter une telle position est difficile puisque la visée classique de la performance (principe du sport de compétition et de haut niveau) conduit à considérer le corps des athlètes comme quelque chose de façonné et de construit, voire quasiment comme un lieu d’expérimentation.

Pris en rigueur de termes, le discours éthique est par essence de type évaluatif et sa portée se veut normative, c’est-à-dire qu’il vise une transformation de l’action des personnes qui se réclament de lui. La finalité de l’éthique consiste en effet à s’attacher à vivre de manière digne et juste.

Dans cette perspective, l’évaluation éthique est susceptible d’adopter trois formes de raisonnement. Il s’agit de la forme de raisonnement déontologique, faisant appel au sens du devoir et aux droits de la conscience individuelle, de la forme utilitariste qui repose sur le calcul entre les coûts de l’action et ses bénéfices pour l’existence, enfin de la forme arétaïque (dite aussi perfectionniste), à savoir, d’un type d’évaluation fondé sur la recherche de l’excellence personnelle ou sur des valeurs considérées comme supérieures.

Qu’en est-il, selon ces critères, des Enhanced Games ? On peut considérer qu’y participer relève d’une forme de raisonnement utilitariste, apparemment plutôt économique qu’éthique, voire contraire à l’esprit de l’éthique. Cependant, cette manière de raisonner concerne également la démarche ordinaire des athlètes (et de leur environnement professionnel) dans leur recherche de la performance.

Ce type de raisonnement peut même paradoxalement représenter une forme de justification par les acteurs du monde sportif de haut niveau et de compétition de l’acceptation des Enhanced Games : les athlètes augmentés peuvent être considérés comme les maximisateurs rationnels de leur action.

Par ailleurs, les Enhanced Games contreviennent-ils aux droits de la conscience, en suivant l’appel du déontologisme ? Ce n’est pas du tout certain puisque les participants, nullement contraints, semblent pleinement volontaires pour ces épreuves et doivent être tenus pour responsables des conséquences de leurs actes, par exemple sur leur propre santé.

Enfin, l’esprit de compétition et la recherche de l’excellence à travers la performance peuvent être évoqués par les athlètes comme par les organisateurs ou par tous les acteurs intéressés par leur tenue. En ce sens, en interprétant le caractère intrinsèquement athlétique de cette forme de raisonnement (né dans la Grèce antique), une position éthique inspirée par le perfectionnisme semble tout à fait possible sur le sujet des Enhanced Games.

Les formes traditionnelles de l’argumentation éthique ne semblent donc pas en mesure de disqualifier les Enhanced Games.

En revanche, deux types d’arguments peuvent nuancer ce constat. D’abord, ce qui se trouve mis en question du point de vue éthique, c’est la notion d’esprit sportif. Ces « jeux augmentés » peuvent être qualifiés d’élitistes en ce qu’ils vont concentrer une considérable masse de moyens (matériels, financiers, humains) en vue de réaliser des exploits littéralement surhumains – car hors de portée aussi bien des personnes normales que de la plupart des sportifs ordinaires. En tout cas, c’est ce que leurs organisateurs ont affirmé et espéré.

Or, cela contrevient bel et bien à l’esprit sportif, une idée éthiquement riche qui porte des valeurs telles que l’équité, la générosité et le fair-play et se trouve caractérisée par une forte valeur d’exemplarité dans la société démocratique, bien au-delà du monde sportif professionnel. Envisagé à l’aune de l’esprit sportif, même compte tenu des défauts de sa version compétitive évoqués plus haut, le sport n’est pas essentiellement quelque chose d’égoïste ni même strictement lié à un idéal de performances quantifiées. C’est d’ailleurs ce qu’entend signifier le Code mondial antidopage en considérant l’esprit sportif comme une valeur cardinale.

Réservés à une élite d’athlètes favorisés, les Enhanced Games paraissent au contraire sous-tendus par une idéologie prônant l’élitisme néolibéral qui mobilise des athlètes considérés comme des « entrepreneurs d’eux-mêmes » et dont l’ensemble est animé par une logique capitaliste largement discutable en termes d’éthique.

Ensuite, les questions morales sont actuellement renouvelées par l’exigence environnementale, laquelle fournit pour l’éthique un cadre d’exercice très élargi par rapport aux sujets moraux classiquement définis. Fortement portés par la logique entrepreneuriale, rêvant d’un essor mondial très dispendieux en moyens matériels, les Enhanced Games paraissent totalement indifférents à ces transformations, tandis qu’on ne peut plus aujourd’hui évoquer la responsabilité environnementale du sport comme quelque chose d’éthiquement indifférent.

Un problème qui n’est pas éthique, mais politique

De notre point de vue, les Enhanced Games pourraient être l’occasion de rediscuter de certaines réalités du sport comme du projet des promoteurs de ces jeux augmentés. Des questions qui ne relèvent pas de l’éthique, mais de la politique.

Les représentants des instances antidopage auraient peut-être dû opter pour une stratégie d’évitement : en ignorant ces jeux et en prenant garde de ne pas participer à leur médiatisation, ils auraient évité de se retrouver piégés dans un débat pour lequel ils ne semblaient pas suffisamment préparés.

Après avoir choisi de saisir cette occasion pour réaffirmer les valeurs du sport, il ne leur reste plus d’autres choix que de s’emparer réellement des questions politiques en déconstruisant la « vision » des promoteurs de l’événement, et en examinant sans complaisance des questions qui marquent une relative proximité entre la situation actuelle de la compétition sportive et ces jeux qu’elles jugent problématiques.

Et lesdites questions sont nombreuses, qu’il s’agisse de la réalité de la production de la performance, des réalités sanitaires des sportifs de haut niveau, des fondements de la lutte antidopage (et de ses questions corollaires : la participation des sportifs à la définition des règles, la liberté du sujet, le respect de la vie privée), de la marchandisation du spectacle sportif ou encore des considérations environnementales liées au sport de haut niveau et à l’organisation d’événements sportifs.


Ont également participé à l’élaboration de cet article, au nom du groupe d’expertise collective Inserm « Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif » :

François Carré, Laboratoire Traitement du signal et de l’image (LTSI), UMR 1099 Inserm – Université de Rennes 1, Rennes ;

Louise Carton, Inserm U 1172 – Lille Neuroscience & Cognition, équipe Troubles cognitifs dégénératifs et vasculaires ; Département de pharmacologie médicale, Faculté de médecine de Lille, Université Lille-Nord-de-France, Lille ;

Katia Collomp, Laboratoire Complexité, innovation, activités motrices et sportives (CIAMS), Pôle STAPS, UFR Sciences et Techniques, Université d’Orléans, Orléans ;

Aymery Constant, École des hautes études en santé publique (EHESP), Département des sciences humaines et sociales, Rennes ;

Karine Corrion, Laboratoire Motricité humaine, expertise, sport, santé (LAMHESS, UPR 6312), Campus STAPS – Sciences du sport, Université Côte d’Azur, Nice ;

Éric Janssen, Unité DATA, Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), Paris ;

Maryse Lapeyre-Mestre, Département de médecine, Service de pharmacologie médicale et clinique, Université de Toulouse ; UMR 1295 CERPOP (Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations) Inserm – Université de Toulouse ;

Guillaume Martinent, Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L-VIS) (EA 7428), UFR STAPS, Université Claude-Bernard Lyon I, Villeurbanne ;

Mathias Poussel, Centre universitaire de médecine du sport et activité physique adaptée (CUMSAPA), Antenne médicale de prévention du dopage (AMPD) – Grand Est, Service des examens de la fonction respiratoire, CHRU de Nancy Brabois ; UR 3450 DevAH (Développement, adaptation et handicap), Régulations cardio-respiratoires et de la motricité, Université de Lorraine ; Vandœuvre-lès-Nancy.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Enhanced Games » : mais où est vraiment le problème ? – https://theconversation.com/enhanced-games-mais-ou-est-vraiment-le-probleme-284333

Désinformation : sommes-nous tous manipulés ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Sommes-nous vraiment libres de nos opinions, ou nos choix sont-ils façonnés à notre insu par des stratégies d’influence toujours plus sophistiquées ?


À l’heure des réseaux sociaux, des campagnes de désinformation et des algorithmes qui orientent notre attention, la question de la manipulation de l’information est devenue un enjeu central pour nos démocraties. Comment se fabriquent les croyances ? Quels sont les mécanismes qui influencent nos perceptions et nos décisions ? Et dans quelle mesure sommes-nous capables de leur résister ?

Pour répondre à ces questions, The Conversation France recevait jeudi soir l’historien David Colon, auteur de La Guerre de l’information. Au cours de cet échange modéré par Laurent Bainier, directeur de la rédaction, il est notamment revenu sur les stratégies déployées par les propagandistes des États autoritaires pour manipuler l’information. « Ce qu’ils exploitent le plus, aujourd’hui, c’est la fragilité économique des médias », souligne-t-il.

Un échange éclairant pour comprendre comment opèrent les stratégies d’influence contemporaines, mesurer leur impact réel sur nos sociétés et identifier les moyens de préserver un esprit critique dans un environnement informationnel toujours plus saturé.

Retrouvez dès maintenant le replay du webinaire ci-dessous :

The Conversation

– ref. Désinformation : sommes-nous tous manipulés ? – https://theconversation.com/desinformation-sommes-nous-tous-manipules-284364

Pourquoi jouer au tennis à Roland-Garros ou en amateur sous 35 °C est un défi physiologique

Source: The Conversation – in French – By Joffrey Zoll, MCU-PH en physiologie, faculté de médecine, Université de Strasbourg

La première semaine du tournoi des Internationaux de France de tennis à Roland-Garros, à Paris, a été marquée par les chaleurs caniculaires sous lesquelles joueuses et joueurs ont dû batailler sur les courts. Quels mécanismes physiologiques permettent à ces athlètes de s’adapter, jusqu’à un certain point, à des températures élevées, sachant que le tennis est un sport dans lequel le corps est mis à rude épreuve de manière spécifique ? Quelles précautions les joueuses et joueurs amateurs, qui ne disposent pas des mêmes capacités d’adaptation, doivent-ils prendre ? On fait le point.


Sous le soleil de Roland-Garros (Paris), les joueurs de tennis ne luttent pas seulement contre leur adversaire. Lorsque les températures dépassent 30 °C, pour atteindre parfois 35 °C, la chaleur devient, elle-même, un véritable défi physiologique.




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Cette année, lors des Internationaux de France, le Norvégien Casper Ruud a, lui-même, décrit avoir eu « l’impression d’être un zombie » lors de son premier tour face au Russe Roman Safiullin. Victime d’un important coup de chaud, il expliquait après le match avoir eu des vertiges, des difficultés à voir la balle et la sensation que son organisme n’arrivait plus à se refroidir correctement. Après avoir perdu onze jeux consécutifs et encaissé un set 6-0, celui qui fait partie des meilleurs joueurs mondiaux a finalement réussi à reprendre le contrôle du match après près de quatre heures d’effort, sous une température supérieure à 30 °C.

Au premier tour du tournoi 2026, quatre abandons ont été recensés, alors que le tournoi en compte généralement beaucoup moins. Derrière ces images spectaculaires se cache une réalité physiologique complexe : lors d’un effort intense sous forte chaleur, l’organisme lutte en permanence contre l’hyperthermie, c’est-à-dire l’augmentation excessive de la température corporelle.

Quand le corps tente d’éviter la surchauffe

L’être humain doit maintenir sa température interne autour de 37 °C afin d’assurer le bon fonctionnement de ses organes, notamment du cerveau. Or, pendant un effort physique intense, les muscles produisent énormément de chaleur. Ainsi, même dans des conditions de température dites « normales », la température corporelle augmente lors d’un effort intense et peut atteindre de 38,5 à 39 °C chez des sportifs entraînés.

Mais lorsque la température extérieure augmente fortement, évacuer cette chaleur devient beaucoup plus difficile. Dans un sport comme le tennis, le problème est accentué par l’exposition directe au soleil, la chaleur accumulée par la terre battue et la faible circulation d’air sur le court.

À partir de 39 °C de température centrale environ, les performances physiques et cognitives commencent généralement à diminuer de façon importante. Lorsque la température continue d’augmenter, l’organisme entre progressivement dans une zone de stress thermique important susceptible de provoquer un malaise ou, dans les situations les plus sévères, un véritable coup de chaleur d’effort, une urgence médicale caractérisée par une hyperthermie sévère associée à des troubles neurologiques.

La transpiration : le « coût physiologique » de notre principal système de refroidissement

Pour éviter cette surchauffe, l’organisme met en place plusieurs mécanismes de défense étroitement liés. Le principal système de refroidissement est la transpiration. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la sueur elle-même qui refroidit le corps, mais son évaporation. Lorsque l’eau passe de l’état liquide à l’état gazeux à la surface de la peau, cette transformation absorbe de l’énergie thermique provenant du corps, ce qui permet ainsi de le refroidir.

Afin de rendre ce système plus efficace, le corps augmente également le débit sanguin vers la peau grâce à la vasodilatation cutanée. Une partie importante du sang est ainsi redirigée vers les zones superficielles afin de favoriser les échanges thermiques et l’évaporation de la sueur.

Mais cette redistribution du flux sanguin possède un coût physiologique important. Une partie du débit sanguin disponible pour les muscles actifs est mobilisée pour le refroidissement cutané. Cette compétition entre refroidissement du corps et alimentation des muscles contribue à diminuer les capacités d’effort et participe notamment à la baisse de la quantité maximale d’oxygène que l’organisme peut utiliser sur un temps donné (ou VO₂ max) sous forte chaleur.

La transpiration entraîne également des pertes importantes en eau et en sodium. Lors d’un match sous forte chaleur, un joueur peut perdre plusieurs litres de sueur par heure. Une déshydratation même modérée – environ 2 % du poids corporel – suffit déjà à diminuer les capacités physiques et cognitives.

Pourquoi le tennis est particulièrement vulnérable à la chaleur

Tous les sports ne réagissent pas de la même manière aux fortes températures. Le tennis cumule plusieurs caractéristiques qui rendent cet effort particulièrement difficile.

D’abord, les matchs peuvent durer très longtemps, parfois plus de quatre ou cinq heures lors des tournois du Grand Chelem. Ensuite, le jeu alterne sans cesse entre accélérations explosives, changements de direction, frappes puissantes et temps de récupération relativement courts.

Mais la chaleur ne perturbe pas uniquement les muscles. Le cerveau est lui aussi fortement affecté.

Des études montrent que la déshydratation et une augmentation de la température corporelle altèrent progressivement les capacités de concentration, le temps de réaction et la prise de décision. La perception de l’effort augmente également fortement. Autrement dit, à intensité identique, l’effort semble beaucoup plus difficile sous forte chaleur.

Le cerveau agit également comme un véritable système de protection. Lorsque la température corporelle devient trop élevée, il réduit progressivement l’intensité de l’effort afin de limiter les risques de surchauffe. Cette diminution de performance peut apparaître avant même que les muscles ne soient totalement épuisés.

Dans un sport aussi technique et tactique que le tennis, cette baisse de lucidité peut suffire à faire basculer un match. Sur plusieurs heures de jeu, les joueurs doivent prendre des milliers de microdécisions – placement, trajectoire, puissance ou choix tactiques – dont certaines peuvent directement influencer l’issue d’un set ou d’un match.

Pourquoi les joueurs professionnels résistent mieux

Les joueurs professionnels développent au fil des années de nombreuses adaptations leur permettant de mieux tolérer la chaleur.

L’une des plus importantes est l’acclimatation thermique. Après plusieurs jours d’entraînement sous forte chaleur, les premières adaptations apparaissent déjà : la transpiration débute plus rapidement, la fréquence cardiaque augmente moins fortement et la température corporelle devient plus stable pour un même effort. Après plusieurs semaines d’exposition répétée, ces adaptations deviennent plus marquées et plus durables.

Le volume de sueur produit augmente également, ce qui améliore les capacités de refroidissement. En parallèle, les glandes sudoripares deviennent plus efficaces pour réabsorber le sodium avant son élimination à la surface de la peau. Les athlètes acclimatés perdent donc proportionnellement moins de sodium malgré une sudation souvent plus importante.

Le volume sanguin augmente également, améliorant ainsi la stabilité cardiovasculaire, les capacités de thermorégulation et le maintien des apports en oxygène vers les muscles.

Ces adaptations sont particulièrement travaillées avant certains tournois comme l’Open d’Australie, où les températures extrêmes sont fréquentes.

Mais cette année, les conditions semblent avoir surpris davantage de joueurs lors de la première semaine du tournoi de Roland-Garros. Les tournois préparatoires en terre battue disputés à Rome ou à Madrid se sont déroulés dans des conditions relativement fraîches, ce qui a probablement limité l’acclimatation préalable avant l’arrivée à Paris. Cette variabilité climatique plus brutale pourrait devenir de plus en plus fréquente avec le changement climatique.

Quels conseils pour les joueurs amateurs ?

Ces problématiques ne concernent pas uniquement les joueurs professionnels. Chaque été, des milliers de joueurs de tennis amateurs disputent eux aussi des compétitions sous de fortes chaleurs.

Chez les sportifs amateurs, il est essentiel de faire passer un message simple :
abandonner un match reste infiniment préférable à poursuivre un effort qui mettrait potentiellement sa santé en danger.

Chez les amateurs, quelles mesures pour limiter les risques ?

  • L’hydratation doit commencer avant le match : attendre d’avoir soif est déjà un mauvais signal, car la déshydratation est souvent déjà installée. Lors des efforts prolongés, les boissons contenant du sodium peuvent aider à compenser les pertes liées à la transpiration.
  • L’acclimatation joue également un rôle majeur : il est important non seulement de s’exposer progressivement à la chaleur, mais aussi de s’entraîner progressivement dans ces conditions afin d’améliorer les capacités de thermorégulation de l’organisme.
  • Pendant le match, il est important de profiter des pauses pour se refroidir : serviette humide, zones d’ombre, glace au niveau du cou ou de la tête, peuvent aider à limiter l’augmentation de la température corporelle.
  • Certains symptômes doivent immédiatement alerter : vertiges, nausées, confusion, frissons, maux de tête ou arrêt de la transpiration. Ils peuvent être annonciateurs d’un coup de chaleur d’effort, une urgence médicale potentiellement grave.

Un enjeu sportif… mais aussi humain et climatique

Avec le changement climatique, les épisodes de fortes chaleurs deviennent plus fréquents et plus intenses dans de nombreuses régions du monde. Les grandes compétitions sportives devront de plus en plus intégrer cette nouvelle réalité.

À Roland-Garros, la chaleur ne représente plus seulement un inconfort. Elle devient un facteur majeur de performance, de récupération, de sécurité et parfois même de « survie physiologique » sur le court.

Mais ces conditions extrêmes révèlent aussi quelque chose de fascinant dans le sport de haut niveau : la capacité des athlètes à continuer à prendre des décisions, à gérer leurs émotions et à maintenir leur engagement physique malgré une contrainte physiologique majeure. Dans des matchs où chaque point peut faire basculer l’issue de la rencontre, réussir à conserver sa lucidité sous forte chaleur devient une performance en soi.

Peut-être est-ce aussi pour cela que certaines victoires à Roland-Garros semblent provoquer des émotions si intenses : au-delà de l’adversaire, les joueurs viennent parfois de gagner un combat contre leurs propres limites physiologiques.


Valentin Fourcade, doctorant à l’Université de Strasbourg est également coauteur de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi jouer au tennis à Roland-Garros ou en amateur sous 35 °C est un défi physiologique – https://theconversation.com/pourquoi-jouer-au-tennis-a-roland-garros-ou-en-amateur-sous-35-c-est-un-defi-physiologique-284123

La transition énergétique échouera sans financement des infrastructures africaines

Source: The Conversation – in French – By Ese Owie, Associate Professor of International Law and Policy, Euclid University | Pôle Universitaire Euclide ; University of Essex

La transition vers les énergies renouvelables échouera si les pays riches ne contribuent pas au financement de systèmes énergétiques plus propres, de l’industrialisation et de la transformation locale des minerais sur l’ensemble du continent africain. Tel était l’argument avancé par les pays africains lors d’une récente réunion rassemblant 57 gouvernements sur la sortie progressive des énergies fossiles.

La Conférence sur la transition hors énergies fossiles a été organisée par la Colombie et les Pays-Bas en avril 2026. Il s’agissait du premier grand rassemblement international consacré à la manière dont les pays pourraient réduire progressivement leur dépendance au charbon, au pétrole et au gaz. À l’heure actuelle, il n’existe aucun accord mondial sur la manière de réduire progressivement la production de combustibles fossiles.

Les accords internationaux sur le climat se concentrent principalement sur la réduction des émissions plutôt que sur la manière et le moment où les pays devraient cesser de produire du charbon, du pétrole et du gaz. Pourtant, ces combustibles fossiles sont responsables de près de 90 % des émissions de carbone à l’origine du changement climatique.

Je suis avocat spécialisé en commerce international et chercheur en droit et mes recherches portent sur les liens entre changement climatique, politique commerciale et développement durable. Je considère que l’Afrique est en passe de devenir un lieu clé du débat sur la manière dont la transition doit être gérée dans les pays qui cherchent à s’industrialiser rapidement tout en étant fortement exposés aux catastrophes climatiques.




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Pour les pays africains, s’affranchir des combustibles fossiles est bien plus compliqué qu’un simple changement de source d’énergie. Beaucoup d’entre eux souffrent de la pauvreté, de réseaux électriques fragiles et d’une dette croissante. Leurs économies dépendent toujours du pétrole, du gaz et du charbon pour les recettes publiques, les exportations, l’emploi et même l’accès à l’énergie de base.

Les économies plus riches se sont industrialisées en utilisant des combustibles fossiles pendant des décennies. Demander aux États africains de cesser de produire du pétrole et du gaz sans soutien financier substantiel, sans technologies abordables et sans alternatives crédibles risquerait donc d’aggraver les inégalités.

De la réduction des émissions à l’abandon de l’extraction des combustibles fossiles

La conférence a appelé les gouvernements à aller au-delà de la simple réduction des émissions de gaz à effet de serre et à commencer à s’attaquer à la question plus difficile de la fin de l’extraction des combustibles fossiles. Environ la moitié des producteurs mondiaux de combustibles fossiles ont également assisté à la conférence (y compris ceux du Nigeria et de l’Angola).

Il s’agit d’une avancée significative vers la définition des moyens permettant aux pays de cesser d’utiliser les combustibles fossiles. De nombreux pays se sont engagés à limiter le réchauffement climatique, mais continuent d’approuver de nouveaux projets pétroliers et gaziers et de subventionner la production de combustibles fossiles.

Par exemple, le gouvernement nigérian souhaite presque doubler sa production de pétrole au cours des cinq prochaines années et augmenter sa production de gaz. L’Afrique du Sud souhaite également augmenter sa production de gaz. Ayant créé une compagnie pétrolière publique, elle va probablement développer sa production de pétrole également.




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Un accord « axé sur l’offre » pourrait fonctionner. Le Traité de non-prolifération des combustibles fossiles que 18 États et des milliers d’organisations de la société civile ont jusqu’à présent approuvé vise à engager les États à réduire la production de charbon, de pétrole et de gaz.

Concrètement, cela encouragerait les pays à planifier une transition contrôlée vers l’abandon des combustibles fossiles plutôt que d’augmenter indéfiniment leur production.

Une transition juste nécessite des investissements, pas des leçons

Pour que les pays africains puissent passer à l’énergie propre, ils devraient se passer des revenus tirés de la vente de combustibles fossiles. Ils devraient également restructurer leurs économies au-delà de la dépendance mondiale actuelle vis-à-vis des combustibles fossiles.

Cette dépendance est considérable. Les combustibles fossiles représentent plus de 90 % des recettes d’exportation dans des pays tels que le Nigeria et l’Angola.

Les recettes pétrolières et gazières représentent entre 50 % et 70 % des recettes publiques dans plusieurs États à travers le continent. Toute transition brutale sans sources alternatives de croissance et de financement aura des conséquences économiques perturbatrices.




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On ne peut pas laisser les pays se débrouiller seuls alors que le commerce mondial et les systèmes énergétiques sont profondément interconnectés. L’Afrique est déjà confrontée à un déficit de financement climatique d’environ 2 500 milliards de dollars d’ici 2030. Il ne serait pas juste de demander aux pays africains de financer eux-mêmes cette transition. Cela reviendrait à un ajustement sans solidarité.

Sans un soutien financier significatif, de nombreux pays africains pourraient avoir du mal à abandonner les combustibles fossiles tout en préservant les emplois, les recettes publiques et l’accès à l’énergie.

L’Afrique doit développer des industries d’énergie verte

Ce dont l’Afrique a besoin, ce n’est pas de la charité, mais d’investissements dans des projets crédibles. Ceux-ci incluent notamment l’énergie renouvelable, les réseaux électriques, l’assemblage de batteries, les modes de cuisson propres et les transports publics. Ces industries d’énergie verte créeraient des emplois et de la valeur économique à long terme sur le continent africain.

L’Afrique dispose déjà de nombreux éléments nécessaires à cette transition. Le continent possède d’abondantes ressources solaires et éoliennes, des marchés en pleine croissance et une main-d’œuvre jeune. Certains pays africains disposent également des minéraux nécessaires aux technologies d’énergie propre. Mais le succès dépendra de la capacité à exploiter ces atouts pour développer des industries sur place.

Les pays auront également besoin d’infrastructures plus solides, d’une réglementation stable et d’investissements dans les compétences techniques. Si elle est bien gérée, la transition énergétique pourrait aider l’Afrique à s’industrialiser de manière plus propre, sans aggraver la crise climatique. Mais sans une planification et un financement ciblés, le continent risque de rester un simple consommateur de technologies importées plutôt que de devenir un acteur de l’économie verte mondiale.

Ce que la Conférence sur la transition hors énergies fossiles signifie pour l’Afrique

La conférence de Santa Marta, en Colombie, n’a pas réglé l’avenir de la gouvernance des combustibles fossiles. Sa contribution est plus modeste – mais reste importante. Elle a clairement montré que les gouvernements ne peuvent pas s’attaquer sérieusement aux émissions tout en continuant à traiter l’extraction des combustibles fossiles comme une question secondaire.

Pour l’Afrique, la tâche ne consiste pas à résister à la transition. Il s’agit d’insister pour que cette transition soit financée, planifiée et gérée de manière équitable.

The Conversation

Ese Owie does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. La transition énergétique échouera sans financement des infrastructures africaines – https://theconversation.com/la-transition-energetique-echouera-sans-financement-des-infrastructures-africaines-283893

Les jardins urbains peuvent contenir du plomb : voici comment amenuiser les risques

Source: The Conversation – in French – By Dr. Melody Lynch, Adjunct Professor, Geography, Planning and Environment, Concordia University

Vous évitez les pesticides, vous arrachez les mauvaises herbes à la main, vous optez pour des semences anciennes. En employant ces modes de culture biologiques, vous avez l’esprit tranquille, sachant que vos légumes sont cultivés sans recours excessif aux produits chimiques.

Mais ce que beaucoup de jardiniers consciencieux ignorent, c’est que leur potager peut présenter un danger que les pratiques biologiques seules ne suffisent pas à prévenir : la présence de plomb.

Le plomb ne présente aucun seuil d’exposition sûr et il est présent dans le sol de certains jardins urbains canadiens. D’où provient-il ? Des émissions d’essence au plomb liées à une utilisation passée, de la peinture au plomb qui se détériore et s’infiltre dans le sol autour des bâtiments anciens ainsi que des activités industrielles telles que l’exploitation minière.

Heureusement, il existe de nombreux moyens simples et abordables de réduire l’exposition au plomb et de rendre nos jardins plus sûrs.

Les effets du plomb varient d’une personne à l’autre

Le plomb ne remplit aucune fonction dans l’organisme humain et est nocif quelle que soit sa concentration.

Bien que les estimations varient, les adultes absorbent de 3 à 10 % environ du plomb qu’ils ingèrent, tandis que les personnes à jeun ou souffrant de malnutrition peuvent en absorber de 60 à 80 %. Ce chiffre est particulièrement élevé chez les enfants, le taux d’absorption pouvant atteindre 50 % – voire 100 % lorsqu’ils ont l’estomac vide.

Chez les adultes, le plomb s’accumule principalement dans les os et les dents à la suite d’une exposition répétée ou prolongée, avant d’être lentement libéré dans le reste de l’organisme. Chez les enfants, une grande proportion du plomb est absorbée dans les tissus mous, ce qui entraîne l’apparition précoce de graves problèmes de santé.

Au fil du temps, l’exposition peut entraîner des effets irréversibles à long terme sur la santé, notamment sur le cerveau, le système nerveux, les reins et le système cardiovasculaire.

À l’échelle mondiale, l’exposition au plomb entraîne chaque année 1,5 million de décès et de nombreux cas d’invalidité – une perte représentant au total plus de 33 millions d’années de vie en bonne santé.

Essence, peinture et histoire passée

Le plomb peut être présent à l’état naturel, mais la majeure partie de la pollution liée au plomb résulte de l’activité humaine, comme l’industrie manufacturière, ou de produits telle que les piles.

L’utilisation de l’essence au plomb a été abandonnée dans le monde entier, mais le plomb accumulé au fil du temps demeure dans l’environnement, car il ne se biodégrade pas.

Malheureusement, il n’existe aucune réglementation concernant la peinture au plomb dans de nombreux pays du monde, où elle reste largement disponible et utilisée. Ce phénomène contribue aux inégalités en matière de santé à l’échelle mondiale.

De plus, les communautés à faibles revenus et racisées peuvent être exposées de manière disproportionnée au plomb, ce qui constitue un exemple d’injustice environnementale.

Pourquoi ce risque en vaut la peine

Malgré les risques, les jardins peuvent constituer une source importante d’aliments sains, en particulier pour les communautés économiquement défavorisées. Ils présentent également de nombreux autres avantages.

Les études montrent que s’occuper d’un jardin a un effet mutuellement bénéfique sur le mieux-être individuel et communautaire. En effet, cette activité renforce notre système immunitaire, aide à réguler les réponses endocriniennes, favorise la stabilité émotionnelle et améliore les comportements psychosociaux, en particulier chez les enfants. Elle peut également favoriser l’empathie envers la nature et les autres.

Pour certains peuples autochtones et d’autres communautés ayant une longue tradition agricole, le jardinage contribue à la préservation du patrimoine culturel en perpétuant des pratiques basées sur les connaissances intergénérationnelles et la spiritualité.

Cela dit, il faut soupeser les risques et les avantages, et surtout, éviter de jeter le bébé avec l’eau du bain. En effet, les préoccupations en matière de sécurité alimentaire sont souvent évoquées pour stigmatiser les populations marginalisées qui n’ont guère d’autres options, ou pour étouffer le débat public au sujet des décisions d’aménagement du territoire, ce qui finit par entraîner la disparition des jardins communautaires.

Comment adopter de saines pratiques de jardinage

Le plomb peut contaminer vos cultures par l’air ou le sol. Chaque plante absorbe le plomb différemment, notamment en fonction de son espèce et des caractéristiques du sol. Les légumes-feuilles et les légumes racines sont généralement plus susceptibles d’absorber le plomb que d’autres légumes, par exemple.

Heureusement, il existe de nombreux moyens simples d’éviter que du plomb ne se retrouve dans les aliments issus de votre potager.

  1. Aménagez votre potager loin des routes très fréquentées, des aires de stationnement, des voies ferrées, des cours d’eau et des zones industrielles.

  2. Si vous pensez que le sol que vous utilisez pourrait contenir du plomb, vous pouvez envoyer un échantillon pour le faire analyser.

  3. Faites preuve de prudence si vous utilisez des engrais chimiques et des pesticides. Privilégiez des méthodes non chimiques dans la mesure possible ; sinon, respectez scrupuleusement les dosages recommandés.

  4. Utilisez des bacs surélevés ou des pots remplis de terreau frais si vous craignez que le sol soit pollué.

  5. Utilisez du compost. Bien qu’il n’élimine pas les métaux lourds, un compost de haute qualité peut empêcher le plomb de contaminer vos cultures en passant par le sol.

  6. Surveillez le pH du sol à l’aide d’un pH-mètre vendu dans les quincailleries. Assurez-vous que votre sol n’est pas trop acide afin d’empêcher le plomb de contaminer vos cultures.

  7. Vérifiez la texture du sol. Évitez les sols trop sableux, car ils favorisent la migration du plomb vers les plantes de votre jardin.

  8. Observez la couleur du sol. Les sols rouges et jaunes indiquent souvent la présence d’oxydes de fer, qui aident à empêcher le plomb de passer dans les cultures. Les sols d’un noir profond indiquent souvent une forte teneur en matière organique, ce qui renforce également cette protection.

  9. Utilisez du paillis, comme des copeaux de bois ou des feuilles en décomposition, pour empêcher le plomb de pénétrer dans vos sols par l’air.

  10. Évitez de brûler des déchets dans votre jardin ou à proximité de celui-ci, car cela pourrait entraîner la contamination de vos aliments par le plomb. Le brûlage à l’air libre des déchets constitue un problème de santé mondial pressant dans les régions où les infrastructures de collecte des déchets sont insuffisantes, notamment dans certaines communautés autochtones du Canada.


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  1. Empêchez les jeunes enfants de mettre de la terre dans leur bouche lorsqu’ils sont dans le jardin, car ils courent un risque accru de développer des problèmes de santé s’ils ingèrent du plomb.

  2. Lavez les fruits et légumes à l’eau claire avant de les consommer afin d’éliminer les résidus.

La démarche la plus importante que nous puissions entreprendre pour assainir nos jardins consiste sans doute à demander des comptes à nos gouvernements pour garantir la qualité de l’environnement dans nos communautés. Si la pollution vous préoccupe, communiquez avec votre représentant local ou ralliez-vous à une cause pour réclamer une réglementation plus stricte et de meilleures politiques en matière d’urbanisme.

Pour de nombreuses familles, le jardinage est bien plus qu’un simple passe-temps. C’est un moyen de se nourrir. Et malgré les progrès réalisés, l’exposition au plomb demeure un risque sanitaire méconnu au sein de la population canadienne. Nous pouvons y remédier en prenant les mesures adéquates.

La Conversation Canada

Dr. Melody Lynch a bénéficié d’un financement pour cette recherche de la part du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de Mitacs.

– ref. Les jardins urbains peuvent contenir du plomb : voici comment amenuiser les risques – https://theconversation.com/les-jardins-urbains-peuvent-contenir-du-plomb-voici-comment-amenuiser-les-risques-283329

Artistes, collectionneurs : le crypto-art travaille (enfin) pour vous

Source: The Conversation – in French – By Elissar Toufaily, Enseignante Chercheuse en marketing digital, Pôle Léonard de Vinci

D’un mouvement cypherpunk décentralisé, voire anarchique, le crypto-art est devenu l’apanage des collectionneurs d’art classique. Viacheslav Lopatin/Shutterstock

« Est-ce de l’art ? » La question revient avec une intensité particulière depuis l’essor des non-fungible token, ou NFT, les jetons non fongibles, en 2021-2022, suivi d’un reflux tout aussi spectaculaire. Au-delà des questions esthétiques et philosophiques, l’art numérique se classe désormais en troisième position des dépenses des collectionneurs fortunés, derrière la peinture et la sculpture. Une révolution davantage économique qu’artistique ?


Pour beaucoup, les années 2021-2022 confirment une bulle spéculative pour les non-fungible token (NFT, jetons non fongibles) où le crypto-art, refuge pour les traders, est déconnecté du monde réel. Pourtant, se focaliser sur cette volatilité revient à passer à côté de l’essentiel, car, derrière les excès, le crypto-art révèle une reconfiguration des modèles économiques, sociaux et du partage de la valeur dans le monde de l’art.

Le crypto-art désigne l’ensemble des pratiques artistiques utilisant les technologies Web3, notamment la blockchain, pour créer, authentifier ou distribuer des œuvres numériques. Dans ce cadre, les NFT ne sont pas les œuvres elles-mêmes, mais des certificats de propriété et d’authenticité. Cette distinction est essentielle. Elle déplace l’innovation du champ artistique vers celui de l’infrastructure technologique.

Et si le crypto-art n’était pas tant une révolution artistique qu’une innovation dans la manière dont la valeur est produite, distribuée et captée ?

Mécanique de la désirabilité

L’antihéros Gordon Gekko (interprété par Michael Douglas) le formulait sans détour dans le film Wall Street, en 1987 :

« Ce tableau, je l’ai acheté il y a dix ans pour 60 000 dollars, je pourrais le vendre aujourd’hui 600 000 dollars. L’illusion est devenue réalité. Et plus elle devient réelle, plus ils la désirent. Le capitalisme dans toute sa splendeur. »

Wall Street (1987) – Extrait « Democracy ? » avec Michael Douglas.

Cette mécanique de la désirabilité construite est précisément celle que le crypto-art cherche à reconfigurer, non pas en la niant, mais en redistribuant les bénéfices qu’elle génère.

Le crypto-art s’inscrit dans un contexte de méfiance institutionnelle croissante, de tensions géopolitiques et de réallocation des capitaux vers des actifs alternatifs que les jeunes générations (les milléniaux et la Gen Z) ont massivement adoptés face à une réalité économique plus dure que celle de leurs parents.

Numérisation du marché

La plupart des critiques s’arrêtent aux « NFT collectibles ». Ces images de singes en costume ou de pingouins à lunettes, vendues à prix d’or dans la frénésie de 2021-2022. Ces collections, comme les Bored Ape Yacht Club ou les CryptoPunks, ont effectivement fonctionné comme des gains financiers et des symboles de statut social au sein de communautés crypto.

Leur valeur reposait sur la narration, l’appartenance à un groupe et l’effet de mode, pas sur leurs qualités esthétiques.

Les NFT ne transforment pas directement ce que l’on voit, mais la manière dont l’art circule et se valorise. Dans cette perspective, le crypto-art s’inscrit dans une tendance plus large de numérisation des marchés, où la technologie reconfigure les échanges avant de transformer les pratiques de création.

Il existe des formes bien plus riches dans le crypto-art :

  • l’art génératif on-chain, où l’artiste dépose un algorithme sur la blockchain. Chaque acheteur génère une œuvre unique et imprévisible, comme le fait Tyler Hobbs avec sa collection Fidenza ;

  • l’art assisté par intelligence artificielle et certifié par des NFT dynamiques à l’image des œuvres de Refik Anadol, où des installations immenses captivent les visiteurs de musées comme le Moco ;

  • l’art purement natif de la blockchain, où le code du smart contract est lui-même le pinceau.

« Documentation de l’apprentissage non supervisé – Hallucinations de machines NFT – Museum of Modern Art (MoMA), New York.

Racines « cypherpunk »

Le crypto-art ne surgit pas du rien. Il s’inscrit dans une généalogie philosophique et culturelle précise, et est retracé jusqu’au mouvement cypherpunk, qui trouve son origine dans les travaux des cryptographes des années 1970. Le Manifeste cypherpunk exprime une méfiance profonde envers les institutions centralisées. L’esthétique des avatars anonymes, des figures animales, des références à bitcoin ne relève pas d’un caprice, mais incarne les valeurs fondatrices de ce mouvement : décentralisation, anonymat, propriété individuelle.

Cette couche d’anonymat offre aussi aux artistes une protection inattendue contre les biais liés au genre, à l’ethnie ou à la géographie. Dans un marché de l’art traditionnel où l’identité de l’artiste influe massivement sur la valorisation de son œuvre, la pseudonymie devient une forme d’équité.

Redevances automatiques

Dans le système traditionnel, les galeries prélèvent entre 30 % et 50 % des ventes. L’artiste cède non seulement une part substantielle de ses revenus, mais aussi le contrôle de sa visibilité ; c’est la galerie qui choisit qui expose et quand.

La blockchain reconfigure cette relation de pouvoir.

Les smart contracts permettent des redevances automatiques à chaque revente. Selon le chercheur Scott Duke Kominers, plus de 1,8 milliard de dollars (soit plus de 1,5 milliard d’euros) a été redistribué aux créateurs sur les collections Ethereum en 2021 et 2022.

Certaines estimations suggèrent encore que des centaines de millions de dollars sont générés en 2026 ; plus de 80 % des contrats NFT prévoyaient désormais des redevances automatiques. Mais ces mécanismes sont fragiles et plusieurs plateformes les ont rendus optionnels sous la pression des traders. Par ailleurs, les redevances sur la blockchain sont parfois difficiles à appliquer, car il est complexe de distinguer les ventes de NFT des autres types de transferts.

Assumer seul marketing et maîtrise des blockchains

De nouveaux modèles de revenus émergent comme les licences décentralisées ou les œuvres composables. Leur visibilité reste captée par un petit nombre de plateformes dominantes, comme OpenSea, Art Blocks ou SuperRare, qui reproduisent les logiques de concentration qu’elles prétendaient abolir.

Les expositions phygitales de Damien Hirst ou Refik Anadol renforcent le lien direct créateur-public. En contrepartie, l’artiste doit désormais assumer seul le marketing, la gestion des droits et la maîtrise des blockchains ; un rôle d’entrepreneur pour lequel rien ne le prépare.

Si la blockchain inspire une créativité nouvelle, cette liberté formelle reste l’apanage d’une minorité d’artistes armés techniquement pour en exploiter le plein potentiel.

Propriété enfin lisible

Du côté des collectionneurs, la valeur est une construction collective.

Il faut bien distinguer les projets purement spéculatifs des œuvres de fine digital art sécurisées par un token. Dans ce second cas, une traçabilité complète l’œuvre et, parfois, ses droits d’exposition.

Selon le rapport UBS-Art Basel 2026, l’art numérique se classe désormais en troisième position des dépenses des collectionneurs fortunés, derrière la peinture et la sculpture. Les femmes de la génération Z y sont même surreprésentées, signe d’une démocratisation réelle des profils de collectionneurs.

Mouvement inachevé

Le crypto-art n’a pas encore tenu toutes ses promesses. Ses fondements technologiques portent une reconfiguration réelle du partage de la valeur, répondant à des iniquités structurelles que galeries et maisons de vente n’avaient pas intérêt à corriger. Il s’inscrit dans un nouveau modèle hybride avec une combinaison de valeur culturelle (l’œuvre et son histoire), valeur financière (rareté et revente), valeur communautaire (appartenance à un réseau) et valeur technologique (provenance, certification, créativité, Web3).

Les angles morts restent réels, notamment l’opacité des plateformes, et la régulation européenne Mica sur les cryptoactifs, qui reste insuffisante pour encadrer la tokenisation des œuvres d’art.

Le crypto-art ne constitue pas une révolution artistique, et peut-être ne le fera jamais. Mais il pourrait bien annoncer une mutation plus profonde dans les règles de la création et du partage de la valeur.

The Conversation

Elissar Toufaily ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Artistes, collectionneurs : le crypto-art travaille (enfin) pour vous – https://theconversation.com/artistes-collectionneurs-le-crypto-art-travaille-enfin-pour-vous-281161

Violences sexuelles : Comment croire les victimes d’hommes intégrés, appréciés ou séduisants ?

Source: The Conversation – in French – By Alexane Guérin, Docteure en science politique, associée au Centre de Recherches Internationales (CERI), Sciences Po

L’acteur et chanteur Patrick Bruel est accusé de violences sexuelles par une trentaine de femmes, et une douzaine de plaintes ont été déposées. Que se passe-t-il lorsque les mis en cause sont des hommes socialement intégrés ne correspondant pas à l’image stéréotypée du « violeur »? Face à un homme respecté ou apprécié, le soupçon peut spontanément se reporter sur la victime, analyse la chercheuse Alexane Guérin. Une situation qui n’est pas sans rapport avec le fait que 90 % des femmes agressées ne portent pas plainte.


Depuis presque une décennie, le mouvement #MeToo a révélé la lutte qui se joue autour de la crédibilité des femmes lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Face aux dénonciations publiques, les réactions prennent souvent la forme de formules devenues familières : « La présomption d’innocence doit prévaloir », « Laissons la justice faire son travail », « Tant qu’il n’y a pas eu de condamnation, on ne peut pas savoir. » Fréquemment mobilisées lorsqu’un homme est accusé publiquement de violences sexuelles, ces réactions traduisent l’idée qu’il existerait une instance neutre capable de départager objectivement les récits. Le tribunal apparaît alors comme le lieu privilégié de cette vérité attendue.

Pourtant, les analyses du traitement judiciaire des viols montrent combien ces dossiers mettent à l’épreuve le régime classique de la preuve. À cet égard un chiffre est particulièrement parlant : 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. En effet, l’immense majorité des violences sexuelles sont commises dans l’intimité, par des hommes connus des victimes, sans recours à la violence physique. Dans ces situations de « viol ordinaire », les preuves matérielles permettant d’établir les faits sont rares. Face à deux récits qui s’opposent, seule la parole peut souvent faire preuve.

Or, nous ne recevons ni n’interprétons ces témoignages de manière neutre. Derrière l’impression d’un « parole contre parole » se déploie toute une économie de la crédibilité qui organise ce qui paraît plausible et intelligible, et ce qui ne l’est pas. Comme l’ont montré les théories féministes, certains récits bénéficient d’une confiance préalable tandis que d’autres sont immédiatement fragilisés par le soupçon. Longtemps considérées comme objets de connaissances plutôt que comme des sujets capables d’en produire, les femmes doivent ainsi se livrer à une bataille épistémique pour rendre audibles leurs expériences.

La crédibilité n’est donc pas distribuée de manière égale : elle circule selon des hiérarchies sociales, symboliques, culturelles et affectives qui façonnent notre perception de ce qu’est un « vrai viol », une « vraie victime » ou un « vrai violeur ». Les transformations apportées par le mouvement #MeToo coexistent avec des stéréotypes persistants : certaines femmes demeurent spontanément suspectes, tandis que certains hommes restent difficilement concevables comme auteurs de violences sexuelles.

Dès lors, les controverses suscitées par certaines accusations ne révèlent pas seulement les défis du judiciaire à établir la vérité. Elles mettent également au jour un enjeu de justice plus profond, qui se joue aussi et avant tout en dehors des tribunaux : comment une société distribue-t-elle la crédibilité lorsqu’elle est confrontée à des récits concurrents de violences sexuelles ? Quelle justice imaginer dans ces conditions d’inégalité structurantes ?

Les victimes de viol face au déficit de crédibilité

La reconnaissance du statut de victime repose sur des conditions sociales étroites : il n’est accordé que si la personne concernée a adopté un certain comportement avant, pendant et après le viol. Cet éthos de « victime idéale » rend suspect tout écart à la norme dominante, et génère ainsi un déficit de crédibilité structurel.

Prenons un exemple : une femme affirme avoir été violée par un homme qui lui plaisait, rencontré lors d’un rendez-vous. Après cette première nuit, ils se revoient quelques jours plus tard pour boire un verre. Plusieurs semaines après, ils recouchent ensemble. Elle parle des faits des années plus tard.

Face à un tel scénario, le soupçon surgit immédiatement sous la forme de questions qui semblent relever du « bon sens » : pourquoi aurait-elle revu l’homme qui l’a violée ? Pourquoi avoir de nouveau un rapport sexuel avec lui ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’en parler ?

Dans ces situations, puisque le moment du viol lui-même ne peut être observé, ce sont les comportements avant et après les faits qui deviennent l’objet principal de l’évaluation morale et sociale. Le problème est que ces questions contiennent leur propre réponse implicite. Puisque ce comportement paraît incompréhensible, des explications stéréotypées vont fournir une réponse efficace : cette femme ment, elle cherche de l’attention, elle cherche à se venger et veut nuire à la réputation de cet homme.

Pourtant, si l’on se place du point de vue de la personne concernée, une autre intelligibilité apparaît : cette femme savait que cette nuit-là avait été problématique, mais elle n’avait pas immédiatement les ressources pour qualifier ce qu’elle avait vécu comme un viol. Le fait d’avoir été contrainte par un homme qui lui plaisait, avec qui elle avait désiré partager une intimité, lui semblait incompatible avec l’idée même de viol. Nommer ce qui lui est arrivé a alors pris plusieurs années.

Les interprétations erronées de son comportement donnent alors lieu à des « injustices de témoignage » : cette femme n’est pas considérée comme crédible en raison de stéréotypes préjudiciables. Plus encore, elles affectent directement la possibilité même de parler : parce qu’elles anticipent le soupçon, de nombreuses victimes préfèrent se taire, retardent leur révélation ou minimisent la violence subie. Or, ce silence devient ensuite lui-même un motif de suspicion : avoir « trop attendu » semble confirmer l’idée que le récit manquerait de crédibilité. L’économie inégale de la crédibilité tend ainsi à se reproduire elle-même.

Les excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes

Mais ce déficit de crédibilité accordé aux victimes doit être pensé à l’aune des excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes accusés de violences sexuelles. Dans notre exemple, l’homme affirme quant à lui que tous les rapports étaient consentis. C’est un homme socialement intégré, apprécié, séduisant. Autrement dit, il ne correspond en rien à l’image stéréotypée du « violeur » : il n’est ni un inconnu surgissant dans une ruelle sombre, ni un prédateur monstrueux.

Or les représentations dominantes du viol continuent de reposer sur la figure du délinquant sexuel : un homme déviant et marginal, animé par une intention criminelle identifiable. Si ces stéréotypes persistent, c’est parce qu’un obstacle causal résiste : pourquoi un homme qui plaît aux femmes aurait-il besoin de violer ?

Cette question repose pourtant sur une compréhension erronée du viol : elle suppose qu’un viol est causé par un « besoin » sexuel. Autrement dit, que seuls les hommes qui se trouvent dans une certaine « misère sexuelle » ou frustration éprouveraient le « besoin » de violer. Or, le viol est avant tout un rapport de pouvoir : un homme prend le pouvoir en imposant un rapport sexuel à une femme. Dans une société patriarcale où les rapports de genre sont structurés par la domination, les hommes disposent d’une position de force dans l’intimité.

Tant que la figure du « violeur » s’imposera comme une identité stigmatisée, notre économie de la crédibilité continuera d’être inégalitaire.

Vers une justice de témoignage

Face à ces inégalités structurelles de crédibilité, une question se pose : comment penser une justice donnant véritablement crédit aux témoignages des victimes dans les situations de viol ordinaire ?

Les théories féministes invitent d’abord à considérer les victimes comme détentrices de « savoirs expérientiels » : des connaissances produites depuis leur propre vécu, qui permettent de rendre intelligibles des expériences que les catégories dominantes ou institutionnelles peinent à saisir. Les récits des victimes permettent, par exemple, de comprendre pourquoi certaines femmes poursuivent une relation avec l’homme qui les a violées, mettent plusieurs années à qualifier les faits ou modifient leur version par peur du soupçon. En ce sens, ces savoirs expérientiels fournissent de nouvelles ressources d’interprétation capables de contrebalancer les mythes et stéréotypes sur le viol, sur les victimes et sur les violeurs.

Il est donc nécessaire de prendre en compte les récits de violences sexuelles dans une autre logique que celle de la recherche de preuve matérielle, inhérente au système pénal.

Certaines pratiques de justice réparatrice cherchent précisément à construire des lieux qui se décentrent du paradigme probatoire : des espaces où les professionnel·les adoptent une posture d’écoute attentive, non jugeante et non directive. Contrairement à la procédure pénale, cette approche laisse les personnes concernées être les expertes de leur vécu, et explorer leurs attentes de justice. Cette écoute et cette reconnaissance peuvent être considérées en elles-mêmes comme
réparatrices par les victimes
. Les démarches peuvent être proposées en complément d’une procédure pénale ou indépendamment d’elle, sans s’y substituer.

Dans un contexte où plus de 90 % des victimes ne portent pas plainte, rendre accessibles des espaces de justice qui placent au centre l’écoute des personnes concernées constitue un enjeu majeur. Car la justice ne se joue pas uniquement dans les tribunaux : elle se joue aussi dans la manière dont une société accueille, interprète et reconnaît les récits de violences sexuelles.


Alexane Guérin est l’autrice de Viol ordinaire. Révéler un crime de l’intimité, Éditions du Seuil, 2026.

The Conversation

Alexane Guérin est co-directrice de l’association La Valise.

– ref. Violences sexuelles : Comment croire les victimes d’hommes intégrés, appréciés ou séduisants ? – https://theconversation.com/violences-sexuelles-comment-croire-les-victimes-dhommes-integres-apprecies-ou-seduisants-283790

La rhétorique politique, plus que la logistique, explique de nombreuses perturbations des chaînes d’approvisionnement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Azusa Nakamura, Assistant Professor, Neoma Business School

Entrepôt à Columbus, Ohio. Logistics365/Wikipedia, CC BY-NC-SA

La présence au pouvoir, dans un pays donné, de leaders populistes, tend à inciter les entreprises internationales à s’en retirer, du fait de l’incertitude institutionnelle et la volatilité que ces leaders suscitent par leur rhétorique et leurs revirements politiques.


Lorsque les rayons des supermarchés semblent vides ou que les retards de livraison s’étendent sur plusieurs semaines, le débat public attribue généralement la responsabilité à la pandémie, aux goulets d’étranglement dans les transports ou aux fermetures d’usines. Pourtant, nos recherches montrent que les forces politiques, en particulier celles dites populistes, remodèlent discrètement la structure des chaînes d’approvisionnement mondiales d’une manière qui n’est pas immédiatement apparente.

Ce remodelage reflète des décisions structurelles et stratégiques prises en interne et qui ne sont pas largement connues en dehors de l’entreprise. En effet, les discours et les récits populistes, et pas seulement les changements politiques, peuvent modifier les relations des partenaires commerciaux à l’international. Ils ont pour effet d’éroder progressivement les relations avec les fournisseurs qui avaient été entretenues jusqu’alors.

Le populisme communique l’incertitude, et les entreprises réagissent

Les chaînes d’approvisionnement dépendent de la prévisibilité. Les entreprises investissent là où les règles sont stables, où les contrats sont sûrs d’être appliqués et où l’orientation politique semble cohérente. Le discours populiste complique ces attentes, les plongeant dans l’incertitude, voire dans le risque.

Les dirigeants populistes ont tendance à présenter la politique comme un conflit entre « les gens ordinaires » et « les élites », « l’establishment » ou « les outsiders ». Ce faisant, ils annoncent souvent des changements brusques, des conflits avec les institutions ou des perturbations réglementaires.

Les dirigeants peuvent interpréter ce discours comme un avertissement et réagir en conséquence. Notre étude portant sur les entreprises cotées aux États-Unis qui s’approvisionnaient dans 34 pays entre 2003 et 2018, montre que la montée du discours populiste a systématiquement réduit le nombre de fournisseurs opérant dans un pays donné. Les entreprises états-uniennes semblent se désengager avant même que la législation officielle ne soit réécrite, ce qui indique que le discours lui-même comporte un risque. Ce processus de désengagement est silencieux.

Les multinationales n’annoncent pas nécessairement qu’elles quittent un pays en raison du populisme de ses dirigeants. Au lieu de cela, les équipes d’approvisionnement réduisent leurs commandes, les plans d’expansion sont simplement mis en veilleuse et de nouveaux contrats sont signés ailleurs. Les effets ne deviennent visibles que lorsque des pénuries apparaissent ou que les flux commerciaux changent.

La fragilité des États a son importance, mais le populisme a un impact spécifique

Il n’est pas surprenant que les multinationales hésitent à s’engager auprès d’États fragiles, c’est-à-dire ceux qui se caractérisent par un état de droit faible, une capacité administrative insuffisante ou une instabilité sociale. Ce qui est plus frappant, c’est l’asymétrie que nous avons observée. Dans les États fragiles, les contraintes politiques telles qu’un système judiciaire indépendant de l’exécutif et capable d’exercer un droit de veto effectif sur les décisions politiques du gouvernement, ou la présence de gouvernements de coalition, contribuent à atténuer les effets négatifs, car elles indiquent que l’instabilité peut être gérée. Mais le populisme est une tout autre affaire.

Même lorsque les démocraties disposent de solides garanties institutionnelles, les entreprises se retirent lorsque la politique populiste gagne du terrain. Les garanties juridiques sont affaiblies lorsque les dirigeants contestent publiquement la légitimité de ces mêmes institutions. En d’autres termes, les entreprises peuvent s’inquiéter moins de la faiblesse des capacités que des dirigeants qui affichent leur intention de contester ou de contourner les règles existantes. Le signal est aussi important que la politique concrètement menée.

Concrètement, cela se traduit ainsi

Au Royaume-Uni, des années d’incertitude liées au Brexit ont incité les entreprises à diversifier leur production, à constituer des stocks et à délocaliser leurs centres de distribution européens vers les pays de l’UE.

Les industries dépendantes des importations, telles que la distribution alimentaire et l’industrie pharmaceutique, ont connu des perturbations particulièrement visibles, souvent avant même l’entrée en vigueur des nouvelles règles douanières.

Aux États-Unis, les messages contradictoires concernant la relocalisation, les droits de douane et l’autonomie stratégique ont influencé les chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur des semi-conducteurs

En quête de stabilité, les entreprises ont accéléré leurs investissements dans des États jugés fiables sur le plan géopolitique, c’est-à-dire des pays qui offrent stabilité politique et prévisibilité en tant que destinations d’approvisionnement, en particulier au Mexique et dans les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est.

Dans les économies émergentes en proie à la montée du populisme, de l’Amérique latine à l’Europe de l’Est, les multinationales ont réorganisé discrètement la présence de leurs fournisseurs. Ces redistributions silencieuses influencent la disponibilité de tous les produits, des appareils électroniques aux médicaments courants.

Chaque cas reflète une réalité plus large, comme le confirment nos données : le discours politique peut influencer les marchés avant même que les politiques ne le fassent.

Pourquoi la rhétorique est-elle importante ?

Une explication possible est d’ordre psychologique : lorsque les dirigeants dénigrent les institutions, les entreprises en déduisent que les normes risquent de s’éroder. Une autre explication est d’ordre opérationnel : la rhétorique polarisée augmente le risque de grèves, de surprises réglementaires ou de revirements politiques imprévisibles.

Dans la pratique, le discours fonctionne comme un système d’alerte précoce, incitant les entreprises à se réorienter tant qu’elles le peuvent encore. Ce mécanisme aide à expliquer pourquoi les messages populistes ont des conséquences économiques disproportionnées par rapport à d’autres formes de communication politique.

Notre approche pour cette recherche

Notre analyse s’appuie sur des données détaillées relatives aux fournisseurs des entreprises cotées aux États-Unis, associées à des indicateurs nationaux de populisme, de fragilité et de contraintes politiques. En suivant ces réseaux sur une période de 16 ans, nous avons pu observer comment les changements dynamiques des conditions politiques correspondent à des évolutions dans l’étendue de la présence des fournisseurs.

Les résultats se sont révélés solides dans les deux modèles et échantillons :

  • Le populisme réduit la participation des fournisseurs,

  • La fragilité la réduit également, mais les contraintes atténuent son effet,

  • Les contraintes n’atténuent pas l’impact du populisme.

Ce résultat final remet en question l’hypothèse selon laquelle les démocraties sont protégées sur le plan économique simplement parce qu’elles disposent d’institutions solides. Lorsque les dirigeants populistes délégitiment ces institutions, les entreprises se comportent comme si le système s’était affaibli.

Pourquoi cela est-il important pour les dirigeants, les décideurs politiques et les citoyens ?

Pour les entreprises, l’implication est claire : le discours politique est un indicateur de risque, et non un bruit de fond. Les responsables de la chaîne d’approvisionnement surveillent de plus en plus les cybermenaces, les normes de durabilité et la fiabilité des transports. En effet, ils peuvent désormais avoir besoin d’outils pour suivre la volatilité politique et les changements de discours parallèlement à ces indicateurs.

Pour les décideurs politiques, le message donne à réfléchir. La solidité institutionnelle sur le papier peut ne pas suffire à protéger la confiance économique si le discours populiste laisse présager un conflit potentiel avec les organismes de contrôle. Pour contrer cela, il faudra peut-être mettre en place de nouveaux mécanismes qui préservent la crédibilité institutionnelle même lorsque les discours politiques polarisent les sociétés, tels que des agences indépendantes dotées de mandats protégés.

Pour les citoyens, les conséquences sont tangibles.

Lorsque les fournisseurs se retirent, la production est perturbée. Cela se traduit par une pénurie de marchandises, une hausse des prix et un allongement des délais de livraison. Il est important de noter que ces conséquences sont souvent attribuées à des défaillances logistiques plutôt qu’à la dynamique politique, ce qui signifie que les causes démocratiques importantes de la pénurie restent invisibles.

Ce qui doit changer

Les évaluations traditionnelles des risques attribuent souvent une note élevée aux pays démocratiques en raison de la solidité de leurs institutions. Nos conclusions suggèrent que ces modèles négligent une vulnérabilité croissante : la politique populiste peut éroder la confiance plus rapidement que les contraintes ne peuvent la protéger.

Les décideurs devraient donc :

  • Surveiller la rhétorique parallèlement à la réglementation. Les discours ont leur importance, même si les lois restent inchangées.

  • Traiter les « démocraties stables » avec nuance. Des contraintes fortes ne peuvent pas nécessairement protéger les économies contre les chocs de confiance.

  • Diversifier de manière proactive la localisation des fournisseurs. La concentration dans les pays connaissant une montée du populisme amplifie les risques, tandis que la répartition des expositions renforce la résilience.

Alors que les entreprises réfléchissent à leur résilience à la suite de la pandémie de Covid-19, des catastrophes naturelles et des conflits commerciaux, elles pourraient avoir besoin de faire appel à des spécialistes en renseignement politique, de mener des exercices de simulation ou de mettre en place des systèmes d’alerte précoce pour comprendre comment la rhétorique façonne le comportement économique.

Une refonte de la mondialisation

Si les entreprises évitent de plus en plus de s’approvisionner dans les pays populistes, la mondialisation pourrait se réorganiser en nouveaux blocs. La production pourrait se rapprocher des marchés intérieurs, se regrouper autour d’États politiquement alignés ou suivre des stratégies de « friend-shoring » qui privilégient la fiabilité plutôt que le coût.

Nos recherches ne modélisent pas directement ces configurations futures, mais la logique est claire. La politique devient un moteur structurel de l’architecture de la chaîne d’approvisionnement, et non plus une simple toile de fond. Comprendre cette relation est désormais essentiel pour les gouvernements, les dirigeants et les citoyens qui recherchent la résilience économique à une époque où les discours politiques peuvent modifier les flux commerciaux autant que des infrastructures défaillantes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La rhétorique politique, plus que la logistique, explique de nombreuses perturbations des chaînes d’approvisionnement – https://theconversation.com/la-rhetorique-politique-plus-que-la-logistique-explique-de-nombreuses-perturbations-des-chaines-dapprovisionnement-276097

La langue française dans les anciennes colonies de la France : quelle histoire, quel présent, quel avenir ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)

Les débats autour du statut juridique de la langue française, aujourd’hui relancés par la mondialisation, la diversification des partenariats et la promotion onusienne de la diversité linguistique, ne sauraient être réduits aux tensions conjoncturelles entre États. Car la langue française est devenue structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés issues de la colonisation, porteuse d’un patrimoine immatériel de valeurs universelles — liberté, justice, dignité — que des peuples du monde entier ont fait leurs.


Au moment où le débat sur le statut juridique de la langue française s’impose fréquemment dans les débats dans bon nombre de pays anciennement colonisés par la France, il est particulièrement intéressant de revenir sur les motifs et les principaux enjeux liés à l’adoption du français comme langue officielle de ces États au moment de leur accession à la souveraineté internationale.

Rappelons que dans la quasi-totalité des anciennes colonies françaises — à l’exception notamment de l’Algérie et du Vietnam —, les indépendances ont été l’aboutissement de négociations et de processus collaboratifs qui ont contribué, entre autres, au maintien du statut de langue officielle du français. Ce maintien s’explique en bonne partie par des considérations techniques et pragmatiques, tenant à la nécessité de préserver le bon fonctionnement des institutions — qu’elles soient politiques, administratives, judiciaires ou éducatives. Cet impératif de continuité institutionnelle était difficilement conciliable avec une rupture brutale avec la langue française, omniprésente jusqu’aux indépendances. En outre, le positionnement des nouveaux États indépendants sur le plan international, notamment au sein des Nations unies, où le français était déjà (et reste à ce jour) l’une des langues officielles, pouvait tout autant justifier le choix stratégique de la langue de l’ancienne puissance coloniale comme langue officielle.

Il existe une autre raison, plus fondamentale, du choix du français comme langue officielle par la quasi-totalité des anciennes colonies : cette langue était non seulement celle du colonisateur, mais aussi celle dans laquelle ont été régulièrement exprimées des valeurs auxquelles les indépendantistes de ces pays étaient souvent profondément attachés, à savoir celles de la Révolution de 1789 et des principes directeurs du républicanisme, qui avaient longtemps infusé dans toutes les anciennes colonies. Cet aspect n’était pas détachable du choix stratégique opéré par ces États au moment des indépendances.

L’exemple de la République de Guinée, qui s’était largement inspirée des valeurs républicaines françaises pour s’opposer entre autres à la Communauté française voulue par Charles de Gaulle, est sans doute l’un des plus éloquents. Le fameux discours du président du conseil de gouvernement de Guinée Sékou Touré, prononcé à Conakry le 25 août 1958 devant le général de Gaulle, va précisément dans ce sens :

« Votre présence parmi nous symbolise non seulement la “Résistance” qui a vu le triomphe de la Raison sur la force, la Victoire du Bien sur le Mal, mais elle représente aussi, et je puis même dire surtout, un nouveau stade, une autre période décisive, une nouvelle phase d’évolution. Comment le peuple africain ne serait-il pas sensible à ces augures, lui qui vit quotidiennement dans l’espoir de voir sa dignité reconnue, et renforce de plus en plus sa volonté d’être égal aux meilleurs ? »

La colonie française de Guinée s’était alors opposée à toute idée de tutelle de Paris, tout en faisant siennes les valeurs de la République dans lesquelles elle se reconnaissait parfaitement.

Cette photo, probablement mise en scène par le photographe Edmond Fortier (1862-1928), présente une école destinée aux enfants des tirailleurs indigènes d’Afrique occidentale française.
Edmond Fortier

Les débats actuels

S’agissant des débats actuels au sujet du statut juridique de la langue française dans l’espace francophone, il serait judicieux de ne pas se limiter uniquement aux tensions politiques conjoncturelles entre la France et certains États, notamment d’Afrique. Ces débats sont liés aux mutations profondes que connaît le monde actuellement, au premier rang desquelles les suivantes :

  1. Le contexte de mondialisation dans lequel tous les États — sans exception — se sont engagés se traduit aussi par une logique de diversification de leurs partenariats à l’international. Il convient de relever que tout cela ne pourrait être rendu possible sans l’influence de plus en plus perceptible des autres langues de rang international comme l’anglais, bien évidemment, mais également le chinois, l’espagnol, le russe ou encore le turc, etc.

  2. L’évolution du droit international au cours des dernières décennies, entre autres les nombreux instruments juridiques adoptés par l’Unesco allant à la fois dans le sens de la promotion de la diversité culturelle et/ou linguistique. Dans les « Lignes essentielles d’un Plan d’action pour la mise en œuvre de la Déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle » du 2 novembre 2001, l’organisation internationale s’engage à « sauvegarder le patrimoine linguistique de l’humanité et soutenir l’expression, la création et la diffusion dans le plus grand nombre possible de langues » (al. 5.), d’une part, et à « encourager la diversité linguistique — dans le respect de la langue maternelle — à tous les niveaux de l’éducation, partout où c’est possible, et stimuler l’apprentissage du plurilinguisme dès le plus jeune âge » (al. 6), d’autre part.

  3. La Francophonie elle-même n’est pas du reste en matière de promotion de la diversité culturelle et linguistique, y compris en matière de promotion des langues nationales et minoritaires. Elle agit en ce sens au sein des organisations internationales comme les Nations unies, mais aussi au travers de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFE), qui promeut l’éducation, le numérique et le multilinguisme. Ce qui revient à dire qu’il n’y a a priori pas d’incompatibilité entre, d’une part, les différentes tendances actuelles au nationalisme linguistique et, d’autre part, la promotion du pluralisme linguistique au niveau international.

Quelle approche in fine ?

En dépit des tensions politiques conjoncturelles entre divers États du monde francophone, il n’est pas exagéré d’affirmer que la langue française est structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés anciennement colonisées qui, en connaissance de cause, se sont stratégiquement approprié cet « outil merveilleux ». C’est précisément ce que disait l’ex-président sénégalais Léopold Sédar Senghor, dans une déclaration restée célèbre : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux : la langue française. »

Mais, au-delà de la langue comme instrument stratégique de communication — tant au niveau national qu’international —, il convient d’intégrer également les valeurs fondamentales et les idéaux véhiculés depuis si longtemps par le français dans les sociétés, et qui sont en réalité un patrimoine immatériel en partage avec d’autres peuples. Ces valeurs et ces idéaux, qui sont d’ailleurs marqués du sceau de l’universalité, ont été appropriés par des peuples à travers le monde entier, bien au-delà d’ailleurs de l’espace francophone stricto sensu, dans leurs propres luttes pour la liberté, la justice, la démocratie effective et la dignité.

C’est justement ce statut de patrimoine commun des peuples à travers le monde que les pères fondateurs de la francophonie, pourtant si profondément attachés à leurs propres langues maternelles ou nationales, ont voulu donner à la langue française en œuvrant à la création de la Francophonie et au mouvement qui s’en est suivi jusqu’à présent. Et c’est encore Léopold Sédar Senghor qui le rappelle avec éloquence :

« La francophonie ne s’oppose pas à la négritude ou à l’arabisme. […] Je pense justement que parce que nous sommes enracinés dans la négritude, et très profondément, nous avons besoin de la langue et de la civilisation françaises comme apport complémentaire, comme pollen… Comme le disait le général de Gaulle […], l’avenir est au métissage, et d’abord au métissage culturel. »

The Conversation

Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La langue française dans les anciennes colonies de la France : quelle histoire, quel présent, quel avenir ? – https://theconversation.com/la-langue-francaise-dans-les-anciennes-colonies-de-la-france-quelle-histoire-quel-present-quel-avenir-282305