Cancer de la prostate : les activateurs de lymphocytes T « masqués », une immunothérapie prometteuse

Source: The Conversation – in French – By Sheena Cruickshank, Professor in Immunology, University of Manchester

Les lymphocytes T, un type de cellules immunitaires, peuvent s’attaquer aux cellules tumorales. Lightspring/Shutterstock

Les premiers essais cliniques faisant appel à des immunothérapies appelées « activateurs de lymphocytes T masqués » ont fait preuve d’une efficacité encourageante. Si ces résultats préliminaires restent encore à confirmer, ils font naître cependant de véritables espoirs, et pas uniquement dans le domaine de la lutte contre le cancer de la prostate.


Le VIR-5500 (développé par le laboratoire états-unien Vir Biotechnology, NdT) est un activateur de lymphocytes T « masqué » (« masked T-cell engager »).

Il a été administré (dans un essai clinique toujours en cours et non encore soumis à évaluation par les pairs) à des patients atteints d’un cancer de la prostate à un stade avancé, qui n’avait pas répondu aux autres traitements.

Les résultats initiaux (présentés en début d’année, lors du symposium 2026 sur les cancers génito-urinaires organisé par la Société américaine d’oncologie clinique, NdT) interpellent : parmi les patients ayant reçu les doses les plus élevées, 82 % ont présenté une diminution de leur taux de PSA (Prostate Specific Antigen, antigène prostatique spécifique), un marqueur couramment utilisé dans le suivi du cancer de la prostate.

Autre résultat frappant : chez près de la moitié des patients de ce groupe, une régression tumorale a également été constatée, tant au niveau du foyer primitif qu’au niveau des tumeurs métastatiques (tumeurs ayant essaimé depuis la prostate vers d’autres organes).

Les activateurs de lymphocytes T

Les cellules cancéreuses disposent de mécanismes leur permettant d’échapper à l’élimination par le système immunitaire. L’objectif des immunothérapies est de booster les capacités anticancéreuses de ce dernier pour mieux lutter contre la maladie. Elles visent tout particulièrement à contrecarrer ces stratégies d’évasion.

Diverses immunothérapies ont obtenu des succès spectaculaires ces dernières années. Cependant, de nombreux cancers, comme celui de la prostate, restent difficiles à traiter, ce qui plaide en faveur du développement d’immunothérapies plus efficaces.

Les activateurs de lymphocytes T appartiennent à une famille d’immunothérapies dont l’action consiste à rapprocher physiquement certaines cellules immunitaires (les lymphocytes T) des cellules cancéreuses. Ces médicaments agissent en se fixant à des molécules présentes à la surface de ces deux types de cellules.

Cette proximité forcée amène les lymphocytes T à libérer des substances toxiques capables de détruire les cellules cancéreuses et à déclencher une cascade de processus inflammatoires, qui favorisent l’élimination tumorale.

Il existe désormais plus de 200 activateurs de lymphocytes T différents, dont beaucoup font l’objet d’essais cliniques afin d’évaluer leur efficacité dans le traitement de toute une gamme de tumeurs, allant du myélome multiple à la leucémie, en passant par le cancer du poumon.

Les activateurs de lymphocytes T ne sont pas seulement testés contre le cancer. Ils pourraient également s’avérer utiles dans le traitement d’autres affections virales, comme l’hépatite B, qui est susceptible de provoquer une infection chronique à vie. À l’instar du cancer, le virus responsable de cette maladie peut échapper à la réponse immunitaire de l’organisme. Cependant, les activateurs de lymphocytes T favorisent une élimination plus efficace des cellules infectées.

Masquer les activateurs de lymphocyte T pour réduire leur toxicité

Les activateurs de lymphocytes T semblent très prometteurs, mais toute médaille a son revers, et ces thérapies ne font pas exception. En effet, dans certains cas, la puissante réaction inflammatoire qu’elles déclenchent peut provoquer un syndrome inflammatoire grave appelé « syndrome de libération de cytokines ».

Les cytokines sont des messagers protéiques libérés par les cellules, capables de déclencher l’inflammation. Normalement, leur sécrétion est étroitement régulée – mais dans le syndrome de libération de cytokines, elle devient excessive et incontrôlée. Cette situation peut conduire à une défaillance multiviscérale aux conséquences potentiellement mortelles.

Vue d’artiste de la libération de cytokine endommageant des cellules.
Les activateurs de lymphocytes T peuvent parfois entraîner une réponse immunitaire incontrôlée.
Mohammed Elamine Alioui/Shutterstock

Des effets indésirables inflammatoires similaires ont été observés avec d’autres immunothérapies. Cette complication est vraisemblablement liée à l’activation aiguë et intense de la réponse immunitaire.

C’est la raison pour laquelle les activateurs de lymphocytes T – et d’autres immunothérapies – doivent encore être perfectionnés, afin de diminuer leur toxicité.

Pour y parvenir, une approche consiste à concevoir des versions de ces immunothérapies initialement inactives, mais peuvent être activées une fois à l’intérieur des tumeurs.

Pour ce faire, le médicament est recouvert d’un « masque » qui l’empêche d’interagir à la fois avec les lymphocytes T et avec les cellules cancéreuses. Lorsque le médicament pénètre dans la tumeur, ce masque est dégradé par certaines molécules abondamment présentes dans les tissus cancéreux, ce qui permet au médicament d’atteindre ses cellules cibles.

Le VIR-5500, utilisé dans ce récent essai prometteur sur le cancer de la prostate, fait partie des nombreux activateurs de lymphocytes T « masqués » de cette nouvelle génération d’immunothérapies.

Le masquage permet d’obtenir un médicament non seulement efficace, mais qui pourrait aussi s’avérer plus sûr. Le fait que son activation se produise spécifiquement au sein de la tumeur devrait circonscrire la réponse anticancéreuse inflammatoire au microenvironnement tumoral, prévenant ainsi une inflammation généralisée.

Des résultats cliniques préliminaires prometteurs

Cette approche permettrait également aux activateurs de lymphocytes T d’être plus sélectifs vis-à-vis des cellules cancéreuses. En effet, certaines de leurs cibles sont susceptibles d’être exprimées par des cellules saines normales. Cette sélectivité pourrait à la fois réduire la toxicité et améliorer l’efficacité anticancéreuse de ces médicaments.

Par ailleurs, le masquage présente un avantage supplémentaire : dans l’organisme, la conversion du médicament de la forme inactive à la forme active prend du temps, ce qui a des implications concernant la dose de médicament délivrée aux patients.

Généralement, lors de l’administration d’activateurs de lymphocytes T, les patients reçoivent de faibles doses initiales, qui sont ensuite progressivement augmentées, afin de prévenir toute suractivation immunitaire aiguë. En revanche, lors de l’utilisation d’activateurs de lymphocytes T masqués, le masque permet une libération plus lente du médicament, ce qui simplifie et sécurise l’administration.

Enfin, le masque est également susceptible de protéger les molécules thérapeutiques d’une dégradation dans l’organisme, et donc de prolonger leur durée d’action.

Autre résultat notable de cet essai sur le cancer de la prostate : la grande majorité des patients ayant reçu les doses les plus élevées de VIR-5500 n’ont présenté que de légers effets indésirables inflammatoires. Au vu de la toxicité connue des activateurs de lymphocytes T, il s’agit là d’une découverte encourageante, qui laisse supposer que le masquage remplit bien son rôle de protection contre l’inflammation excessive.

Si des recherches complémentaires confirment que le masquage des activateurs de lymphocytes T permet d’obtenir des médicaments à la fois plus sûrs et plus efficaces, il deviendra possible d’élargir leur champ d’application. Ces immunothérapies pourront être combinées à des thérapies anticancéreuses plus classiques, telles que la chimiothérapie ou la radiothérapie, ce qui pourrait s’avérer encore plus efficace pour éliminer le cancer.

Des résultats cliniques préliminaires prometteurs ont aussi été obtenus avec d’autres activateurs de lymphocytes T masqués (toujours dans le contexte de la lutte contre le cancer de la prostate).

Des essais cliniques ont, par ailleurs, débuté pour tester de tels médicaments contre de nombreux autres cancers, notamment le cancer du pancréas, le cancer colorectal et le cancer du poumon. Ces essais étant tous toujours en cours, il est encore trop tôt pour mesurer pleinement l’ampleur des succès cliniques qu’ils pourraient permettre de remporter. Il faut aussi souligner que de tels essais de phase précoce portent sur un nombre limité de patients.

Enfin, il faut garder à l’esprit que ces données n’ont pas encore été soumises à l’évaluation par les pairs ; elles ont pour l’heure seulement fait l’objet de communications au cours de congrès d’oncologie. Néanmoins, si préliminaires soient-ils, ces résultats constituent un véritable espoir en matière de traitement de cancers qui résistaient jusqu’à présent aux autres immunothérapies.

The Conversation

Jonathan Worboys reçoit des financements de Wellcome et du BBSRC (Biotechnology and Biological Sciences Research Council).

Sheena Cruickshank ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Cancer de la prostate : les activateurs de lymphocytes T « masqués », une immunothérapie prometteuse – https://theconversation.com/cancer-de-la-prostate-les-activateurs-de-lymphocytes-t-masques-une-immunotherapie-prometteuse-284810

Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double les taux de survie

Source: The Conversation – in French – By Christopher Lieu, Professor of Medical Oncology, University of Colorado Anschutz

Le cancer du pancréas est notoirement extrêmement difficile à traiter. Steve Gschmeissner/Science Photo Library via Getty Images

Le cancer du pancréas est l’un des cancers dont les taux de mortalité sont les plus élevés. Jusqu’à présent, les options thérapeutiques pour lutter contre la maladie étaient très limitées. Un médicament innovant génère de nouveaux espoirs : il est parvenu à doubler la survie médiane des patients qui l’ont reçu. Un premier pas vers de la mise au point de molécules plus efficaces ?


Depuis des décennies, le pronostic du cancer du pancréas est extrêmement sombre. Parmi les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique entre 2015 et 2021, environ 97 % sont décédés dans les cinq ans qui ont suivi le diagnostic.

(La France est particulièrement touchée par l’augmentation du nombre de cas de cancers du pancréas : de 1990 à 2023, son taux d’incidence n’a fait qu’augmenter, selon Santé publique France qui précise que les facteurs de risque de la maladie sont encore mal connus et que la France figure parmi les pays avec des taux standardisés parmi les plus élevés du monde. Les facteurs de risque demeurent quant à eux encore mal connus, NdT.)

Parmi les raisons pour lesquelles cette maladie est si meurtrière figurent le fait qu’il n’existe pas de test de dépistage réellement efficace et que, durant les stades les plus précoces, elle évolue généralement sans symptômes perceptibles. Lorsqu’un patient présente des signes cliniques tels qu’un jaunissement de la peau (aussi appelé ictère, NdT) ou des douleurs abdominales, le cancer s’est souvent déjà disséminé à d’autres organes.

Oncologue digestif et chercheur spécialisé dans les essais cliniques de phase précoce (c’est-à-dire essais de première administration chez l’être humain ainsi qu’essais cliniques permettant de renforcer la connaissance initiale, toujours chez l’humain, des profils de tolérance, sécurité, pharmacocinétique et pharmacodynamique, NdT), j’ai pu mesurer à quel point nous manquons de thérapies efficaces pour prendre en charge les patients atteints de cancer du pancréas.

Pendant des décennies, on a considéré qu’il était impossible de cibler avec succès le mécanisme central à l’origine de la très grande majorité des cancers du pancréas. Ce constat est désormais en train d’évoluer radicalement.

En effet, un nouveau médicament s’est avéré capable de bloquer la protéine clé à l’origine du cancer du pancréas. Les patients au stade avancé de la maladie qui ont eu accès à ce traitement ont vu leur durée de survie quasiment multipliée par deux.

Des tumeurs longtemps « intraitables »

Historiquement, le traitement de référence des stades avancés de cancer du pancréas était une chimiothérapie faisant intervenir des médicaments puissants, conçus pour détruire les cellules en division rapide. Si une telle approche peut ralentir la progression de la maladie, son efficacité est souvent limitée. En effet, les cellules cancéreuses pancréatiques ont la capacité de développer une résistance à ces traitements.

Les raisons pour lesquelles le cancer du pancréas est particulièrement agressif sont à chercher du côté génétique. Plus de 90 % des tumeurs pancréatiques sont causées par des mutations du gène Kras. Ce gène code pour des protéines qui fonctionnent comme des interrupteurs commandant l’activation et la désactivation de la croissance cellulaire.

Lorsque le gène KRAS est muté, l’interrupteur se bloque en position « marche » et ordonne aux cellules, ainsi devenues cancéreuses, de se multiplier indéfiniment.

Pendant des décennies, les scientifiques ont considéré la protéine KRAS comme étant impossible à traiter grâce à des médicaments (« undruggable », en anglais) : sa surface, exceptionnellement lisse, ne présente pas les cavités moléculaires dont les médicaments classiques ont besoin pour s’y fixer et bloquer l’interrupteur.

Faute de médicaments capables de cibler cette protéine, la prise en charge du cancer du pancréas s’est donc principalement appuyée sur des agents cytotoxiques. Ceux-ci agissent davantage comme des outils grossiers que comme des instruments de précision. Avec la chimiothérapie, on tente de contrôler la maladie en mettant en œuvre une destruction cellulaire à large échelle. Ce faisant, des dommages collatéraux importants sont causés aux tissus sains, ce qui s’accompagne d’effets indésirables significatifs.

Mais les choses pourraient changer, grâce à un nouveau médicament, le daraxonrasib.

Qu’est-ce que le daraxonrasib ?

Le daraxonrasib constitue une avancée décisive dans le traitement du cancer du pancréas métastatique.

Au lieu de se lier directement à la protéine KRAS, ce médicament se fixe à une autre protéine présente dans les cellules, la cyclophiline A. Cette dernière contribue à replier les protéines dans leur structure tridimensionnelle définitive. Le complexe protéique daraxonrasib-cyclophiline A peut alors se lier à la protéine KRAS active et inhiber sa capacité à transmettre aux cellules cancéreuses le signal de prolifération.

Le laboratoire états-unien qui développe ce médicament, Revolution Medicines, a présenté le 31 mai 2026 les résultats de son essai clinique randomisé de phase 3 portant sur 500 patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique ayant déjà reçu un traitement antérieur. Comparativement à la chimiothérapie standard, le daraxonrasib a presque doublé la survie globale, qui est passée de 6,7 mois à 13,2 mois après le diagnostic. Dans l’ensemble, le daraxonrasib a réduit de 60 % le risque de décès chez les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique.

L’effet indésirable le plus fréquent a été une éruption cutanée marquée, observée chez plus de 86 % des patients de l’étude. Les patients ont également souvent présenté une stomatite – une inflammation de la muqueuse buccale se traduisant par des œdèmes (gonflements) et des lésions (aphtes) – ainsi que des diarrhées, des nausées et des vomissements.

Durant l’essai, les patients traités par daraxonrasib se sont cependant avérés beaucoup moins susceptibles d’interrompre le traitement en raison d’effets indésirables sévères que ceux sous chimiothérapie. Leur qualité de vie était aussi meilleure, et la douleur moins intense.

Prochaines étapes

Les chercheurs ont démontré qu’en ciblant la mutation génétique spécifique qui sous-tend la très grande majorité des cancers du pancréas, il est possible de lutter contre cette maladie longtemps jugée impossible à traiter de façon médicamenteuse.

La prochaine étape est désormais réglementaire : il s’agira de déterminer si ce médicament peut être prescrit en pratique clinique. Les données étant désormais officiellement publiées, Revolution Medicines, le laboratoire qui a mis au point le daraxonrasib, va solliciter l’approbation formelle de la Food and Drug Administration aux États-Unis ainsi que d’autres instances réglementaires ailleurs dans le monde.

La disponibilité du daraxonrasib pour les patients dépendra de la durée d’instruction du dossier. Cependant, étant donné que les stades avancés du cancer du pancréas sont notoirement très difficiles à traiter, les thérapies innovantes qui démontrent un bénéfice de survie aussi significatif que ce médicament bénéficient souvent d’une procédure d’examen accéléré ou prioritaire. Si celle-ci aboutit à un résultat favorable, le daraxonrasib pourrait être disponible dans les mois qui suivent l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché.

En matière de développement de médicaments, cette étape marque probablement un tournant dans la prise en charge du cancer du pancréas. Je m’attends à ce que de nouveaux essais cliniques soient mis en place, afin d’explorer l’efficacité de thérapies combinées qui associeraient les inhibiteurs de KRAS à d’autres agents thérapeutiques, afin de prévenir l’acquisition par les tumeurs d’une résistance au traitement.

Si le daraxonrasib confirme son efficacité, il pourrait ouvrir la voie, dans les années à venir, à des traitements toujours plus précis, personnalisés et performants contre le cancer du pancréas.

The Conversation

Christopher Lieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double les taux de survie – https://theconversation.com/cancer-du-pancreas-un-medicament-cible-une-proteine-reputee-impossible-a-bloquer-et-double-les-taux-de-survie-284775

Sexisme parlementaire en RDC : pourquoi les femmes élues restent des cibles

Source: The Conversation – in French – By Marie-Rose Tshite, PHD Student, University of Cincinnati

Le 15 mai 2026, des propos sexistes et misogynes prononcés depuis le sommet du perchoir de l’Assemblée nationale ont marqué l’actualité congolaise. Dans une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux, on voit Micheline Mpundu, députée nationale, finissant de lire sa motion d’information avant de quitter le perchoir après son intervention. Le deuxième vice-président, Christophe Mboso, présidant exceptionnellement la séance plénière, commente publiquement son physique et sa beauté depuis sa tribune : “Merci collègue, elle est très belle… hein.”

Puis, il poursuit en lingala : “Regardez-la par vous-mêmes” et rit de plus belle, en soulevant ses mains pour mimer les formes du corps de l’élue en ajoutant : “Dieu l’a créée” et “ce sont les choses (les biens) d’un autre”, sous les rires et les applaudissements visiblement nourris de l’hémicycle. Et la séance s’est poursuivie, comme si de rien n’était.

Ce n’est qu’après l’indignation de certaines figures politiques, d’acteurs sociaux et d’activistes des droits humains, ainsi qu’après des pressions internes de sa hiérarchie, que le député Mboso a fini par présenter des excuses plusieurs jours après. Sans faire l’objet d’aucune sanction.

Ce récent cas de sexisme et de violence verbale impose de se poser une fois de plus une question importante : quand les parlements africains, et congolais en particulier, cesseront-ils d’être des espaces hostiles aux femmes qu’ils sont censés représenter ?

Mes recherches doctorales en science politique explorent également les questions de masculinité au sein des organes législatifs congolais. C’est sous un angle comparatif africain que j’analyse ce que révèle cette vidéo. Je ne la vois pas simplement comme un écart de conduite isolé, mais comme un problème structurel. Dans cet article, j’interroge ainsi l’écart entre ce que les autorités de la RDC se sont engagées à garantir sur papier et ce que vivent concrètement les femmes élues.




Read more:
Accords de paix sur la RD Congo : où sont passées les femmes congolaises ?


Analyse comparative d’un phénomène pas exclusif à la RDC

Les violences parlementaires font partie du registre étendu des violences que les femmes subissent en politique, tant en RDC qu’ailleurs. Bien avant que la vidéo mettant en cause le député Mboso ne commence à circuler à Kinshasa, d’autres scènes de sexisme dans le passé avaient déjà été documentés. Ces faits mettent en lumière la gravité du phénomène qui entrave la pleine participation des femmes en politique à tous les niveaux de prise de décision.

Cette participation féminine a connu un afflux au début des années 1990, avec les vagues de démocratisation qui avaient suscité un espoir réel, ont propulsé un nombre sans précédent de femmes dans les hémicycles africains. Le nombre de femmes législatrices avait triplé entre 1990 et 2010. Je me souviens avoir lu ces chiffres avec étonnement la première fois. On a longtemps cru, avec l’illusion tenace, que l’accès au mandat électif suffirait à transformer la culture des institutions. Cette illusion a volé en éclats, très vite. Car cette présence, et c’est là que réside le paradoxe, a été vécue comme un défi lancé au système en place.

Elle s’est ainsi heurtée à de profondes résistances structurelles, souvent émanant des collègues masculins de ces femmes, qu’ils appartiennent à l’opposition ou au même parti politique. Certains estiment en effet, et l’affirment parfois ouvertement, que la politique est un domaine réservé aux hommes, que les femmes n’y sont pas les bienvenues ou qu’elles n’y ont pas leur place.

L’Union interparlementaire, organisation mondiale réunissant tous les parlementaires nationaux, créée en 1889, l’a rigoureusement documenté. Dans son enquête mondiale de 2016, menée auprès de femmes parlementaires de 39 pays sur cinq continents, plus de 65,5 % des élues déclarent avoir subi des agressions verbales et des insultes de manière répétée au cours de leur mandat. Ces chiffres sont statistiquement inquiétants. Pourtant, ils en disent long sur les réalités parlementaires.

Ces violences, en grande partie, émanent des collègues masculins. Ce qui est intéressant avec cette étude, c’est aussi le fait qu’elle met en lumière le regard particulier que la société pose sur les femmes élues. Ce n’est pas leur bilan politique qu’on interroge, c’est leur droit même d’être là qui est questionné et débattu dans les médias. Elles ne sont pas évaluées sur leurs contributions politiques mais plutôt sur leur apparence, leur situation matrimoniale, leur conformité aux rôles traditionnels d’éducatrice ou de mère.

Et le sexisme ne s’arrête pas aux portes du Parlement. Il y entre avec les élus, s’y installe et parfois s’y exhibe depuis le perchoir lui-même, comme nous venons de le voir en RDC. L’étude régionale menée conjointement par l’UIP et l’Union parlementaire africaine (UPA) sur les parlements africains (datant de novembre 2021) confirmait que cette réalité persistait, avec des progrès insuffisants en matière de participation politique effective des femmes.




Read more:
Les combats dans l’est de la République démocratique du Congo aggravent la violence sexiste à l’égard des femmes


Les applaudissements qu’on entend dans la vidéo ne sont pas anodins. Ils révèlent que le problème n’est pas M. Mboso, c’est le système qui produit et tolère ces comportements, celui-là même que la philosophe australienne Kate Manne analyse comme un mécanisme de contrôle qui maintient les femmes en position subordonnée, y compris dans les institutions dites démocratiques. Et ce contrôle ne passe pas toujours par la violence physique. Les gestes, les mots, le rire du perchoir – ce que Mona Lena Krook, spécialiste de la violence contre les femmes en politique nomme violence sémiotique – suffisent à rappeler aux femmes élues qu’elles restent, aux yeux de certains collègues, des corps avant d’être des législatrices. Une réalité illustrée par Mboso qui soulève ses mains pour reproduire le corps de sa collègue Mpundu.

La colonialité du genre, concept développé par la féministe María Lugones, explique cette naturalisation de la hiérarchie entre les sexes comme un héritage colonial et cela permet d’éclairer cette contradiction, où ont voit que les femmes parlementaires sont élues par les mêmes électeurs, dans les mêmes urnes, sous les mêmes textes constitutionnels que leurs collègues masculins. Cependant, elles restent soumises à des systèmes de contrôle patriarcal qui les réduisent, y compris depuis le perchoir, à autre chose qu’à des législatrices. Elles ont des droits égaux sur le papier, mais inégaux dans la salle.

Des cas africains

En regardant la vidéo de Mboso, beaucoup doivent avoir pensé à d’autres pays africains dont le Sénégal avec la députée Amy Ndiaye, enceinte, qui s’est fait gifler et a reçu un coup de pied au ventre en 2022, en plein hémicycle, devant des caméras. En 2025, la sénatrice Nigériane Natasha Akpoti-Uduagha s’est faite suspendre non pas a cause d’une faute professionnelle, mais pour avoir osé nommer le harcèlement sexuel qu’elle subissait de la part du président du Sénat.

Ce n’est pas un hasard du tout, si Ndiaye, Akboti-Uduaga et Mpundu qui sont trois femmes originaires de trois pays différents ont expérimentées ces cas de violences. Ce sont des faits qui démontrent que si les parlements africains tolèrent la voix des femmes, leur dignité n’est pas encore pleinement respectée.

Les cas congolais

Le 30 avril 2020, Thambwe Mwamba, ancien président du Sénat Congolais, a rabaissé une femme en pleine séance plénière, une scène diffusée sur la chaîne nationale. Il a révélé toutes les réunions secrètes qu’ils avaient eues, affirmant que la sénatrice Bijoux Ngoya l’avait approché pour solliciter son appui à sa candidature au poste de questeur du Bureau du Sénat. Il l’a subtilement accusée de lui avoir fait des avances. La séance plénière prit fin, dans le chaos, avec les indignations de plusieurs élus.

Le 15 juillet 2021, alors que la députée Christelle Vuanga démolissait les arguments d’un collègue lors d’un débat constitutionnel, Nsingi Pululu l’a interrompue par ces seuls mots en lingala : « Vous êtes une femme ». Une façon de diminuer sa capacité à s’exprimer publiquement sur cette question sensible simplement parce qu’elle est une femme.

L’affaire Mboso n’a rien de surprenant. La RDC a ratifié les conventions, adopté les lois, signé les engagements et pourtant, dans l’hémicycle, rien n’a changé. L’écart entre le texte et la pratique n’est pas nouveau et a été documenté. Ce qui est nouveau, c’est qu’on continue de faire semblant de ne pas le voir.

Une réflexion qui continue

La militante féministe française Simone de Beauvoir écrivait en 1949 que les femmes étaient définies comme « les autres ». En 2026, cette altérité persiste au Parlement congolais : les députées élues continuent d’être réduites à leur corps plutôt qu’à leurs prises de parole politiques.

Ces incidents signalent que le système patriarcal sape la démocratie de l’intérieur. Tant que les comportements sexistes resteront impunis, comme le montrent les applaudissements entendus dans la vidéo, sans aucune sanction à l’encontre de M. Mboso, le Parlement congolais restera un lieu misogyne, alors qu’il est censé représenter les femmes qui y siègent soit 65 femmes sur 477 députés, soit à peine 13 % de l’hémicycle dans un pays où elles représentent près de 51 % de la population. Le fait qu’elles ne soient pas assez représentées ne justifie en rien que l’on puisse tolérer ce genre de comportement.

D’autres parlements ont trouvé des pistes de solutions avec des campagnes #NotTheCost (NDI), #NotInMyParliament (Parlement européen) qui prouvent qu’on peut changer une culture par des sanctions concrètes et la protection des victimes. La RDC a de belles lois. Le projet sur les violences faites aux femmes examiné au Sénat en octobre 2025 en est un exemple, mais une loi sans mise en œuvre reste un vœu. Le silence n’est plus une option. Ne pas avoir sanctionné M. Mboso envoie un signal clair à toutes les femmes congolaises qui envisagent une carrière politique.

The Conversation

Marie-Rose Tshite does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Sexisme parlementaire en RDC : pourquoi les femmes élues restent des cibles – https://theconversation.com/sexisme-parlementaire-en-rdc-pourquoi-les-femmes-elues-restent-des-cibles-284574

Lire sur papier permet-il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ?

Source: The Conversation – in French – By Erik D Reichle, Professor of cognitive psychology, Macquarie University

Quand nous lisons, nos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades. Michal Parzuchowski/Unsplash

La lecture est l’une des compétences les plus difficiles à acquérir. Les supports numériques rendent-ils ce processus encore plus complexe ? Que nous dit la recherche des différences entre lecture sur écran et lecture sur papier ?


Le gouvernement suédois a récemment annoncé qu’il renonçait à l’utilisation d’appareils numériques en classe pour revenir aux livres papier. Il a évoqué des inquiétudes liées à la baisse des résultats scolaires et à l’augmentation du temps passé devant les écrans.

Ces inquiétudes sont-elles fondées ? Et que dit la science des conséquences possibles des appareils numériques sur la lecture, en comparaison de la lecture sur papier ?

Pour répondre à ces questions, il convient de rappeler que, même si la lecture peut sembler une tâche facile, cette impression est trompeuse. La lecture est sans doute la compétence la plus difficile à acquérir : elle nécessite des années d’éducation formelle et de pratique pour être maîtrisée. Contrairement au langage oral, il s’agit d’une compétence à laquelle nous ne sommes pas biologiquement prédisposés.

Pourquoi lire est-il si difficile ?

Il faut d’abord en comprendre la physiologie de la lecture pour comprendre pourquoi cette tâche est si complexe.

Pendant que vous lisez cette phrase, vos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades, d’un mot à l’autre. Pendant ces saccades, le traitement de l’information visuelle est suspendu et n’est possible que pendant de brefs intervalles, appelés fixations, lorsque les yeux sont immobiles.

Des expériences visant à mesurer les mouvements oculaires pendant la lecture ont montré que nous fixons la plupart des mots, car notre capacité à extraire des informations visuelles lors de chaque fixation est extrêmement limitée.

Dans les langues, comme l’anglais ou le français, qui se lisent de gauche à droite, notre capacité à percevoir les caractéristiques qui distinguent les lettres est limitée à une petite zone du champ visuel appelée « champ de perception ». Ce champ s’étend de 2 à 3 espaces de lettres à gauche du point de fixation à 8 à 12 espaces de lettres à droite de celui-ci.

L’asymétrie de cette zone reflète le parcours du regard à travers le texte. Elle s’étend vers la gauche dans les langues comme l’arabe, qui se lisent de droite à gauche. La taille de cette zone est plus réduite pour les systèmes d’écriture denses, comme le chinois.

Nous savons également, grâce à des expériences d’oculométrie et d’imagerie cérébrale, que l’identification des mots prend du temps. Selon nos meilleures estimations, les informations visuelles mettent 60 millisecondes pour se propager des yeux au cerveau, et l’identification des mots nécessite ensuite 100 à 300 millisecondes supplémentaires (une milliseconde équivaut à un millième de seconde).

Ces contraintes limitent la vitesse maximale de lecture à 300-400 mots par minute, selon la difficulté du texte et le niveau de compréhension de chacun.

Le processus de lecture est complexe et suppose un grand niveau de coordination.
Jess Morgan/Unsplash, CC BY

Les promoteurs de la lecture rapide, qui promettent à tort des vitesses de lecture plus élevées, vous apprennent à parcourir un texte en diagonale. La compréhension diminue dans une mesure inversement proportionnelle au gain de vitesse.

Il est important de noter que la vitesse de lecture maximale ne s’acquiert qu’au bout de plusieurs années de pratique, car elle exige que les systèmes cérébraux chargés de la vision, de l’attention, de la reconnaissance des mots, du traitement du langage et des mouvements oculaires fonctionnent de manière parfaitement coordonnée. Tout ce qui entrave cette coordination réduit donc la compréhension.

Les conséquences de la lecture sur écran

Quelles sont donc les conséquences probables de la lecture numérique ?

Avec certains appareils, comme les liseuses électroniques, il n’y a guère de raisons de penser que la lecture numérique diffère de la lecture sur papier, car ces deux formats favorisent les processus mentaux nécessaires à une lecture efficace.

Les dispositifs les plus discutables sont ceux qui introduisent des distractions (comme les sites d’actualités parsemés de publicités) ou qui présentent une mise en page peu optimale, comme un texte justifié au centre avec des espaces importants ou inégaux entre les mots. Ce dernier cas est rarement le fait des textes sur papier.

Bien que les conséquences de ces deux facteurs aient été peu étudiées, nos connaissances sur la cognition humaine sont désormais suffisantes pour formuler des prévisions éclairées.

Par exemple, des images et des sons sans rapport avec un texte, comme les publicités intempestives, peuvent capter l’attention. Si la plupart des adultes ont développé un niveau de contrôle exécutif suffisant pour ignorer de telles distractions, ce n’est pas le cas des jeunes enfants.

Les conséquences pour un enfant qui a du mal à saisir le sens d’un texte sont évidentes. Sa compréhension s’en trouvera affectée dans la mesure où il devra fournir un effort supplémentaire pour faire fi des distractions, ou s’il ne dispose pas encore de la coordination mentale nécessaire pour se rendre compte que la lecture du texte a été interrompue.

Des études fondées sur l’oculométrie montrent également que de nombreux environnements numériques, tels que les pages web, peuvent inciter à adopter des stratégies de lecture spécifiques, comme la lecture rapide, pour saisir l’essentiel ou la recherche d’informations.

La lecture sur smartphones est source de distraction.
Ra Dragon/Unsplash, CC BY

Même si de telles stratégies peuvent s’avérer adaptées dans certains contextes, elles nuisent à la compréhension globale. Cette situation devrait être particulièrement préoccupante pour les enfants, car il faut des années de pratique pour coordonner les processus mentaux qui permettent d’atteindre un niveau de lecture équivalent à celui des adultes.

Ces préoccupations ont récemment fait l’objet d’une attention accrue, car le début de la pandémie de Covid-19 a entraîné un passage à l’enseignement en ligne et une augmentation sensible de la lecture numérique. Bien que ces changements aient été motivés par des impératifs pratiques, leurs conséquences à long terme restent incertaines.

Jusqu’à présent, les recherches sur l’oculométrie ont été menées sur des écrans d’ordinateur. De nouvelles technologies font leur apparition, qui nous permettront de comparer directement les mouvements oculaires et la compréhension entre les appareils numériques et le papier. Cela devrait nous aider à mieux cerner les avantages et les inconvénients des appareils numériques.

Étant donné que la capacité de lecture est un indicateur prédictif du niveau d’éducation, du statut socioéconomique et du bien-être d’une personne, on ne saurait trop insister sur l’importance d’évaluer les conséquences à long terme de la lecture numérique.

The Conversation

Erik D Reichle a reçu des financements de l’US National Institute of Health, l’US Institute of Education Sciences, le UK Economic and Social Research Council, et l’Australian Research Council.

Lili Yu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Lire sur papier permet-il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ? – https://theconversation.com/lire-sur-papier-permet-il-de-mieux-assimiler-des-informations-que-la-lecture-sur-ecran-284166

La Russie est-elle un État colonial  ?

Source: The Conversation – in French – By Clémentine Fauconnier, Maîtresse de conférences, Université de Haute-Alsace (UHA)

*La conquête de la Sibérie par Ermak*, tableau de Vassili Sourikov peint en 1895, représente une bataille en 1582 entre les forces russes conduites par Ermak, un chef cosaque au service d’Ivan le Terrible, et l’armée du khanat de Sibérie.
Musée Russe (Saint-Pétersbourg)

Si la Fédération de Russie est aujourd’hui l’État le plus étendu de la planète, c’est parce que, des siècles durant, l’empire russe dont elle est la descendante directe n’a cessé de s’agrandir à force de conquêtes vers l’Est et vers le Sud. Pour autant, si cette dimension impériale est bien connue et documentée, l’aspect colonial de l’État russe est longtemps demeuré un impensé. Or, impérialisme et colonialisme ne sont pas synonymes. Dans son ouvrage la Russie de Poutine. Du tournant autoritaire à la guerre, qui vient de paraître aux éditions Le Cavalier Bleu, la politiste Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférences à l’Université de Haute-Alsace, chercheuse à l’UMR Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe et cofondatrice du Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires, CORUSCANT, met en lumière les tensions internes à la Russie – où vivent de nombreux peuples non russes qui, souvent, conservent un sentiment national spécifique – et participe au débat en cours sur le caractère colonial de la guerre que le Kremlin livre actuellement à l’Ukraine. Extraits.


« Nous, les représentants des peuples autochtones et des régions colonisées de la Fédération de Russie, déclarons ouvert le processus de décolonisation complète et générale de la Russie. » Déclaration du Forum des peuples libres de la post-Russie, le 17 juillet 2022.

Fondé le 8 mai 2022 quelques semaines après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le Forum des peuples libres de la post-Russie s’est fait connaître par la diffusion d’une carte intitulée « L’Eurasie du nord en 2030 » représentant le territoire actuel de la Fédération de Russie morcelé en 41 États.

« L’Eurasie du Nord en 2030 » (cliquer pour zoomer).
Forum des peuples libres de la post-Russie

Aussi radicale dans ses aspirations que controversée dans sa réception, l’initiative a cependant bénéficié d’un certain écho en multipliant les interventions en Europe, y compris au Parlement européen, en Amérique du Nord mais aussi au Japon ou encore à Taiwan. Fondé par l’entrepreneur ukrainien Oleg Magaletskyi, fervent soutien des révolutions orange et du Maïdan, les activités de ce forum sont emblématiques des enjeux de la mise à l’agenda de la dimension coloniale de la politique conduite par l’État russe, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Un processus constitutif de la construction de l’État russe : de la grille impériale à la grille coloniale

S’il y a aujourd’hui consensus pour considérer le poids de l’histoire impériale de la Russie dans sa politique intérieure et extérieure actuelle, la dimension coloniale fait en revanche l’objet de débats bien plus marqués (Colin Lebedev, 2022).

Fondé en 1721 par le tsar Pierre le Grand, l’État russe a officiellement été un Empire pendant près de deux siècles, jusqu’à la révolution bolchévique. Pour autant, les siècles précédents ont été très fortement marqués par la politique d’expansion territoriale des dirigeants de la Grande principauté de Moscou (1263-1547). De même, la création du Tsarat de Russie (1547-1721) fait explicitement référence aux empereurs romains et byzantins : le terme de tsar constituant une version russifiée de César – titre des empereurs romains – tandis que la qualification par Ivan le Terrible de Moscou comme une « troisième Rome » marque la continuité avec les centres impériaux de Rome et de Constantinople. Officiellement anti-impérialiste, l’État soviétique n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques impériales : expansion territoriale, centralisation du pouvoir et reconnaissance du caractère plurinational de sa population tout en octroyant une prééminence à la langue et la culture russes.

Auto-désignée comme « État multinational » selon la Constitution de 1993, la Fédération de Russie a conservé une structuration du territoire reconnaissant un petit degré d’autonomie aux régions historiquement peuplées de minorités – dites « nationalités » dans la terminologie russe : les républiques, les okroug et oblast autonomes. De même, elle a introduit la distinction entre citoyenneté et nationalité russe. L’adjectif rossiiskiï – parfois traduit « russien » en français – désigne, en effet l’ensemble des citoyens de la Fédération, là où celui de rousskiï désigne les Russes au sens ethnique du terme. S’il n’y a pas de discrimination formelle entre les différentes composantes de la population, il y a bien la mise en place d’un processus de différenciation et de hiérarchisation associé à un statut particulier accordé à la langue russe, dont la réforme constitutionnelle de 2020 précise qu’elle est « la langue du peuple constitutif de l’État » (art. 68).

Alimentée par les tentatives plus ou moins fructueuses de la Fédération de Russie de maintenir une emprise sur les anciennes républiques soviétiques devenues États indépendants, l’apposition d’une grille de lecture coloniale à l’histoire de la Russie émerge à partir des années 2000 sans cependant réellement pénétrer le champ intellectuel russe lui-même. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a modifié la donne. L’envoi massif de représentants des minorités ethniques, demeurant bien souvent dans les régions les plus éloignées et les plus pauvres, sur le front ukrainien agit comme un révélateur et suscite un mouvement de protestation d’une vigueur significative dans un paysage par ailleurs fortement marqué par la répression et le musellement de toute voix dissidente. En parallèle, on note l’apparition de différents médias en ligne – académiques, politiques ou culturels – et chaînes Telegram à destination du lectorat russe qui abordent désormais frontalement les enjeux liés au colonialisme (Vokuev, 2024).

Nier l’existence de la nation ukrainienne : l’invasion russe au prisme de la domination coloniale

Ne se recoupant que partiellement, les logiques impériale et coloniale supposent toutes les deux des processus de contrôle de la part d’un État sur un territoire et une population qui ne sont jamais totalement assimilés en restant dans une situation d’infériorité et d’altérité.

Si la domination impériale peut passer par la force et la conquête militaire, elle suppose néanmoins une certaine tolérance vis-à-vis des minorités, ainsi que des échanges entre cultures majoritaire et subordonnées. L’empire désigne un processus de formation de l’État, où le pouvoir est centralisé de façon autoritaire, bien souvent personnelle, mais où cette autorité s’exerce de façon hétérogène en incluant, de façon certes hiérarchique et différentielle, l’ensemble de ses composantes.

L’entreprise coloniale est, à l’inverse, davantage le fait d’une unité stabilisée – dont le régime politique interne peut-être autoritaire ou démocratique – qui s’engage dans une démarche de peuplement et d’exploitation unilatérale d’un territoire, éventuellement situé outre-mer, ainsi que de ses ressources. La frontière entre colons et colonisés est bien plus grande, la domination des premiers sur les seconds bien plus violente et systématique.

Comme le notent Adam Lenton et ses co-auteurs, le terme russe d’osvoienie (appropriation) utilisé par les autorités de la Grande principauté de Moscou au sujet de la conquête de la Sibérie au XVIᵉ siècle présente quelques points communs avec celui de colonisation tout en indiquant bien la volonté des dirigeants de se démarquer, en tout cas dans la terminologie, des entreprises menées en parallèle par les puissances européennes. C’est en revanche lors de la conquête de la Transcaucasie et de l’Asie centrale au XIXᵉ siècle que les vocables de koloniia et kolonizatsia font leur apparition, avec une connotation positive avant que le pouvoir soviétique n’inverse la donne en se réclamant anti-impérial et anti-colonial, deux syndromes alors exclusivement associés au bloc de l’Ouest (Lenton et al., 2025).

Néo-impériale, irrédentiste, coloniale : les différentes approches visant à mettre en perspective la guerre que la Russie fait à l’Ukraine ne sont pas mutuellement exclusives, mais elles permettent, chacune, d’insister sur des enjeux et des aspects particuliers. En affirmant que la guerre en Ukraine est coloniale, l’historien Timothy Snyder insiste particulièrement sur la volonté manifestée par Vladimir Poutine de nier l’existence même d’une nation ukrainienne et de qualifier son État d’artificiel. De même, la référence au colonialisme lui permet de dénoncer le peu de cas fait du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans les échanges russo-américains depuis le début du second mandat de Donald Trump qui évoquent un possible découpage pérenne du territoire sans associer de représentants ukrainiens.

De la violence impériale à la violence coloniale, il n’y a pas qu’une différence de degré mais aussi de nature. Qu’il soit tsariste, soviétique ou post-soviétique, l’appropriation brutale par l’État russe de territoires, accompagnée de l’exploitation de leurs ressources et leur population avait fait l’objet d’un retour réflexif et donné lieu à l’émergence d’une grille de lecture coloniale de l’histoire du pays.

L’invasion de l’Ukraine a considérablement accru et politisé des critiques venant aussi bien du peuple ukrainien que des minorités vivant sur le sol de la Fédération de Russie et qui dénoncent autant le pillage des ressources naturelles pratiquées par l’État central sur leur territoire que la sur-représentation de leurs ressortissants parmi les combattants envoyés au front parfois contre leur gré. Dans ce contexte, le prisme de la décolonisation permet d’inscrire les préoccupations liées à l’espace historiquement dominé par la Russie dans le cadre comparatif plus large des études et des revendications décoloniales ou postcoloniales, même si cela suppose un travail d’adaptation et de redéfinition dans la mesure où ces théories ont, pour l’essentiel, visé à comprendre la domination historique et multiforme des pays du Nord vis-à-vis des Suds.

The Conversation

Clémentine Fauconnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La Russie est-elle un État colonial  ? – https://theconversation.com/la-russie-est-elle-un-etat-colonial-283996

Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance

Source: The Conversation – in French – By Christian Ben Lakhdar, Professeur d’économie, spé, Université de Lille

Les quantités de drogue saisies par les forces de l’ordre françaises sont toujours plus importantes. Pourtant, ces saisies ne signifient pas que la lutte contre le narcotrafic est un succès. En effet, la consommation est, elle aussi, en forte croissance.


Chaque année, les autorités françaises annoncent des saisies record de drogues. Cannabis, cocaïne, ecstasy : les volumes interceptés atteignent année après année des niveaux historiques. Pour 2024, ce sont ainsi près de 84 tonnes de cocaïne qui ont été saisies : un niveau jamais égalé ! Ces chiffres sont souvent présentés comme la preuve de l’efficacité de la lutte contre les trafics. Ainsi, président de la République, ministres de l’intérieur et de la justice se félicitent souvent des opérations mêlant interpellations et saisies de stupéfiants.

De fait, ces saisies témoignent d’un travail considérable des forces de l’ordre. Police, gendarmerie et douanes interceptent des flux massifs, parfois au prix d’opérations complexes, notamment sur les routes internationales du trafic.

Mais une question essentielle reste rarement posée : que nous disent ces chiffres de l’état et de la dynamique des marchés des drogues ?

Nos travaux récents invitent à penser qu’ils en disent très peu.

Des saisies impressionnantes… face à des marchés encore plus vastes

Pour comprendre ce que représentent les saisies, il faut les comparer à l’ampleur réelle des marchés.

Nous avons fait un travail de reconstitution des volumes consommés en France à partir d’enquêtes en population générale, pour trois années : 2010, 2017 et 2023. Pour cette dernière année, nous estimons par exemple que ce sont environ 400 tonnes de cannabis qui ont été consommées, 47 tonnes de cocaïne, 8 tonnes d’héroïne, ainsi que des dizaines de millions de comprimés d’ecstasy.

Ces estimations, périodiquement réalisées à la demande de la Mission interministérielle de lutte contre les conduites addictives (Mildeca) et de l’Observatoire français des drogues et tendances addictives (OFDT), reposent sur un cadre théorique relativement simple où l’on cherche à reconstituer, pour une année donnée, les quantités consommées et les dépenses engagées par les usagers de stupéfiants pour assouvir leur consommation. Nous nous appuyons pour cela sur les réponses obtenues dans une série d’enquêtes, l’Enquête sur les représentations, opinions et perceptions sur les psychotropes (Eropp) de l’OFDT et le Baromètre de Santé publique France, permettant de documenter différents indicateurs de consommation (fréquence, intensité, prix, mode de consommation, etc.).

De fortes hypothèses sont toutefois nécessaires pour pouvoir travailler nos estimations. Par exemple, les traitements de substitution aux opiacés diminuent certainement la consommation d’héroïne des usagers, reste à savoir de combien ? Ou encore, à ce jour, on ne sait que peu de choses sur les fréquences et l’intensité de consommation des personnes utilisant du crack.

Malgré ces difficultés méthodologiques, ces estimations sont intégrées dans le calcul du produit intérieur brut (PIB) par les services de l’Insee, comme le recommande Eurostat.

Lorsque l’on rapporte les saisies opérées aux estimations de consommation, elles représentent, selon les années, de 20 à 30 % du marché pour le cannabis, de 13 à 16 % pour l’héroïne et souvent moins de 10 % pour l’ecstasy.

Autrement dit, la majorité des produits circule malgré les efforts d’interception.

Le paradoxe de la cocaïne : quand les saisies dépassent le marché

Le cas de la cocaïne est particulièrement révélateur. En 2017 et en 2023, les quantités saisies en France ont pu dépasser les volumes estimés comme consommés dans le pays. Dit autrement, nous avons estimé que les saisies de cocaïne pourraient représenter plus de 100 % du marché de la cocaïne en France pour ces deux années (c’est notamment ce qu’indique la borne supérieure d’estimation sur le graphique ci-dessus). Ce résultat peut sembler contre-intuitif, mais s’explique par au moins deux facteurs. D’une part, les trafiquants anticipent les saisies et leur production est en mesure de compenser les pertes, sans impacter les quantités consommées. D’autre part, la France tient un rôle particulier dans les routes du trafic international impliquant qu’une partie importante de la cocaïne saisie sur le territoire n’était pas destinée au marché français.

Du fait de sa position géographique – notamment via les Antilles et la Guyane –, la France constitue une porte d’entrée vers l’Europe. Les forces de l’ordre françaises interceptent ainsi des flux destinés à d’autres pays européens. Une part des saisies réalisées en France bénéficie en réalité à l’ensemble de notre continent.

Des marchés qui s’adaptent en permanence

Si les saisies avaient un effet durable sur les marchés, on devrait observer des signes de tension : hausse des prix de détail, baisse de la pureté, raréfaction des produits. Or, les résultats issus de nos travaux et d’autres montrent l’inverse.

Entre 2010 et 2023, les prix de détail tels que monitorés par l’Ofast ou l’OFDT sont restés globalement stables, voire ils ont baissé. Dans le même temps, la pureté des produits, entendue comme la concentration en molécule psychoactive pure retrouvée dans les saisies, a augmenté. Combinées à une forte inflation au cours de la période, ces évolutions conduisent finalement à constater une diminution des prix relatifs du gramme pur de stupéfiants.

Ces éléments suggèrent non seulement que les volumes de production agricole ou synthétique sont énormes, mais également que l’offre s’adapte rapidement aux pertes liées aux saisies. Les organisations criminelles diversifient leurs routes, multiplient les points d’entrée et ajustent leurs stratégies logistiques. Lorsqu’un flux est intercepté, d’autres prennent le relais.

Repenser les indicateurs de la politique antidrogue

Dans ce contexte, les saisies apparaissent comme un indicateur ambigu. Elles témoignent sans nul doute de l’intensité de l’action des forces de l’ordre. Mais elles renseignent beaucoup moins sur la disponibilité réelle des drogues. Dit autrement, des saisies élevées peuvent coexister avec des marchés en expansion, comme c’est le cas pour la cocaïne.

Ce décalage tient à la nature même des marchés illicites, qui fonctionnent comme des systèmes adaptatifs. Les pertes liées aux interceptions sont intégrées comme un coût du trafic, au même titre que les risques judiciaires. Les organisations criminelles anticipent les risques, diversifient leurs stratégies et exploitent les opportunités logistiques à l’échelle européenne (bien sûr les ports, mais pas uniquement).

En se focalisant sur les volumes saisis, on peut donner l’impression d’un contrôle croissant, alors même que les indicateurs de marché racontent une autre histoire : disponibilité élevée, prix stables, qualité en hausse.

Il ne s’agit pas de dire que les saisies sont inutiles. Elles doivent en effet jouer un rôle important, notamment pour perturber certains réseaux ou intercepter des flux massifs. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à réduire durablement l’offre.

Ces résultats invitent à élargir la manière dont on évalue les politiques publiques. Plutôt que de s’appuyer principalement sur les saisies, il serait nécessaire de considérer conjointement une batterie d’indicateurs composée des prix, de la pureté des produits circulant en France, de leur disponibilité et finalement des dynamiques de consommation.

Enfin, ces résultats rappellent que les marchés des drogues dépassent largement les frontières nationales. Les saisies réalisées par les forces de l’ordre françaises – en particulier pour la cocaïne – s’inscrivent dans une dynamique européenne. Elles contribuent à limiter l’approvisionnement de plusieurs pays, même si leur impact sur le marché français reste limité. Cela souligne l’importance d’une approche coordonnée à l’échelle européenne, plutôt que strictement nationale. La récente création d’une Agence de l’Union européenne sur les drogues et de la future Autorité douanière de l’Union européenne sont le signe d’une évolution nécessaire – mais peut-être pas suffisante.

The Conversation

Christian Ben Lakhdar a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

Sophie Massin a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

– ref. Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance – https://theconversation.com/drogues-malgre-des-saisies-record-un-trafic-et-une-consommation-en-forte-croissance-281814

Pourquoi les IA génératives hallucinent-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Rossana De Angelis, Maîtresse de conférences en sciences du langage, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

ChatGPT, comme les autres IA génératives de texte, invente une partie de ses réponses. Bertelli/Pexels, CC BY

Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience : les intelligences artificielles, ou IA, génératives de texte inventent régulièrement des éléments de réponses, d’autant plus difficiles à détecter qu’ils s’intègrent à un ensemble qui paraît cohérent et se mêlent à des faits avérés. C’est en se penchant sur la manière dont ces IA recherchent des informations, sur leur façon d’analyser les textes « crawlés », ou scannés, que l’on peut comprendre pourquoi elles se trompent aussi régulièrement.


Cela fait déjà plus de trois ans que nous pouvons utiliser des intelligences artificielles (IA) génératives de textes et d’images. ChatGPT a été lancé en novembre 2022 dans une version gratuite, ouvrant la porte à un accès massif aux IA génératives, mais il n’avait pas encore accès au Web comme source d’informations. C’est à partir de janvier 2023 qu’il est devenu possible de poser toutes sortes de questions, soumettre des « prompts » ou « invites », car désormais, une large part de ce qui se trouve sur le Net peut être exploré par la machine.

Et c’est à partir de cette « présomption d’omniscience », autrement dit la capacité que nous attribuons à la machine de connaître toute chose, que nous avons commencé à faire l’expérience des « hallucinations » de l’IA : terme dérivant du latin hallucinatio, signifiant « méprise », construit à partir du verbe hallucinari qui veut dire « se tromper », « divaguer », mais aussi « tromper l’interlocuteur ».

J’ai été moi-même confrontée aux hallucinations de ChatGPT quand, à l’occasion de la préparation d’une conférence scientifique, j’ai demandé sur l’interface d’interaction : « Qui suis-je ? », pour tester les limites de l’interaction humain-machine dans le cadre d’un dialogue. Cette simple question a généré une expérience linguistique qui m’a permis de mieux comprendre comment naissent certaines hallucinations.

Cette expérience, qui a donné lieu à un article scientifique, me permet d’ébaucher de premières réponses aux questions : quand et pourquoi les IA génératives rédactionnelles se trompent-elles ?

Ce qui n’existe pas sur le Net n’existe pas pour l’IA générative

La présomption d’omniscience tombe si nous prenons en compte les critères qui permettent à une information d’être traitée par la machine. Premièrement, ces informations doivent être enregistrées sous forme de données numériques. Deuxièmement, elles doivent être disponibles à tout moment, car les machines fonctionnent seulement lorsqu’elles sont connectées aux serveurs qui assurent l’accès aux données porteuses d’informations. Troisièmement, ces informations doivent êtes repérables dans la masse considérable d’informations disponibles.

Les deux premières raisons permettent d’expliquer certains types d’hallucinations, car ce qui n’existe pas sur le Net n’existe pas pour les machines. Lorsque j’ai demandé à une IA générative rédactionnelle de répondre à la question : « Qui est ma grand-mère », en sachant que la grand-mère en question n’a pas de compte Instagram ni de blog ou de page institutionnelle, elle me répond : « Je ne peux pas savoir qui est ta grand-mère sans informations de ta part. Si tu me donnes son nom, le contexte, ou ce que tu veux savoir à son sujet, je pourrai t’aider au mieux. » J’ai alors donné « un nom », une étiquette valable pour que l’information soit repérée, ce qui a poussé la machine à proposer des descriptions incorrectes pour ne pas rester sans réponse.

La question du référencement

La troisième raison permet d’expliquer d’autres types d’hallucinations, car ce qui existe sur le Net mais n’est pas visible par les machines ne peut pas être immédiatement repéré par les IA génératives. Cette dimension est propre à l’écriture numérique : elle est liée au référencement des documents numériques à travers des étiquettes (les « tags ») qui indiquent ce qu’ils contiennent et ce à quoi ils renvoient, car les documents sont liés entre eux en formant un réseau de documents (le « Web »), les uns plus ou moins visibles par rapport aux autres. Il y a deux niveaux de référencement : le premier consistant à placer des mots clés et des liens utiles à la mise en avant des textes, et le deuxième consistant à acheter du trafic et des liens pour augmenter la visibilité des textes sur le Web.

Lorsque j’ai demandé à ChatGPT de me dire « Qui est Rossana De Angelis ? », la machine m’a proposé par erreur une définition de moi en tant qu’artiste, en raison de la présence sur le Net d’une artiste dont l’identité correspond partiellement à mon nom, avant de m’identifier comme chercheuse. Ceci s’explique par le fait que les documents dont se compose un site de vente d’objets d’art, où se trouvait la description de l’artiste en question, sont mieux référencés (et donc plus « visibles ») que les documents d’un site institutionnel, en raison de leurs enjeux commerciaux.

Les algorithmes qui dirigent les machines vers les données suivent les directions les plus visibles : les documents les mieux référencés, les mieux étiquetés sortent du lot en premier. Et si les documents les mieux référencés sont ceux qui ont une valeur commerciale, il en découle que les données les plus visibles sont celles liées à des enjeux commerciaux. Et cela, indépendamment de la qualité et de la véracité des contenus.

Les LLM, un fonctionnement complexe

Les trois critères de présence, de disponibilité et de visibilité n’expliquent pas toutes les hallucinations possibles, loin de là. La plus grande difficulté consiste à saisir la complexité propre au fonctionnement des IA génératives de textes et d’images qui utilisent des grands modèles de langage (LLM) pour traiter et générer du contenu.




À lire aussi :
Comment fonctionne ChatGPT ? Décrypter son nom pour comprendre les modèles de langage


Par exemple, pour la reconnaissance des images, les premiers traitements capturent des aspects fondamentaux, tels que les contrastes, les bords, les lignes, leurs orientations, etc. Les traitements qui suivent combinent ces données avec d’autres données concernant, par exemple, les textures ou les matières. Enfin, à partir de cet ensemble, les traitements ultérieurs permettent de construire des représentations numériques d’images, comme des objets ou des visages, en enregistrant en tant que « valeurs » les différences et les similarités entre les données. Le traitement des données fonctionne ainsi par couches superposées (deep learning) : plus cette superposition est profonde, plus la capacité d’analyse augmente.

Les IA organisent leurs données dans un « espace vectoriel » : un ensemble d’objets qui occupent chacun un lieu précis. Prenons le jeu de ficelles : c’est comme multiplier à souhait le nombre de fils, leur longueur, leur épaisseur sans changer les règles du jeu, et ensuite pouvoir identifier un nœud. Dans cet espace, la position de chaque objet est déterminée par les relations qu’il entretient avec les autres. L’ensemble de ces relations détermine ce qu’on appelle leur « valeur vectorielle » : une combinaison de nombres qui définit un lieu dans un espace. Ces valeurs permettent d’identifier les données en tant que positions tout comme les nœuds d’un jeu de ficelles.




À lire aussi :
De Cambridge Analytica à ChatGPT, comprendre comment l’IA donne un sens aux mots


Les valeurs vectorielles permettent d’identifier des régularités : les données proches (par exemple, les noms de fruits : fraises, cerises, abricots, etc.) portent des informations similaires (par exemple, ils peuvent être cueillis, coupés, cuisinés, mangés, etc.) Elles peuvent donc être repérées par leur proximité (par exemple, fruits similaires, actions similaires).

Pour repérer des données, et donc pour demander des informations, nous devons soumettre une demande (un « prompt » ou « invite ») à la machine qui va chercher ces régularités dans ces espaces vectoriels à l’aide de mots (par exemple, « recette du clafoutis aux cerises »). C’est la raison pour laquelle une IA générative rédactionnelle peut nous donner la bonne recette du « clafoutis aux cerises » d’abord en identifiant, puis en reproduisant la régularité des données à l’aide des mots « clafoutis, cerises, recette » (mots similaires, contextes similaires, actions similaires). La relation que les données entretiennent dans ces espaces dirige la reproduction plus ou moins correcte des informations, en complétant automatiquement des séquences de mots dans l’espace d’interaction.




À lire aussi :
Les « world models », lorsque l’intelligence artificielle apprend à comprendre le monde


De l’importance du contexte

Ce qui permet l’usage des mots réside dans leur valeur. C’est un principe qui se trouve à la base de la linguistique générale. Plus précisément, la valeur d’un mot est une valeur différentielle : au sein d’une langue, le mot « chien » se différencie du mot « chat », comme le mot « bleu » du mot « vert », et ils veulent dire ce qu’ils veulent dire justement en raison de cette différence. Or, cette valeur se définit par rapport aux autres mots présents dans le texte (contexte sémantique : ce qu’on dit avec les mots) et par rapport au contexte dans lequel le texte est intégré (contexte pragmatique : ce qu’on fait avec les mots).

Prenons un exemple. Tout mot écrit sur un panneau routier fonctionne seulement dans un contexte précis (une route) et dans une pratique précise (conduire). La plupart des textes que nous produisons ou interprétons au quotidien fonctionnent de cette manière.

Comment une machine peut-elle extraire le contexte d’un texte ? Elle le fait justement à travers le processus évoqué plus haut : en définissant la valeur des mots en fonction de leurs positions vectorielles. De cette manière, la machine reproduit la valeur sémantique des mots. Mais, n’ayant pas toujours accès au contexte, la valeur pragmatique n’est pas toujours définissable. En reprenant l’exemple du panneau routier, « tourner à droite » ou « tourner à gauche » ne veut rien dire sans contexte. Dans ces conditions, si on demande à une IA générative s’il faut « tourner à droite ou à gauche », elle sera incapable de répondre correctement.

Autrement dit, quand la valeur pragmatique ne peut pas être définie, la machine peut se tromper. Il se produit alors ce qu’on peut appeler une « rupture pragmatique » : les contextes et les pratiques d’usages des mots étant inaccessibles, leur valeur pragmatique devient insaisissable.

Pourquoi est-il difficile de comprendre le fonctionnement des IA génératives ?

Ce qui empêche de comprendre le fonctionnement de l’IA générative est sa complexité. Par exemple, une difficulté consiste à imaginer que les données occupent des lieux dans des espaces qui ne sont pas bidimensionnels, mais vectoriels à n dimensions, car nous ne savons pas envisager et imaginer des espaces de plus de quatre dimensions (largeur, hauteur, profondeur, temps). Comme si on devait augmenter de n fois le nombre de fils du jeu de ficelles.

C’est un changement d’échelle démesuré dont la complexité nous dépasse, ce qui nous oblige soit à réduire la complexité du phénomène, soit à nous rendre à son incompréhensibilité. Ceci explique l’attitude de divinisation ou diabolisation que nous adoptons souvent face aux IA génératives.

Je me suis demandé plusieurs fois si, oui ou non, les IA génératives rédactionnelles pourront un jour remplacer l’humain dans les pratiques d’écriture. Ma position reste la même : non, l’IA ne va pas faire disparaître toutes nos pratiques d’écriture, car de manière évidente tout un ensemble d’écrits fortement situés, c’est-à-dire liés à un contexte, comme les échanges impromptus, les écritures sauvages ou les pancartes improvisées, ne peuvent pas être (re)produites dans un environnement numérique. Il y a donc des pans entiers d’expression écrite auxquelles les IA génératives rédactionnelles n’ont pas (encore) accès.

The Conversation

Rossana De Angelis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les IA génératives hallucinent-elles ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-ia-generatives-hallucinent-elles-270493

Pouvait-on prédire les inondations espagnoles de 2024 ? Le problème de la dérive des données illustrée par la climatologie

Source: The Conversation – France in French (2) – By Rémi Vaucher, Enseignant-chercheur, EPITA

Les inondations de Valence (Espagne), vues par le satellite état-unien Landsat-8, le 30 octobre 2024. ESA pour le traitement de données USGS, CC BY-NC-SA

Le temps est l’ennemi des statisticiens. Même à l’ère des systèmes d’IA, un modèle météorologique qui serait uniquement fondé sur des données passées et des principes statistiques peut avoir des difficultés à prévoir correctement les quantités de pluie futures, dans le contexte du changement climatique – tout simplement parce que la situation évolue.


Nous avons toutes et tous vu passer les images terribles des inondations espagnoles d’octobre 2024. Avec plus de 200 morts, cet évènement est passé directement au statut d’incident le plus meurtrier survenu en Espagne depuis les inondations de 1962.

D’aucuns pourraient s’étonner du manque de préparation alors que les méthodes d’intelligence artificielle (IA) se répandent. À titre d’exemple, le modèle européen ECMFW, utilisé par Météo France, a récemment intégré un modèle d’IA (nommé AIFS) pour améliorer ses performances.

Avec toutes les méthodes récentes en météorologie et en climatologie, liées au déploiement de l’IA, pourquoi les inondations de Valence n’ont-elles pas pu être anticipées ?

Les statistiques au service de la climatologie

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais clarifier un point crucial : je ne suis pas climatologue et ne me revendique pas tel. Je ne vais donc pas m’étendre en détail sur des phénomènes météorologiques que je ne maîtrise pas assez.

Par contre, je connais bien l’étude des données temporelles. Et la question de la prédictibilité de ce phénomène météorologique va me permettre de vous expliquer un problème de statistiques sur lequel la recherche travaille toujours : la dérive des données (en anglais, data drift).

Tout d’abord, il faut formaliser un peu cet évènement climatique.

Premièrement, ce n’est pas un événement qui arrive tous les quatre matins. Ce genre d’occurrence reste statistiquement rare : on utilisera donc l’appellation « événement rare » ou « événement extrême ».

Deuxièmement, les inondations espagnoles de 2024 sont un événement rare parmi des événements rares. Explication : les habitants des Cévennes connaissent bien ces fortes pluies sous le nom d’« épisodes cévenols ». Ces épisodes cévenols font partie de ce que l’on appelle les épisodes méditerranéens. La « DANA » espagnole de 2024 est un exemple typique d’épisode méditerranéen : c’est exactement le même phénomène que les épisodes cévenols, et donc aussi « rare », mais non localisé aux Cévennes.

Finalement, parlons un peu de ce que nous appelons la « distribution des données ». La distribution des données, tout du moins dans ce cas-ci, c’est la probabilité qu’un évènement (un épisode pluvieux en ce qui nous concerne) arrive, qu’il soit d’une intensité donnée, qu’il ait une durée donnée, etc. Par exemple :

  • Si nous sommes le 15 septembre, il est beaucoup plus probable que, demain, il pleuve à Brest (Finistère) qu’à Nice (Alpes-Maritimes) : la probabilité de l’événement « pluie » à Brest est bien plus élevée que celle du même événement à Nice.

  • Si toutefois il pleut demain à Brest, il est fort peu probable que cette pluie soit d’intensité très élevée. En parallèle, s’il pleut demain à Nice, la possibilité que ce soit un épisode méditerranéen est plus élevée qu’à Brest. Il est donc plus probable d’avoir de fortes pluies à Nice, « sachant qu’il pleuvra demain », qu’à Brest.

Il est impossible de connaître parfaitement cette distribution, c’est-à-dire la probabilité qu’il pleuve une quantité donnée à tel endroit donnée à tel instant précis. Par contre, les scientifiques disposent d’un certain nombre d’outils permettant d’apprendre à prédire les évènements.

graphe
Un exemple de distribution des précipitations : il s’agit de la probabilité qu’il pleuve une quantité donnée lors d’un jour de pluie. Dans cet exemple, il y 5 % de chance qu’il pleuve 12 millimètres dans la journée et, s’il pleut 40 millimètres ou plus, on fait face à un événement extrême et rare.
Rémi Vaucher, Fourni par l’auteur

Apprendre à prédire les évènements

Ces outils, ce sont majoritairement les statisticiens qui les inventent. Ils vont regarder les données passées et tenter d’en reproduire le comportement pour pouvoir prédire les données futures.

Par exemple, pour le sujet qui nous intéresse : les villes du pourtour méditerranéen ont besoin de pouvoir prédire les épisodes extrêmes et notamment la quantité d’eau (en millimètres) pour prévoir la mise en place de dispositifs exceptionnels (par exemple, des SMS alertant les habitants d’un risque de pluie ou d’inondation).

Pour cela, on va disposer de tous les relevés météorologiques (température, pression atmosphérique, vitesse du vent, orientation du vent, etc.) en plusieurs points géographiques autour de la zone concernée.

En apprenant à un algorithme à utiliser les données de la journée actuelle pour prédire la probabilité d’occurrence d’un épisode méditerranéen pour les deux ou trois jours à venir – et, si un épisode est envisagé, la quantité de précipitation prévue –, l’administration peut utiliser d’autres modèles (physique, statistique) pour prévoir les risques d’inondation dans telle ou telle zone de la localité.

Glissement de distribution et changement climatique

Malheureusement, avec le changement climatique, le climat change. Pour un statisticien, cette phrase signifie : « Un modèle entraîné sur le passé peut-il encore prévoir correctement la quantité de pluie de demain ? »

La figure ci-dessous nous montre mois par mois, depuis 2008, comment évolue le maximum de pluie dans une station météorologique proche de Valence (Espagne). Nous pouvons observer des valeurs maximales fluctuantes, mais dont les maximums restent sous 200 millimètres cumulés pendant deux jours.

graphe
Maximum mensuel des précipitations cumulées en deux jours à la station de Turis, proche de Valence en Espagne.
Rémi Vaucher, avec les données de l’AEMET (Agence météorologique espagnole), Fourni par l’auteur

Maintenant, admettons que nous entraînons un modèle à prédire les précipitations cumulées des deux prochains jours en utilisant ces données : nous lui donnons plein d’indicateurs au jour J, et nous souhaitons les précipitations cumulées des jours J+1 et J+2. Il est intuitif de penser que le modèle ne dépassera jamais la valeur de 200 millimètres, et cette intuition est réaliste : après tout, pourquoi le ferait-il ? Les modèles statistiques ne sont pas faits pour réfléchir à de nouvelles choses, ils sont faits pour reproduire un comportement appris, présent dans les données, qui aurait déjà pu (statistiquement) survenir dans le passé.

Analysons maintenant la suite des données.

Si nous avions utilisé notre modèle entraîné sur les données 2007-2023 pour prédire les précipitations des 16 et 17 octobre 2024, nous nous serions… certainement lamentablement plantés. Plus précisément, le modèle aurait sous-estimé la quantité de pluie (ce qui peut conduire des communes à avoir un faux sentiment de sécurité).

Ces dernières figures montrent bien que les inondations de Valence en 2024 étaient un évènement tellement extrême qu’il en devenait imprévisible. Pour mieux illustrer ce propos, la figure suivante montre, autour d’une ville où les épisodes cévenols sont plus fréquents, l’augmentation progressive de l’intensité de ces évènements. C’est ce que l’on appelle un « glissement de la distribution ».

Illustration du glissement de la distribution des précipitations (invisibles sur les données de Valence). On voit que, en 1960, les précipitations sont majoritairement entre 200 millimètres et 300 millimètres alors qu’elles se situent, en 2020, entre 250 millimètres et 400 millimètres.
Rémi Vaucher, Fourni par l’auteur

Le temps : l’ennemi ancestral du statisticien

Ce phénomène de glissement dans le temps ne s’applique pas qu’en climatologie, mais il y est particulièrement crucial au vu des victimes causées ces dernières années. En santé, beaucoup de facteurs influencent les données. Sont susceptibles d’évoluer dans le temps par exemple : les sources de pollution, le nombre de personnes vaccinées, le nombre de fumeurs, etc. Dans le numérique, les systèmes de recommandations sur les plateformes de contenus doivent réussir à s’adapter aux phénomènes de mode.

Enfin, le glissement de distribution ne concerne pas que les évolutions temporelles. Par exemple, les résultats d’une étude neuroscientifique sur des étudiants aux États-Unis restent-ils valides lorsqu’on l’applique à des quadragénaires en Inde ?

En somme, l’évolution (temporelle) de certains facteurs, comme les populations ou le climat, représente de vrais défis pour les statisticiens. Pour ce qui est de la météorologie, il existe des systèmes dits « hybrides », c’est-à-dire qui combinent une compréhension de la physique du système et des statistiques sur les données passées. Cette hybridation améliore les performances de prévision, mais les modèles restent encore, pour l’instant, en difficulté sur les évènements climatiques extrêmes.

The Conversation

Rémi Vaucher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pouvait-on prédire les inondations espagnoles de 2024 ? Le problème de la dérive des données illustrée par la climatologie – https://theconversation.com/pouvait-on-predire-les-inondations-espagnoles-de-2024-le-probleme-de-la-derive-des-donnees-illustree-par-la-climatologie-280312

Pourquoi l’endométriose devrait être considérée comme une maladie inflammatoire qui affecte l’ensemble de l’organisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By April Rees, Lecturer, Biochemistry & Immunology, Swansea University

Considérer l’endométriose comme une affection systémique peut aider à comprendre que certains symptômes dont souffrent les femmes concernées, comme la fatigue, les douleurs articulaires, les troubles cognitifs et la sensibilité immunitaire, ne sont ni imaginaires ni sans rapport avec la maladie. Wasana Kunpol/Shutterstock

Des travaux de recherche récents suggèrent que l’endométriose ne devrait pas être réduite à une affection gynécologique, mais considérée comme une maladie inflammatoire qui touche l’organisme dans son intégralité. Une approche qui pourrait expliquer les limites des traitements actuels et aider à améliorer la manière dont cette pathologie est diagnostiquée, prise en charge et perçue dans la société.


L’endométriose est une affection douloureuse et invalidante qui touche 10 % des femmes dans le monde. Elle survient lorsque des tissus semblables à la muqueuse utérine (appelés « lésions ») se développent ailleurs dans le corps, généralement dans la région pelvienne.

Le traitement de l’endométriose peut se révéler difficile. En général, le traitement consiste soit à prévenir le développement de ces lésions, soit à les retirer chirurgicalement. Mais souvent, les symptômes persistent, même quand les lésions ont été retirées chirurgicalement.

Traditionnellement, l’endométriose a été considérée comme une affection gynécologique. Cependant, de plus en plus de données indiquent que cette caractérisation minimise la complexité de la maladie. L’endométriose semble avoir des répercussions bien au-delà du système reproducteur. Selon un nombre croissant d’études, elle influence le fonctionnement du système immunitaire dans l’ensemble de l’organisme.




À lire aussi :
Endométriose : une maladie longtemps ignorée, malgré des symptômes décrits depuis l’Antiquité


La considérer comme une maladie qui touche l’ensemble de l’organisme et qui est liée au système immunitaire pourrait aider à expliquer pourquoi les symptômes vont bien au-delà des douleurs pelviennes. Cela expliquerait également pourquoi son traitement est si difficile et pourquoi, souvent, il ne parvient pas à atténuer les symptômes.

Une maladie de l’ensemble du système immunitaire

L’inflammation – qui correspond à la réaction naturelle de l’organisme face à une blessure ou à une maladie – fait partie intégrante de la réponse immunitaire. Elle joue également un rôle clé dans le cycle menstruel.

Mais si l’inflammation devient chronique ou incontrôlée, elle peut entraîner des complications. C’est le cas dans les maladies auto-immunes, telles que la polyarthrite rhumatoïde, dans lesquelles le système immunitaire réagit de manière excessive même en l’absence de menace.

On sait que l’inflammation chronique joue également un rôle central dans l’endométriose. Mais les effets de cette réponse immunitaire incontrôlée pourraient être bien plus étendus que ce que l’on pensait auparavant. Si on en croit des recherches récentes, la réponse immunitaire semble s’étendre à la circulation sanguine et à d’autres systèmes de l’organisme. Cela pourrait expliquer pourquoi l’endométriose provoque des symptômes aussi étendus et qui touchent le corps dans son intégralité.

Chez les personnes atteintes d’endométriose, les cellules immunitaires semblent moins aptes à éliminer les lésions. Pourtant, en parallèle, les personnes atteintes d’endométriose présentent des taux sanguins plus élevés de protéines immunitaires telles que les interleukines IL-6 et IL-1β. Ces protéines immunitaires, sont des cytokines (les interleukines sont une catégorie de cytokines, ndlr). Les cytokines sont un type de messagers libérés par les cellules pour favoriser l’inflammation.

Ensemble, ces cellules dysfonctionnelles permettent aux lésions de se développer et de persister. Ce dérèglement immunitaire a également des répercussions sur l’ensemble de l’organisme, contribuant ainsi à la grande diversité des symptômes ressentis par les personnes atteintes d’endométriose.

De nombreuses personnes atteintes d’endométriose souffrent par exemple d’une fatigue invalidante, de troubles cognitifs (telles que le « brouillard cérébral ») ainsi que de douleurs généralisées. Ces symptômes sont rarement mis en avant dans les recommandations cliniques, alors qu’ils sont souvent aussi invalidants que la douleur pelvienne elle-même.

Une femme assise devant son ordinateur portable se tient la tête, visiblement en proie à la douleur ou à la confusion
Le brouillard cérébral peut être un symptôme courant, mais souvent méconnu de l’endométriose.
Smutgirl/Shutterstock

L’inflammation systémique offre une explication convaincante à ces symptômes. On sait que les cytokines circulantes, telles que celles mentionnées précédemment, influencent le fonctionnement du cerveau et la régulation énergétique. Des taux plus élevés de cytokines (y compris l’IL-6) ont également été associés à une baisse de la concentration, à des troubles du sommeil et à de la fatigue dans certains troubles auto-immuns et de douleur chronique.

Ces mêmes processus pourraient être à l’œuvre dans l’endométriose. Cela suggère que les symptômes invisibles pourraient être des conséquences biologiques d’une inflammation chronique, et non des effets secondaires de la douleur.

Un dysfonctionnement du système immunitaire pourrait également contribuer à expliquer pourquoi des recherches récentes suggèrent un chevauchement entre l’endométriose et les maladies auto-immunes.

En 2025, une étude à grande échelle a porté sur 330 000 patientes atteintes d’endométriose et 1,2 million de témoins (personnes ne souffrant pas de cette affection). L’étude a révélé que, par rapport aux témoins, les personnes atteintes d’endométriose avaient environ deux fois plus de risques d’être diagnostiquées avec une maladie auto-immune – telle que la polyarthrite rhumatoïde, le lupus, la sclérose en plaques ou la maladie de Hashimoto (une hypothyroïdie appelée aussi « thyroïdite de Hashimoto », ndlr) – dans les deux ans suivant leur diagnostic d’endométriose.

Cela ne signifie pas pour autant que l’endométriose serait en soi une maladie auto-immune. Mais cela suggère l’existence de mécanismes communs, notamment une inflammation chronique, une activité dérégulée des cellules immunitaires et des troubles de la reconnaissance des tissus de l’organisme par le système immunitaire.

Ces similitudes renforcent l’argument en faveur d’une conception de l’endométriose comme un trouble immunitaire systémique.

Repenser l’endométriose

Envisager l’endométriose sous cet angle pourrait transformer la manière dont elle est diagnostiquée, traitée et comprise. Cela pourrait également nous aider à nous rapprocher d’une solution à cette pathologie.

Les traitements actuels ciblent principalement le système reproducteur. Mais si l’endométriose s’accompagne d’un dysfonctionnement immunitaire généralisé, les traitements qui modulent les voies immunitaires pourraient offrir un soulagement plus efficace à long terme.

Considérer l’endométriose comme une affection systémique peut également aider les patientes à se sentir plus autonomes. Ce changement de perspective peut les aider à comprendre que des symptômes tels que la fatigue, les douleurs articulaires, les troubles cognitifs et la sensibilité immunitaire ne sont ni imaginaires, ni sans rapport avec la maladie. Au contraire, ils s’inscrivent dans le cadre plus large de la pathologie.

Envisager l’endométriose sous cet angle peut aider les patients à défendre leurs intérêts au sein des établissements de santé, où les symptômes systémiques sont souvent ignorés ou relégués au second plan.

Une approche systémique permet également aux patients d’explorer des stratégies de prise en charge complémentaires qui visent à réduire l’inflammation ou à améliorer leur bien-être général. Bien qu’elles ne soient pas curatives, certaines personnes suggèrent que les mouvements doux, les techniques de gestion du stress et la thérapie par contrastes chaud-froid pourraient se révéler utiles pour gérer la douleur ou les poussées inflammatoires.




À lire aussi :
Endométriose : et si l’activité physique aidait à combattre les symptômes ?


Des études de plus en plus nombreuses montrent que l’endométriose n’est pas seulement un trouble de la reproduction ou simplement des « règles douloureuses ». Il s’agit d’une maladie inflammatoire touchant plusieurs systèmes, dont les effets sur la santé se répercutent sur l’ensemble de l’organisme.

Considérer l’endométriose comme une maladie immunitaire systémique constitue une étape cruciale vers de meilleurs traitements, un meilleur accompagnement et, à terme, de meilleurs résultats en matière de santé.

The Conversation

April Rees a reçu des financements de la Royal Society, de la Saint David’s Medical Foundation et du gouvernement irakien.

Laura Elizabeth Cowley a reçu des financements de Health and Care Research Wales, du Welsh Crucible et de la Learned Society of Wales.

– ref. Pourquoi l’endométriose devrait être considérée comme une maladie inflammatoire qui affecte l’ensemble de l’organisme – https://theconversation.com/pourquoi-lendometriose-devrait-etre-consideree-comme-une-maladie-inflammatoire-qui-affecte-lensemble-de-lorganisme-283343

Afrique centrale : pourquoi les interdictions totales de viande de brousse menacent la sécurité alimentaire

Source: The Conversation – in French – By Mattia Bessone, Post Doc, Department for the Ecology of Animal Societies, Max Planck Institute of Animal Behavior

Des millions de personnes en Afrique centrale dépendent de la viande de brousse pour leur alimentation, en particulier dans les zones rurales situées autour de la forêt tropicale du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale humide du monde. Dans cette région, la viande d’animaux d’élevage est rare en raison de la faiblesse des infrastructures de transport nationales, des maladies du bétail et du manque de fourrage. Par conséquent, la viande de gibier et les poissons d’eau douce constituent les principales sources alimentaires d’origine animale et fournissent les protéines et les micronutriments nécessaires à une alimentation saine.

Dans le même temps, la demande croissante de viande de gibier provenant d’une population urbaine en expansion offre une opportunité économique aux chasseurs ruraux. Au cours des 20 dernières années, la proportion de viande sauvage vendue en moyenne par les chasseurs de subsistance en Afrique subsaharienne est passée de 34 % à 72 % de leurs prises. En substance, les chasseurs vendaient auparavant environ un tiers de leurs prises, mais aujourd’hui, ils en vendent près des trois quarts.

En tant que biologiste de la conservation, je m’intéresse à la compréhension des facteurs influençant la viabilité des populations d’animaux sauvages, ainsi qu’à la recherche d’un équilibre entre la conservation de la faune sauvage et les moyens de subsistance des populations. Dans un article récent, j’ai examiné l’ampleur de la consommation de viande sauvage en Afrique centrale avec 45 collègues issus de 33 institutions de 12 pays.

À partir de données provenant de plus de 12 000 ménages répartis sur 252 sites, nous avons constaté que, pour les populations rurales, la viande de gibier représente 20 % de l’apport quotidien recommandé en protéines. Ce chiffre est de 13 % et 6 % pour les personnes vivant dans les villes, bien que notre modélisation suggère que cette proportion est en augmentation.

L’une des principales sources de préoccupation concernant ces habitudes de consommation est la menace d’épidémies d’origine animale, comme l’a montré la récente épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo et en Ouganda. Le virus Bundibugyo, responsable de la maladie, peut être contracté par la manipulation et la consommation d’animaux sauvages infectés.

Ces épidémies suscitent invariablement des appels à l’arrêt du commerce et de la consommation d’animaux sauvages. Mais notre étude suggère que le fait de tenir compte de ces appels pourrait entraîner une catastrophe humanitaire dans la plupart des zones rurales d’Afrique centrale. Comme le montre notre étude, la viande de brousse reste un élément important de l’alimentation des populations de cette région.

Au lieu d’interdire la consommation d’animaux sauvages, nous proposons d’autoriser l’utilisation légale et durable des animaux sauvages non protégés dans les zones rurales. Des lois nationales claires, élaborées en collaboration avec les personnes qui chassent et consomment de la viande de gibier, pourraient permettre une gestion durable des espèces restantes.

Cela améliorerait la durabilité du secteur de la viande sauvage en milieu rural tout en fournissant un cadre réglementaire pour l’alerte précoce des maladies transmises par la faune sauvage.

À la recherche de la viande sauvage

Nos recherches se sont appuyées sur des données collectées au cours des 15 dernières années et stockées dans Wildmeat, une base de données en libre accès destinée aux chercheurs et aux professionnels du secteur de la viande sauvage. Elle a été lancée pour rassembler et harmoniser les données issues de toutes les études spécifiques à un site disponibles.

Mes collègues ont utilisé ces données pour publier la première évaluation régionale des tendances de la chasse en Afrique subsaharienne. En s’appuyant sur 83 études menées dans les forêts tropicales africaines, ils ont confirmé que la chasse avait augmenté dans la région depuis 1991. Ils ont constaté que cette augmentation pouvait être liée à une utilisation accrue des armes à feu et à la proportion de viande chassée vendue, plutôt que consommée localement.

Ce qui manquait, c’était une vue d’ensemble des lieux où la viande vendue était consommée.

Avec l’appui du Centre de recherche forestière internationale et Centre international de recherche en agroforesterie (CIFOR-ICRAF) et du Programme de gestion durable de la faune sauvage (SWM Programme) Programme, nous avons donc entrepris de compiler la plus grande base de données jamais constituée sur la consommation de viande sauvage en Afrique centrale. Nous avons fait appel à WILDMEAT et à son vaste réseau de collaborateurs pour recueillir des données issues de 30 études couvrant 252 sites dans six pays d’Afrique centrale. Au total, la base de données représentait 12 453 ménages individuels et 163 896 « événements de rappel », définis comme les occasions où les ménages ont déclaré les aliments qu’ils avaient consommés au cours d’une période donnée comprise entre un et 365 jours.

Ce que nous avons découvert

Notre analyse a montré que les taux de consommation les plus élevés se trouvaient dans les communautés rurales vivant dans des villages. Venaient ensuite les villes situées dans des zones semi-rurales, non loin de zones forestières.

En revanche, nous avons constaté des taux de consommation plus faibles dans les villes, et les plus bas dans les grands centres urbains, en particulier les capitales des pays.

Nous avons également établi des prévisions de consommation de viande de brousse dans toute la région, basées sur des informations détaillées concernant l’intégrité de la forêt, l’éloignement, la densité de population et le développement humain. Cela nous a permis d’identifier les zones de forte consommation de viande de brousse dans toute la région. En calculant ce que ces taux estimés signifiaient en termes nutritionnels, nous avons constaté qu’en moyenne, la viande de brousse (la quantité qu’une personne consomme habituellement ici) représente environ 18 % de l’apport quotidien en protéines recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Ce pourcentage passait à environ 20 % dans les zones rurales et avoisinait les 100 % dans les régions isolées de la République du Congo et de la République centrafricaine.

Ces résultats ont mis en évidence l’importance nutritionnelle majeure de la viande de brousse pour des millions d’Africains, dont beaucoup vivent dans certaines des régions les plus touchées par l’insécurité alimentaire du continent.

Une demande croissante

Notre analyse met également en évidence un autre enjeu majeur : la demande croissante en viande de brousse provenant des zones urbaines provinciales en expansion. Dans la plupart des pays d’Afrique centrale, ces villes de province sont difficiles d’accès, ce qui rend difficile l’approvisionnement en protéines alternatives telles que le poulet et le poisson.

Cependant, comme les zones sauvages sont proches, la viande de gibier y est généralement disponible à bas prix. De plus, l’application de la loi y est parfois moins stricte que dans les grandes villes. Notre étude a identifié ces villes de province comme des foyers potentiels de consommation de viande de gibier.

Nous avons également constaté que les habitants des grandes villes d’Afrique centrale consomment toujours de la viande de gibier. Cela s’explique par deux raisons principales.

Premièrement, elle est perçue comme plus saine que les viandes domestiques congelées importées, souvent associées à un usage intensif d’antibotiques et à une chaîne de froid peu fiable durant le transport.

Deuxièmement, la consommation de viande de brousse est considérée comme un moyen de préserver les traditions culturelles et fait parfois office de symbole de statut social. À l’heure où l’urbanisation s’accélère, nous prévoyons que la demande en viande de gibier provenant des zones urbaines continuera d’augmenter, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour la faune sauvage des zones environnantes.

Solutions

Nos conclusions indiquent que le rôle de la viande de brousse dans les systèmes alimentaires urbains actuels devrait être réduit. Mais ce n’est pas une tâche facile dans le contexte socio-économique actuel. Nous formulons les recommandations suivantes.

  • Accroître la production, l’importation et la distribution régionales d’alternatives saines, sûres et culturellement appropriées (comme la volaille et le poisson).

  • Dans les zones périurbaines, encourager des alternatives durables à la viande de brousse afin d’éviter la dégradation de l’environnement.

  • Dans les villes, développer des campagnes sur mesure pour réduire la demande, par exemple via les réseaux sociaux et d’autres médias grand public, comme Yoka Pimbo, une campagne de changement de comportement lancée à Kinshasa, en RDC, en 2022.

  • Cibler les zones pour lesquelles on manque actuellement de données sur la consommation. Se concentrer sur ces zones permettrait de valider notre modèle, d’améliorer notre compréhension de la consommation de viande de brousse et d’évaluer où les interventions sont les plus nécessaires.

Enfin, notre étude appelle les gouvernements d’Afrique centrale, les institutions internationales et nationales ainsi que les organisations non gouvernementales à œuvrer en faveur d’une gestion durable de la chasse et du commerce de la faune sauvage, pour la conservation du patrimoine naturel et les moyens de subsistance des communautés rurales.

The Conversation

Mattia Bessone a mené ces travaux au Centre pour la recherche forestière internationale et l’agroforesterie mondiale (CIFOR-ICRAF), en Indonésie. Il est actuellement rattaché à l’Institut Max Planck pour le comportement animal, en Allemagne, ainsi qu’au Centre d’études avancées sur le comportement collectif de l’université de Constance, en Allemagne.

– ref. Afrique centrale : pourquoi les interdictions totales de viande de brousse menacent la sécurité alimentaire – https://theconversation.com/afrique-centrale-pourquoi-les-interdictions-totales-de-viande-de-brousse-menacent-la-securite-alimentaire-284378