Première scientifique : nous avons réussi à enregistrer l’activité cardiaque d’un rorqual commun en liberté

Source: The Conversation – France in French (2) – By Aurélie Célérier, Enseignante Chercheuse en Biologie du Comportement au CEFE, Université de Montpellier; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Que se passe-t-il dans le cœur d’une baleine lorsqu’elle plonge en apnée ? En août 2025, au cours d’une mission en mer Méditerranée, nous avons pu enregistrer, pour la première fois, l’activité cardiaque d’un rorqual commun, l’un des plus grands animaux de la planète (20 mètres de long, 70 tonnes). Cela a été rendu possible grâce à un nouveau dispositif permettant l’enregistrement d’un électrocardiogramme (ECG), fixé sur son dos à l’aide de ventouses.

Les premières analyses de cet ECG de cinq heures révèlent que la fréquence cardiaque de ce géant des mers peut ralentir jusqu’à 5 battements par minute (bpm) en profondeur, et culminer à 25 bpm lors des phases de respiration en surface. Ces variations extrêmes leur permettent d’économiser l’oxygène lors des plongées, ce qui en fait l’un des champions de l’apnée (jusqu’à vingt minutes). Cette avancée ouvre d’immenses perspectives pour étudier la physiologie des cétacés et contribuer à les protéger face aux perturbations humaines.


Il en aura fallu de la ténacité, de l’astuce et du travail acharné pour aboutir à cette avancée méthodologique majeure ! Et, comme souvent en sciences, ces découvertes sont issues de chemins de traverse. Au départ, nos travaux portaient sur l’étude de la communication chimique chez les cétacés.

En effet, s’il est admis que ces mammifères marins sont des êtres essentiellement acoustiques, utilisant les sons pour percevoir leur monde, leur usage des autres sens demeure largement mystérieux. Nous cherchons donc à savoir si les dauphins et les baleines perçoivent et utilisent les odeurs et les goûts (dans l’air ou dans l’eau) pour trouver leur nourriture ou interagir avec leurs congénères.

Quand le rorqual équipé de la balise croise un de ses congénères.

Pour explorer cette question fondamentale, notre équipe recueille principalement des données comportementales et acoustiques qui permettent de décrire comment ces animaux réagissent en présence de stimuli olfactifs ou gustatifs. Modifient-ils leur trajectoire ? Se rapprochent-ils de la source odorante ? Plongent-ils dessous ? Émettent-ils des sons particuliers ? Parfois, ces réponses sont si discrètes et subtiles qu’elles échappent à nos observations. Ainsi, des odeurs ou des goûts pourraient tout à fait être perçus sans pour autant que l’animal ne manifeste un comportement ostensible et mesurable…

C’est pourquoi, depuis quelques années, nous rêvions d’un dispositif permettant d’explorer aussi leurs réponses physiologiques et notamment leur activité cardiaque, pour compléter nos mesures. Mais comment capter le signal électrique émis par le cœur d’une baleine, capable de plonger jusqu’à 500 mètres sous la surface ?

Une rencontre et le projet prend vie

La solution va prendre forme grâce à une collaboration avec Angelo Torrente (coauteur de l’article), chercheur CNRS, spécialiste de l’activité cardiaque à l’Institut de génomique fonctionnelle (IGF) de Montpellier. Depuis des années, il étudie le fonctionnement du cœur chez différents animaux de laboratoire, du poisson-zèbre à la souris.

C’est au cours d’une conférence scientifique, en avril 2021, qu’il découvre nos travaux et notre souhait d’ajouter des indices cardiaques à nos données. Les évènements s’enchaînent alors : il nous écrit, son mail disparaît, englouti dans les spams, mais il est tenace, il nous relance et finalement on se rencontre ! Débordants d’enthousiasme et d’idées, on décide de réunir nos compétences pour atteindre un objectif commun : enregistrer les battements du cœur des cétacés.

Plus facile à imaginer qu’à faire ! Au total, il faudra près de quatre ans de méticuleuses mises au point méthodologiques pour parvenir à nos fins… Nous avons mené les premiers essais sur des dauphins, des orques et des bélougas hébergés dans différents parcs zoologiques, entraînés à rester immobiles lors de protocoles médicaux.

Un dauphin équipé d’une balise.
Angelo Torrente/CNRS, Fourni par l’auteur

On essaie, on échoue, on tâtonne… Chaque nouvelle tentative nous pousse à plus d’inventivité, et Angelo développe patiemment de nouvelles compétences originales : sculpteur de silicone et soudeur d’électrodes. Après deux premières années d’efforts, un dispositif d’enregistrement d’électrocardiogramme (ECG) non invasif est enfin fonctionnel et fiable. Il permet d’enregistrer avec une précision quasi médicale l’activité cardiaque des cétacés en conditions contrôlées en parcs zoologiques, et de vérifier que cette activité varie selon le contexte. Par exemple, elle ralentit pendant les périodes d’apnée ou quand ils reçoivent une récompense alimentaire.

C’est une avancée importante, mais reste à franchir le pas décisif : adapter ce système aux contraintes bien plus importantes et imprévisibles du travail en mer, sur des grands cétacés sauvages évoluant dans leur milieu naturel. Car mesurer les changements de fréquence cardiaque pourrait permettre de mieux comprendre comment ces espèces emblématiques, pour la plupart menacées, perçoivent leur environnement de plus en plus perturbé par les activités humaines.

Le difficile passage au milieu naturel

Nous décidons alors d’intégrer notre capteur cardiaque dans une balise multicapteurs déjà utilisée pour étudier les grands cétacés, et capable d’enregistrer simultanément les mouvements en 3D, la profondeur, les sons et la vidéo. Plusieurs missions sont alors programmées, avec différents partenaires scientifiques compétents et enthousiastes, à Madagascar et à Maui pour étudier les baleines à bosse en période de reproduction. Lors de ces missions, nous rencontrons de nouveaux écueils : conditions météo défavorables, animaux peu visibles et fuyants, problèmes techniques inattendus.

À cela s’ajoute la difficulté de retrouver nos précieuses balises ECG après leur détachement, avec le risque de les perdre avant même de pouvoir accéder aux données enregistrées… Cette mésaventure se produira d’ailleurs à deux reprises à cause de la pression extrême exercée à grande profondeur. Pendant près d’un an, les enregistrements que nous obtenons ne révèlent aucun signal d’ECG exploitable. Notre moral est parfois mis à rude épreuve… mais on persiste !

C’est ainsi qu’en août 2025, nous embarquons à bord du Blue Panda, le navire du Fonds mondial pour la nature (WWF), pour une mission au large des côtes du Var consacrée aux rorquals communs de Méditerranée. Un matin, depuis le zodiac et à l’aide d’une perche de 6 mètres, nous parvenons à ventouser notre balise de dernière génération sur le dos d’une femelle d’environ 16 mètres. Grâce au signal qu’il émet en surface, nous localisons puis récupérons notre précieux dispositif, flottant après son détachement, le jour même peu avant la tombée de la nuit.

Le téléchargement interminable des données, suivi par Angelo jusque tard dans la nuit, s’achève enfin et révèle… un signal ECG d’une durée de cinq heures, parfaitement exploitable ! Il est 4 heures du matin, mais Angelo n’hésite pas à tous nous réveiller pour partager la joie de découvrir ces images inédites reflétant les palpitations du cœur de la baleine.

Le rorqual et sa balise.
Angelo Torrente/Denis Ody WWF, Fourni par l’auteur

Dans les semaines qui suivent, en explorant chaque seconde de cet ECG, nous décrivons toutes les variations du rythme cardiaque de cette baleine. Nous les croisons ensuite avec les données de la balise multicapteurs pour relier ces changements aux différentes phases de plongée. Nos analyses révèlent une bradycardie extrême dès la descente, le cœur passant de 25 à moins de 5 battements par minute entre la surface et 40 mètres de profondeur. À l’inverse, une tachycardie (augmentation du rythme, jusqu’à 25 battements par minute) s’observe lors des efforts locomoteurs, mais aussi lors d’interactions avec d’autres baleines ou d’exposition à des sources de bruit, y compris notre propre zodiac.

Nous réalisons alors que mesurer l’activité cardiaque des grands cétacés pourrait permettre d’aller bien au-delà de la seule description des mécanismes d’adaptation à la plongée. Cette méthode offre un moyen de quantifier plus directement la façon dont ces animaux réagissent à leur environnement, notamment au stress généré par le trafic maritime et le bruit sous-marin. Elle vient ainsi compléter les observations comportementales, parfois difficiles à interpréter, en donnant un accès direct à la physiologie de l’animal et à ses dépenses énergétiques. À terme, suivre le fonctionnement du cœur de ces grands apnéistes peut devenir un outil précieux pour identifier plus objectivement les situations de stress. Nous espérons que cela pourra contribuer à orienter les mesures de protection des cétacés, à l’heure où l’océan se transforme de plus en plus en une dangereuse et assourdissante autoroute.


Ces avancées scientifiques n’auraient pas été possibles sans les précieuses collaborations scientifiques et les appuis logistiques de Denis Ody du WWF, Lars Bedjer du Marine Mammal Research Program de l’Université de Hawaiʻi, Simon Benhamou et Marie-Pierre Dubois du CEFE-CNRS, Isabelle Charrier et Olivier Adam de l’Institut des neurosciences Paris-Saclay, Yvan Duhamel du Centre Pro3D de l’Université de Montpellier. Nous remercions également toutes les équipes des parcs et des fondations Oceanogràfic (Valence, Espagne) et Loro Parque (Tenerife, Espagne) et de l’association CETAMADA pour leur accueil et leur support technique.

The Conversation

Aurélie Célérier a reçu des financements de l’ANR (ANR-21-CE02-0020) et Programme de Soutien à la recherche de l’Université de Montpellier

Angelo Torrente a reçu des financements de University of Montpellier “Soutien à la Recherche, programme d’excellence I-site” pour bourse PostDoctoral, le CNRS appel à projet Biologie Marine et MITI et Anses pour le projets TOXMIX et OptoFish

Bertrand Bouchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Première scientifique : nous avons réussi à enregistrer l’activité cardiaque d’un rorqual commun en liberté – https://theconversation.com/premiere-scientifique-nous-avons-reussi-a-enregistrer-lactivite-cardiaque-dun-rorqual-commun-en-liberte-283622

Coupe du monde de football, Jeux olympisques, Roland Garros… : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Cova, Enseignant-chercheur en marketing et sociologie de la consommation, ESCE International Business School

Pour acquérir de nouveaux publics, les grandes manifestations sportives associent de plus en plus des moments de show… Au risque de faire fuir les supporters les plus acharnés de sport ? Comment concilier le sport et le grand spectacle ? Récemment, un tournoi de tennis à Turin, dans le Piémont italien, semble avoir trouvé une piste intéressante.


L’interprétation de l’Hymne à l’amour, d’Édith Piaf, par Céline Dion lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris a marqué les esprits. Plus peut-être que les performances des athlètes tout au long des seize jours de compétition. C’est là tout le dilemme généré par le sportainment : créer une expérience très divertissante pour les spectateurs au risque de reléguer le sport au second plan.

En plus de la performance Céline Dion, et de celles de Lady Gaga et d’Aya Nakamura, la cérémonie d’ouverture des JO à Paris en 2024 s’est démarquée des précédentes par sa tenue hors d’un stade, le long des quais de la Seine. De nombreux événements sportifs proposent ainsi des spectacles divertissants au début, à la fin ou pendant les pauses de la compétition, impliquant des chanteurs, des musiciens ou d’autres formes d’expression artistique. Le sportainment, c’est-à-dire la « disneylandisation » du sport par l’application des principes d’entertainment (divertissement) issus des parcs à thème Disney semble avoir gagné l’ensemble des événements sportifs.

La caravane du Tour de France… déjà

L’ampleur actuelle du phénomène ne doit cependant pas faire oublier que cela existe depuis très longtemps. La caravane du Tour de France apparue en 1930 en est le témoignage le plus flagrant. Durant deux heures, avant et après le passage éclair du peloton de coureurs, le Tour de France et ses partenaires divertissent le public massé au bord des routes par le passage de véhicules insolites et richement décorés accompagnés d’une musique très forte et par la distribution de cadeaux. Une étude réalisée auprès du public du Tour révèle que 47 % des 12 millions de spectateurs viennent en priorité pour voir passer la caravane et non les coureurs.

C’est pourtant le développement du Super Bowl, la finale du championnat de football américain avec son spectacle à la mi-temps contribuant à augmenter l’audience télévisée ainsi que son intérêt national mais également mondial, qui a fermement installé la tendance au sportainment. Avec le risque que le spectacle et les marques prennent le pas sur le sport comme lors du dernier Super Bowl où la performance du chanteur Bad Bunny a concentré plus du tiers des conversations en ligne liées à l’événement éclipsant largement les équipes et les joueurs en lice pour le gain de cette finale.




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Élargir l’audience

Le sportainment permet d’élargir l’audience des événements sportifs, et donc de valoriser l’impact des publicités sur le lieu de l’événement, de générer des opportunités de parrainages et de partenariats et, surtout, de transformer les moments d’attente et d’ennui des spectateurs en moments de forte excitation. Pourtant, le développement du sportainment soulève nombre de critiques de puristes et autres passionnés concernant notamment l’hypercommercialisation de ces événements sportifs qui se traduit par des prix élevés des billets, la programmation des coups d’envoi en fonction des exigences des chaînes de télévision, le renouvellement fréquent des tenues d’équipe et autres produits dérivés, tous vendus à des prix élevés.

Les passionnés regrettent aussi que les événements deviennent trop normés et calibrés ce qui les empêche d’exprimer spontanément leur passion pour une équipe ou un joueur même si les techniques d’activation rendant le spectateur acteur se sont largement développées par recours à la digitalisation et la gamification. Par-dessus tout, les passionnés se plaignent du fait que le sport disparaisse derrière le divertissement. On comprend pourquoi nombre de supporters résistent au sportainment.

Cette résistance est d’autant plus importante que l’événement sportif s’inscrit dans une longue tradition. C’est le cas des événements tennistiques qui sont caractérisés par des normes strictes en matière d’étiquette, un comportement sobre et des valeurs associées au courage et à l’honneur, et qui ont donné naissance à une culture sportive hautement formalisée.

Un enjeu autant économique que social

Apparu comme un passe-temps britannique exclusif au début des années 1870, le tennis s’est depuis fortement professionnalisé, commercialisé et internationalisé. Cependant, ces normes ancrées dans l’histoire continuent d’influencer les attentes en matière de conduite, d’ambiance et de légitimité au sein des tournois de tennis d’élite. En conséquence, les passionnés de tennis dans les événements comme Roland-Garros et encore plus Wimbledon n’adhèrent pas vraiment aux approches de sportainment telles que celles mises en place au dernier Open d’Australie avec 15 concerts de musique de classe mondiale, dont celui de Patti La Belle, avant chaque session de nuit.

Le dilemme auquel aujourd’hui les organisateurs de tournois de tennis sont confrontés est autant économique que social. Comment gagner une catégorie de spectateurs sans en perdre une autre ? Comment attirer de nouveaux spectateurs sans faire fuir les passionnés de toujours ?

Le tournoi Nitto ATP Finals 2025, également appelé Masters 2025 dans le langage courant, qui réunit les huit meilleurs joueurs de tennis de la saison, et qui a été repensé à Turin (Italie) dans une approche de sportainment originale, fournit un parfait terrain d’étude.

France 24 – 2026.

Les organisateurs de ce tournoi ont développé des actions de sportainment qui ne sont pas gratuites au regard du tennis, c’est-à-dire qu’elles existent non pour détourner l’attention sur le divertissement mais, au contraire, pour mieux focaliser l’attention sur le sport, en accentuant des moments clés durant les parties, comme le compte à rebours à l’entrée des joueurs, les rediffusions instantanées des points litigieux, l’emphase musicale mise sur les aces (services gagnants), etc.

L’ensemble permet au novice de mieux se repérer dans le jeu sans déranger l’expert. Les organisateurs ont aussi élargi le champ du tournoi bien au-delà des limites traditionnelles des cours de tennis et dans toute la ville de Turin mais toujours en liaison avec le sport. Cela va de projections des matchs en direct au « Fan Village », aux démonstrations de stars du tennis jouant avec leurs supporters dans le centre-ville, sans oublier le « Racquetland », espace consacré à la découverte des sports de raquette tels que le padel, le beach tennis et bien sûr le tennis.

Quand le « sportainment » est approuvé

Dans l’ensemble, bien qu’une certaine méfiance et une certaine résistance à l’intégration du divertissement persistent, en particulier chez les spectateurs les plus chevronnés, la refonte de l’événement sous la forme d’un sportainment n’est pas rejetée. Cela s’explique par trois caractéristiques du tournoi ainsi réorganisé :

1) la configuration actuelle permet à l’événement de répondre à des attentes hétérogènes sans aliéner les publics experts, préservant l’identité fondamentale du sport tout en intégrant de manière utile des éléments de divertissement ;

2) plutôt que de se limiter aux courts, l’événement se déploie à travers un réseau d’espaces, de moments et de pratiques permettant aux spectateurs de s’impliquer dans l’événement de manière différenciée mais complémentaire ;

3) plutôt que d’obliger les spectateurs à suivre un parcours bien normé, la liberté d’action individuelle et collective en fonction des appétences tennistiques est prônée. L’ensemble permet aux spectateurs de vivre une expérience très divertissante sans que le sport ne soit relégué au second plan.

The Conversation

Bernard Cova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Coupe du monde de football, Jeux olympisques, Roland Garros… : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport – https://theconversation.com/coupe-du-monde-de-football-jeux-olympisques-roland-garros-le-sportainment-nefface-pas-toujours-lessence-du-sport-282669

Algues vertes, fougères et mousses : comment les plantes sans fleurs se reproduisent-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Yoan Coudert, Chercheur CNRS en Reproduction et développement des plantes, ENS de Lyon; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Johannes Hedwig a commencé à étudier les plantes sans fleurs au XVIIIᵉ siècle. Biodiversity Heritage Library

Avant les fleurs. Enquête scientifique aux origines des plantes est le fruit d’une collaboration entre Yoan Coudert, un chercheur spécialiste en reproduction des plantes, et Louise Joor, une autrice de bande dessinée. Le résultat est un bel ouvrage, paru chez CNRS Éditions, qui parle de façon pédagogique et agréable d’une partie du règne végétal que l’on ignore et méconnaît souvent : les plantes sans fleurs. Elles sont minoritaires aujourd’hui en nombre d’espèces, mais elles existaient bien avant les plantes à fleurs et enchantent toujours de nombreux milieux naturels, comme les tourbières.

Dans cet extrait, les auteurs nous aident à comprendre comment ces plantes se reproduisent, sans fleurs, justement.


Très attractives, les fleurs n’ont pas exercé leurs charmes que sur les insectes, les botanistes aussi y ont succombé. Jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, l’attention qu’on leur portait était si grande qu’on ignorait presque tout de l’anatomie des autres plantes. On pensait par exemple que mousses et fougères étaient dépourvues d’organes reproducteurs.




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En 1789, Johannes Hedwig se penche sur l’intimité des mousses. Ses découvertes vont provoquer une véritable révolution… Il révèle, pour la première fois, leurs discrets organes sexuels. Avec leurs comparses fougères et algues, cette discrétion leur a longtemps valu d’être classées parmi les plantes cryptogames, ce qui signifie littéralement « sexualité cachée », par opposition aux phanérogames comme les plantes à fleurs, dont la sexualité est apparente et parfois même exubérante. En 1851, une seconde révolution va avoir lieu grâce, cette fois, à Wilhelm Hofmeister. Il n’a alors que 26 ans et se trouve à la tête d’un magasin de musique. Pendant son temps libre, il est botaniste amateur et s’applique à étudier les plantes et compare en particulier les étapes du développement d’espèces différentes. On ne juge pas, chacun ses passions !

Il observe d’abord que, chez les mousses, l’organe sexuel femelle se forme à la pointe des tiges feuillées, celles-là mêmes qu’on rencontre sous forme de paquets compacts et verts sur les murs et toits de nos maisons. Cet organe qui ressemble à une bouteille contient à sa base une cellule : la cellule sexuelle ou le gamète femelle. D’autres tiges feuillées portent à leur pointe les gamètes mâles. Par extension, on appelle gamétophyte la phase du cycle de vie qui porte les gamètes. Chez les mousses, la tige feuillée verte est donc le gamétophyte. Il est visible à l’œil nu et persiste toute l’année, c’est la forme dominante de leur cycle de vie.

Le gamète mâle, un spermatozoïde à deux flagelles, féconde le gamète femelle ce qui produit le zygote. Celui-ci se divise un grand nombre de fois pour engendrer une fine tige souvent marron et haute de quelques centimètres, sans feuilles ni branches, terminée par une petite capsule produisant les spores. Cette deuxième phase du cycle de vie s’appelle pour cette raison le sporophyte. Les spores germeront pour engendrer un nouveau gamétophyte, le cycle recommence.

Hofmeister, qui a l’œil affûté, observe que, chez les fougères, l’organe sexuel femelle ressemble aussi un peu à une bouteille. La similarité avec les mousses est frappante, mais il relève deux différences fondamentales. D’abord, la structure qui le porte est minuscule. Ce gamétophyte, appelé prothalle, ressemble à un fin voile vert pas plus gros qu’une pièce de monnaie. Difficile de le voir dans la nature. Ensuite, après fécondation, le zygote des fougères n’arrête plus de grandir et devient une plante feuillue d’une dizaine de centimètres de hauteur, voire plusieurs mètres pour les fougères arborescentes. Les spores sont empaquetées dans de petits sacs sous les feuilles. La plante feuillue est donc le sporophyte.

En étudiant d’autres familles de plantes, Hofmeister conclut que leur cycle de vie comporte toujours deux phases qui alternent. Cette découverte aura de fortes implications dans notre compréhension de l’évolution des plantes sur Terre. Pour résumer, l’une des phases est appelée le sporophyte, rudimentaire chez les mousses et autres bryophytes, bien plus élaboré chez les fougères et leurs cousines lycophytes. Chez les gymnospermes et angiospermes, il constitue quasi intégralement la partie des plantes que nous connaissons. Arbres, arbustes, herbes, etc., sont des sporophytes.

L’autre phase est nommée le gamétophyte. Il constitue la majeure partie du cycle de vie des bryophytes mais est réduit chez les fougères, et ne compte que quelques cellules chez les gymnospermes et angiospermes.

Les algues vertes font leur cycle de vie sous forme de gamétophyte et le sporophyte est limité au zygote qui entre immédiatement dans un processus de division spécifique. Mais contrairement aux mousses, tout se passe à l’intérieur. Il germera ensuite pour engendrer un nouveau gamétophyte.


Avant les fleurs.
CNRS Éditions, Fourni par l’auteur

Ce livre a été illustré par Louise Joor, autrice belge de bandes dessinées. Elle s’est fait connaître dès 2014 avec le premier album de sa série Kanopé (Delcourt).

The Conversation

Yoan Coudert a reçu des financements de l’ANR et du Human Frontier Science Program.

– ref. Algues vertes, fougères et mousses : comment les plantes sans fleurs se reproduisent-elles ? – https://theconversation.com/algues-vertes-fougeres-et-mousses-comment-les-plantes-sans-fleurs-se-reproduisent-elles-284736

Montée des eaux, météo extrèmes : comment de nouveaux systèmes d’IA peuvent aider les villes à mieux se préparer

Source: The Conversation – in French – By Andrea Ficchì, Postdoctoral Research Fellow, Hydrologist and Data Scientist, AXA Research Fund; Polytechnic University of Milan

Notre nouveau modèle d’intelligence artificielle permet de prévoir les ondes de tempêtes extrêmes – ces rehaussements importants du niveau de la mer sur le littoral causés par les vents d’une grande dépression – avec une grande précision, y compris dans les conditions climatiques futures. Ce modèle d’IA fonctionnant rapidement, il peut aider les chercheurs et les professionnels à mieux évaluer les risques d’inondation côtière, et à mieux planifier les mesures d’adaptation.


Le niveau de la mer monte, et avec lui, les risques liés aux événements côtiers extrêmes tels que les ondes de tempête – des élévations temporaires du niveau de la mer causées principalement par des tempêtes, qui comptent parmi les principaux facteurs à l’origine des inondations côtières. Alors que plus de 10 % de la population mondiale vit dans des régions côtières de faible altitude, la combinaison d’une élévation progressive du niveau moyen de la mer et d’événements extrêmes de plus en plus intenses représente une menace croissante.




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Pour les urbanistes et les décideurs politiques chargés des zones côtières, l’enjeu principal ne réside pas seulement dans l’élévation prévue du niveau moyen de la mer, mais aussi dans l’évolution des événements extrêmes, que ce soit en matière de probabilité ou de gravité. En effet, la conception des infrastructures, l’urbanisme et la préparation aux catastrophes reposent sur des scénarios, établis scientifiquement, de tels événements extrêmes.

Cependant, la projection d’événements extrêmes liés au niveau de la mer reste un défi scientifique majeur, car ceux-ci sont le résultat d’interactions complexes et non linéaires entre les marées, les forçages atmosphériques, la dynamique océanique et les caractéristiques côtières locales.

Cela signifie que les incertitudes dans les projections de ces événements extrêmes restent en grande partie non quantifiées. Par exemple, de petites différences dans les hypothèses des modèles peuvent entraîner de grandes différences dans les résultats prévus, en particulier pour les événements extrêmes. Ces incertitudes ont des implications importantes pour les planificateurs, la protection civile et, en fin de compte, la protection des vies humaines et des biens.

À l’heure actuelle, l’efficacité des modèles d’IA ouvre de nouvelles possibilités. En effet, comme ceux-ci peuvent générer des prévisions beaucoup plus rapidement que les modèles basés sur les lois physiques, ils permettent d’explorer de vastes ensembles de scénarios futurs, ce qui serait d’un coût prohibitif si l’on utilisait uniquement des modèles traditionnels (basés sur la physique). Considérer de nombreux scénarios est particulièrement important pour évaluer les risques, car il s’agit de comprendre la probabilité d’événements rares mais catastrophiques.

Une approche combinant IA et physique pour un risque en mutation

Les modèles traditionnels fondés sur la physique, qui utilisent les lois physiques pour représenter le mouvement des eaux côtières, peuvent simuler ces processus en détail, mais ils sont coûteux en matière de calcul, ce qui rend difficile l’exploration d’un large éventail de scénarios futurs et d’incertitudes.

Parallèlement, les systèmes d’intelligence artificielle sont de plus en plus utilisés en sciences du climat, car ils offrent de nouvelles possibilités pour surmonter ces défis.

Cependant, leur fiabilité reste incertaine dans ce contexte, notamment en raison de deux défis majeurs : la représentation limitée des événements extrêmes rares mais à fort impact dans les données d’apprentissage, et la nécessité de généraliser les résultats – de manière robuste – à des conditions climatiques futures qui pourraient différer considérablement de celles observées historiquement.




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L’IA et la modélisation physique sont des outils complémentaires : les modèles physiques restent essentiels pour représenter les processus sous-jacents et pour générer les données de haute qualité nécessaires à l’entraînement et à la validation des modèles d’IA, et, en fin de compte, pour instaurer la confiance dans leur homologue IA.

En combinant le réalisme physique des modèles traditionnels avec l’efficacité et la flexibilité de l’IA, les scientifiques développent une nouvelle génération d’outils pour l’évaluation des risques côtiers.

Ces outils seront essentiels pour éclairer les stratégies d’adaptation, aidant les sociétés à mieux se préparer à un avenir où les événements extrêmes liés au niveau de la mer pourraient devenir plus fréquents et plus graves.

Nos résultats suggèrent que l’IA peut être utilisée de manière fiable pour prévoir des événements extrêmes liés au niveau de la mer, rares mais à fort impact. De plus, les modèles d’IA, en permettant la génération rapide de scénarios et des tests de sensibilité, fournissent un nouvel outil pour mieux caractériser ces incertitudes.

Un nouvel « émulateur » d’IA pour la prévision des ondes de tempêtes extrêmes

Dans notre récente étude publiée dans Earth’s Future, nous avons cherché à déterminer si des modèles d’IA peuvent prédire avec précision des événements extrêmes liés au niveau de la mer, lorsqu’ils sont entraînés à émuler les résultats de simulations et de projections fondées sur la physique. En d’autres termes, nos modèles d’IA visent à apprendre à reproduire les résultats de ces modèles plus complexes, mais beaucoup plus rapidement.

Nos résultats montrent que les émulateurs d’IA parviennent à appréhender la dynamique complexe sous-jacente aux ondes de tempête et à reproduire les événements extrêmes avec une grande précision, y compris dans des scénarios futurs, par rapport aux projections disponibles jusqu’au milieu du XXIᵉ siècle.

Pour le démontrer, nous avons développé un cadre permettant d’améliorer la capacité des modèles d’IA à représenter les ondes de tempêtes extrêmes et de vérifier si leurs prévisions restent fiables dans des scénarios futurs.

Nous nous sommes concentrés sur la zone côtière de New York comme étude de cas, car elle est très exposée aux inondations côtières, avec une population dense, des infrastructures critiques et des actifs économiques majeurs – et parce qu’elle a connu des ondes de tempêtes dévastatrices dans l’histoire récente, comme lors de l’ouragan Sandy en 2012, qui a causé de nombreux décès et plus de 60 milliards de dollars (51,9 milliards d’euros) de dommages économiques.

Notre émulateur d’IA s’appuie sur des simulations fondées sur la physique (qui sont issues du Global Tide and Surge Model (GTSM), librement accessibles) non seulement pour l’entraînement, mais aussi pour évaluer sa fiabilité dans différentes conditions climatiques, y compris des scénarios futurs.

Limites actuelles et prochaines étapes

La prochaine étape consiste à tester plus en profondeur la robustesse de ces outils d’IA sur un éventail plus large de scénarios climatiques et à les intégrer dans des cadres opérationnels d’évaluation des risques ainsi que dans des services mondiaux de données climatiques fournissant des informations hydroclimatiques et côtières aux décideurs, tels que l’Aqueduct Flood Risk Analyzer et le Copernicus Climate Data Store.

Plus largement, les modèles d’IA ont le potentiel de répondre à plusieurs besoins critiques en matière d’analyse des risques côtiers, mais d’importantes lacunes subsistent.

Il s’agit notamment d’améliorer et de quantifier rigoureusement leur transférabilité à travers un large éventail de scénarios futurs, de mieux représenter les incertitudes associées aux paramètres physiques intégrés dans les données d’apprentissage, et d’évaluer dans quelle mesure ces modèles se généralisent à différentes localisations géographiques.

Il sera essentiel de clarifier les limites de leurs capacités d’extrapolation pour renforcer la confiance dans leur utilisation à des fins de prise de décision, en particulier dans des conditions inédites, dues au changement climatique et à la non-stationnarité (c’est-à-dire les changements de régimes climatiques et des phénomènes extrêmes plus intenses que ceux observés auparavant), et qui se situent donc en dehors de la fourchette couverte par les observations passées ou les simulations fondées sur la physique que nous avons utilisées pour entraîner les modèles d’IA.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Andrea Ficchì a reçu une bourse de recherche postdoctorale du Fonds AXA pour la Recherche (aujourd’hui Fonds Axa pour le progrès humain) dans le cadre de l’appel à candidatures lancé conjointement par le Fonds AXA pour la Recherche et la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO à l’occasion de la Décennie de l’Océan.

Emiliano Longo est membre de la CMCC Foundation (Euro-Mediterranean Center on Climate Change). Il a reçu des financements de Politecnico di Milano.

– ref. Montée des eaux, météo extrèmes : comment de nouveaux systèmes d’IA peuvent aider les villes à mieux se préparer – https://theconversation.com/montee-des-eaux-meteo-extremes-comment-de-nouveaux-systemes-dia-peuvent-aider-les-villes-a-mieux-se-preparer-284465

L’article L214 fête ses 50 ans : la sensibilité animale reconnue par la loi mais ignorée dans les faits

Source: The Conversation – in French – By Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2

Cinquante ans après l’article L214 qui reconnaissait les animaux comme sensibles, le développement de l’élevage intensif est désormais de plus en plus facilité. Mark Stebnicki/Pexels, CC BY

Il y a cinquante ans, la loi française reconnaissait la sensibilité animale avec le désormais célèbre article L214-1 du Code rural.

Cet article a depuis été régulièrement mobilisé contre l’élevage intensif et ses dérives, car il reconnaît la nécessité pour chaque animal d’évoluer dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce.

Un demi-siècle plus tard, cependant, les dernières loi Duplomb et loi d’urgence agricole s’éloignent de plus en plus de l’esprit de l’article L214 en facilitant le développement de l’élevage intensif. Comment expliquer cette évolution ? La chercheuse Émilie Dardenne, autrice de Penser la condition animale, Outils critiques (Presse de Sciences Po), nous offre plusieurs clefs de réponse.


En 1976, l’article L214-1 du Code rural considérait les animaux non humains comme des êtres sensibles et établissait que « tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. » Ce principe inédit ouvrait une nouvelle ère. Toutefois, cinquante ans plus tard, on ne peut faire qu’un constat accablant : non seulement cet article n’a jamais été réellement appliqué, mais l’État s’éloigne de plus en plus de la reconnaissance de la sensibilité animale.

De la sensibilité animale en 1976 à la loi d’urgence agricole de 2026

La loi Duplomb, dont les décrets d’application ont été publiés en février 2026, a déjà relevé sensiblement les seuils à partir desquels une évaluation environnementale (une étude d’impact favorisant la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’élaboration de projets) est requise pour les élevages : de 40 000 à 85 000 poulets, de 2 000 à 3 000 cochons, de 750 à 900 truies.

Cette loi a ceci de remarquable qu’elle encourage ce que la loi de 1976 réprouve, et ce qu’une large majorité de Françaises et des Français déclarent vouloir interdire. En effet, selon un sondage Ifop conduit en janvier 2026, 82 % sont hostiles à l’élevage intensif, qui pousse à l’extrême les densités, génère des douleurs intenses ou chroniques, sépare les petits d’avec leur mère et empêche l’expression de comportements essentiels tels que l’exploration de l’environnement ou la possibilité de se reposer dans un endroit approprié. Les bâtiments sont souvent inadaptés au changement climatique, où, sans possibilité de se mettre à l’abri, les animaux subissent des coups de chaleur mortels.

Les pratiques de l’élevage intensif s’opposent ainsi aux besoins fondamentaux des animaux et à leur bien-être, ce qui est en totale contradiction avec l’article L214. Comme le souligne l’association du même nom dans son rapport Insensibles. 1976-2026, 50 ans de mépris de la loi en élevage intensif :

« En un demi-siècle, l’élevage n’a pas seulement changé d’échelle, il a transformé les animaux. Plus productifs, plus gros, plus prolifiques. Au lieu de respecter les besoins d’êtres sensibles, la sélection génétique a poussé leurs corps aux limites du possible. »

Un poulet dit de chair « produit » aujourd’hui presque deux fois plus de viande qu’il n’en produisait en 1978. Ces poulets, notamment ceux de la variété Ross 308, ont été sélectionnés génération après génération pour avoir une croissance maximale en un minimum de temps. L’accélération est telle que leur corps ne parvient pas à suivre : leurs muscles se développent si vite que leurs os, leur cœur et leurs poumons défaillent.

Adopté en première lecture le 2 juin à l’Assemblée nationale, le projet de loi d’urgence agricole (qui sera examiné au Sénat à partir du 29 juin) va pourtant encore plus loin que la Loi Duplomb. Son article 17 habilite le gouvernement à créer un régime spécifique pour les élevages, en assouplissant les règles : relèvement des seuils réglementaires, allègement des autorisations, réduction de certaines obligations de consultation ou d’évaluation.

Sur tous ces points, il permet au gouvernement de réformer par simple ordonnance. Le texte fragilise également le travail des lanceurs d’alerte en rendant les enquêtes dans les élevages plus risquées. Derrière le terme « simplification », c’est en réalité l’expansion de l’élevage intensif que le gouvernement peut ainsi administrer directement, sans passer par le parlement. Ce faisant, le modèle agroindustriel s’impose encore davantage, et la prise en compte de la sensibilité animale devient une variable encore plus distante, malgré son inscription dans la loi de 1976.

Mais comment expliquer que le sort de centaines de millions d’êtres sensibles soit quantité négligeable ?

De l’anthropocentrisme à l’« anthroparchie »

Une première clef d’explication est sans doute à trouver du côté de l’anthropocentrisme, que l’on peut définir comme une simple propension des êtres humains à se voir comme le centre de l’univers, mais qui peut être aussi mobilisé de façon idéologique pour justifier une supériorité humaine sur le reste des êtres sensibles.

L’anthropocentrisme s’est constitué historiquement, depuis la grande chaîne des êtres d’Aristote, qui affirmait que tous les animaux non humains ont été conçus par la nature pour servir l’être humain, jusqu’aux religions monothéistes qui placent Homo sapiens au sommet des créatures terrestres.

La grande chaîne des êtres.
CC BY

L’anthropocentrisme se déploie alors sous différentes formes.

Le primatologue Frans de Waal, qui n’a cessé d’explorer dans ses travaux la richesse des émotions et des sociétés de grands singes a nommé « anthropodéni » la tendance humaine à s’octroyer certains attributs, se positionnant ainsi comme espèce spéciale, unique, niant partager avec les autres animaux des capacités émotionnelles, cognitives et comportementales comparables.

Quand l’anthropocentrisme cesse d’être un simple point de vue pour devenir une doctrine, il engendre ce que la politologue Erika Cudworth appelle une « anthroparchie » : un régime politique et un système social d’attitudes, de pratiques et d’institutions qui privilégient les êtres humains et leur permet d’exercer une souveraineté sur le reste du monde. Ce régime repose sur cinq structures imbriquées : relations de production industrialisée, domestication, politique institutionnelle, violence systémique et humanisme exclusif. C’est dans ce cadre que la Loi Duplomb et la loi d’urgence agricole de 2026 trouvent leur légitimité.

Elles la trouvent aussi dans le spécisme, qui caractérise notre société, et qui permet à l’exploitation intensive des animaux non humains de se développer sans entrave.

Le spécisme institutionnalisé

Le spécisme a été théorisé par le psychologue britannique Richard Ryder puis popularisé par le philosophe australien Peter Singer dans les années 1970. Il dénote un préjugé ou parti pris en faveur des intérêts des membres d’une espèce. La forme la plus connue et influente du spécisme est celle qui favorise les intérêts de l’espèce humaine sur les autres espèces animales.

Si l’anthropocentrisme permet sur le plan politique l’hégémonie humaine, le spécisme, lui, signale un traitement différencié fondé sur l’espèce. Autrement dit, là où l’anthropocentrisme dit « l’humain est au centre ou en surplomb de tout », le spécisme dit « traitons différemment les êtres en fonction de leur espèce », que cette espèce soit Homo sapiens ou non.

C’est le spécisme, par exemple, qui explique que des familles contemporaines intègrent des animaux non humains avec qui leurs membres entretiennent des relations privilégiées (chien et chat, en particulier), mais que, dans le même temps, les animaux dont nous nous nourrissons, comme les cochons, soient traités avec mépris et cela bien qu’ils aient des capacités cognitives et des comportements équivalents à ceux des chiens.

Comme l’écrit la philosophe Sarah Zanaz, le spécisme fait système, c’est-à-dire que l’institution permet, perpétue et légalise la maltraitance des animaux en vertu de leur non-appartenance à l’espèce humaine. L’exploitation animale et la violence exercée contre les animaux maintenus captifs dans les productions intensives ne sont pas de simples accidents administratifs : elles sont l’expression d’une cohérence systémique. Sous l’influence des filières agroindustrielles, les gouvernements successifs ont ainsi régulièrement bloqué les évolutions réglementaires et entravé la remise en cause du modèle intensif, pourtant réclamée par l’opinion publique et également appelée par des scientifiques spécialistes de bien-être animal.

L’invisibilisation du spécisme est un mécanisme central de son existence et de son déploiement continu. Les abattoirs et les élevages sont relégués loin des villes, hors de la vue des citoyennes et citoyens. Le langage lui-même participe de l’occultation : on ne « tue » pas les animaux, on préfère dire qu’on les « abat », tels des arbres. Le jargon technique présente les cochons comme vivant dans des « bâtiments d’engraissement », ils deviennent des êtres dont la seule valeur est économique et qui ont, une fois mis à mort, des « rendements de carcasse ». Les expressions courantes liées aux cochons sont d’ailleurs invariablement péjoratives (« se goinfrer comme un cochon », « vivre dans une porcherie », « avoir une tête de cochon »), ce qui entretient à leur égard un profond mépris.

Quel horizon pour les animaux non humains naissant et vivant dans les exploitations intensives ? Tant que l’anthropocentrisme idéologique et le spécisme resteront les piliers invisibles de nos institutions, aucune loi ne suffira à les protéger, eux qui, pourtant, sont sensibles, ont une vie psychique et sociale, et de ce fait, ont des intérêts à ne pas souffrir.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

– ref. L’article L214 fête ses 50 ans : la sensibilité animale reconnue par la loi mais ignorée dans les faits – https://theconversation.com/larticle-l214-fete-ses-50-ans-la-sensibilite-animale-reconnue-par-la-loi-mais-ignoree-dans-les-faits-283440

Maladies neurodégénératives, maladies inflammatoires chroniques, prévention santé… planifier la recherche pour répondre aux enjeux de demain

Source: The Conversation – in French – By Franck Mouthon, Directeur exécutif de l’Agence de programmes de recherche en santé, Inserm

Planifier la recherche médicale s’impose. D’abord, pour faire face aux enjeux majeurs de demain, comme les maladies neurodégénératives ou les maladies inflammatoires chroniques, dont le poids médico-économique va s’alourdir. Ensuite, pour sortir de la logique de réaction permanente face aux crises sanitaires qui se succèdent. Enfin, pour construire un système de santé gouverné par l’impératif préventif et non curatif. Les missions de l’Agence de programmes de recherche en santé recouvrent ces objectifs.


Penser le monde qui vient est aussi nécessaire qu’évident. Car il est déjà à l’œuvre : acteurs victimes de l’abîme que cause le réchauffement climatique pour nos territoires et nos modes de vie, nous voyons progresser maladies chroniques, troubles psychiques, vulnérabilités sociales et fractures intergénérationnelles. La guerre reconquiert nos priorités stratégiques, nos terres et nos imaginaires. L’inquiétude gagne les jeunesses.




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Dans les réflexions à mener, la santé occupe une place centrale. Dans ce domaine comme dans les autres, le monde qui vient ne sera souhaitable qu’à la condition de ne pas être subi : il doit être anticipé, débattu, construit et choisi ensemble. Ce tournant ne saurait réussir que s’il devient un véritable projet collectif, centré autour d’objectifs de santé partagés et appropriés par chacun.

C’est l’objet de l’Agence de programmes de recherche en santé, créée en 2024 et pilotée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), face aux incertitudes que représentent en particulier le domaine de la santé.

On citera parmi ses thématiques prioritaires la recherche sur les maladies neurodégénératives, les maladies inflammatoires chroniques, la transplantation, mais aussi la prévention en santé, la fin de vie ou encore l’amélioration de l’organisation de la recherche vaccinale en France.

Planifier pour sortir de la logique de réaction permanente

Amiante, maladie dite de la vache folle, Covid-19 hier, Ebola ou hantavirus aujourd’hui, nouvelle pandémie ou crise climatique demain… Depuis plusieurs années, c’est le rythme des crises visibles qui dicte la priorité accordée à la santé dans les agendas politiques. Il y là nécessité de sortir d’une logique politique de réaction permanente et de redonner à la puissance publique sa capacité stratégique.




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Dans cette perspective, la recherche a une immense responsabilité. L’Agence de programmes de recherche en santé se donne ainsi pour mission de contribuer à cette capacité d’anticipation : en structurant une démarche de prospective collective, elle vise à éclairer les priorités scientifiques et les choix publics alignés avec les grands défis sociétaux en cours et à venir.

Son approche illustre un nouvel alignement stratégique entre puissance publique, recherche médicale et industrie, en orientant les investissements vers les grands défis contemporains afin de faire émerger une véritable planification sanitaire. Cela implique aussi de réinvestir la réciprocité science-État : aux décideurs publics de réinvestir le temps long indispensable à toute stratégie sanitaire cohérente, à la recherche de renforcer sa capacité d’anticipation, de surveillance, de réactivité, de programmation et de mobilisation face à l’accélération des transformations contemporaines afin d’éclairer la décision publique.

Un programme pour détecter précocement les maladies neurodégénératives

Mieux comprendre et prévenir les maladies neurodégénératives figure parmi les trois nouveaux programmes stratégiques confiés à l’Agence de programmes de recherche en santé.

Aujourd’hui déjà, les maladies neurodégénératives constituent un enjeu majeur pour notre système de santé et la politique de recherche. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en France, plus de 850 000 personnes sont touchées par la maladie d’Alzheimer (ou une maladie apparentée), plus de 200 000 sont atteintes de la maladie de Parkinson et plus de 100 000 sont affectées par la sclérose en plaques.

Les maladies neurodégénératives représentent un fardeau médico-économique pour la population. Des déterminants environnementaux contribuent au déclenchement et/ou à l’évolution de ce type de pathologies, sans que l’on connaisse précisément leur poids dans le développement de ces maladies.

L’Agence a impulsé un programme de recherche à l’échelle nationale (PRODROM-ND) d’identification précoce de l’entrée dans ces pathologies avant même que les signes cliniques apparaissent, de manière à pouvoir intervenir de manière plus efficace.

Identifier les déterminants responsables de la chronicisation des maladies inflammatoires

Les pathologies inflammatoires chroniques prises dans leur ensemble constituent également un enjeu majeur, même si les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin comme la maladie de Crohn, la polyarthrite rhumatoïde, le psoriasis, le lupus érythémateux disséminé etc. sont moins connues du grand public. Toute intervention qui permettrait d’éviter que la maladie devienne chronique (on parle de chronicisation,) améliorerait considérablement la vie des patients, tout en soulageant le système de santé.

Une quinzaine de maladies inflammatoires vont être étudiées simultanément dans le cadre du programme TRANSCEND-ID et de manière transversale pour une meilleure compréhension des déterminants biologiques associés à la chronicisation de l’inflammation.

Passer du curatif au préventif en France

Enfin, notre modèle français répond à une logique curative, fondée sur la consommation de soins et la facturation des actes médicaux, pensée pour traiter des maladies déjà installées. Il s’agit de construire un système gouverné par l’impératif préventif, pensé pour préserver durablement la santé des populations. Environ 40 % des cancers et 80 % des maladies cardiovasculaires seraient évitables par des trajectoires de prévention adaptées.

Certains pays ont engagé ce tournant depuis plusieurs décennies : la Suède, notamment, a investi massivement dans des actions qui ciblent davantage les jeunes générations à savoir la santé mentale, la nutrition, la lutte contre les déterminants commerciaux de la santé en premier lieu tabac et l’alcool, l’activité physique, l’accès précoce aux soins primaires et la digitalisation des parcours de santé. Les résultats sont visibles : l’écart d’espérance de vie en bonne santé s’est creusé : en 2020, environ 72 ans en Suède contre 64 ans en France. Du reste, cela suppose d’intégrer précocement et pleinement les nouveaux besoins des personnes âgées, des hommes comme des femmes.

Pour sortir de la logique du curatif et entrer résolument dans celle de la prévention en santé, l’Agence de programmes de recherche en santé finalise un grand programme national de recherche en prévention articulé autour de quatre volets :

  • la prévention dite « primaire » avec un focus sur la santé de l’enfant durant les 1 000 premiers jours jusqu’à l’entrée dans la vie active (alimentation, sommeil, comportements à risque, déterminants sociaux, déterminants commerciaux qui visent par exemple à inciter les jeunes à consommer de l’alcool ou à jouer en ligne…) ;



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  • la prévention « secondaire » pour éviter la chronicisation des pathologies, autour du cancer et des maladies respiratoires ;

  • les risques épidémiques à travers le programme France Vaccin, avec une volonté de s’inscrire dans des dispositifs européens ;

  • la fin de vie (organisation des soins, inégalités territoriales autour de la prise en charge des parcours de fin de vie, de la souffrance de la personne concernée et de ses proches).

La santé, vecteur de cohésion sociale

Au-delà des missions de l’Agence de programmes de recherche en santé, préparer aujourd’hui la santé de demain revient donc à identifier précocement les vulnérabilités individuelles et collectives, de personnaliser les parcours de prévention, de capitaliser sur chaque contact avec un soignant, et de détecter des signaux faibles de dégradation sanitaire.

Cela nécessite aussi une implication réelle de l’ensemble de la population, notamment jeune et vulnérable, la santé étant un vecteur autour duquel il est possible de créer de la cohésion sociale et de réinvestir nos solidarités.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, en partenariat avec The Conversation. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.


Cet article a été coécrit avec Mahaut Chaudouët-Delmas, experte prospective en santé et cohésion sociale, Inserm.

The Conversation

Franck Mouthon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Maladies neurodégénératives, maladies inflammatoires chroniques, prévention santé… planifier la recherche pour répondre aux enjeux de demain – https://theconversation.com/maladies-neurodegeneratives-maladies-inflammatoires-chroniques-prevention-sante-planifier-la-recherche-pour-repondre-aux-enjeux-de-demain-284580

La hausse du prix de l’essence donne un coup de pouce au covoiturage, surtout aux nouveaux utilisateurs

Source: The Conversation – in French – By Dianzhuo Zhu, Associate professor, Université de Lille

La hausse des prix du carburant n’a pas le même effet si vous êtes un nouveau covoitureur ou un ancien. Gorgev/Shutterstock

Logiquement, quand les prix de l’essence augmentent, l’idée est de les partager pour les diminuer. Une étude menée sur 96 itinéraires importants en France de 2017 à 2022 analyse les effets du prix sur le covoiturage et, de fait, sur la baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES). Un indicateur est essentiel pour comprendre cette corrélation : le taux d’occupation.


Le prix à la pompe dépasse les 2 euros par litre partout en France. Alors qu’en décembre 2025, un trajet entre Montpellier (Hérault) et Paris coûtait environ 60 euros de diesel, il faut maintenant débourser plus de 90 euros pour la même distance. Face à cette augmentation, le gouvernement a mis en place des mesures afin de stabiliser le prix et protéger la population la plus touchée.

Ce contexte rappelle à quel point la voiture reste centrale dans nos choix de mobilité. Cette importance n’est pas seulement une question de budget, elle est également au cœur de l’enjeu climatique. En France, les véhicules individuels représentent plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le secteur du transport, alors que le secteur, lui-même, représente 34 % de GES en France.

Exite-t-il d’autre moyens à court terme, moins coûteux, pour lutter contre la hausse du prix ? Le covoiturage organisé, développé dans les années 1970 lors de la crise pétrolière , semble être une solution intéressante. Dans notre étude publiée en 2025, nous souhaitons quantifier l’impact du prix du trajet sur le covoiturage. Pour ce faire, nous avons récolté les données du covoiturage longues distances sur 96 itinéraires importants en France, de 2017 à 2022.

Coup de pouce au covoiturage

Selon l’article L3132-1 du Code des transports, le covoiturage « se définit comme l’utilisation en commun d’un véhicule terrestre à moteur par un conducteur et un ou plusieurs passagers, effectuée à titre non onéreux, excepté le partage des frais, dans le cadre d’un déplacement que le conducteur effectue pour son propre compte. Leur mise en relation, à cette fin, peut être effectuée à titre onéreux ».

Souvent pratiqué en famille et entre amis de manière informelle, le covoiturage longue distance (entre villes) et courte distance (trajets quotidiens) ont été démocratisés depuis une décennie par les plateformes de mise en relation, telles que BlaBlaCar, Karos, ou Ecov.

Prix à la pompe et volume de covoiturage.
Springer, Fourni par l’auteur

Intuitivement, quand le prix d’un trajet augmente comme l’augmentation du prix de l’essence, le covoiturage devient plus populaire par son partage des frais. Les études l’ont confirmé pour le covoiturage longues distances et courtes distances.

Meilleur remplissage des véhicules

Dans notre étude publiée en 2025, nous souhaitons quantifier cet impact. Avec les données du covoiturage longues distances sur 96 itinéraires importants en France, de 2017 à 2022, nous avons pu estimer l’élasticité-prix, à savoir la sensibilité de l’offre ou de la demande d’un bien ou service à une variation de prix. Nous avons estimé l’élasticité-prix de l’offre du covoiturage, de la sollicitation – trajet demandé mais non effectué, et du trajet effectué.

La hausse actuelle de près de 50 % du prix du carburant devrait entraîner une augmentation d’environ 15 % des sièges offerts, de 20 % de sollicitations envoyées, et de 25 % des trajets effectués. Dans ces résultats, l’offre et la demande ont toutes les deux augmenté, mais la demande augmente plus que l’offre, signifiant un meilleur remplissage des véhicules. Ces effets moyens masquent une forte hétérogénéité : les nouveaux utilisateurs réagissent davantage aux variations de prix que ceux qui sont plus expérimentés.

Le service de covoiturage BlaBlaCar indique, le jeudi 12 mars, avoir vu un doublement des nouveaux inscrits sur la plateforme sur les huit derniers jours. Karos, spécialisée dans les trajets domicile-travail, a remarqué une augmentation de 40 % des places proposées. Cette dernière entreprise dénombre plus de 20 % de nouveaux inscrits et plus de 50 % de trajets par rapport à la même période l’an dernier. Même si l’augmentation des inscrits ne se traduit pas tout le temps en trajets effectués, ces données de Blablacar et de Karos soutiennent l’intuition de nos résultats.

Effet rebond

En plus de son aspect économique et convivial, le covoiturage est souvent présenté comme une réponse pour réduire les émissions liées au transport individuel.

Dans notre étude, nous montrons que la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) dépend du moyen de transport que les covoitureurs auraient pris en absence de covoiturage, du nombre de covoitureurs ainsi que du coefficient des émissions de la voiture utilisée.

Prenons l’exemple d’un ou une conductrice et d’un ou une passagère. Si nous faisons l’hypothèse que les deux individus, en absence de covoiturage, auraient pris leur véhicule thermique respective, la réduction des émissions est évidente, car nous supprimons un véhicule sur la route.

Néanmoins, qu’en est-il si les deux individus avaient pris le train, qui émet beaucoup moins qu’un véhicule thermique ? Ou s’ils avaient pris le train, mais qu’ils finissent par covoiturer dans un véhicule électrique ? Ou encore si plus de deux individus covoiturent ? Les études scientifiques ont déjà discuté sur l’effet de rebond. En réduisant le coût du trajet pour chaque usager, il peut aussi rendre l’usage de la voiture plus attractif.

Taux d’occupation

Nous proposons un indicateur qui intègre tous ces facteurs : le taux d’occupation.

Afin d’assurer une diminution des émissions, il faut atteindre un nombre minimum de personnes dans les véhicules. En fonction des scénarios, que ce soit le mode choisi en absence du covoiturage ou le coefficient des émissions de chaque mode, le seuil du taux d’occupation varie. Notre simulation démontre que pour la plupart des scénarios, il faut entre un et deux passagers en plus que le ou la conducteur·rice.

Rappelons que dans la section précédente, nous avons montré que la hausse du prix entraîne une augmentation du taux d’occupation. Notre seuil semble facile à atteindre, car les données de 2019 montrent que le taux d’occupation est de 1,45 pour la mobilité locale – distance plus courte, la majorité des trajets – et est de 2,25 pour la mobilité longue distance, avec peu de variation entre 2008 et 2019.

Toutefois, la pandémie de Covid-19 a fortement encouragé l’autosolisme. Une autre étude montre également que le taux d’occupation des trajets domicile-travail reste très faible (1,04) en 2023.

Conclusion : nous avons encore du chemin à parcourir pour que le covoiturage réduise les émissions de GES.

Taxe carbone et aide au covoiturage

Parce que les usagers réagissent rapidement aux prix, les politiques économiques disposent d’un levier d’action direct sur les comportements de mobilité. C’est la raison d’être de la taxe carbone : rendre plus cher les combustibles à l’origine des émissions de CO₂. En France, la taxe carbone est de 44,6 euros par tonnes de CO₂. Elle représente un surcoût d’environ 10 centimes par litre de carburant, un ordre de grandeur modeste au regard des variations récentes des prix à la pompe.

Un autre dispositif est l’aide au covoiturage pour les nouveaux conducteurs, d’autant plus que les nouveaux usagers sont davantage réactifs aux incitations économiques à court terme. Néanmoins, compte tenu de la structure du marché du covoiturage, où l’offre est bien souvent supérieure à la demande, il serait encore plus efficace pour le climat d’inciter les conducteurs à être passagers en remplissant les véhicules déjà présents sur la plateforme. Parmi les bonnes pratiques, un conducteur peut chercher si son trajet existe sur la plateforme avant de le proposer. Le véhicule restant à l’arrêt, les émissions de GES diminuent logiquement.

Les subventions au covoiturage évoluent dans cette direction. Le plan national covoiturage du quotidien, lancé en décembre 2022 et supprimé en janvier 2025, imposait le fait d’avoir covoituré pour déclencher la subvention auprès des usagers. Pour toucher les anciennes aides au covoiturage, il suffisait d’être inscirt·e et d’avoir proposé un trajet, peu importe qu’il y ait de la demande ou non.

The Conversation

Dianzhuo Zhu était, entre 2022 et 2024, l’investigatrice principale à l’Université Paris-Dauphine du projet de recherche BlaBlaModes, financé par l’ADEME.

STEPHAN Maïté est membre de l’Association Française d’Economie des transports.

Alexandre Volle et Isac Olave-Cruz ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. La hausse du prix de l’essence donne un coup de pouce au covoiturage, surtout aux nouveaux utilisateurs – https://theconversation.com/la-hausse-du-prix-de-lessence-donne-un-coup-de-pouce-au-covoiturage-surtout-aux-nouveaux-utilisateurs-280492

Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ?

Source: The Conversation – in French – By Marie-Sylvie Claude, Professeure en didactique de la littérature, Université Grenoble Alpes (UGA)

Face à des sujets jugés trop difficiles, ou face à des programmes chargés, les candidats au baccalauréat n’hésitent plus à lancer des pétitions. Que nous dit ce phénomène du rapport à l’institution scolaire et aux diplômes ? Dans quelle mesure cela reflète-t-il un malaise lycéen par rapport aux promesses méritocratiques ?


Cette année, le président de la République ou le ministère de l’éducation nationale seront-ils encore, à l’issue des épreuves du baccalauréat, destinataires d’une des nombreuses pétitions qui fleurissent depuis le début des années 2000 ? Une des dernières en date, forte de près de 25 000 signatures, lui demandait une réévaluation du sujet de physique-chimie du baccalauréat général de 2025, dont la difficulté était jugée comme au-delà du niveau attendu par le programme.

Ce type de demande, battant en brèche le principe de souveraineté des jurys d’examen, devient une pratique courante et concerne de nombreuses disciplines. En 2024, le programme de sciences économiques et sociales pour l’épreuve de spécialité était, de la même manière, dénoncé comme trop chargé. Le sujet de français de 2015, tiré de la pièce le Tigre bleu de l’Euphrate (de Laurent Gaudé, 2002), était récusé, car l’extrait proposé n’aurait pas permis de savoir s’il était fait allusion à un animal ou au fleuve du Moyen-Orient.

Les normes de correction des copies font elles-mêmes l’objet de critiques, comme celles exprimées par une pétition de 2008 demandant de la clémence dans la sanction des erreurs d’orthographe, perçue comme risquant de sacrifier toute une génération.




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Cette évocation d’une jeunesse en danger est récurrente dans les textes soumis à signature. On peut y voir une stratégie, celle de donner une portée générale à une protestation qui pourrait ne concerner qu’une partie des candidats. Nous y voyons, pour notre part, un analyseur des rapports de défiance d’une grande partie de la jeunesse, consciente de l’intérêt croissant des diplômes et inquiète de ce que l’école pourrait ne pas tenir la promesse méritocratique qu’elle lui a faite.

Dans un contexte qui a pu être qualifié de « déclin de l’institution », ces jeunes, avec parfois l’appui de leurs familles sur les réseaux sociaux, s’autorisent à ne pas se reconnaître dans les jugements que l’école peut porter sur eux et n’hésitent pas à mettre à l’épreuve, en recourant à une autorité supérieure, un système qui les met eux-mêmes à l’épreuve dans des conditions selon eux contestables.

Présenter une interprétation personnelle

Intéressons-nous au cas d’une pétition adressée au président de la République au lendemain de l’épreuve de français de la session de 2019 et signée par plus de 54 000 jeunes ou parents.

Un certain Jean Valjean dénonce le choix, pour le commentaire, d’un poème d’Andrée Chédid, « Destination : arbre », tiré du recueil Tant de corps et tant d’âme, et jugé trop difficile et trop éloigné des enseignements reçus pendant l’année. Ce sujet, supposé hors programme, aurait coûté aux candidats « plusieurs centaines d’heures de révisions […] pour tomber sur l’inconnu » : les textes de cette autrice contemporaine ne seraient jamais étudiés en classe et elle porterait de surcroît un prénom masculin.

« Le bac français pour les premières ES et J jugé trop difficile » (France 3 Grand-Est, juin 2019).

Or, ces craintes et les arguments de Jean Valjean peuvent être désamorcés par la simple lecture des programmes de première en français, qui définissent non des auteurs à connaître, mais des objets d’étude. Le poème d’Andrée Chedid est tout à fait compatible avec celui qui s’intitule « Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours ». Quant à la définition institutionnelle de l’épreuve de commentaire, elle stipule que « le candidat compose un devoir qui présente de manière organisée ce qu’il a retenu de sa lecture, et justifie son interprétation et ses jugements personnels. » (BO n°7 du 6 octobre 2011)

Disposer de connaissances préalables sur l’autrice n’est pas nécessaire pour commenter un texte, et que certains l’aient prise pour un homme n’a rien de catastrophique. Par ailleurs, la diversité des interprétations recevables est explicite dans les consignes nationales aux correcteurs de l’épreuve, qui précisent qu’il faut valoriser « un commentaire organisé autour d’un projet de lecture cohérent » et « l’analyse de procédés d’écriture interprétés avec finesse ».

La revendication que les candidats soient notés selon leurs compétences à « expliquer » le texte et à structurer le commentaire, portée par la pétition, recoupe presque exactement ces consignes…

Donc cette pétition a quelque chose de paradoxal puisqu’elle conteste le choix d’un texte qui s’inscrit bien dans le programme et qu’elle émet des exigences qui correspondent à ce qui est, de fait, demandé aux correcteurs par les autorités académiques. Il s’agirait alors seulement d’une mauvaise compréhension de ce qui est attendu à l’examen. Mais le problème nous apparaît bien plus complexe d’après nos recherches.

Postures de candidats, postures de lecteurs

De tels malentendus nous semblent liés aux craintes qu’éprouvent tout particulièrement les élèves français lorsqu’il s’agit de s’impliquer personnellement dans les exercices scolaires. Dans nos différentes enquêtes, nous voyons un groupe important d’entre eux se comporter surtout comme des « candidats » dont l’objectif principal est d’assurer la moyenne en montrant qu’ils savent construire un devoir, restituer des connaissances et, surtout, en évitant de donner un point de vue personnel.

Les « élèves » y voient davantage un moyen d’apprendre à comprendre un texte en repérant les figures de style qu’ils utilisent et en ne s’écartant pas d’une interprétation présumée juste.

Le groupe, beaucoup plus restreint, des « personnes lectrices » est celui de jeunes qui acceptent de s’engager au-delà des angoisses de l’examen et des postures d’élèves. Selon eux, commenter la littérature est une occasion de se nourrir et de valoriser leur propre expérience. Ils voient dans les connaissances littéraires de simples moyens au service de leur rencontre avec le texte.

À l’opposé, les « candidats » disent vouloir éviter toute prise de risque qui pourrait leur coûter des points. Signer une telle pétition est vraisemblablement pour eux un moyen de maîtriser l’épreuve en la rabattant sur un exercice purement restitutif.

Pression évaluative

Nous avons mené des entretiens de recherche avec des candidats qui avaient composé sur le poème d’Andrée Chedid et signé la pétition. Libérés de la pression évaluative, plusieurs s’emparent alors du texte pour lui donner sens de façon personnelle : Oxane, par exemple, interprète l’arbre comme une figure symbolique de l’étranger dans une ville inhospitalière. Elle s’appuie sur sa propre expérience de la discrimination : l’arbre est comme « une personne qui se sent pas à sa place, ça me touche parce que moi, rien que par rapport à ma couleur, des fois on me juge ».

La lycéenne est frappée notamment par la mention, dans le poème, des « feuilles longuement éteintes » parce que c’est « comme si on avait des rêves dans la tête de venir ici et qu’au final, quand on retourne à la réalité, ces rêves, ils sont un peu éteints ». Elle mène ainsi la lecture personnelle qu’elle ne se croyait pas autorisée à faire à l’examen et la met en relation avec une référence au texte, validant alors, sans le savoir, les attendus de l’épreuve.

Signer la pétition, quand bien même le texte l’a beaucoup touchée, lui a vraisemblablement permis de faire état de son incompréhension de ce qui était attendu d’elle. Son cas et de nombreux autres peuvent laisser penser qu’il ne faut pas sans doute prendre au pied de la lettre les points précis dénoncés par ces pétitions, mais les comprendre plus largement comme l’expression, face à la pression des épreuves évaluatives, d’un profond malaise des lycéens.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ? – https://theconversation.com/les-petitions-contre-les-epreuves-de-bac-symptomes-dun-malaise-lyceen-283998

L’impact invisible des outils de chantier sur la santé des travailleurs

Source: The Conversation – in French – By Quentin Malidain, Doctorant en génie mécanique spécialisé en vibrations et acoustique, Le Mans Université; École de technologie supérieure (ÉTS)

Chaque jour sur les chantiers et dans les usines, de nombreux travailleurs s’exposent au bruit et aux vibrations provoqués par leurs outils. La recherche étudie ces phénomènes pour, à terme, diminuer les risques au travail.


En France, plus de 2 millions de travailleurs sont exposés à des vibrations des bras et des mains, un facteur important de troubles de santé au travail. Les outils de chantier, tels que les cloueuses, les agrafeuses ou les marteaux-piqueurs, couramment utilisés dans les secteurs de la construction et de l’industrie, génèrent de manière répétée des chocs de forte intensité susceptibles d’affecter la santé des personnes qui les manipulent.

Dans ce contexte, je mène une thèse en vibrations et acoustique, dont l’objectif est d’estimer les forces générées lors des impacts produits par les outils percussifs.

Je m’intéresse en particulier aux cloueuses professionnelles, qui enfoncent un clou en quelques millisecondes, en libérant des forces très élevées, et qui exposent les travailleurs à la fois à des vibrations et à un bruit intense. L’enjeu est de mieux comprendre ces sollicitations mécaniques afin d’en évaluer plus précisément les effets sur la santé, encore largement sous-estimés.

Des risques professionnels pour de nombreux travailleurs

Représentation des émissions acoustiques et vibratoires d’une cloueuse
Lorsqu’elle est manipulée, la cloueuse transmet des vibrations au bras et à la main de son utilisateur. Elle émet aussi un bruit fort et soudain en percutant le matériau.
Quentin Malidain/Le Mans Université, Fourni par l’auteur

Du point de vue de la santé et de la sécurité au travail, les chocs répétés générés par les outils portatifs représentent un risque avéré. L’impact produit un niveau de vibration suffisamment élevé pour dépasser les seuils de précaution définis par les réglementations du Parlement européen. L’exposition répétée à ces sollicitations peut entraîner des conséquences graves sur la santé, notamment le syndrome vibratoire main-bras, qui regroupe des troubles vasculaires, neurologiques et musculosquelettiques.

Les premiers symptômes apparaissent souvent sous forme de fourmillements, d’engourdissements ou d’une perte de sensibilité dans les doigts, avant d’évoluer vers des douleurs chroniques, une diminution de la force de préhension ou des troubles circulatoires comme le phénomène des « doigts blancs ». Ces atteintes peuvent devenir irréversibles et compliquer durablement l’utilisation des mains dans les activités quotidiennes et professionnelles.

En plus de vibrer, les cloueuses font du bruit. Leur usage peut atteindre 12 000 tirs par jour, conduisant à un niveau sonore d’environ 101 décibels (dB) pendant huit heures. En France, les enquêtes sur les conditions de travail montrent que plus d’un tiers des salariés sont exposés à des nuisances sonores dans leur environnement professionnel. Parmi eux, une part non négligeable est soumise à des niveaux de bruit dépassant les seuils d’action de 80 et 85 dB définis par le Code du travail. Ces expositions concernent principalement les secteurs industriels et de la construction. Une exposition prolongée peut ainsi conduire à la surdité professionnelle.

Un bruit impulsionnel, c’est-à-dire une forte intensité sonore pendant un temps très bref, est reconnu comme plus dommageable pour l’audition qu’une exposition sonore progressive de même niveau, en raison de la contrainte brutale qu’elle impose à l’oreille. Les protections auditives permettent de réduire fortement cette exposition, mais leur port reste parfois mal appliqué dans les conditions réelles de chantier.

Le port de bouchons d’oreilles provoque également un effet d’occlusion, c’est-à-dire une augmentation de la perception des sons transmis par le corps, pouvant gêner la communication et accroître l’inconfort des travailleurs. Mieux comprendre cet effet et ses conséquences sur l’acceptabilité des protections auditives constitue également un axe de recherche important de notre laboratoire. Les vibrations transmises au corps sont, elles, beaucoup plus difficiles à atténuer.

Comment mesurer la force des outils ?

Lors de chaque tir de cloueuse, le choc se propage dans l’outil, puis dans la main et le bras de l’opérateur, tout en mettant en mouvement la cloueuse et le matériau percuté. Ces vibrations se transmettent également à l’air environnant, produisant un bruit intense. Il existe une grande diversité de technologies de cloueuses, ce qui rend nécessaire une approche comparative pour comprendre leurs spécificités.

Dans ce contexte, la détermination de la force d’impact de la cloueuse constitue un élément central, car elle représente le point de départ de l’ensemble des phénomènes vibratoires et acoustiques. En pratique, il est impossible de placer des instruments de mesure directement sur les interfaces de contact de l’outil, du fait de la puissance du choc. Nous avions envisagé de placer un capteur entre la poignée et la main, mais il modifie la prise en main de l’outil par l’utilisateur et donc les conditions réelles d’utilisation. Du côté de la pièce clouée, l’instrumentation directe est tout aussi problématique : le tir d’un clou dans un capteur de force n’est pas envisageable, et les essais en tir à blanc ne se sont pas révélés représentatifs.

Nous avons donc estimé les efforts mécaniques à partir de mesures indirectes, en captant les vibrations du matériau à proximité du point d’impact. À partir de ces mesures, nos méthodes de calcul permettent de remonter à la force générée lors du choc, afin d’en déterminer l’intensité et son évolution au cours du temps. Les développements récents dans ce domaine ainsi que les travaux menés au cours de la thèse ont permis d’améliorer significativement la reconstruction de l’allure et de l’amplitude des forces d’impact, rendant possible la visualisation de sollicitations extrêmement brèves.

Graphique représentant la reconstruction de la force d’impact d’un marteau et d’une cloueuse en fonction du temps
Comparaison des reconstructions de la force d’impact d’un marteau équipé d’un capteur de force et d’une cloueuse électrique. La méthode de reconstruction de la force fonctionne particulièrement bien, comme l’atteste la quasi-superposition des courbes du graph de gauche (force mesurée VS calculée). On remarque également que la cloueuse a une force d’impact plus élevée et sur une durée plus longue, car elle enfonce le clou en un seul coup.
Quentin Malidain/Le Mans Université, Fourni par l’auteur

Faire évoluer les normes et la conception des outils

Dans le cas des outils de chantier, la connaissance de la force d’impact permet de prédire le bruit généré par n’importe quelle structure percutée, ce qui correspond à l’une des principales sources sonores auxquelles les travailleurs sont exposés. Par ailleurs, l’estimation de la force transmise à la poignée de l’outil aide à mieux comprendre la manière dont les vibrations se propagent dans la main et le bras de l’utilisateur, afin de relier les vibrations générées par l’outil à leurs effets sur le corps humain.

L’enjeu est désormais de structurer et de diffuser ces connaissances afin de comparer les outils, d’alimenter l’évolution des normes de sécurité et d’orienter les pratiques industrielles. Par exemple, une norme internationale ISO, qui encadre l’évaluation des vibrations des cloueuses professionnelles, a déjà été révisée une première fois en 2022 afin d’améliorer la représentativité des mesures.

Les avancées du projet de recherche visent également à développer un banc de test simple à mettre en œuvre et facilement reproductible. Le dispositif de substitution de l’opérateur développé par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (Québec-Canada) pourrait permettre aux fabricants de quantifier eux-mêmes l’exposition au bruit et aux vibrations générée par leurs outils. À terme, ces approches, transposables à d’autres équipements, permettront d’étendre cette compréhension à l’ensemble des outils de chantier.

La recherche, en développant des méthodes pour estimer les forces générées lors du clouage, permet de mieux comprendre à la fois le bruit produit par les impacts et les vibrations transmises à l’utilisateur. Ces travaux contribuent ainsi à une évaluation plus précise de l’exposition des travailleurs et participent à l’évolution des méthodes de prévention et des normes de sécurité.

The Conversation

Quentin Malidain a reçu des financements de MITACS & l’IRSST (bourse d’étude).

– ref. L’impact invisible des outils de chantier sur la santé des travailleurs – https://theconversation.com/limpact-invisible-des-outils-de-chantier-sur-la-sante-des-travailleurs-284502

Que reste-t-il du réel et de notre capacité à le discerner ?

Source: The Conversation – in French – By Carole Lipsyc, Epistémologue, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Métapolitique, guerre des récits, guerre cognitive, bulles de filtres, complotisme, post-vérité… un arsenal de concepts est déployé au fil de l’actualité comme si, chacun depuis sa discipline, essayait de comprendre une catastrophe globale. Si les prismes varient, tous s’accordent à en retracer l’origine dans notre accès à l’information au travers des nouveaux médias et des technologies numériques : réseaux sociaux, Internet, algorithmes de curation de l’information, outils génératifs de contenu.


La révolution électronique, informatique et médiatique que nous connaissons depuis le siècle dernier aurait fourni au capitalisme et à la propagande l’opportunité de se renouveler et de se décupler, l’un sous la forme de l’économie de l’attention, l’autre de la cyberguerre narrative. Leurs intentions malveillantes fructifieraient grâce à nos biais cognitifs, notre narcissisme spéculaire, notre envie incessante de divertissement et notre abandon addictif aux stimulations sensationnelles.

Toutes ces explications sont amplement documentées. Elles sont justifiées. Cependant, une question reste en suspens : pourquoi en sommes-nous étonnés ? Que continuons-nous de croire de nous-mêmes et de notre prétendue préférence pour la rationalité ? Pourquoi – après Ricœur, Lacan, Castoriadis, Rosset, tant d’autres – oublions-nous que notre rapport au réel est toujours médié par le langage et le récit ? Nous sommes « l’espèce fabulatrice », comme nous nomme l’autrice Nancy Huston.

Fabriquer des récits

Certes, les Lumières ont exprimé l’ambition d’éclairer le réel pour tenter de le connaître, plutôt que d’y chercher la confirmation de nos mythes à la manière de Don Quichotte. Et en cela Foucault avait raison : Don Quichotte est bien le personnage qui pose la question de la modernité. Non pas dans l’abandon du mythe – car comment l’abandonner ? nous sommes humains – mais dans la volonté de le surveiller.

Cet horizon du désir de rationalité que nous avions cru acquis était celui de l’esprit critique : la promesse ou l’intention de révision de nos paradigmes quand le réel les contredit de son choc.

Car le réel existe même si c’est toujours « son double », sa « représentation » – la réalité – que nous utilisons pour nous situer dans le monde. Et c’est toujours la réalité que nous partageons avec les autres pour nous mettre d’accord, qu’il s’agisse d’organiser un piquenique, un régime politique ou un voyage sur Mars.

La réalité, n’est pas juste une interprétation ou un récit. C’est une fiction qui ne cesse de se renouveler, au fur et à mesure des événements du réel : un récit variable, un récit virtuel, un récit rendu possible par tout un univers qui le soutient et le génère.

En narratologie, l’univers qui rend possible un récit est désigné par le concept de « storyworld », très littéralement le « monde du récit ».

Faire « comme si »

Un storyworld ne correspond pas seulement à une manière de raconter une histoire – ce qu’on nomme communément le storytelling. Il fonctionne comme une « fabrique de récits » : un ensemble de règles et de repères (un modèle), capable de déployer indéfiniment sa propre cohérence, sa « vérité de fiction ».

Ainsi, personne ne croirait qu’Harry Potter utilise un sabre laser pour combattre Voldemort ou que Luke Skywalker affronte Dark Vador avec une baguette magique. Harry Potter et la Guerre des Étoiles sont deux storyworlds différents. Ils ont chacun leur propre vérité de fiction qui fait foi et loi. Et, quand nous plongeons dans ces storyworlds, nous établissons un pacte de vraisemblance temporaire avec leur vérité de fiction, le temps de la lecture ou du film.

Le philosophe Kendall Walton explique que nous établissons ce type de pacte par processus de « make-believe » : nous faisons « comme si », à l’exemple des enfants qui jouent aux pirates dans un parc. Pour ouvrir leur storyworld, un simple accessoire leur suffit : un toboggan devient une cascade, un bac à sable une île au trésor.

Don Quichotte employait le même procédé : les moulins étaient ses accessoires pour basculer dans son storyworld chevaleresque. Lui cependant ne refermait jamais ses livres ni leur pacte de vraisemblance. La vérité de fiction était devenue la seule qui fît sens. Il utilisait son storyworld chevaleresque pour traiter le réel et générer sa réalité.

Son storyworld chevaleresque était devenu performatif : il impactait et modifiait le réel. La bataille contre des géants était vraie, vraie selon sa vérité de fiction : un fait alternatif.

Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre la notion de « fait alternatif » proposée par Kellyane Conway, conseillère de l’administration Trump 1.

Les dangers très réels du « storyworld MAGA »

Dans le storyworld MAGA, la foule présente à l’investiture de Trump ne pouvait qu’être « la plus grande audience ayant jamais assisté à une investiture », tout comme les élections de 2020 ne pouvaient pas avoir été perdues. Faits alternatifs attestés par la vérité de fiction, acceptés par un pacte de vraisemblance collectif, générés par le modèle du storyworld MAGA, où tout ce que fait Trump est, par essence, toujours ce qu’il y a de plus grand et de plus beau.

Trump l’avait d’ailleurs déjà théorisé dans son livre l’Art du deal. Il y défendait l’« hyperbole véridique » : partir d’un détail vrai pour tisser le récit le plus flatteur possible et faire rêver. L’hyperbole véridique est la vérité de fiction qui s’appuie sur un accessoire pour stimuler la projection sur le réel d’un storyworld fantaisiste. Et si les gens y croient, disait-il, c’est parce qu’ils aiment rêver et voir grand… Ils veulent passer un pacte de vraisemblance avec une réalité plus merveilleuse que réaliste.

Trump et Don Quichotte ont en commun de ne pas prendre le réel comme référent mais comme accessoire pour générer un double du réel irréaliste, une réalité alternative et fictive. À la différence de Trump cependant, Don Quichotte ne partage pas sa vérité de fiction et son pacte de vraisemblance avec des adeptes. Il reste seul dans son storyworld.

Un storyworld performatif fictif qui est adopté par une communauté, c’est dangereux. Au contraire d’un storyworld performatif à ambition réaliste comme peut l’être un storyworld scientifique, il n’est pas confirmé par le réel : il ne tient que par le pacte de vraisemblance collectif de ses adeptes. Toute dissidence est alors réprimée. Et la répression va aussi loin que le pouvoir du storyworld.

Dans la cour de récréation, c’est la mise au ban. Sur les réseaux sociaux, c’est le bashing, la diffamation, le cancelling. À la tête d’un État, c’est la pénalisation et ses conséquences : amendes, emprisonnement, exécution. Pensons au sort des Russes qui ont osé braver l’interdiction de nommer le conflit en Ukraine « guerre », par exemple. Ou encore aux fins de coopération culturelles avec la Chine pour les établissements occidentaux qui refusent d’effacer le nom « Tibet » de leur signalétique et commentaires.

Ainsi, notre rapport au réel est toujours médié par nos storyworlds, de manière individuelle ou collective. Pour autant, tous les storyworlds performatifs ne sont pas équivalents. Certes, ils sont tous fictionnels puisqu’ils relèvent du niveau de la représentation et de la narration. Toutefois, certains prennent le réel comme référent, ils sont réalistes, d’autres sont autoréférentiels et utilisent le réel comme accessoire, ils sont fictifs. La frontière n’est pas totalement étanche. Il serait plus juste de parler de degré de proximité au réel, et surtout de mécanismes d’autosurveillance/autocorrection.

Certains storyworlds autorisent en effet le débat, la controverse et la remise en cause. D’autres non. Par exemple, le storyworld galiléen – pour qui le Soleil est situé au centre de l’Univers, les planètes gravitant autour de lui – soumettait les énoncés à la démonstration mathématique et à la confrontation avec l’expérience, tandis que face à lui le storyworld ecclésial requalifiait la dissidence doctrinale en hérésie et la traitait comme un écart appelant sanction. L’un acceptait les processus de révision, l’autre pas. Cependant, l’un comme l’autre créait des représentations mentales du réel, forcément de nature fictionnelle.

Et c’est justement le caractère fictionnel inévitable de nos représentations du réel, de la réalité, qui apporte une explication à l’appétence pour les faits alternatifs à laquelle nous assistons. Il existe bel et bien un lien entre le succès et la prolifération actuels des storyworlds performatifs fictifs et notre nouvel environnement médiatique et technique.

Jusqu’au siècle dernier, la réalité générée en continu par nos storyworlds performatifs demeurait principalement confinée à l’imaginaire et aux représentations mentales. Désormais, cette réalité issue de nos storyworlds a trouvé une matière pour se manifester directement à nos sens : la matrice médiatique créée par la révolution électronique et numérique.

Cette matrice constitue un véritable lieu de vie où nous travaillons, étudions, commerçons, militons, rencontrons les autres et l’amour, etc. Elle prolonge notre habitat. Ce nouvel habitat est un grand spectacle immersif : un monde-spectacle. Un monde-récit. Le Storyworld, cette fois avec un s majuscule.

Vivre en représentation permanente

Dans le Storyworld, deux phénomènes perturbent notre fragile capacité à accepter la prééminence du réel.

Tout d’abord, dans le Storyworld, on vit quelque part : on vit là où se diffusent nos storyworlds performatifs. Le Storyworld les manifeste à la fois par des mécanismes ordinaires – curation sélective des contenus, écho communautaire, affinités médiatiques – et par des procédés délibérés tels que la désinformation ou les deepfakes. Il existe dès lors une continuité et un renforcement mutuel entre nos storyworlds performatifs et le Storyworld que nous habitons. D’où le recours au même terme.

Or, cette continuité entraîne un changement de régime aux storyworlds et à la réalité qu’ils génèrent : pour la première fois de l’histoire, ils deviennent perceptibles. Nos sens les voient, les lisent, les entendent. Ils ont quitté l’espace mental pour s’incarner dans l’espace médiatique immersif.

Don Quichotte n’a plus des moulins devant lui, il a vraiment des géants. Il n’est plus vêtu d’un attirail de bric et de broc, il évolue vraiment dans une armure. C’est là, sous ses yeux.

Et c’est cela le deuxième phénomène : dans le Storyworld nous fonctionnons en état de représentation permanente, au travers de nos avatars, ces images-miroir de nous-mêmes toujours affichées quelque part sur l’écran. C’est troublant. La distance entre notre présence et notre représentation s’en trouve bousculée. Le miroir déformant remplace l’ontologie première.

Dans cet écrasement entre la présence et la représentation, au sein d’un storyworld que nous habitons vraiment, comment faire la différence entre le réel, sa représentation réaliste et sa représentation fictive ? Pourquoi préférer une réalité qui prend le réel pour référent plutôt qu’une réalité fictive autoréférentielle ? Pourquoi s’astreindre à cet effort, à cette douleur, à ce risque aussi – car notre sociabilité dépend de notre fidélité aux pactes de vraisemblance collectifs auxquels nous avons adhéré.

Il en résulte une crise anthropologique du rapport au réel dont l’enjeu n’est pas uniquement l’avenir de nos démocraties, mais aussi la préservation de notre lucidité, autrement dit de ce qui nous permet d’organiser le réel, de lui donner du sens par le langage – et nous distingue de l’algorithme.


Nous publions ce texte dans le cadre du colloque du 11 juin 2026 « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, dont The Conversation est partenaire. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.

Cet article reprend par ailleurs les travaux du livre de l’autrice : La Dérive du réel, Éditions de l’Aube (2025).

The Conversation

Carole Lipsyc a cofondé et dirige la recherche de l’Initiative contributive.

– ref. Que reste-t-il du réel et de notre capacité à le discerner ? – https://theconversation.com/que-reste-t-il-du-reel-et-de-notre-capacite-a-le-discerner-284244