Six faits surprenants sur la flore aquatique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexander Bowles, Glasstone Research Fellow, Plant Science, University of Oxford

L’utriculaire est une plante carnivore aquatique rare.
Maximillian cabinet/Shutterstock

Des plantes sans racines, d’autres carnivores, certaines capables de fleurir sous l’eau… Les plantes aquatiques ont développé des adaptations spectaculaires qui défient notre vision du monde végétal.


À l’abri des regards, sous la surface des eaux, se déploie un monde végétal d’une étonnante inventivité et parmi les plus importants sur le plan écologique.

Comme je le souligne dans une publication récente, les plantes aquatiques ont développé une extraordinaire diversité d’adaptations pour vivre sous l’eau. Certaines fleurissent sous la surface, d’autres capturent des animaux grâce à d’ingénieux pièges. Voici sept faits qui montrent à quel point ces organismes remarquables bousculent nos idées reçues sur ce qu’est une plante et sur les stratégies qu’elle déploie pour survivre.

1. Les plantes n’en finissent pas de retourner à l’eau

Quand on pense aux plantes, on imagine spontanément les forêts, les prairies ou les champs. Pourtant, au cours de leur histoire évolutive, les plantes sont retournées à de nombreuses reprises dans le milieu aquatique, là même où elles sont apparues. Il y a environ 500 millions d’années, elles ont conquis les terres émergées. Depuis, nombre d’entre elles ont fait le chemin inverse. Les scientifiques estiment que le mode de vie aquatique est apparu indépendamment plus de 100 fois au sein de différents groupes de plantes.

Les nénuphars font flotter leurs feuilles à la surface, les lentilles d’eau dérivent librement et les herbiers marins vivent entièrement immergés dans l’océan. Certains de ces groupes sont retournés à l’eau il y a plus de 100 millions d’années. Cette réapparition répétée des plantes aquatiques constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de l’évolution convergente dans la nature.

2. Les plantes qui n’en sont pas

Parmi les organismes les plus visibles sous la surface de l’eau figurent les algues. Elles réalisent la photosynthèse et ressemblent souvent à des plantes sous-marines. Pourtant, malgré les apparences, certaines algues ne sont pas de véritables plantes.

Des algues
Les algues ne sont pas des plantes.
divedog/Shutterstock

Les algues marines appartiennent en réalité à plusieurs lignées d’algues distinctes dans l’arbre du vivant. Les laminaires géantes, qui forment de véritables forêts sous-marines, sont des algues brunes. Le nori et la dulse sont des algues rouges, tandis que la laitue de mer appartient aux algues vertes.

Contrairement aux plantes, elles ne possèdent ni véritables racines, ni tiges, ni feuilles, et ne produisent ni fleurs ni graines. Leur ressemblance avec les plantes rappelle toutefois que l’évolution peut conduire à des formes très similaires chez des organismes pourtant très éloignés, lorsqu’ils sont confrontés aux mêmes contraintes environnementales.

3. Des plantes qui vivent dans les profondeurs

Les plantes ont besoin de lumière pour réaliser la photosynthèse, ce qui les cantonne généralement aux milieux terrestres ou aux eaux peu profondes. Pourtant, certaines mousses aquatiques survivent à des profondeurs étonnantes. La faucillette courbée (Drepanocladus aduncus) a ainsi été observée à 140 mètres sous la surface dans les eaux exceptionnellement limpides de Crater Lake, dans l’État américain de l’Oregon. Il s’agit de la plante aquatique connue poussant aussi sur terre qui vit à la plus grande profondeur, environ la hauteur de la cathédrale de Strasbourg.

Des mousses de grande profondeur ont également été recensées dans des lacs de Nouvelle-Zélande, d’Antarctique et d’autres régions. Elles prospèrent dans des environnements si profonds qu’ils sont presque totalement privés de lumière et où très peu d’animaux peuvent survivre.

4. Des plantes sans racines

Les racines sont l’une des caractéristiques emblématiques des plantes. Elles les ancrent dans le sol et y puisent l’eau ainsi que les nutriments. Pourtant, de nombreuses plantes aquatiques ont considérablement réduit leur système racinaire, et certaines semblent même avoir complètement perdu leurs racines.

La Wolffia est aussi surnommée le « caviar vert » en raison de ses qualités nutritionnelles.
Suphap Donwun/Shutterstock

La vie sous l’eau change les règles du jeu. L’eau et les nutriments dissous entourent directement la plante, rendant les vastes systèmes racinaires beaucoup moins utiles que sur terre. De nombreuses espèces aquatiques absorbent ainsi les nutriments directement par leurs feuilles et leurs tiges.

Les lentilles d’eau en offrent l’un des exemples les plus extrêmes. Certaines espèces ne possèdent qu’une seule racine, contrairement à des parentes comme la grande lentille d’eau, qui en développe plusieurs. Quant aux espèces du genre Wolffia – les plus petites plantes à fleurs du monde –, elles n’ont plus aucune racine et flottent librement à la surface de l’eau. Un individu mesure à peine un millimètre de long et ses fleurs ne dépassent pas 0,3 millimètre.

5. Des plantes carnivores sous l’eau

Toutes les plantes aquatiques ne se contentent pas de la lumière du Soleil et des nutriments dissous dans l’eau. Certaines complètent leur alimentation en capturant et en digérant de petits animaux.

Les exemples les plus spectaculaires sont les utriculaires (Utricularia), un groupe de plantes aquatiques dépourvues de racines que l’on trouve dans les eaux douces du monde entier. Leurs feuilles se sont transformées en minuscules pièges en forme de vessie qui créent un vide en expulsant l’eau contenue dans leur cavité.

Les utriculaires sont un véritable cauchemar pour les minuscules animaux.
JIANG TIANMU/Shutterstock

Lorsqu’un minuscule animal effleure les poils sensitifs situés à l’entrée du piège, une trappe s’ouvre brusquement et la proie est aspirée en moins d’une milliseconde. Les pièges des utriculaires figurent ainsi parmi les mouvements les plus rapides du règne végétal. S’ils capturent le plus souvent de petits invertébrés aquatiques, il leur arrive aussi de piéger des larves de poissons et des têtards.

Ce mode de vie carnivore permet aux utriculaires de prospérer dans des eaux pauvres en nutriments, où la plupart des autres plantes peinent à survivre.

6. Une pollinisation portée par les courants

Quand on pense à la pollinisation des plantes, on imagine volontiers des abeilles butinant de fleur en fleur par une belle journée ensoleillée. Mais sous l’eau, la pollinisation devient beaucoup plus compliquée. Au lieu de compter sur les insectes ou le vent, de nombreuses plantes aquatiques, comme les herbiers marins, utilisent directement les courants pour transporter leur pollen jusqu’à sa destination.

Sur terre, les plantes attirent leurs pollinisateurs en diffusant des parfums dans l’air. Sous l’eau, en revanche, ces signaux volatils sont inefficaces. Cette contrainte a conduit à un changement évolutif : les plantes entièrement aquatiques, comme les herbiers marins, ont perdu les gènes responsables de la production de ces composés odorants. Ne procurant plus d’avantage, ils ont progressivement disparu au cours de l’évolution.

7. Les herbiers marins et les mangroves, de puissants puits de carbone

Les herbiers marins et les mangroves capturent et stockent le carbone dans leurs tissus ainsi que dans les sédiments qui les entourent, ce qui les classe parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Ensemble, ils emmagasinent ce que les scientifiques appellent le « carbone bleu » : le carbone piégé dans les écosystèmes côtiers, où il peut rester stocké pendant des siècles, voire des millénaires.

Les mangroves stockent des quantités de carbone insoupçonnées.
Ethan Daniels/Shutterstock

À l’échelle mondiale, ces écosystèmes – herbiers marins et mangroves – stockent 11,5 milliards de tonnes de carbone. Les mangroves représentent à elles seules le plus grand réservoir de carbone bleu, avec 6,5 milliards de tonnes.

Qu’elles capturent leurs proies en quelques fractions de milliseconde, poussent dans une quasi-obscurité ou stockent du carbone pendant des siècles, les plantes aquatiques témoignent de l’extraordinaire capacité du vivant à s’adapter.

The Conversation

Alexander Bowles a reçu une bourse « Glasstone Fellowship » à l’Université d’Oxford.

– ref. Six faits surprenants sur la flore aquatique – https://theconversation.com/six-faits-surprenants-sur-la-flore-aquatique-286882

Les refuges climatiques seront utiles s’ils n’oublient pas de faire de la chaleur un objet politique

Source: The Conversation – in French – By François De Gasperi, Chercheur Postdoctoral en études urbaines, Chaire Territoires en Transition GEM, GEM

Alors que la France a déjà connu trois vagues de chaleur en quelques semaines à peine, le concept de refuge climatique, qui s’institutionnalise dans un certain nombre de pays, cristallise les espoirs des citoyens en surchauffe. Il peut s’agir d’une réponse prometteuse, mais uniquement à certaines conditions, notamment de les concevoir et de les déployer en gardant en tête des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.


Notre maison brûle et nous la regardons (enfin) en face. Alors que la France vient de connaître deux séquences caniculaires précoces et intenses, la chaleur semble s’imposer comme un problème public majeur. Le mois de juin 2026 a été le plus chaud jamais enregistré par Météo France et une nouvelle vague de chaleur touche désormais une grande partie du pays.

Le traitement médiatique immédiat de la canicule s’est largement détourné des enjeux de fond, privilégiant des réponses à court terme et individuelles au détriment d’une réflexion collective sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Plan massif de climatisation, mise en cause des scientifiques, légitimation de la débrouille au sein des foyers…

Ce cadrage tend à occulter une réalité bien documentée : celle des inégalités socioécologiques. L’exposition aux fortes chaleurs, la vulnérabilité face à leurs conséquences et les capacités d’adaptation varient selon les conditions de logement, l’état de santé, les ressources économiques, l’âge ou encore l’accès aux espaces publics. Les enquêtes sociologiques, à commencer par celle d’Eric Klinenberg sur la canicule de Chicago en 1995, montrent aussi que l’isolement social constitue un facteur majeur de surmortalité.

Contre toute solution hâtive qui pourrait participer d’une maladaptation, les sciences sociales nous invitent à politiser la chaleur, en saisissant la canicule comme un problème social collectif permettant d’articuler les enjeux d’adaptation et ceux d’atténuation.

Ainsi, ouvrir des refuges climatiques ne suffit pas : encore faut-il que ceux qui en ont besoin les connaissent, puissent s’y sentir à l’aise et s’en saisissent pour construire collectivement les conditions d’un « bien-vivre » dans un monde plus chaud.

Refuges climatiques : de quoi parle-t-on ?

Le concept de refuge climatique s’institutionnalise. De Buenos Aires à Bologne, en passant par Porto et Londres, de nombreuses villes l’adoptent pour adapter leur tissu urbain à la crise climatique et protéger leurs habitants de la chaleur.

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone.
Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

Barcelone fait figure de référence, avec un réseau de plusieurs centaines de refuges : écoles, bibliothèques, musées, parcs et jardins, répondant à des critères de confort thermique, d’accessibilité, de repos et d’accès à l’eau.

Le contour des refuges climatiques varie pourtant d’une ville à l’autre. Certains réseaux privilégient les parcs et jardins, d’autres des équipements climatisés. En réaction, une définition minimale s’esquisse peu à peu dans la littérature scientifique : le refuge climatique conjugue rafraîchissement et hospitalité afin d’offrir un « réconfort thermique » limitant la vulnérabilité face aux aléas climatiques pour tenter de se protéger de l’aléa météorologique.

Mais faire du confort thermique un enjeu politique suppose de mesurer le stress thermique vécu par les habitants, en tenant compte non seulement de l’îlot de chaleur urbain, mais aussi de l’ombre, de la ventilation, de la morphologie des rues et de la qualité des logements.

Parce qu’il résulte des interactions entre expériences de chaleur, conditions de logement, ressources socio-économiques et accès aux refuges climatiques, le confort thermique appelle des politiques d’universalisme proportionné, bénéficiant à tous, tout en accordant une attention prioritaire aux plus vulnérables.




À lire aussi :
Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème


Comment configurer les refuges climatiques ?

Les villes font face à plusieurs défis. Le premier porte sur les infrastructures : faut-il créer de nouveaux espaces refuges ou bien adapter les services existants ?

Le choix des techniques de rafraîchissement soulève en outre des enjeux environnementaux et politiques. La climatisation en est l’exemple emblématique : si son rôle dans l’accentuation de l’îlot de chaleur urbain est bien documenté, un usage ciblé reste indispensable pour les publics les plus vulnérables (seniors, enfants, SDF…).




À lire aussi :
La climatisation, une solution pour mieux vivre le réchauffement climatique ?


Les volets sont des dispositifs de protection solaires importants en été.
SatyaPrem/Pixabay

La recherche souligne aussi la nécessité d’adopter des pratiques architecturales favorisant le confort d’été : matériaux biosourcés, protections solaires (volets, stores) et solutions passives de rafraîchissement, comme les réseaux de froid urbain. Autant de leviers pour concevoir des refuges climatiques et adapter les villes.

Ainsi, un réseau de refuges climatiques ne se réduit pas à des lieux frais. Ceux-ci doivent aussi proposer des services (eau, wifi, etc.) et être pensés, dès leur conception, comme des espaces d’hospitalité, ce qui suppose une animation et des personnels formés à ces nouveaux usages.




À lire aussi :
Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe


L’enjeu de l’accessibilité

La question de l’accessibilité du refuge est un élément clé à intégrer dans une perspective de justice socioécologique.

Carte du cheminement du projet « Green Cells », en Italie.

À quelle échelle les déployer ? Ville, quartier, îlot ou immeuble ? La littérature plaide pour une approche multiéchelle articulant adaptation et atténuation.

Une question également culturelle

Mais le défi à relever est également culturel. Concevoir des refuges climatiques suppose d’abord de les penser comme des lieux d’hospitalité et d’entraide.

Les recherches montrent que leur conception mérite d’être pensée à partir des quartiers et des communautés concernées afin d’identifier les besoins des habitants et de favoriser leur appropriation. Dès leur conception, l’implication des réseaux de proximité est essentielle, comme à Porto, où le design et localisation des refuges climatiques s’inscrivent dans une méthodologie participative qui tient compte de la connaissance préexistante des lieux par les habitants.

Autre changement culturel complémentaire : la diffusion d’une culture de rafraîchissement des corps. Au Japon, la démarche « Cool Biz » adapte les normes vestimentaires en été ; à Genève, l’interdiction du travail en extérieur l’après-midi en période de canicule s’accompagne de pédagogie quant aux gestes de rafraîchissement.




À lire aussi :
Votre logement est-il adapté à la chaleur ?


Veut-on vraiment parler de « refuges » climatiques ?

Le terme de « refuges climatiques » mérite qu’on s’y arrête : il est très largement associé à des représentations liées à la catastrophe, en lien avec les notions de « refuges » et de « réfugiés ». Or, si l’on veut penser ces lieux comme des espaces de solidarité, d’entraide et de soutien, il importe de dépasser cet imaginaire.

Ils comportent aussi un potentiel effet repoussoir, lié à l’imaginaire néolibéral d’un individu autonome et puissant, peinant à se reconnaître comme vulnérable et interdépendant. Qui souhaite se dire « réfugié » climatique ? Et comment désigner ceux qui le sont réellement ? Les enquêtes montrent que les plus vulnérables, notamment les personnes âgées ou malades, sous-estiment leur propre vulnérabilité tout en l’identifiant plus facilement chez les autres. Faut-il y voir le signe du refus d’un potentiel stigmate associé à cette vulnérabilité ?




À lire aussi :
Lors des canicules, notre cerveau ne s’aligne pas toujours avec le thermomètre et peut nous mettre en danger


Le choix des mots n’a rien de neutre au moment de concevoir des dispositifs d’action publique : faut-il parler de « haltes fraîcheurs », se limiter à la chaleur, intégrer aussi la protection contre le froid en hiver, ou viser plus largement des « lieux du bien vivre » ?

La qualification retenue oriente les usages auxquels ces espaces sont destinés : simples réponses à une crise ou lieux de solidarité, de convivialité et de délibération sur nos manières d’habiter un monde où de nombreux seuils socioécologiques ont déjà été franchis. Plus qu’un changement de vocabulaire, elle engage un projet politique : faire de ces lieux des espaces où se renforcent les liens socioécologiques et où se construit, à partir des réalités locales, une conception partagée du bien vivre.

Ainsi, les refuges climatiques ne seront à la hauteur du problème qu’à condition d’être plus que des points frais sur une carte : des lieux accessibles, intégrés aux pratiques habitantes, capables d’accueillir des publics vulnérables sans les stigmatiser, et de soutenir des apprentissages collectifs face à la crise socioécologique.

The Conversation

François De Gasperi est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Fiona Ottaviani est co-titulaire de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Hélène Picard est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Albane Grandazzi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les refuges climatiques seront utiles s’ils n’oublient pas de faire de la chaleur un objet politique – https://theconversation.com/les-refuges-climatiques-seront-utiles-sils-noublient-pas-de-faire-de-la-chaleur-un-objet-politique-287200

Percevoir les conséquences immédiates du changement climatique suffit-il pour changer les comportements ?

Source: The Conversation – in French – By Langlais Camille, Post-doctorante en psychologie sociale, Université de Caen Normandie

Cet été 2026, la France subit de plein fouet les conséquences directes du réchauffement de la planète. Cette situation pourrait-elle affecter la distance psychologique à laquelle nous percevons le changement climatique et, par ce biais, constituer une opportunité pour renforcer les comportements visant à lutter contre ce risque ? Une méta-analyse inédite montre que la réalité est plus nuancée.


Avant même le début de l’été, la France hexagonale avait déjà connu deux épisodes caniculaires en 2026. Depuis début juillet, elle en connaît un troisième. Ces épisodes témoignent de l’augmentation et de l’intensification des événements climatiques extrêmes.

Ils ravivent aussi une question récurrente dans le débat public : vivre plus directement les conséquences du changement climatique, comme nous en avons fait l’expérience depuis plusieurs semaines, peut-il contribuer à modifier les comportements plus facilement ?

Le concept de distance psychologique est, depuis longtemps, mobilisé pour répondre à cette question. Mais est-il toujours pertinent ? Notre synthèse de vingt années de recherche en psychologie montre que la réponse est loin d’être aussi évidente qu’il n’y paraît.

La distance psychologique, les prémices d’un concept fondateur

Dès le début des années 90, quelques années seulement après le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les premiers groupes de recherche en sciences sociales voient le jour. En 1991, le psychologue allemand Kurt Pawlik publie un article fondateur intitulé psychologie du changement environnemental global.

Il y décrit plusieurs caractéristiques psychologiques du changement climatique :

  • des signaux physiques difficilement détectables à sa propre échelle,

  • un décalage temporel important entre les causes et les conséquences,

  • une forte incertitude,

  • ainsi qu’une distance souvent élevée vis-à-vis des personnes les plus touchées.

Selon lui, ces caractéristiques nous conduiraient à minimiser les risques associés au changement climatique et à y répondre de manière insuffisante.

Les premières grandes enquêtes portant sur les perceptions du changement climatique, conduites en Amérique du Nord et en Europe au début des années 2000, ont largement confirmé cette intuition. Elles montrent que le changement climatique est souvent perçu comme un phénomène abstrait et distant, mobilisant des futurs incertains ainsi que des victimes lointaines.

Au début des années 2000, l’ours polaire est devenu l’incarnation, au sein des grands médias et des discours écologiques, d’un changement climatique lointain et abstrait.
NOAA

À partir de ces travaux, un vaste champ de recherche s’est développé au cours de la décennie suivante autour de la notion de distance psychologique au changement climatique.

Une intuition confirmée par les premières observations

Le concept de distance psychologique renvoie au fait que nous ne pouvons expérimenter que notre réalité immédiate. Dès lors, tout objet situé au-delà de « l’ici et maintenant » exigerait de faire appel à des capacités mentales pour « transcender » la distance à l’objet et ainsi anticiper le futur (distance temporelle), imaginer d’autres lieux (distance géographique), se mettre à la place d’autrui (distance sociale) ou encore, envisager des scénarios alternatifs à notre réalité (distance hypothétique).

Appliqué au changement climatique, il est alors envisagé que ces quatre dimensions viendraient alimenter un sentiment global de distance face à ce risque. Et surtout, que plus cette distance psychologique au changement climatique serait importante, moins nous serions susceptibles d’agir contre celui-ci.

Des premières études observationnelles ont conforté cette hypothèse. Dès 2012, il a notamment été montré qu’un lien existait entre une distance psychologique élevée et une moindre propension à adopter des comportements en faveur du climat au sein d’un large panel de citoyens et citoyennes britanniques. Mais à mesure que les travaux se sont accumulés, ces premières preuves se sont trouvées peu à peu nuancées.




À lire aussi :
La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique


Des résultats de plus en plus contrastés

Les études suivantes, menées dans des contextes variés, ont dressé un tableau plus contrasté, avec des liens beaucoup plus variables entre les différentes formes de distance psychologique (temporelle, spatiale, sociale ou hypothétique) et les indicateurs d’engagement climatique.

De nombreux chercheurs et chercheuses ont également testé l’effet de campagnes de communications centrées sur les impacts immédiats et locaux du changement climatique.

Dans une série d’études réalisées en Normandie, nous avons par exemple exposé plusieurs centaines de participantes et participants à des projections concernant l’augmentation des températures en France, si aucune mesure n’était prise pour atténuer les effets du changement climatique. Ces projections concernaient leur région (proximité spatiale) à un horizon proche (proximité temporelle) ou une région ultra-marine (distance spatiale) à un horizon lointain (distance temporelle).

Exemple de support utilisé pour évaluer l’effet de communications centrées sur les manifestations climatiques locales et immmédiates, ici à Alençon (Normandie) à l’horizon 2030, en comparaison d’une communication plus distante, ici à Saint-Denis (La Réunion) à l’horizon 2100.
Camille Langlais, Fourni par l’auteur

De manière générale, les dispositifs censés réduire la distance psychologique au changement climatique ont révélé des résultats tout aussi hétérogènes que ceux observés dans les études observationnelles précédentes : certaines de ces interventions ont conduit à des effets positifs, tandis que d’autres n’ont obtenu aucun effet, et quelques unes se sont même avérées contreproductives, en comparaison de communications centrées sur des impacts plus distants.

Cette absence de preuves claires, dans un sens comme dans l’autre, a nourri un vif débat dans la sphère académique, conduisant progressivement la communauté scientifique à emprunter deux voies.

  • Une partie des chercheurs et chercheuses ont tenté d’identifier les conditions d’efficacité de ces interventions afin d’améliorer leur implémentation : dans quels contextes, auprès de quels publics et sous quelle forme ce type de stratégie peut fonctionner ?

  • D’autres, plus critiques, ont plaidé pour un basculement de stratégies centrées sur la perception du risque vers des stratégies centrées sur les solutions visant, par exemple, à renforcer la perception d’être en mesure d’agir.




À lire aussi :
Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?


Les résultats de notre méta-analyse

Face à l’accumulation d’études contradictoires, nous avons réalisé la première méta-analyse de l’ensemble des preuves disponibles, comprenant 81 études menées dans plus de soixante pays entre 2004 et 2024.

Nos analyses montrent bien un lien statistiquement significatif entre une forte distance psychologique et une faible orientation envers l’action climatique au sein des études observationnelles. Mais cette relation reste faible : la perception de distance vis-à-vis du changement climatique n’explique, en moyenne, qu’environ 6 % des différences observées chez les personnes interrogées concernant leur propension à œuvrer en faveur du climat.

Ce résultat rappelle que les facteurs permettant de comprendre l’engagement climatique sont pluriels. Ils ne sont pas seulement liés à la perception des risques. Ils se rattachent également à un ensemble d’autres facteurs psychologiques, mais aussi sociaux, culturels, économiques ou encore politiques.

Nos résultats sont encore plus nuancés lorsqu’il s’agit des études interventionnelles. Prises ensemble, elles montrent que les effets des dispositifs de communication destinés à réduire la distance psychologique au changement climatique sont, en moyenne, proches de zéro.

Elles semblent toutefois gagner légèrement en efficacité lorsqu’elles visent à agir sur les quatre dimensions de la distance psychologique à la fois (temporelle, géographique, sociale et hypothétique). Dans ce cas, l’intention d’agir pourrait progresser d’environ 2 %.

Si ce bénéfice reste très modeste, le faible coût de mise en œuvre et de diffusion de ce type de support informationnel à grande échelle en fait un levier intéressant, en complément d’autres méthodes. En revanche, même dans les conditions les plus favorables, cet effet se limite aux intentions. Nos analyses montrent qu’il ne se traduit ni par un changement réel des comportements ni par un soutien accru à des politiques climatiques.




À lire aussi :
Pourquoi les alertes environnementales sont-elles si difficiles à entendre ?


Comprendre n’est pas agir

À l’heure où le changement climatique devient de plus en plus tangible, y compris dans les régions auparavant à l’abri de ses effets les plus visibles, nos résultats invitent ainsi à une certaine prudence quant à certaines idées répandues dans le débat public.

Percevoir le changement climatique comme un risque immédiat pour soi et ses proches reste un facteur favorable à l’engagement individuel, mais son poids est largement surestimé. Et cela qu’il s’agisse d’expliquer les différences interindividuelles en matière d’engagement, ou de chercher à faire évoluer les pratiques. Ce facteur ne suffira donc pas, à lui seul, à provoquer le point de bascule espéré vers un tournant écologique majeur.

Pour autant, notre propos n’est pas ici de remettre en question l’intérêt de mieux informer les citoyens et citoyennes sur les impacts locaux du changement climatique. Notre travail démontre plutôt que cette stratégie ne saurait constituer l’alpha et l’oméga de politiques de changement des pratiques, comme le suggèrent pourtant trop souvent, encore aujourd’hui, tant des acteurs et actrices politiques qu’une partie du milieu académique.




À lire aussi :
Un déclic est-il nécessaire pour se soucier de l’environnement ?


The Conversation

Langlais Camille a reçu des financements de La Région Normandie.

Sénémeaud Cécile a reçu des financements de la Région Normandie, de l’Agence Nationale de la Recherche et de l’ADEME.

– ref. Percevoir les conséquences immédiates du changement climatique suffit-il pour changer les comportements ? – https://theconversation.com/percevoir-les-consequences-immediates-du-changement-climatique-suffit-il-pour-changer-les-comportements-287614

Les particuliers tremblements de terre de l’est du Canada : une affaire d’histoire géologique

Source: The Conversation – in French – By Fiona Darbyshire, Professor of Geophysics, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La côte St-Laurent dans la région de Charlevoix, une des zones sismiques les plus actives du Québec. Fiona Darbyshire

Quand on examine une carte mondiale des tremblements de terre (ou séismes), leur relation avec les plaques tectoniques est bien évidente. À leurs frontières, les mouvements relatifs entre les deux plaques sont typiquement à l’origine des séismes. Toutefois, certains se produisent à l’intérieur des plaques, loin des frontières. Ces « séismes intraplaques », dont certains sont majeurs, demeurent souvent mal compris.


Pour comprendre leur origine, il faut considérer l’histoire géologique des continents et les structures mises en place par l’activité tectonique ancienne.

Professeure au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’Université du Québec à Montréal, je suis spécialiste de l’utilisation des ondes sismiques provenant des séismes pour effectuer l’imagerie de l’intérieur de la Terre. Ces images fournissent des informations importantes pour comprendre l’évolution des continents et la tectonique des plaques.

L’origine des séismes

Les séismes sont causés par le mouvement relatif de chaque côté d’une faille, soit une zone de fracture entre deux blocs de roche. À grande échelle spatiale et temporelle, les forces tectoniques agissent de façon continue. Le mouvement des roches de chaque côté de la faille est empêché par la friction, jusqu’au moment où la force exercée surmonte cette friction. À ce moment, le mouvement sur la faille, qui dure de quelques secondes à quelques minutes, libère de l’énergie sous forme d’ondes sismiques, causant les secousses que nous pouvons ressentir à la surface.

Ces ondes sont également transmises à travers l’intérieur de la Terre.

Vue aérienne d’une large rupture dans le sol d’un désert
La faille de San Andreas (Californie), qui s’étend sur plus de 1200 kilomètres, marque la frontière entre les plaques nord-américaine et pacifique. (Wikipedia).

Les mouvements aux frontières tectoniques créent des forces qui sont propagées sur des centaines, voire des milliers de kilomètres vers l’intérieur de la plaque, et ce, même sur les continents « stables ». Si la croûte terrestre était homogène, ces forces seraient réparties de manière égale dans la région entière, sans se concentrer pour créer ou activer les failles. Or, la croûte terrestre est beaucoup plus complexe et possède des « zones de faiblesse » qui focalisent les forces tectoniques à certains endroits particuliers.

Ce sont à ces endroits précis que les séismes intraplaques naissent.

L’histoire tectonique de l’est du Canada

Dans l’Est du Canada, la sismicité se trouve principalement dans quelques zones bien définies, dont l’ouest du Québec (avec extension vers le nord-est de l’Ontario), le long de la vallée du Saint-Laurent, le nord des Appalaches, les marges continentales atlantiques, la mer du Labrador et la baie de Baffin, ainsi qu’une bande d’activité qui traverse la péninsule d’Ungava au Nunavik.

Pour comprendre cette concentration d’activité, nous devons considérer l’histoire géologique de la région.

Carte de l’est du Canada indiquant la distribution de l’activité sismique
La sismicité de l’est du Canada, de 1980 à 2026, magnitudes 2,5 et plus. Les astérisques en orange indiquent les séismes de magnitude 5-6, et ceux en jaune les séismes de magnitude supérieure à 6.
de données : Ressources Naturelles Canada

L’Est du Canada préserve 4 milliards d’années de la géologie de la Terre, soit presque toute l’histoire de la planète. Bien qu’il demeure débattu si la tectonique des plaques moderne était déjà en place, ou à quel moment elle s’est établie, on peut trouver des traces d’activité tectonique vieilles d’au moins 2 milliards d’années. Ces traces, qui peuvent refléter la formation de grands rifts, l’ouverture et la fermeture d’océans ou encore des collisions continentales, sont présentes dans les roches de l’est du Canada.




À lire aussi :
Les plus vieilles roches de la Terre ont plus de quatre milliards d’années et ont été retrouvées au Québec


Le continent de Laurentia, l’ancêtre de l’Amérique du Nord, a été formé par une série de collisions entre des cratons, de très vieux blocs rocheux (>2,5 milliards d’années), il y a ~2,0 à 1,6 milliards d’années. Ces collisions ont formé des orogènes, soit des énormes chaînes de montagnes semblables à celle de l’Himalaya moderne. Les roches de ces anciens orogènes sont encore préservées dans la croûte de l’Amérique du Nord, même si les montagnes sont entièrement érodées et souvent cachées par des dépôts géologiques plus récents.

Ensuite, on peut retracer les collisions continentales qui ont créé les supercontinents de Rodinia, il y a ~1000 à 600 millions d’années, et Pangée, il y a ~450 à 200 millions d’années. Chaque grande collision continentale a formé un nouvel orogène, dont le Grenville et les Appalaches, respectivement.

La séparation de Rodinia a créé l’océan d’Iapetus, qui s’est fermé pour former la Pangée, et la séparation de celle-ci a donné lieu à l’océan Atlantique. L’île du Groenland s’est séparée de l’Amérique du Nord il y a ~60 millions d’années, formant la mer de Labrador et la baie de Baffin.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Les séismes intraplaques tirent leur origine de la formation du continent

Les roches associées à ces séquences tectoniques sont bien préservées partout dans l’Est du Canada. Les frontières principales sont aussi évidentes à la surface terrestre, sauf si elles sont couvertes par de l’eau ou des sédiments récents.

Pour étudier les structures profondes dans la croûte terrestre, il faut sonder jusqu’à des dizaines de kilomètres par les méthodes géophysiques. Les méthodes sismiques « passives » sont particulièrement utiles. Un réseau de sismographes dans la région d’intérêt capte les ondes sismiques qui traversent la Terre après les grands séismes mondiaux. Les mesures de la vitesse de propagation de ces ondes permettent de modéliser l’épaisseur et les caractéristiques de la croûte terrestre, de façon semblable à l’imagerie médicale.




À lire aussi :
Séismes : pourquoi on ne peut pas les prévoir


L’histoire tectonique complexe de la région est aussi très bien préservée par les structures visibles à l’intérieur de la croûte terrestre, les variations de son épaisseur et les variations de la vitesse des ondes sismiques à travers la croûte, lesquelles nous renseignent sur les types de roche présentes en profondeur. Il y a une forte corrélation entre les propriétés de la croûte et les divisions géologiques visibles à la surface, y compris les frontières majeures entre les blocs de différents âges et de différentes provenances. Notamment, les positions des séismes intraplaques suivent plusieurs des frontières anciennes, ou d’autres zones de faiblesse dans la croûte, comme l’impact météoritique de Charlevoix qui a fracturé la croûte il y a plus de 340 millions d’années.

Sismogramme d’un tremblement de Terre en juin 2026
Le séisme de magnitude 4,4 près de Mont-Joli, QC, juin 2026, enregistré par un sismographe à distance ~40 km. L’enregistrement est effectué en trois directions pour capter le mouvement du sol en 3D et les arrivées P (primaire) et S (secondaire) sont marquées.
des données : Ressources Naturelles Canada

Chaque année, les secousses mineures sont ressenties par la population de l’est du Canada ; la plupart des séismes intraplaques étant relativement faibles en magnitude. On peut néanmoins trouver des exemples exceptionnels avec une magnitude ~7 dans les archives historiques, comme Charlevoix (1663), la baie de Baffin (1933) et les Grands Banks de Terre-Neuve (1929). Ce dernier est d’ailleurs associé à un tsunami destructif qui a frappé la côte sud de Terre-Neuve.

Bien que ces évènements demeurent rares, le risque de séismes destructeurs existe partout dans l’est du Canada, d’où l’importance de sensibiliser la population aux séismes intraplaques qui restent encore assez mal connus.

Malgré qu’il demeure impossible de prévoir les séismes à l’avance, on peut utiliser les informations historiques pour mieux surveiller les régions à risque. Un développement récent est le système d’alerte sismique précoce qui permet la détection rapide d’un séisme afin d’envoyer les alertes au public et aux institutions et ce, avant l’arrivée des ondes sismiques les plus dommageables. Opérationnel dans différentes régions du monde connues pour leur forte activité sismique, ce système a également été mis en place au Canada en 2024-2025.

La Conversation Canada

Fiona Darbyshire a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), du Fonds de Recherche du Québec (FRQ), et de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) pour les études liées au matériel de cet article.

– ref. Les particuliers tremblements de terre de l’est du Canada : une affaire d’histoire géologique – https://theconversation.com/les-particuliers-tremblements-de-terre-de-lest-du-canada-une-affaire-dhistoire-geologique-285015

De nombreuses femmes atteintes d’un cancer du sein pourraient éviter la chimiothérapie – ce qu’il faut savoir sur le test génétique

Source: The Conversation – in French – By Justin Stebbing, Professor of Biomedical Sciences, Anglia Ruskin University

Un test génétique de la tumeur peut aider les deux tiers des patientes atteintes de certains types de cancer du sein à éviter la chimiothérapie en toute sécurité. Yuganov Konstantin/Shutterstock.com

Le traitement du cancer du sein a beaucoup évolué, mais l’une des questions les plus difficiles reste : qui a réellement besoin d’une chimiothérapie, et qui peut s’en passer en toute sécurité ?

La chimiothérapie sauve des vies, mais elle s’accompagne également d’effets secondaires graves et de risques à long terme. Une nouvelle étude, présentée lors du congrès annuel de l’American Society of Clinical Oncology à Chicago, montre qu’un test génétique de la tumeur peut aider les deux tiers des patientes atteintes de certains types de cancer du sein à éviter la chimiothérapie en toute sécurité, sans compromettre de manière significative leurs résultats à long terme. Voici ce que vous devez savoir.

En quoi consiste ce nouveau test génétique pour le cancer du sein ?

Cette nouvelle approche utilise un test génétique pour mesurer l’activité d’un ensemble de gènes liés au cancer dans la tumeur. Au lieu de se contenter d’observer le cancer au microscope, le test examine l’intérieur des cellules cancéreuses et mesure l’intensité avec laquelle certains gènes sont activés ou désactivés. À partir de là, il calcule un score qui reflète le degré d’agressivité de cette tumeur particulière et la probabilité qu’elle réapparaisse après un traitement standard.

Les médecins utilisent ensuite ce score pour orienter leurs décisions thérapeutiques. Si le score est faible, cela suggère que le cancer est moins agressif et que la chirurgie, la radiothérapie et les traitements hormonaux par comprimés suffisent, ce qui permet d’éviter la chimiothérapie en toute sécurité.

Si le score est élevé, cela indique un risque accru de récidive du cancer, et la chimiothérapie est recommandée, car elle a plus de chances d’avoir un impact réel. En d’autres termes, le test aide à distinguer les patientes pour lesquelles la chimiothérapie sera véritablement bénéfique de celles pour lesquelles elle ne ferait que causer des dommages sans apporter de bénéfice supplémentaire.

Quelle est l’importance de cette découverte ?

Il s’agit d’une avancée majeure, car elle repose sur un essai clinique de grande envergure, rigoureux et mené à un stade avancé. Pour ce type particulier et très courant de cancer du sein à un stade précoce, l’étude montre que plus des deux tiers des femmes considérées à haut risque selon les critères traditionnels peuvent sans risque renoncer à la chimiothérapie si leur score au test génétique est faible, sans pour autant perdre la protection contre la récidive du cancer.

Cela signifie que moins de femmes devront subir des mois de perte de cheveux, nausées, fatigue, risques d’infection, ménopause précoce, infertilité potentielle et effets à long terme sur le cœur ou le système nerveux, alors que cela n’améliore pas réellement leur pronostic.

Qui a mené cette recherche et quelle était l’ampleur de l’étude ?

Ces travaux sont issus de l’essai Optima, dirigé par des chercheurs de l’University College London, auquel ont participé plusieurs hôpitaux et centres de cancérologie.

Elle portait sur des personnes atteintes de la forme la plus courante de cancer du sein à un stade précoce — celle qui est alimentée par les hormones plutôt que par une protéine appelée HER2 — et qui, traditionnellement, seraient candidates à la chimiothérapie en fonction de facteurs tels que la taille de la tumeur ou sa propagation aux ganglions lymphatiques voisins.

Plus de 4 400 patientes âgées de 40 ans et plus ont été recrutées, ce qui en fait l’une des plus grandes études de ce type. Les participantes ont été réparties au hasard soit dans le groupe de prise en charge standard, où les décisions relatives à la chimiothérapie reposaient sur les renseignements habituellement recueillis par les médecins au sujet du cancer, tels que sa taille et son aspect, soit dans un groupe où le résultat du test Prosigna servait à déterminer s’il fallait recommander une chimiothérapie. Elles ont ensuite fait l’objet d’un suivi pendant plusieurs années afin d’évaluer la fréquence des récidives et le nombre de participantes restées sans cancer.




À lire aussi :
Une simple prise de sang pour traquer le cancer


Quand ce test pourrait-il être mis à la disposition des patients ?

Le test Prosigna en soi n’est pas tout à fait nouveau. Il est déjà approuvé et utilisé dans certains centres. Ce qui manquait jusqu’à présent, c’étaient des données probantes issues d’essais cliniques rigoureux démontrant que son utilisation pour orienter les décisions en matière de chimiothérapie est aussi sûre, voire plus sûre, que la pratique actuelle au sein d’une vaste population en conditions réelles.

Au Royaume-Uni, les prochaines étapes consisteront en un examen détaillé par des organismes tels que le National Institute for Health and Care Excellence (NICE), l’organisme chargé d’évaluer les traitements que le NHS devrait financer, suivi de décisions concernant l’étendue de l’offre de ce test. Ce processus prend du temps — généralement des mois plutôt que des semaines —, mais on s’attend à ce qu’il accélère et élargisse l’utilisation de Prosigna ou de tests similaires pour les patients admissibles, plutôt que de les laisser relégués à une niche ou au rang de suppléments facultatifs.

Une femme suivant une chimiothérapie
La chimiothérapie s’accompagne d’effets secondaires importants.
SeventyFour/Shutterstock

L’étude révèle un léger écart de survie entre les femmes ayant suivi une chimiothérapie et celles qui n’en ont pas suivi. Les patientes devraient-elles s’en inquiéter ?

Le taux de survie après cinq ans était inférieur d’environ un point de pourcentage dans le groupe ayant évité la chimiothérapie — 93,7 % contre 94,9 %. Les chercheurs ont jugé cette différence suffisamment minime pour conclure que l’approche fondée sur le test génétique fonctionnait tout aussi bien dans la pratique, d’autant plus que les patients ayant évité la chimio ont évité des mois d’effets secondaires graves sans perte significative de protection.

Pour de nombreuses personnes présentant un score génétique à faible risque, le choix d’accepter cette infime différence pour éviter la chimiothérapie sera évident. D’autres, par contre, pourraient avoir un avis différent. L’essentiel est que les patients puissent désormais prendre cette décision en s’appuyant sur des renseignements beaucoup plus précis concernant leur propre tumeur.

Qu’en est-il du tiers des patientes qui obtiennent tout de même un score élevé au test et ont besoin d’une chimiothérapie ?

Environ un tiers des patientes participant à l’étude présentaient des scores Prosigna élevés, ce qui indique que leurs cancers étaient plus susceptibles de récidiver s’ils étaient traités uniquement par hormonothérapie. Pour ces patientes, la recommandation reste de suivre une chimiothérapie en plus du traitement hormonal, car le bénéfice potentiel de la chimiothérapie en termes de réduction des récidives est nettement supérieur.

Il ne s’agit donc pas ici de se passer de la chimiothérapie, mais plutôt de l’utiliser de manière plus judicieuse. Le test génétique contribue à protéger ces patientes à haut risque en signalant qu’elles ont réellement besoin d’une chimiothérapie, tout en évitant aux patientes à faible risque de subir un traitement excessif. En quelque sorte, le test permet de concentrer la chimiothérapie là où elle est la plus efficace, ce qui est bénéfique tant pour les patientes que pour les systèmes de santé.

Cela s’applique-t-il à toutes les personnes atteintes d’un cancer du sein ?

Non. Les résultats de l’essai s’appliquent à un groupe spécifique, mais très courant : les personnes âgées de 40 ans et plus atteintes d’un cancer du sein de stade précoce, de type hormonal (dépendant d’œstrogènes), et qui ne présente pas de surexpression d’une protéine de croissance appelée HER2. Les différents sous-types de cancer du sein se comportent de manière très différente. Par exemple, le cancer du sein triple négatif et le cancer du sein HER2-positif sont souvent plus agressifs et sont traités à l’aide de combinaisons de médicaments très différentes ; ce test et cet essai clinique ne s’appliquent donc pas directement à ces cas.

Chez les patientes de moins de 40 ans, et en particulier celles dans la vingtaine et au début de la trentaine, la biologie et les profils de risque peuvent également varier. Les tests génétiques peuvent tout de même s’avérer utiles, mais les décisions thérapeutiques sont plus complexes et doivent être adaptées à chaque personne. Ainsi, bien que cette étude constitue une avancée majeure, elle ne représente pas une solution universelle et ne remplace pas la nécessité d’une discussion approfondie avec une équipe de spécialistes concernant le risque global de chaque personne et le meilleur plan de traitement.




À lire aussi :
Le cancer frappe de plus en plus de jeunes parents. À l’inquiétude s’ajoutent la culpabilité et une quête de normalité


Une approche similaire pourrait-elle fonctionner pour d’autres types de cancer ?

Oui, et c’est d’ailleurs déjà le cas. Des tests génétiques et moléculaires sont utilisés dans plusieurs autres types de cancers pour orienter les décisions thérapeutiques. Dans le cas du cancer du poumon, par exemple, les tests recherchent des modifications spécifiques de l’ADN de la tumeur qui peuvent être ciblées par des comprimés plutôt que par une chimiothérapie standard. Dans les cas de cancer de l’intestin et de la prostate, des tests biologiques similaires effectués sur le tissu tumoral peuvent aider les médecins à évaluer le risque de propagation du cancer et à déterminer le degré d’agressivité des traitements nécessaires.

Le principe est le même : comprendre la biologie de chaque tumeur de manière beaucoup plus détaillée, puis adapter l’intensité et le type de traitement à cette biologie plutôt qu’à la seule taille ou au stade de la tumeur. À mesure que ces technologies deviendront plus abordables et que davantage d’études appuieront leur utilisation, des tests similaires devraient se généraliser pour de nombreux types de cancer, contribuant ainsi à éviter à la fois le sous-traitement et le surtraitement.

Pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour que les médecins modifient leur façon de traiter les patients ?

Les médecins et les services de santé font preuve, à juste titre, de prudence lorsqu’il s’agit de modifier des traitements standardisés dont on sait qu’ils sauvent des vies. Au début, la plupart des tests génétiques s’appuyaient sur des études de petite envergure ou des études observationnelles, qui suggéraient qu’ils pouvaient réduire le recours à la chimiothérapie, mais ne prouvaient pas de manière concluante que les résultats resteraient tout aussi bons au sein de populations nombreuses et diversifiées.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Ce qui a changé aujourd’hui, c’est la qualité et l’ampleur des données probantes. L’essai Optima est une vaste étude randomisée menée en conditions réelles, conçue spécifiquement pour répondre à la question suivante : « Peut-on réduire l’utilisation de la chimiothérapie en toute sécurité en utilisant ce test génétique pour orienter les décisions ? » Ses résultats donnent aux médecins, aux patients et aux responsables de la santé la certitude que ce test n’est pas seulement intéressant sur le plan scientifique, mais qu’il est également sûr et utile sur le plan clinique. C’est le type de seuil de preuve que de nombreux systèmes de santé recherchent avant d’apporter des changements majeurs aux soins de routine.

Quelle est l’ampleur du surtraitement en oncologie ?

Le surtraitement en oncologie résulte rarement de mauvaises décisions — il découle de l’incertitude. En l’absence de moyens fiables pour identifier les patients qui en tireraient véritablement profit, les médecins ont souvent opté par défaut pour traiter davantage de patients plutôt que de risquer d’en sous-traiter certains. En conséquence, de nombreux patients ont subi une chimiothérapie qui n’a eu que peu ou pas d’incidence sur leur pronostic.

De meilleurs tests sont en train de changer la donne. Prosigna s’inscrit dans une évolution plus large qui consiste à s’éloigner de l’approche « traiter tout le monde au cas où » pour s’orienter vers l’administration à chaque patient d’un traitement suffisant, mais pas plus que nécessaire.

La Conversation Canada

Justin Stebbing ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De nombreuses femmes atteintes d’un cancer du sein pourraient éviter la chimiothérapie – ce qu’il faut savoir sur le test génétique – https://theconversation.com/de-nombreuses-femmes-atteintes-dun-cancer-du-sein-pourraient-eviter-la-chimiotherapie-ce-quil-faut-savoir-sur-le-test-genetique-284380

« Restez au frais » : voici pourquoi les conseils de la Santé publique lors des canicules ne sont pas toujours réalistes

Source: The Conversation – in French – By Luc Bonneville, Professeur titulaire en communication et santé, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

« Restez au frais ! » Cette injonction, faite par les différents organismes de santé publique en période de chaleur extrême et répercutée à satiété dans les médias, devrait tenir compte du fait que tous ne peuvent pas aussi rapidement la respecter.


Comme c’est souvent le cas au début de chaque période estivale, les alertes à la chaleur extrême se multiplient. Et, face aux risques sanitaires, nombreuses sont les recommandations diffusées par différents organismes de santé publique. Ces recommandations ont bien évidemment lieu d’être. Cependant, on peut s’interroger sur ce qu’elles masquent du point de vue sociologique. À commencer par l’une des recommandations centrales faite par plusieurs organismes de santé publique et reprise partout dans les médias : « restez au frais » !

Il suffit de voir les recommandations en vigueur : que ce soit par Santé Canada, par la Croix-Rouge, par la santé publique de villes telles Ottawa, ou les gouvernements provinciaux comme ceux de l’Ontario et du Québec. Même chose un peu partout dans le monde, par exemple en France.




À lire aussi :
Accord de Paris : dix ans d’engagements, un écart climatique persistant


Tel que précisé dans les consignes du gouvernement du Québec pour les situations d’urgence, « des avertissements de chaleur sont diffusés par Environnement Canada lorsque l’on prévoit que l’une des conditions suivantes durera pendant au moins une heure : une température de 30 °C ou plus et un indice humidex de 40 ou plus ; une température de 40 °C ou plus ».

La chaleur extrême serait responsable d’environ cinq millions de décès par an dans le monde.

Comme chercheur en sciences de la communication dans le domaine de la santé, je m’intéresse depuis plusieurs années à la manière dont les problèmes sociaux et publics sont construits, en particulier les problèmes dits de santé publique, et le sens que ceux-ci revêtent dans les discours publics.

La notion de santé publique : histoire et contexte

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définissait, en 1952, la notion de santé publique comme « la science et l’art de prévenir les maladies, de prolonger la vie et d’améliorer la santé physique et mentale à un niveau individuel et collectif ».

C’est ce type de « santé publique » qui s’est développé dans la deuxième moitié du XXe siècle, partout en Occident. Cependant, cette « santé publique », initialement fondée sur une intention bienveillante et soucieuse du bien-être des populations, ne doit pas pour autant échapper à la critique. Car les messages de prévention sont plus complexes à formuler que ce que l’on a souvent tendance à penser. L’histoire de la communication dans le domaine de la santé nous le montre avec plusieurs exemples clés.

Ici, on peut penser à cette campagne de 2012 en faveur de l’allaitement maternel par l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, mettant en vedette l’actrice Mahée Paiement. Derrière une bienveillance assumée, les autorités de santé publique ont certes fait la promotion de ce qu’elles considèrent, avec raison, comme un comportement sain. Mais une telle communication vient aussi stigmatiser certaines femmes qui n’allaitent pas, pour de multiples raisons totalement légitimes.




À lire aussi :
Les femmes, les oubliées de la science sur l’accouchement et l’allaitement


Plus fondamentalement, cibler uniquement les comportements individuels revient à ignorer certaines réalités sociales. Les messages de santé publique font souvent écran au fait que, très souvent, ce sont essentiellement l’environnement et le contexte de vie d’une personne qui dictent sa capacité à faire des choix sains. Par exemple, durant la pandémie de Covid-19, certaines personnes n’ont pas été en mesure de respecter plusieurs règles énoncées alors par la santé publique, comme faire du télétravail, éviter de sortir, ou éviter la proximité avec d’autres personnes. Et cela pour toutes sortes de raisons.

Dans les faits, nous ne sommes pas tous égaux face à la capacité de se soumettre à certaines recommandations émanant de la santé publique. C’est sans compter le fait que les consignes de santé publique sont souvent interprétées différemment dépendamment de la classe sociale à laquelle nous appartenons.




À lire aussi :
Canicule et santé au travail : quelles sont les adaptations mises en place par les organisations ?


Analyse critique et remises en question

C’est dans ce contexte qu’une analyse critique des recommandations de la santé publique en période de chaleur extrême devient pertinente. Soyons toutefois clairs ici : la santé publique est nécessaire et fondamentale dans toute société qui se préoccupe de la santé et du bien-être de sa population. Et elle l’est plus que jamais, alors que les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus nombreuses et appelées à se multiplier.

Rester au frais le plus possible est un conseil très sage et bienveillant, mais il masque certaines inégalités qui persistent dans nos sociétés. En effet, nous n’avons pas tous les mêmes chances de pouvoir demeurer au frais.

Dans son dernier rapport, le Centre de collaboration nationale en santé environnementale précise que les gens qui composent certains groupes sociaux sont beaucoup plus vulnérables aux épisodes de chaleur. On évoque, par exemple, les personnes âgées, de même que les personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale ou d’une maladie chronique, celles qui vivent seules, les personnes à mobilité réduite, et celles qui ne sont tout simplement pas en mesure de maintenir une température considérée comme sécuritaire dans leur logement.

Pas seulement vers les individus

Les messages de santé publique sont fondamentaux. Mais ils ne peuvent pas se borner à systématiquement énoncer des recommandations qui ne tiennent pas compte de la diversité d’une population donnée.

Il faudrait penser à décentrer les messages, et éviter de cibler les individus, sur le ton impersonnel dont on a l’habitude. Les « bons conseils préventifs » gagneraient à s’accompagner de messages de sensibilisation, qui engloberaient les responsabilités collectives, y compris celles des institutions, des employeurs, des propriétaires et des services municipaux. Car ceux-ci ont aussi des responsabilités, par exemple quant à l’aménagement des horaires de travail ou la réduction de l’impact des îlots de chaleur. Les formulations pourraient ressembler à : « Restez au frais si vous le pouvez. Interrogez votre employeur, votre propriétaire, vos services publics, pour voir ce qu’ils peuvent faire ».


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Il faut aussi songer à ajuster les messages aux différents environnements sociaux, économiques et urbains dans lesquels vivent les individus. « Rester au frais » peut être tout à fait logique et sensé pour une personne qui vit dans un quartier riche, et dont on présume qu’elle a accès à un environnement climatisé. Mais pour une personne sans accès à un tel environnement, un tel conseil peut être complètement dérisoire, pour ne pas dire déconnecté.

Plus largement, on peut aussi s’interroger sur les médias, qui, en principe, doivent être autre chose que de simples relayeurs d’information : n’auraient-ils pas le devoir de mettre en perspective les injonctions de santé publique, entre autres en parlant davantage des causes globales de la chaleur ? Les conseils donnés au public pourraient aussi être formulés en tenant compte des réalités différentes qui existent dans la population. Et, pourquoi pas, en évoquant ce qui peut être fait collectivement afin d’atténuer les épisodes de chaleur et leurs effets.

La Conversation Canada

Luc Bonneville a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.

– ref. « Restez au frais » : voici pourquoi les conseils de la Santé publique lors des canicules ne sont pas toujours réalistes – https://theconversation.com/restez-au-frais-voici-pourquoi-les-conseils-de-la-sante-publique-lors-des-canicules-ne-sont-pas-toujours-realistes-287042

Le Canada à l’Eurovision : le choix de la langue, une question politique cruciale

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

En 2027, le Canada participera pour la première fois à l’Eurovision. Le choix de la langue de sa chanson dépasse largement le cadre artistique. Anglais, français, bilinguisme ou langue autochtone : chaque option incarne une vision différente de l’identité canadienne. En obligeant le pays à ne retenir qu’un seul récit national, l’Eurovision devient un révélateur de ses équilibres politiques et culturels.


Le premier ministre canadien, Mark Carney, l’a affirmé le 1er juillet, jour de fête nationale : le Canada fera ses débuts à l’Eurovision en mai 2027. Après avoir obtenu le statut de membre de plein droit de l’Union européenne de radio-télévision (UER), l’audiovisuel public (CBC/Radio-Canada) a confirmé sa participation au concours, dès la prochaine édition organisée en Bulgarie.

Avant même la désignation de l’artiste qui représentera le pays, une question géopolitique se pose avec une certaine acuité : en quelle langue la chanson sera-t-elle interprétée ? En anglais, la langue de la majorité ? En français, pour affirmer sa singularité ? Ou dans une langue autochtone, reflet de sa politique de réconciliation ? Autrement dit, comment un pays multinational choisit-il de se raconter lorsqu’il n’a droit qu’à trois minutes ?

Derrière ce choix apparemment artistique se cache un arbitrage identitaire et éminemment politique.

L’anglais n’est plus la norme : un faux dilemme

On pourrait croire que la question ne se pose même pas, tant l’anglais paraît s’être imposé comme la langue naturelle du show-business planétaire — au moins depuis la victoire du groupe suédois ABBA à l’Eurovision en 1974 avec « Waterloo ». Pourtant, l’histoire du concours nous rappelle que la réglementation a évolué à plusieurs reprises.

Entre 1977 et 1999, l’Eurovision imposait à chaque délégation de chanter dans une langue nationale ou officielle du pays représenté : la chanson y était pensée comme un acte de représentation autant que de compétition. La suppression de cette règle sous la pression de l’Allemagne a ouvert, pendant une quinzaine d’années, un cycle de domination quasi hégémonique de l’anglais, langue jugée plus « vendable » sur un marché continental.

Mais depuis une décennie environ, le mouvement s’est spectaculairement inversé : les langues nationales, régionales, voire minoritaires, sont revenues en force, portées par des succès retentissants chantés en italien, en ukrainien ou en des idiomes bien plus confidentiels (tatar de Crimée, oudmourte, võro ou corse).

L’Eurovision n’est plus cette compétition où tout le monde chante en anglais par défaut ; la langue y est redevenue un instrument de distinction culturelle et, bien souvent, de revendication identitaire. Ainsi, en 2026, le concours comptait 24 langues différentes, ce qui constitue le niveau de diversité linguistique le plus élevé depuis 1998. Une étude récente parue dans Royal Society Open Science confirme que l’anglais reste statistiquement le choix le plus efficace pour gagner, tout en remarquant qu’une poignée de pays, dont la France, l’Italie ou le Portugal, continuent délibérément à s’en passer, préférant l’authenticité culturelle au score final.

Cette évolution reste étonnamment peu connue du grand public, alors même qu’elle change tout pour un pays comme le Canada, qui n’a justement pas qu’une seule langue à mettre en scène.

Les quatre Canada possibles

Une langue, à l’Eurovision, ne transporte jamais qu’une simple mélodie : elle représente aussi, que cela soit assumé ou non par les interprètes, un récit national. Or le Canada, qui a adopté une politique de bilinguisme depuis 1969, n’a pas une seule option à sa disposition ; il en a au moins quatre.

Anglais. De 1956 à 2024, l’anglais a été employé dans près de 48,5 % des chansons interprétées à l’Eurovision (835 sur 1721). Choisir l’anglais, ce serait faire le choix du Canada continental, celui qui assume son inscription dans l’Amérique du Nord, ses industries culturelles proches de celles des États-Unis, sa pop mondialisée. C’est l’option de la normalité, la moins risquée, la moins politique en apparence (l’anglais est la première langue de près des trois quarts des Canadiens), mais peut-être la plus décevante pour un pays qui cherche justement, en ce moment, à se distinguer de son voisin.

Français. Ce choix serait celui du Canada qui affirme sa singularité au sein de l’espace nord-américain, celui qui rappelle, chanson après chanson, qu’il existe une francophonie hors de France et hors d’Europe (et même une francophonie canadienne hors du Québec). Envoyer un titre en français à l’Eurovision, ce serait aussi, volontairement ou non, adresser un signal politique : celui d’un Canada qui ne se confond pas avec les États-Unis. Ce serait sans doute l’option la plus singulière à l’échelle du concours, avec cette ironie qu’une langue minoritaire à l’intérieur de la fédération (elle est la première langue officielle parlée par 22 % des Canadiens) deviendrait alors son principal marqueur identitaire à l’extérieur de ses frontières.

Cette sélection d’artistes canadiens théoriquement susceptibles de représenter le pays à l’Eurovision reflète bien la diversité linguistique du pays.

Bilingue. C’est l’option la plus fidèle à l’architecture constitutionnelle du pays, celle du fédéralisme canadien mis en musique. Elle a l’avantage de la cohérence institutionnelle, et l’inconvénient d’être un compromis ; et, il convient de le reconnaître, les compromis, sur une scène qui récompense les identités tranchées, ne font pas toujours recette.

Langue autochtone. Ce serait l’option la plus inattendue pour un public européen, et sans doute la plus chargée de sens à l’intérieur du pays : celle de la réconciliation, du multiculturalisme revendiqué, d’un Canada qui choisirait de montrer d’abord ce qu’il a de moins connu plutôt que ce qu’il a de plus rassurant. Après plusieurs années où les langues minoritaires ont acquis une forte légitimité à l’Eurovision, une chanson en inuktitut, en cri ou dans une autre langue autochtone (on en compte près de 70, réparties en 12 grandes familles linguistiques) aurait une portée symbolique considérable.

Ce que l’Eurovision oblige à faire

Or, c’est précisément là que le concours impose une contrainte que la vie politique canadienne, elle, ne s’impose jamais à elle-même. À domicile, le Canada peut être simultanément anglophone, francophone, multiculturel et autochtone : c’est même la définition constitutionnelle de sa cohésion, cette capacité à faire tenir ensemble plusieurs récits nationaux sans les hiérarchiser. L’Eurovision, elle, ne connaît pas cette souplesse. Chaque pays y envoie une chanson, un artiste, un drapeau ; en d’autres termes, un seul récit, offert en trois minutes à un continent qui votera.

Il n’y a pas de fédéralisme culturel possible sur cette scène-là. Le choix de la langue vaudra donc arbitrage, et l’arbitrage vaudra affichage. C’est une manière assez rare de forcer un État multinational à trancher publiquement, devant les caméras du monde entier, ce que ses propres institutions se refusent en général à trancher chez lui. L’Eurovision, concours de variétés en apparence anodin, se révèle ainsi un redoutable instrument de géopolitique culturelle : il ne demande pas au Canada de chanter, il lui demande de se définir.

Force est pourtant de constater que c’est précisément ce que le pays évite soigneusement de faire depuis un siècle. Comme le rappellent les politologues Matthew Taylor et Philippe Chassé à propos de l’expression des « deux solitudes » popularisée par le roman de Hugh MacLennan, francophones et anglophones continuent d’entretenir des rapports à la fédération, des références culturelles et des sensibilités identitaires qui restent distincts, et qu’aucune politique de bilinguisme n’est jamais parvenue à fondre en un seul récit.

L’Eurovision, en un sens, remet ce non-dit constitutionnel sur la table, sous les projecteurs du monde entier.

Une chanson, un symbole

Ainsi, la vraie question n’est peut-être donc pas tant de savoir en quelle langue le Canada va chanter, mais plutôt : quel visage voudra-t-il montrer et faire entendre aux Européens ? Le premier représentant canadien ne choisira donc pas seulement une chanson. Il choisira aussi la manière dont le Canada souhaite être entendu en Europe, à un moment où Ottawa cherche justement à resserrer ses liens avec le continent plutôt qu’avec son voisin américain.

Le choix du diffuseur public sera scruté, commenté, peut-être contesté, comme le sont, plus largement, tous les arbitrages identitaires d’un pays qui a fait de la coexistence de ses récits une vertu plutôt qu’un problème. À l’Eurovision, les refrains passent, mais les symboles restent.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le Canada à l’Eurovision : le choix de la langue, une question politique cruciale – https://theconversation.com/le-canada-a-leurovision-le-choix-de-la-langue-une-question-politique-cruciale-286815

Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ?

Source: The Conversation – in French – By Magalie Sabot, Psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

Le 18 mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait sans laisser de traces, alors qu’il devait se rendre à la piscine. À l’époque, l’enquête ne donnera aucune réponse et n’identifiera aucun suspect. Sur quelles méthodes s’appuie la police en cas de disparition ? Quel est le rôle des psychocriminologues dont le rôle est d’étudier le profil psychologique des victimes et des criminels ? Chaque année, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement en France. La majorité concerne des mineurs en fugue.


Quand ses parents tenteront de le joindre par téléphone, Lucas ne répondra pas. Il ne répondra plus ni au téléphone, ni aux messages. Son portable, éteint à 17h16, ne se rallumera jamais.

Le 18 mars 2015, l’adolescent de seize ans devait prendre un bus afin de rejoindre son frère à la piscine pour un cours de natation. Il va disparaître sans laisser aucune trace. Il a pourtant bien quitté son domicile, mais sans prendre ses affaires de sport, seulement avec son petit sac à dos presque vide : il part sans argent de poche, ni sac de couchage, ni vêtement de rechange.

Les recherches débuteront très rapidement, cependant Lucas n’a pas été admis aux urgences, il n’est pas non plus chez un de ses amis qui affirment tous qu’ils n’ont reçu aucune nouvelle de lui. Une enquête pour disparition inquiétante est ouverte le soir même.

Pour L’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) qui reprend ce type de dossier, ces enquêtes relèvent du défi : non seulement aucun suspect n’est identifié, mais surtout il n’existe aucune scène de crime sur laquelle s’appuyer, aucune trace n’est retrouvée, et évidemment aucun corps à autopsier. Le travail des psychocriminologues va constituer l’un des outils d’enquête : l’analyse reposera sur l’histoire de vie du disparu mais aussi sur des recherches scientifiques et profilage.

L’enquête

Les premiers éléments récoltés sur la personnalité de Lucas indiquent qu’il n’a pas le profil d’un fugueur. Le parquet requiert alors rapidement l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement et séquestration. Par manque d’éléments, aucune thèse n’est écartée. Disparition volontaire ou mauvaise rencontre ?

Plusieurs personnes viennent apporter leur contribution à l’enquête. Ainsi, une voisine affirme l’avoir vu le jour de sa disparition, entre 17h15 et 17h30, se promenant sur un chemin en direction opposée de la piscine où il devait se rendre. Le lendemain, une autre femme pense aussi l’avoir reconnu : il était en train de traverser un champ. Une équipe de bénévoles reconnaît sa silhouette s’éloigner dans un bois, cinq jours après sa disparition, à plusieurs kilomètres du domicile. Une semaine après, un motard indique l’avoir aperçu marcher le long d’une route, son sac sur le dos. Enfin, une adolescente et son père l’auraient croisé dans un grand magasin d’une ville éloignée, en présence d’une femme d’une cinquantaine d’années.

Selon les études, 90 % des personnes qui font des déclarations à la police le font pourtant en toute honnêteté. La plupart des témoignages qui conduisent les enquêteurs sur de fausses pistes sont généralement de bonne foi mais contiennent des omissions, des erreurs ou encore des oublis.

En l’espèce, un chien policier va pister la trace de Lucas sur 1 km seulement de son domicile. Les zones seront explorées par hélicoptère. Aucun élément probant ne permettra de faire avancer l’enquête.

Le corbeau

De longs mois passent sans aucune trace de Lucas, jusqu’à ce que les parents de l’adolescent commencent à recevoir une série étrange de onze lettres anonymes. Une personne inconnue leur donne des nouvelles rassurantes de leur fils. Sur une feuille de papier glissée dans un journal, le texte écrit en lettres bâton indique :

« QUE LES PARENTS DE LUCAS, NE S’INQUIÈTENT PAS. IL VA BIEN. PAS DE MAUVAISES RENCONTRES. IL AIME SA FAMILLE. IL VA BIEN ».

Pendant un an, ils recevront ces lettres à chaque fois accompagnées de feuilles d’arbre, s’accrochant à l’espoir qu’il est vivant et en bonne santé.

Ce type d’affaires criminelles provoque assez fréquemment l’intérêt de personnes présentant des troubles mentaux. La teneur des propos dans certains courriers sont facilement assimilés à une maladie psychique. Mais dans certains cas, il devient plus difficile de se prononcer et nous pouvons alors apporter notre concours pour l’analyse de ces écrits, que ce soient ceux de corbeaux ou de témoins.

Des outils opérationnels nous permettent de travailler ces messages, soutenant notre réflexion quant à la crédibilité des révélations qui sont faites. La méthode SCAN (Scientific Content Analysis) en fait partie : elle permet d’analyser et de traiter le contenu du courrier, sa chronologie ainsi que la structure de la déclaration. Une étude de N. Smith (2001) indique qu’elle permet aux enquêteurs de discriminer les sujets véridiques à 80 %.

L’utilisation des pronoms, de certains verbes ou de connecteurs (« car », « alors », « ainsi », etc.), la manière de rédiger l’introduction ou d’énoncer certains détails, donnent des indications précieuses sur la personnalité du rédacteur et la fiabilité de son propos. La méthode stipule qu’aucun indicateur n’est à interpréter isolément, il s’agit d’une aide à l’analyse qui doit se réaliser en globalité pour limiter les biais de confirmation. Une formation de linguistique et en analyse de contenu écrit délivrée par le FBI nous permet donc de parfaire notre expertise dans le domaine.

Les enquêteurs vont parvenir à identifier l’expéditeur de ces courriers à partir d’images de vidéosurveillance d’une caméra située au centre de tri où l’auteur était venu poster ses lettres. L’inconnu est un homme de 57 ans, employé dans un supermarché. Il présente une personnalité fragile, avec des traits de mythomanie. L’homme s’avérera n’avoir aucun lien avec la disparition de Lucas.

Profilage des disparitions criminelles

En moyenne, chaque année en France, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement auprès d’un service de police ou de gendarmerie qui les enregistrent alors dans le fichier des personnes recherchées (FPR). La majorité concerne des disparitions volontaires, en particulier des mineurs en fugues (+ de 36 000 en 2024). Cela correspond à une moyenne de 158 disparitions par jour et, même si une grande partie concerne des fugues plus ou moins longues, cela constitue une souffrance pour les familles, une mise en danger potentiel et de nombreuses investigations pour les forces de l’ordre.

La plupart des disparitions ne sont donc pas criminelles (seulement 3 % environ selon le FPR). La victimologie est encore une fois un levier puissant dans ce type de dossier pour déterminer la probabilité que la personne ait été, en réalité, victime d’un criminel.

Mais à ce jour, presque aucun chercheur ne s’est intéressé aux disparus, laissant les enquêteurs seuls face à leur intuition pour prioriser les dossiers et évaluer les risques. Une seule étude scientifique s’est penchée sur les critères pouvant alerter les forces de l’ordre quant au risque de disparition criminelle. Cette recherche (2022), écrite par notre unité de psychocriminologues (UACP/OCRVP) et des universitaires internationaux (J. Chopin, E. Beauregard, C. Baroche, M. Sabot, & al.) a permis d’identifier deux principaux indicateurs : l’un est lié à la victime et l’autre au contexte de sa disparition. Notre travail a par ailleurs établi, de manière objective, les premières typologies de personnes disparues, en réalité victimes d’un criminel.

Ainsi, nos résultats indiquent qu’une disparition pourrait laisser suspecter qu’un acte criminel a eu lieu dans les conditions suivantes : la personne marchait seule la dernière fois qu’elle a été vue (55 %), sa disparition a lieu pendant le week-end (23 %) ou en pleine nuit (13 %). Par ailleurs, les disparitions criminelles surviennent plus fréquemment (dans 63 % des cas) dans un rayon de moins de 10 km du domicile. Dans 53 % le lieu présumé de la disparition est un lieu extérieur.

À partir de ces données statistiques, notre étude a pu extraire quatre grandes typologies de personnes les plus à risque d’être victimes d’une disparition criminelle. Mais le profil de Lucas ne fait pas partie de l’une d’elles.

La victimologie nous apprend que l’adolescent est un grand passionné de nature et un collectionneur de pierres. Pour un psychocriminologue, la piste principale pourrait s’orienter préférentiellement vers un accident (une chute) dans le cadre de la recherche de nouvelles trouvailles.

Résolution

Les ossements de Lucas seront retrouvés 6 ans plus tard, sur le flanc d’une falaise à 800 mètres à peine de son domicile par le GRIMP (groupe de reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux) des sapeur-pompiers.

Les analyses ADN permettront de certifier qu’il s’agit bien de sa dépouille, mais l’absence de certains os comme celui du crâne empêchera le légiste de statuer sur les causes de sa mort. La famille devra faire son deuil sans avoir obtenu toutes les réponses qu’elle espérait.

Avis de recherche de Lucas Tronche.
Police nationale, CC BY

Si Lucas a pu être identifié, il faut savoir qu’en France, de nombreux corps sont retrouvés sans qu’une identité ne puisse être rattachée. Une analyse de l’OCRVP révèle qu’entre 2010 et 2022, entre 120 et 150 corps ont été inhumés sous X, dont un quart restera non identifié. Des anonymes, parfois recherchés (accident, catastrophes naturelles, etc.), mais souvent oubliés, que la maladie mentale, les addictions ou la solitude ont invisibilisés. L’OCRVP dispose de personnels dédiés, afin de les recenser, comparer les fichiers pour contribuer à donner, un jour, un nom à leur sépulture. Notre service participe aussi à la campagne de communication d’INTERPOL nommé « Identify Me », destiné à faciliter l’identification de femmes anonymes décédées dans des conditions suspectes, grâce à la coopération internationale et à la diffusion d’informations auprès du public.

Bien éloigné de nos fictions télévisées, le travail des psychocriminologues sur ces dossiers n’est qu’un outil parmi d’autres pour soutenir les investigations policières. Ce travail de profilage replace la victime au cœur des enquêtes criminelles et introduit aussi les sciences criminelles, les recherches statistiques, comme un nouvel axe de réflexion.

Les avancées technologiques et la généalogie génétique apportent aussi de nouveaux espoirs dans la résolution d’enquêtes liées à des disparitions anciennes entrant dans la catégorie des « cold cases ». Mais cela ne remplace pas le nécessaire travail humain mené par les équipes de la police qui consacrent leur quotidien à ces dossiers complexes, et qui apportent bien souvent leur lot de frustrations ou de déceptions.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ? – https://theconversation.com/lucas-16-ans-a-disparu-sans-laisser-de-traces-comment-mener-lenquete-281667

Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS

Source: The Conversation – in French – By Gilles Mailhot, Directeur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Clermont Auvergne (UCA)

Les PFAS (substances per — et polyfluoroalkylées) ont d’abord été célébrés comme une innovation industrielle, permettant notamment de lutter plus efficacement contre les incendies. Aujourd’hui, ils sont pourtant au cœur d’une crise sanitaire et environnementale mondiale. Les pompiers sont pris au piège d’un cycle infernal, entre le besoin de PFAS pour protéger les populations (et eux-mêmes !), l’exposition à ces composés dangereux, et la contribution au réchauffement climatique des gaz fluorés libérés lors des feux… qui aggrave en retour les risques d’incendie.


Découverts à la fin des années 1930, les PFAS sont des composés synthétiques qui ont séduit l’industrie grâce à des propriétés uniques : une stabilité thermique exceptionnelle, une résistance chimique remarquable, ainsi qu’une capacité à réduire fortement la tension superficielle des liquides, les rendant à la fois hydrophobes et lipophobes.

Ces caractéristiques en ont fait des ingrédients incontournables dans de nombreux secteurs : des revêtements antiadhésifs (comme le PTFE, plus connu sous le nom de Téflon) aux textiles imperméables… en passant par les mousses extinctrices utilisées par les sapeurs-pompiers.

Pourtant, leur persistance extrême dans l’environnement, on les surnomme d’ailleurs les « polluants éternels », et leur bioaccumulation dans les chaînes alimentaires ont progressivement révélé un envers du décor : ces substances, conçues pour protéger, sont devenues une menace insidieuse pour la santé humaine et les écosystèmes.

Aujourd’hui, cette contradiction entre innovation et risques est particulièrement poignante dans la lutte contre les incendies, et l’exposition des pompiers qui sont en première ligne.

Lors d’une campagne de prélèvements d’eau contaminée par des mousses anti-incendie et sur des tenues de pompiers utilisées lors d’intervention.
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

Les PFAS, alliés historiques de la lutte contre l’incendie

Dans le domaine de la sécurité incendie, les PFAS jouent un rôle décisif depuis les années 1960. Leur incorporation dans les mousses a permis une avancée majeure dans l’extinction des feux de liquides inflammables (hydrocarbures, solvants, etc.). En effet, en formant un film aqueux à la surface du combustible, ces mousses isolent l’oxygène et étouffent les flammes avec une efficacité inégalée.

Les PFAS ont également été intégrés dans les équipements de protection individuelle des sapeurs-pompiers (tenues, gants, bottes) pour améliorer leur résistance thermique, leur imperméabilité et leur résistance aux hydrocarbures.

Ces innovations ont transformé les conditions de travail des pompiers : ils permettent de réduire les temps d’intervention grâce à une extinction plus rapide des feux ; de mieux protéger les pompiers eux-mêmes contre les brûlures et les projections de produits chimiques ; et de diminuer leur exposition aux fumées toxiques en limitant la durée des opérations en milieu hostile.

Sur le papier, les PFAS semblaient donc parfaits : ils sauvaient des vies et protégeaient l’environnement en réduisant la durée des émissions polluantes liées aux incendies. C’était sans compter les conséquences imprévues.

L’exposition multiple des sapeurs-pompiers : un risque sous-estimé

L’omniprésence des PFAS dans l’univers des pompiers en fait aussi une source majeure d’exposition professionnelle.

Celle-ci ne se limite pas à l’utilisation directe des mousses extinctrices. Elle est multiforme et diffuse, car les équipements de protection individuels, l’environnement des casernes, les fumées, l’eau et les sols sont tous contaminés.

En effet, sous l’effet de l’usure, des lavages répétés, de la chaleur ou du contact prolongé, les PFAS peuvent migrer depuis les tissus ou les revêtements des équipements de protection et pénétrer l’organisme par contact cutané ou inhalation.

De plus, les poussières, les véhicules d’intervention, les casiers ou les sols des centres de secours sont souvent imprégnés de PFAS, créant une exposition chronique pour les pompiers — même en dehors des opérations.

Les PFAS présents dans les matériaux touchés par le feu (moquettes, isolants, plastiques) se dégradent partiellement lors des combustions et libèrent des composés toxiques inhalés par les pompiers.

Prélèvements d’eau contaminée par des mousses anti-incendie lors d’une campagne avec les pompiers de l’Hérault (SDIS 34).
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

Enfin, les exercices d’extinction ou les interventions sur des sites industriels peuvent laisser des résidus de mousses d’extinctions qui polluent durablement les nappes phréatiques, exposant les pompiers par ingestion ou contact lors de futures interventions.

Cette exposition cumulée est d’autant plus préoccupante que les PFAS sont associés à des risques sanitaires graves : cancers (rein, testicules, pancréas), troubles thyroïdiens, immunodépression, complications pendant la grossesse, ou encore maladies hépatiques.

Des études épidémiologiques ont mis en évidence des taux élevés de pathologies chez les professionnels exposés.

Le cycle infernal : PFAS, réchauffement climatique et multiplication des feux

Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Les PFAS contribuent à aggraver la crise climatique, créant un cercle vicieux. En effet, lors des feux, les PFAS se volatilisent : c’est-à-dire que, loin de disparaître, ils passent dans l’atmosphère.

schéma
Le cercle vicieux de l’usage des PFAS dans la lutte contre les incendies, dont les sapeurs-pompiers aimeraient pouvoir sortir. Les GES sont des gaz à effet de serre.
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

D’une part, les PFAS à chaîne carbonée courte (entre 1 et 4 atomes de carbone) possèdent une tension de vapeur élevée à température ambiante, ce qui leur permet de passer en phase gazeuse naturellement.

D’autre part, les PFAS à chaîne longue soumis à de hautes températures (comme lors d’un incendie) se décomposent et libèrent des gaz fluorés. Ceux-ci ont des pouvoirs de réchauffement global colossaux, jusqu’à 23 000 fois supérieur à celui du CO₂ pour certains composés comme le tétrafluorométhane (CF4) ; et leur durée de vie atmosphérique se mesure en centaines voire en dizaines de milliers d’années, bien au-delà de celle du CO2.

Le problème est donc autoentretenu : les PFAS favorisent l’extinction des feux mais leur contribution au réchauffement climatique est de nature à augmenter la fréquence et l’intensité des incendies, notamment dans les régions tempérées comme l’Europe du Sud.

Résultat : les sapeurs-pompiers sont contraints d’intervenir plus souvent, s’exposant davantage aux PFAS… qui aggravent le problème. Un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Vers une réglementation équilibrée : comment protéger sans sacrifier la sécurité ?

Face à ces constats, les autorités sanitaires et environnementales ont réagi. En Europe, la réglementation REACH et la directive de 2020 sur l’eau potable ont déjà restreint l’usage de certains PFAS, et une interdiction totale est en discussion pour 2025-2030.

Des scientifiques effectuent des prélèvements dans une des quatre sources du Parc Naturel Régional des Grands Causses, dans la vallée du Tarn.
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

Aux États-Unis, l’Agence de protection de l’environnement (dite « EPA ») a fixé des seuils maximaux pour les PFAS dans l’eau potable, tandis que plusieurs États ont banni les mousses contenant ces substances.

Pourtant, dans le domaine de la lutte contre l’incendie, une approche progressive s’impose. Une interdiction brutale des PFAS dans les mousses et les équipements de protection en l’absence d’alternatives aussi performantes pourrait compromettre la sécurité des pompiers.

C’est pourquoi les experts scientifiques plaident pour un phasage réaliste, permettant aux industriels de développer des solutions de remplacement (mousses sans PFAS, équipements innovants) ; un accompagnement des professionnels, avec des campagnes de dépistage pour les pompiers exposés et des protocoles de décontamination des casernes ; une recherche active sur les alternatives durables, comme les mousses à base de tensioactifs biodégradables ou les revêtements sans fluor (le fluor se lie très solidement aux atomes de carbone et rend les PFAS extrêmement résistants à la dégradation).

Le projet ALERT-PFAS : éclairer pour agir

C’est dans ce contexte complexe que le projet européen ALERT-PFAS Interreg Sudoe a été lancé en 2024. Un de ses objectifs est de comprendre le cycle de vie des PFAS dans l’univers des sapeurs-pompiers, depuis leur utilisation jusqu’à leur dispersion dans l’environnement, en passant par leur impact sur la santé des professionnels.

Nous avons mené une campagne de mesures des PFAS inédite au niveau du Service Départemental d’Incendie et de Secours de l’Hérault (SDIS34) mais aussi en Espagne et au Portugal, des pays partenaires du projet.

Nous analysons des sources d’exposition des pompiers aux PFAS (mousses, équipements de protection, fumées, eaux usées) et modélisons les risques pour identifier les scénarios les plus critiques et proposer des mesures de prévention ciblées.

Enfin, nous sensibilisons les acteurs (pompiers, élus, industriels) aux enjeux des PFAS et aux bonnes pratiques pour limiter leur impact.


L’auteur remercie pour leurs contributions : le Lieutenant-Colonel Raphaël DU BOULLAY et Fanny CHOULET du SDIS 34 (sapeurs-pompiers de l’Hérault) ; Mona SEMSARILAR, directrice de recherche CNRS à l’Institut européen des membranes ainsi que Georginan BOUTAOUAKOU et Florence CHARNAY-POUGET de l’Institut de Chimie de Clermont-Ferrand.

The Conversation

Gilles Mailhot a reçu des financements du programme Interreg Sudoe pour le projet ALERT-PFAS.

– ref. Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS – https://theconversation.com/lutter-contre-les-incendies-avec-des-produits-qui-aggravent-le-changement-climatique-et-nuisent-a-la-sante-les-pompiers-au-piege-des-pfas-287245

Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ?

Source: The Conversation – in French – By Emilie Auger, Chercheuse associée au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux

Accéder à un emploi stable, se fixer dans un lieu de vie font partie de ces étapes clés menant vers l’âge adulte. Comment les jeunes qui choisissent une vie nomade, au gré des saisons touristiques et agricoles, vivent-ils alors cette transition ? En quoi leur expérience, a priori atypique, nous offre-t-elle un miroir des transformations de la société actuelle ?


La jeunesse a historiquement été pensée comme une phase de transition composée d’étapes à franchir avant d’accéder à l’âge adulte – finir des études, accéder à l’emploi stable, au logement autonome, se mettre en couple… Mais, depuis quelques années, ce processus s’est profondément transformé. On observe aujourd’hui un allongement de la jeunesse et une désynchronisation de ces seuils de passage. Ils ont maintenant lieu dans des temporalités propres à chacun ou à chacune, et dans des ordres différents.

De fait, l’entrée dans la vie d’adulte nécessite, en amont, une phase de préparation suffisamment longue pour rassembler, par étapes, les atouts permettant cette entrée. C’est dans ce contexte qu’émergent de nouvelles formes de « devenir adulte » qui peuvent parfois sembler marginales. Parmi elles, celle de jeunes qui vivent en camion au gré des saisons agricoles, touristiques ou festivalières.

Dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai rencontré ces jeunes qui parcourent parfois des milliers de kilomètres à bord d’un véhicule constituant à la fois leur moyen de transport, leur logement et souvent le symbole d’un mode de vie alternatif et revendiqué.

Leur expérience invite à interroger les normes contemporaines : que signifie grandir lorsque l’on choisit de ne pas s’installer durablement quelque part ? Peut-on « devenir adulte » en dehors des chemins les plus institutionnalisés ?

Une jeunesse vivant dans la mobilité

Les jeunes vivant en camion ont une place singulière dans l’espace social. Ils ne correspondent ni tout à fait à la figure du voyageur touristique ou du « vanlifeur » ni à celle du travailleur sédentaire. Ils alternent fréquemment périodes de travail et temps de déplacement, au gré des contrats saisonniers proposés.

Leur mode de vie peut parfois être interprété comme un refus des contraintes associées à l’installation. Eux le revendiquent comme une alternative à un modèle de société qui leur semble désuet : ils n’ont pas envie de payer un loyer, un crédit immobilier, d’avoir un emploi à temps plein et une routine quotidienne car c’est un mode de vie trop coûteux pour eux et pour l’environnement.

C’est pourquoi réduire ces trajectoires à une simple quête de liberté est insuffisant. Derrière le choix de vie en camion se trouvent aussi des contraintes économiques très concrètes. Dans un contexte marqué par la hausse des prix des logements et l’instabilité de nombreux débuts de carrière où les jeunes font souvent l’expérience des emplois précaires, vivre dans un « véhicule-habitation » peut constituer une stratégie rationnelle permettant de réduire ses dépenses et d’accroître son pouvoir d’agir tout en défendant des idées militantes.

La sociologue Cécile Van de Velde a montré que les parcours juvéniles européens sont de plus en plus imprégnés d’incertitude. Les jeunes ne se contentent plus d’emprunter une trajectoire prédéfinie, ils doivent se touver eux-mêmes tout en composant avec des situations changeantes, ajuster leurs choix et donner eux-mêmes du sens à leur parcours et à leur vie, tout simplement.

La mobilité saisonnière en camion semble donc être une manière parmi d’autres de répondre à cette injonction contemporaine du devenir soi, un soi affirmé et autonome, mais, de façon alternative.

L’expérience comme un travail sur soi

Les recherches sur les jeunesses insistent de plus en plus sur la place de l’expérience dans les processus du passage à l’âge adulte. Selon le sociologue François de Singly, les individus sont de plus en plus sollicités pour devenir les auteurs de leur propre vie et construire leur identité à travers des expériences multiples plutôt qu’à reproduire un modèle unique hérité de leur milieu social et familial.

Cette logique a été particulièrement observée chez les jeunes saisonniers que j’ai rencontrés dans ma recherche. Beaucoup décrivent leur parcours comme une période d’apprentissage. Ils apprennent à faire des économies d’énergie, à organiser leurs déplacements, à entretenir leur véhicule, à trouver du travail dans des conditions diverses, à créer des réseaux de solidarité et d’engagements. Ils développent ainsi des compétences pratiques souvent peu visibles mais essentielles à leur autonomie quotidienne.

Le camion devient alors bien plus qu’un simple logement mobile. Il constitue un espace d’expérimentation de soi. Vivre dans un espace exigu oblige à composer avec l’inconfort, à s’organiser pour les tâches quotidiennes (aller chercher de l’eau, se laver, répondre à ses besoins naturels), à résoudre des problèmes concrets liés au mode de vie mobile (trouver où stationner, vivre l’incertitude des pannes de camion, etc.).

Cette période peut être interprétée comme une forme d’« entraînement à être soi », c’est-à-dire un processus au cours duquel les individus testent différentes manières d’habiter le monde avant de se fixer, ou non, dans un mode de vie plus sédentaire. Dans cette perspective, les parcours des saisonniers ne relèvent pas uniquement d’une parenthèse avant la « vraie vie ». Ils participent pleinement à la construction identitaire des individus.

« Devenir adulte » autrement ?

Reste une question centrale : ces expériences constituent-elles également un entraînement à « devenir adulte » ? La réponse est : tout dépend de la définition que l’on donne à l’âge adulte. Si celui-ci est réduit à l’accès à un emploi stable, à un logement autonome ou à la mise en couple, alors les parcours des jeunes vivant en camion peuvent apparaître comme des formes de retrait ou de suspension de cette entrée.

Cette interprétation quelque peu restrictive demeure toutefois dominante dans de nombreux discours publics et familiaux. Mais les sociologues invitent à dépasser cette conception strictement statutaire. Pour Olivier Galland (2017), l’entrée dans l’âge adulte ne peut plus être comprise uniquement à travers quelques seuils institutionnels. Elle implique également des dimensions subjectives : le sentiment d’être responsable de ses choix, se sentir capable de se prendre en charge et de définir ses propres priorités.

Sous cet angle, les jeunes vivant en camion développent souvent des formes de responsabilité importantes. Ils doivent assurer leur subsistance, anticiper leurs déplacements, gérer des périodes de précarité entre deux contrats saisonniers et prendre seuls de nombreuses décisions sur la suite de leur parcours. Leur autonomie n’est pas toujours reconnue socialement parce qu’elle ne correspond pas aux marqueurs traditionnels de la réussite adulte. Pourtant, elle constitue bien une expérience importante de prise de responsabilité.

Cette tension révèle un décalage entre les normes dominantes de l’âge adulte et certaines expériences vécues par les jeunes générations. Les premiers valorisent la stabilité ; les secondes doivent souvent composer avec la mobilité, l’incertitude et la flexibilité.

En observant ces jeunes, j’ai découvert que le passage à l’âge adulte ressemble davantage à une succession d’expériences, d’essais, et de bifurcations. C’est ainsi que j’ai pu dégager un processus circulaire de construction identitaire en quatre étapes que j’ai observé dans les expériences des saisonniers (se chercher, s’intégrer, s’engager, se distancer, se chercher, etc.). Cette évolution ne concerne pas uniquement quelques groupes considérés comme marginaux. Elle touche, à des degrés divers, une part croissante de la jeunesse.

Ces trajectoires de jeunes vivant en camion fonctionnent comme un révélateur des transformations plus larges des sociétés contemporaines et mettent ainsi en lumière des questions aujourd’hui largement partagées : comment accéder à l’autonomie dans un contexte économique incertain ? Comment concilier aspiration à la liberté et nécessité de gagner sa vie ? Comment construire son identité lorsque les repères biographiques traditionnels deviennent moins évidents ?

The Conversation

Emilie Auger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ? – https://theconversation.com/faire-les-saisons-en-camion-devenir-adulte-autrement-285491