Comment l’IA peut prévoir – et expliquer – le niveau d’eau des Grands Lacs ?

Source: The Conversation – in French – By Rahim Barzegar, Professeur, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

En janvier 2013, le lac Michigan atteignait le niveau d’eau le plus bas jamais enregistré. Sept ans plus tard, à l’été 2020, il battait des records inverses : inondations répandues, berges arrachées, routes riveraines fermées. Entre ces deux extrêmes, près de deux mètres. Les lacs Supérieur, Érié et Ontario ont connu le même retournement à quelques mois près. Presque personne ne l’avait vu venir.


Ces basculements se préparent pendant des mois, dans un mélange de pluie, de neige, d’évaporation et de décisions humaines. Démêler ce mélange reste l’un des problèmes les plus tenaces dans le domaine de l’hydrologie, et l’un des plus importants. Le niveau d’eau contrôle la profondeur des ports, la stabilité des berges, les prises d’eau potable et la survie des milieux humides côtiers.




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Une analyse de quarante ans de fluctuations, que nous avons publiée dans Science of the Total Environment, s’y attaque avec des outils venus de l’intelligence artificielle (IA).

Le but n’était pas seulement de prédire les niveaux d’eau, mais d’utiliser l’IA de façon à expliquer ce qui les fait varier.

Une machine qui devine, mais n’explique rien

Pendant des décennies, on traitait la balance hydrologique comme un compte bancaire : on additionne les dépôts (pluie, ruissellement, apports de l’amont), on soustrait les retraits (évaporation, débits sortants), et le solde donne le niveau d’eau. L’approche est rigoureuse, mais elle nécessite une longue calibration et ne capture pas précisément les écarts inhabituels du climat.

L’apprentissage automatique par l’IA fait l’inverse : on lui fournit quarante ans de données et il en extrait les régularités grâce à un algorithme. Un algorithme consiste en une série de calculs qui transforme les chiffres reçus en une estimation du niveau d’eau et se corrige s’il s’écarte des mesures.

On gagne en précision, mais le résultat arrive sans explications, lesquelles sont nécessaires si le résultat sert à gérer un barrage ou à cartographier des zones inondables.

Demander des comptes à la machine

Pour régler ce problème, nous avons entraîné huit algorithmes sur les niveaux d’eau mensuels des lacs Supérieur, Michigan, Érié et Ontario, de 1982 à 2022. Nous avons incorporé neuf variables dans chaque algorithme, comme la température de l’air et les débits d’apports en eau.

Chaque variable était fournie pour le mois en cours, mais aussi pour un mois plus tôt, deux mois plus tôt, jusqu’à six mois en arrière. Ce faisant, le modèle pouvait relier le niveau d’eau de juin à la neige tombée en janvier.




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Pour les quatre algorithmes les plus performants, l’erreur descendait à une douzaine de centimètres, contre 14 à 21 pour les modèles les plus simples.

Puis, nous l’avons forcé à se justifier avec les valeurs de Shapley (SHAP), une technique issue de la théorie des jeux qui répartit équitablement le gain d’une équipe entre ses joueurs. Ici, elle donne la contribution de chaque variable dans la hausse ou la baisse du niveau d’eau, pour un mois donné. Autrement dit, est-ce les températures de l’air ou bien les débits entrants qui sont plus importants pour contrôler le niveau d’eau ?

Mais SHAP ne renseigne pas sur la durée qu’un signal met à traverser un bassin versant.

D’où une seconde technique, l’analyse variographique des surfaces de réponse (VARS). Au lieu d’observer le modèle, on le perturbe, par exemple en augmentant le ruissellement comme le ferait une fonte hâtive des neiges. On mesure l’impact de cette perturbation un mois plus tard, puis six mois.

Ensemble, SHAP et VARS donnent les variables coupables du niveau d’eau et leur délai d’action.

La neige de janvier décide du niveau de juin

Les quatre lacs à l’étude présentent des différences fondamentales.

Les lacs Supérieur et Michigan sont de grandes cuves lentes nourries par la fonte des neiges dont le niveau d’eau dépend du ruissellement et des débits sortants. Le lac Érié, peu profond, dépend de ce qui lui arrive de l’amont par la rivière Détroit. Quant au lac Ontario, il se distingue par le poids de l’évaporation.

En appliquant la même méthode avec les mêmes variables, nous avons obtenu quatre réponses différentes étant donné ces caractéristiques.

Le résultat le plus frappant de notre étude concerne le temps. On s’attendait à voir l’influence des variables s’estomper à mesure qu’on remonte dans le passé, comme dans une rivière où l’averse s’oublie en quelques jours. C’est l’inverse : elle grandit après trois ou quatre mois.

Un lac ne réagit donc pas à la météo d’hier, mais à celle de la saison précédente. Ces lacs ont une forte inertie, et c’est une bonne nouvelle pour la prévision saisonnière : une partie de ce qui fera le niveau de l’été prochain est déjà tombée, sous forme de neige.


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Le lac le plus imprévisible est celui qu’on contrôle

Un lac a tenu tête à nos algorithmes : le lac Ontario, avec une erreur supérieure de moitié, due à des décisions humaines.

En effet, ses niveaux d’eau sont réglés au barrage Moses-Saunders, selon des règles d’exploitation ajustées au jour le jour. Dans notre modèle, chaque variable est résumée par une seule valeur mensuelle. Ainsi, le débit sortant du barrage figure bien dans nos données, mais la succession de décisions humaines qui l’a produit disparaît dans le calcul de la moyenne.

Lorsque davantage d’eau est relâchée pour protéger les riverains en aval, alors que le climat ne l’imposait pas, le modèle voit un niveau qui chute sans cause repérable parmi ses variables. Il apprend mal, et se trompe davantage.

Cet échec montre une limitation entre ce que le climat explique et ce qui relève de nos décisions collectives. La solution est simple : il faut fournir ces règles au modèle, au même titre que la pluie ou la neige. Ainsi, les algorithmes cesseront de prendre nos décisions pour des données aberrantes.

Au-delà des Grands Lacs

Les applications de notre approche vont aussi au-delà des Grands Lacs et des eaux de surface.

Avec Ouranos, le consortium québécois sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques, nous appliquons maintenant cette approche à la recharge des eaux souterraines du Québec méridional, cette fois avec un modèle informé par la physique.

Notre contribution représente l’exception, car la plupart des modèles d’IA employés en environnement sont incapables de s’expliquer. Il s’agit pourtant d’une exigence non négociable pour un outil qui sert à gérer un barrage ou à protéger une source d’eau potable.

Un modèle interprétable est un modèle qu’on peut vérifier, discuter et contredire. C’est la condition pour que l’IA devienne un instrument légitime dans la gestion de l’eau.

La Conversation Canada

Rahim Barzegar a reçu des financements de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

Ehsan Raei et Jan Franklin Adamowski ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Comment l’IA peut prévoir – et expliquer – le niveau d’eau des Grands Lacs ? – https://theconversation.com/comment-lia-peut-prevoir-et-expliquer-le-niveau-deau-des-grands-lacs-288682

Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière

Source: The Conversation – in French – By Magali Jaoul-Grammare, Chargée de Recherche CNRS en Economie, Université de Strasbourg

Pourquoi choisit-on une filière universitaire plutôt qu’une autre ? Est-ce avant tout une question de débouchés professionnels et d’attentes salariales ?

La recherche que nous publions dans la revue Formation et emploi montre qu’un autre facteur joue un rôle central : le prestige social associé aux professions. Mais ce prestige n’agit pas de la même façon auprès des filles et des garçons.

À partir de plus de 120 ans de données sur les inscriptions universitaires en France (1899-2022), nous mettons en évidence une dissymétrie marquée entre les trajectoires masculines et féminines dans deux filières historiquement prestigieuses : le droit et la médecine.

Chez les garçons, ces deux formations fonctionnent comme des filières concurrentes. Chez les filles, au contraire, elles apparaissent complémentaires. Autrement dit, les choix d’orientation ne relèvent pas des mêmes arbitrages selon le genre, même lorsque les filières offrent un prestige social comparable.

Pourquoi ce résultat est-il important ?

Médecin et avocat figurent depuis le XIXe siècle parmi les professions les plus valorisées socialement. Cette proximité symbolique fait que les études de droit et de médecine peuvent, dans certains cas, apparaître comme des alternatives lorsque l’accès à l’un des cursus devient plus incertain.

C’est précisément ce que l’on observe chez les étudiants : lorsque les effectifs masculins en médecine diminuent, ceux du droit augmentent. Le prestige nourrit alors une logique de concurrence et de gestion du risque social, le droit jouant le rôle de filière de repli permettant de préserver un haut niveau de statut et de reconnaissance sociale.

Les trajectoires des étudiantes racontent une autre histoire. L’augmentation du nombre de femmes en médecine s’accompagne d’une progression de leur présence en droit. Loin d’une substitution, on observe un effet d’entraînement. La réussite féminine dans une filière prestigieuse agit comme un signal collectif, qui légitime et diffuse les ambitions scolaires vers d’autres carrières longues et socialement valorisées. Le prestige fonctionne ici moins comme un instrument de concurrence que comme un levier d’émancipation progressive, contribuant à la féminisation globale de l’enseignement supérieur.

Comment avons-nous procédé ?

Notre analyse repose sur une base de données originale retraçant, sur longue période, les effectifs d’étudiants et d’étudiantes en droit et en médecine en France. Pour identifier les interactions entre filières, nous avons mobilisé des modèles statistiques permettant d’analyser les relations dynamiques et causales entre séries temporelles, sans imposer a priori leur sens.

Cette approche s’inscrit dans une analyse plus large des phénomènes d’engorgement dans l’enseignement supérieur. Lorsqu’une filière prestigieuse devient saturée ou fortement régulée, les étudiants ajustent, historiquement selon leur origine sociale, leurs choix avec retard, en fonction des signaux perçus sur les débouchés et le prestige. Ces décalages produisent des mouvements cycliques comparables à un effet « cobweb », ou « modèle de la toile d’araignée », bien connu en sciences sociales : les décisions prises aujourd’hui en réaction à une situation passée contribuent à créer les déséquilibres de demain.

Nous avons également isolé la période 1971-2020 afin d’analyser le rôle du numerus clausus en médecine. Cette contrainte institutionnelle apparaît comme un instrument majeur de régulation indirecte du système universitaire, modifiant l’équilibre des filières d’élite, mais de manière différenciée selon le genre.

Quelles perspectives ?

Nos résultats montrent que les dispositifs de sélection, même lorsqu’ils se veulent neutres, produisent des effets genrés durables. Chez les hommes, le numerus clausus agit principalement comme une contrainte directe, entraînant des réorientations vers d’autres filières prestigieuses.

Chez les femmes, il s’inscrit dans une dynamique plus circulaire, où la montée des ambitions féminines s’articule, avec un certain décalage, à des mécanismes de régulation institutionnelle.

Cette mise en perspective historique adresse un message essentiel aux responsables des politiques éducatives : en l’absence d’un pilotage anticipatif, les systèmes de formation tendent à reproduire, cycle après cycle et génération après génération, des phénomènes d’engorgement et de désajustement, étroitement liés aux contextes historiques et institutionnels dans lesquels ils s’inscrivent.

Intégrer les effets du prestige, du genre et des anticipations dans la régulation de l’offre de formation apparaît dès lors comme une condition clé pour éviter la répétition des déséquilibres passés et concevoir un enseignement supérieur à la fois performant et plus équitable.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière – https://theconversation.com/filles-ou-garcons-le-prestige-des-etudes-ninfluence-pas-leurs-choix-dorientation-de-la-meme-maniere-275697

Pourquoi est-il si difficile de rénover les copropriétés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emilie Moncaut, Ingénieure d’études en sociologie urbaine, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Rénover une copropriété en France ne consiste pas seulement à isoler des façades ou à remplacer une chaudière.

  • Il faut parfois convaincre jusqu’à des dizaines de copropriétaires, organiser la prise de décision, coordonner une multitude d’acteurs et accompagner de nouveaux usages.

  • Derrière chaque rénovation se cache un travail collectif indispensable à la transition énergétique, comme le montre notre enquête.


Les vagues de chaleur en été et les vagues de froid en hiver rappellent une évidence : les logements doivent être adaptés afin de rester vivables, face à la problématique des « passoires » et « bouilloires » thermiques. Rénover les bâtiments est l’un des principaux leviers.

Avec 43 % de la consommation d’énergie, le secteur du bâtiment résidentiel tertiaire est le plus gourmand en énergie en France, et les copropriétés représentent près d’un tiers du parc de logements.




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Pourtant, malgré des aides publiques, des techniques désormais maîtrisées et des bénéfices sociaux et environnementaux avérés (économies d’énergie, moins de gaz à effet de serre, amélioration du confort et de la santé des occupants, réduction de la précarité énergétique…), les rénovations globales restent compliquées à enclencher. On sait qu’il y a un décalage entre la « rentabilité sociale » des rénovations et le temps de retour sur investissement, en moyenne autour de 50 ans.

Dans le cadre du projet Mérite, nous avons mené entre janvier et mars 2026 une enquête auprès d’une douzaine d’acteurs de la rénovation énergétique en région Grand Est, que nous avons complétée par une revue de littérature académique et experte. Ses résultats conduisent à déplacer le regard et mettent en évidence qu’une copropriété est, avant même de pouvoir rénover son immeuble, un collectif d’habitants confronté au fait de construire une décision commune ou de trouver un compromis acceptable.

La décision se construit bien avant le vote

Si l’Assemblée générale (AG) entérine ou non des travaux, auparavant il faut expliquer les scénarios, clarifier les financements, entendre les réticences et convaincre une majorité de copropriétaires. Ce long processus se déroule au fil de réunions préparatoires, d’échanges avec le conseil syndical, mais aussi dans des discussions plus informelles au téléphone ou dans les cages d’escalier.

La rénovation énergétique en copropriété en France : un état de l’art vu des sciences sociales.
Philippe Hamman, Émilie Moncaut, Fourni par l’auteur

Comme le résume une gestionnaire de copropriété à Saint-Avold, il faut lever les points bloquants avant de présenter un projet en AG :

« Ça va être justement toute cette première partie en amont, toute l’information et tout ce qui va faire que le jour de la décision, les copropriétaires généralement ont déjà fait leur choix. C’est plus tout ce qui va être fait en amont, les informations, les échanges et qu’ils puissent avoir en main tous les éléments pour eux pour pouvoir dire s’ils sont d’accord ou pas. »

Autrement dit, la rénovation énergétique suppose d’abord de fabriquer un accord collectif. Ceci rejoint plusieurs travaux en sciences sociales, qui montrent que les décisions de rénovation résultent d’un cheminement de conviction plutôt que d’un simple vote.

Des « leaders énergétiques »

Au cœur de cette dynamique apparaissent quelques copropriétaires investis plus que d’autres. Ces « leaders énergétiques » deviennent les moteurs d’un projet.

Ils traduisent les informations techniques, relaient les inquiétudes de voisins, entretiennent la mobilisation lorsque le projet s’enlise et servent d’intermédiaires entre les habitants et le syndic, comme le rapporte un gestionnaire de copropriété du Ban-Saint-Martin :

« Mme X, elle a pris quand même un rôle à cœur et elle a pris un bon fonctionnement, c’est-à-dire les gens ne téléphonent pas à moi, ils téléphonent à Mme X. En fait, elle a fait le véritable travail de relais, d’assistance. »

Derrière une rénovation se cache ainsi un travail de médiation largement invisible, mais pourtant décisif.

Une multitude d’intermédiaires

Mobiliser un collectif n’est pas tout ; encore faut-il faire avancer le projet. Le syndic occupe ici une position centrale, afin de coordonner les entreprises, suivre les études, répondre aux copropriétaires, dialoguer avec les banques, monter les dossiers de financement et accompagner un chantier qui peut durer plusieurs années.

Les entretiens montrent que cette fonction dépasse largement le métier traditionnel de syndic. Plusieurs professionnels décrivent une charge de travail massive. L’un d’eux estime par exemple qu’un seul projet de rénovation représente déjà près d’un quart de son activité :

« C’est un sujet qui arrive régulièrement sur la table. La rénovation énergétique qui touche les copropriétés. C’est hyper dur pour nous, les gestionnaires. Vous mettez trois rénovations énergétiques et vous faites un burn out. »

Cette complexité explique l’émergence d’un véritable système d’acteurs d’accompagnement : assistants à maîtrise d’ouvrage (AMO), agences locales de l’énergie, opérateurs spécialisés ou encore nouveaux opérateurs « ensembliers » proposant une offre intégrée. Leur rôle dépasse largement l’expertise technique. Ils visent à coordonner les intervenants, hiérarchiser les priorités et sécuriser le montage financier.

Cette multiplication des intermédiaires révèle une transformation plus profonde : la réussite d’une rénovation dépend aujourd’hui moins d’un acteur isolé que de la capacité de plusieurs structures à coopérer autour d’un même projet.




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Transformer les façons d’habiter

Les interventions sur le bâtiment visent aussi à changer la manière d’habiter un logement.

Les recherches en sciences sociales soulignent que les économies d’énergie ne dépendent pas uniquement de la qualité des travaux réalisés, mais aussi de la manière dont les habitants utilisent leur logement : réglage du chauffage, ventilation, nouvelles habitudes… Les écarts de performance entre les consommations attendues après les travaux et les consommations réellement observées l’illustrent.

Ces pratiques sont façonnées par les conditions de vie, les trajectoires de socialisation et les normes de confort. Ainsi, des logements techniquement comparables peuvent-ils présenter des consommations très différentes : une étude observe un écart pouvant aller jusqu’à un facteur 3,5 entre des logements similaires, les usages des occupants jouant un rôle déterminant. La rénovation énergétique implique donc aussi une évolution des façons d’habiter.

Or, l’essentiel des efforts est consacré à faire émerger le projet, à obtenir les financements et à conduire les travaux, tandis que l’accompagnement après la rénovation demeure encore limité.

La rénovation énergétique, un contexte incertain

La dernière contrainte qui pèse sur la rénovation des copropriétés tient à la fluctuation des dispositifs d’aide qui changent régulièrement, au coût des matériaux qui évoluent à la hausse et aux financements qui restent difficiles à mobiliser si l’on ne réalise pas de rénovation ambitieuse.

Face à cette incertitude, toutes les copropriétés ne sont pas égales : les petites et celles en difficulté disposent souvent de moins de ressources humaines et organisationnelles, comme l’explique le responsable du pôle copropriétés chez Oktave :

« Peut-être qu’il y a un modèle qui reste à inventer ou adapter pour les toutes petites copropriétés de cinq logements ou moins. On voit là que le modèle touche ses limites sur le coût des travaux à supporter et les subventions obtenues. […] Et on a aussi les acteurs bancaires qui ont du mal à aller sur ces petites copropriétés. Donc en plus de payer un reste à charge plus important pour des travaux équivalents, ils perdent le bénéfice des prêts bancaires auxquels les autres ont accès. »

En cela, la rénovation énergétique repose aussi sur la capacité des politiques publiques à créer des conditions stables permettant aux copropriétés d’apprendre, ensemble, à agir.




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Le projet Mérite (Modèle économique de rénovation innovant pour la transition énergétique) est lauréat de l’appel à projets Oreno – Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’Ademe pour le compte de l’État dans le cadre de France 2030, et regroupe Demathieu Bard Énergie, le Crédit agricole de Lorraine, le groupe d’assurances Roederer et, pour le volet de sciences sociales, l’Université de Strasbourg (UMR 7363 SAGE – Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe/SATT Conectus).

The Conversation

Emilie Moncaut a reçu des financements de l’appel ORENO — Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’ADEME pour le compte de l’État (France 2030), dans le cadre du projet MERITE qui regroupe également Demathieu Bard Énergie, le Crédit Agricole de Lorraine et le groupe d’assurances Roederer.

Philippe Hamman a reçu des financements de l’appel ORENO — Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’ADEME pour le compte de l’État (France 2030), dans le cadre du projet MERITE qui regroupe également Demathieu Bard Énergie, le Crédit Agricole de Lorraine et le groupe d’assurances Roederer.

– ref. Pourquoi est-il si difficile de rénover les copropriétés ? – https://theconversation.com/pourquoi-est-il-si-difficile-de-renover-les-coproprietes-287698

Et si les débats sur l’héritage rataient l’essentiel : supprimer la réserve héréditaire ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine

La réserve héréditaire institue-t-elle un « communisme familial », comme l’écrivait Émile Durkheim ? Le débat sur l’héritage ne devrait pas esquiver la question de son maintien. Logan Weaver/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À l’approche de la présidentielle et sur fond de budget difficile à boucler, la question de la taxation de l’héritage revient.

  • Les débats se concentrent trop sur les taux et l’assiette de la fiscalité liée à la transmission d’un patrimoine.

  • Le débat omet la question de la réserve héréditaire. Et si, autant qu’un problème philosophique, cela constituait aussi un facteur d’inefficience économique majeure.


La question de l’héritage est revenue en force dans le débat public. À gauche, les propositions vont d’une taxation accrue des successions (Place publique) à leur interdiction au-dessus d’un plafond de 12 millions d’euros (LFI). À droite, certains réclament au contraire la suppression pure et simple des droits de transmission. Sur le plan syndical, certains préconisent un prélèvement de 1 % sur tous les héritages (CFDT). Regarde-t-on du bon côté ?

Si défendre la liberté de disposer d’un patrimoine légitimement acquis est un principe libéral promu par Frédéric Bastiat, la liberté de permettre à un individu de s’enrichir par un privilège de naissance, sans rapport à sa propre création de valeur l’est beaucoup moins.

Les libéraux contre la rente

La question mérite d’autant plus d’être posée que, selon le Conseil d’analyse économique (CAE), la part du patrimoine des ménages provenant des successions (héritage et donations) est passée de 35 % en 1970 à plus de 60 % aujourd’hui. La richesse dépend de moins en moins de l’effort et de l’épargne personnelle, mais de plus en plus de la famille. En d’autres termes, l’héritier capte une rente, c’est-à-dire qu’il bénéficie d’un niveau de richesse supérieur à sa propre contribution à la production. Or, le libéralisme combat les rentes, d’où qu’elles proviennent.




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Par ailleurs, et c’est peut-être la conséquence la plus importante de l’héritage, il produit selon la naissance des inégalités d’accès au territoire des opportunités. Logement, études, mobilité géographique, stages, premiers emplois… La dotation familiale conditionne de plus en plus la capacité à entrer et à évoluer positivement dans le jeu économique. Ainsi, sur le marché immobilier, 25 % des jeunes ménages (la part la plus modeste de la population) n’a que 3 % de chances de devenir propriétaire sans aide familiale.

Cumul des inconvénients

Ceux qui sont condamnés à rester locataires consacrent alors une part majeure de leurs revenus au logement sans pouvoir dégager un surplus transmissible à leurs enfants, qui resteront eux aussi locataires. Les avantages comme les handicaps issus de la famille d’appartenance se cumulent et se renforcent d’une génération à la suivante.

La même logique s’exerce pour l’éducation. Le coût pour les étudiants de résider dans les grandes villes universitaires constitue pour les plus défavorisés une véritable barrière à l’entrée vers les formations prestigieuses, comme vers les bassins d’emplois les plus attractifs. Les héritages familiaux ne produisent donc pas seulement chez les jeunes une inégalité dans leur capacité de jouir de leur présent ; ils créent une discrimination sociale et géographique dans leur possibilité de se construire un avenir. En mai 2023, 17 % des jeunes de 18 et 24 ans déclarent avoir renoncé à leurs études, à cause du prix du logement

L’héritage, une incitation à l’oisiveté ?

Les effets négatifs ne s’arrêtent pas aux non-héritiers. Comme le remarquait déjà au début du XXᵉ siècle Andrew Carnegie, le célèbre milliardaire américain philanthrope, le bénéficiaire d’une succession peut se voir désincité à travailler, entreprendre et épargner. L’héritage familial, au-delà d’un certain seuil, réduit le taux d’effort des privilégiés. Mais si une part des bénéficiaires produit moins, l’assiette fiscale basée sur la création de valeur se réduit également.

Pour financer des dépenses publiques croissantes, la pression fiscale se reporte sur le travail et le capital. Un cercle vicieux se développe alors : la rente décourage d’abord l’effort de ceux qui la reçoivent. Puis, l’accroissement nécessaire de la fiscalité pour en compenser les effets délétères décourage l’effort des entreprises et salariés qui créent la richesse. Par ce jeu d’externalités négatives, l’oisiveté rentière débouche sur un véritable coût macroéconomique.

La taxation sur les héritages aurait une cohérence, si, comme le propose Raphaël Glucksmann, elle devait s’accompagner d’une baisse significative des prélèvements sur le travail ou le capital productif. Elle frapperait alors la rente plutôt que la création de valeur. Mais personne n’y croit. L’État n’a guère l’habitude de respecter ses promesses en matière d’impôt, comme on l’a vu récemment avec la [contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises]. Alors qu’elle ne devait s’appliquer qu’à l’année 2025, elle a été reconduite en 2026 et le sera encore très probablement en 2027. L’argent récupéré par l’autorité publique est souvent mal géré ou détourné du projet initial.

Faut-il alors réduire les taxes sur les successions, voire les supprimer ? Mais cela revient à légitimer des rentes privées, lesquelles nourrissent inévitablement, sous forme de compensation, la demande de rentes publiques de la part des défavorisés de naissance.

Une erreur d’appréciation

On regrette que ce débat entre gauche et droite se limite à la question de l’impôt. L’erreur consiste à demander à la fiscalité de réparer ce que le droit successoral a d’abord institué. L’impôt prélève sur des droits jugés légitimes ; le droit, lui, décide qui peut légitimement recevoir quoi. Il est normal qu’une taxe soit perçue comme une spoliation si elle frappe un bien dont le droit reconnaît par ailleurs l’acquisition comme légitime.

La réflexion doit donc se déplacer de la question de la fiscalité vers les fondements mêmes du droit de propriété individuel et de son rôle dans l’économie de marché. La première étape devrait alors conduire vers la suppression de la réserve héréditaire, qui oblige un individu à transmettre la majeure partie de son patrimoine à ses descendants biologiques. Du point de vue du propriétaire, la réserve héréditaire supprime sa liberté de choisir ses légataires, en contradiction avec les principes défendus au XIXᵉ siècle par les libéraux Courcelle-Seneuil ou Dunoyer.

Du point de vue des enfants, elle consacre un droit sur la richesse de leurs parents fondé sur leur seule naissance, et non sur les rapports avec eux, leurs comportements ou leurs mérites. Mais pourquoi un enfant aurait naturellement droit au patrimoine de ses parents ? Pourquoi pas celui du voisin, plus méritant au regard du légataire ? Et pourquoi tous les enfants d’un même sang auraient-ils un droit à l’héritage, sans parler des injustices à l’égard de ceux qui font partie de familles recomposées ?

Arte 2026.

Archaïque communisme familial

Dans les deux cas, la réserve héréditaire traite le patrimoine comme un bien communautaire et non comme une propriété individuelle. Ce « communisme familial », pour reprendre une expression de Durkheim, qui attribue le pouvoir économique selon un critère biologique, est un véritable archaïsme.

C’est une fausse note dans la symphonie moderne du marché. Comme l’a démontré une étude du think tank Génération libre), elle favorise la concentration du capital, ralentit sa circulation et augmente les inégalités intergénérationnelles. On doit séparer statut et patrimoine. En d’autres termes, il s’agit de rétablir la liberté de tester, telle qu’elle existe dans de nombreux pays de culture anglo-saxonne, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Autant de pays marqués par leur souplesse, leur capacité d’adaptation et leur dynamisme économique.

On est bien obligé de relever un savoureux paradoxe. Ceux qui, à droite (Bruno Retailleau, Sarah Knafo) dénoncent avec le plus de vigueur l’existence de droits de succession (subis de fait par moins de 15 % des héritiers, selon le CAE), ne critiquent jamais la réserve héréditaire qui viole pourtant la liberté de 100 % des propriétaires. Une parfaite traduction politique de la schizophrénie de la société française, toujours prompte à dénoncer l’inégalité sociale, mais à défendre parallèlement bec et ongles le principe héréditaire de l’héritage, alors qu’il est à la source même de cette inégalité.

Après redistribution, l’inégalité de revenus en France entre les ménages les plus pauvres et les plus riches passe d’un rapport de 18 à 3. À l’inverse, l’inégalité de patrimoine demeure immense : les 5 % les plus riches possèdent 34 % du patrimoine total alors que les 50 % les plus pauvres n’en bénéficient qu’à hauteur de 7 %. À la différence des politiques, le rôle de l’analyse économique n’est pas de flatter une opinion publique culturellement dominée par le modèle familialiste, mais d’éclairer ses contradictions. Sur l’héritage, la première réforme nécessaire n’est pas donc de taxer davantage ou non. Elle est de rompre avec le privilège de naissance.

The Conversation

Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Et si les débats sur l’héritage rataient l’essentiel : supprimer la réserve héréditaire ? – https://theconversation.com/et-si-les-debats-sur-lheritage-rataient-lessentiel-supprimer-la-reserve-hereditaire-291880

Le changement climatique, un défi narratif de taille pour le cinéma hollywoodien

Source: The Conversation – France (in French) – By Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School


L’ESSENTIEL

  • Les films, produits par les studios d’Hollywood, qui évoquent le changement climatique doivent relever un défi délicat : captiver sans simplifier à outrance, émouvoir sans manipuler.

  • Une équipe de chercheurs en sciences sociales a analysé 35 longs-métrages sortis depuis 1980 pour mieux comprendre leurs ressorts narratifs.

  • Pour qu’une fiction entraîne une prise de conscience, elle doit présenter un savant dosage de rigueur sur le fond et de séduction sur la forme.


Dans le film Don’t Look Up (2021), deux astronomes découvrent qu’une comète va détruire la Terre. Ils préviennent les autorités, s’expriment dans les médias, présentent les faits. Rien à faire. Le danger devient successivement objet de communication politique, divertissement télévisé et bataille idéologique. Jusqu’au moment où l’un des scientifiques, joué par Leonardo DiCaprio, craque en direct à la télévision.

Difficile de ne pas y voir une parabole du changement climatique. Cependant, une question demeure : ce type de récits nous aide-t-il réellement à comprendre la crise en cours ? Ou le spectacle de la catastrophe finit-il au contraire par occulter le problème qu’il prétend raconter ?

Avec Shirin Yazgulieva et Inna Lyubareva, d’IMT Atlantique, et Allègre Hadida, de l’Université de Cambridge, nous avons analysé cette tension dans une étude récemment publiée dans le Journal of Business Ethics. Nous avons étudié 35 films de fiction climatique, de Blade Runner (1982) à Interstellar (2014), en passant par le Jour d’après (The Day After Tomorrow, 2004), Avatar (2009) et Don’t Look Up (2021). Nous y avons identifié des ressorts de persuasion qui se combinent selon quatre grandes stratégies narratives.

Les films climatiques sont plus rationnels qu’on ne le croit

Quand on évoque les grands films consacrés aux catastrophes environnementales, on pense volontiers tsunamis, villes englouties, incendies, tempêtes ou planète désertique. Du grand spectacle et de l’émotion. Or, dans notre corpus, l’appel à la raison est le ressort persuasif le plus fréquent.

Les références aux données, aux explications scientifiques, aux experts ou à la résolution rationnelle de problèmes représentent environ 15 % de l’ensemble des ressorts persuasifs. L’émotion, elle, arrive loin derrière, autour de 8 %. Le cinéma hollywoodien ne se contente donc pas de nous faire peur, il cherche aussi à nous expliquer.

Pourtant, raison et émotion ne fonctionnent jamais seules. C’est leur combinaison qui distingue les quatre grandes manières de raconter le climat, que nous avons observées.

La première, que nous appelons « immersion éco-sociale », met en avant la nature, l’expérience sensorielle et les valeurs sociales. Elle cherche à nous faire ressentir notre appartenance à un monde naturel et collectif, comme dans Bo Burnham: Inside (2021), qui mise fortement sur l’expérience sensorielle et de la nature.

La deuxième repose davantage sur le pouvoir et l’action : des personnages dotés d’autorité prennent des décisions, combattent la menace et entraînent les autres, comme dans Avengers: Endgame (2019), où des héros tentent d’organiser la réponse à une catastrophe planétaire brutale. C’est cette stratégie qui présente la recette médiane au box-office la plus élevée. Une action spectaculaire et la mise en avant de figures d’autorité semblent donc particulièrement compatibles avec les impératifs commerciaux du cinéma grand public.

Une troisième stratégie place l’émotion et l’esthétique au centre du récit, notamment dans certains drames comme Le garçon qui dompta le vent (The Boy Who Harnessed the Wind, 2019).

Enfin, la stratégie la plus fréquente dans notre corpus (16 films, pour la plupart dystopiques, comme le Jour d’après) combine plus largement raison, émotion et valeurs sociales. Dans notre article scientifique, nous la qualifions de « narration inclusive » : non pas au sens politique ou social habituel du terme, mais parce qu’elle inclut plusieurs modes de persuasion au lieu de tout miser sur un seul. C’est peut-être là que se trouve la piste la plus intéressante pour raconter le climat.

La tortue et le paon

La chercheuse Martine Bouman a proposé, il y a plus de vingt ans, une jolie métaphore pour décrire une tension récurrente dans l’entertainment-education : celle de la tortue et du paon.

Le paon attire le regard. Il déploie ses plumes. Il provoque l’émotion, crée le spectacle et donne envie de regarder. La tortue avance de façon moins spectaculaire, mais elle est solide. Elle porte l’information, la cohérence et l’exactitude du message.

Tout le problème de la communication climatique pourrait presque se résumer à cette question : comment être à la fois tortue et paon ? Trop de tortue, et le risque est grand de produire un cours magistral que personne ne va apprécier. Trop de paon, et la catastrophe devient un spectacle fascinant mais simplificateur : on l’assimile à un cataclysme soudain plutôt qu’à un phénomène systémique, on l’identifie à un personnage de méchant plutôt que d’évoquer un réseau complexe de responsabilités, ou bien on se concentre sur un héros providentiel plutôt que de raconter une transformation collective.

Or, le climat se prête particulièrement mal à ces simplifications. Ses causes sont multiples, ses conséquences s’étendent sur plusieurs siècles et continents, les responsabilités sont inégalement réparties et personne n’est en mesure de « vaincre » seul le changement climatique à la fin du troisième acte. C’est précisément ce qui en fait un défi narratif.

Le danger de la fascination

Le cinéma peut ainsi contribuer à définir ce que nous imaginons possible, inquiétant, normal ou désirable. C’est une forme de pouvoir qui crée aussi une responsabilité.

Pour intéresser plusieurs millions de spectateurs à un problème lent, complexe et souvent invisible, la tentation est forte d’augmenter la température dramatique. Une crise devient apocalypse. Les responsabilités se concentrent sur quelques personnages. La science devient certitude instantanée. Surtout, il faut que quelque chose explose. Le procédé est compréhensible : le paon a pour objectif de nous ouvrir les yeux.

Pourtant, ce système narratif peut produire du fatalisme ou simplement une distance confortable : ce qui se déroule devant nous paraît tellement gigantesque que le changement climatique redevient, paradoxalement, de la science-fiction. Le spectateur admire la catastrophe, fasciné, plutôt que de se demander comment agir sur ses causes.

Le problème n’est donc pas de susciter une émotion, mais de parvenir à la mobiliser sans l’exploiter, à créer de l’urgence sans déformer une représentation plausible de la réalité et à faire appel à l’autorité sans fermer le débat. C’est précisément cet équilibre entre capacité d’attention et exactitude que notre étude place au cœur d’une forme d’éthique de la « persuasion climatique ».

Hollywood peut-il vraiment être écologiste ?

Un dernier paradoxe complique encore le tableau : ces récits critiques du changement climatique sont eux-mêmes produits par une industrie fortement consommatrice en déplacements, décors, énergie et ressources. Un blockbuster peut dénoncer notre rapport destructeur à la planète tout en mobilisant une énorme machine industrielle pour fabriquer les images de cette destruction. Cela n’annule évidemment pas son message. Mais cela rend le mot « efficacité » encore plus difficile à manier.

Qu’attend-on vraiment d’un film climatique ? Qu’il transforme les comportements ? Qu’il crée une conversation ? Qu’il rende visible une injustice ? Qu’il permette d’imaginer un autre avenir ? Selon la réponse, on ne jugera pas son succès de la même manière.

Nos résultats invitent donc moins à chercher la seule bonne recette pour faire du « cinéma climatique » qu’à examiner les compromis incorporés dans chaque récit. Les films qui rencontrent le plus grand public semblent privilégier davantage l’action et l’autorité, tandis que des formes plus réflexives parviennent mieux à préserver la complexité morale du problème.

L’enjeu n’est probablement pas de choisir entre les deux. Le climat a besoin du paon : sans attention, même le message le plus rigoureux reste invisible. Il a aussi besoin de la tortue : sans exactitude, responsabilité et possibilité d’action, le spectacle risque de ne laisser derrière lui que les images potentiellement fascinantes de la fin du monde.

Le défi pour Hollywood est donc peut-être moins de nous montrer la catastrophe avec toujours plus de réalisme que d’accomplir quelque chose de beaucoup plus difficile : nous captiver sans nous tromper sur ce qui nous arrive et nous émouvoir sans nous faire croire que nous sommes impuissants.

The Conversation

Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le changement climatique, un défi narratif de taille pour le cinéma hollywoodien – https://theconversation.com/le-changement-climatique-un-defi-narratif-de-taille-pour-le-cinema-hollywoodien-291604

Et si les bactéries devenaient nos alliées contre le gaspillage alimentaire et les risques sanitaires ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Françoise Leroi, Directrice de recherche, Ifremer


L’ESSENTIEL

  • Les pertes et le gaspillage des produits de la mer sont estimés à 30 %.

  • De « bonnes » bactéries peuvent être utilisées pour lutter contre les bactéries toxiques ou contre celles qui peuvent altérer le produit. C’est la biopréservation.

  • Des souches ont été sélectionnées et sont utilisées dans certains produits que vous avez peut-être déjà consommés.


Les produits de la mer peu transformés (saumon fumé, gravelax, crevettes cuites ou filets de poisson sous atmosphère protectrice) sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Malgré des protocoles d’hygiène stricts, une chaîne du froid mal maîtrisée peut entraîner le développement de bactéries pathogènes comme Listeria monocytogenes, Vibrio ou Salmonella, ou de bactéries qui dégradent la qualité organoleptique de la chair, menaçant la santé des consommateurs et générant des pertes considérables. Notre réponse ? Utiliser des bactéries pour combattre les bactéries ! Dans notre laboratoire, nous avons isolé, caractérisé et sélectionné des souches de bactéries capables de neutraliser ces menaces en reproduisant, de manière contrôlée, un mécanisme de défense déjà présent dans la nature.

Gaspillage et sécurité : des enjeux majeurs

Les produits de la mer sont particulièrement périssables. Les pertes et le gaspillage sont estimés à 30 % du volume total des produits pêchés, attribués pour une part importante à l’altération provoquée par des microorganismes : mauvaises odeurs, saveurs indésirables ou dégradation de la texture. S’y ajoutent des risques sanitaires, comme celui posé par la bactérie Listeria monocytogenes, une préoccupation majeure pour les produits de la mer prêts à consommer. Les cas de listériose restent rares, mais peuvent avoir des conséquences graves, voire mortelles, chez les personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées ou immunodéprimées). La détection de Listeria peut également conduire au rappel de lots, voire à l’arrêt temporaire d’une production, avec des conséquences économiques importantes.

Pour des raisons nutritionnelles et gustatives, certaines pratiques de conservation se modifient (réduction du taux de sel, de fumage, produits consommés crus…). Le froid et l’hygiène restent indispensables, mais ne suffisent pas toujours. Par ailleurs, les consommateurs se montrent de plus en plus réticents à l’utilisation de conservateurs chimiques et recherchent des solutions perçues comme plus naturelles.

Dans ce contexte, la biopréservation apparaît comme une solution complémentaire, douce et naturelle, pour garantir à la fois la sécurité et la qualité des produits de la mer. L’idée d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries peut sembler paradoxale. C’est pourtant cette approche que nous avons décidé de mettre en place. Dans la nature, certaines bactéries utilisent un arsenal de stratégies pour éliminer leurs concurrentes (compétition nutritionnelle, production de composés antimicrobiens, etc.). Le défi de la biopréservation ? Sélectionner des bactéries aux propriétés antimicrobiennes ciblées et les introduire en grande quantité dans l’aliment, sans production de composés toxiques ni de modification de la qualité nutritionnelle et gustative, un défi difficile à relever pour des produits de la mer aux flaveurs particulièrement délicates.

Les bactéries lactiques, des bactéries « amies »

Parmi les milliers d’espèces bactériennes recensées, celles appartenant au groupe des bactéries lactiques sont particulièrement intéressantes. Elles produisent souvent des composés antimicrobiens, sont généralement considérées comme sûres et bénéficient d’une image positive auprès du public, notamment grâce aux ferments utilisés pour fabriquer les yaourts. Par ailleurs, certaines sont déjà naturellement présentes dans les produits de la mer, comme le saumon fumé. En sélectionnant les plus intéressantes, nous ne faisons donc que renforcer un processus naturel, sans introduire d’éléments étrangers.

Notre méthode, mise au point et perfectionnée depuis 30 ans à l’Ifremer, en partenariat avec l’école ONIRIS VetAgroBio Nantes, suit un processus rigoureux en plusieurs étapes. Nous prélevons d’abord des bactéries dans différents produits de la mer – poisson, crustacées, transformés ou non, conditionnés sous diverses formes – qui viennent enrichir notre collection, unique en Europe. Celle-ci compte déjà plus de 5000 souches, dont de nombreuses bactéries lactiques. Elles sont donc adaptées aux conditions spécifiques des produits de la mer (températures basses, faible teneur en sucres, etc.), des caractéristiques de croissance peu communes chez ce groupe de bactéries.

Chaque souche est ensuite testée afin d’évaluer leur capacité à tuer ou à empêcher la croissance des principales bactéries pathogènes et altérantes. Les plus prometteuses sont caractérisées et soumises à des contrôles de sécurité : absence de production de toxines, de résistance aux antibiotiques transmissibles et de gènes de virulence, notamment.

Les souches sélectionnées sont ensuite cultivées et introduites en grand nombre (~ 5 millions de bactéries par gramme d’aliment) dans les produits souhaités, qui sont ensuite conservés dans des conditions typiques (entre 0 et 4 °C) ou abusives (8 °C) pour simuler les ruptures de chaîne du froid. Nous vérifions leur efficacité pour empêcher le développement des pathogènes et leurs conséquences sur la qualité organoleptique, grâce à notre jury d’analyse sensorielle composé d’une vingtaine de personnes.

Enfin, la souche doit pouvoir être produite en quantité et conserver ses propriétés après lyophilisation pour une application industrielle réaliste.

Du laboratoire à l’assiette

Après des années de recherche, le travail et la patience ont fini par payer. Quatre souches de bactéries lactiques isolées à partir de produits de la mer et appartenant aux espèces Carnobacterium maltaromaticum, Carnobacterium divergens et Lactococcus piscium, permettent de limiter la croissance de Listeria monocytogenes dans certains aliments comme le saumon fumé, le gravlax ou les crevettes cuites. Leur intérêt ne s’arrête pas là. Ces bactéries peuvent également ralentir l’altération organoleptique, un bouclier deux-en-un unique en son genre.

Une autre souche, Latilactobacillus sakei, a fait l’objet d’un brevet pour sa capacité à prévenir la production d’histamine dans le thon, molécule produite par certaines bactéries qui peut provoquer des intoxications lorsqu’elle s’accumule dans l’aliment. Une première dans le domaine de la biopréservation.

La biopréservation n’est plus une simple promesse de laboratoire : elle est déjà une réalité industrielle. Nos résultats ont été transférés à des producteurs de ferments sous la forme de licences commerciales, avec des retombées sous forme de royalties pour l’Ifremer et ONIRIS. Avec les souches sélectionnées, les industriels ont aussi développé plusieurs gammes de produits, pour de nouvelles applications dans les aliments carnés et laitiers. Nos bactéries sont donc utilisées dans l’industrie alimentaire et vous les avez peut-être déjà consommées !

Les recherches sont toutefois loin d’être terminées. Deux projets européens – MICROORC et FOODGUARD – visent à augmenter le degré d’industrialisation de la biopréservation. L’Ifremer optimise la technologie et teste ses performances dans des produits moins transformés (concentration en sel réduite par exemple) et avec des emballages plus durables. Une validation industrielle dans les ateliers de production de saumon fumé en France est attendue pour 2027. Le procédé a également été expérimenté avec succès sur de la daurade d’élevage, une avancée inédite pour le poisson frais et un beau marché potentiel !

Pour que ces solutions puissent se généraliser, il reste certains obstacles réglementaires et sociétaux à lever. Alors que certaines bactéries protectrices sont déjà utilisées, leur statut réglementaire fait encore l’objet de discussions au niveau européen, notamment pour déterminer dans quelles conditions elles doivent être considérées comme des ingrédients ou des additifs. Une réglementation claire et harmonisée permettrait de faciliter leur adoption par les industriels.

L’acceptabilité par les consommateurs constitue un autre enjeu. Les études disponibles montrent une perception positive des ferments alimentaires, mais il reste essentiel d’expliquer ce que sont ces bactéries, pourquoi elles sont utilisées et quelles garanties encadrent leur emploi.

La biopréservation n’est pas une solution miracle, mais une réponse concrète, naturelle et durable aux défis de la conservation des produits de la mer et des aliments en général. Déjà adoptée par des industriels en France et dans le monde, elle a le potentiel de transformer en profondeur notre façon de conserver les aliments, pour le bénéfice des consommateurs, des producteurs et de la planète.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Françoise Leroi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Et si les bactéries devenaient nos alliées contre le gaspillage alimentaire et les risques sanitaires ? – https://theconversation.com/et-si-les-bacteries-devenaient-nos-alliees-contre-le-gaspillage-alimentaire-et-les-risques-sanitaires-290889

Cancers pédiatriques : Pourquoi les innovations thérapeutiques contre le cancer arrivent-elles si lentement chez l’enfant et l’adolescent ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gilles Vassal, Professeur, Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • En matière de cancers pédiatriques, les innovations thérapeutiques sont peu nombreuses.

  • Les différences entre cancers de l’enfant et cancers de l’adulte expliquent en partie cette situation, mais ce n’est pas la principale raison.

  • Le modèle économique du secteur pharmaceutique et la réglementation actuelle sont aussi en cause.


Depuis plus de trente ans, des avancées majeures ont eu lieu dans la prise en charge d’un grand nombre de cancers de l’adulte : diagnostics précoces, nouveaux médicaments différents de la chimiothérapie, techniques chirurgicales et de radiothérapie innovantes et plus performantes.

Malheureusement, ces innovations thérapeutiques n’arrivent que très lentement chez l’enfant et l’adolescent.

Les raisons de cette lenteur sont en partie d’origine biologique, car les cancers de l’enfant sont très différents de ceux de l’adulte. Toutefois, d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte, notamment le modèle économique du secteur pharmaceutique, et l’existence de certaines failles réglementaires. Explications.

Les cancers de l’enfant ne sont pas ceux de l’adulte

La biologie des cancers pédiatriques est très différente de celles des cancers de l’adulte. Chez les enfants, pas de cancer du sein, du poumon, de la prostate ou du colon… On recense néanmoins plus de 60 cancers pédiatriques différents, les plus fréquents étant les leucémies et les tumeurs cérébrales.

Chaque année en France, 2 300 enfants et adolescents de moins de 18 ans sont diagnostiqués d’un cancer. Les plus fréquents sont les leucémies (650 cas par an) et les tumeurs cérébrales (550 cas par an).

Les cancers pédiatriques surviennent depuis la naissance jusqu’à l’adolescence. Soulignons qu’il n’existe pas, à ce jour, de programme de prévention des cancers pédiatriques ni de dépistage. En effet, un enfant ne boit pas, ne fume pas, et n’a pas 50 ans de mauvaise hygiène de vie derrière lui. S’il est exposé au soleil, c’est à l’âge adulte qu’il risque de développer un cancer de la peau.

Par ailleurs, à ce jour, il n’y a pas de facteurs cancérogènes exogènes connus des cancers pédiatriques. Des programmes de prévention ne peuvent donc être mis en œuvre. En revanche, on sait que la vaccination contre les papillomavirus des adolescents prévient les cancers du col utérin et de la sphère ORL chez l’adulte.

Au plan thérapeutique, les cancers de l’enfant diffèrent aussi beaucoup des cancers de l’adulte. En effet, ils sont pour la plupart très sensibles à la chimiothérapie. Depuis plus de soixante ans, les hémato-oncologues pédiatres ont donc mené des essais cliniques afin d’adapter aux enfants les chimiothérapies des adultes.

Cette approche a permis d’augmenter très significativement les taux de guérison, qui sont passés de moins de 30 % à plus de 80 %.

Malheureusement, 20 % des enfants et adolescents ont un cancer qui résiste à la chimiothérapie. Des innovations thérapeutiques sont donc urgemment nécessaires pour guérir plus et mieux les enfants et les adolescents atteints par la maladie.

Les cancers pédiatriques en chiffres
Le cancer reste la première cause de décès par maladie au-delà d’un an : plus de 400 enfants et adolescents meurent chaque année du cancer en France ;
Dans plus de 90 % des cas, la cause n’est pas connue ;
Grâce aux progrès thérapeutiques des soixante dernières années, plus de 8 enfants sur 10 guérissent en France et en Europe ;
Un tiers des patients guéris ont des séquelles à long terme qui impactent leur quotidien et leur qualité de vie.

Le problème est que, contrairement aux chimiothérapies qui ont pu être utilisées chez l’adulte et chez l’enfant jusqu’à présent, les nouvelles approches les plus innovantes, telles que les thérapies ciblées et les immunothérapies, ciblent spécifiquement la biologie des cancers de l’adulte. Elles ne sont donc pas nécessairement directement transposables aux cancers pédiatriques, car la biologie des cancers de l’enfant est différente de celles des cancers de l’adulte.

En conséquence, le développement de nouveaux traitements chez l’enfant nécessite la mise en place de programmes spécifiques. Et donc des investissements spécifiques. Or, c’est justement là que réside une partie du problème.

Un retour sur investissement jugé trop faible par les industriels

Le modèle économique du secteur pharmaceutique repose sur d’importants retours sur investissement (de 20 à 30 % espérés, tandis que le retour sur investissement médian est de 13 %).

Le retour sur investissement constitue un moteur majeur pour le développement des innovations thérapeutiques en matière de lutte contre le cancer. Or, les cancers de l’enfant sont rares. Ils ne concernent qu’une faible population et ne représentent qu’un petit marché, contrairement aux cancers de l’adulte. Pour les acteurs de l’industrie pharmaceutique, cela signifie donc une absence de retour sur investissement suffisant.

C’est ce qui explique notamment que les industriels du médicament n’ont pas investi dans le développement des chimiothérapies chez l’enfant. Dans le cas de l’adaptation des chimiothérapies des adultes aux enfants évoquées précédemment, les progrès ont été obtenus grâce aux acteurs de la recherche clinique académique, qui ont utilisé les médicaments disponibles dans les pharmacies des hôpitaux.

Un grand nombre des chimiothérapies utilisées en routine pour traiter des enfants et des adolescents n’ont d’ailleurs pas d’indication pédiatrique dans leur autorisation européenne de mise sur le marché, alors qu’elles ont été parfaitement validées par la recherche clinique académique.

Le secteur académique, acteur essentiel de la lutte contre les cancers pédiatriques

C’est un point important à souligner : les progrès considérables qui ont été réalisés depuis vint ans dans la compréhension de la biologie des cancers pédiatriques l’ont été par des chercheurs académiques, financés par les programmes de financements français et européens, ainsi que par des associations, telles qu’Imagine for Margo, capables de mobiliser la générosité du public.

Grâce à ces efforts, des cibles thérapeutiques potentielles ont été identifiées, spécifiques de certains cancers pédiatriques. Mais une fois de telles cibles identifiées, il faut investir dans le développement de médicaments pour augmenter les taux de guérison, comme le montre le cas du médulloblastome.

Cette tumeur cérébrale de l’enfant était considérée au siècle dernier comme une maladie unique. Sa prise en charge incluait la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie, et 50 % des enfants guérissaient, pour les deux tiers avec des séquelles cognitives importantes.

Des recherches menées par les acteurs académiques ont permis de démontrer que, en réalité, il s’agit de plus de quatre maladies différentes, disposant chacune d’un profil biologique spécifique, d’un pronostic différent et de cibles thérapeutiques spécifiques potentielles.

Malheureusement, malgré ces découvertes, faute d’investissement pas un seul nouveau médicament n’a été mis au point pour traiter les enfants atteints par un médulloblastome de mauvais pronostic. Ces derniers reçoivent donc aujourd’hui toujours le même programme thérapeutique qu’au siècle dernier, malgré les avancées majeures des connaissances.

Cet exemple souligne à quel point il est urgent d’investir dans le développement de nouveaux traitements contre les cancers pédiatriques. C’est l’un des objectifs que s’est donné l’Europe en 2020 dans son plan Cancer européen actuellement en vigueur. Or, justement, la question de la réglementation, notamment européenne, est capitale en matière de lutte contre les cancers pédiatriques.

Faire évoluer la réglementation

Depuis près de vingt ans, le règlement (CE) n° 1901/2006 du Parlement européen et du Conseil relatif aux médicaments à usage pédiatrique oblige les industriels à investir dans le transfert de leurs médicaments développés pour l’adulte chez l’enfant (ce texte les récompense également, en leur offrant une prolongation de leurs droits d’exclusivité, donc en retardant de six mois l’arrivée des formes génériques du médicament).

Concrètement, dans le cadre de la demande d’autorisation de mise sur le marché d’un nouveau médicament, les industriels sont tenus de présenter des résultats d’études cliniques réalisées dans un contexte pédiatrique (ce qui permet de déterminer si le médicament est utile également pour soigner les enfants, et dans quelles conditions). Ce règlement a bien fonctionné dans certaines disciplines pédiatriques, comme les maladies infectieuses et la rhumatologie.

Cependant, il a été décevant en oncologie pédiatrique. En effet, cette obligation d’évaluer un nouveau médicament chez l’enfant fait l’objet d’une dérogation si son indication (la maladie chez l’adulte) n’existe pas chez l’enfant. Or, on l’a vu, les cancers de l’adulte « n’existent pas » chez l’enfant. De ce fait, les industriels se retrouvaient dispensés de l’obligation de mener des études pédiatriques de leur médicament anticancéreux.

Un très (trop…) grand nombre de dérogations a donc été accordé. Or, rien ne justifie de telles dispenses. En effet, le mécanisme d’action d’un médicament peut aussi s’avérer efficace pour combattre des cancers pédiatriques, quand bien même ceux-ci sont différents du cancer de l’adulte pour lequel la thérapie avait initialement été conçue. Encore faut-il le tester…

Pour remédier au problème, en décembre prochain, le Parlement européen doit voter une nouvelle réglementation pharmaceutique. L’obligation de développer un médicament chez l’enfant reposera dorénavant sur la pertinence de son mécanisme d’action pour la maladie pédiatrique, et non plus sur l’existence de la même maladie chez l’adulte et chez l’enfant. Finies, donc, les dérogations scientifiquement et médicalement injustifiées. Cela suffira-t-il ?

L’avenir le dira. Mais pour mettre toutes les chances du côté des enfants, il faudra conjuguer les efforts de tous les acteurs. Les équipes académiques, les parents, les autorités réglementaires et les industriels ont appris à travailler ensemble. Les recherches scientifiques progressent, grâce notamment à la générosité du public.

Il faut maintenant mobiliser ces ressources ainsi que celles des investisseurs, des family officesLes family offices sont des structures privées gérant les investissements et les biens des familles à très hauts patrimoines., des industries responsables vis-à-vis de la société, de l’Europe et des programmes nationaux pour soutenir et accélérer le développement d’innovations thérapeutiques et diagnostiques à partir des découvertes des chercheurs académiques, en particulier le développement de médicaments spécifiques des cancers pédiatriques, qui cibleront leur biologie, différente de celles des cancers de l’adulte. Un nouveau modèle économique est possible. Let’s do it ! Faisons-le !

The Conversation

Gilles Vassal est membre du conseil d’administration de la Société Européenne d’Oncologie Pédiatrique (SIOPE) et membre du comité d’Orientation Stratégique de l’association Imagine for Margo.

– ref. Cancers pédiatriques : Pourquoi les innovations thérapeutiques contre le cancer arrivent-elles si lentement chez l’enfant et l’adolescent ? – https://theconversation.com/cancers-pediatriques-pourquoi-les-innovations-therapeutiques-contre-le-cancer-arrivent-elles-si-lentement-chez-lenfant-et-ladolescent-290680

Mayotte, un territoire de la République, des politiques d’exception

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • Mayotte cumule fortes inégalités, pression migratoire et retard des services publics.

  • Le droit commun y connaît de nombreuses dérogations, notamment en matière d’immigration.

  • En faisant de l’île une frontière, le débat public risque d’éclipser les causes sociales de la crise.


Mayotte est française depuis 1841, soit près de vingt ans avant Nice et la Savoie selon l’« expression marteau ».

Pourtant, lorsqu’on observe les règles qui s’y appliquent, l’île apparaît comme un territoire à part, où les exceptions au droit commun sont particulièrement nombreuses. Cette singularité juridique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une histoire particulière, marquée à la fois par l’ancienneté du lien avec la France, par une histoire coloniale puis un récit d’adhésion (référendums de 1974 et 1976, au cours desquels les Mahorais et Mahoraises ont exprimé leur volonté de rester Français), ainsi que par une départementalisation tardive, par des écarts de développement avec l’Hexagone et par la proximité immédiate des Comores.

Cette singularité prend aujourd’hui une dimension politique nouvelle : à mesure que Mayotte est présentée comme l’une des principales frontières migratoires de la France, l’exception tend à devenir une réponse privilégiée aux difficultés de l’île. La question est alors moins de savoir si Mayotte est française que de comprendre quelle forme de France y est construite.

À de nombreuses reprises, dans nos entretiens menés à Mayotte, nous avons entendu, dans la bouche de métropolitains, les expressions suivantes pour qualifier le dernier-né des départements français : « quasi-France », « pseudo-France » « Mayotte c’est la France autrement » ; ou encore « ici c’est l’Afrique ».

Quelle est donc cette altérité ?

Elle tient d’abord à une asymétrie persistante dans les rapports de pouvoir : les postes de direction de l’administration restent largement occupés par des métropolitains, quand les agents mahorais accèdent plus difficilement aux fonctions d’encadrement. Elle se nourrit aussi d’un regard culturaliste qui tend à expliquer les écarts de développement par les caractéristiques supposées de la population. La référence à une société très majoritairement musulmane contribue enfin à accentuer cette perception d’une différence culturelle.

Quand l’immigration devient la grille de lecture de la crise

Depuis plusieurs années, les crises mahoraises sont régulièrement présentées à travers un triptyque : immigration, insécurité et insuffisance des services publics. La première est souvent mobilisée pour expliquer les deux autres.

Pourtant, cette manière d’ordonner les problèmes peut conduire à faire disparaître une autre réalité : celle des inégalités structurelles, du retard des équipements, du logement, de l’accès à l’eau, de la santé ou encore de la situation d’une population extrêmement jeune. Les moins de 25 ans représentent environ 60 % de la population mahoraise et connaissent des niveaux particulièrement élevés de pauvreté, de chômage et de déscolarisation.

Les écarts de développement de Mayotte s’expliquent moins par les « caractéristiques » de sa population que par l’effet combiné de facteurs démographiques, migratoires, économiques et institutionnels, dans un contexte de départementalisation tardive et de rattrapage encore inachevé.




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Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des migrations. Mayotte constitue un pôle d’attraction majeur dans une région marquée par de très forts écarts de richesse. Les mobilités en provenance des Comores, notamment d’Anjouan, sont anciennes et reposent sur des liens familiaux et sociaux qui précèdent largement la fermeture de la frontière avec la mise en place du visa Balladur en 1995. C’est là une première singularité mahoraise. La frontière n’est pas seulement une ligne séparant la France des Comores. Elle traverse un espace qui a longtemps fonctionné comme un archipel social, familial et économique. Mais le paysage migratoire s’est progressivement diversifié : aux Comoriens se sont ajoutées des personnes venues de Madagascar, puis, plus récemment, des populations originaires des Grands Lacs africains ou de la Corne de l’Afrique. Des trajectoires, des histoires et des statuts juridiques très différents se trouvent ainsi réunis sous une même figure, celle du « clandestin », du « migrant », de « l’étranger », constituant pourtant près d’un habitant sur deux.

Le droit commun à géométrie variable

Cette histoire contribue à expliquer pourquoi Mayotte est aujourd’hui un territoire où les politiques migratoires occupent une place si importante et où les dérogations au droit commun sont particulièrement nombreuses.

Le droit du sol en fournit l’un des exemples les plus visibles. Depuis 2018, un enfant né à Mayotte de parents étrangers est soumis à des conditions particulières pour pouvoir acquérir la nationalité française. La réforme de 2025 a encore renforcé ces conditions.

Plus largement, le titre de séjour délivré à Mayotte est territorialisé et certaines dispositions applicables aux étrangers diffèrent de celles en vigueur dans l’Hexagone (quant aux procédures d’éloignement et au regroupement familial notamment) ou dans les autres départements ultramarins. Mayotte est ainsi française, mais pas tout à fait selon les mêmes règles. Cette situation n’est pas seulement une adaptation technique du droit. Elle produit une manière particulière de penser le territoire : comme un espace suffisamment français pour relever de la République, mais suffisamment différent pour justifier des règles spécifiques. La frontière extérieure se double alors d’une frontière intérieure.

Quand Mayotte devient la frontière

Alors que Mayotte tente toujours de se relever du cyclone Chido, qui a dévasté l’archipel en décembre 2024, les déplacements successifs d’Édouard Philippe et de Sébastien Lecornu, fin août 2026, ont une nouvelle fois placé l’immigration au cœur de l’agenda politique.

À quelques mois de l’élection présidentielle, leurs visites ont illustré deux approches différentes, mais convergentes sur la place accordée au contrôle des mobilités.

Édouard Philippe, qui a commencé son déplacement par le centre de rétention administrative de Pamandzi et une visite du camp de Tsoundzou, a proposé de suspendre, pendant le prochain quinquennat, le droit du sol, les demandes d’asile et le regroupement familial à Mayotte, tout en renforçant la surveillance maritime et en créant un centre de retour en Afrique de l’Est.

Quelques jours plus tard, Sébastien Lecornu, dont le déplacement était aussi consacré à la reconstruction, à l’éducation, à la santé et aux infrastructures, annonçait de nouveaux moyens humains et technologiques pour lutter contre l’immigration irrégulière et accélérer les éloignements (rappelant à peu de mots prés le « rideau de fer » un temps évoqué par Gérald Darmanin), ainsi qu’un « système de bonus-malus » établissant des sanctions sur l’aide française au développement pour les pays qui ne respecteraient pas les exigences françaises en matière d’immigration.

Cette centralité de la question migratoire est d’autant plus frappante que Mayotte est déjà, de très loin, le principal lieu d’exécution des mesures d’éloignement dans les outre-mer. En 2025, près de 90 % des éloignements d’étrangers en situation irrégulière réalisés dans les territoires ultramarins l’ont été à Mayotte. Il ne s’agit pas ici des seules décisions d’obligation de quitter le territoire français (OQTF), mais des éloignements effectivement exécutés. La lutte contre l’immigration irrégulière constitue donc déjà un volet particulièrement important de l’action de l’État dans le département.

Cette séquence donne à voir une tendance plus ancienne : Mayotte est régulièrement mobilisée comme laboratoire des politiques migratoires françaises, au point d’être parfois « parlé plus qu’elle ne parle ».

Cette lecture n’est cependant pas uniquement produite depuis l’Hexagone. Elle trouve également un écho auprès d’une partie des Mahorais, pour lesquels l’immigration est devenue une grille d’interprétation centrale des difficultés de l’île accentuant les frontières internes. Le risque est alors de réduire une crise profondément sociale et territoriale à sa seule dimension migratoire. Le rapprochement établi par la députée Estelle Youssouffa (Mayotte, indépendants) entre Mayotte et Ceuta et Melilla participe de cette mise en récit de l’île comme frontière, où immigration, insécurité, pression démographique et droit du sol condensent les inquiétudes d’une partie de cette population qui sont reprises dans le débat national.

Regarder Mayotte comme un département à reconstruire

Alors que Mayotte reste confrontée à l’urgence de la reconstruction, au manque de logements, aux difficultés d’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et à l’emploi, les opérations engagées après Chido demeurent lentes et confrontées à de nombreux blocages : seuls 12 % des crédits votés et délégués en 2026 ont été dépensés. La question migratoire ne saurait donc suffire à rendre compte de la crise mahoraise, dont les ressorts sont aussi sociaux, économiques et institutionnels. En privilégiant la frontière, le débat public risque ainsi de laisser dans l’ombre les difficultés structurelles qui continuent de façonner le quotidien de l’île.

La démographie en constitue un bon exemple. La population mahoraise, estimée à environ 323 153 habitants, connaît une croissance spectaculaire. Mais celle-ci résulte largement d’un excédent naturel : la fécondité y est très élevée et la population extrêmement jeune. Le débat sur les naissances étrangères mérite d’être abordé avec davantage de prudence. En 2021, 74 % des femmes ayant accouché à Mayotte étaient étrangères, principalement comoriennes. Mais la plupart d’entre elles vivaient déjà sur l’île avant leur grossesse. L’idée selon laquelle des femmes viendraient massivement aux Comores par bateau dans le seul but d’y faire naître un enfant français ne correspond donc pas aux données disponibles.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’exactitude de tel ou tel chiffre. C’est la manière dont certains récits finissent par organiser le regard porté sur Mayotte. À force d’être regardée comme une frontière à défendre, Mayotte risque de ne plus être regardée comme un département à reconstruire.

La question migratoire n’est pas imaginaire, mais elle ne peut tenir lieu de politique publique.

Elle ne construit ni les écoles, ni les logements, ni les réseaux d’eau ; elle ne résout ni le chômage ni les inégalités. Et lorsque la réponse consiste à multiplier les exceptions juridiques, une autre frontière apparaît : celle qui distingue les Français selon le territoire où ils vivent et les étrangers selon le territoire où ils résident.

À force de vouloir protéger Mayotte par l’exception, ne risque-t-on pas de l’éloigner du droit commun ? Le risque est double : réduire ses difficultés à l’immigration invisibilise leurs dimensions sociales, économiques et institutionnelles ; multiplier les dérogations au nom de sa situation particulière peut, à terme, installer une différence durable de traitement au sein même de la République.

Mayotte est constamment sommée de démontrer qu’elle est française, tandis que l’on multiplie les dispositifs qui la soumettent à un régime différent. L’enjeu n’est pas de choisir entre la reconnaissance des difficultés migratoires et leur déni. Il est de refuser que l’immigration devienne l’explication unique d’une situation beaucoup plus complexe. Mayotte n’a pas besoin d’être moins française pour résoudre ses difficultés. Elle n’a peut-être pas non plus besoin d’être rendue toujours plus exceptionnelle.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Mayotte, un territoire de la République, des politiques d’exception – https://theconversation.com/mayotte-un-territoire-de-la-republique-des-politiques-dexception-291472

La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DBA, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes.

  • Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.

  • La « guerre des livres » est devenue un combat politique national : les exigences de collectifs religieux et de responsables publics supplantent les contestations individuelles tandis que la censure, auparavant concentrée sur les bibliothèques scolaires, gagne aussi les bibliothèques publiques.


Aux États-Unis, la situation des bibliothèques se dégrade. De nombreuses menaces pèsent sur leur autonomie et leur financement. Quelques mois après l’arrivée de l’administration Trump 2, nous avions rendu compte du projet de démantèlement de l’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), agence qui participe au financement de nombreux programmes proposés par les innombrables lieux qui constituent le très riche réseau des bibliothèques scolaires (school libraries) et publiques (public libraries) américaines pour un montant annuel approchant les 300 millions de dollars (260 millions d’euros).

Grâce à la mobilisation d’élus, d’associations et de citoyens, la dissolution pure et simple de l’IMLS n’est plus d’actualité. Mais si l’agence en tant que telle n’est plus aujourd’hui menacée et ses personnels ont été réintégrés à leurs postes, l’administration a renouvelé ses tentatives de réduction drastique de son budget de fonctionnement à travers le projet de loi de finances FY2027 soumis à décision du Congrès.

Une résolution de continuité (CR) a été votée pour maintenir le financement au niveau de l’année précédente jusqu’au 11 décembre prochain. Après cette date, le futur demeure incertain.

Le fondamentalisme à l’assaut des bibliothèques

Par ses décisions et ses prises de position, l’administration Trump légitime implicitement l’arrogance de plus en plus décomplexée des groupes de pression fondamentalistes qui attaquent les bibliothèques en s’en prenant aux collections offertes, à certains ouvrages en particulier, mais aussi à la programmation culturelle qui y est proposée.

Ainsi, cet été 2026, des députés républicains ont déposé un projet de loi contre lequel l’Association américaine des bibliothèques (American Library Association, ALA) se mobilise. Appelé Stop the Sexualization of Children Act, le projet est introduit en ces termes :

« Modifier la loi de 1965 sur l’enseignement primaire et secondaire afin d’interdire l’utilisation des fonds alloués au titre de ladite loi pour élaborer, mettre en œuvre, faciliter, organiser ou promouvoir tout programme ou activité destiné aux enfants de moins de 18 ans, ou pour leur fournir ou promouvoir des ouvrages ou autres supports contenant du contenu à caractère sexuel, et à d’autres fins. »

Ce texte vise particulièrement les bibliothèques scolaires, qui représentent de véritables institutions aux États-Unis. Systématiquement présentes et bien mieux fournies que dans la plupart des établissements primaires de France, elles sont la plupart du temps gérées par des professionnels formés à l’université.

Amanda Jones en est un exemple dont le portrait avait été dressé dans le documentaire USA : la guerre des livres, d’Ilan Ziv, diffusé sur Arte en 2024, puis plus récemment dans un autre documentaire, de Kim Snyder, sorti en 2025 aux États-Unis, The Librarians.

Accusée de promouvoir du contenu pornographique auprès des enfants qui fréquentaient la bibliothèque de la paroisse de Livingston (Louisiane) dont elle avait la responsabilité (car elle n’avait pas retiré des rayonnages des livres à thématique LGBTQIA+), elle a fermement contesté ces accusations lors d’une réunion du conseil d’administration de l’école, puis a dû affronter, des mois durant, des menaces, une forme de harcèlement et des intimidations jusque dans son propre jardin. Ce modus operandi n’est pas sans rappeler les pratiques de certains militants extrémistes des mouvements militants anti-avortement pro-life qui poursuivent sans relâche leurs victimes, médecins ou patientes jusque dans leurs maisons.

Depuis, Amanda Jones est devenue le symbole de ces professionnelles (ce sont souvent des femmes) qui refusent de céder face à des intimidations d’une rare violence. Ces attaques, déclenchées par le simple fait qu’elles souhaitent garantir une offre de collections pluraliste, vont parfois jusqu’à remettre en cause leur moralité personnelle. Amanda Jones expliquait dans une interview publiée en 2023, donc avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche :

« Dans mon État de [Louisiane], on assiste actuellement à une vague de censure visant les livres écrits par ou sur des membres de la communauté LGBTQIA+, sous prétexte de “protéger les enfants contre la pornographie”. Les censeurs affirmeront qu’il ne s’agit pas de cela, mais les listes d’ouvrages qu’ils jugent répréhensibles prouvent le contraire, et ce phénomène s’observe partout aux États-Unis. Ils recourent à des tactiques de peur, à une rhétorique nuisible et aux réseaux sociaux pour susciter une hystérie autour des livres. Une fois qu’ils ont monté tout le monde en ébullition, ils commencent à parler de supprimer le financement des bibliothèques. »

Extension du domaine de la censure

Dans de nombreux États, les groupes de pression – parmi lesquels la très puissante Moms for Liberty, proche des républicains, qui œuvre à contrôler sans relâche les ouvrages mis à disposition des jeunes – se montrent de plus en plus virulents. Si les bibliothèques scolaires ont longtemps été leur terrain de jeu privilégié, sous prétexte de protection de la jeunesse, l’ALA a signalé que, en 2025, 51 % des tentatives de censure de livres ont eu lieu dans des bibliothèques publiques (non scolaires).

Le récent rapport de l’association de défense de la liberté d’expression et des écrivains, Pen America, au titre explicite « “Out of Circulation”: Expanding Censorship in Public Libraries » (« “Indisponible” : l’extension de la censure dans les bibliothèques publiques »), fait le point sur cette progressive généralisation des intimidations et des demandes de retraits d’ouvrages ou d’actions culturelles à toutes les bibliothèques, y compris celles destinées au grand public.

Il distingue trois formes de censure : celle, ancienne, qui s’attaque aux livres ; une censure administrative ou politique, qui pèse sur les budgets et la gouvernance de ces établissements ; une troisième, enfin, qui menace directement, voire physiquement, les professionnels en charge de ces bibliothèques.

La bataille devient politique

Le nombre d’ouvrages censurés ne cesse de battre des records ces dernières années. On est passé de 3 362 ouvrages censurés en 2023 – il s’agit d’ouvrages que l’on demande de retirer des rayonnages des bibliothèques en raison de leur contenu prétendument inapproprié pour les enfants ; on y retrouve aussi bien Orange Mécanique, d’Anthony Burgess, que l’album pour enfants Gender Queer, de Maia Kobabe – à 6 870 en 2025.

Pour informer le grand public et mobiliser le plus grand nombre, les professionnels ont institué une semaine consacrée à ces problématiques dans tout le pays. C’est le Banned Book Week qui fédère tous les professionnels au début du mois d’octobre.

Autre évolution marquante que le rapport de l’ALA (State of America’s Libraries, 2026) documente : le changement du statut des acteurs exigeant la censure. En 2025, la quasi-totalité (92 %) des tentatives de censure recensées étaient engagées à l’initiative de groupes de pression, de responsables gouvernementaux et de décideurs, alors que, dans le passé, il s’agissait principalement d’initiatives individuelles de parents. Cette évolution souligne une polarisation du débat à un niveau désormais national et institutionnel : la contestation des livres n’est plus une initiative parentale ponctuelle mais un outil de mobilisation politique.

Les actions aussi se diversifient, comme le souligne le rapport de Pen America : on a ainsi observé la suppression de présentoirs thématiques (autour d’événements comme les Pride Month ou Black History Month), l’annulation d’événements et d’heures du conte (notamment Drag Story Hour, ciblée par des menaces à la bombe dans plusieurs villes), la reclassification de livres jeunesse vers les rayons adultes, et le collage sauvage de stickers d’avertissement directement sur les ouvrages.

Comme le disait un responsable britannique au cours de la grave crise qu’a traversée le réseau de lecture publique au Royaume-Uni à partir des années 2010, sous le gouvernement conservateur de David Cameron :

« Les bibliothèques sont comme un canari dans la mine, un véritable détecteur de ce qui se passe plus largement dans les collectivités locales. »

C’est dans ce contexte de plus en plus menaçant, qui déborde désormais largement les bibliothèques scolaires, que la résistance des bibliothécaires américains vient d’être saluée par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians. Ces enjeux d’accès libre à tous les contenus quels qu’ils soient seront certainement au cœur des débats locaux à l’approche des élections de mi-mandat, comme l’illustre la proposition du lieutenant-gouverneur du Texas, candidat à sa propre succession, de sanctionner les écoles qui ne retirent pas certains ouvrages de leurs bibliothèques. Mais gageons que, là encore, la communauté puissante des bibliothécaires se lèvera pour alerter et se mobiliser contre la censure !

The Conversation

Cécile Touitou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle – https://theconversation.com/la-bibliotheque-assiegee-comment-ladministration-trump-fait-des-rayonnages-un-champ-de-bataille-culturelle-291719

« Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh

Source: The Conversation – in French – By Jean-Pierre Luminet, Astrophysicien, Directeur de recherche CNRS, Observatoire de Paris

La nuit étoilée, de Vincent van Gogh, une toile peinte à Saint-Rémy de Provence en 1889. Vincent van Gogh, Museum of Modern Art

L’ESSENTIEL

  • Vincent van Gogh, peintre néerlandais (1853-1890), est notamment connu pour son usage des couleurs. Il a peint de nombreuses toiles représentant de façon spectaculaire le ciel étoilé.

  • L’œil aiguisé d’un astronome y décèle des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.

  • Partez en Provence, à la découverte des cieux et des paysages qui ont inspiré van Gogh.


Natif de Provence, j’ai passé mon enfance à la campagne, levant les yeux vers le bleu profond du ciel nocturne et ses étoiles scintillantes. Plus tard, sous les cieux moins limpides de la région parisienne où j’ai essentiellement exercé mon métier d’astrophysicien, j’ai toujours gardé en mémoire cette lumière à deux couleurs, bleu et jaune, ciel et soleils, étendards de la Provence, couleurs-clés de l’art de Vincent Van Gogh.

Le 20 février 1888, âgé de 35 ans, le peintre hollandais quitte le Nord aux cieux chargés et arrive à Arles. Il découvre la lumière, éclatante de jour comme de nuit : « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention, tu verras que certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus myosotis », écrit-il à sa sœur Willemien en septembre 1888. Dès lors germe en lui le projet de peindre le ciel étoilé. Il s’agit d’un défi technique et esthétique : « il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir », précise-t-il.

Fasciné depuis toujours par les liens étroits que les différentes formes d’expression artistique ont tissés, au fil de l’histoire, avec les sciences de l’univers, j’ai mené une longue enquête sur la demi-douzaine de toiles nocturnes que Van Gogh a peintes en Provence.

Une enquête artistique et astronomique

Mon approche, combinant astronomie, étude de la vaste correspondance de Van Gogh et analyse picturale, a permis d’apporter des éléments nouveaux. Les logiciels de reconstitution astronomique permettent par exemple de visualiser l’état réel du ciel à l’époque où Van Gogh est censé avoir peint ses tableaux en tel ou tel lieu, et de le comparer avec ses représentations artistiques.

Me rendant sur les lieux mêmes où le peintre avait posé son chevalet, je suis allé de surprises en surprises. J’ai pu d’abord établir que les portions de ciel représentées dans ses divers tableaux correspondaient toujours à un étonnant « réalisme de position » — les luminosités des astres étant, pour des raisons d’équilibre de formes et de couleurs, cependant très exagérées.

Cette question n’est pas seulement une affaire de curiosité biographique, elle touche aussi à la vision fondamentale de l’artiste. Faut-il peindre d’après nature ou d’après l’imagination ? Le débat a suscité les disputes qu’il avait eues avec Paul Gauguin durant les deux mois de leur cohabitation orageuse à Arles, conclue par l’épisode de l’oreille coupée et son internement à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence !

Terrasse du café le soir, tableau de Vincent Van Gogh peint en 1888.
Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller, Otterlo (Pays-Bas)
Retrouvez le Verseau dans la toile de Van Gogh.
Jean-Pierre Luminet, Fourni par l’auteur

Dans sa Terrasse de café et la Nuit étoilée sur le Rhône peintes à Arles en septembre 1888, il a reproduit assez fidèlement des constellations bien identifiables : le Verseau dans la première, le Chariot de la Grande Ourse dans la seconde.

Il s’avère surtout que Van Gogh, sans jamais en avoir parlé dans sa correspondance, a fait des montages étonnants entre ce qu’il voyait réellement dans le ciel et les paysages terrestres qu’il peignait dessous. On connaît par exemple précisément l’emplacement où il a posé son chevalet pour peindre sa Nuit étoilée à Arles. Positionné face au Rhône, toile parallèle à la berge, il a fidèlement reproduit les étoiles de la Grande Ourse telles qu’il les voyait en direction du nord, et tout aussi fidèlement le paysage terrestre — pont, clochers d’églises, reflets des réverbères sur le fleuve — vus dans la direction opposée du Sud-Est… Il a ensuite fusionné les deux plans, réalisant ainsi un montage saisissant.

Nuit étoilée sur le Rhône, Arles, septembre 1888. Huile su toile, 72×92 cm.
Vincent Van Gogh, Musée d’Orsay, Paris
Angles de vue des paysages terrestre (en rouge) et céleste (en bleu), à Arles.
Jean-Pierre Luminet, Fourni par l’auteur

Des recompositions imaginaires

À partir de son internement à Saint-Rémy-de-Provence le 8 mai 1889, son imagination a progressivement pris le dessus. Dès lors, ses toiles nocturnes ont résulté d’une conjonction entre une observation astronomique toujours précise mais remodelée par une imagination débridée — taille énorme des astres, volutes et tourbillons dans le ciel —, et un travail de mémoire traduisant la nostalgie de son pays natal. Mais aussi, et cela est fondamental pour comprendre sa démarche, un élan spirituel vers l’infini du ciel : « J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles », a-t-il écrit.

Dans la fameuse Nuit étoilée peinte à l’asile Saint-Paul de Mausole en 1889, les directions dans lesquelles il a reproduit le ciel, les collines des Alpilles et le petit village sont toutes différentes.

La Nuit étoilée, St-Rémy de Provence, 1889. Huile sur toile, 73,7×92,1 cm.
Vincent Van Gogh, Museum of Modern Art, New York (États-Unis)

C’est depuis la fenêtre de l’asile où il était interné que van Gogh a esquissé les positions des astres qu’il apercevait par une petite fenêtre grillagée orientée à l’Est, à savoir un croissant de lune, Vénus au lever du jour, les étoiles de la constellation du Bélier, à une date et une heure très précises que j’ai calculées grâce à un logiciel astronomique : le 25 mai 1889 à 4 heures 40 du matin !

Or, de sa chambre, on ne voyait ni les Alpilles ni le village, pourtant représentés dans la partie terrestre de son tableau. Il semble donc qu’il a attendu le mois de juin, après avoir eu la permission de sortir de sa chambre, pour descendre dans le jardin de l’asile, et c’est depuis cet autre point de vue qu’il a peint les collines des Alpilles, situées dans une autre direction, dont il a reproduit très correctement le profil. Reste le village, qui est encore dans une autre direction. J’ai pu montrer que le village qu’il a représenté est un mélange entre celui de Saint-Rémy et une réminiscence des villages de son pays natal, le Brabant, dont il commençait à avoir la nostalgie.

La Nuit étoilée combine ainsi des éléments observés et des éléments recomposés, confirmant une approche artistique où la mémoire et l’imaginaire s’entrelacent avec le réel.

En février 1890, Van Gogh traverse une période de crise intense, marquée par des accès violents et des phases de dépression. Ce n’est qu’au printemps qu’il retrouve sa lucidité et reprend la peinture.

Route avec un cyprès et une étoile, huile sur toile 92 × 73 cm.
Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller

Route avec étoiles et cyprès, toile peinte en avril 1890 juste avant que Van Gogh quitte la Provence pour se rendre à Auvers-sur-Oise, suit une logique similaire à celle de La Nuit étoilée. Il représente une route sinueuse, bordée d’un imposant cyprès sous un ciel où brille un croissant de lune et deux astres lumineux. C’est dans cette œuvre moins connue que le sommet de la recomposition est atteint.

En effet, l’analyse astronomique révèle que la scène correspond très exactement à un alignement rare de Mercure (la petite étoile jaune tout à gauche du tableau), Vénus (l’astre énorme à gauche du cyprès) et le croissant de Lune observé le 20 avril 1890 au coucher du soleil. Bien que Van Gogh n’évoque pas cet événement dans sa correspondance, il est probable qu’il ait été informé par un article de journal et y ait assisté.

Cependant, comme pour La Nuit étoilée, il a recomposé son tableau en modifiant la disposition des astres, pour des raisons d’équilibre pictural. En particulier, le croissant de Lune est éclairé du mauvais côté, suggérant un montage complexe de la part de l’artiste. Le cyprès, élément central du tableau, symboliserait le lien entre la terre et le ciel. Van Gogh a inversé les positions des astres pour respecter les impératifs esthétiques de sa composition. Ce procédé subtil et réfléchi démontre la maîtrise de l’artiste, qui, tout en s’inspirant de la réalité, n’hésitait pas à s’en écarter pour atteindre l’équilibre formel et l’expressivité recherchés.

Dans aucune de ses lettres pourtant, le peintre évoque ses procédés de composition. Tout au plus écrit-il à son frère : « Sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent l’une après l’autre des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. Et voilà, lorsqu’on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu’eux ils ont trop vite vu ». Longtemps on a cru, à tort, que Van Gogh peignait un tableau par jour ; en réalité il avait toujours plusieurs toiles en train, partant d’une trame réelle et s’en écartant ensuite dans des constructions d’atelier très élaborées.

En ce sens, son œuvre rejoint la définition donnée par Charles Baudelaire à propos d’Eugène Delacroix au Salon de 1846 à Paris : « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ». Pour percer les secrets des compositions nocturnes de Van Gogh, il semblerait qu’il faille joindre les regards des astronomes, des poètes et des historiens, aptes ensemble à saisir la double profondeur du cosmos et de l’âme humaine.


Jean-Pierre Luminet donnera une conférence intitulée « Carte blanche MuMa — Les nuits étoilées de Van Gogh » le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre.

Pour en savoir plus, voir également le livre de l’auteur « Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh », paru en 2024 aux éditions Seghers.

The Conversation

Jean-Pierre Luminet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh – https://theconversation.com/souvent-il-me-semble-que-la-nuit-est-encore-plus-richement-coloree-que-le-jour-le-ciel-etoile-selon-vincent-van-gogh-291501