Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle

Source: The Conversation – in French – By Tina Chronopoulos, Associate Professor of Middle Eastern and Ancient Mediterranean Studies, Binghamton University, State University of New York

Un bas-relief représentant un *gallus* faisant des offrandes à la déesse Cybèle et à son compagnon, Attis. Saiko via Wikimedia Commons, CC BY

Connue sous le nom de Cybèle, la mère des dieux de l’Antiquité était vénérée par des prêtres romains, les galli, qui pouvaient vivre et se présenter comme des femmes, quel que soit le sexe qui leur avait été assigné à la naissance.


La déclaration du Vatican « Dignitas Infinita » a ravivé ces deux dernières années l’intérêt pour la manière dont les religions définissent et interprètent le genre et les rôles de genre.

Approuvée par le pape le 25 mars 2024, cette déclaration affirme l’opposition du Vatican à la chirurgie de transition et à la gestation pour autrui. Tout en soulignant que personne ne devrait être « emprisonné », « torturé » ou « tué » en raison de son orientation sexuelle, elle affirme que la « théorie du genre » et toute intervention impliquant un changement de sexe rejettent le plan de Dieu pour la vie humaine.

L’Église catholique met depuis longtemps l’accent sur les conceptions binaires et traditionnelles du genre. Mais dans de nombreux endroits, tant aujourd’hui que par le passé, des individus ont pu s’opposer aux normes de genre. Même dans l’ancien Empire romain, des individus pouvaient transgresser les conceptions traditionnelles des rôles de genre de diverses manières. Si les notions romaines de féminité et de masculinité étaient strictes en matière d’habillement, par exemple, certains éléments suggèrent que des individus pouvaient enfreindre ces normes et le faisaient effectivement, même s’ils risquaient d’être ridiculisés ou méprisés.

Spécialiste de la littérature grecque et latine, j’ai étudié les galli, les disciples masculins de la déesse Cybèle. Leur apparence et leurs comportements, souvent considérés comme féminins, ont fait l’objet de nombreux commentaires de la part des auteurs romains : on disait qu’ils se bouclaient les cheveux, se lissaient les jambes avec des pierres ponces et portaient des vêtements raffinés. Ils se faisaient également, mais pas toujours, retirer les testicules par le biais d’une opération chirurgicale.

Cybèle : mère des dieux

Dans son traité philosophique Sur la mère des dieux, Julien le Philosophe, dernier empereur païen de l’Empire romain (de 361 à 363 de notre ère, ndrl), évoque l’histoire du culte de Cybèle. Dans ce traité, il décrit les figures principales du culte et la manière dont certains de ses rites étaient accomplis.

Une statuette en bronze représentant une femme sur un char tiré par deux lions
Représentation de la déesse Cybèle.
The Metropolitan Museum of Art, don de Henry G. Marquand, 1897

Souvent appelée la mère des Dieux, Cybèle fut d’abord vénérée en Anatolie. Son site de culte le plus célèbre se trouvait à Pessinonte, l’actuel village turc de Ballihisar, à environ 150 km au sud-ouest d’Ankara, où Julien s’arrêta pour lui rendre visite lors de son voyage vers Antioche en 362 de notre ère.

Cybèle était connue en Grèce vers 500 avant notre ère et fut introduite à Rome entre 205 et 204 avant notre ère. À Rome, où elle fut reconnue comme la mère de l’État, son culte fut intégré à la liste officielle des cultes romains, et son temple fut construit sur le Palatin, le centre politique de Rome.

Le culte de Cybèle a donné naissance à un groupe d’adeptes masculins, ou serviteurs, connus sous le nom de « galli ». Parmi les vestiges matériels qui témoignent de leur existence, on trouve des sculptures, ainsi que la sépulture romaine d’un gallus découverte dans le nord de l’Angleterre.

Attis : le compagnon humain de Cybèle

Une statue provenant d’Ostie, la ville portuaire de Rome, représente Attis allongé ; Attis était le jeune compagnon humain de Cybèle.

Sculpture d’une figure allongée portant une couronne élaborée entourée de rayons de soleil. Un vêtement recouvre le haut du corps mais laisse apparaître les parties génitales
Une statue romaine antique d’Attis trouvée à Ostie, aujourd’hui conservée au musée du Vatican.
Grant Showerman, 1870-1935, Bibliothèque contributrice : Robarts — Université de Toronto via Flickr

Ce qui est très inhabituel dans cette statue, qui se trouve au musée du Vatican, c’est la façon dont le sculpteur a drapé le vêtement pour attirer l’attention sur l’aine et le ventre d’Attis : aucun organe génital n’y est visible. À première vue, Attis semble être une femme.

Dans leurs récits du mythe de Cybèle, les auteurs grecs et romains donnent des versions différentes de l’autocastration d’Attis. Le poète romain Catulle décrit comment Cybèle plonge Attis dans un état de frénésie, au cours duquel il se castre lui-même. Immédiatement après, Attis est désigné par des adjectifs féminins lorsqu’il appelle ses compagnons, les gallae, utilisant la forme féminine au lieu de la forme masculine galli. Le poème de Catulle met en évidence l’ambiguïté du genre d’Attis et de celui des serviteurs de Cybèle.

Témoignages matériels concernant les « galli »

Un bas-relief provenant de Lanuvium, aujourd’hui conservé aux musées du Capitole à Rome et daté du IIᵉ siècle de notre ère, est l’une des rares représentations conservées d’un Gallus.

Une figure parée de plusieurs objets gravés sur un côté, tels qu’un instrument de musique et une boîte destinée aux objets de culte
Relief d’un gallus aux musées du Capitole à Rome.
Anna-Katharina Rieger, via Wikimedia

Ce personnage est entouré d’objets couramment associés au culte de Cybèle, notamment des instruments de musique, une boîte destinée aux objets de culte et un fouet. La figure sculptée est parée d’une coiffe ou d’une couronne élaborée, d’un collier métallique rigide et d’un petit pectoral ainsi que de vêtements richement décorés. Outre le fait qu’ils signalent le lien de cette personne avec le culte de Cybèle, ces objets et ornements suggèrent également que son identité de genre est quelque peu ambiguë, car les hommes romains fuyaient l’extravagance et les parures.

À Cataractonium, un fort romain du nord de l’Angleterre, un squelette a été découvert dans la nécropole de Bainesse lors de fouilles menées en 1981-1982. D’après les objets funéraires qui l’accompagnaient, notamment un bracelet de cheville (qu’on appelle torque), des bracelets et un collier en pierres précieuses datés du IIIᵉ siècle de notre ère environ, les archéologues ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’une femme. L’examen des os a toutefois révélé qu’il s’agissait des restes d’un jeune homme, probablement âgé d’une vingtaine d’années. Comme les hommes romains ne portaient généralement pas le type de bijoux trouvés dans la tombe, les archéologues ont conclu que l’individu était peut-être un gallus.

Le respect des « galli »

Les galli étaient rattachés à des temples, où ils formaient une communauté. Lors des processions en l’honneur de Cybèle, ils suivaient l’image cultuelle et les prêtres, chantant tout en jouant de leurs instruments de musique.

À Rome, ils avaient le droit de mendier auprès de la population ; ils proposaient également des lectures prophétiques ou des danses extatiques contre rémunération. Il est possible qu’ils aient soigné leur apparence afin de gagner plus d’argent.

Certains chercheurs ont avancé l’idée que leur apparence féminine était un moyen de se différencier du grand public ; de même, que leur castration volontaire signalait leur renoncement au monde et leur dévotion à Cybèle, à l’image d’Attis, son compagnon. Cependant, il ne semble pas insensé de penser que certains galli étaient attirés par le culte de Cybèle parce qu’il leur offrait un moyen d’échapper au système binaire strict des genres qui prévalait dans la Rome antique. Les galli, contrairement aux autres hommes de Rome ou de son empire, pouvaient se présenter comme des femmes et vivre comme elles, indépendamment de leur sexe assigné ou de la manière dont ils s’identifiaient.

Le poème de Catulle et les commentaires d’autres auteurs indiquent qu’ils percevaient le genre des galli comme différent des concepts romains associés habituellement à la masculinité. Cependant, les galli étaient également, à contrecœur, respectés pour le rôle qu’ils jouaient dans le culte de Cybèle.

Il est donc difficile de savoir qui exactement rejoignait leurs communautés, comment ces hommes se percevaient eux-mêmes et si les sources les décrivent avec exactitude.

Il est tentant de considérer les galli comme des personnes non binaires ou des personnes transgenres, même si les Romains ne connaissaient ni n’utilisaient de tels concepts. Il n’est toutefois pas inconcevable qu’un certain nombre d’individus aient trouvé chez les galli à la fois une communauté et une identité leur permettant de s’exprimer d’une manière que la virilité romaine traditionnelle ne permettait pas.

La déclaration du Vatican affirme que la binarité femme-homme est immuable et suggère que les thérapies et les soins d’affirmation de genre « risquent de menacer la dignité unique dont la personne est investie dès le moment de la conception ». Néanmoins, les personnes transgenres d’aujourd’hui ainsi que celles qui ont défié les codes binaires du genre dans le passé – y compris les galli de la Rome antique – montrent qu’il est et était possible de vivre en dehors des normes de genre dominantes. Et qu’il est profondément injuste d’imposer des enseignements moraux ou des jugements sur la manière dont les personnes vivent leur corps ou leur identité.

The Conversation

Tina Chronopoulos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle – https://theconversation.com/pour-echapper-aux-normes-de-genre-les-romains-trouvaient-refuge-dans-une-communaute-vouee-a-la-deesse-cybele-281247

Inondations en Outaouais : une génération sous pression face aux crises répétées

Source: The Conversation – in French – By Eve Pouliot, Professeure agrégée en travail social, responsable du Comité de pédagogie universitaire, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Alors que l’Outaouais fait face à de nouvelles inondations ce printemps, les images de maisons submergées et de routes coupées se multiplient. Mais derrière ces scènes bien visibles, une autre réalité se dessine : celle des jeunes qui grandissent dans un contexte de crises à répétition – et qui en portent les traces, à la fois psychologiques et sociales.


Grandir dans un enchaînement de crises

Pour de nombreux jeunes de l’Outaouais, les catastrophes dites naturelles ne sont pas des événements isolés. Inondations en 2017, 2019 et 2023. Tornade en 2018. Puis, la pandémie de Covid-19. En quelques années à peine, ces jeunes ont été exposés à une succession de bouleversements majeurs, venant perturber leur quotidien, leurs repères et leur sentiment de sécurité.

Cette accumulation n’est pas anodine.

Dans une étude menée en 2022 auprès de plus de 1 200 élèves du secondaire de la région, nous avons observé des niveaux préoccupants de détresse psychologique. Près du tiers des jeunes rapportaient des symptômes dépressifs ou des pensées suicidaires. Un sur quatre présentait de l’anxiété modérée à sévère ou des pensées d’automutilation.

Quand le climat devient une expérience vécue

Ces événements ne laissent pas seulement des traces sur la santé mentale. Ils transforment aussi la manière dont les jeunes perçoivent les changements climatiques. Avant de vivre une inondation ou une tornade, plusieurs décrivent le climat comme une notion abstraite. Un sujet abordé à l’école, parfois difficile à relier à leur réalité.

Puis survient l’événement.

L’eau qui monte, les sirènes, les évacuations : soudain, les changements climatiques deviennent concrets. Tangibles. Personnels.

« Ça m’a fait réaliser c’est quoi, le réchauffement climatique », exprime une adolescente.

Le fait que ces catastrophes se produisent près de chez eux joue un rôle déterminant. Elles ne concernent plus seulement « les autres » ou des pays lointains. Elles peuvent survenir ici, maintenant.

Peur, anxiété… et hypervigilance

Cette prise de conscience s’accompagne parfois d’émotions intenses.

Plusieurs jeunes évoquent un sentiment d’insécurité durable.

Certains développent une forme d’hypervigilance : le bruit du vent, la pluie abondante ou la montée des eaux deviennent des sources d’inquiétude. D’autres parlent d’une anxiété plus diffuse, tournée vers l’avenir : que leur réserve le monde de demain ?

Ces écoémotions, de plus en plus documentées, ne sont pas nécessairement anormales. Elles peuvent, au contraire, traduire une lucidité face aux transformations en cours. Mais elles ne mènent pas toujours aux mêmes réactions.




À lire aussi :
Les éco-émotions : les reconnaître et les comprendre pour mieux vivre les changements climatiques


Quatre façons de réagir face à la crise climatique

Contrairement à l’idée d’une jeunesse homogène et uniformément mobilisée, notre étude qualitative réalisée auprès d’une trentaine de jeunes révèle qu’ils adoptent des postures très variées face aux changements climatiques.

Quatre profils se dégagent.

Les engagés voient dans ces événements un signal d’alarme. Inquiets, mais convaincus qu’il est possible d’agir, ils modifient leurs habitudes et s’impliquent, individuellement ou collectivement.

Les impuissants partagent cette inquiétude, mais se sentent démunis. Les catastrophes leur apparaissent comme incontrôlables, ce qui alimente un sentiment de résignation.

Les confiants, souvent exposés à des événements répétés, estiment avoir appris à faire face. Ils savent comment réagir, se préparer, s’adapter.

Enfin, les désengagés se sentent peu concernés, établissant peu de liens entre les événements vécus et les changements climatiques.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


L’inquiétude ne suffit pas à mobiliser

Un constat s’impose : ce n’est pas seulement le niveau d’inquiétude qui détermine l’engagement, mais le sentiment de pouvoir agir.

Les jeunes engagés croient que leurs actions – même modestes – peuvent faire une différence. Cette conviction leur permet de transformer leur inquiétude en moteur d’action. À l’inverse, ceux qui se sentent impuissants perçoivent la situation comme hors de leur contrôle. Dans ce cas, l’anxiété tend à se transformer en découragement.

Ce décalage est crucial. Il montre que sensibiliser aux changements climatiques ne suffit pas : encore faut-il offrir des leviers concrets pour agir.




À lire aussi :
Sortir du petit geste : l’école doit donner aux jeunes les moyens de se mobiliser


Le rôle clé des communautés et des écoles

Les expériences collectives jouent ici un rôle déterminant. Dans certaines communautés touchées à répétition par les inondations, des dynamiques d’entraide émergent. Voir ses voisins s’organiser, participer à des actions concrètes, partager des stratégies d’adaptation renforcent le sentiment d’efficacité.

Les écoles constituent également un levier central. Elles ne sont pas seulement des lieux de transmission de connaissances, mais aussi des espaces où les jeunes peuvent discuter, comprendre et s’engager.

Encore faut-il que ces espaces ouvrent sur des pistes d’action, plutôt que de s’en tenir à des constats alarmants. Sans perspectives d’action, l’éducation aux changements climatiques risque d’alimenter l’anxiété plutôt que de soutenir l’engagement.

Mieux accompagner une génération exposée à des catastrophes

Les inondations actuelles en Outaouais rappellent que ces événements ne sont plus exceptionnels. Ils s’inscrivent dans une réalité appelée à se répéter. Dans ce contexte, il devient essentiel de mieux accompagner les jeunes.

D’abord, en reconnaissant qu’ils ne sont pas de simples victimes, mais des acteurs capables de comprendre et d’agir.

Ensuite, en offrant un soutien adapté à leur réalité. Les résultats de nos travaux montrent clairement que les jeunes exposés à un cumul de catastrophes sont plus vulnérables sur le plan de la santé mentale. Des interventions ciblées, en milieu scolaire et communautaire, apparaissent nécessaires.

Enfin, en renforçant leur pouvoir d’agir. Car au-delà de l’information, c’est la capacité à se projeter dans des solutions qui fait la différence.

Au-delà des catastrophes, un enjeu de société

Les catastrophes dites naturelles laissent des traces visibles. Mais leurs effets les plus durables sont souvent invisibles. Ils se manifestent dans l’anxiété d’un adolescent face à une tempête, dans le sentiment d’impuissance d’une adolescente face à l’avenir, ou au contraire dans l’engagement d’une autre qui décide d’agir.

Comprendre cette diversité de réactions est essentiel. Car face aux changements climatiques, le défi n’est pas seulement environnemental. Il est aussi social, éducatif et psychologique.

Et, surtout, il concerne directement celles et ceux qui devront vivre le plus longtemps avec ses conséquences.

La Conversation Canada

Eve Pouliot a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Réseau Inondations InterSectoriel du Québec (RIISQ)

ref. Inondations en Outaouais : une génération sous pression face aux crises répétées – https://theconversation.com/inondations-en-outaouais-une-generation-sous-pression-face-aux-crises-repetees-277708

Comment l’IA apprend le langage secret de l’ADN, et ce que la recherche y gagne

Source: The Conversation – in French – By Julien Mozziconacci, Professeur en biologie computationelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Plutôt que de produire des mots, le modèle d’intelligence artificielle Evo 2 est capable de prédire une base d’ADN en se fondant sur une séquence donnée. Lancé, il y a un peu plus d’un an, le modèle s’affine et permet aux scientifiques de mieux comprendre le langage de l’ADN. Sa puissance de calcul pose néanmoins des questions de ressources énergétiques.


Si vous avez déjà utilisé un modèle de langage comme ChatGPT ou Mistral, vous vous souvenez sans doute de la première impression : orthographe impeccable, grammaire fluide, phrases qui ont du sens. Pourtant, sous le capot, ces systèmes ne font qu’une chose très simple : prévoir dans une phrase le mot qui va suivre. Ils utilisent des statistiques apprises sur un immense corpus de textes, et c’est ainsi qu’ils « parlent » français, anglais et bien d’autres langues.

Une idée féconde a alors germé chez les généticiens : et si l’on entraînait la même classe de modèles pour apprendre le langage de la vie, la suite de lettres A, T, G, C, inscrite dans nos génomes ? C’est le pari des modèles de langage génomiques : ils apprennent la grammaire cachée de l’ADN et offrent à la recherche un allié précieux pour explorer, proposer et tester plus vite des hypothèses scientifiques.

Que fait un modèle d’IA ?

Un algorithme d’intelligence artificielle (IA) est, au fond, une machine à transformer des nombres. Les données d’entrée, qui peuvent être des images, des sons ou du texte, sont d’abord encodées en chiffres. Puis l’algorithme applique des opérations simples (additions et multiplications par des paramètres internes au réseau et seuillage) et renvoie les résultats (d’autres chiffres) en sortie. À grande échelle, cette mécanique très simple suffit à jouer au go, à conduire une voiture… ou à comprendre les génomes.

L’astuce, ce n’est pas seulement l’encodage : c’est surtout l’apprentissage. Le modèle ajuste ses paramètres internes à chaque exemple (association entre une entrée et une sortie cible), un peu comme on accorde un instrument : à chaque note jouée, on tend ou détend la corde jusqu’à ce que la mélodie sonne juste.

Les applications de ce principe simple sont multiples et variées. Au jeu de go, l’IA regarde la position des pierres (un tableau de chiffres) et propose le prochain coup ; dans une phrase, le modèle suggère le prochain mot. En génomique, il lit A T G C… et prédit la prochaine base. Si ses prédictions sont bonnes, c’est qu’il a appris quelque chose sur la structure cachée du problème qu’il résout.

Les premiers modèles de langages génomiques

C’est en suivant ce principe que les premiers modèles de langage génomiques ont été entraînés en utilisant des génomes à la place des corpus de texte. Une des versions les plus récentes, Evo 2, a été développée par une large équipe autour du centre de recherche Arc Institute, dans la Silicon Valley. Ce modèle a été entraîné sur de nombreux génomes, comptabilisant près de 10 000 milliards de bases (les fameuses lettres A,C,G,T) ce qui représente 3 000 fois la taille de notre génome.

Le modèle lit à chaque étape un million de bases et le calcul revient toujours à la même question très simple : parmi les quatre lettres possibles (A, C, G ou T), laquelle est la plus probable juste après celles que l’on vient de lire ? La taille gigantesque de sa « fenêtre de lecture » lui permet de saisir à la fois des règles locales et des dépendances lointaines (régulations des gènes à distance). Ce saut d’échelle n’est pas qu’une prouesse technique : il change la manière dont on peut poser des questions en biologie, notamment dans ces régions non codantes (celles qui ne sont pas traduites en protéines) qui restent souvent incomprises et constituent la « matière noire » du génome.

Dans la pratique, l’apprentissage ressemble à une partie de devinettes : à chaque fois que le modèle devine correctement une lettre masquée au sein d’une séquence, il renforce les chemins internes qui l’y ont mené ; lorsqu’il se trompe, il corrige ces chemins. À force, il repère des schémas récurrents : certains motifs précèdent souvent le début d’un gène, d’autres signalent la fin, et certains motifs de la séquence trahissent la façon dont la cellule découpe l’ARN (l’épissage) ou assemble la machinerie de traduction des ARN en protéines.

L’apprentissage se fait d’abord à l’échelle globale. Le modèle lit une grande diversité de génomes et apprend une grammaire générale du vivant. Ensuite, on peut éventuellement l’adapter à une famille d’organismes ou à une question précise (par exemple, en le spécialisant sur un groupe de virus ou de bactéries).

L’IA apprend la grammaire cachée de l’ADN

C’est ici que la recherche s’enthousiasme : en apprenant juste à compléter les séquences, les modèles reconnaissent des signatures biologiques sans qu’on les leur ait pointées du doigt.

Ils retrouvent la périodicité en trois lettres du code génétique : le texte du vivant se lit par triplets (les codons), et les modèles « entendent » ce rythme, comme une mesure en musique. Ils repèrent aussi les départs et arrêts de gènes, avec des contraintes fortes sur les lettres les plus importantes, où l’on s’attend à ce que l’erreur soit rare. Ils détectent des signaux utiles à la machinerie cellulaire : chez les bactéries, les sites de liaison du ribosome ; chez les eucaryotes, les frontières entre exons (conservés) et introns (séquences à retirer), comme si le modèle distinguait les paragraphes et les espaces dans un texte.

Plus étonnant, ils révèlent aussi les éléments mobiles (par exemple, des virus intégrés au génome au cours de l’évolution) et même des empreintes liées aux formes 3D des protéines (hélices α, feuillets β) et des ARN. Le modèle dessine alors les contours de la sculpture finale. Car c’est bien de sculpture qu’il s’agit.

Le génome ne contient pas seulement des instructions – il encode des formes. Une protéine, un ARN, ne sont pas de simples colliers de lettres : ils se replient, se tordent, se nouent dans l’espace pour adopter une architecture précise, dont dépend leur fonction. C’est cette forme qui permet à une molécule de reconnaître une autre, de s’y accrocher, de déclencher une réaction. Les contacts qui stabilisent cette forme se font parfois entre des régions très éloignées dans la séquence – et pourtant, les modèles semblent capables de les capturer, comme s’ils devinaient, à force de lire le texte, quelles lettres se correspondent malgré la distance qui les sépare.

Ce qui peut surprendre, c’est que ces découvertes n’ont pas été enseignées : elles émergent spontanément de l’apprentissage. Et parfois, paradoxalement, quand on essaie d’affiner le modèle en lui montrant des exemples bien connus, il perd une partie de ce qu’il avait trouvé seul. Comme si trop guider l’élève lui faisait oublier ce qu’il avait intuitivement compris.

Pour rendre cette « boîte noire » plus lisible, les chercheurs utilisent des « autoencodeurs clairsemés » qui décomposent les représentations internes du modèle en traits compréhensibles. Chaque trait s’allume comme une lampe au-dessus d’un élément de séquence (exon, motif, élément mobile). Ces traits servent de fil d’Ariane. Ils indiquent où le modèle a vu un signal, de quel type il est et comment il varie d’un organisme à l’autre. On peut même transférer ces traits vers des génomes peu étudiés, ouvrant la voie à des atlas fonctionnels multi‑espèces construits de manière plus rapide et moins coûteuse que par les approches classiques.

Dans nos propres recherches, Evo 2 est surtout un point de comparaison : il montre jusqu’où peut aller un très grand modèle quand on lui donne énormément de données et de puissance de calcul. Il faut aussi voir que cette démonstration a une dimension vitrine pour Nvidia, le plus gros fabricant de processeurs pour l’IA, qui a mis sa puissance de calcul au service de l’Arc Institute pour concevoir Evo 2. L’idée sous-jacente est de montrer qu’il faut des modèles gigantesques et des infrastructures de calcul hors normes pour déchiffrer le secret de la vie. Le résultat est impressionnant, mais ce n’est pas forcément le seul chemin possible pour faire avancer la biologie.

Nous avons justement lancé le projet PLANETOID, financé dans le cadre de France 2030, pour explorer une stratégie complémentaire : construire des modèles beaucoup plus petits, plus rapides, plus faciles à entraîner et à déployer dans des laboratoires académiques. L’objectif est d’exploiter des données de biodiversité riches, produites par nos partenaires – en particulier au Muséum national d’histoire naturelle et dans les stations marines – afin d’annoter des génomes et des métagénomes (des ensembles de génomes) à l’échelle de l’arbre du vivant, y compris pour des espèces dites « non modèles », qui représentent l’immense majorité du vivant, mais restent souvent mal comprises.

PLANETOID vise aussi à produire des ressources et des outils réutilisables, pour que ces approches ne restent pas réservées à quelques acteurs capables de mobiliser des moyens industriels, mais puissent irriguer la recherche publique, puis à terme la santé et l’environnement.

Le futur : estimer l’effet d’une mutation ou écrire de nouveaux génomes

Parce qu’un modèle de langage assigne une vraisemblance à chaque séquence, il devient possible de comparer la version de référence et une version mutée. Si la mutation fait chuter la vraisemblance, elle devient suspecte. Ce score agit comme une carte pour guider les chercheurs : il montre des zones où une variation risque de perturber une fonction et oriente les expériences à prioriser.

Une autre application a le vent en poupe : la génération de séquences « fonctionnelles » in silico. Les chercheurs ont montré qu’on peut composer du texte génétique qui a toutes les caractéristiques de génomes naturels. Toutefois cette pratique soulève d’importantes questions éthiques (risques eugénistes, possibilité de virus synthétiques…) et doit rester strictement encadrée – c’est un sujet de société plus qu’un enjeu immédiat de recherche.

The Conversation

Julien Mozziconacci est professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux des instituts qui les ont financés.

Élodie Laine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment l’IA apprend le langage secret de l’ADN, et ce que la recherche y gagne – https://theconversation.com/comment-lia-apprend-le-langage-secret-de-ladn-et-ce-que-la-recherche-y-gagne-278320

Comment la justice climatique risque de devenir un instrument de domination : le cas du Just Energy Transition Partnerships (JETP) au Sénégal

Source: The Conversation – France (in French) – By Yanis Rihi, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

C’est un projet à 2,5 milliards d’euros qui se réclame de la justice climatique. Le Just Energy Transition Partnerships, ou JETP, est censé aider le Sénégal à se décarboner, avec des financements européens et canadiens. Mais quand on regarde la nature des fonds et le contexte géopolitique, une question reste en suspens : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?


C’est un projet qui, sur le papier, aurait de quoi réjouir tous ceux soucieux d’une transition énergétique en Afrique et d’une justice climatique globale. Signé en 2023 entre le Sénégal, d’une part, et, de l’autre, plusieurs pays développés, le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) assure, comme son nom l’indique, œuvrer à cela. Le président français Emmanuel Macron assurait ainsi lors de son lancement, que ce partenariat doit permettre au Sénégal de « continuer à se développer économiquement et de donner accès à l’énergie à l’ensemble de la population, tout en plaçant le pays dans une trajectoire sobre en carbone ».

Pourtant, derrière ces déclarations, se dévoilent des tensions profondes qui incitent à interroger la notion même de justice à l’aune d’une communauté internationale structurée par des rapports Nords-Suds historiquement inégaux et, surtout, de plus en plus fragmentée.

Le JETP sénégalais : une réponse aux exigences de la justice climatique internationale ?

Pour comprendre pourquoi, commençons par voir en quoi consiste exactement ce projet. S’il a commencé comme une promesse politique du Sénégal de réduire sa dépendance aux énergies fossiles, il s’est ensuite concrétisé par un engagement financier d’une durée initiale de trois à cinq ans, d’environ 2,9 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros), du Groupe des partenaires internationaux (GPI), composé notamment de la France, de l’Allemagne, de l’Union européenne, du Royaume-Uni, du Canada, de banques multilatérales de développement et d’acteurs privés. Cette somme d’argent est destinée à soutenir la transition énergétique du Sénégal vers des sources d’énergie décarbonées.

Sur le plan théorique, le JETP s’inscrit dans une reconnaissance explicite de la responsabilité historique des pays industrialisés dans l’accumulation des émissions de gaz à effet de serre. Le texte souligne ainsi que le Sénégal est « fortement exposé aux effets du changement climatique, alors qu’il contribue de manière marginale aux émissions mondiales de gaz à effet de serre », tout en rappelant « l’engagement des pays développés à fournir un soutien financier aux efforts d’atténuation et d’adaptation au changement climatique des pays en développement ». Réitérant ainsi la formulation relative aux « responsabilités communes mais différenciées » qui structure les négociations climatiques internationales.

Le partenariat se présente donc comme une tentative de corriger certaines injustices climatiques mondiales, en soutenant notamment les efforts de décarbonation d’un pays à faibles émissions dans un contexte de forte exposition aux impacts du changement climatique.

De la sorte, et fort de son important potentiel solaire et éolien, le Sénégal s’engage, en signant cet accord avec l’appui de ses partenaires des Nords, à :

  • Élaborer une modélisation macroéconomique des trajectoires vers une économie bas-carbone et résiliente ;

  • Porter la part des énergies renouvelables à 40 % du mix électrique d’ici 2030 (actuellement 31 % selon la capacité de production installée) ;

  • Réduire progressivement l’usage de combustibles fossiles hautement polluants dans la production d’électricité.

A priori, ces objectifs apparaissent cohérents et légitimes pour permettre une sortie rapide des combustibles fossiles. Néanmoins, si l’on dézoome, ce projet intervient alors que d’autres sont également menés, avec des objectifs aux antipodes, comme le projet d’exploitation d’hydrocarbures de Sangomar, premier champ pétrolier offshore du Sénégal, situé à une centaine de kilomètres au sud de Dakar, et entré en production en 2024.

Développé dans le cadre d’un partenariat entre la compagnie australienne Woodside Energy, opérateur majoritaire, et la compagnie nationale sénégalaise Petrosen, Sangomar illustre l’implication simultanée d’acteurs occidentaux dans l’expansion de l’exploitation pétrolière du pays. Le développement de la première phase du champ pétrolier offshore représentant environ 5 milliards de dollars d’investissement, un montant bien supérieur à l’ensemble des financements mobilisés dans le cadre du JETP.

Certaines entreprises issues de pays partenaires du JETP sont d’ailleurs également impliquées dans le développement des hydrocarbures au Sénégal. C’est notamment le cas de la compagnie britannique BP, engagée dans le projet gazier offshore Greater Tortue Ahmeyim, ainsi que de la société française TotalEnergies, active sur plusieurs blocs d’exploration au large du pays.

Face à ce paradoxe, un argument est souvent invoqué : celui du droit au développement, selon lequel il serait injuste d’exiger des pays des Suds qu’ils renoncent à l’exploitation de ressources fossiles susceptibles de soutenir leur développement alors que les pays des Nords se sont historiquement enrichis grâce à ces mêmes ressources et demeurent les principaux responsables du changement climatique.




À lire aussi :
Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?


Mais cette ambivalence n’est qu’un seul volet des questionnements quant à la justice réelle de l’engagement des pays occidentaux en faveur de la transition énergétique du Sénégal.

Derrière l’engagement politique : une reproduction des asymétries financières ?

Un autre concerne la nature des fonds promis, ainsi que leurs versements. Car près de trois ans après la signature de l’accord, l’on constate d’abord que les financements promis tardent à se concrétiser. En effet, à ce jour, aucun décaissement n’a été effectué et les négociations restent bloquées, notamment quant à la nature des instruments financiers mobilisés.

La majorité des fonds envisagés prendrait actuellement la forme de prêts concessionnels, pour un montant estimé à environ 1,8 milliard d’euros (sur les 2,5 milliards promis). Or, cette modalité financière pose un problème majeur dans un pays dont la dette publique atteint des niveaux historiquement élevés, près de 118,8 % du PIB, selon le Fonds monétaire international, à la fin de l’année 2024.

En ce sens, il est légitime de se demander si une transition énergétique financée par l’endettement auprès de bailleurs occidentaux peut réellement être qualifiée de juste. De surcroît, lorsque l’on sait à quel point la dépendance des créanciers des Suds à leur débiteur des pays développés est un levier de pouvoir.

Plus clairement, ces lignes mouvantes, entre promesse et conditionnalités, imposent de savoir si la justice climatique ne risque pas plutôt de se transformer en une nouvelle forme de discipline financière, perpétuant des relations de subordination héritées de l’histoire coloniale et postcoloniale des pays « bénéficiaires » de ces JETP. À l’image par exemple des plans d’ajustement structurels imposés dans les années 1980-1990, qui conditionnaient l’accès aux financements internationaux à des réformes économiques profondes, souvent au détriment des marges de manœuvre des États et des politiques sociales.

Dans l’ensemble, ces interrogations mettent en lumière des zones d’ombre qui mériteraient d’être mieux éclairées. Elles appellent notamment à une meilleure compréhension des acteurs engagés dans les négociations avec les bailleurs, ainsi que des rapports de force qui les structurent et les conditionnent. Une telle clarification, nourrie par la recherche et le débat public, constituerait davantage un préalable à l’appréciation des orientations et des effets du JETP sur les priorités énergétiques et sociales du Sénégal.

Le JETP comme instrument géopolitique : soutien international ou levier d’influence ?

Pour autant, les dimensions financières ne suffisent pas à saisir l’ensemble des inquiétudes en cours autour du JETP sénégalais, car celui-ci s’inscrit également dans un contexte géopolitique en profonde reconfiguration. Depuis plusieurs années, l’Europe, et singulièrement la France, connaît un recul significatif de son influence en Afrique francophone, marqué par des ruptures diplomatiques et des coups d’État au Sahel. Parallèlement, l’influence de la Chine et de la Russie s’affirme dans plusieurs pays africains, offrant des alternatives aux partenariats occidentaux traditionnels.

Dans un tel contexte, le JETP peut alors être lu comme un outil de reconsolidation de l’influence, visant à maintenir l’ancrage des bailleurs occidentaux dans un pays stratégiquement stable comme le Sénégal. D’autant qu’il peut constituer une opportunité pour des acteurs privés des Nords de s’implanter durablement dans le secteur des énergies renouvelables, un marché, par ailleurs, en forte croissance sur l’ensemble du continent africain.

Les expériences naissantes des JETP connexes menées simultanément en Indonésie, au Vietnam et en Afrique du Sud le confirment. Des recherches récentes mettent notamment en garde contre la manière dont ces partenariats pourraient favoriser l’entrée de multinationales étrangères sur les marchés énergétiques locaux ou orienter les projets vers des logiques d’exportation d’électricité ou d’hydrogène vert au bénéfice des mix énergétiques des Nords, faisant, dès lors, des pays « hôtes » un véritable terrain de compétition géopolitique.

Certes plus récent, et donc encore difficile à évaluer, le cas du JETP sénégalais met tout de même en lumière une contradiction fondamentale du développement soutenable contemporain. Celle d’une fracture entre les promesses normatives de la justice climatique et les réalités politiques, économiques et historiques de sa mise en œuvre. Du flou entourant certains aspects de l’accord au manque de documentation publique accessible, en passant par l’absence de débat démocratique élargi, de nombreuses impasses mettent en doute la finalité réelle de ce dispositif en matière de justice sociale et climatique.

À ce stade, plusieurs éléments pourtant essentiels demeurent encore peu documentés, comme la répartition précise des financements entre dons, prêts concessionnels et investissements privés, la liste détaillée des projets appelés à être financés, ou encore les conditions et objectifs associés à ces financements. Or, pour un partenariat international mobilisant plusieurs milliards d’euros et destiné à transformer durablement le système énergétique du pays, une telle absence de visibilité soulève des interrogations légitimes quant à sa gouvernance et à son appropriation démocratique.

Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas propres au cas sénégalais. Plusieurs analyses récentes consacrées aux JETP mis en œuvre ailleurs soulignent des écueils récurrents, tels que la lenteur de la mobilisation effective des financements promis, l’écart entre les montants annoncés et les ressources réellement mobilisées, ou encore les incertitudes quant à l’adéquation entre les projets financés et les besoins énergétiques et sociaux des pays partenaires. Ces tensions mettent au jour les défis structurels que pose ce nouveau type de partenariat financier climatique.

Des marges de manœuvre encore possibles

Seul le récent Plan d’investissement (2025) publié par le ministère sénégalais de l’énergie, du pétrole et des mines, permet d’esquisser les premiers contours des projets de décarbonation qui sont appelés à découler du JETP. Il s’agit notamment de projets dits « Quick Win », parmi lesquels figure, par exemple, un programme d’électrification des îles du Saloum par le déploiement d’installations photovoltaïques décentralisées, rapidement opérationnalisables.

Loin de rejeter le principe et l’importance de ces partenariats internationaux pour l’accélération de la transition énergétique mondiale, il s’agit avant tout de les considérer avec du recul. Encore trop souvent réduite à un slogan et à un instrument de politique étrangère, l’opérationnalisation d’une justice climatique dans les pays des Suds devrait plutôt constituer un vecteur de transformation profonde des « capabilités » de développement et de résilience, au sens de l’approche développée par l’économiste et philosophe Amartya Sen. Celui-ci concevait le développement comme l’élargissement des libertés réelles et des possibilités effectives d’action des individus, de manière donc à permettre à la société sénégalaise, de choisir et de piloter elle-même sa trajectoire de transition.

C’est pourquoi dans ce contexte il semble important d’aborder de front les inégalités historiques encore à l’œuvre dans les relations internationales qui semblent actuellement structurer et conditionner les finalités supposément justes de ces JETP. La vigilance reste, par conséquent, de mise dans l’attente du dévoilement et de la mise en œuvre des projets complémentaires de décarbonation qui déboucheront de ce partenariat qui, in fine, permettront de déterminer si cette initiative de justice climatique globale peut réellement devenir un levier au service de la société et de la transition énergétique sénégalaise.

The Conversation

Yanis Rihi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la justice climatique risque de devenir un instrument de domination : le cas du Just Energy Transition Partnerships (JETP) au Sénégal – https://theconversation.com/comment-la-justice-climatique-risque-de-devenir-un-instrument-de-domination-le-cas-du-just-energy-transition-partnerships-jetp-au-senegal-278032

Quand la recherche musicale fait revivre une œuvre perdue d’Ethel Smyth

Source: The Conversation – in French – By Christopher Wiley, Head of Music and Media; School of Arts, Humanities and Creative Industries, University of Surrey

Ethel Smyth en 1922. George Grantham Bain Collection/Créé avec Canva

Et si une œuvre disparue depuis près d’un siècle pouvait être recréée à partir d’un simple enregistrement ? C’est le pari qu’a relevé un chercheur en ressuscitant Hot Potatoes, une fanfare méconnue de la compositrice britannique Ethel Smyth.


Comme une voix venue d’outre-tombe, une pièce méconnue du patrimoine culturel du Surrey (au sud-est de l’Angleterre, ndlr) a retenti à nouveau : une courte fanfare cérémonielle pour cuivres composée par Dame Ethel Smyth (1858-1944).

Les fanfares sont de brèves pièces entraînantes destinées aux instruments à vent de la famille des cuivres. À la fin de l’année dernière, on m’a demandé d’en trouver une pour ouvrir la cérémonie d’installation du nouveau vice-chancelier de l’Université du Surrey près de Londres, le professeur Stephen Jarvis. Comme il s’agissait d’un événement public très en vue, réunissant des centaines de personnes dans la cathédrale de Guildford, je savais qu’il me fallait une pièce musicale vraiment singulière.

Plutôt que de commander une œuvre nouvelle, j’ai choisi de faire revivre une pièce oubliée : la fanfare Hot Potatoes de Smyth. J’ai retenu cette compositrice en raison de ses liens étroits avec la région et avec la recherche universitaire.

En 1930, huit des compositeurs britanniques les plus en vue de l’époque furent en effet sollicités pour écrire de courtes fanfares destinées au Musicians’ Benevolent Fund. Chacune durait environ une minute.

La dernière pièce de la série fut écrite par Smyth. Elle s’inspirait d’un appel de clairon militaire, officiellement intitulé Men’s Meal (Second call). Ce signal indiquait aux soldats qu’ils pouvaient venir chercher leurs rations. Il est plus connu sous le nom familier de Hot Potatoes ou « patates chaudes ». Les soldats y avaient ajouté des paroles humoristiques pour en retenir le sens : « Oh, pick ‘em up, pick ‘em up, hot potatoes… » (« Oh, ramassez-les, ramassez-les, les patates chaudes… »)

Il y a quelques mois, le département de musique et médias de l’université a organisé un grand concert symphonique dans le cadre du festival national annuel Being Human Festival. Plusieurs œuvres de Smyth y ont été données pour la première fois au Royaume-Uni à l’époque contemporaine.

Un an plus tôt, l’université avait installé une statue miniature de Smyth devant sa principale salle de concert sur le campus. Il s’agit d’une version réduite de celle, plus grande que nature, inaugurée en 2022 à quelques kilomètres de là, dans le centre de sa ville natale, Woking (dans le Surrey, ndlr). Mes recherches ont montré qu’il s’agit de l’une des rares statues au monde de compositrice.

Au sommet de l’impressionnante production musicale de Smyth figurent ses six opéras, dont plusieurs sont disponibles dans des enregistrements modernes. Parmi ses autres œuvres figurent une messe (mise en musique de la liturgie chrétienne), un concerto pour violon et cor, ainsi qu’une œuvre hybride entre symphonie et oratorio. Smyth est largement reconnue en Grande-Bretagne et à l’international comme l’une des plus grandes compositrices de l’histoire de la musique classique. Elle fut aussi une suffragette influente et l’autrice de nombreux écrits autobiographiques et essais.

Pourtant, on sait très peu de choses sur sa fanfare Hot Potatoes, peut-être la dernière pièce qu’elle ait jamais écrite, si ce n’est son instrumentation d’origine : quatre trompettes, quatre trombones et des percussions. Elle est rarement mentionnée dans la littérature consacrée à Smyth.

Composée alors qu’elle avait plus de 70 ans, qu’elle souffrait de graves troubles de l’audition et que les plus grands succès de sa carrière étaient derrière elle, la partition a longtemps été considérée comme perdue. Pendant des années, on a ainsi supposé que l’œuvre ne pourrait plus jamais être jouée.

Cette pièce devait avoir une signification particulière pour Smyth. Elle connaissait les fanfares militaires depuis l’enfance, son père ayant atteint le grade de major général dans l’armée britannique. Elle reprit d’ailleurs ces appels de clairon dans sa propre musique : le thème de Hot Potatoes était déjà apparu dans l’ouverture de son dernier opéra, Entente cordiale, dont on a célébré l’an dernier le centenaire de la première représentation.

Si l’utilisation de Hot Potatoes n’est pas explicitement mentionnée dans la partition vocale publiée de l’opéra, un exemplaire d’archive aujourd’hui conservé dans la Beecham Collection de l’Université de Sheffield comporte une annotation manuscrite de Smyth elle-même indiquant son origine.

La fanfare de Smyth, du passé au présent

La fanfare Hot Potatoes de Smyth ainsi que les autres pièces de la série furent jouées par des élèves de la Royal Military School of Music (les musiciens de Kneller Hall) sous la direction du capitaine H. E. Adkins à l’occasion du dîner annuel du Musicians’ Benevolent Fund, organisé le 8 mai 1930 au Savoy Hotel de Londres – date qui coïncide, par hasard, avec celle de la mort de Smyth, quatorze ans plus tard. Le concert fut retransmis à la radio sur le programme national de la BBC.

Les fanfares furent rejouées à quelques reprises lors de cet événement annuel, notamment le jour de la Sainte-Cécile, le 22 novembre 1932. En juin de la même année, elles avaient aussi été enregistrées par le même ensemble pour une publication chez His Master’s Voice (HMV, « La voix de son maître ») prévue à la fin de l’année. Mais ensuite, toute trace de l’œuvre disparut.

Cependant, l’enregistrement HMV des fanfares m’a fourni suffisamment d’informations pour transcrire et arranger la pièce de Smyth pour les étudiants de la fanfare de cuivres de l’Université du Surrey. Je me suis appuyé sur ma connaissance plus large de l’œuvre de la compositrice, qui s’est révélée précieuse pour identifier et reproduire certaines de ses particularités musicales.

L’idée m’est venue au cours de recherches menées pour mon dernier article scientifique, qui prend l’une des premières pièces pour piano de Smyth comme étude de cas pour explorer les questions d’interprétation et d’exécution musicale dans la redécouverte d’œuvres « perdues » de compositeurs historiquement marginalisés.

Plutôt qu’une transcription fidèle, j’ai modifié l’orchestration – même si, en clin d’œil à la version originale, j’ai conservé quatre parties distinctes de trompette – ainsi que la tonalité de la pièce. J’ai même entièrement recomposé une mesure.

Certains détails étaient tout simplement trop difficiles à distinguer sur l’enregistrement, tandis que d’autres se prêtaient naturellement à l’enrichissement (et j’étais convaincu qu’il y avait au moins une fausse note). Ce projet montre néanmoins les possibilités créatives qu’offre la redécouverte de musiques que l’on croyait perdues, et l’intérêt de remettre en lumière des œuvres d’artistes longtemps négligés.

De manière tout à fait appropriée, puisque la cérémonie d’installation du professeur Jarvis était un événement officiel de l’université, j’ai dirigé le Brass Ensemble (fanfare de cuivres) depuis le balcon sud de la cathédrale, vêtu de ma toge doctorale – comme le faisait Smyth elle-même lorsqu’elle dirigeait. J’espère que cette redécouverte de la fanfare Hot Potatoes de Smyth donnera désormais lieu à de nouvelles interprétations.

The Conversation

Christopher Wiley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand la recherche musicale fait revivre une œuvre perdue d’Ethel Smyth – https://theconversation.com/quand-la-recherche-musicale-fait-revivre-une-oeuvre-perdue-dethel-smyth-277045

La découverte d’un médaillon en forme de cœur pourrait changer notre regard sur le cruel Henri VIII

Source: The Conversation – in French – By James Clark, Professor of Medieval History, University of Exeter

C’est le mot « Toujours », en (vieux) français dans le texte, qui donne à ce médaillon une valeur toute particulière. Walker Art Gallery/Wiki Commons/Birmingham Museums Trust

Un médaillon en forme de cœur portant les initiales d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon vient d’entrer dans les collections du British Museum. Au-delà de sa valeur exceptionnelle, ce bijou pourrait éclairer les premières années, encore heureuses, d’un mariage qui allait bouleverser l’histoire religieuse de l’Angleterre.


Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1509 à 1547, n’est pas resté dans les annales comme un mari aimant. Tout écolier anglais peut d’ailleurs réciter le sort peu enviable de la plupart de ses six épouses grâce à la comptine, « Divorced, beheaded, died, divorced, beheaded, survived » (« Divorcée, décapitée, morte, divorcée, décapitée, survivante »). Mais si la fin de ses relations est célèbre, on en sait beaucoup moins sur Henri lorsqu’il était amoureux.

Aujourd’hui, un bijou rare, découvert par un amateur à l’aide d’un détecteur de métaux et acquis par le British Museum pour les collections nationales, pourrait nous amener à reconsidérer la réputation brutale du roi.

Le bijou

Le bijou est un médaillon en forme de cœur, façonné en or et décoré d’émail rouge, attaché à une chaîne en or massif. Sur sa face figurent les lettres H et K, entrelacées avec les tiges d’une rose Tudor et d’une grenade, symbole de la famille royale espagnole de Catherine. Il est donc raisonnable d’en déduire que ce remarquable bijou était directement lié à Henri et à la première de ses épouses, Catherine d’Aragon.

Catherine fut au cœur du premier divorce d’Henri, et sans doute du plus retentissant, celui qui précipita la rupture de l’Angleterre avec la papauté romaine et la transformation religieuse que nous appelons aujourd’hui la Réforme. À bien des égards, Catherine fut aussi l’épouse qui subit le plus durement la cruauté personnelle du roi. Bien qu’elle n’ait pas été exécutée, elle fut pratiquement assignée à résidence, et passa une grande partie de ce temps séparée de son unique enfant survivant, Marie Tudor.

Si ce bijou appartenait bien à Henri et à Catherine, il pourrait constituer un indice précieux d’un tout autre moment de leur relation – et révéler une facette du caractère du roi que sa conduite, par ailleurs tristement célèbre, a complètement éclipsée.

À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, les monogrammes – c’est-à-dire l’entrelacement des initiales de deux personnes – étaient souvent créés pour symboliser un lien personnel, un mariage, des fiançailles ou même une liaison secrète. Sous les lettres entrelacées du médaillon figure en français le mot « Toujo(u)rs » – un choix naturel pour un serment entre amoureux. Ici, les lettres renvoient très probablement à Henri et à Catherine.

Les décorations du médaillon confirment ce lien royal. Le symbole de la grenade fit son entrée dans la vie publique anglaise après l’union des deux familles par le mariage d’Henri. Les décorations du couronnement du roi et de la reine, à peine deux semaines après le mariage, associaient la rose Tudor à des grenades dorées. Une gravure sur bois publiée pour marquer l’événement sous le titre A Joyful Meditation to All England montrait Henri et Catherine recevant leurs couronnes sous un double dais formé par la fleur et le fruit.

Les comptes des textiles commandés pour la maison royale mentionnent des dizaines de pièces différentes – tapisseries d’ameublement, tentures murales et livrées portées par les serviteurs – toutes ornées de manière bien visible de la rose et de la grenade dans leur décor.

Des motifs de dévotion

La décoration du pendentif en forme de cœur trouve des échos dans une grande variété d’objets décrits dans les inventaires de la maison d’Henri. On y trouve notamment la description d’une bourse en satin cramoisi, d’un étui à peigne en argent et d’une coupe sur pied, tous marqués de la même manière pour le roi et sa reine. Ces listes mentionnent également plusieurs colliers – désignés par le terme archaïque carkeynes – ornés de pendentifs en forme de cœur. L’un d’eux, de couleur bleue, porte lui aussi l’inscription « H K ».

Henri dépensait des sommes considérables pour des meubles et des objets d’apparat somptueux, réalisés sur mesure, mais les bijoux constituaient sa plus grande passion. Les inventaires de ses bijoux et de sa vaisselle précieuse (objets d’art en or, en vermeil et en argent) établis peu après sa mort en janvier 1547 recensent près de 4 000 pièces individuelles.

Portrait d’Henri VIII portant d’imposants bijoux en or
Les bijoux comptaient parmi les grandes passions d’Henri VIII. Portrait de Hans Holbein le Jeune (vers 1497-1543).
Thyssen-Bornemisza Museum

Ce pendentif Tudor en forme de cœur est un exemple frappant de ce niveau d’investissement. Le médaillon lui-même est façonné en or 24 carats ; la large chaîne retrouvée avec lui est lourde et longue – plus de 40 centimètres. Ensemble, ils représentent 317 grammes de métal précieux. Il n’est donc pas étonnant que le British Museum l’ait acquis pour 3,5 millions de livres (un peu plus de 4 millions d’euros).

Les comptes de sa garde-robe – qui consignent l’achat de pièces décoratives pour la maison royale – montrent clairement qu’Henri s’intéressait personnellement aux matériaux et au design de nombre de ces objets. Des dessins de bijoux réalisés par Hans Holbein, l’artiste allemand actif à la cour d’Henri dans les années 1530 et au début des années 1540, pourraient provenir d’un recueil de modèles destiné à orienter, ou à illustrer, l’évolution des goûts du roi. Il achetait ou faisait réaliser ces pièces non seulement pour sa propre maison, mais aussi comme cadeaux – souvent offerts à l’occasion du Nouvel An – à des membres de sa famille ou à des favoris de la cour.

Cela pourrait bien être l’origine du pendentif en forme de cœur. Depuis sa découverte, on l’a souvent associé au grand faste organisé par Henri dans le Pas-de-Calais en 1520, le fameux Camp du Drap d’or. Henri, Catherine et leur cour y mirent en scène une rencontre cérémonielle avec le roi de France, François Ier. De très nombreux objets provenant des résidences et des chapelles royales furent alors transportés de l’autre côté de la Manche pour décorer le palais de toile et les tentes dressés pour l’occasion.

Un message personnel

Mais je suis convaincu que le message transmis par ce bijou n’est pas politique, mais profondément personnel. Ce « Toujours » semble être l’expression d’un attachement profond et sincère. Une autre hypothèse, avancée par le British Museum lui-même, est que le pendentif aurait été réalisé pour marquer les fiançailles, en octobre 1518, de l’unique enfant survivante de Catherine, la princesse Marie, alors âgée de 2 ans, avec l’héritier du trône de France, François de France, âgé de 8 mois.

Mais, compte tenu de la présence d’objets au design très similaire dans la maison royale peu après le mariage et le couronnement, il est possible que ce pendentif remonte plutôt aux premières années de la relation entre Henri et Catherine. Au début, la reine et le roi étaient inséparables. Cinq mois après le mariage, elle était enceinte. Elle le fut à nouveau chaque année de 1510 à 1513. L’une de ces grossesses donna naissance à un fils, nommé Henri, en janvier 1511. Il vécut un peu moins de 2 mois.

À la fin de l’été de cette même année, le roi et la reine entreprirent une tournée à travers la vallée de la Tamise, puis jusque dans les Midlands de l’Ouest, qui s’acheva à Warwick. C’est dans un champ du Warwickshire que le prospecteur amateur Charlie Clarke mit au jour le pendentif en forme de cœur en 2019.

Se pourrait-il qu’un bijou offert à Catherine à l’occasion de la naissance de l’héritier mâle tant attendu d’Henri ait été emporté avec la suite royale – comme tant de leurs bijoux personnels l’étaient – lors de ce déplacement vers le Warwickshire ? Cette hypothèse confère au médaillon une dimension qui tient alors non seulement du romantisme, mais aussi de la tragédie. Peut-être, en effet, Catherine s’est-elle alors séparée d’un présent qui était déjà, en quelque sorte, un memento mori de son fils disparu.

The Conversation

James Clark a reçu des financements de UKRI-AHRC.

ref. La découverte d’un médaillon en forme de cœur pourrait changer notre regard sur le cruel Henri VIII – https://theconversation.com/la-decouverte-dun-medaillon-en-forme-de-coeur-pourrait-changer-notre-regard-sur-le-cruel-henri-viii-277046

La frontière, épicentre historique du conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours

Coup de projecteur sur la frontière afghano-pakistanaise, où de nouveaux heurts se sont produits au début de l’année 2026.
R. Colavitti, Fourni par l’auteur

La guerre qui a éclaté le 21 février 2026 entre l’Afghanistan et le Pakistan s’inscrit dans la continuité d’un conflit ancien, dont les principales racines remontent à l’époque coloniale et à la délimitation en 1893 de la frontière commune, la fameuse « ligne Durand ».


Au XIXᵉ siècle, le « Grand Jeu » oppose en Asie centrale l’Empire russe, dont le contrôle s’étend jusqu’à l’ancien Turkestan – en terres turkmènes, ouzbèkes et tadjikes – à la couronne britannique, dont la frontière occidentale du British Raj (les Indes britanniques) inclut le fleuve Indus, dans l’actuel Pakistan.

Entre ces deux zones, l’émirat d’Afghanistan était déjà un État souverain, en partie tribal, multi-ethnique à dominante pachtoune et multi-confessionnel à majorité musulmane sunnite.

Une zone tampon entre Empire russe et British Raj

Pour les Britanniques, l’Afghanistan représentait une zone tampon face au risque expansionniste russe. Ils cherchèrent donc à s’en emparer par la force à trois reprises : entre 1839 et 1842, entre 1878 et 1880, puis entre mai et août 1919.

La première guerre (1839-1842) fut remportée par les Afghans sous la direction de Dost Mohammed Khan à la suite de la bataille de Gandamak, en janvier 1842. Les troupes britanniques engagées, ainsi que leurs supplétifs indiens, furent décimés. Seul le docteur William Brydon, chirurgien des armées, survécut et parvint à s’enfuir à dos de cheval pour rapporter son récit aux autorités postées à Jalalabad, dans la province de Nangarhar.

Vestiges d’une armée, peint par Elizabeth Thompson en 1879, représente William Brydon, exténué, revenant du désastre de Gandamak.

La deuxième guerre (1878-1880) fut celle de la revanche. Le Congrès de Berlin de juillet 1878 a été marqué par un rapport de force diplomatique entre l’Empire russe et la couronne britannique pour contrôler les Balkans et l’accès oriental à la Méditerranée. À sa suite, en vue de maintenir une influence en Asie centrale, des émissaires russes furent envoyés à Kaboul auprès de Sher Ali Khan (le fils de Dost Mohammed Khan), ce qui suscita une réaction immédiate de Lord Lytton, vice-roi (britannique) des Indes, qui craignait une collusion russo-afghane. En septembre 1878, Lytton envoya sa propre mission diplomatique dirigée par Neville Bowles Chamberlain à Kaboul, mais celle-ci fut bloquée par les forces afghanes dans la passe de Khyber. L’émir, endeuillé par le décès récent de son jeune fils le prince Abdullah Jan, n’entendait pas faire affront aux Russes en accueillant une représentation britannique qu’il percevait comme colonialiste.

Lytton formula alors un ultimatum : l’Afghanistan devait accepter d’accueillir sa représentation avant novembre 1878, sans quoi il lancerait une offensive. Sans réponse dans ce délai, le conflit éclata et, cette fois, les Britanniques l’emportèrent. Ils obtinrent alors le contrôle de Peshawar (en zone pachtoune) et de Quetta (au Baloutchistan), aux confins des territoires respectifs des belligérants. Cet avantage fut officialisé par le traité de Gandamak, signé le 26 mai 1879 par Louis Cavagnari, représentant britannique, et Mohammad Yaqub Khan (le fils de Sher Ali Khan, décédé à Mazar-e-Sharif dans sa fuite vers la frontière russe).

Deux mois plus tard, en juillet 1879, Cavagnari était installé comme représentant permanent à Kaboul. Mais le Bala Hissar (« Château d’en haut »), siège de l’ambassade britannique, fut rapidement assiégé puis incendié par des mutins afghans réclamant leur solde, le 3 septembre 1879. Cavagnari et l’ensemble de sa représentation furent assassinés.

La réaction de Lytton ne se fit pas attendre. Les troupes britanniques, dirigées par Frederick Roberts, prirent alors Kaboul. Mohammad Yaqub Khan abdiqua le 12 octobre 1879 et s’exila en Inde.

Une guerre civile sous occupation militaire s’ensuivit et les Britanniques soutinrent l’avènement au pouvoir d’Abdur Rahman Khan (neveu de Sher Ali Khan). Celui-ci acceptait, en effet, d’abandonner sa politique extérieure en échange du retrait des troupes et de garanties de conserver le contrôle des affaires intérieures. C’est dans ce contexte que l’Afghanistan et le British Raj furent séparés par une frontière de 2 430 kilomètres, en vertu de l’accord bilatéral du 12 novembre 1893 conclu entre l’émir et Sir Henry Mortimer Durand : la fameuse « ligne Durand », qui sépare encore aujourd’hui l’Afghanistan du Pakistan, était établie. Elle coupait durablement en deux les populations pachtounes au nord et, dans une moindre mesure, baloutches au sud.

La ligne Durand (1893).
National Geographic

La troisième guerre anglo-afghane, entre mai et août 1919, fut déclenchée par le projet afghan de reprise du contrôle territorial des régions tribales. D’abord limité au village de Bagh (dans la région d’Abbottabad), ce projet menaçait de s’étendre rapidement à Peshawar où Amanullah Khan, qui dirigeait alors l’Afghanistan, espérait un soulèvement populaire.

Les Britanniques reprirent le contrôle étendu de la frontière et bombardèrent Kaboul mais, craignant un nouvel enlisement au lendemain du premier conflit mondial, ils conclurent rapidement le traité d’armistice de Rawalpindi, le 8 août 1919, et l’amendèrent le 22 novembre 1921. Ils reconnurent alors la souveraineté afghane dans les limites de la ligne Durand et renoncèrent à étendre leur contrôle territorial. Un soulèvement populaire au Waziristan (côté britannique) n’y fit rien : la frontière était désormais intangible.

Elle survivra à la partition des Indes en 1947 ainsi qu’à la proclamation de la République du Pakistan en 1956, et s’imposera à la reconnaissance internationale. De cette histoire douloureuse naîtront deux conceptions diamétralement opposées de la frontière.

Pour l’Afghanistan, une « frontière-passage »

Du point de vue afghan, les zones tribales pachtounes sous administration fédérale pakistanaise Federally Administered Tribal Areas (FATA), regroupées autour de sept « agences » (Bajaur, Khyber, Kurram, Mohmand, Oraksai, Waziristan du Nord et Waziristan du Sud) et rattachées depuis 2018 à la province de Khyber Pakhtunkhwa, se situent dans le prolongement naturel du territoire national et constituent un passage obligé sur l’axe Kaboul-Jalalabad-Peshawar.

Zones tribales sous administration fédérale (FATA) en 2018/Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires.
OCHA

Malgré la longueur de la frontière, les points de passage officiels sont rares, le transit de personnes étant souvent informel (comme à Ghulam Khan dans le Waziristan du Nord, Angoor Adda dans le Waziristan du Sud ou Karlachi dans l’agence de Kurram). Au Baloutchistan, les grandes villes sont peu nombreuses et les territoires relativement arides : Chaman (au Pakistan), ville voisine de Spin Boldak (côté afghan, dans la province de Kandahar) est le principal poste-frontière de cette zone.

Mais c’est Torkham, au nord, dans la passe de Khyber, qui est de loin le plus fréquenté par les camions et les voyageurs. C’est ainsi une route commerciale vitale pour l’Afghanistan. La région y est montagneuse : la voie de circulation routière est sinueuse, tandis que le passage pédestre des caravanes traditionnelles s’opère à proximité. Le franchissement de la frontière par transport ferroviaire n’est plus permis, la ligne, désormais vétuste, datant de 1925.

Le col de Khyber.
James Mollison/Wikipédia, CC BY-ND

Dans L’Usage du monde (1963), l’écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier relate ainsi son passage en ces lieux, le 5 décembre 1954 :

« Après un an et demi de voyage, j’ai atteint le pied de la passe. La lumière touchait la base des monts Suleiman et le fortin de la douane afghane noyé dans un bouquet de saules qui brillaient comme écailles au soleil. Pas d’uniformes sur la route barrée par un léger portail de bois. Monté jusqu’au bureau. J’ai enjambé les chèvres étendues sur le seuil et passé la porte. Le poste sentait le thym, l’arnica, et bourdonnait de guêpes. L’éclat bleu des revolvers accrochés contre le mur avait beaucoup de gaieté. Assis droit à une table derrière une bouteille d’encre violette, un officier me faisait face. Ses yeux […] étaient clos. À chaque inspiration j’entendais craquer le cuir neuf de son ceinturon. Il dormait. Sans doute un ouzbek de Bactriane, aussi étranger que moi ici. J’ai laissé mon passeport sur la table et suis allé déjeuner. Je n’étais pas pressé. On ne l’est pas quand il s’agit de quitter un pays pareil. »

Depuis lors, et tout le long de la frontière, le transport routier de marchandises s’est déployé quotidiennement, l’économie afghane étant particulièrement dépendante du commerce avec son voisin.

Pour le Pakistan, une « frontière-barrière »

Côté pakistanais, la frontière a fait l’objet de contrôles accrus et de fermetures périodiques (à l’occasion de la rupture des relations diplomatiques entre les deux États dans les années 1960 ou lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique dans les années 1980) ainsi que de réouvertures temporaires (lors de la première prise de pouvoir des talibans en Afghanistan dans les années 1990), jusqu’à devenir une barrière de plus en plus difficilement franchissable.

Au lendemain du 11 septembre 2001, le gouvernement pakistanais a ainsi entendu empêcher l’infiltration sur son territoire des combattants d’Al-Qaida et des talibans fuyant l’offensive de la coalition occidentale. En 2003, puis en 2006-2007 et en 2008, des tensions diplomatiques bilatérales accompagnées d’affrontements endémiques ont conduit à la fermeture temporaire des postes-frontières stratégiques de Chaman et de Torkham, à la mise en place de contrôles biométriques et à la construction de tronçons de barrières contrôlées militairement.

Si la lutte contre le terrorisme était présentée comme l’objectif principal, il s’agissait aussi pour Islamabad d’empêcher le narcotrafic et, de manière moins assumée, de stopper l’afflux de déplacés afghans fuyant la guerre entre la coalition occidentale et les talibans, voire de faciliter leur retour forcé.

Après le retrait des troupes occidentales d’Afghanistan et la reprise du pouvoir par les talibans durant l’été 2021, la tension n’a cessé de croître jusqu’à la déclaration d’une « guerre ouverte » par Khawaja Asif, le ministre pakistanais de la défense, le 26 février 2026. En cause, les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP), soutenus par les talibans afghans et les terroristes de l’État islamique au Khorassan, EI-K. Un attentat suicide revendiqué par l’État islamique (EI) puis imputé par le Pakistan au TTP et à l’EI-K, le 6 février 2026, avait visé la mosquée chiite Khadija Tul Kubra de Tarlai Kalan, au sud-est d’Islamabad, et fait plus d’une trentaine de morts.

En représailles, à compter du 21 février 2026, le Pakistan a bombardé plusieurs sites réputés abriter des factions terroristes, notamment dans la province de Nangarhar. Après que l’Afghanistan eut à son tour attaqué des postes-frontières, le Pakistan a alors lancé, le 26 février 2026, l’opération « Ghazab Lil-Haq » (« Fureur juste »), frappé Kaboul le lendemain, par la voie aérienne, ainsi que Kandahar, lieu de résidence du chef spirituel des talibans, le mollah Haibatullah Akhundzada, et les provinces de Nangarhar, Paktia, Paktika ou Laghman. Depuis lors, les échanges de tirs n’ont pas cessé.

Si les cibles officielles sont des camps retranchés du TTP, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) et les organisations non gouvernementales (notamment Amnesty International) ont recensé plusieurs centaines de morts (combattants et civils) et des milliers de déplacés. Une frappe sur un centre de réhabilitation pour toxicomanes (dans l’enceinte de l’ancien camp Phoenix) à Kaboul, le 16 mars 2026, aurait ainsi fait 143 morts auxquels s’ajoutent les 76 victimes civiles déjà répertoriées en Afghanistan. Cette frappe aurait été effectuée en réaction au décès de quatre civils, la veille, dans le district de Bajaur, et d’un enfant, le 8 mars, dans le Waziristan du Nord, après des tirs de mortier en provenance d’Afghanistan.

La médiation chinoise ouverte à Urumqi (Xinjiang) début avril, après celle diligentée par le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite, laisse entrevoir un possible dialogue, malgré la fragilité de la situation sur le terrain. En attendant, ce conflit frontalier, aux racines historiques profondes, continue de plonger les civils afghans dans la grave crise humanitaire qu’ils subissent depuis le retour au pouvoir des talibans.

The Conversation

Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d’asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n’engagent pas l’institution.

ref. La frontière, épicentre historique du conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan – https://theconversation.com/la-frontiere-epicentre-historique-du-conflit-entre-lafghanistan-et-le-pakistan-280865

La passe d’armes entre Donald Trump et le pape Léon XIV, nouvel épisode d’une querelle millénaire entre pouvoir sacré et pouvoir séculier

Source: The Conversation – in French – By Joëlle Rollo-Koster, Professor of Medieval History, University of Rhode Island

Le pape Léon III couronna Charlemagne empereur le jour de Noël de l’an 800. (Illustration tirée des *Chroniques de Saint-Denis*.) Levan Ramishvili/Flickr via Wikimedia Commons

Derrière la polémique entre le président Trump et le pape Léon XIV se rejoue une question ancienne : qui peut parler au nom de Dieu, et qui fixe les limites du pouvoir ?


Aux États-Unis, l’inquiétude suscitée par l’escalade verbale entre le président Donald Trump et le pape Léon XIV se propage à une vitesse remarquable, du New York Times au Daily Beast et jusqu’aux chaînes de télévision locales. Depuis le début de la guerre en Iran, le pape a appelé à plusieurs reprises à la paix au Moyen-Orient, affirmant que « Dieu ne bénit aucun conflit » et met en garde contre « l’illusion de toute-puissance » qui alimente la guerre.

Le 12 avril 2026, dans une longue publication sur son réseau social, Donald Trump a tourné en dérision Léon XIV, l’estimant « FAIBLE face à la criminalité et désastreux en matière de politique étrangère » et lui enjoignant de « se concentrer sur le fait d’être un grand pape, pas un homme politique ». Sur son compte Truth Social, un portrait du président états-unien, réalisé par IA, où il apparaît, semblable au Christ, en train de guérir un homme, a été publié puis supprimé.

Au cœur de cette querelle publique se trouve une question ancienne : un chef religieux peut-il contester le pouvoir politique, en particulier celui du dirigeant de l’un des pays les plus puissants du monde ?

En qualité d’historienne médiéviste ayant dirigé l’édition de la Cambridge History of the Papacy (non traduit en Français), je ne peux m’empêcher d’y voir un schéma familier.

Pour beaucoup, la sortie de Donald Trump contre le pape Léon XIV est choquante. Mais les conflits entre papes et dirigeants ne sont pas une anomalie : ils constituent une caractéristique durable de l’histoire occidentale. Chaque fois que des responsables politiques habillent leur pouvoir d’un langage sacré ou que des dirigeants religieux dénoncent publiquement la violence politique, ils rejouent des débats vieux de plus d’un millénaire.

Ces affrontements ne sont pas seulement symboliques : ils portent sur la question de savoir qui détient l’autorité ultime sur les humains, sur les âmes – et, en fin de compte, sur l’histoire elle-même.

Deux pouvoirs, étroitement liés

Dès ses premiers siècles, le christianisme est intimement lié au politique. L’empereur romain Constantin Ier en autorise la pratique dans l’Empire en 313. Il préside ensuite le concile de Nicée, une assemblée théologique majeure, brouillant la frontière entre pouvoir politique et autorité spirituelle.

Au Vᵉ siècle, le pape Gélase Ier formule une vision concurrente : le monde serait gouverné par deux pouvoirs, sacerdotal et royal. En dernière instance, soutient-il, l’autorité spirituelle l’emporte sur le pouvoir politique, car elle promet le salut éternel. La théorie de Gélase ne résout pas la tension entre les deux, mais elle pose un cadre durable pour la pensée politique chrétienne.

La relation entre ces deux pouvoirs connaît un tournant décisif en l’an 800, lorsque le pape Léon III couronne Charlemagne empereur, le jour de Noël. Cet acte n’est pas seulement cérémoniel : il implique que l’autorité impériale en Occident provient de l’Église et que la légitimité politique nécessite l’aval du pape.

Ce couronnement fait suite à des années d’instabilité politique à Rome et à une dépendance croissante de la papauté envers les Francs pour sa protection militaire. Après son élection en 795, Léon III est attaqué par ses opposants et trouve refuge à la cour de Charlemagne. Le roi revient à Rome à ses côtés et y réaffirme sa légitimité. En retour, Léon III couronne Charlemagne. Par ce geste, il affirme son propre rôle de faiseur d’empereurs tandis que Charlemagne acquiert une aura sacrée.

Ce moment reconfigure profondément la théologie politique médiévale. Il incite les souverains à se considérer comme les garants à la fois de l’ordre politique et de l’orthodoxie religieuse tandis que les papes passent du rôle de conseillers spirituels à celui d’acteurs engagés dans le gouvernement séculier.

Il en résulte un paradoxe : les rois invoquent Dieu pour sanctifier la conquête, comme Charlemagne lors de ses guerres brutales contre les Saxons, mais, dans le même temps, l’Église entend contenir la violence, encourageant les guerres justes et menaçant les comportements violents de sanctions spirituelles.

La querelle des Investitures

Au XIᵉ siècle, cependant, la papauté cherche de plus en plus à s’affranchir de la domination séculière. En particulier, les papes veulent nommer eux-mêmes les évêques, plutôt que de laisser faire la noblesse ou le roi.

Ce conflit éclate avec la querelle des Investitures, l’un des affrontements les plus décisifs du Moyen Âge, et pose des bases essentielles pour la Magna Carta, premier texte à soumettre le pouvoir royal à la loi. Ces deux épisodes répondent à une même question fondamentale : qui a le droit de conférer l’autorité, et quelles limites s’imposent au pouvoir politique ?

Un dessin au trait en noir et blanc montre deux hommes assis, vêtus de robes. L’un porte une couronne, tandis que l’autre a une auréole autour de la tête
Une gravure sur bois représente un roi au Moyen Âge investissant un évêque des insignes de sa fonction, notamment la crosse, son bâton pastoral.
Philip Van Ness Myers/ReneeWrites via Wikimedia Commons, CC BY

Il ne s’agit pas seulement d’administration ecclésiastique, mais bien de la souveraineté elle-même. Les évêques sont de grands propriétaires fonciers et des acteurs politiques de premier plan ; contrôler leur nomination revient à contrôler leur richesse, leur fidélité et le gouvernement. En cherchant à nommer les évêques, les papes affirment que l’autorité spirituelle relève exclusivement de l’Église, contestant l’idée que les rois exercent un pouvoir sans limite. Il s’agit d’une tentative décisive de dissocier la légitimité spirituelle du contrôle royal et d’imposer des contraintes morales à des souverains qui se réclament d’une autorité divine.

La querelle des Investitures se prolonge pendant plusieurs décennies. Finalement, en 1122, le pape Calixte II et l’empereur Henri V signent le concordat de Worms.

L’accord reconnaît au pape le droit de nommer les évêques et de leur conférer leur autorité spirituelle. L’empereur, de son côté, les « investit » de leurs « temporalités » : c’est-à-dire des pouvoirs temporels attachés à leur charge, tels que les terres, les revenus, la juridiction et les pouvoirs de contrainte.

Contenir le pouvoir du roi

Un siècle plus tard, la Magna Carta poursuit un objectif parallèle.

Son contexte immédiat se trouve dans le conflit autour du nouvel archevêque de Canterbury, que le pape Innocent III avait nommé en 1207. Le roi Jean sans Terre s’y oppose, poussant le pape à l’excommunier et à jeter l’interdit sur l’Angleterre, ce qui signifie que les Anglais ne peuvent plus participer aux sacrements de l’Église.

Pour apaiser les tensions, Jean sans Terre remet en 1213 le royaume d’Angleterre au pape Innocent III, et transforme le pays en un fief pontifical. En échange, il obtient l’approbation papale de mener une guerre contre la France. Mais cet arrangement suscite une profonde colère chez les barons anglais, qui se retrouvent désormais soumis non seulement à leur roi, mais aussi à l’autorité du saint-père. À Bouvines (1214), Jean fait face aux barons rebelles sur son propre territoire.

Le résultat est la Magna Carta, la « Grande Charte ». Imposée au roi par la force des armes, elle affirme qu’il est lui-même soumis à la loi. Elle limite l’autorité royale en matière de fiscalité, de justice et de châtiment, et proclame notamment qu’aucun homme libre ne peut être emprisonné ni privé de ses droits sans un jugement légal.

Jean sans Terre fait alors appel au pape Innocent III, qui annule la charte peu après sa promulgation. Malgré ce revers, la Magna Carta survit : le fils de Jean, Henri III, la réédite à plusieurs reprises, sa version définitive étant mise en œuvre en 1225.

Prendre du recul

À cette aune historique, l’affrontement entre Donald Trump et le pape Léon XIV apparaît moins surprenant. Lorsqu’un président mobilise un langage ou des images sacrées pour justifier la violence, et qu’un pape répond en niant toute caution divine, ils rejouent un affrontement aussi ancien que la chrétienté médiévale : qui peut parler au nom de Dieu, et qui peut fixer des limites au pouvoir ?

Le monde médiéval n’a pas résolu cette tension, mais il a appris à vivre avec en fragmentant l’autorité : d’abord entre l’Église et la couronne, puis entre les souverains et la loi. Ce qui inquiète aujourd’hui, c’est la facilité avec laquelle des dirigeants modernes recourent encore au langage religieux pour échapper aux contraintes et à la fragilité apparente des institutions censées les contenir.

The Conversation

Joëlle Rollo-Koster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La passe d’armes entre Donald Trump et le pape Léon XIV, nouvel épisode d’une querelle millénaire entre pouvoir sacré et pouvoir séculier – https://theconversation.com/la-passe-darmes-entre-donald-trump-et-le-pape-leon-xiv-nouvel-episode-dune-querelle-millenaire-entre-pouvoir-sacre-et-pouvoir-seculier-280831

Sécurité alimentaire : pourquoi la paix se joue aussi dans les champs

Source: The Conversation – in French – By Pape Abdoulaye Seck, chercheur, Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal (ANSTS)

Alors que les conflits continuent de faire des milliers de victimes dans plusieurs régions du monde, une question reste largement sous-estimée dans l’analyse des crises contemporaines : le rôle central joué par la sécurité alimentaire dans la construction d’une paix juste et durable.

La paix mondiale ne se joue pas seulement sur les champs de bataille ou dans les salles de négociation diplomatique. Elle se joue aussi dans les champs agricoles et dans la capacité des sociétés à nourrir dignement leurs populations.

Mais une question fondamentale mérite d’être posée : de quelle paix parlons-nous réellement ? S’agit-il d’une paix provisoire, réduite au silence des armes et à l’arrêt momentané des hostilités ? Ou bien d’une paix véritable, enracinée dans la justice, la dignité humaine et la capacité des sociétés à offrir à leurs populations les conditions minimales d’une existence digne ?

Mes travaux portent principalement sur les systèmes alimentaires, la sécurité alimentaire, le développement rural et les transformations des agricultures africaines, entre autres. Ma conviction est que la paix durable ne peut se réduire à une simple absence de guerre. Elle est un processus complexe et multidimensionnel.

Cette réalité renvoie à un principe fondamental du droit international. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 affirme, dans son article 25, que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant lui assurant notamment l’alimentation, la santé et le bien-être. Ce rappel n’est pas anodin. Il signifie que la dignité humaine commence par la capacité à se nourrir correctement.

La faim, un problème politique

Un peuple qui a faim ne peut ni apprendre sereinement, ni travailler efficacement, ni construire un avenir stable. La faim fragilise les sociétés. Elle nourrit les frustrations, les tensions sociales, les migrations contraintes et parfois même les conflits. L’insécurité alimentaire devient ainsi une fabrique silencieuse d’instabilité.

L’économiste Amartya Sen l’a démontré avec force dans Poverty and Famines (1981). Selon lui, les famines ne résultent pas uniquement d’un déficit de production agricole. Elles sont souvent le produit de défaillances institutionnelles, économiques et politiques qui empêchent certaines populations d’accéder à la nourriture disponible.

La faim est donc bien plus qu’un problème agricole : elle est profondément politique.

Un exemple concret illustre parfaitement cette réalité : celui du Brésil au début des années 2000. Sous l’impulsion du président Luiz Inácio Lula da Silva, le pays a lancé en 2003 le programme Fome Zero (Faim Zéro), fondé sur une approche intégrée combinant politiques sociales, soutien à l’agriculture familiale et amélioration de l’accès à l’alimentation.

À travers notamment le programme Bolsa Família (Bourses familiales), des transferts monétaires ciblés ont permis de renforcer le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables. Parallèlement, des politiques publiques ont soutenu les petits producteurs en facilitant leur accès au crédit, aux marchés et aux programmes d’achats publics, notamment pour l’alimentation scolaire.

Les résultats ont été significatifs. En une décennie, le Brésil a fortement réduit la pauvreté extrême et la faim. En 2014, le pays est même sorti de la « carte mondiale de la faim » établie par la FAO.

Ce succès confirme que la faim n’est pas une fatalité. Elle peut être combattue efficacement lorsque la volonté politique, la cohérence des politiques publiques et l’approche systémique sont réunies.




Read more:
Nourrir l’humanité sans détruire la planète : pourquoi la durabilité alimentaire devient un critère de civilisation


Aujourd’hui encore, les chiffres témoignent de l’ampleur du défi. Le rapport 2023 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, publié conjointement par la FAO, le Fonds international de développement agricole (FIDA), le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et le Programme alimentaire mondial (PAM), estime qu’environ 735 millions de personnes souffrent de la faim.

Ce constat est également souligné par l’économiste Jeffrey Sachs, qui rappelle dans The End of Poverty (La Fin de la pauvreté) que la lutte contre la pauvreté extrême et la faim constitue une condition essentielle de la stabilité mondiale et de la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD).

Dans un tel contexte, croire que la paix peut être durable sans résoudre la question alimentaire relève de l’illusion.

La sécurité alimentaire constitue ainsi un pilier stratégique de la paix mondiale. Garantir un accès équitable à une alimentation suffisante et de qualité, c’est renforcer la résilience des sociétés et réduire les facteurs structurels d’instabilité.

Sécurité des personnes et des biens

Cependant, la sécurité alimentaire, aussi fondamentale soit-elle, ne peut à elle seule garantir la paix. Une paix véritable repose également sur d’autres piliers essentiels.

Elle suppose d’abord la sécurité des personnes et des biens. Les citoyens doivent pouvoir vivre, circuler, entreprendre et éduquer leurs enfants sans peur permanente. Là où règnent l’insécurité et la violence, la confiance disparaît et le tissu social se fragilise.

La paix durable exige également des institutions légitimes, transparentes et respectueuses de la volonté populaire. Lorsque les citoyens se reconnaissent dans leurs institutions et perçoivent leur action comme juste et équitable, la stabilité politique se renforce.

L’égalité des chances constitue un autre levier fondamental de cohésion sociale. Une société qui ferme les portes de l’éducation, de l’emploi ou de la mobilité sociale à une partie de sa jeunesse prépare ses propres fractures.

Il en va de même pour l’inclusion des femmes et des jeunes dans la vie économique, sociale et politique. Ces forces vives représentent un formidable potentiel de transformation pour les sociétés.

Une gouvernance responsable

Enfin, la paix durable exige une gouvernance responsable, capable de mobiliser la science, l’innovation et la coopération internationale au service du développement humain.

Dans un monde confronté à des défis majeurs tels que le changement climatique, la pression démographique et les tensions géopolitiques, la question alimentaire devient plus que jamais stratégique.

Produire davantage, produire mieux et garantir un accès équitable à l’alimentation constituent des impératifs essentiels pour l’avenir de l’humanité.

À cet égard, l’expérience de la « révolution verte », portée notamment par l’agronome Norman Borlaug, prix Nobel de la paix en 1970, rappelle combien les progrès scientifiques peuvent contribuer à prévenir les crises alimentaires et à renforcer la stabilité des sociétés.

Au fond, une vérité simple traverse l’histoire des civilisations : un monde incapable de nourrir dignement ses peuples prépare inévitablement ses propres crises. À l’inverse, un monde qui place la sécurité alimentaire au cœur de ses priorités crée les conditions les plus solides d’une paix juste et durable.

La paix mondiale ne se négocie pas seulement dans les enceintes diplomatiques.
Elle se cultive aussi dans les champs.

The Conversation

Pape Abdoulaye Seck does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sécurité alimentaire : pourquoi la paix se joue aussi dans les champs – https://theconversation.com/securite-alimentaire-pourquoi-la-paix-se-joue-aussi-dans-les-champs-281036

Les maladies rénales sont en hausse en Afrique : le rôle des facteurs de risque génétiques

Source: The Conversation – in French – By Segun Fatumo, Professor and Chair of Genomic Diversity, Queen Mary University of London

À chaque minute, vos reins travaillent intensément. Ils filtrent environ 200 litres de sang, éliminent les déchets, équilibrent les sels et les fluides, et régulent la pression artérielle. Tout cela se fait sans aucun effort conscient de votre part.

Mais lorsque vos reins commencent à défaillir, les conséquences sont dévastatrices. Cela entraîne notamment la fatigue, l’accumulation de liquide et des complications cardiaques. Certaines personnes finissent par avoir besoin d’une dialyse ou d’une greffe pour rester en vie.

Les maladies rénales constituent l’une des causes de décès dont la prévalence augmente le plus rapidement dans le monde. Environ 850 millions de personnes vivent avec une forme ou une autre de maladie rénale, soit plus que le nombre cumulé de personnes touchées par le diabète et le cancer. La maladie rénale chronique – lorsque vos reins perdent lentement leur capacité à remplir leur fonction – est responsable d’environ 1,5 million de décès chaque année dans le monde, et ce chiffre est en hausse.

Mais la maladie rénale se développe silencieusement, avec peu de symptômes. Lorsque ces symptômes apparaissent, la maladie est déjà grave.

Et ce fardeau n’est pas réparti de manière égale. Les personnes d’ascendance africaine sont quatre fois plus susceptibles de développer la forme la plus grave d’insuffisance rénale que les personnes d’ascendance européenne. En Afrique subsaharienne, les taux d’hypertension artérielle et de diabète de type 2 sont également en hausse. Ces deux maladies sont les principales causes de lésions rénales. Environ 30 % des adultes en Afrique subsaharienne souffrent d’hypertension artérielle, et 25 millions (un adulte sur 20) sont atteints de diabète) – la plupart sans diagnostic ni traitement.

L’Afrique subsaharienne compte moins de néphrologues, d’établissements de dialyse et de services de transplantation par habitant que le reste du monde. L’Afrique dans son ensemble compte moins d’un néphrologue par million d’habitants. Dans certains pays africains, il n’y a aucun néphrologue. La moyenne mondiale est d’environ 10 pour un million. Dans les pays à revenu élevé, ce chiffre atteint 23 pour un million. Pour la plupart des Africains atteints d’insuffisance rénale, il n’existe tout simplement aucun traitement disponible.

Il est donc essentiel d’identifier les personnes à risque avant que leurs reins ne cessent de fonctionner.

Notre étude récemment publiée comble une lacune importante dans ce domaine. Nous sommes membres du consortium KidneyGenAfrica, un partenariat panafricain qui vise à atteindre l’excellence en matière de recherche et de formation dans le domaine de la génomique des maladies rénales.

Nous avons découvert de nouvelles variantes génétiques indiquant un risque de maladie rénale chez les populations africaines. Nous avons également mis en évidence des différences entre les risques génétiques auxquels sont exposées les personnes vivant en Afrique, d’une part, et les personnes d’origine africaine vivant en Amérique du Nord et en Europe, d’autre part.

Cela montre à quel point il est important que la médecine s’appuie sur des recherches adaptées aux personnes concernées.

Comprendre la maladie rénale

La maladie rénale n’apparaît pas soudainement. Elle se développe souvent progressivement, sous l’effet d’une combinaison de facteurs. Certaines personnes sont porteuses de variants génétiques, de petites différences dans leur ADN, qui rendent leurs reins plus vulnérables aux lésions.

D’autres sont confrontées à des risques environnementaux tels qu’une alimentation riche en sel, une hypertension artérielle non contrôlée ou des infections liées au diabète. L’utilisation de plantes médicinales, l’eau contaminée et les toxines environnementales constituent également des risques.

Dans la plupart des cas, c’est la combinaison de ces facteurs qui détermine qui tombe malade et à quelle vitesse. Mais jusqu’à récemment, les populations africaines étaient à peine présentes dans le débat scientifique sur ce sujet. L’Afrique, qui abrite les populations humaines les plus diversifiées génétiquement de la planète, n’était représentée que dans une infime partie de la recherche génomique mondiale. Cela commence à changer.

Grande étude génétique sur les Africains

Nous avons analysé les données génomiques d’environ 26 000 personnes issues d’Afrique orientale, occidentale et australe, ainsi que d’environ 81 000 personnes d’ascendance africaine vivant ailleurs. Il s’agit de la plus grande étude génétique jamais menée sur la fonction rénale chez les Africains du continent.

Notre étude apporte un nouvel éclairage sur la génétique des maladies rénales chroniques au sein de diverses populations africaines. Elle soutiendra également les travaux futurs visant à améliorer la prévention, le diagnostic et le traitement des maladies rénales au sein de ces populations et dans le monde entier.




Read more:
Les Ouest-Africains présentent un risque élevé de maladie rénale selon une nouvelle étude


L’équipe a utilisé une méthode appelée « étude d’association pangénomique », qui analyse l’ensemble du code génétique humain afin d’identifier les variants liés à un trait ou à une maladie particulière. Ici, l’indicateur étudié était le débit de filtration glomérulaire estimé, un résultat de test sanguin standard qui mesure l’efficacité avec laquelle les reins filtrent les déchets. Un score plus faible indique une fonction rénale plus faible et un risque plus élevé de maladie.

En analysant uniquement les populations d’Afrique continentale, l’étude a identifié quatre emplacements génétiques pertinents, dont deux qui n’avaient jamais été signalés auparavant.

En incluant les populations d’ascendance africaine de la diaspora, ce nombre est passé à 19 sites, dont trois nouveaux. Quatre de ces sites génétiques ont été localisés avec une grande précision. Cela signifie que l’équipe a pu identifier la variante génétique spécifique la plus susceptible d’être à l’origine de l’effet, plutôt que de se contenter de signaler une région du génome où quelque chose de pertinent se produisait.

Chaque site nouvellement découvert constitue désormais une cible potentielle pour de futurs médicaments ou outils de diagnostic.

L’étude a également examiné les scores polygéniques, qui sont des outils permettant d’estimer le risque global d’une personne de développer une maladie. Une conclusion clé a été que les scores établis à partir de données provenant de populations africaines génétiquement similaires donnaient de meilleurs résultats que ceux dérivés d’ensembles de données plus vastes mais génétiquement éloignés.

Cela revêt une importance considérable pour la médecine en Afrique : la science ne fonctionne que si les données de référence correspondent à la population qu’elle est censée servir.

Un gène qui se comporte différemment de part et d’autre de l’Atlantique

Une découverte importante de l’étude concerne un gène appelé APOL1.
Deux variants du gène APOL1, connus sous les noms de G1 et G2, augmentent le risque de plusieurs formes graves de maladies rénales chez les Afro-Américains. On supposait généralement que ce même risque s’appliquait de la même manière aux personnes vivant sur le continent africain.

Cependant, les données suggèrent le contraire. En Afrique continentale, ces variants APOL1 à haut risque sont moins fréquents (et varient selon les régions d’Afrique). Leur association avec une fonction rénale réduite est nettement plus faible que dans la diaspora africaine.

Ce même gène semble se comporter différemment selon le lieu de résidence d’une personne et la population dont elle est issue.

Cette découverte est importante pour le développement de médicaments. Les essais cliniques sur les traitements des maladies rénales doivent inclure des personnes vivant en Afrique et pas seulement des personnes d’origine africaine vivant ailleurs.

Ce qui doit se passer maintenant

Plusieurs mesures doivent découler de cette recherche pour qu’elle profite à la santé des populations :

  • Les systèmes de santé africains doivent investir dans le dépistage précoce des maladies rénales. Des analyses de sang et d’urine simples et abordables permettent de détecter les lésions rénales à un stade où des changements de mode de vie et un traitement médicamenteux peuvent être efficaces. Les outils d’évaluation du risque génétique peuvent aider à identifier les personnes qui ont le plus besoin d’un dépistage.

  • Les laboratoires pharmaceutiques doivent inclure les populations du continent africain dans leurs essais cliniques.

  • La communauté scientifique mondiale doit continuer à investir dans les infrastructures génomiques africaines, notamment les cohortes de recherche et de grands groupes de participants consentants dont les données génétiques et de santé sont collectées et stockées à des fins d’analyse.

Cette étude démontre que les scientifiques africains, en collaboration avec les communautés africaines, peuvent générer des connaissances qui changent la donne à l’échelle mondiale. Elle a permis de mieux affiner La maîtrise de l’un des défis sanitaires les plus urgents.

The Conversation

Segun Fatumo bénéficie d’un financement du Medical Research Council (MRC), de Wellcome et des NIH.

ref. Les maladies rénales sont en hausse en Afrique : le rôle des facteurs de risque génétiques – https://theconversation.com/les-maladies-renales-sont-en-hausse-en-afrique-le-role-des-facteurs-de-risque-genetiques-280600