Les liens de la pensée de Nick Land avec le (néo)nazisme

Source: The Conversation – in French – By Arnaud Borremans, Chercheur associé à l’Institut de recherche Montesquieu (IRM), Université Bordeaux Montaigne

Illustration évoquant l’« Ordre des neuf angles » sur le site du Terrorisme Research & Analyzis Consortium (TRAC).
Trackingterrorism.org

Cette seconde analyse de l’œuvre de Nick Land, philosophe contemporain dont l’impact est réel sur une partie au moins du mouvement MAGA aux États-Unis et sur de nombreux groupuscules d’ultradroite dans le monde, met en évidence le rapport complexe que l’idéologue des « Lumières sombres » entretient avec le nazisme himmlérien et avec les organisations qui, aujourd’hui encore, s’y réfèrent.


Comme souligné par Philosophie Magazine et évoqué dans notre article précédent sur Nick Land, des connexions existent entre la pensée de ce philosophe britannique – père du concept de « Lumières sombres » en vogue dans une partie du mouvement MAGA autour de Donald Trump – et certains éléments du néonazisme.

Au-delà des liens les plus apparents des Lumières sombres avec le racisme et l’autoritarisme, d’autres éléments troublants semblent attester d’une certaine proximité entre la pensée landienne et l’idéologie nazie ou ses différentes évolutions post-1945.

À quel point le fond de la pensée de Land – et donc de celle de ses fidèles qui murmurent à l’oreille de Donald Trump – s’enracine-t-il dans l’idéologie du IIIe Reich ?

Des loups-garous et du Soleil noir

Dans son essai Spirit and Teeth (1993), Land emploie le terme de « loups-garous » pour qualifier la filiation philosophique dont il se réclame lui-même. Il décrit cet héritage comme celui des penseurs qui ont rejeté à la fois la logique platonicienne et la morale judéo-chrétienne, leur préférant une approche immanentiste, reconnaissant une valeur aux instincts animaux et admettant l’absurdité de rechercher une quelconque vérité objective. Parmi lesdits penseurs, il inclut Friedrich Nietzsche et Emil Cioran, c’est-à-dire un philosophe largement récupéré par les nazis et un intellectuel affilié au mouvement fasciste dans son pays, la Roumanie.

De plus, ce terme de « loups-garous » fait écho à la tentative des nazis, alors que les armées alliées et soviétiques rentraient en Allemagne, de constituer des unités de partisans dits « loups-garous » (Werwolf), censés repousser les envahisseurs et exécuter les traîtres.

Les renvois implicites vers le souvenir du IIIe Reich par ce choix de mot est déjà intrigant de la part de Land. Cependant, il ne s’en est pas tenu là. Il a aussi mobilisé la notion de « Soleil noir » pour un article en ligne censément dédié à l’œuvre du philosophe français Georges Bataille. Or, une recherche amène à retrouver les termes précis de Bataille : il n’a jamais traité d’un « Soleil noir » mais d’un « Soleil pourri ». Cette substitution d’expressions par Land pose question : s’agit-il d’une erreur grossière de sa part ou d’un « dog whistle » (« sifflet à chien », c’est-à-dire un message discret destiné à mobiliser les franges les plus radicales de ses sympathisants) ?

En effet, il est troublant de relever que le Soleil noir est un symbole retrouvé dans le château de Wewelsburg où siégeait Heinrich Himmler, chef de la Schutzstaffel (SS), principale milice du régime nazi. Le Soleil noir fut nommé ainsi après guerre par l’ex-officier SS Wilhelm Landig, comme démontré par l’historien Nicholas Goodrick-Clarke.

Soleil noir tracé au sol du château de Wewelsburg.
Dirk Vorderstraße/Wikipedia, CC BY-ND

Ledit Landig a constitué dans les années 1950 un groupe occultiste à Vienne et a propagé avec ses affiliés un narratif autour du Soleil noir, présentant les nazis en perpétuateurs d’une tradition initiatique plurimillénaire et réaffirmant la justesse de leurs thèses racistes et eugénistes. De plus, ils affirmaient que des colonies nazies survivaient en Antarctique et allaient un jour reprendre le contrôle du monde à l’aide d’armes miracles, notamment de soucoupes volantes.

Aussi surprenantes ces correspondances soient-elles, elles ne prouvent rien en soi ; il peut s’agit uniquement de bévues de Land qui aurait mal anticipé les associations d’idées induites par ses mots. Cependant, ce ne sont pas les seuls éléments qui étayent que Land aurait le (néo)nazisme comme référence implicite.

Des liens de Land avec l’Ordre des neuf angles

L’Ordre des neuf angles (O9A) est une mouvance néonazie, occultiste et sataniste théiste, apparue en Angleterre à la fin des années 1960. Au-delà de son magma idéologique, elle est connue pour comprendre en son sein plusieurs organisations effectives, notamment la Division Atomwaffen et Tempel ov Blood aux États-Unis, Sonnenkrieg au Royaume-Uni, ou encore le groupe 764 au niveau mondial. Ces organisations sont traquées par plusieurs services de police, dont le FBI, pour des faits criminels de droit commun et même quelques attentats terroristes.

Or, Land a exprimé sa solidarité à leur égard sur un blog nommé Occult Xenosystems, maintenant fermé, et dont il est acquis par des indiscrétions d’utilisateurs sur une autre page qu’il en était bien l’administrateur.

Land y louait l’O9A pour la qualité de sa production intellectuelle, notamment celle de David Myatt (réputé comme le fondateur de l’O9A, derrière le pseudonyme d’Anton Long). Tout en faisant mine de s’en distinguer – il écrit notamment « le peu que j’ai appris sur David Myatt ne m’a pas attiré vers lui en tant que penseur ou activiste politique, malgré certaines caractéristiques impressionnantes (notamment son intelligence et son classicisme polyglotte) » –, il garde le silence sur le caractère antisocial et criminel du mouvement.

Une autre anecdote relance les spéculations sur l’investissement réel de Land auprès de l’O9A. Le journaliste britannique Tony Gosling a révélé à la radio, en 2022, qu’il avait connu Land au lycée. Selon lui, outre que Land serait le fils d’un cadre de la société pétrolière Shell ayant travaillé en Afrique du Sud (ce qui pourrait expliquer sa sympathie pour le capitalisme et le ségrégationnisme réaffirmée dans Les Lumières sombres), il aurait eu comme surnom, sans que Gosling ne fournisse de raisons objectives pour pareil sobriquet, « Nick the Nazi ».

Gosling sous-entend que ce surnom renvoyait bien à la sensibilité politique que ses camarades de classe imputaient à Land. Selon lui, Land avait surpris tout le monde lorsqu’il déclara, en 1978, qu’il avait pris la décision de devenir « communiste ». Sans présupposer de sa véracité, cette histoire intrigue parce qu’elle rappelle une stratégie assumée de l’O9A : l’infiltration et le noyautage d’autres organisations pour leur voler des ressources (idées, matériels, argent, recrues) et aussi pour leur nuire de l’intérieur, notamment en leur faisant commettre des erreurs.

Dès lors, une question se pose : Land aurait-il toujours été un militant de l’O9A qui aurait infiltré le CCRU, milieu de gauche, pour lui faire promouvoir l’accélérationnisme avec l’arrière-pensée que ce concept servait les intérêts de sa cause véritable, le néonazisme satanique ?

La piste de Miguel Serrano et du Black Order comme précurseurs de l’hyperstition

Parmi les organisations affiliées à l’O9A, une retient particulièrement l’attention : le Black Order qui couvre la zone Pacifique, notamment les Amériques du Nord et du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Outre son emploi assumé de la violence qui a déjà entraîné la commission d’attentats comme l’attentat de Christchurch en mars 2019 et son nom qui rend hommage explicitement au premier cercle d’Himmler, il apparaît que le fondateur du Black Order est un personnage clé reliant plusieurs protagonistes de ce sujet.

En effet, selon les historiens Nicholas Goodrick-Clarke et Jacob C. Senholt, Kerry Bolton est le distributeur international des ouvrages d’Anton Long, le chef de l’O9A dont Bolton serait par ailleurs un adepte. De plus, Bolton est aussi un associé de l’idéologue russe Alexandre Douguine qui échange directement et même publiquement avec Land. Il apparaît donc évident que si Land a un lien structurel avec l’O9A, celui-ci passe par le Black Order de manière privilégiée.

Une autre corrélation laisse songeur et laisse accroire à une causalité. L’un des fondateurs du Black Order fut Miguel Serrano (1917-2009), ancien diplomate chilien et sympathisant des nazis. Après la Seconde Guerre mondiale, Serrano sera connu comme auteur relayant dans ses ouvrages un narratif similaire à celui du groupe de Landig. Il ajoutait qu’Hitler ne serait pas mort à la fin de la guerre et qu’il reviendrait victorieux de sa base secrète en Antarctique, aidé de troupes de surhommes aryens armés d’artefacts magiques pour conquérir le monde.

Cette dimension eschatologique joue sur une figure du héros en sommeil, comme le roi Arthur ou le roi Sébastien au Portugal. Cette considération amène à se demander si Serrano a propagé ce narratif parce qu’il y croyait sincèrement ou parce que, fasciné par les travaux de Carl Jung sur l’inconscient collectif, il aurait essayé par ce biais d’influencer les esprits et de préparer le terrain mental à un retour du nazisme.

Cette démarche consistant à répandre avec force une idée, en la rendant séduisante autant que possible et en espérant qu’elle altère la réalité dans une certaine mesure, rappelle l’hyperstition de Land. Que Land ait eu l’entreprise de Serrano comme modèle inavoué (et inavouable) ne serait pas absurde, Jung étant une référence assumée par Land également depuis le CCRU.

Plus troublant, Land partage avec Serrano son attachement à une forme d’immanentisme et donc de néopaganisme, si bien qu’ils ont tous les deux refusé l’étiquette de sataniste. Land a ainsi déclaré, en réaction à une vidéo du polémiste états-unien Tucker Carlson, qu’il ne se considérait pas comme sataniste, du moins au sens théiste du terme. De son côté, Serrano a employé l’adjectif « sataniste » pour dénigrer les Juifs.

De la place de Land et de ses fidèles au sein de la mouvance néonazie

Néanmoins, aussi convaincants soient ces éléments, est-ce suffisant pour considérer la pensée politique de Land comme une sous-composante du (néo)nazisme, ou comme une branche distincte mais apparentée parmi les mouvements illibéraux ?

Tout le problème est que Land a lui-même entretenu l’ambiguïté sur des aspects cruciaux de son positionnement idéologique qui pourraient le rapprocher du nazisme. Ainsi, il s’est revendiqué « hyperraciste ». Or des divergences persistent sur le sens du terme : certains le comprennent comme un constat transhumaniste sur le fossé que les améliorations technologiques de l’humain vont creuser entre les élites, qui y auront accès, et le reste de la population ; d’autres y entendent une accentuation des « traits raciaux » par choix politique, ou du moins une accentuation de la ségrégation raciale via la technologie. À la lecture de l’article d’origine par Land, il semble concilier les trois interprétations en même temps.

Pareillement, sa complicité avec Alexandre Douguine pose question : si Land est vraiment un sympathisant inavoué du néonazisme, comment expliquer son dialogue continu jusqu’à cette fin d’année 2025 avec Douguine ? Il y fait mention durant son intervention dans l’émission The Dangerous Maybe d’octobre 2025. En effet, Douguine se définit comme un eurasiste et s’oppose donc à la fois à l’atlantisme anglo-américain et à la figure mythifiée de l’ennemi nazi. Une hypothèse est que leur perspective occultiste partagée les amène à considérer leurs camps comme deux forces antagonistes mais complémentaires, en termes métaphysiques. Cette hypothèse semble étayée par Land lui-même qui l’a mentionnée brièvement, en disant que Douguine voyait en lui un sataniste mais aussi un gnostique comme lui-même, contribuant à la même œuvre mais depuis l’autre bord.

En tout cas, l’influence en retour de Land sur les dernières générations de néonazis est dorénavant indéniable. Comme décrit par l’éditorialiste Rachel Adjogah, il existe une frange du mouvement néonazi qui se réclame fièrement de l’accélérationnisme landien, notamment en recourant à – ou même en créant – des cryptomonnaies et, surtout, en développant des chatbots romantiques tels que « Naifu », clairement biaisés pour relayer des théories du complot antigouvernementales : l’IA et la relation parasociale sont ainsi mises au service de la propagande néonazie.

Qui plus est, lesdits néonazis sont ostensiblement d’inspiration himmlérienne : ils ont repris le Soleil noir à leur compte et s’intéressent à l’occultisme, quitte à se revendiquer, en plus, du thélémisme, la religion créée par l’occultiste anglais Aleister Crowley, lui-même référence pour Land.

The Conversation

Arnaud Borremans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les liens de la pensée de Nick Land avec le (néo)nazisme – https://theconversation.com/les-liens-de-la-pensee-de-nick-land-avec-le-neo-nazisme-269847

Pour promouvoir la parité dans les cursus d’ingénieurs, la piste d’un concours spécifique

Source: The Conversation – in French – By Diana Griffoulieres, Responsable d’ingénierie pédagogique numérique, EPF

Les concours d’accès aux écoles d’ingénieurs sont-ils pensés pour encourager la parité ? Une école tente depuis la rentrée 2025 de repenser ses voies de recrutement pour obtenir davantage de filles dans ses effectifs. Un dispositif trop récent pour en tirer des conclusions définitives mais qui apporte déjà des enseignements intéressants.


La sous-représentation des femmes en ingénierie s’explique en partie par des biais implicites de genre présents dans les processus de sélection académiques et professionnels dont la part de femmes plafonne juste en dessous du tiers des effectifs en cycle ingénieur où le taux reste autour de 29,6 %. Dans un contexte compétitif, les candidates tendent à être désavantagées, non pas en raison de compétences moindres, mais en raison de dynamiques compétitives et de stéréotypes de genre, influençant à la baisse leurs résultats.

L’un des phénomènes en jeu est le « risque du stéréotype » : la peur de confirmer un stéréotype négatif peut affecter les performances cognitives, notamment la mémoire de travail, réduisant ainsi les résultats des femmes lors d’épreuves exigeantes, même si elles réussissent mieux en dehors de ce contexte. Les différences de performances observées entre hommes et femmes dans les environnements compétitifs ne sont pas liées à des différences biologiques, mais à des attentes genrées et à des stéréotypes.

De nombreuses références bibliographiques décrivent comment les structures patriarcales favorisent les parcours masculins en valorisant les normes de compétition, notamment l’affirmation de soi et l’assurance, traits socialement encouragés chez les hommes mais souvent perçus comme inappropriés chez les femmes. Schmader, en 2022, a précisé l’impact des biais culturels et l’influence de l’environnement dans la limitation du choix des jeunes femmes pour les carrières scientifiques et techniques, malgré leur intérêt potentiel.

Dans une vision d’impact sociétal, l’EPF École d’ingénieurs (ex-École polytechnique féminine), l’une des premières grandes écoles en France à avoir formé des femmes au métier d’ingénieure, a créé le dispositif « ParityLab », un concept pensé pour attirer via des actions à court et moyen termes davantage de jeunes femmes vers les écoles d’ingénieurs.

Cette initiative s’appuie notamment sur les résultats de la grande enquête nationale « Stéréotypes et inégalités de genre dans les filières scientifiques », menée par l’association Elles bougent, en 2024, auprès de 6 125 femmes. Elle met en lumière les freins rencontrés par les filles dans les parcours scientifiques et techniques : 82 % déclarent avoir été confrontées à des stéréotypes de genre, et plus de la moitié disent souffrir du syndrome de l’imposteur – un obstacle à leur progression dans des environnements compétitifs. L’enquête Genderscan confirme ces constats, en se focalisant sur les étudiantes.

Une voie d’accès alternative

Le dispositif ParityLab a été conçu en réponse à ces enquêtes et aux biais de genre dans l’accessibilité des filles aux filières scientifiques et techniques, afin de minimiser ces biais et de valoriser leurs compétences tout au long de leur formation. Il se compose de deux parties : un concours d’accès alternatif via Parcoursup, réservé exclusivement aux femmes (validé par la direction des affaires juridiques de l’enseignement supérieur) et un parcours de formation spécifique d’insertion professionnelle consacré aux femmes, qui est proposé depuis cette rentrée aux candidates retenues.

Un panel diversifié de 40 jurés a été constitué pour assurer le processus de sélection. Parmi eux, 26 provenaient du monde de l’entreprise et 14 du corps enseignant et des collaborateurs de l’école. Pour sensibiliser tous les membres du jury sur l’importance de faire une évaluation plus inclusive, un atelier de sensibilisation aux stéréotypes de genre leur a été dispensé.

Afin de faire une évaluation plus enrichie et équilibrée des candidates, les jurés ont travaillé en binôme pendant les sessions de sélection reposant sur une étude de dossier scolaire, une mise en situation collective et un échange individuel. Le binôme était constitué d’un représentant de l’industrie et d’un représentant de l’école afin d’enrichir l’analyse des candidatures par leurs regards croisés multidimensionnels et réduire les biais.

L’épreuve collective a permis via une problématique liée à l’ingénierie fondée sur des documents, d’évaluer la créativité, le leadership ou la capacité d’exécution sans toutefois aborder les connaissances disciplinaires. L’entretien individuel, quant à lui, repose sur un échange librement choisi par la candidate (engagement associatif, sport, intérêt sur un sujet scientifique ou non), visant à révéler sa personnalité et ses aptitudes à communiquer.

Premier bilan du concours

Afin d’évaluer le dispositif mis en place, une enquête a été conçue pour collecter les retours des membres du jury et des candidates sélectionnées à travers deux questionnaires différents. De plus, un retour d’expérience a été demandé à certains membres du jury afin de collecter des données qualitatives sur leur expérience.

Les réponses des candidates ont été recueillies par un questionnaire rempli par 23 candidates sélectionnées sur 35 possibles (65,7 %). Il était composé de 14 questions fermées, utilisant une échelle de Likert à cinq niveaux, et neuf questions ouvertes. Il avait pour objectif de comprendre les motivations des candidates à passer le concours, d’identifier les obstacles ou les découragements qui ont pu freiner leur intérêt pour les sciences et les actions qui pourront encourager davantage de jeunes filles à s’orienter vers les filières scientifiques et technologiques.

L’analyse des réponses montre que 56 % des répondantes doutaient de leurs capacités et 22 % se déclaraient neutres sur ce point. La peur d’être isolée dans la classe est moins marquée, seules 30 % des candidates se sentant concernées. Les réponses sur les préjugés sexistes sont mitigées, 30 % des candidates ont déclaré avoir entendu des commentaires décourageants, 26 % se sont déclarées neutres et 43 % ont affirmé ne pas avoir été confrontées à ce type de remarques.

Quand il leur a ensuite été demandé d’imaginer ce qui pouvait encourager d’autres filles à s’orienter vers les filières scientifiques, les répondantes placent en tête de leurs réponses l’existence de modèles féminins inspirants, une meilleure promotion des métiers liés à l’ingénierie et la déconstruction des stéréotypes de genre dès l’enfance.

Une dynamique encourageante

Le concours a permis de renforcer significativement la présence des femmes dans la formation scientifique généraliste de l’EPF École d’ingénieurs en 2025. Sur les 50 places ouvertes cette année, 35 ont été pourvues, avec un taux de sélection de 32 % parmi les 108 candidates. Une critique fréquente à l’égard de ce type de dispositif est la peur d’une réduction des places pour les hommes, relevant d’une vision « à somme nulle ». Ici, les places créées pour cette nouvelle voie s’ajoutent à l’existant et aucun quota n’est prélevé sur les admissions classiques.

Ces chiffres s’inscrivent dans une dynamique positive et encourageante. Une progression remarquable des néo-bachelières recrutées de + 11,5 % de jeunes femmes en première année du cycle ingénieur.

Il est à noter que la voie d’accès classique affiche elle aussi des résultats en progrès en matière de parité avec une augmentation du nombre de jeunes femmes de + 5 %, probablement en lien avec différentes stratégies internes et externes de lutte contre les biais de genre.

Les étudiantes du ParityLab suivent le même programme académique que les autres élèves de la formation généraliste de première année. En revanche, elles bénéficient (en plus) de modules ciblés sur les questions de stéréotypes et soft skills. Cette première cohorte devient un terrain d’étude pertinent pour mieux comprendre les freins à l’orientation vers ces filières encore majoritairement masculines.

Obtenir un échantillon plus large

La mise en place du concours a été l’objet d’une réflexion approfondie sur la mise en œuvre d’un processus de sélection équitable. Des actions de sensibilisation destinées aux membres des jurys, afin de réduire les biais liés aux stéréotypes de genre et d’évaluer les compétences transversales sans mettre en avant les compétences disciplinaires des candidates, ont été mises en place. Les retours sur l’atelier collectif ont été perçus positivement par les jurys et par les candidates. Cependant des pistes d’améliorations (logistique, gestion de temps) sont envisagées pour la prochaine session.

ParityLab constitue un dispositif qui pourra être transférable à d’autres écoles d’ingénieurs qui souhaitent renforcer la représentation des femmes dans leurs programmes. Les recherches futures pourraient aborder les mêmes problématiques avec un échantillon plus large pour confirmer les résultats obtenus dans cette étude, et mesurer son impact sociétal.

The Conversation

Diana Griffoulières es docteure en Sciences de l’éducation et elearning. Elle mène des travaux de recherche appliquée en éducation et est responsable de l’ingénierie pédagogique numérique à l’EPF Ecole d’Ingénieurs. Diana Griffoulières ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

Emmanuel Duflos est membre de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs. Il en est le Président actuel. La CDEFI est une conférence inscrite dans le code de l’éducation qui a vocation à représenter les écoles d’ingénieurs auprès de l’Etat. La CDEFI est engagée depuis de nombreuses années dans des actions dont l’objectif est de promouvoir les formations d’ingénieurs auprès des femmes. Emmanuel Duflos est aussi le directeur général de la Fondation EPF, reconnue d’utilité publique (FRUP), qui a pour mission de concourir à la formation des femmes en sciences et technologies. La Fondation EPF porte l’école d’ingénieurs EPF dont il est également le directeur général. La Fondation EPF et l’EPF sont à l’origine de l’expérimentation à l’origine de cet publication. En tant que FRUP, la Fondation EPF partage son savoir et son savoir-faire sur le projet ParityLab qui concoure à sa mission.

Liliane Dorveaux est co-fondatrice et Vice Présidente de WOMENVAI , ONG ayant le statut ECOSOC à l’ONU. Liliane DORVEAUX ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

ref. Pour promouvoir la parité dans les cursus d’ingénieurs, la piste d’un concours spécifique – https://theconversation.com/pour-promouvoir-la-parite-dans-les-cursus-dingenieurs-la-piste-dun-concours-specifique-269630

Dans les torrents, des insectes tissent de minuscules filets de pêche qui inspirent de nouveaux matériaux

Source: The Conversation – in French – By Christophe Mori, Maitre de conférences, Université de Corse Pascal-Paoli

Au fond des torrents et des ruisseaux, de petites larves d’insecte construisent des filets pour attraper leur nourriture et font preuve d’une intelligence remarquable pour s’adapter au courant. Des comportements qui inspirent nos propres innovations techniques.


Imaginez-vous au bord d’un torrent, où l’eau surgit avec une force capable d’emporter des pierres. Au fond de ce tumulte, des larves de quelques millimètres, non seulement survivent, mais prospèrent en bâtissant des pièges ingénieux pour capturer leur nourriture. Sur leurs filets de soie de 2 à 3 cm de diamètre, on les voit s’affairer, le nettoyant régulièrement des petits morceaux de feuilles, de bois, des algues et des petits organismes qui s’y piègent.

Ces larves sont des hydropsychés, des insectes de l’ordre des trichoptères. Après avoir vécu sous la forme de larve dans une rivière pendant un à deux ans, ils s’envolent une fois leur forme adulte atteinte, durant laquelle il ressemble à un petit papillon de nuit. La fin de leur vie sera alors très courte, de 10 à 20 jours seulement.

Les hydropsychés, petits ingénieurs des ruisseaux

Les hydropsychés sont des insectes aquatiques ingénieux qui construisent ces tamis de soie pour filtrer passivement leur nourriture dans les eaux courantes. Cette capacité démontre une réelle intelligence comportementale, d’autant qu’ils savent s’ajuster aux flux de nutriments et qu’elles défendent leur territoire. Les larves tricotent des mailles fines (entre 1/50 e et 1/10 e de mm) adaptées à la vitesse du courant : plus il est fort, plus elles fabriquent un filet aux mailles serrées pour résister au courant ! Et lorsqu’il est obstrué ou endommagé, par exemple par des sédiments ou un courant trop fort, elles sont capables de le reconstruire ou le modifier. Il reste à comprendre le déclencheur précis de cette adaptation – est-ce purement génétique ou influencé par l’apprentissage individuel ?

Un si petit organisme, de seulement 1 à 2 cm de long, et qui possède un cerveau de 0,3 mm3 est non seulement capable de concevoir son filet avec une maille variable, de l’ancrer au substrat et de l’orienter face au courant. Mais il est sait aussi repousser ses congénères qui pourraient s’installer trop près et lui voler sa pêche ! Pour cela, les hydropsychés utilisent des ultrasons (d’une fréquence de 64 à 100 kHz, bien au-delà de ce que l’oreille humaine peut percevoir) pour indiquer leur présence à leurs voisins.

À la manière des cigales, les larves génèrent ces sons par stridulation, en frottant certaines parties de leur corps entre elles. Cette technique acoustique facilite leur navigation dans le tumulte sonore des eaux agitées, et est associée à des signaux chimiques tels que des phéromones qui facilitent l’identification et l’interaction sociale dans des milieux agités.

Des petites larves témoin de la qualité des eaux

Dans les communautés aquatiques, les hydropsychés coexistent avec d’autres espèces filtreuses, comme des larves de diptères, pour optimiser les ressources. Elles influencent la stabilité des cours d’eau en modulant les sédiments organiques et les différents flux nutritifs. Les organismes filtreurs sont de véritables nettoyeurs des rivières et des torrents, de petits ingénieurs qui améliorent la qualité des eaux. Ils sont déterminants dans l’architecture des écosystèmes d’eaux courantes, puisqu’ils constituent des proies pour les autres organismes, et sont donc à la base des chaînes alimentaires.

D’un point de vue morphologique, les branchies spécialisées des hydropsychés leur permettent d’extraire l’oxygène même dans des conditions tumultueuses ou déficientes. Cependant, ce sont aussi des organismes fragiles. Cela en fait de bons indicateurs biologiques qui servent aux scientifiques à évaluer la qualité de l’eau et les impacts de la pollution ou du changement climatique.

De plus, les hydropsyché inspirent le biomimétisme pour des technologies filtrantes durables, des colles aquatiques et la recherche médicale. Contrairement à la soie de ver à soie ou d’araignée, celle des hydropsychés est synthétisée sous l’eau, ce qui lui confère une résistance exceptionnelle à l’humidité, une haute élasticité et une biodégradabilité contrôlée. Ces caractéristiques en font un modèle idéal pour développer des biomatériaux innovants en médecine.

Quand l’hydropsyché inspire nos propres innovations

Dans ce monde aquatique en perpétuel mouvement, ces organismes démontrent que la survie dépend d’une vigilance constante et de l’adaptation face à l’instabilité. L’humanité peut s’inspirer de cette résilience et, plus spécifiquement, des stratégies de ces petits insectes aquatiques. La soie des larves d’hydropsychés intéresse la recherche, car elle adhère facilement aux surfaces immergées tout en restant flexible. Elle présente également une résistance mécanique jusqu’à plusieurs fois celle de l’acier à poids égal, n’induit pas de réactions immunitaires fortes et est biodégradable sans laisser de résidus toxiques.

En imitant la composition de la soie des larves d’hydropsyché, les scientifiques développent des colles synthétiques qui fonctionnent en milieu humide, comme dans le corps humain. Ces adhésifs pourraient révolutionner la chirurgie en permettant de refermer des tissus mous (comme le foie ou le cœur) sans points de suture, réduisant les risques d’infection et accélérant la guérison. Des prototypes sont déjà testés pour sceller des vaisseaux sanguins ou réparer des organes internes.

Le filet adaptable des hydropsychés inspire aussi des filtres intelligents qui ajustent leur porosité selon le débit d’eau et la taille des particules, et qui seraient utiles dans les usines de traitement des eaux et les stations d’épuration. Ce composé intéresse aussi les industries marines, pour créer des matériaux qui absorberaient l’énergie des vagues sans se briser, prolongeant la durée de vie des structures. Cela pourrait notamment être exploité par le secteur de l’énergie, pour les éoliennes marines ou les hydroliennes.

Les habitants des cours d’eau : un exemple à suivre

En nous inspirant de ce petit ingénieur, nous ouvrons des voies pour des avancées concrètes. Les solutions les plus élégantes et durables ne viennent pas toujours de laboratoires, mais souvent de la nature elle-même, où l’ingénieuse simplicité du vivant surpasse notre créativité. Et à l’instar des communautés d’organismes fluviaux qui se soutiennent mutuellement, les sociétés humaines doivent établir des réseaux solidaires pour affronter l’incertitude. La remarquable résilience de ces larves nous exhorte à repenser nos modes de vie, en mettant l’accent sur une adaptation préventive plutôt que sur une réaction tardive.

En fin de compte, les hydropsychés et les organismes aquatiques en général nous offrent un exemple à suivre : dans un environnement instable, la survie réside dans la diversité des adaptations et une réelle persévérance. Dans un monde en mutation, elle n’est pas innée, mais elle peut être cultivée. Ces organismes nous montrent que même dans l’agitation structurelle permanente, la vie persiste. En protégeant les écosystèmes fluviaux, nous préservons non seulement la biodiversité, mais aussi un trésor d’inspirations pour un avenir plus résilient et innovant.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Christophe Mori ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dans les torrents, des insectes tissent de minuscules filets de pêche qui inspirent de nouveaux matériaux – https://theconversation.com/dans-les-torrents-des-insectes-tissent-de-minuscules-filets-de-peche-qui-inspirent-de-nouveaux-materiaux-271044

Sur Pornhub, un simple message suffit à dissuader les utilisateurs cherchant des vidéos pedopornographiques

Source: The Conversation – in French – By Joel Scanlan, Senior Lecturer in Cybersecurity and Privacy, University of Tasmania

La sécurité des utilisateurs doit être intégrée à la conception des plates-formes numériques. Elle n’est pas forcément complexe ou coûteuse, contrairement à ce que prétendent les entreprises numériques. Une expérience, menée sur la plateforme pornographique Pornhub, montre qu’un simple message adressé aux internautes cherchant des images pédopornographiques est fort dissuasif.


Le mot d’ordre officieux de l’industrie tech pendant deux décennies était « Move fast and break things », qu’on pourrait traduire par « aller vite quitte à tout casser ». Une philosophie qui a brisé bien plus que les seuls monopoles des taxis ou le modèle d’affaires des chaînes hôtelières. Elle a aussi façonné un monde numérique rempli de risques pour les plus vulnérables.

Pour la seule année fiscale 2024-2025, l’Australian Centre to Counter Child Exploitation a reçu près de 83 000 signalements de contenus d’exploitation sexuelle d’enfants en ligne (CSAM), principalement sur des plateformes grand public – une hausse de 41 % par rapport à l’année précédente.

En Australie, avec l’entrée en vigueur cette semaine de l’interdiction d’utiliser les réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, ainsi que la mise en place de la vérification de l’âge pour les utilisateurs connectés aux moteurs de recherche le 27 décembre et pour les contenus réservés aux adultes le 9 mars 2026, nous atteignons un moment charnière – mais il faut bien comprendre ce que cette régulation permet et ce qu’elle laisse de côté. (Note du traducteur : En France, la loi du 7 juillet 2023 fixe à 15 ans l’âge minimal pour l’inscription et l’utilisation des réseaux sociaux).

L’interdiction empêchera une partie des enfants d’accéder aux plateformes (s’ils ne la contournent pas), mais elle ne corrige en rien l’architecture toxique qui les attend lorsqu’ils y reviendront. Elle ne s’attaque pas non plus aux comportements nocifs de certains adultes. Nous avons besoin d’un changement réel vers un devoir de vigilance numérique, qui obligerait légalement les plateformes à anticiper les risques et à les atténuer.

Le besoin de penser la sécurité dès la conception

Aujourd’hui, la sécurité en ligne repose souvent sur une approche dite « whack-a-mole », une référence à ce jeu d’arcade qui consiste à donner des coups de maillet sur la tête de taupes émergeant aléatoirement de quelques trous. De fait, les plateformes attendent que les utilisateurs signalent des contenus nocifs, puis les modérateurs les retirent. C’est une méthode réactive, lente, et souvent traumatisante pour les modérateurs humains qui y participent.

Pour remédier réellement au problème, il faut intégrer la sécurité dès la conception. Ce principe impose que les dispositifs de protection soient inscrits au cœur même de l’architecture de la plateforme. Il dépasse la simple restriction d’accès pour interroger les raisons pour lesquelles la plateforme permet, à l’origine, l’existence de mécanismes menant à des usages nocifs.

On en voit déjà les prémices lorsque des plateformes marquées par des précédents problématiques ajoutent de nouvelles fonctions – comme les « connexions de confiance » sur Roblox, qui limitent les interactions dans le jeu aux personnes que l’enfant connaît aussi dans la vie réelle. Cette fonction aurait dû être intégrée dès le départ.

Au CSAM Deterrence Centre, dirigé par Jesuit Social Service en partenariat avec l’Université de Tasmanie, nos travaux contredisent le discours récurrent de l’industrie selon lequel assurer la sécurité serait « trop difficile » ou « trop coûteux ».

En réalité, nous avons constaté que des interventions simples et bien conçues peuvent perturber des comportements nocifs sans nuire à l’expérience des autres utilisateurs.

Perturber les comportements dangereux

L’une de nos découvertes les plus marquantes provient d’un partenariat avec l’un des plus grands sites pour adultes au monde, Pornhub. Lors de la première intervention de dissuasion évaluée publiquement, lorsqu’un utilisateur cherchait des mots-clés liés aux abus sur mineurs, il ne se retrouvait pas face à un écran vide. Un message d’avertissement s’affichait et un chatbot l’orientait vers une aide thérapeutique.

Nous avons observé une baisse des recherches de contenus illégaux, et plus de 80 % des utilisateurs confrontés à cette intervention n’ont pas tenté de rechercher ces contenus à nouveau sur Pornhub durant la même session.

Ces données, cohérentes avec les résultats de trois essais contrôlés randomisés que nous avons menés auprès d’hommes australiens âgés de 18 à 40 ans, démontrent l’efficacité des messages d’avertissement.

Elles confirment également un autre constat : le programme Stop It Now (Australie) de Jesuit Social Service, qui propose des services thérapeutiques aux personnes préoccupées par leurs sentiments envers les enfants, a enregistré une forte augmentation des recommandations web après que le message d’avertissement affiché par Google dans les résultats de recherche liés aux contenus d’abus sur mineurs ait été amélioré plus tôt cette année.

En interrompant le parcours de l’utilisateur par un message clair de dissuasion, on peut empêcher qu’une pensée nocive se transforme en acte dangereux. C’est de la « safety by design » (« sécurité dès la conception »), utilisant l’interface même de la plateforme pour protéger la communauté.

Rendre les plateformes responsables

C’est pourquoi il est crucial d’inclure un devoir de vigilance numérique dans la législation australienne sur la sécurité en ligne, engagement pris par le gouvernement plus tôt cette année.

Plutôt que de laisser les utilisateurs naviguer à leurs risques et périls, les plateformes en ligne seraient légalement tenues de repérer et de réduire les risques qu’ils créent, qu’il s’agisse d’algorithmes suggérant des contenus nocifs ou de fonctions de recherche permettant d’accéder à du matériel illégal.

Parmi les mesures possibles, figurent la détection automatique de comportements de grooming (repérer les personnes cherchant à exploiter des enfants), le blocage du partage d’images et de vidéos d’abus déjà connus ainsi que des liens vers les sites qui les hébergent, et la suppression proactive des voies permettant d’atteindre les personnes vulnérables – par exemple empêcher que des enfants en ligne puissent interagir avec des adultes qu’ils ne connaissent pas.

Comme le montre notre recherche, les messages de dissuasion jouent également un rôle : afficher des avertissements clairs lorsque les utilisateurs recherchent des termes dangereux est très efficace. Les entreprises technologiques devraient collaborer avec des chercheurs et des organisations à but non lucratif pour tester ce qui fonctionne, en partageant les données plutôt qu’en les dissimulant.

L’ère du « aller vite quitte à tout casser » est révolue. Il faut un changement culturel qui fasse de la sécurité en ligne une caractéristique essentielle, et non un simple ajout optionnel. La technologie pour rendre ces plateformes plus sûres existe déjà, et les données montrent qu’intégrer la sécurité dès la conception peut porter ses fruits. Il ne manque plus qu’une réelle volonté de le faire.

The Conversation

Joel Scanlan est le co-responsable académique du CSAM Deterrence Centre, un partenariat entre l’Université de Tasmanie et Jesuit Social Services, qui gèrent Stop It Now (Australie), un service thérapeutique offrant un soutien aux personnes préoccupées par leurs propres sentiments, ou ceux de quelqu’un d’autre, envers les enfants. Joel Scanlan a reçu des financements de l’Australian Research Council, de l’Australian Institute of Criminology, du eSafety Commissioner, de la Lucy Faithfull Foundation et de l’Internet Watch Foundation.

ref. Sur Pornhub, un simple message suffit à dissuader les utilisateurs cherchant des vidéos pedopornographiques – https://theconversation.com/sur-pornhub-un-simple-message-suffit-a-dissuader-les-utilisateurs-cherchant-des-videos-pedopornographiques-271771

Ces pointes de flèches prouvent-elles la présence d’Homo Sapiens en Eurasie il y a 80 000 ans ?

Source: The Conversation – in French – By Hugues Plisson, archéologue spécialisé en tracéologie (reconstitution de la fonction des outils préhistoriques par l’analyse de leurs usures), Université de Bordeaux

Des pointes de flèche retrouvées en Asie centrale. Malvina Baumann, Fourni par l’auteur

De minuscules pointes de projectile triangulaires ont été identifiées à partir de leurs fractures d’impact dans les plus anciennes couches d’occupation du site d’Obi-Rakhmat en Ouzbékistan, vieilles de 80 000 ans. Elles ont la dimension de pointes de flèches et sont identiques à celles découvertes dans une couche beaucoup plus récente d’un site de la vallée du Rhône, en France, à la toute fin du Paléolithique moyen, correspondant à une incursion d’Homo Sapiens en territoire néanderthalien il y a 54 000 ans. Cette nouvelle étude, publiée dans la revue « PLOS One », apporte un argument décisif pour la réécriture du scénario de l’arrivée d’Homo Sapiens en Europe.


Développés en Europe occidentale et plus particulièrement en France à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les cadres chrono-culturels et anthropologiques de la Préhistoire et les modèles évolutifs qu’ils inspirèrent furent d’abord linéaires et européocentrés : Cro-Magnon descendant de Néanderthal posait les fondements d’une supériorité civilisationnelle dont se prévalait alors cette partie du monde. Ce n’est qu’un siècle plus tard que sera mise en évidence l’origine africaine d’Homo Sapiens et des traits technologiques et sociaux structurants du Paléolithique supérieur occidental, de ~ 45 000 à 12 000 ans avant le présent (productions symboliques, réseaux à grande distance, outillages et armements lithiques et osseux diversifiés).

Les plus anciennes évidences de présence d’Homo Sapiens en Australie vers 65 000 ans précèdent de 10 millénaires celles de l’Europe dont les modalités du peuplement demeurent sujet de discussion. À ce jour, le calage chronologique des toutes premières occupations européennes du Paléolithique supérieur par rapport à celles de l’est du bassin méditerranéen, pourtant regardées comme les plus proches, demeure insatisfaisant. Soit les données sont issues de fouilles trop anciennes pour avoir été suffisamment précises, soit elles ne s’inscrivent pas dans la filiation directe supposée entre le Levant et l’Europe. Les racines mêmes du Paléolithique supérieur initial levantin, malgré la proximité africaine, sont incertaines. Une origine centre asiatique, a été suggérée par l’archéologue Ludovic Slimak en 2023.

Un site en Asie centrale

Vue depuis l’abri d’Obi-Rakhmat sur l’extrémité du Tien Shan.
Fourni par l’auteur

Corridor entre l’ouest et l’est du continent ou zone refuge, selon les phases climatiques, l’Asie centrale n’est encore documentée que par quelques sites paléolithiques, mais qui sont autant de références de l’histoire de la Préhistoire.

Parmi ceux-ci figure l’abri sous roche d’Obi-Rakhmat en Ouzbékistan découvert en 1962. Ce gisement livre sur 10 mètres de stratigraphie, entre 80 000 et 40 000 ans, une industrie lithique qui par certains traits s’inscrit clairement dans la continuité du Paléolithique moyen ancien du Levant mais par d’autres fut rapprochée du Paléolithique supérieur initial. Ce Paléolithique moyen ancien du Levant, associé dans le site de Misliya à de l’Homo Sapiens archaïque, disparut du Proche-Orient vers 100 000 ans. À Obi-Rakhmat, les restes crâniens d’un enfant trouvés dans une couche à ~ 70 000 ans, présentent des caractères regardés comme néanderthaliens et d’autres comme anatomiquement modernes, combinaison pouvant résulter d’une hybridation.

Lames massives mais pointes microlithiques

Éléments de l’industrie lithique de la couche 21 d’Obi-Rakhmat : lames brutes (1-2), grande lame retouchée (3), lames retouchées en pointe (4-5), pointes retouchées impactées (6-8), micro pointe Levallois brute (9), micro-pointes brutes impactées (10-11).
Fourni par l’auteur

C’est dans ce contexte que notre équipe internationale, dirigée par Andrei I. Krivoshapkin, a identifié dans les couches les plus anciennes de minuscules pointes de projectiles triangulaires. Mesurant moins de 2 cm de large et ne pesant que quelques grammes, elles sont impropres par leurs dimensions et leur fragilité à avoir été montées sur des hampes de lances. Leur étroitesse correspond au diamètre (inférieur ou égal à 8 mm) des hampes documentées ethnographiquement sur tous les continents pour les flèches tirées à l’arc droit.

Deux micro-pointes brutes de la couche 21 du site d’Obi-Rakhmat, l’une intacte, l’autre brisée et rayée par son usage en armature de projectile. L’allumette matérialise leur minuscule dimension.
Fourni par l’auteur

Question de balistique

Les armes perforantes projetées constituent des systèmes complexes dont les éléments ne sont pas interchangeables d’un type d’arme à l’autre, car répondant à des contraintes différentes en intensité et en nature.

L’importante force d’impact des lances tenues ou lancées à la main fait de la robustesse de l’arme un paramètre essentiel, aussi bien en termes d’efficacité que de survie du chasseur, la masse assurant à la fois cette robustesse, la force d’impact et la pénétration. À l’opposé, la pénétration des traits légers tirés à grande distance repose sur leur acuité, car l’énergie cinétique, beaucoup plus faible, procède là essentiellement de leur vitesse, laquelle, à la différence de la masse, décroit très rapidement sur la trajectoire et dans la cible. Cette vitesse ne pouvant être atteinte par la seule extension du bras humain, elle est obligatoirement tributaire de l’emploi d’un instrument de lancer. Les pointes de flèche et celles de lances ou de javelines ne sont donc pas conçues selon les mêmes critères et ne se montent pas sur les même hampes, les dimensions et le degré d’élasticité desquelles sont par ailleurs essentiels en terme balistique. Ainsi, comme en paléontologie où la forme d’une dent révèle le type d’alimentation et suggère le mode de locomotion, les caractéristiques d’une armature fournissent des indices sur le type d’arme dont elle est l’élément vulnérant.

Un armement propre à Sapiens ?

Le minuscule gabarit des pointes d’Obi-Rakhmat ne peut être regardé comme un choix par défaut, car non seulement la matière première lithique de bonne qualité dont on a tiré de grandes lames ne manque pas à proximité du site, mais l’inventaire des traces d’usage relevées à la loupe binoculaire et au microscope met en évidence au sein du même assemblage des pointes retouchées beaucoup plus robustes (15 à 20 fois plus lourdes et 3 à 4 fois plus épaisses) et du gabarit des têtes de lance ou de javeline.

En retournant à la bibliographie et à nos propres travaux sur des outillages du Paléolithique moyen, nous avons constaté que la présence dans un même ensemble d’armatures de divers types, pour partie microlithiques et produites à cette fin, n’était à ce jour connue que dans les sites à Homo Sapiens. Les plus anciennes occurrences documentées sont en Afrique du Sud dans les couches culturelles Pre-Still Bay (plus de 77 000 ans) et postérieures du gisement de Sibudu. Dans l’univers néanderthalien, les pointes lithiques endommagées par un usage en armature de projectile sont rares, elles sont de fort gabarit et ne se distinguent ni par leurs dimensions, leur facture ou leur type de celles employées à d’autres activités que la chasse, telles que la collecte de végétaux ou la boucherie. Cette distinction dans la conception des outillages et des armements prend valeur de marqueur anthropologique.

Pointes levallois du site d’Um el-Tlel en Syrie, Paléolithique Moyen récent levantin attribué à Néanderthal. De gauche à droite : reconstitution graphique à partir d’un fragment planté dans une vertèbre d’âne, lame de couteau à plante, lame de couteau de boucherie. Ces pointes polyvalentes sont 2 à 3 fois plus larges que les micro-pointes d’Obi-Rakhmat.
Fourni par l’auteur

En raison de leurs dates respectives, de la distance entre l’Afrique du sud et l’Asie centrale (14 000 km) et de la différence de facture des armatures d’Obi-Rakhmat et de Sibudu (lithique brut de débitage vs lithique façonné ou retouché, osseux façonné), l’hypothèse de foyers d’invention indépendants est la plus vraisemblable.

Des piémonts du Tien Shan à la vallée du Rhône 25 000 plus tard

La seule forme d’armature miniature de projectile identique actuellement connue est beaucoup plus récente. Elle fut découverte par Laure Metz, sur le site de Mandrin, en vallée du Rhône en France, qui livra aussi une dent de lait d’Homo Sapiens déterminée par Clément Zanolli. L’ensemble est daté d’environ 54 000 ans, soit une dizaine de milliers d’années avant la disparition des Néanderthaliens locaux. La similitude des micro-pointes d’Obi-Rakhmat et de Mandrin, pourtant séparées par plus de 6 000 km et 25 millénaires, est telle que les unes et les autres pourraient être interchangées sans qu’aucun autre détail que la roche ne trahisse la substitution.

Similitude des micro-pointes d’Obi-Rakhmat et de Mandrin brisées par leur usage en armature de projectile. La localisation et l’extension de leur fracture (surlignement en rouge et en bleu et détail macroscopique) signent l’impact axial.
Fourni par l’auteur

Des travaux récents publiés par Leonardo Vallini et Stéphane Mazières définissent le Plateau perse, à la périphérie nord-est duquel est situé Obi-Rakhmat, comme un concentrateur de population où les ancêtres de tous les non-Africains actuels vécurent entre les premières phases de l’expansion hors d’Afrique – donc bien avant le Paléolithique supérieur – et la colonisation plus large de l’Eurasie. Cet environnement riche en ressources pourrait avoir constitué une zone de refuge propice à une régénération démographique après le goulet d’étranglement génétique de la sortie d’Afrique, à l’interaction entre les groupes et par conséquent aux innovations techniques.

De part et d’autre du plateau perse (encadré orange), identifié génétiquement comme une aire refuge de concentration et développement démographique des Homo Sapiens sortis d’Afrique, Obi-Rakhmat et Mandrin ont en commun, à 25 000 ans et 6 000 km de distance, les mêmes micro-pointes de projectile.
Fourni par l’auteur

Mandrin et Obi-Rakhmat représentent probablement deux extrémités géographiques et temporelles d’une phase pionnière de peuplement telle qu’entrevue par Ludovic Slimak, marquée par ce que les typologues qualifiaient jadis de fossile directeur et qui ici recouvrirait la propagation d’une invention fondamentale propre à Homo Sapiens. Jusqu’à présent passées inaperçues parce que brutes de débitage, minuscules et fragmentaires, il est à parier que les micro-pointes de projectile dont les critères de reconnaissance sont maintenant posés commenceront à apparaître dans des sites intermédiaires entre l’Asie centrale et la Méditerranée occidentale.

Prémisses d’un nouveau scénario du peuplement occidental d’Homo Sapiens

Cette découverte est stimulante à plusieurs titres. Elle valide la cohérence de l’étude du site de Mandrin qui concluait à une brève incursion en territoire néanderthalien de Sapiens armés d’arcs, mais dont plusieurs éléments avaient été critiqués – ce qui est cependant le jeu scientifique habituel lorsqu’une proposition nouvelle s’écarte par trop des connaissances admises – et dont la dimension prédictive n’avait alors pas été considérée.

La similitude des micro-pointes de Mandrin et d’Obi-Rakhmat ne peut être une simple coïncidence. Elle ne porte pas seulement sur leur forme, mais aussi sur leur mode de fabrication, qui requière un réel savoir-faire comme en témoigne la préparation minutieuse de leur plan de frappe avant débitage, et sur leur fonctionnement. On pourra débattre de l’instrument approprié au tir de flèche armées de si minuscules armatures, l’arc étant en filigrane, ou si l’on préfère garder une certaine réserve ne parler que de tir instrumenté, mais cela contraste déjà avec ce que l’on connait des armes de chasse de Néanderthal et de leur conception.

L’autre aspect remarquable, encore peu habituel, est la convergence et la complémentarité de données provenant de la culture matérielle et de la mémoire de nos gènes, qui ne purent s’influencer au regard des dates d’étude et de publication respectives. Les deux conjuguées esquissent la réécriture du scénario de l’arrivée d’Homo Sapiens en Europe : on le pensait venu directement d’Afrique par le chemin le plus court, il y a 45 000 ans, et on le découvre implanté depuis fort longtemps au cœur du continent eurasiatique, bien avant qu’il n’en sorte en quête de nouveaux territoires.

The Conversation

Plisson Hugues a reçu des financements du CNRS et de l’université de Bordeaux

Andrey I. Krivoshapkin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces pointes de flèches prouvent-elles la présence d’Homo Sapiens en Eurasie il y a 80 000 ans ? – https://theconversation.com/ces-pointes-de-fleches-prouvent-elles-la-presence-dhomo-sapiens-en-eurasie-il-y-a-80-000-ans-267375

Au Louvre, la radiologue qui révèle les mystères des chefs-d’œuvre

Source: The Conversation – France in French (2) – By Elisabeth Ravaud, Ingénieur de recherche, Ministère de la Culture

Elisabeth Ravaud en train d’analyser une peinture au microscope dans son laboratoire. Antoine Merlet, Fourni par l’auteur

Vous l’ignorez peut-être, mais sous le Louvre, se cache un laboratoire un peu particulier, le Centre de recherche et de restauration des musées de France. Il a pour mission d’étudier, de documenter et d’aider à la restauration des œuvres des 1 200 musées de France. Benoît Tonson, chef de rubrique Science et Technologie, y a rencontré Elisabeth Ravaud. Elle est l’autrice d’un ouvrage de référence sur l’utilisation de la radiographie appliquée à l’étude des peintures « Radiography and Painting » et l’une des plus grandes spécialistes mondiales de cette discipline.


The Conversation : Vous êtes entrée au laboratoire du Louvre en 1993, pourtant à cette époque vous n’étiez ni historienne de l’art ni restauratrice…

Elisabeth Ravaud : À l’époque, je suis médecin, spécialisée en radiodiagnostic et imagerie médicale. J’ai fait mes études de médecine à Paris, à la Pitié-Salpêtrière, puis passé l’internat des hôpitaux de Paris. En parallèle de cette activité hospitalière, j’ai toujours cultivé un goût pour l’histoire de l’art. J’avais d’ailleurs entamé un cursus dans cette discipline, bénéficiant d’une équivalence en deuxième année grâce à ma thèse de doctorat : après sept ans de médecine, on y avait droit. Un jour, on m’a annoncé qu’il me fallait faire un stage. Et c’est comme ça, presque par hasard, que j’ai atterri ici.

Naturellement, je me suis intéressée à la radiographie, le seul point commun évident entre mes études médicales et l’examen des œuvres d’art. Dans le monde hospitalier, je pratiquais la radio conventionnelle, mais aussi l’échographie, l’écho-Doppler, la radiologie interventionnelle, le scanner, l’IRM… Tout un arsenal qui n’existe évidemment pas pour les œuvres. La radio, elle, constituait un vrai pont.

Quelles sont les grandes différences que vous avez pu remarquer entre l’hôpital et le laboratoire ?

E. R. : Très vite, un point m’a frappée : en lisant les rapports ou les articles produits à l’époque, j’ai eu l’impression que l’interprétation des radiographies d’œuvres se limitait aux signes les plus évidents. Par exemple, vous voyez trois personnages sur la radio, mais seulement deux sur le tableau, on en déduit qu’un personnage a été recouvert. Mais tout ce qui relevait d’une information plus subtile semblait laissé de côté. Or, je venais d’un milieu où l’image est examinée en long, en large et en travers. On n’aborde jamais l’examen d’un foie sans jeter un œil aux reins, aux poumons : l’interprétation est systématique, structurée. Cette différence méthodologique m’a immédiatement sauté aux yeux.

Autre surprise : dans les rapports, rien sur les supports, les essences de bois, la toile, les petits signes discrets… On se contentait des évidences. Et quand j’ai voulu me documenter, là où la médecine offre des bibliothèques entières, j’ai découvert qu’en imagerie d’œuvres d’art, il n’existait pratiquement aucun ouvrage. L’information était éparpillée : un peu ici, un peu là, un article isolé… rien de systématisé.

À la fin de mon stage, on m’a proposé de rester. Et si je n’avais pas perçu cette sous-exploitation de l’image, et cette absence d’outils méthodologiques, je ne suis pas sûre que j’aurais accepté : j’avais déjà un poste hospitalier. Mais je me suis dit que je pouvais peut-être apporter quelque chose, une forme d’expertise méthodologique, en faisant passer mes compétences de l’univers médical au monde du patrimoine. C’est ce sentiment qui m’a finalement convaincue.

Sur quels types d’œuvres avez-vous travaillé ?

E. R. : Avec mon parcours, tout portait à croire que je travaillerais sur des objets en volume, comme on travaille en imagerie 3D à l’hôpital, je travaillais sur des corps, donc ce qui aurait pu s’en rapprocher le plus étaient les statues. Mais non : on m’a mise sur… la peinture. Ça m’a surprise. Et en même temps, cela a eu un effet décisif : j’ai réalisé que les tableaux, que beaucoup considèrent comme des objets en deux dimensions (une hauteur et une largeur), possèdent en réalité une profondeur, essentielle à prendre en compte en radiographie. L’épaisseur de la couche picturale, les structures internes du support, l’accumulation des matériaux… tout cela forme une troisième dimension qui conditionne l’interprétation. Et c’est précisément cette profondeur, parfois réduite à quelques millimètres, qui rend l’analyse complexe. Chaque signe radiographique doit être rapporté à sa structure d’origine.

Radiographie de la Joconde.
E. Ravaud/E. Lambert-C2RMF, Fourni par l’auteur

Finalement, ce retour à la radio conventionnelle, alors que je travaillais surtout en scanner et IRM, des techniques plus avancées, s’est révélé cohérent. Comme en médecine, la radiographie conventionnelle conserve son importance. Elle offre une première vision globale, oriente le diagnostic, et guide vers d’autres examens. Dans le domaine du patrimoine, elle joue ce même rôle fondamental.

Pouvez-vous nous rappeler le principe de la radiographie ?

E. R. : La radiographie est une technique d’imagerie fondée sur les rayons X, découverts en 1895 par Wilhelm Röntgen, physicien allemand travaillant à l’Université de Würzburg (Bavière). Elle consiste à produire, à partir d’un tube, un faisceau de rayons X qui traverse la matière en subissant une atténuation. Cette atténuation est décrite par la loi de Beer-Lambert. Il s’agit d’une décroissance exponentielle dépendant de l’épaisseur traversée, plus elle est grande, plus l’atténuation est forte, cette décroissance dépend également de la nature du matériau. Par exemple, un métal a un coefficient d’atténuation très élevé : en quelques dizaines de microns, il arrête presque totalement les rayons X. À l’inverse, l’air laisse passer les rayons X très facilement.

Voici le principe : un faisceau homogène traverse successivement le support, la préparation et la couche picturale. Chaque photon est atténué différemment selon les matériaux rencontrés, transformant le faisceau initialement homogène en un faisceau hétérogène. Cette hétérogénéité est ensuite enregistrée par les émulsions radiographiques ou les capteurs numériques.

Historiquement, sur film, plus l’énergie résiduelle est importante, plus l’émulsion devient noire ; à l’inverse, un matériau très absorbant, comme un clou, laisse très peu d’énergie au film, qui reste blanc. L’air apparaît donc noir, le métal blanc. La radio permet ainsi d’observer simultanément le support, la préparation et la couche picturale.

Radiographie de La Belle Ferronnière de Léonard de Vinci.
Radiographie de la Belle Ferronnière, de Léonard de Vinci.
C2RMF, Elsa Lambert, Elisabeth Ravaud, Fourni par l’auteur

J’ai illustré cela avec la Belle Ferronnière, de Léonard de Vinci. On y voit les stries du bois de noyer, caractéristiques du support ; les stries transversales correspondant aux coups de pinceau de la préparation, destinée à régulariser la surface du support ; puis la couche picturale, reconnaissable par la forme du portrait et fortement influencée par la nature des pigments. Les carnations, en particulier, apparaissent très marquées en radiographie car elles contiennent un pigment utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXᵉ ou le début XXᵉ siècle : le blanc de plomb. Le plomb arrête fortement les rayons X, ce qui rend ces zones très lisibles.

C’est d’ailleurs parce que les peintres anciens utilisaient du blanc de plomb que la radiographie est si informative sur leurs œuvres. À l’inverse, les peintures acryliques contemporaines sont composées d’éléments organiques : elles se laissent traverser, ce qui rend la radiographie beaucoup moins performante.

Vous disiez qu’au moment de votre arrivée au laboratoire, on n’exploitait pas le plein potentiel de la radiographie, c’est-à-dire ?

E. R. : Ce qui m’a surprise, c’est que personne ne s’était réellement intéressé au bois. Pourtant, l’essence du panneau est essentielle, car elle constitue un véritable témoin de provenance. En Italie, les peintres utilisent généralement le peuplier ou le noyer (en Lombardie, notamment) tandis que les panneaux flamands sont réalisés en chêne. Ainsi, si on vous présente un tableau prétendument italien et que la radiographie révèle un support en chêne, on peut avoir de sérieux doutes quant à l’authenticité. Ces indices concernant les supports (bois, toile, papier) ne sont pas aussi spectaculaires que les repentirs.

Dans les années 1920–1930, la radiographie était perçue comme une « lanterne magique » : on faisait une radio et l’on découvrait trois personnages au lieu de deux, ou un bras levé au lieu d’un bras baissé. Ce caractère spectaculaire a beaucoup impressionné, et il continue d’impressionner : chaque fois que je vois une radio riche en informations cachées, il y a toujours ce « Waouh ! ». Mais paradoxalement, cette fascination pour l’effet spectaculaire a plutôt freiné l’intérêt pour des signes plus modestes.

Par exemple, je peux identifier qu’un panneau a été confectionné à partir de noyer. Je peux aussi déterminer le type de préparation utilisé pour préparer les panneaux avant de les peindre : à l’époque de Léonard de Vinci, par exemple, on utilisait surtout des préparations à base de calcium alors que Léonard, lui, utilisait des préparations au blanc de plomb. Ce sont ce type de signes, plus discrets, sur lesquels j’ai passé du temps.

L’examen lui-même est simple à réaliser : l’équipement nécessaire est accessible, et on pourrait même faire une radiographie en ville, chez un radiologue. Mais ce que j’ai surtout transféré de la médecine vers le patrimoine, c’est une méthodologie, une manière d’aborder l’image de façon systématique. Les techniques, elles, sont différentes. J’ai dû réapprendre l’anatomie du tableau : ses couches, comment il est fabriqué, avec quels pigments, quelles compositions. Et ensuite, comme en médecine, voir des cas, accumuler de l’expérience. Cela a été une aventure passionnante.

Au-delà de la radiographie, utilisez-vous d’autres techniques d’imagerie ?

E. R. : La radiographie ne se suffit pas à elle-même. On la croise avec de nombreuses autres techniques d’imagerie, que j’ai dû apprendre en arrivant ici, car elles diffèrent totalement de celles du milieu médical. On ne fait pas d’IRM ni de scanner, mais on utilise des infrarouges qui permettent de pénétrer la couche picturale et de révéler le dessin préparatoire. L’ultraviolet, lui, renseigne surtout sur les matériaux en surface, comme le vernis, ou sur les retouches qui apparaissent comme des taches noires sur la fluorescence du vernis ancien.

La Belle Ferronnière, de Léonard de Vinci éclairée avec différentes lumières.
C2RMF, Elsa Lambert, Elisabeth Ravaud, Thomas Clot, Laval, Calligaro, Fourni par l’auteur

La micro-fluorescence X consiste à exciter la matière picturale avec un rayonnement X faible. La matière réémet alors un rayonnement qui est enregistré sous forme de spectre, révélant les éléments présents : calcium, plomb, fer, cuivre, étain, strontium, argent, or, etc. Chaque point fournit la composition de tous les éléments présents. Depuis les années 2010, grâce à l’informatique, on peut faire ces mesures en déplacement continu, générant une « image cube », c’est-à-dire une cartographie complète du tableau où, en chaque point, on peut lire le spectre et isoler la présence d’un élément particulier, par exemple le mercure du vermillon.
Cette technique permet de cartographier différents pigments, comme le plomb, le cuivre ou l’étain, de manière très précise sur la couche picturale.

L’usage combiné de ces techniques a profondément amélioré l’étude fine des couches picturales, permettant d’exploiter au maximum les informations disponibles, tout en gardant la radiographie pour ses informations complémentaires.

Et toutes ces techniques, vous les avez appliquées pour étudier des tableaux de Léonard de Vinci ?

E. R. : Il faut savoir que les collections françaises possèdent cinq œuvres de Léonard de Vinci sur une quinzaine existantes dans le monde. Avoir accès à ce corpus a été une occasion exceptionnelle pour comparer sa manière de travailler au fil du temps. En radiographie, je le rappelle, l’opacité de l’image est proportionnelle à la quantité de matière présente : beaucoup de matière rend l’image opaque, peu de matière la rend transparente.

En comparant la Belle Ferronnière, la Joconde et Saint Jean-Baptiste, on observe une transparence croissante dans les radios : au fil du temps, Léonard utilise la préparation comme réflecteur de lumière, plaçant la matière avec une économie croissante mais précise pour créer des modulations subtiles. Cette information sur la quantité de matière est spécifique à la radio.

Concernant les liants (les matières qui servent à donner de la cohésion et une tenue dans le temps au dépôt de pigments sur un support), il faut savoir que jusqu’au XVᵉ siècle, la peinture se faisait principalement à la tempera à l’œuf (on se servait de jaune d’œuf en guise de liant), liant rapide à sécher, qui obligeait à poser des coups de pinceau courts et qui produisait des couleurs opaques.

L’apparition de la peinture à l’huile a permis de poser des touches plus longues, de moduler la couleur et de créer des transparences impossibles avec la tempera. Elle est documentée dès le XIIIᵉ siècle dans le nord de l’Europe, car dans ces régions la tempera avait tendance à moisir à cause de l’humidité.

En Italie, où le climat était plus clément, l’huile s’est imposée plus tardivement, offrant aux artistes de nouvelles possibilités expressives. Léonard de Vinci, autour de 1472-1473, figure parmi les premiers peintres florentins à utiliser l’huile, marquant ainsi un tournant dans la peinture italienne et la manière de travailler les couches et les effets de lumière.

À l’époque de Léonard, les peintres ne maîtrisaient pas encore très bien le liant et les siccatifs (substances qui jouent un rôle de catalyseur en accélérant le séchage). Ils risquaient soit d’en mettre trop, soit pas assez, et le séchage pouvait devenir problématique : trop rapide, cela provoquait des craquelures prématurées et trop lent, il fallait attendre longtemps avant de poser la couche suivante.

Les écrits de Léonard témoignent de cette inventivité constante : ses recettes de peinture montrent un véritable inventaire de techniques et d’astuces, qu’il mélangeait à des notes sur d’autres domaines. En consultant ses manuscrits pour le travail sur Léonard que nous avons effectué en 2019, on découvre à quel point ces documents sont dispersés : certaines pages contiennent beaucoup d’informations sur la peinture, d’autres seulement trois lignes sur une recette, mêlées à des calculs mathématiques, des études d’hydraulique ou des croquis divers.

Sur une même feuille, il pouvait noter une ébauche pour une Vierge à l’Enfant, un calcul algébrique, un projet hydraulique, et bien d’autres idées, ce qui donne l’impression qu’il avait cent idées à la minute qu’il couchait toutes en vrac.

Grâce à toutes ces lectures, vous êtes capable de reproduire la peinture utilisée par Léonard ?

E. R. : Je me suis particulièrement intéressée à un aspect très spécifique des peintures de Léonard, les grains de verre. On savait déjà que certains peintres, notamment au XVIᵉ siècle, en ajoutaient dans leurs peintures, mais les publications existantes se contentaient de constater leur présence sans vraiment l’expliquer.

Cela m’a amené à me poser la question : à quoi servaient réellement ces grains de verre ? Pour y répondre, j’ai monté un projet de recherche visant à comprendre leur rôle, en testant trois hypothèses principales. La première était que les grains de verre pouvaient modifier la rhéologie de la peinture, c’est-à-dire la manière dont elle se comporte sous le pinceau. La deuxième supposait qu’ils favorisaient le séchage, ce qui était une problématique importante avec le nouveau liant à l’huile utilisé à l’époque. La troisième portait sur la transparence, car le verre est un matériau naturellement transparent et pourrait influencer l’effet visuel.

Les résultats ont montré que les grains de verre n’altèrent pas la texture de la peinture, ce qui est un avantage. Le peintre peut les incorporer sans modifier son geste ou son « écriture ». En revanche, ils favorisent un séchage doux, moins rapide et moins problématique que celui produit par d’autres siccatifs. Sur le plan de la transparence, les analyses optiques ont confirmé que l’ajout de verre fonctionne comme l’ajout d’huile, mais sans entraîner les complications de séchage : l’indice de réfraction du verre et de l’huile étant similaire, la peinture gagne en transparence tout en restant stable. Étant donné l’intérêt constant de Léonard pour la lumière et les effets optiques, je suis convaincue que cette transparence jouait un rôle central et constituait un argument important dans ses choix techniques.

The Conversation

Elisabeth Ravaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Louvre, la radiologue qui révèle les mystères des chefs-d’œuvre – https://theconversation.com/au-louvre-la-radiologue-qui-revele-les-mysteres-des-chefs-doeuvre-271632

Sous pression : la charge émotionnelle méconnue des emplois administratifs

Source: The Conversation – in French – By Jacynthe Angers-Beauvais, Étudiante au doctorat interdisciplinaire en santé et société, Université du Québec à Montréal – Université du Québec à Rimouski, Université du Québec à Rimouski (UQAR)

On parle souvent des infirmières, des médecins, des préposés aux bénéficiaires épuisés… Mais les employés des secteurs administratifs du réseau de la santé sont aussi exposés à une charge émotionnelle élevée. Une nouvelle étude révèle des résultats inattendus.

Le personnel en gestion médico-administrative en santé et sécurité au travail (SST) occupe un poste hybride : à la fois administratif et profondément humain.

Leur quotidien dépasse largement la gestion de formulaires. Les employés en gestion médico-administrative doivent concilier les droits des travailleurs (maladie, invalidité, lésions professionnelles) avec les contraintes de l’organisation. Cela suppose de recueillir de l’information, poser des questions délicates, analyser et enquêter, tout en accompagnant les employés dans leur retour au travail.

Leur rôle comporte aussi une forte dimension humaine : ils sont en contact avec des personnes en détresse – souffrance physique, psychologique, précarité ou maladie. Il leur arrive d’annoncer qu’une demande d’assurance salaire n’est pas admissible, même si l’employé se considère incapable de travailler, ou de traiter des dossiers de travailleurs gravement malades, menacés de perdre leur emploi malgré leur volonté de rester en poste. Ni gestionnaires ni simples administratifs, ils agissent au nom de l’employeur et occupent un rôle de médiateur, entre logique organisationnelle et soutien humain. Chaque situation exige tact, empathie et une grande retenue émotionnelle.

Les risques psychosociaux au travail – comme la reconnaissance, l’autonomie décisionnelle ou les exigences émotionnelles – au travail sont bien documentés dans certains corps de métier, notamment chez le personnel de soins. En revanche, peu se sont consacrés à d’autres catégories d’emploi, notamment ceux des secteurs administratifs. Pourtant, la pandémie de Covid-19 a démontré à quel point chaque rouage du système compte. Et la Loi modernisant le régime de santé et sécurité au travail exige désormais d’élargir la prévention des RPS à l’ensemble des travailleurs.

Mais encore faut-il avoir les données pour agir.

Une étude pour combler un angle mort

Pour mieux comprendre cette réalité, une étude quantitative a été menée à l’automne 2024 auprès de 71 employés en gestion médico-administrative en SST, répartis dans sept établissements du réseau de la santé et des services sociaux (RSSS).

L’objectif principal : déterminer si ce personnel est exposé à des exigences émotionnelles élevées, un risque psychosocial encore peu étudié dans les milieux de travail et qui désigne l’effort requis pour gérer ses émotions au travail (garder son calme, cacher ses réactions, faire preuve d’empathie, etc.).

Les résultats ont été comparés avec ceux d’une étude réalisée auprès d’une population hétérogène de travailleurs canadiens. Comme l’échantillon du personnel en gestion médico-administrative en SST comptait 96 % de femmes, la population de travailleuses canadiennes a été retenue pour l’analyse comparative.

Les exigences émotionnelles ont été mesurées à l’aide d’un questionnaire reconnu pour évaluer l’environnement psychosocial au travail.

Des résultats qui interpellent

Les employés du secteur étudié obtiennent un score moyen de 60 % à la dimension des exigences émotionnelles, comparativement à 51 % chez la population de travailleuses canadiennes. Les tests statistiques ont démontré que la différence entre les deux groupes est hautement significative et non attribuable au hasard.

Concrètement, cela signifie qu’en moyenne, ce personnel administratif vit une charge émotionnelle plus élevée que dans l’ensemble de la population active.

Comprendre les exigences émotionnelles au travail

Les risques psychosociaux menacent à la fois la santé mentale et la santé physique. Ils découlent du travail et sont issus de mécanismes sociaux et psychiques. Ils peuvent être liés aux pratiques de gestion, à l’organisation du travail, aux conditions d’emploi et aux relations sociales.

Les exigences émotionnelles constituent un risque psychosocial encore peu pris en compte dans les programmes de prévention. Elles renvoient à l’intensité des émotions induites dans le cadre du travail, et résultent d’un effort nécessaire pour exprimer, moduler ou réprimer une émotion, qu’il s’agisse d’un processus volontaire ou d’une réaction somatique.

Elles peuvent provenir de sources variées : les relations avec le public, le contact avec la souffrance (physique, psychologique ou sociale), l’obligation de dissimuler ses émotions, la peur ou encore des rapports professionnels difficiles.

Les conséquences des exigences émotionnelles sur la santé mentale sont variées. Une synthèse de revues systématiques et de méta-analyses a déterminé, avec une certitude élevée, que les exigences émotionnelles peuvent mener à un épuisement professionnel, et avec une certitude limitée, à des troubles du sommeil, des troubles dépressifs, des troubles anxieux et de l’anxiété.


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Inclure aussi les employés « de l’ombre » ?

À priori, nous pourrions croire que les emplois des secteurs administratifs sont à l’abri des risques émotionnels. Au contraire, les résultats de l’étude montrent qu’ils doivent faire partie intégrante des démarches de prévention des RPS. Seule une mesure réelle des risques, par exemple à l’aide d’un questionnaire reconnu, permet d’obtenir un portrait fidèle de chaque situation.

Inclure l’ensemble des employés dans ces démarches, c’est aussi une marque de reconnaissance de leur contribution, un élément clé pour renforcer la santé psychologique au travail.

Il est primordial que l’organisation considère la charge émotionnelle et ses impacts comme un risque réel pouvant affecter les employés. Pour mieux soutenir ce personnel, plusieurs mesures peuvent être envisagées : une communication claire sur la réalité du poste dès l’embauche, des formations en gestion des relations humaines, la mise en place d’espaces de dialogue, ainsi que des temps de récupération après des situations à forte charge émotionnelle. Il est également essentiel de favoriser le soutien entre collègues et d’adapter ces pratiques aux réalités du télétravail, qui concerne de plus en plus d’employés.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Sous pression : la charge émotionnelle méconnue des emplois administratifs – https://theconversation.com/sous-pression-la-charge-emotionnelle-meconnue-des-emplois-administratifs-263487

Et si l’IA générative ne valait rien ? Ce ne serait pas forcément un problème

Source: The Conversation – in French – By Fenwick McKelvey, Associate Professor in Information and Communication Technology Policy, Concordia University

Dans la ruée vers l’or de l’intelligence artificielle générative, un scénario rarement évoqué reste à considérer : que se passerait-il si la technologie ne parvenait jamais à remplacer vos collègues, si les entreprises ne savaient pas l’exploiter efficacement, ou si la plupart des jeunes entreprises spécialisées dans l’IA échouaient purement et simplement ?

Les estimations actuelles suggèrent que les grandes entreprises d’IA sont confrontées à un manque à gagner de 800 milliards de dollars américains.

Jusqu’à présent, les gains de productivité de l’IA générique sont minimes et concernent principalement les programmeurs et les rédacteurs publicitaires. L’IA générative (GenAI) fait des choses intéressantes et utiles, mais ce n’est pas encore le moteur d’une nouvelle économie.

Ce futur est loin d’être désastreux, mais il diffère de celui présenté dans les médias. Et c’est un avenir qui ne correspond pas au récit que les entreprises d’IA veulent raconter. Le battage médiatique alimente de nouveaux cycles d’investissement promettant des profits futurs colossaux.

Peut-être que l’IA générative s’avérera inutile, et peut-être que ce n’est pas grave.

Indispensable ou indéfendable ?

Les services genAI gratuits et les services d’abonnement bon marché comme ChatGPT et Gemini coûtent très cher à exploiter. À l’heure actuelle, cependant, de plus en plus de questions se posent sur la manière dont les entreprises d’IA vont gagner de l’argent.

Le PDG d’OpenAI, Sam Altman, a été franc sur les dépenses de son entreprise, affirmant avec humour que chaque fois que les utilisateurs disent « s’il vous plaît » ou « merci » à ChatGPT, cela coûte des millions. Personne ne sait exactement combien OpenAI perd par chat, mais Sam Altman a précisé que même les comptes pro payants génèrent des pertes à cause des coûts informatiques élevés liés à chaque requête.

Comme beaucoup de start-up, les entreprises genAI ont adopté la stratégie classique : dépenser sans compter pour attirer et retenir les utilisateurs avec un produit jugé indispensable. Mais la plupart des géants de la technologie n’ont pas réussi en créant des produits coûteux, mais plutôt en fabriquant des produits à bas prix dont les utilisateurs ne peuvent se passer, financés en grande partie par la publicité.

Lorsque les entreprises tentent de trouver une nouvelle valeur, le résultat est ce que le journaliste et auteur Cory Doctorow a appelé « l’enshittification », c’est-à-dire le déclin progressif des plates-formes au fil du temps. Dans ce cas, l’« enshittification » signifie que le nombre de publicités augmente pour compenser la perte liée à l’offre d’un service gratuit.




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OpenAI envisage d’introduire des publicités dans ChatGPT, mais l’entreprise assure qu’elle le fera avec prudence et discernement.

Il est encore trop tôt pour dire si cette stratégie fonctionnera pour l’IA générative. Il est possible que la publicité ne génère pas suffisamment de revenus pour justifier les dépenses massives nécessaires à son fonctionnement. En effet, l’IA générative est en train de devenir un véritable fardeau.

Les coûts cachés des modèles d’IA

Un autre problème qui se profile pour l’IA générative est celui des droits d’auteur. La plupart des entreprises d’IA sont soit poursuivies en justice pour avoir utilisé du contenu sans autorisation, soit contraintes de conclure des contrats coûteux pour obtenir des licences sur du contenu.

La GenAI a « appris » de nombreuses manières douteuses, notamment en lisant des livres protégés par le droit d’auteur et en collectant presque tout ce qui est dit en ligne. Un modèle peut même se souvenir « de mémoire » de 42 % du premier roman Harry Potter.

Les entreprises font face à un casse-tête financier : elles doivent négocier des exemptions sur les droits d’auteur et rémunérer éditeurs et créateurs pour protéger leurs modèles, ce qui pourrait finir par peser lourdement sur elles.

Anthrophic, start-up américaine spécialisée dans l’IA, a tenté de payer les auteurs environ 3 000 $ par livre pour entraîner ses modèles, soit un règlement total de 1,5 milliard de dollars. Ce plan a rapidement été rejeté par les tribunaux pour cause de simplicité excessive, et la valorisation actuelle d’Anthropic, de 183 milliards de dollars, pourrait être rapidement affectée par les poursuites.

Au final, l’IA est trop coûteuse pour être possédée et devient un actif toxique : utile, mais sans vraie valeur.

Une IA générative bon marché

Meta, peut-être de manière stratégique, a publié son modèle d’IA générique, Llama, en open source (code source ouvert). Que ce soit pour contrarier ses concurrents ou afficher une position éthique, cela permet à quiconque disposant d’un ordinateur suffisamment performant d’exécuter gratuitement sa propre version locale.

Les modèles OpenAI représentent une stratégie pour conserver des parts de marché, avec quelques effets secondaires inattendus. Moins avancés que Gemini ou ChatGPT, ils restent suffisamment performants et gratuits – ou du moins moins chers que les modèles commerciaux.

Les modèles ouverts bouleversent les valorisations élevées attribuées aux entreprises d’IA. La start-up chinoise DeepSeek a fait chuter temporairement les actions des entreprises d’IA lorsqu’elle a lancé un modèle ouvert aussi performant que les modèles commerciaux. Ses motivations restent floues, mais son succès nourrit les doutes sur la valeur réelle de l’IA générative.

Les modèles ouverts, fruits de la concurrence industrielle, se multiplient et deviennent faciles d’accès. S’ils rencontrent le succès, les entreprises commerciales d’IA pourraient peiner à vendre leurs services face à des alternatives gratuites.

Les investisseurs pourraient également devenir plus sceptiques à l’égard de l’IA commerciale, ce qui pourrait potentiellement tarir les sources de financement initial. Même si les modèles en libre accès finissent par être poursuivis en justice et tombent dans l’oubli, il sera beaucoup plus difficile de les supprimer d’Internet.

L’IA appartient-elle à quelqu’un ?

La valeur de l’IA générative est indissociable de celle de la connaissance, une ressource à la fois partagée et difficile à quantifier. Les meilleurs modèles d’IA générative s’appuient sur l’ensemble des connaissances mondiales, si vastes que leur valeur réelle est difficile à estimer.

Ironiquement, ces efforts déployés par les entreprises d’IA pour capturer et commercialiser les connaissances mondiales pourraient bien être ce qui condamne leurs produits : une ressource si précieuse qu’il est impossible de lui attribuer un prix. Ces systèmes dépendent tellement du travail intellectuel collectif que leurs résultats échappent à toute forme de propriété.


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Si l’IA générative ne produit pas de profits durables, les conséquences seront limitées. Les créateurs espérant des accords lucratifs avec OpenAI, Anthropic ou Google pourraient être déçus : si les modèles s’avèrent être des passifs, les chèques ne tomberont pas.

Les progrès de l’IA générative pourraient ralentir, laissant aux consommateurs des outils « suffisamment bons » et gratuits. Les entreprises d’IA perdraient alors en importance, la technologie continuerait à progresser légèrement, et cela pourrait très bien marcher. Les utilisateurs bénéficieraient d’outils accessibles et fonctionnels, sans subir une nouvelle vague de promesses exagérées vouées à l’échec.

La menace d’une IA moins rentable que prévu pourrait être la meilleure défense contre le pouvoir croissant des géants technologiques. Si le modèle économique de l’IA générative s’avère non viable, quel meilleur endroit pour voir un tel empire s’effondrer que dans ses bilans financiers ?

La Conversation Canada

Fenwick McKelvey reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et du Fonds de recherche du Québec.

ref. Et si l’IA générative ne valait rien ? Ce ne serait pas forcément un problème – https://theconversation.com/et-si-lia-generative-ne-valait-rien-ce-ne-serait-pas-forcement-un-probleme-266641

La consommation d’alcool chez les hommes nuit aux femmes et aux enfants

Source: The Conversation – in French – By Leane Ramsoomar, Public health researcher, South African Medical Research Council

On sait que la consommation d’alcool est dangereuse pour la santé. Mais ses effets ne s’arrêtent pas là. Par exemple, les hommes subissent plus de conséquences liées à leur propre consommation que les femmmes. Ils sont plus touchés par l’agressivité, les accidents et les blessures. Mais lorsqu’un homme boit, les femmes et les enfants qui lui sont proches en paient souvent le prix également.

Je fais partie d’un groupe mondial de chercheurs en santé qui s’est attelé à étudier comment et dans quelle mesure la consommation d’alcool des hommes nuit aux femmes et aux enfants.

Notre étude récente s’appuie sur trois grandes revues de la littérature sur le sujet. Elle porte des résultats obtenus à partir d’études menées dans des pays riches, pauvres et à revenu intermédiaire. Celles-ci portaient sur les préjudices causés aux femmes, aux enfants et aux options politiques visant à réduire la consommation nocive d’alcool chez les hommes. Les analyses ont porté sur 49 études et 11 analyses couvrant la période 1990-2023.

Nous avons synthétisé les données afin d’éclairer les politiques publiques, les pratiques et les futures recherches. Nos résultats suggèrent des pistes de changement systémique et d’amélioration de la santé et du bien-être des femmes et des enfants dans le monde.

Ce que nous avons découvert

Les trois études révèlent que les hommes boivent plus que les femmes. Sous l’effet de l’alcool, ils adoptent parfois des comportements nocifs : agressivité, violence, tension dans la famille, contrôle du partenaire et la coercition sexuelle. Ils s’absentent aussi souvent du foyer pour aller boire et ne mettent pas toujours les besoins des femmes et des enfants en priorité. Quand les hommes dépensent l’argent du ménage pour l’alcool, il n’en reste pas assez pour la nourriture, les frais scolaires ou les médicaments. Cela nuit directement aux femmes et aux enfants.

Les femmes interrogées rapportent les actes de violence et d’agression liés à l’alcool. Il s’agit notamment de coups de poing, de coups de pied, des brûlures et des passage à tabac.

Mais les effets de la consommation d’alcool des hommes ne sont pas toujours visibles. Beaucoup de femmes parlent de préjudices cachés subis avec un partenaire alcoolique : l’embarras, la honte, l’isolement pour éviter les humiliations en public et le sentiment de solitude lié au fait d’avoir un partenaire alcoolique. Ce stress peut conduire à la dépression, à l’insomnie, voire à des pensées suicidaires.

Une femme a déclaré :

Je déteste vraiment ce que l’alcool lui fait. On se dispute à la maison. Ensuite, il débarque ivre à mon travail et exige qu’on parle de notre dispute sur place. Il m’humilie devant mes collègues.

Une autre a dit :

Je ressens une sorte de réaction traumatique lorsque les gens boivent trop autour de moi. Donc je ne fréquente pas beaucoup ce milieu.

Les enfants sont également touchés

Lorsque les hommes boivent de l’alcool, cela peut avoir directement ou indirectement des conséquences préjudiciables aux enfants. Les hommes peuvent mettre en danger la sécurité et le bien-être de leurs enfants en les exposant à leur propre violence, soit comme cibles, soit comme témoins.

Des recherches ont montré que lorsque les enfants grandissent dans des foyers où règne la violence, ils courent le risque de subir toute une série de conséquences négatives. On peut en citer de mauvais résultats scolaires, une faible estime de soi et le fait que les enfants deviennent eux-mêmes auteurs ou victimes de violence. Lorsqu’il y a des disputes à la maison, les enfants deviennent des victimes actives ou silencieuses.

Les études examinées montrent que la consommation d’alcool chez les hommes peut également conduire à la négligence et à la maltraitance des enfants. Les enfants dont les pères boivent beaucoup peuvent ne pas se sentir aussi proches d’eux sur le plan émotionnel, car ils ont peur de leurs pères lorsqu’ils sont ivres. L’alcool peut créer des conflits dans le foyer, dont un désengagement des responsabilités par ou une distanciation progressive.

La consommation d’alcool est souvent considérée comme une question privée, mais elle est influencée par de nombreux facteurs au niveau de la société, de la communauté et du foyer.

Par exemple, les lois et les politiques en matière d’alcool ont une incidence sur la disponibilité de l’alcool, le nombre de points de vente d’alcool dans les quartiers et l’âge approprié pour acheter de l’alcool. La consommation d’alcool a un impact sur le bien-être et la sécurité dans les foyers, les communautés et la société.

Nous avons constaté que les femmes et les enfants des pays pauvres sont les plus touchés par les effets de la consommation d’alcool des hommes, car ils disposent de moins de ressources. De plus, dans ces sociétés, il est plus souvent considéré comme normal que les hommes boivent ou abusent des femmes, comparé aux pays plus riches.

Que peut-on faire pour y remédier ?

Les gouvernements et les autorités sanitaires se concentrent principalement sur la réduction des risques encourus par les buveurs eux-mêmes. Par conséquent, les politiques, les programmes et les services mis en place sont centrés sur l’individu.

Bien que les recherches montrent que les buveurs peuvent être aidés grâce à des programmes de soutien par les pairs comme les Alcooliques Anonymes, ou par un accompagnement psychologique individuel incluant des interventions brèves, ces programmes doivent s’inscrire dans un environnement social et politique qui encourage un changement positif et tient compte des questions de genre.

Notre étude a révélé que les politiques et les programmes doivent tenir compte des préjudices par les autres, en particulier les femmes et les enfants. Une façon d’y parvenir consiste à associer les interventions en matière d’alcoolisme à des interventions communautaires axées sur les préjudices qui touchent spécifiquement les femmes et les enfants. Une première étape utile consiste à concevoir des interventions qui sensibilisent à l’abus d’alcool en tant que problème de santé publique touchant de manière disproportionnée les femmes et les enfants. Il faut combiner ces actions avec avec des programmes de traitement et de dépistage dans les établissements de soins primaires.

On peut aussi instaurer des « zones sèches » où la consommation d’alcool est interdite. Ces zones peuvent couvrir un quartier, une ville ou une région. Mais généralement les restrictions et les interdictions de vente d’alcool ne concernent que les espaces publics comme les parcs et abords des routes.

Les gouvernements du monde entier doivent donner la priorité aux politiques en matière d’alcool qui se sont avérées efficaces et rentables :

  • réduire la disponibilité et l’accessibilité financière de l’alcool

  • garantir qu’il ne soit pas vendu à des personnes n’ayant pas l’âge légal pour consommer de l’alcool

  • limiter l’exposition des enfants à la commercialisation et la publicité de l’alcool.

Cependant, les gouvernements doivent aller plus loin en tenant compte des effets de l’alcool et ses méfaits sur les femmes et les enfants. Les politiques de lutte contre l’alcool ne peuvent pas être séparées des questions de genre et de pouvoir qui, dans de nombreuses sociétés, contribuent à ses méfaits.

The Conversation

Leane Ramsoomar reçoit un financement du Conseil sud-africain de la recherche médicale.

ref. La consommation d’alcool chez les hommes nuit aux femmes et aux enfants – https://theconversation.com/la-consommation-dalcool-chez-les-hommes-nuit-aux-femmes-et-aux-enfants-271410

Trains de nuit : une relance peut cacher une pause

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Carrouet, Maître de conférences en Géographie, Université de Perpignan Via Domitia

Alors que le train connaît un engouement depuis la fin du Covid-19, les difficultés pèsent sur certains segments du secteur ferroviaire, comme le train de nuit. Le (re)déploiement de ce service populaire et bas carbone est contraint par une pluralité de facteurs.


Que ce soit à l’international ou à l’échelle de la France, la relance du train de nuit se fait attendre au regard de ce qu’annonçait le gouvernement au sortir de la crise du Covid-19. Si le contexte semble favorable avec près de 114 milliards de voyageurs-kilomètre et une hausse de 6 % par rapport à 2023 et de 14 % par rapport à 2019, l’un des parents pauvres du secteur ferroviaire de voyageurs semble être le train de nuit.

Alors que le rapport additionnel à la LOM prévoyait une colonne vertébrale, avec un réseau structurant composé d’une dizaine de lignes, la situation à la fin de 2025 n’est pourtant pas flamboyante. En France métropolitaine, la ligne Paris-Aurillac, ouverte en 2023, est la dernière en date d’un plan de relance ligne par ligne (Paris-Tarbes-Lourdes, Paris-Nice), initié il y a quelques années par l’État.




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Le bilan de la relance des dessertes de nuit en Europe est plus négatif, du moins vu depuisla France. Si l’Autriche, par l’intermédiaire de son champion ÖBB, est le fer de lance des lignes européennes depuis quelques années déjà, les liaisons internationales au départ ou à destination de la France peinent à être relancées. Quand elles ne disparaissent pas purement et simplement.

Un exemple du renouveau des lignes internationales

Le cas récent des lignes Paris-Berlin et Paris-Vienne mises en place en décembre 2023 et qui seront arrêtée le 14 décembre prochain, est particulièrement éclairant sur les contraintes fortes qui viennent contrarier la relance du train de nuit à l’échelle européenne. cette réouverture était pourtant présentée comme l’exemple du renouveau des lignes internationales de nuit, notamment suite à l’arrêt en 2021 d’une autre ligne Paris-Milan-Venise opérée par Thello, une entreprise née de l’entente entre Veolia et Trenitalia.

La ligne s’insèrerait pourtant très bien dans les objectifs européens de réduction des émissions de gaz à effet de serre, en sachant que le secteur des transports est le premier émetteur de CO2 en France. Le déploiement de l’usage du train, et du train de nuit en particulier, répond aux objectifs du Green Deal européen annoncé en 2019 avec l’objectif d’une neutralité carbone pour toute l’économie à l’horizon 2050. Pourtant, seulement 2 années plus tard, l’ensemble des partenaires du projet (ÖBB, Deutsche Bahn et SNCF) ont annoncé la fin du service, avec pour principale raison, l’arrêt de la subvention de l’État français.

Pas de compensation au retrait français

À l’origine, la participation de l’État était conditionnée à la mise en place d’une desserte quotidienne entre l’ensemble des villes avec un train comptant 12 wagons, avec séparation en 2 : 6 voitures pour Berlin et 6 pour Vienne. Face au constat de la mise de seulement 3 allers-retours par semaine, l’État français a décidé de suspendre la participation, ce qui a mécaniquement condamné la ligne, dans un contexte où les autres partenaires ne souhaitent pas compenser ce retrait.

Tout n’est pourtant pas perdu pour les lignes internationales de nuit puisque, devant cet échec, l’entreprise belgo-néerlandaise European sleeper constituée sous forme de coopérative a souhaité reprendre la ligne pour une ouverture prévue le 26 mars 2026. Détail non négligeable, l’opérateur, déjà présent sur le segment Bruxelles-Prague, ne bénéficierait pas de subvention publique pour le fonctionnement de la desserte.

Les difficultés d’une relance

À l’image du cas des lignes intérieures en France, cet exemple international souligne toutes les difficultés de relance d’un mode de transport alors qu’il répond à des enjeux de décarbonation du secteur. Cette expérience met en évidence le faisceau de contraintes qui pèsent sur le train de nuit. Elles ne se réduisent pas uniquement au caractère internationale de ce type de ligne, comme les changements de locomotives ou encore la planification des horaires pour plusieurs pays.

En effet, si le taux de remplissage de la ligne était jugé correct (près de 70 %), ce service et plus généralement l’ensemble des trains de nuit sont contraints par un déficit d’investissement dans le matériel roulant. En France, l’État a financé dans le cadre du Plan de relance, une rénovation du matériel, en particulier pour les trains de nuit, qui aujourd’hui a plus de 45 ans. Certaines compagnies, n’ayant pas le matériel en propre, se tournent vers la location notamment dans le cas des Rosco (Rolling Stock Company). Dans ce schéma, des entreprises achètent le matériel roulant et le louent aux compagnies. L’intérêt est de ne pas supporter des coûts d’investissements très importants avec une maintenance intégrée. Néanmoins, le bilan financier est moins intéressant sur l’ensemble de la durée de location.

C’est dans l’air France TV 2025.

À ces contraintes matérielles s’ajoute le pan financier inhérent au fonctionnement des lignes de nuit (équipage, contrôleur) et l’impossibilité de faire plusieurs rotations compte tenu de la longueur des parcours, comparativement à des TER, TGV et même par rapport à l’aérien. Ajoutons le coût du péage et l’utilisation du réseau la nuit qui coïncide avec les phases de travaux. Ces derniers ont eu un impact non négligeable sur les problèmes de ponctualité du Paris-Berlin et du Paris-Vienne.

Concurrence interne

Enfin, last but not least, le train de nuit souffre de la concurrence, y compris dans son propre segment. À titre d’exemple, on peut rappeler l’ouverture d’une liaison à grande vitesse en ICE (InterCity Express) Paris-Berlin direct, depuis décembre 2024, portée par un partenariat entre les opérateurs SNCF et Deutsche Bahn. Le trajet en ICE, c’est-à-dire à grande vitesse, s’effectue en 8 heures avec la desserte de quelques villes intermédiaires comme Strasbourg ou Karlsruhe.

Le train de nuit s’inscrit depuis plusieurs années dans un contexte de fortes incertitudes sur la pérennité de l’offre, du moins dans le cas de la France. Il semble en effet que la SNCF, par ses réticences, souffle le chaud et le froid. Simultanément, aucun opérateur ne semble être à l’heure actuelle en mesure de développer une offre propre, comme en témoigne l’expérience ratée de Midnight Trains pour des questions principalement financières.

The Conversation

Guillaume Carrouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trains de nuit : une relance peut cacher une pause – https://theconversation.com/trains-de-nuit-une-relance-peut-cacher-une-pause-271351