Élévation du niveau de la mer : comment « traduire » la science pour la rendre accessible et utile à tous ?

Source: The Conversation – in French – By Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d’Opale

À quelle hauteur la mer va-t-elle s’élever à cause du changement climatique ? On peut répondre à cette question en moyenne, avec des estimations et en prenant des hypothèses, mais fournir une réponse précise à l’échelle d’une commune littorale donnée n’a rien d’évident. Plutôt que de répondre par les chiffres, certains projets misent sur d’autres outils, mêlant pédagogie, interactivité et narration.


L’océan fait partie des milieux les plus impactés par le changement climatique. L’élévation du niveau de la mer, en particulier, soumet les populations côtières à des défis toujours plus importants. Par exemple, la salinisation des sols, des sous-sols et des nappes phréatiques ou l’augmentation des risques du submersion sur les littoraux.

En France, de nombreux élus, gestionnaires, entreprises ou habitants du littoral se questionnent sur l’ampleur du phénomène : de combien de centimètres le niveau de la mer va-t-il monter ?

Or, cette hausse dépend de nombreux facteurs. Les scientifiques se demandent comment expliquer un phénomène aussi complexe et entouré d’incertitudes. Comment traduire les données issues des modèles climatiques en outils compréhensibles, utiles et engageants pour le grand public, les décideurs, ou les enseignants ?

C’est le défi que relèvent de nombreux chercheurs et communicants, en développant des dispositifs de « traduction des données », ou data translation : rendre lisible la science sans la trahir.

Le projet européen PROTECT, auquel nous avons participé, porte sur la cryosphère continentale (l’ensemble des glaces sur les continents) et l’élévation du niveau de la mer.

Le site interactif Sea Level Projection Tool, développé dans ce cadre, illustre parfaitement ce concept. Produit par une équipe pluridisciplinaire de scientifiques, informaticiens, communicants, designers et illustrateurs, et rédigé en anglais pour s’adresser à un large public européen et international, il s’appuie sur trois approches complémentaires : la pédagogie, l’interactivité et la narration concrète.

Expliquer avec pédagogie l’élévation du niveau de la mer

Le niveau de la mer évolue sous l’effet de nombreux facteurs. Certains sont environnementaux et directement liés au changement climatique : la fonte des glaciers et des calottes glaciaires (ces vastes masses de glace qui recouvrent des régions entières, comme le Groenland ou l’Antarctique), ainsi que la dilatation thermique des océans provoquée par la hausse des températures entraînent une augmentation du volume de l’eau.

D’autres facteurs sont d’ordre géologique, comme l’affaissement ou le soulèvement localisé des terres émergées. Les causes climatiques, enfin, dépendent directement des décisions politiques : selon que l’on s’oriente vers une transition avec moins d’émissions ou bien vers un futur qui priorise la croissance économique, les trajectoires futures du niveau de la mer varieront considérablement.

Le site Sea Level Projection Tool propose d’expliquer ces différents phénomènes dans un glossaire illustré. Celui-ci s’appuie sur les définitions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), mais il propose également d’autres formats plus facilement compréhensibles pour le grand public.

Une illustratrice spécialisée en sciences, Clémence Foucher, a réalisé des visuels facilitant la compréhension des phénomènes liés à l’élévation du niveau de la mer. Par exemple, la dilatation thermique (c’est-à-dire, le fait que la hausse de température engendre une augmentation du volume de l’eau) ou la fonte des glaciers et des calottes glaciaires.

Illustrations du processus de perte de masse glaciaire par décharge, au Groenland.
Clémence Foucher/Sea Level Projection Tool, Fourni par l’auteur

Ces illustrations nourrissent un cours illustré où l’on découvre les principaux contributeurs aux variations du niveau marin ainsi que les processus physiques associés – fonte, vêlage (séparation d’une masse de glace formant des icebergs), etc.

À chaque fois que cela est possible, une vidéo explicative est également proposée pour approfondir le sujet en moins de cinq minutes.




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Une nouvelle méthode pour évaluer l’élévation du niveau de la mer


Développer l’aspect ludique et interactif

Pour mieux comprendre les causes et les impacts de la montée du niveau de la mer, le site propose un outil interactif qui permet à chacun de simuler les effets de différentes composantes : fonte des glaciers, expansion thermique des océans, etc. Chacun de ces phénomènes affecte le niveau marin de façon différente selon les régions du globe.

Par exemple, la fonte du Groenland provoque une redistribution de masse si importante qu’elle modifie la gravité terrestre, entraînant une montée des eaux plus marquée dans des régions éloignées de la source de fonte.

De même, certaines zones, comme le nord de l’Europe, s’élèvent encore aujourd’hui sous l’effet de la fonte des glaces en Europe à la fin de la dernière glaciation, tandis que d’autres, comme certaines côtes américaines, s’enfoncent.

En jouant avec ces différents paramètres, les utilisateurs peuvent explorer comment leurs effets se combinent et pourquoi certaines zones sont plus touchées que d’autres. Une manière ludique et pédagogique de s’approprier une réalité complexe, aux conséquences très concrètes.

Des narratifs pour raconter l’impact de la montée des eaux

Comprendre l’élévation du niveau de la mer est un premier pas important. Mais cela reste souvent déconnecté de la réalité des individus, qui ont du mal à se représenter ses conséquences concrètes.

Une section du site propose ainsi des cas fictifs, s’inspirant de situations réellement vécues dans trois pays différents : la France, les Pays-Bas et les Maldives.

Les conséquences liées à l’élévation du niveau de la mer sont assez similaires quelle que soit la région du monde (inondations, érosion, salinisation des sols et des nappes d’eau), mais chaque pays fait face à des défis particuliers et choisit de s’y adapter de manière différente.

Les scientifiques distinguent plusieurs types de mesures d’adaptation à l’élévation du niveau de la mer :

Illustrations de différentes mesures d’adaptation côtières.
Clémence Foucher/Sea Level Projection Tool, Fourni par l’auteur

Les trois cas d’études choisis reprennent le même format : une présentation des enjeux (infrastructures, habitations, activités économiques, etc.), les choix de scénarios d’élévation du niveau de la mer – à court, moyen ou long terme et plus ou moins pessimiste – et enfin les solutions d’adaptation envisagées ou déjà mise en place.

Aux Pays-Bas par exemple, les enjeux sont très forts : un quart du territoire étant déjà sous le niveau marin et la culture de lutte contre la mer est ancienne. Le choix est donc fait de protéger les espaces littoraux par de lourdes infrastructures, comme des barrières estuariennes. Ces infrastructures sont tout à la fois des écluses, des ponts, des digues et des routes.

Illustration d’une infrastructure de grande envergure pour protéger un large éventail d’activités.
Clémence Foucher/Sea Level Projection Tool, Fourni par l’auteur

Aux Maldives, la survie du pays insulaire est menacée face à l’élévation du niveau de la mer. De nombreuses solutions se développent : protection par des digues, accommodation des bâtiments, construction de nouvelles îles plus hautes, voire de maisons flottantes.

En France, dans certains territoires, les enjeux restent relativement limités ; ce qui permet d’ouvrir des espaces à la mer en reculant les infrastructures. Par exemple, la commune de Quiberville-sur-Mer, recule son camping pour le mettre à l’abri des inondations.

Ces trois exemples illustrent la diversité des situations, ainsi que la nécessité de bien comprendre le phénomène d’élévation du niveau de la mer et de choisir le scénario adapté à sa situation pour déterminer les mesures d’adaptation.




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Comprendre pour mieux agir face

Face à un phénomène global aux causes multiples et aux conséquences variables en fonction des régions, la compréhension de l’élévation du niveau de la mer ne saurait se limiter à une seule courbe ou à quelques chiffres. Elle nécessite d’explorer des données complexes, d’articuler des scénarios incertains, et surtout de rendre ces connaissances accessibles à celles et ceux qui devront s’y adapter.

Le Sea Level Projection Tool incarne cette démarche de data translation, en combinant rigueur scientifique, narration accessible, interactivité et dimension territoriale. Il s’adresse aussi bien aux citoyens curieux qu’aux enseignants, aux décideurs ou aux jeunes générations, en leur offrant les clés pour mieux comprendre les choix qui s’offrent à nous. Car plus que jamais, comprendre le changement, c’est déjà s’y préparer.


Les auteurs adressent leurs remerciements à Aimée Slangen, à l’équipe informatique du BRGM et à Clémence Foucher.

The Conversation

Xénia Philippenko a reçu des financement du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 869304, dans le cadre du programme de recherche PROTECT.

Anne Chapuis a reçu des financement du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 869304, dans le cadre du programme de recherche PROTECT.

Gaël Durand a reçu des financements du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 869304, dans le cadre du programme de recherche PROTECT.

Gonéri Le Cozannet a reçu des financements du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 869304, dans le cadre du programme de recherche PROTECT.

Rémi Thiéblemont a reçu des financements du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 869304, dans le cadre du programme de recherche PROTECT.

ref. Élévation du niveau de la mer : comment « traduire » la science pour la rendre accessible et utile à tous ? – https://theconversation.com/elevation-du-niveau-de-la-mer-comment-traduire-la-science-pour-la-rendre-accessible-et-utile-a-tous-258723

Les minerais africains sont échangés contre la sécurité : pourquoi c’est une mauvaise idée

Source: The Conversation – in French – By Hanri Mostert, SARChI Chair for Mineral Law in Africa, University of Cape Town

Un accord de paix, négocié par les États-Unis entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, prévoit un arrangement préoccupant. L’une des parties cède ses ressources minérales à une grande puissance en échange de promesses floues de sécurité.

L’accord de paix, signé en juin 2025, vise à mettre fin à trois décennies de conflit entre la RDC et le Rwanda.

Un élément clé de l’accord engage les deux pays à développer un cadre d’intégration économique régionale. Cet arrangement prévoit une coopération élargie entre la RDC, le Rwanda, le gouvernement américain et les investisseurs américains pour établir des “chaînes d’approvisionnement en minerais transparentes et formalisées”.

Malgré ses immenses richesses minérales, la RDC figure parmi les cinq pays les plus pauvres du monde. Elle cherche à attirer les investissements américains dans son secteur minier.

De leur côté, les Etats-Unis promettent un programme d’investissement de plusieurs milliards de dollars pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en minerais sur ce territoire traumatisé et appauvri.

La paix promise par l’accord de juin 2025 dépend ainsi de l’approvisionnement des États-Unis en minerais, en échange d’une présence militaire puissante, mais définie de manière vague, de la part de Washington.

L’accord de paix établit en outre un comité de mixte surveillance composé de représentants de l’Union africaine, du Qatar et des États-Unis, chargé de recevoir les plaintes et de résoudre les différends entre la RDC et le Rwanda.

Mais au-delà de ce comité mixte de surveillance, l’accord de paix ne prévoit aucune obligation spécifique en matière de sécurité pour les États-Unis.

Les relations entre la RDC et le Rwanda sont marquées par des guerres et des tensions depuis les première (1996-1997) et deuxième (1998-2003) guerres particulièrement sanglantes du Congo. Ces conflits ont alimenté la rivalité, l’exploitation et la violence armée.

Ce dernier accord de paix instaure un arrangement de type « ressources contre sécurité ». De tels accords ne sont pas nouveaux en Afrique. Ils ont fait leur apparition au début des années 2000 sous la forme de transactions « ressources contre infrastructures ». Dans ce type d’accord, un État étranger s’engage à construire des infrastructures économiques et sociales (routes, ports, aéroports, hôpitaux) dans un État africain. En échange, il obtient une participation importante dans une société minière publique ou un accès préférentiel aux ressources minérales du pays hôte.

Nous étudions le droit minier et la gouvernance en Afrique depuis plus de 20 ans. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si un accord de type « ressources contre sécurité » négocié par les États-Unis permettra à la RDC de mieux tirer profit de ses ressources.

Nos recherches sur l’exploitation minière, le développement et la durabilité nous font penser que cela est peu probable.

En effet, l’échange de ressources contre la sécurité est la dernière version d’une approche de troc de ressources que la Chine et la Russie ont mise en place dans des pays tels que l’Angola, la République centrafricaine et la RDC.

Le troc de ressources en Afrique a affaibli la souveraineté et le pouvoir de négociation des nations riches en minerais telles que la RDC et l’Angola.

En outre, ces accords sont moins transparents et plus complexes que les accords antérieurs de troc de ressources.

Les failles sécuritaires de la RDC

La RDC est dotée d’importants gisements de minerais essentiels tels que le cobalt, le cuivre, le lithium, le manganèse et le tantale. Ces minerais sont les éléments constitutifs des technologies du XXIe siècle : intelligence artificielle, véhicules électriques, énergie éolienne et matériel de sécurité militaire. Le Rwanda est moins riche en minerais que son voisin, mais il est le troisième producteur mondial de tantale, utilisé dans l’électronique, l’aérospatiale et les appareils médicaux.

Depuis près de 30 ans, les minerais alimentent les conflits et les violences extrêmes, en particulier dans l’est de la RDC. Le tungstène, le tantale et l’or (appelés « 3TG ») financent et alimentent les conflits. Les forces gouvernementales et environ 130 groupes armés se disputent le contrôle de sites miniers lucratifs. Plusieurs rapports et études ont accusé les voisins de la RDC – le Rwanda et l’Ouganda – de soutenir l’extraction illégale des 3TG dans cette région.

Le gouvernement de la RDC n’arrive pas à imposer la sécurité sur son vaste territoire (2,3 millions de kilomètres carrés peuplé de (109 millions d’habitants, issus de 250 groupes ethniques. Le manque de ressources, la corruption et des défis logistiques affaiblissent ses forces armées.

Ce contexte rend le soutien militaire des États-Unis extrêmement attractif. Mais nos recherches montrent que cet appui cache de nombreux pièges.

Quels États risquent de perdre ?

Les accords de type “ressources contre infrastructures” ou “ressources contre sécurité” offrent souvent des avantages à court terme : financements, stabilité, reconnaissance internationale. Mais ils ont un coût à long terme : la perte de contrôle sur les ressources nationales.

Voici comment cela se passe :

L’Afrique regorge d’exemples de pertes, partielles ou totales, de souveraineté liées à ce type d’accords. Par exemple, en 2004, l’Angola a contracté un prêt de 2 milliards de dollars adossé au pétrole auprès de la China Eximbank.

Ce prêt était remboursable par des livraisons mensuelles de pétrole, dont les recettes étaient versées sur des comptes contrôlés par la Chine. La conception du prêt privait les autorités angolaises de tout pouvoir de décision sur cette source de revenus avant même que le pétrole ne soit extrait.

Ces accords contribuent également à diluer les responsabilités. Ils impliquent souvent plusieurs ministères (tels que la défense, les mines et le commerce), ce qui empêche tout contrôle ou redevabilité. Cela favorise la captation des ressources par les élites. Des personnalités influentes peuvent détourner les accords à leur profit personnel.

En RDC, cela a donné naissance à une kleptocratie violente, où les richesses issues des ressources naturelles sont systématiquement détournées au détriment de la population.

Enfin, ces accords risquent d’aggraver les traumatismes liés à l’extraction : déplacements forcés des communautés, dégradations de l’environnement, pertes de moyens de subsistance et tensions sociales.

Ces problèmes ne sont pas nouveaux. Mais en les liant à la sécurité ou aux infrastructures, ils cessent d’être temporaires et s’installent dans la durée.

Ce qui doit changer

Les minerais critiques sont dits “critiques” parce qu’ils sont difficiles à extraire ou à remplacer.

De plus, leurs chaînes d’approvisionnement sont stratégiquement vulnérables et politiquement exposés. Celui qui contrôle ces minéraux contrôle l’avenir. L’Afrique doit veiller à ne pas brader cet avenir.

Dans un monde où les minerais critiques redessinent les rapports de force, les États africains ne doivent pas sous-estimer la valeur stratégique de leurs ressources. Ils disposent d’un levier puissant.

Mais ce levier n’a d’effet que s’il est utilisé avec stratégie. Pour ce faire, il faut :

  • investir dans le renforcement des institutions et des capacités juridiques afin de négocier de meilleurs accords

  • exiger la création et la valeur ajoutée locales

  • exiger la transparence et le contrôle parlementaire des accords relatifs aux minéraux

  • refuser les accords qui ne respectent pas les normes en matière de droits humains, d’environnement ou de souveraineté.

L’Afrique dispose des ressources. Elle doit préserver ce levier de pouvoir qu’elles lui confèrent.

The Conversation

Hanri Mostert est financée par la National Research Foundation (NRF) d’Afrique du Sud. Elle est membre du groupe d’experts sur l’expropriation et membre du comité directeur du groupe consultatif académique (AAG) de l’Association internationale du barreau (IBA) dans le secteur du droit de l’énergie, de l’environnement, des ressources et des infrastructures (SEERIL).

Tracy-Lynn Field est financée par la Fondation Claude Leon. Elle est directrice non exécutive de la Wildlife and Environment Society of South Africa.

ref. Les minerais africains sont échangés contre la sécurité : pourquoi c’est une mauvaise idée – https://theconversation.com/les-minerais-africains-sont-echanges-contre-la-securite-pourquoi-cest-une-mauvaise-idee-261875

Ahmed Faras restera dans les mémoires comme un héros du football et un symbole national marocain

Source: The Conversation – in French – By Abderrahim Rharib, Teacher-Researcher of Sports Policy, Université Hassan II Casablanca – AUF

Surnommé Moul Lkoura, qui signifie « le propriétaire du ballon », Ahmed Faras est devenu une véritable icône au Maroc. Le footballeur était un héros pour le peuple, une source de fierté et d’unité nationale.

Dans tout le pays, il était tenu en très haute estime, tant pour ses qualités techniques sur le terrain que pour sa personnalité. À l’annonce de son décès à l’âge de 78 ans, nombreux sont ceux qui ont souligné son humilité, son respect, sa gentillesse et sa modestie. Il est resté une figure du patriotisme au Maroc pendant des décennies, longtemps après la fin de sa carrière.

Une carte marquée dans chaque coin des emblèmes nationaux et footballistiques et représentant le portrait d'un jeune homme vêtu d'un maillot de football rouge.
Carte de football d’Ahmed Faras en 1970.
Panini/Wikimedia Commons

Faras avait également un autre surnom : le Lion de l’Atlas. Il était le capitaine très apprécié des Lions de l’Atlas, l’équipe nationale de football. Il a été sacré Footballeur africain de l’année en 1975. En 2006, il a été sélectionné par la Confédération africaine de football (CAF) comme l’un des 200 meilleurs joueurs africains des 50 dernières années meilleurs footballeurs africains des 50 dernières années, sur la base d’un sondage.

En tant que chercheur spécialisé dans le football et la politique au Maroc, le décès de Faras, tout comme celui de Dolmy (Hassan) d’Amcharrat et d’autres grands noms du football, marque une frontière entre un sport amateur peu rentable au service de la patrie et un sport aujourd’hui façonné par l’économie de marché.

Qui était Ahmed Faras ?

Hadj Ahmed Faras, né le 7 décembre 1946, accordait plus d’importance aux valeurs qu’à l’argent. La preuve en est son refus, en 1973, d’une offre pour rejoindre les rangs du Real Madrid, l’une des plus grandes équipes européennes.

Né et élevé dans une famille modeste à Laâlya, un quartier de la ville de Mohammedia, sur la côte ouest du Maroc, la communauté de Fdala (ancien nom de la ville) n’oubliera jamais que Faras a préféré mettre son talent au service du Sporting Club Chabab Mohammedia.

C’était le club de sa ville natale, où il a débuté sa carrière en 1965 et où il l’a terminée en 1982. Faras était un athlète complet. Si le football l’a rendu célèbre, il était également passionné de basket-ball, de handball, de volley-ball et de saut en longueur.

Mais c’est le football qui lui a valu son surnom d’enfance, « le gaucher », en raison de l’élégance avec laquelle il maniait le ballon du pied gauche.

Jouant dans des équipes de quartier à l’école, il suivait de près le football marocain. C’était l’époque de joueurs comme Hassan Akesbi, Abderrahmane Ben Mahjoub. Insatisfait de son niveau, il rejoint un centre de formation financé par le ministère de la Jeunesse et des Sports afin de concrétiser sa passion pour le football. Au fil des matchs, il se fait de plus en plus remarquer.




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En 1963, alors qu’il réfléchit encore à une offre de l’Ittihad Mohammedia, il est également approché par le club rival, le Chabab Mohammedia. Ce dernier est prêt à le faire passer directement en équipe première sans passer par les équipes juniors. Jamais satisfait des entraînements collectifs, il s’entraînait également il s’entraîne également seul de manière régulière.

Les moments forts de sa carrière

Ses grandes qualités techniques, son pied gauche magique, son intelligence tactique, sa sagesse et son calme lui ont valu une carrière exemplaire. Joueur polyvalent, capable d’évoluer à presque tous les postes, il s’est surtout illustré au poste d’avant-centre.

En 1970, il fait partie de la première équipe nationale marocaine à se qualifier pour la Coupe du monde de football masculin de la FIFA, au Mexique. Il marque deux buts, assurant ainsi la qualification du Maroc pour les Jeux olympiques de 1972 à Munich. Il continue à marquer des buts lors des Jeux olympiques, inscrivant six réalisations en Coupe d’Afrique des nations (CAN) et six autres lors des matchs de qualification pour la Coupe du monde.

Élu meilleur joueur africain de l’année 1975, il a été capitaine de l’équipe qui a remporté la CAN pour le Maroc en 1976 en Éthiopie. Il a été nommé meilleur joueur du tournoi.

Faras a été le meilleur buteur du championnat national en 1969 et 1973. Il a disputé 94 matchs avec l’équipe nationale entre 1966 et 1979, inscrivant 36 buts au total. Ce qui fait de lui le meilleur buteur de tous les temps. Il a remporté le seul titre de champion du Maroc dU Sporting Club Chabab Mohammédia en 1980, deux Coupes du Trône en 1972 et 1975, la Super Coupe en 1975 et la Coupe des clubs du Maghreb en 1975.

Ses valeurs

Malgré tous ces chiffres impressionnants, Faras n’a jamais été du genre à se vanter de ses exploits. Il tenait à rester respecteux et n’a jamais décliné une invitation destinée à rendre service au monde du football marocain. Comme ses parents, c’était un homme attaché à sa famille qui menait une vie modeste. Faras ne supportait pas d’être loin de Mohammedia et ressentait une immense joie lorsqu’il rentrait chez lui après une tournée.

Son patriotisme était souvent mis en évidence, notamment lors de la CAN 1976 en Éthiopie, Il a joué le tournoi malgré la fièvre typhoïde. Il rappelait souvent à ses coéquipiers que porter le maillot national était une lourde responsabilité. Selon lui, il fallait toujours être à la hauteur des attentes du roi et du peuple marocain.

En tant que capitaine, il ne ménageait aucun effort pour motiver les jeunes joueurs, les aider à s’intégrer dans l’équipe nationale et à jouer avec honneur.

Grâce à ces qualités, Ahmed Faras est devenu un trésor national, l’incarnation des nobles valeurs du sport. Le respect que lui témoignaient les arbitres en était la preuve incontestable.

Moul Lkoura est décédé le 16 juillet, alors que les Marocains espéraient qu’il assisterait à la Coupe d’Afrique des nations féminine organisée par le Maroc. Ils nourrissaient l’espoir qu’il assiste à un nouveau sacre du Maroc, le premier depuis celui de 1976 auquel il avait contribué.

The Conversation

Abderrahim Rharib does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Ahmed Faras restera dans les mémoires comme un héros du football et un symbole national marocain – https://theconversation.com/ahmed-faras-restera-dans-les-memoires-comme-un-heros-du-football-et-un-symbole-national-marocain-262287

Comment le big data révolutionne les sciences sociales

Source: The Conversation – in French – By Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d’études européennes, Sciences Po

Dès la naissance du Web, deux visions s’opposent, l’une voyant dans l’ère du big data la fin des théories explicatives en sciences humaines, l’autre pensant au contraire qu’elle offre une chance de les renouveler en les combinant à la data science. Nico El Nino/Shutterstock

Les traces laissées par les individus sur Internet et sur les réseaux sociaux constituent un gisement de données numériques considérable, le big data. Certains avaient prédit la mort des sciences sociales avec l’irruption de ces données massives. Il semble au contraire que les sciences sociales se transforment et affinent leurs méthodes d’enquête grâce aux données numériques. La prudence reste toutefois de mise, en raison de la non-représentativité des échantillons utilisés et de l’opacité des algorithmes – sans parler des atteintes à la vie privée liées à la captation des données.


Les traces que nous laissons sur les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les sites d’achat en ligne, ainsi que le nombre croissant des objets connectés (smartphones, montres, caméras, thermostats, enceintes, capteurs), nourrissent un fabuleux gisement de données numériques. Il éclaire jusque dans les micro-détails nos comportements quotidiens, nos déplacements, nos modes de consommation, notre santé, nos loisirs, nos centres d’intérêt, nos réseaux de sociabilité, nos opinions politiques et religieuses, sans que nous en ayons toujours conscience. La numérisation accélérée d’archives et documents, jusqu’ici inaccessibles, effectuée par les administrations, les entreprises, les partis, les journaux, les bibliothèques y contribue également.

Il en résulte des données hors norme par leur volume, leur variété et leur vélocité (les « 3 V »), communément appelées le « big data ». Et les moyens de les extraire, coder, quantifier et analyser en quelques clics se sont développés de concert, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle (IA). Comme le souligne Dominique Boullier dans son dernier livre ce processus est en train de révolutionner le paysage des sciences sociales, pour le meilleur et pour le pire.

À cet égard deux thèses s’affrontent dès la naissance du Web. Dans un article au titre provocant, « The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete », Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired consacré aux nouvelles technologies, y voit la mort programmée des sciences sociales. Les corrélations vont remplacer la causalité, point n’est besoin de modèle explicatif ou de théorie unifiée et « les chiffres parlent d’eux-mêmes ». En total désaccord, des chercheurs comme Burt Monroe ou Gary King saluent le potentiel de renouvellement des théories et des méthodes qu’apportent ces données et plaident pour l’hybridation des sciences sociales et de la « data science ».

Dans la même ligne, je donnerai quelques exemples illustrant l’apport du big data, notamment sur des sujets sensibles comme le racisme ou la sexualité, difficiles à saisir dans les enquêtes par sondages ou par entretiens à cause des biais de « désirabilité sociale », soit la tentation face à l’enquêteur ou l’enquêtrice de dissimuler son opinion si elle n’est pas conforme aux normes sociales en vigueur.

Big data et recherche sur le racisme

Le champ des recherches sur le racisme, en particulier le racisme anti-noir, est particulièrement développé aux États-Unis et plusieurs enquêtes par sondage ont tout naturellement voulu mesurer son impact potentiel sur les votes en faveur de Barack Obama aux élections présidentielles de 2008 et 2012. Elles ne donnent pas de résultats probants et un chercheur, Seth Stephens-Davidowitz, a eu l’idée d’utiliser un indicateur indirect de racisme, la proportion des recherches sur Google contenant le mot « nigger(s) » (« nègre(s) ») pendant les quatre ans précédant le scrutin, qu’il a mis en relation avec les votes pour Obama en 2008 et 2012, État par État. Malgré l’interdit qui pèse sur ce terme, il trouve que le « N-word » est googlé en moyenne 7 millions de fois par an. Seule face à son écran, la personne n’a aucune raison de s’autocensurer. Les résultats, après contrôles, sont sans appel. Ils montrent que les États où ce terme est le plus souvent recherché sur Google débordent largement les frontières des États du Sud traditionnellement plus racistes. Et l’usage du mot est négativement corrélé avec le vote pour Obama, lui coûtant en moyenne quatre points de pourcentage aux deux élections. Le racisme anti-noir est bien sous déclaré dans les enquêtes par sondages, et il a eu un impact non négligeable sur les choix électoraux. Un phénomène qui, jusqu’ici, était passé sous les radars.

En France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) fait tous les ans un rapport au premier ministre sur l’état du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie, en s’appuyant notamment sur le Baromètre racisme pour les opinions, les statistiques fournies par les ministères concernés pour les actes. Mais les discours de haine sur les réseaux sociaux restaient hors de son champ de vision. D’où sa décision, en 2020, de demander au Médialab de Sciences Po, associé au Centre d’études européennes et de politique comparée (Sciences Po) et au Laboratoire interdisciplinaire Sciences-innovations-sociétés (Lisis, Université Gustave-Eiffel) de lancer une étude sur l’antisémitisme en ligne.

L’équipe choisit d’analyser pendant un an les commentaires postés sur les principales chaînes d’information et d’actualité présentes sur YouTube, au nombre de 628. Un corpus de près de deux millions de commentaires est extrait et un algorithme entraîné à détecter l’antisémitisme, y compris sous ses formes les plus allusives. La diffusion de propos antisémites apparaît relativement faible (0, 65 % du total des commentaires). Ce sont les chaînes d’extrême droite qui en abritent la proportion la plus importante, suivies par les chaînes de contre-information et de santé alternative. Les thèmes du complot et de la judéophobie y apparaissent plus présents que l’antisionisme. Les résultats nuancent donc la thèse d’un « nouvel » antisémitisme à base d’antisionisme remplaçant l’ancien et qui serait passé de l’extrême droite à l’extrême gauche. L’enquête a été élargie depuis à d’autres formes de racismes, notamment antimusulmans, au masculinisme et au complotisme.

Big data et recherche sur la sexualité

Le big data est aussi précieux pour aborder les questions du genre et de la sexualité. Régulièrement, l’université française est présentée comme gangrénée par les études sur le genre et l’intersectionnalité, y compris par des ministres.

L’enquête minutieuse menée par le sociologue Étienne Ollion et ses collègues montre qu’il n’en est rien. Analysant la place tenue par la question du genre dans 120 revues de sciences sociales sur un quart de siècle, soit un corpus de 58 000 résumés d’articles, grâce à un modèle d’intelligence artificielle (Large Language Model), l’article montre qu’elle est passée de 9 % en 2001 à 11,4 % du total en 2022. D’une discipline à l’autre, les résultats sont contrastés, la proportion d’article traitant du genre passant de 33,7 % à 36,6 % dans les revues de démographie au sens large, mais de 3,3 % à 5,8 % en science politique. Et ils sont encore majoritairement le fait de femmes. Tandis que les approches intersectionnelles croisant genre et race et/ou classe restent résiduelles (4 % en fin de période).

Marie Bergström, sociologue à l’Ined, a utilisé le big data pour éclairer les ressorts de l’écart d’âge qu’on observe dans les couples hétérosexuels, où l’homme est généralement plus âgé que la femme. Croisant les résultats de l’enquête « Étude des parcours individuels et conjugaux » (Epic), menée par l’Ined et l’Insee en 2012-2014 auprès de 7 800 personnes, interrogées sur leurs préférences en matière d’écart d’âge, avec des données tirées du site de rencontre Meetic (400 000 profils et 25 millions d’emails) renseignant sur les pratiques effectives, elle souligne le décalage entre ce qui se dit et ce qui se fait et les écarts selon le genre.

Au niveau déclaratif, les femmes sont les plus attachées à un écart d’âge au profit du partenaire masculin, d’autant plus qu’elles sont jeunes, tandis que les hommes se disent indifférents à l’âge. Ainsi, 79 % d’entre eux disent qu’ils accepteraient une femme plus âgée alors que 53 % seulement des femmes envisageraient un partenaire plus jeune. Mais sur le site de rencontres, c’est une autre histoire, le décalage étant particulièrement marqué chez les hommes, clairement amateurs de femmes plus jeunes, surtout quand ils vieillissent.

Dangers du big data

Les dangers du big data sont non moins grands : non-représentativité et instabilité des échantillons non construits pour les besoins de la recherche, opacité et défaillance des algorithmes et des modèles, difficultés d’accès aux données, problèmes éthiques, atteintes à la vie privée, problèmes de sécurité (vols, détournement des données), coûts énergétiques exorbitants, domination politique du Nord sur les Sud, et des États-Unis sur le reste de la planète. La prudence est nécessaire et le besoin de régulation est manifeste. Mais on ne peut se priver d’un tel vivier. Et les nouvelles générations de doctorants s’en sont aussitôt emparé.

Un nombre croissant de doctorants utilisent aujourd’hui le big data pour leur thèse et font des émules. Qu’ils s’intéressent au positionnement des partis européens sur le climat ou sur l’immigration, aux politiques énergétiques européennes ou au cadrage médiatique de groupes-cibles, ils arrivent à construire des corpus gigantesques de plusieurs millions de textes (rapports, textes législatifs, posts sur les réseaux sociaux, images, articles de presse, discours parlementaires, communiqués), couvrant plusieurs pays et sur de longues périodes. Pour les analyser, ils recourent au Supervised Learning (apprentissage supervisé), entraînant des modèles d’IA à coder ces textes en fonction de leur question de recherche et de leurs hypothèses. Cela leur permet de revisiter des objets classiques de la science politique avec un regard neuf et sur une tout autre échelle, s’inscrivant dans le courant en plein essor des « sciences sociales augmentées ».


_Cet article est proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? » (à Cerisy (Manche), du 25 juillet au 31 juillet 2025).

The Conversation

Nonna Mayer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le big data révolutionne les sciences sociales – https://theconversation.com/comment-le-big-data-revolutionne-les-sciences-sociales-261794

Des déchets de crevette pour une électronique plus écoresponsable ?

Source: The Conversation – in French – By Yann Chevolot, Chercheur chimie et nanotechnologies pour la santé et environnement, Centrale Lyon

Avec l’explosion du numérique, des objets connectés et de l’intelligence artificielle, la production de composants électroniques poursuit sa croissance. La fabrication de ces composants recourt à des techniques de fabrication complexes qui ont pour objet de sculpter la matière à l’échelle de quelques micromètres à quelques nanomètres, soit environ l’équivalent du centième au millième du diamètre d’un cheveu.

L’impact environnemental de ces procédés de fabrication est aujourd’hui estimé entre 360 et 600  mégatonnes équivalent CO2 par an dans le monde. Les chercheurs visent à réduire cet impact en s’attaquant aux différentes étapes de fabrication des produits électroniques.


Les procédés de fabrication en microélectronique requièrent l’emploi de matériaux et solvants pétrosourcés – c’est-à-dire issus de ressources fossiles comme le pétrole. Et certains de ces matériaux comportent des composés chimiques classés comme mutagènes, cancérigènes ou reprotoxiques. Pour des raisons économiques, réglementaires, écologiques et de sécurité, les acteurs du domaine soulignent leur volonté d’accentuer le développement de procédés plus respectueux de l’environnement et moins toxiques. De plus, les projections sur la raréfaction du pétrole imposent d’explorer des matériaux alternatifs aux matériaux pétrosourcés – un domaine que l’on appelle la « chimie verte ».

Dans ce contexte, différents matériaux biosourcés (à savoir, des matériaux issus partiellement ou totalement de la biomasse) et hydrosolubles sont étudiés comme une alternative aux matériaux pétrosourcés. Par exemple, la protéine de la soie ou les protéines du blanc d’œuf, deux matériaux appartenant à la famille des polymères (matériaux constitués de molécules de tailles importantes, aussi appelées « macromolécules ») ont été proposés comme résine de lithographie. Cependant, ces polymères biosourcés possèdent des limitations pratiques par exemple être en compétition avec l’alimentation humaine pour ce qui concerne le blanc d’œuf.




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Dans nos travaux, nous explorons le potentiel du chitosane, un matériau polymère naturel produit aujourd’hui à l’échelle industrielle à partir de la chitine, que l’on extrait principalement de déchets agroalimentaires, comme les carapaces de crevettes et de crabes, les endosquelettes de seiches et de calmars, et certains champignons.

Nous avons montré que le chitosane est compatible avec une ligne de production pilote semi-industrielle de microélectronique. L’analyse du cycle de vie du procédé que nous proposons montre une réduction potentielle de 50 % de l’impact environnemental par rapport aux résines conventionnelles lors de la réalisation d’étapes de lithographie-gravure similaires.

La lithographie, processus clé de la fabrication des composants électroniques

Par exemple, aujourd’hui, la fabrication d’un transistor nécessite plusieurs centaines d’étapes (entre 300 et 1 000 par puce suivant la nature du composant).

Parmi ces étapes, les étapes de lithographie permettent de dessiner les motifs des composants à l’échelle micro et nanométrique. Ce sont celles qui nécessitent le plus de produits chimiques actuellement pétrosourcés et pour certains toxiques.

La lithographie consiste à recouvrir la plaque de silicium avec une couche de résine sensible à la lumière ou à un faisceau d’électrons – comme une pellicule photographique – de manière à y inscrire des motifs de quelques micromètres à quelques nanomètres par interaction localisée du faisceau avec la matière. En optique, plusieurs longueurs d’onde sont utilisées selon la taille des motifs souhaités.

Plus la longueur d’onde est petite, plus la taille des motifs inscriptibles est petite, et on peut aujourd’hui atteindre des résolutions de moins de 5 nanomètres avec une lumière de longueur d’onde de 13,5 nanomètres, afin de répondre à la demande de miniaturisation des composants électroniques, correspondant à la loi de Moore. Celle-ci stipule que le nombre de transistors sur un circuit intégré double environ tous les deux ans, entraînant une augmentation exponentielle des performances des microprocesseurs tout en réduisant leur coût unitaire.

In fine, lors de l’étape de développement – encore une fois comme un terme emprunté à la photographie argentique, c’est la différence de solubilité entre les zones de la résine qui ont été exposées ou non à l’irradiation ultraviolette ou d’électrons qui permet de créer des ouvertures de géométrie définie à travers la résine de chitosane. Là où la résine disparaît, on accède au substrat de silicium (ou autre couche/matériau sous-jacente). On peut ainsi le graver ou y déposer d’autres matériaux (métaux, diélectriques et semiconducteurs), la résine restante jouant alors le rôle de masque de protection temporaire pour les zones non traitées.

Le chitosane, une solution bio pour la résine

Comme mentionné précédemment, le chitosane est produit à partir de la chitine, le deuxième polymère naturel le plus abondant sur Terre (après la cellulose), mais il peut aussi être produit par des procédés de biotechnologies. En plus d’être un matériau renouvelable, il est biocompatible, non écotoxique, biodégradable et soluble en milieu aqueux légèrement acide.

Au milieu de tous ces avantages, son grand intérêt pour la micro- et la nanofabrication est qu’il peut former des films minces, c’est-à-dire des couches de très faibles épaisseurs. Le chitosane peut donc être facilement étalé sur le substrat en silicium pour remplacer la résine pétrosourcée.

Dans le cadre de plusieurs projets de recherche, nous avons démontré que le chitosane était compatible avec toute la gamme des techniques de lithographie : lithographie électronique, optique (193 nanomètres et 248 nanomètres) et même en nanoimpression. Cette dernière technique consiste à presser directement le film de chitosane avec un tampon chauffé possédant des motifs de tailles submicrométriques.

Le chitosane change de structure quand il est irradié

Nous avons mis en évidence que, sous une exposition à des faisceaux d’électrons ou de lumière, une réduction de la longueur des macromolécules du chitosane se produit du fait de la rupture de certaines liaisons chimiques, selon un processus de « dépolymérisation partielle ».

Ceci a pour conséquence de rendre la zone irradiée de la résine soluble dans l’eau pure alors que les zones non touchées par le faisceau restent insolubles.

Au final, les performances de la résine en chitosane sont proches des résines commerciales en conditions environnementales contrôlées (salles blanches de microélectronique), et ce, d’autant mieux sous atmosphère à faible teneur en dioxygène et/ou à faible taux d’humidité relative, des conditions qui peuvent être contrôlées en salle blanche.

Les motifs ont été transférés avec succès par gravure dans la silice et le silicium pour atteindre des motifs de moins de 50 nanomètres en écriture électronique.

L’amélioration de la résolution constitue un axe de recherche en cours dans notre consortium pour atteindre les standards des résines de référence d’autant plus que l’industrie est en quête de solutions alternatives aux résines classiques pour répondre aux enjeux environnementaux, économiques et technologiques actuels. Les résines biosourcées peuvent être une réelle alternative à partir du moment où elles permettront d’atteindre les résolutions obtenues par les résines classiques, à savoir quelques nanomètres.




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L’expertise que nous avons construite au cours des années, dans le cadre notamment du projet ANR Lithogreen, a permis à notre consortium de laboratoires français d’intégrer le projet européen Horizon Europe Resin Green avec des visées de développement en lithographie optique sur toute la gamme de 365 nanomètres à 13,5 nanomètres et en lithographie électronique à haute résolution — ce qui permettrait d’atteindre des résolutions comparables à celles obtenues actuellement avec les résines pétrosourcées.


Le projet Lithogreen ANR-19-CE43-0009 a été soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Yann Chevolot a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009).
La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

Didier Léonard a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009). La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

SERVIN Isabelle a reçu des financements pour le projet ANR Lithogreen

Jean-Louis Leclercq a reçu a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009). La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

Olivier Soppera a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009). La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

Stéphane Trombotto a reçu des financements de l’ANR pour le projet Lithogreen (ANR-19-CE43-0009) et de l’Union Européenne et Chips JU pour le projet Resin Green (https://resingreen.eu).
Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union Européenne ou Chips JU. L’Union Européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

ref. Des déchets de crevette pour une électronique plus écoresponsable ? – https://theconversation.com/des-dechets-de-crevette-pour-une-electronique-plus-ecoresponsable-259415

Guêpes au pique-nique : les conseils d’un scientifique pour manger sans danger

Source: The Conversation – in French – By Seirian Sumner, Professor of Behavioural Ecology, UCL

Les guêpes commencent à avoir envie de confiture une fois que les larves de la colonie se transforment en nymphes. (victoras/Shutterstock)

C’est l’été dans l’hémisphère nord, synonyme de soleil, de mer… et de guêpes.

Nous sommes nombreux à avoir appris à craindre les guêpes, considérées comme des insectes agressifs dont le seul but est de nous gâcher la vie. Mais avec la perte irréversible de la biodiversité, il est essentiel d’apprendre à coexister avec tous les organismes, même les guêpes. Elles sont d’importants pollinisateurs et prédateurs d’insectes.

Une certaine connaissance de leur histoire naturelle peut vous aider à manger en toute sécurité à proximité des guêpes.

Les guêpes qui visitent généralement vos pique-niques sont souvent des guêpes jaunes communes (Vespula vulgaris) et les guêpes allemandes (Vespula germanica). Elles semblent apparaître de nulle part. Que faire ?

1. Restez immobile, sinon elles vous prendront pour un prédateur

Leur odorat développé (toutes les guêpes rencontrées lors des pique-niques sont des femelles) les a guidées jusqu’à votre table, mais elles utilisent désormais des repères visuels – vous et votre environnement – pour localiser la nourriture dans votre assiette. Gardez la bouche fermée et évitez de respirer fortement afin de limiter les émissions de dioxyde de carbone, que les guêpes interprètent comme un signal d’alarme indiquant la présence d’un prédateur. De même, si vous commencez à agiter les bras et à crier, vous vous comportez comme un prédateur (principalement des blaireaux au Royaume-Uni), ce qui peut déclencher une attaque défensive.

2. Observez ce qu’elle mange

Il s’agit d’une guêpe ouvrière, en quête de nourriture pour nourrir les larves dans le nid de sa mère, fait de papier mâché. Regardez si elle découpe un morceau de jambon, prélève un peu de confiture ou boit une boisson sucrée. Cela vous donnera une idée de ce que vous pouvez lui proposer. Elle est si concentrée sur sa tâche qu’elle ne remarquera même pas que vous l’observez.

3. Offrez-lui une friandise pour qu’elle ne vous dérange pas

Avant même que vous ne vous en rendiez compte, elle s’envolera avec la mâchoire pleine de confiture ou un morceau de jambon. Elle pourra s’éloigner de votre table en zigzaguant, signe qu’elle est en train de mémoriser le chemin du retour, pour pouvoir revenir. Une fois ses repères fixés, elle volera droit et vite. Si vous la suivez, elle pourrait même vous conduire jusqu’à son nid. Mais au lieu de cela, profitez-en pour préparer une petite portion de nourriture à lui offrir, car elle reviendra sûrement.

Votre offrande doit correspondre à ce qu’elle a déjà récolté dans votre assiette. Vous pouvez la placer un peu plus loin pour l’éloigner discrètement du reste de votre nourriture. Si vous lui laissez sa part, vous pourrez, vous aussi, profiter de votre dîner en toute tranquillité.

Déplacez progressivement votre offrande pour maintenir une certaine distance. Donner à manger aux guêpes est une technique éprouvée dans de nombreuses régions du monde, que ce soit pour localiser un nid comestible ou pour éloigner les guêpes des clients d’un restaurant en plein air.

Guêpe sur un gâteau recouvert de glaçage et de vermicelles
Les guêpes de votre pique-nique tournent-elles autour des aliments sucrés ?
(hecke61/Shutterstock)

Heureusement, vos compagnons de pique-nique ne risquent pas d’attirer tout un essaim : les guêpes sociales sont de piètres recruteuses. En effet, la nourriture des guêpes (insectes, charognes) est généralement une ressource dispersée et éphémère. Une chenille ne signifie pas forcément qu’il y en a plusieurs à proximité.

Cela contraste avec les abeilles mellifères, qui ont évolué en développant un système de communication très efficace : la danse frétillante, qui permet de recruter d’autres butineuses pour un champ de fleurs.

Cependant, vous pouvez croiser plusieurs guêpes par hasard, surtout si le nid est proche. Les guêpes sont attirées par les sources de nourriture lorsqu’elles voient d’autres guêpes déjà présentes. Mais si la table devient trop encombrée, cela peut aussi les dissuader.


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L’évolution du régime alimentaire des guêpes

Vous savez peut-être déjà que les guêpes raffolent de sucre à la fin de l’été. Mais pourquoi préfèrent-elles les protéines au début de la saison ? Cela dépend de ce qui se passe au sein de la colonie, et ce comportement évolue au fil des semaines.

Les larves de guêpes sont carnivores. Ensemble, les ouvrières en élèvent des milliers. Si votre guêpe veut du jambon ou une autre source de protéines lors de votre pique-nique, cela veut dire que la colonie regorge de larves affamées. Ce comportement est typique du début ou du milieu de l’été, jusqu’à environ la fin août.

C’est une bonne nouvelle : vous contribuez à nourrir des armées de minuscules prédateurs, qui réguleront bientôt les populations de mouches, de chenilles, de pucerons et d’araignées.

Une caractéristique distinctive de la guêpe adulte est son minuscule pétiole (de la « taille d’une guêpe »). Cette fine constriction entre son thorax et son abdomen a évolué pour permettre à ses ancêtres de plier leur abdomen, comme un yogi, afin de parasiter ou de paralyser leurs proies.

Deux guêpes coupant une tranche de jambon
Ces guêpes ne mangeront pas le jambon elles-mêmes.
(Franz H/Shutterstock)

La petite taille des ouvrières limite leur régime alimentaire à des aliments principalement liquides. Elles sont comme des serveuses : elles collectent de la nourriture pour les autres sans pouvoir en profiter elles-mêmes. Les larves les récompensent avec une sécrétion sucrée, qu’elles complètent avec du nectar de fleurs. Cela suffit à leur alimentation pendant la majeure partie de la saison.

Alliez science et pique-nique

À la fin de l’été, la plupart des larves sont devenues des nymphes, et n’ont pas besoin d’être nourries. Par conséquent, les sécrétions sucrées qu’elles fournissaient aux ouvrières diminuent également.

Les ouvrières doivent alors trouver d’autres sources de sucre, dans les fleurs ou sur votre table, si vous avez des scones à la confiture ou une limonade sucrée. Si votre guêpe semble obsédée par les produits sucrés, c’est probablement que sa colonie arrive en fin de vie.

La période de l’année est un bon indice du type de nourriture que préfèrent les guêpes, mais d’autres facteurs jouent un rôle : le climat, la disponibilité des proies, la concurrence et encore la taille de la colonie. Cela signifie que le passage du salé au sucré peut varier d’une année à l’autre.

Nous aimerions que vous nous aidiez à collecter des données pour mieux comprendre ce phénomène : faut-il offrir du jambon ou de la confiture à vos guêpes ? Pour participer, indiquez ici si la guêpe rencontrée lors de votre pique-nique a préféré les protéines (comme le poulet, le houmous, le bœuf ou la saucisse), la confiture (ou tout autre aliment sucré, y compris les boissons sucrées) ou les deux.

La Conversation Canada

Seirian Sumner a reçu des financements de la Natural Environment Research Council (NERC) et le Biotechnology and Biological Sciences Research Council (BBSRC), deux organismes du gouvernement britannique. Elle est également administratrice et membre de la Royal Entomological Society, et autrice du livre Endless Forms: Why We Should Love Wasps (Pourquoi nous devrions aimer les guêpes).

ref. Guêpes au pique-nique : les conseils d’un scientifique pour manger sans danger – https://theconversation.com/guepes-au-pique-nique-les-conseils-dun-scientifique-pour-manger-sans-danger-262161

Plantes décoratives mais toxiques vendues à La Réunion : informer sur les risques

Source: The Conversation – in French – By Adrien Maillot, Epidémiologiste, spécialisé en toxicologie médicale, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

À La Réunion, des plantes décoratives sont vendues dans le commerce alors qu’elles sont potentiellement toxiques par contact cutané ou si des parties du végétal sont ingérées de manière accidentelle, par exemple par des enfants. La vigilance doit être de mise pour trois d’entre elles, en particulier, car elles sont très prisées alors qu’elles sont particulièrement à risque.


Située dans l’océan Indien, à l’est de Madagascar, La Réunion est un département français d’outre-mer à la géographie contrastée. Cette île volcanique d’environ 2 500 km2 – soit la taille du Luxembourg – se distingue par son relief accidenté et son climat tropical.

Comprendre la richesse des plantes de La Réunion

Elle présente, sur une surface restreinte, une étonnante diversité de paysages : forêts humides en altitude, savanes littorales semi-sèches, falaises abruptes ou encore cirques montagneux.

Grâce à la variété de ses microclimats, l’île offre des conditions idéales pour le développement d’une flore d’une richesse exceptionnelle, dont environ un tiers est endémique (c’est-à-dire des espèces végétales que l’on ne trouve qu’à La Réunion, ndlr).

Plantes ornementales en vente sous les tropiques : attention aux risques

À La Réunion, le commerce de végétaux à vocation ornementale occupe une place importante dans l’économie locale. Pépinières, marchés, grandes surfaces spécialisées : l’offre en végétaux exotiques y est abondante, portée par une forte demande de la population.

Cependant, certaines plantes commercialisées sur l’île présentent des risques pour la santé humaine. Leur toxicité naturelle peut entraîner divers effets indésirables : intoxications par ingestion (notamment chez l’enfant), réactions allergiques respiratoires, irritations ou brûlures cutanées en cas de contact, voire photosensibilisation (la photosensibilisation correspondant à une réaction anormale de la peau après exposition au soleil).

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a récemment alerté sur ce sujet. À la demande du ministère de la santé, elle a engagé un travail d’identification des plantes toxiques vendues dans les territoires ultra-marins, en vue de les intégrer à la liste des végétaux à risque établie, dans un premier temps, pour la France hexagonale.

À noter qu’en France, un arrêté impose depuis 2020 une information à l’acquéreur au moment de la vente de plantes commercialisées potentiellement dangereuses pour la santé (étiquette, pancarte, brochure…).

État des lieux de la situation

Une étude spécifique a été menée par le Dispositif de toxicovigilance de l’océan Indien (DTV-OI) à la demande des autorités sanitaires, avec un focus sur l’île de La Réunion et Mayotte. Ce travail d’expertise s’appuie sur une approche croisée mobilisant plusieurs sources : la littérature scientifique, les observations cliniques recueillies dans les établissements de santé réunionnais (via la base de données du DTV-OI), ainsi que les cas enregistrés dans la base nationale des centres antipoison.

Comme il n’a pas été possible de se procurer une liste officielle de végétaux commercialisés à Mayotte, le travail a dû être restreint à La Réunion mais s’appliquera tout de même à Mayotte.

Au total, 41 espèces végétales présentant un risque de toxicité pour la santé humaine ont été identifiées. Trois d’entre elles se distinguent par une dangerosité élevée qui peut entraîner de graves effets sur la santé, comme en témoignent les données du DTV-OI et/ou des publications scientifiques. Il s’agit de l’agave d’Amérique (Agave Americana), du pignon d’Inde (Jatropha curcas L.) et de la fleur de corail (Jatropha podagrica).

Les fiches d’information sur ces plantes peuvent être consultées sur Plantes-risques.info. Ce site, qui dépend du ministère de la santé, présente les espèces végétales classées par la réglementation comme présentant un risque pour la santé humaine, si on les ingère, si on respire leurs pollens ou en cas de contact avec la peau ou les yeux.

Focus sur les trois plantes potentiellement les plus dangereuses

Que faut-il retenir concernant ces trois plantes les plus à risque de toxicité pour la santé humaine à La Réunion et à Mayotte ?

  • L’agave d’Amérique dont le nom local à La Réunion est le choka bleu (Agave americana)

Très appréciée pour son esthétisme et sa résistance à la sécheresse, l’agave d’Amérique ou choka bleu est largement présente dans les jardins de l’île de La Réunion et en milieu naturel. Pourtant, ses feuilles et tiges contiennent des substances irritantes.

Un contact avec la peau peut entraîner, quelques heures après l’exposition, des rougeurs et une sensation de brûlure. En cas de piqûre par les épines situées à l’extrémité des feuilles, des lésions cutanées douloureuses peuvent apparaître, avec un risque de surinfection. Une atteinte traumatique de l’œil est également possible.

La projection de sève dans l’œil ou le contact indirect avec l’œil (par l’intermédiaire des mains) peut provoquer un gonflement des paupières, des douleurs intenses, une rougeur, voire une atteinte de la cornée.

En cas d’ingestion accidentelle, des douleurs buccales, une sensation de brûlure, une salivation excessive, des vomissements, des diarrhées et un gonflement de la gorge sont possibles.

  • Le pignon d’Inde (Jatropha curcas)

Utilisé comme plante ornementale, le pignon d’Inde est un petit arbuste qui contient des esters de phorbol dans ses graines, qui s’avèrent très toxiques. Leur ingestion entraîne, dans les heures qui suivent, des vomissements, douleurs abdominales et diarrhées parfois sanglantes, pouvant provoquer une déshydratation sévère.

Les feuilles et tiges renferment également un latex toxique, irritant pour la peau, les yeux et la bouche.

Feuilles et graines de pignon d’Inde
Les graines du pignon d’Inde sont très toxiques. De plus, les feuilles et tiges de ce petit arbuste renferment un latex irritant.
Vinayaraj, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia, CC BY

En cas de contact cutané, des rougeurs, une sensation de brûlure et des cloques peuvent apparaître quelques heures après. En cas d’ingestion par accident, une sensation de brûlure, une salivation excessive et un gonflement de la gorge sont possibles. En cas de projection dans l’œil ou de contact avec les mains contaminées, des douleurs intenses, un gonflement des paupières, une rougeur, voire une atteinte plus grave peuvent survenir.

  • La fleur de corail ou baobab nain, dont le nom local à La Réunion est ti baobab (Jatropha podagrica)

Très répandue car très décorative, la fleur de corail ou ti baobab est une plante ornementale est intégralement toxique : feuilles, fleurs, graines et racines contiennent des substances irritantes.

Le contact cutané peut entraîner des rougeurs et une sensation de brûlure dans les heures suivant l’exposition. L’ingestion de parties de la plante peut provoquer une sensation de brûlure, une salivation excessive et un gonflement de la gorge.

En cas de projection dans l’œil, ou de contact indirect via les mains, peuvent apparaître un gonflement des paupières, des douleurs intenses, une rougeur, voire une atteinte plus sérieuse de l’œil.

Vers une meilleure prévention : des recommandations concrètes

Ces trois espèces ne figurent pas encore sur la liste officielle des plantes à risque encadrées par l’arrêté du 4 septembre 2020 qui impose une information au moment de la vente. L’Agence de sécurité sanitaire (Anses) a recommandé leur inscription à l’image de ce qui existe déjà dans l’Hexagone pour le laurier-rose, le datura ou la belladone par exemple.




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Certaines de ces espèces, déjà inscrites sur la liste de l’arrêté de 2020, sont également commercialisées à La Réunion ou à Mayotte. Le risque n’est donc pas limité aux plantes spécifiques à l’outre-mer.

Pour chaque plante concernée, l’Anses produit une information standardisée sur les risques sanitaires, les parties toxiques, les voies d’exposition, les gestes de prévention et la conduite à tenir en cas d’exposition.

Chacun peut également agir en adoptant les bons réflexes. De façon pragmatique, il est possible de réduire les risques au quotidien :

  • éviter de planter des espèces potentiellement dangereuses dans les zones fréquentées par des enfants ;

  • s’informer avant d’acheter une plante ornementale ;

  • demander conseil aux pépiniéristes ;

  • sensibiliser son entourage.

Au-delà du commerce : une vigilance élargie

Si ce travail s’est concentré sur les plantes commercialisées, les recommandations émises peuvent s’appliquer à l’ensemble des espèces présentes sur l’île, qu’elles soient vendues, introduites ou naturellement présentes.

Des travaux complémentaires ont d’ailleurs été réalisés pour actualiser la liste des plantes à risque pour la santé humaine, qu’elles soient commercialisées ou non. La liste des plantes à risque reste évolutive, et pourra être actualisée en fonction des signalements, des données toxicologiques et des connaissances scientifiques disponibles.

En cas d’intoxication : quelle conduite tenir ?

En cas de troubles sévères ou de signes de détresse vitale (difficultés pour respirer, perte de conscience…) après avoir été exposé par accident à une plante potentiellement toxique, voici la conduite à tenir :

  • appeler sans délai le 15 ou le 112, ou le 114 pour les personnes malentendantes

  • si un enfant a mis des feuilles ou des baies à la bouche, lui rincer l’intérieur de la bouche avec un linge humide, de lui laver les mains et appeler un centre antipoison, ou consulter un médecin en cas de symptôme ou au moindre doute sur l’identification de la plante

Comment contacter un centre antipoison ?

  • Le numéro téléphonique national des centres antipoison (ORFILA) 24h/24 et 7j/7 est le +33 (0)1 45 42 59 59.
  • ne pas attendre que des symptômes surviennent pour prendre l’avis d’un centre antipoison en cas d’ingestion d’une plante toxique.

À noter enfin que ces plantes sont également toxiques pour les animaux. En cas d’ingestion, contacter sans délai un centre antipoison vétérinaire.

The Conversation

Adrien Maillot est membre expert du groupe de travail « Vigilance des toxines naturelles » de l’Anses.

Sandra Sinno-Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Plantes décoratives mais toxiques vendues à La Réunion : informer sur les risques – https://theconversation.com/plantes-decoratives-mais-toxiques-vendues-a-la-reunion-informer-sur-les-risques-261725

Les Néandertaliens auraient-ils accompagné leur viande d’une bonne quantité d’asticots ?

Source: The Conversation – in French – By Melanie Beasley, Assistant Professor of Anthropology, Purdue University

Les larves de mouches peuvent se nourrir d’animaux en décomposition. Melanie M. Beasley

Les asticots étaient-ils un mets de base du régime alimentaire des Néandertaliens ? Cela expliquerait pourquoi ces derniers présentent des taux d’azote-15 dignes d’hypercarnivores.


Pendant longtemps, les scientifiques ont pensé que les Néandertaliens étaient de grands consommateurs de viande. Des analyses chimiques de leurs restes semblaient indiquer qu’ils en mangeaient autant que des prédateurs de haut niveau comme les lions ou les hyènes. Mais en réalité, les Hominini – c’est-à-dire les Néandertaliens, notre espèce, et d’autres parents proches aujourd’hui éteints – ne sont pas des carnivores spécialisés. Ce sont plutôt des omnivores, qui consomment aussi de nombreux aliments d’origine végétale.

Il est possible pour les humains de survivre avec un régime très carnivore. De fait, plusieurs groupes de chasseurs-cueilleurs traditionnels du Nord, comme les Inuits, ont pu survivre principalement grâce aux aliments d’origine animale. Mais les Hominini ne peuvent tout simplement pas tolérer de grandes quantités de protéines comme les grands carnivores. Chez l’humain, un excès prolongé de protéines sans une quantité suffisante d’autres nutriments peut entraîner une intoxication protéique – un état débilitant, voire mortel, historiquement appelé « famine du lapin ».

Alors, comment expliquer les signatures chimiques retrouvées dans les os de Néandertaliens, qui suggèrent qu’ils mangeaient énormément de viande sans problème apparent ?

Je suis anthropologue et j’étudie l’alimentation de nos lointains ancêtres grâce à des éléments comme l’azote. De nouvelles recherches que mes collègues et moi avons menées suggèrent qu’un ingrédient secret dans le régime des Néandertaliens pourrait expliquer ces signatures chimiques : les asticots.

Les rapports isotopiques renseignent sur ce qu’un animal a mangé

Les proportions d’éléments spécifiques retrouvées dans les os d’un animal permettent d’avoir un aperçu de son alimentation. Les isotopes sont des formes alternatives d’un même élément, dont la masse diffère légèrement. L’azote possède deux isotopes stables : l’azote-14 (le plus courant) et l’azote-15 (plus lourd et plus rare). On note leur rapport sous la forme δ15N, mesuré en « pour mille ».

À mesure que l’on monte dans la chaîne alimentaire, les organismes ont relativement plus d’azote-15 en eux. L’herbe, par exemple, a une valeur de δ15N très faible. Un herbivore, lui, accumule l’azote-15 qu’il consomme en mangeant de l’herbe, de sorte que son propre corps a une valeur de δ15N légèrement plus élevée. Les animaux carnivores ont le ratio d’azote le plus élevé dans un réseau alimentaire ; l’azote-15 de leurs proies se concentre dans leur corps.

En analysant les rapports d’isotopes stables de l’azote, nous pouvons reconstruire les régimes alimentaires des Néandertaliens et des premiers Homo sapiens durant la fin du Pléistocène, qui s’étendait de 11 700 à 129 000 ans avant notre ère (av. n. è.). Les fossiles provenant de différents sites racontent la même histoire : ces Hominini ont des valeurs de δ15N élevées. Ces valeurs les placeraient typiquement au sommet de la chaîne alimentaire, aux côtés des hypercarnivores tels que les lions des cavernes et les hyènes, dont le régime alimentaire est composé à plus de 70 % de viande.

Mais peut-être y avait-il quelque chose d’autre dans leur alimentation qui gonfle ces valeurs ?

Découvrir le menu des Néandertaliens

Notre suspicion s’est portée sur les asticots, qui pouvaient être une source différente d’azote-15 enrichi dans le régime alimentaire des Néandertaliens. Les asticots, qui sont les larves de mouches, peuvent être une source de nourriture riche en graisses. Ils sont inévitables après avoir tué un autre animal, facilement collectables en grande quantité et bénéfiques sur le plan nutritionnel.

Pour explorer cette possibilité, nous avons utilisé un ensemble de données qui avait été initialement créé dans un but très différent : un projet d’anthropologie médico-légale axé sur la manière dont l’azote pourrait aider à estimer le temps écoulé depuis la mort.

J’avais initialement collecté des échantillons contemporains de tissu musculaire et des asticots associés au Centre d’anthropologie médico-légale de l’Université du Tennessee, à Knoxville, pour comprendre comment les valeurs d’azote évoluent pendant la décomposition après la mort.

Bien que ces données soient pensées pour aider dans des enquêtes actuelles sur des morts, nous les avons, nous, réutilisées pour tester une hypothèse très différente. Nous avons ainsi trouvé que les valeurs des isotopes stables de l’azote augmentent modestement à mesure que le tissu musculaire se décompose, allant de -0,6 permil à 7,7 permil.

Cette augmentation est plus marquée dans les asticots eux-mêmes, qui se nourrissent de ce tissu en décomposition : de 5,4 permil à 43,2 permil. Pour mettre ces valeurs en perspective, les scientifiques estiment que les valeurs de δ15N des herbivores du Pléistocène varient entre 0,9 permil et 11,2 permil. On enregistre pour les asticots des mesures pouvant être presque quatre fois plus hautes.

Notre recherche suggère que les valeurs élevées de δ15N observées chez les Hominini du Pléistocène tardif pourraient être gonflées par une consommation tout au long de l’année de mouches larvaires enrichies en 15N trouvées dans des aliments d’animaux séchés, congelés ou stockés.

Les pratiques culturelles influencent l’alimentation

En 2017, mon collègue John Speth a suggéré que les valeurs élevées de δ15N chez les Néandertaliens étaient dues à la consommation de viande putréfiée ou en décomposition, en se basant sur des preuves historiques et culturelles des régimes alimentaires chez les chasseurs-cueilleurs de l’Arctique.

Traditionnellement, les peuples autochtones considéraient presque universellement les aliments d’animaux entièrement putréfiés et infestés de mouches larvaires comme des mets très recherchés, et non comme des rations de survie. En fait, de nombreux peuples laissaient régulièrement et, souvent intentionnellement, les aliments d’origine animale se décomposer au point où ils grouillaient de mouches larvaires et, dans certains cas, commençaient même à se liquéfier.

Cette nourriture en décomposition émettait inévitablement une puanteur si intense que les premiers explorateurs européens, les trappeurs et les missionnaires en étaient dégoûtés. Pourtant, les peuples autochtones considéraient ces aliments comme bons à manger, voire comme une gourmandise. Lorsqu’on leur demandait comment ils pouvaient tolérer cette odeur nauséabonde, ils répondaient simplement : « Nous ne mangeons pas l’odeur. »

Des pratiques culturelles des Néandertaliens similaires pourraient bien être la clé de l’énigme de leurs valeurs élevées de δ15N. Les Hominini anciens coupaient, stockaient, conservaient, cuisaient et cultivaient une grande variété de produits. Toutes ces pratiques enrichissaient leur régime alimentaire paléolithique avec des aliments sous des formes que les carnivores non-Hominini ne consomment pas. Des recherches montrent que les valeurs de δ15N sont plus élevées pour les aliments cuits, pour les tissus musculaires putréfiés provenant de spécimens terrestres et aquatiques et, selon notre étude, pour les larves de mouches se nourrissant de tissus en décomposition.

Les valeurs élevées de δ15N des asticots associées aux aliments animaux putréfiés aident à expliquer comment les Néandertaliens ont pu inclure une grande variété d’autres aliments nutritifs au-delà de la simple viande, tout en affichant des valeurs de δ15N typiques de celles des hypercarnivores.

Nous suspectons que les valeurs élevées de δ15N observées chez les Néandertaliens reflètent la consommation régulière de tissus animaux gras et de contenus d’estomac fermentés, beaucoup étant à l’état semi-putride ou putride, ainsi que le bonus inévitable des mouches larvaires vivantes et mortes enrichies en 15N.

Ce qui reste encore inconnu

Les asticots sont une ressource riche en graisses, dense en nutriments, ubiquitaire et facilement disponible, et tant les Néandertaliens que les premiers Homo sapiens, tout comme les chasseurs-cueilleurs modernes, auraient tiré profit de leur pleine exploitation. Mais nous ne pouvons pas affirmer que les mouches larvaires seules expliquent pourquoi les Néandertaliens ont de telles valeurs élevées de δ15N dans leurs restes.

Plusieurs questions concernant ce régime alimentaire ancien restent sans réponse. Combien d’asticots une personne devait-elle consommer pour expliquer une augmentation des valeurs de δ15N au-delà des valeurs attendues dues à la consommation de viande seule ? Comment les bienfaits nutritionnels de la consommation de mouches larvaires changent-ils en fonction du temps de stockage des aliments ? Des études expérimentales supplémentaires sur les variations des valeurs de δ15N des aliments transformés, stockés et cuits selon les pratiques traditionnelles autochtones pourraient nous aider à mieux comprendre les pratiques alimentaires de nos ancêtres.

The Conversation

Melanie Beasley a reçu un financement de la Haslam Foundation pour cette recherche.

ref. Les Néandertaliens auraient-ils accompagné leur viande d’une bonne quantité d’asticots ? – https://theconversation.com/les-neandertaliens-auraient-ils-accompagne-leur-viande-dune-bonne-quantite-dasticots-262079

David Ricardo : premier théoricien de l’économie

Source: The Conversation – in French – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

David Ricardo, économiste, philosophe et député, est considéré comme l’un des économistes libéraux les plus influents de l’école classique aux côtés d’Adam Smith. Store norske leksikon

Plus de deux siècles ans après la parution de ses Principes de l’économie politique et de l’impôt, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche ramène au premier plan sa théorie sur l’équivalence budgétaire ou « neutralité ricardienne ». Une réponse à l’envolée des déficits publics ? Les politiques budgétaires actuelles sont-elles ricardiennes ?


Le Britannique David Ricardo (1772-1823) peut à bon droit revendiquer le titre de premier théoricien de l’économie. Dans la lignée d’Adam Smith, le fondateur de l’école classique, il a tellement influencé la politique économique du Royaume-Uni du XIXe siècle que John Maynard Keynes affirmait mi-ironique, mi-admiratif qu’il avait conquis l’Angleterre comme la Sainte Inquisition avait conquis l’Espagne. Karl Marx lui-même le considérait comme le premier économiste à faire de l’antagonisme des intérêts de classe, de l’opposition entre salaire et profit, profit et rente, le point de départ de ses recherches dans le Capital, en 1867.

Plus de deux siècles ans après la parution de ses Principes de l’économie politique et de l’impôt (1817), le retour de Donald Trump à la Maison Blanche ramène au premier plan deux de ses théories. En décidant de rompre brutalement avec soixante-dix-huit ans de réduction des barrières tarifaires dans le commerce international, le président états-unien s’oppose aujourd’hui frontalement à la théorie des avantages comparatifs.




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La promulgation, le 4 juillet 2025, jour de l’indépendance américaine, du Big Beautiful Bill décline la doctrine fiscale et budgétaire du second mandat Trump. Cette dernière est fondée sur des réductions d’impôts massives pour les plus riches, une flambée des dépenses militaires et de lutte contre l’immigration et des coupes drastiques dans les dépenses sociales, notamment de santé des plus pauvres.

Devant l’envolée prévisible d’un déficit public déjà record au sein des pays de l’OCDE, il est utile de revenir sur une autre théorie de Ricardo, l’équivalence budgétaire ou « neutralité ricardienne ».

Équivalence ricardienne

The Principles of Political Economy and Taxation (1817).
Wikimedia

L’équivalence ricardienne exposée dans Principes de l’économie politique et de l’impôt (1817), puis développée dans un article peu connu intitulé Funding System de l’Encyclopedia Britannica de 1820, est en réalité plus une simple expérience de pensée intuitive, une curiosité intellectuelle, qu’une véritable théorie.

Face à la dette publique anglaise colossale léguée par les guerres napoléoniennes – 250 % du PIB –, David Ricardo s’interroge sur la meilleure manière de la réduire. Il imagine alors un pays sans dette qui doit gérer le coût d’une guerre de 20 millions de livres, dans un contexte où le taux d’intérêt est de 5 %. Cette guerre peut être payée soit en une seule fois, soit par le biais d’un impôt perpétuel d’un million de livres, soit par le biais d’un impôt de 1,2 million de livres pendant quarante-cinq ans.

Sous certaines conditions très restrictives – que Joseph Schumpeter qualifiait de « vice ricardien » –, dont certaines utopiques comme la totale rationalité des citoyens, Ricardo conclut que toutes ces solutions sont équivalentes. Que les particuliers paient contraints et forcés un impôt ou qu’ils souscrivent volontairement un emprunt versant un intérêt garanti, ils transfèrent une partie de leurs ressources à l’État. Il n’y a donc pas de différence économique entre l’emprunt et l’impôt, seulement une différence comptable, par la hausse du taux d’épargne des ménages à hauteur de la dette, et… une différence sociale puisque les intérêts de cette nouvelle dette modifieront la répartition des revenus.

Les impôts levés pour payer les intérêts des emprunts s’analysent comme un transfert des mains du contribuable dans celles du créancier de l’État. Autrement dit, un mécanisme de redistribution des revenus en faveur des détenteurs d’obligations aux dépens de la population – et non pas, comme on le croit souvent, d’une génération à une autre. Quand les détenteurs de la dette publique sont des résidents du pays, comme c’était à peu près le cas à l’époque (mais plus maintenant, puisque les obligations de l’État français sont détenues à plus de 50 % par des non-résidents), que les intérêts de l’emprunt soient payés ou non, la nation ne s’en trouvera ni plus ni moins riche.

Dettes et impôts équivalents

Au moment de la crise de 1929, Keynes remet en cause un dogme budgétaire issu de la pensée de Smith et de Ricardo selon lequel les comptes publics devaient toujours rester équilibrés. Pour relancer l’économie, Keynes enseigne dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de 1936, qu’un déficit budgétaire déclenché par une hausse des dépenses publiques est le seul moyen de sortir d’une grave dépression économique.

Cette vision du rôle de l’État éclipse les classiques. Elle constitue le nouveau dogme de la politique budgétaire des pays développés jusqu’aux années 1970, où le cumul du chômage et de l’inflation conduit certains économistes à rompre avec le keynésianisme pour réinventer la macroéconomie.

C’est ainsi qu’en 1974, Robert Barro, qui ignorait alors l’équivalence ricardienne, publie un article « Are Government Bonds Net Wealth ? » où il montre que, là encore sous certaines conditions très restrictives, les deux grands modes de financement modernes des dépenses publiques que sont la dette et l’impôt sont strictement équivalents. Par conséquent, une politique de relance budgétaire est « neutre » sur l’activité économique, ce qui implique qu’elle ne produit aucun effet « keynésien » comme le multiplicateur des dépenses, ou « néoclassique/antikeynésien » comme l’effet d’éviction.

Selon lui, les anticipations rationnelles des agents accroissent l’épargne privée à l’exact montant du déficit public lié à la relance budgétaire. En substituant la dette publique à l’impôt, le gouvernement ne modifie pas la valeur actuarielle des impôts futurs et, partant, le revenu permanent des ménages. C’est cette théorie qui sera rapidement qualifiée d’« effet Ricardo-Barro » notamment par Buchanan en 1976. Il soulignera que la contestation par Barro de l’efficacité des politiques budgétaires a un objet : montrer que le mode de financement des dépenses publiques – par impôt ou par emprunt – constitue un problème secondaire par rapport aux pertes d’efficience engendrées par un niveau excessif de dépenses publiques, financées par des impôts distordants.

Tests empiriques

Depuis, de nombreuses études empiriques ont analysé les effets de l’accroissement des déficits publics sur l’épargne des ménages. En France, une étude publiée par la Direction générale du Trésor et de la politique économique (DGTPE) en 2004 suggère que les ménages, de la zone euro et en France, suivent, mais en partie seulement, un comportement ricardien :

« Une hausse de 1 point de PIB du déficit public structurel serait compensée par une augmentation de ¾ de point de PIB de l’épargne privée, ce qui serait cohérent avec un comportement largement ricardien des ménages de la zone euro. »

Un document de l’OCDE de 2015 met en évidence une relation non linéaire entre la dette publique et le multiplicateur keynésien. Celui-ci serait positif lorsque l’endettement est limité, mais deviendrait négatif lorsque la dette dépasse un seuil compris selon les pays entre 65 et 75 % du PIB. Pour les auteurs, cela peut s’expliquer par deux cas de figure :

  • par la psychologie des agents économiques qui fixeraient un seuil psychologique au-delà duquel la charge de la dette est perçue comme insupportable,

  • par le fait que le service de la dette entraîne une éviction interne trop importante des ressources allouées aux autres postes du budget de l’État, ce qui ne permet plus d’assurer le financement des dépenses publiques productives (entendues comme permettant l’augmentation de la productivité marginale du capital privé).

En conclusion, on peut affirmer que l’équivalence ricardienne n’est globalement pas validée dans sa forme pure.

L’analyse de l’évolution des déficits publics et de l’épargne privée dans les pays de l’OCDE met toutefois en évidence une équivalence partielle entre eux, qui peut correspondre à l’existence de comportements ricardiens dans une partie de la population en particulier lorsque la dette publique est plus élevée.

Les politiques budgétaires actuelles sont-elles ricardiennes ?

David Ricardo.
Wikimediacommons

Pour éviter tout malentendu, Ricardo précisait bien, à l’opposé des politiques budgétaires actuelles, son hostilité de principe à la dette publique pour couvrir les dépenses extraordinaires de l’État, car ce moyen tend « à nous rendre moins industrieux et à nous aveugler sur notre situation ». Selon lui, le meilleur moyen d’éviter le recours à l’emprunt public et l’augmentation des impôts reste la gestion parcimonieuse des fonds publics. Elle est fondée sur le principe selon lequel l’État connaît moins bien que le marché les besoins des citoyens et qu’il doit donc s’en tenir à ses fonctions régaliennes.

En revanche, il est un aspect de la doctrine budgétaire de Donald Trump qui s’inscrit dans la droite ligne de la pensée de Ricardo : la volonté de réduire les dépenses sociales. Ricardo fustige les mesures de soutien matériel aux pauvres :

« La tendance manifeste et directe de la législation anglaise sur les indigents est diamétralement en opposition avec [mes] principes, qui sont de toute évidence. Ces lois, bien loin de répondre au vœu bienfaisant du législateur, qui ne voulait qu’améliorer la condition des pauvres, n’ont d’autre effet que d’empirer à la fois et celle du pauvre et celle du riche ; au lieu d’enrichir les pauvres, elles ne tendent qu’à appauvrir les riches. »

Peut-être la grande différence avec Donald Trump est que David Ricardo défendait une vision utilitariste du monde. Son non-interventionnisme était pragmatique et non doctrinaire. En faisant confiance au privé, c’était pour lui la meilleure manière d’atteindre le seul but légitime de tout gouvernement : le bonheur du peuple qui vit sous sa juridiction.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. David Ricardo : premier théoricien de l’économie – https://theconversation.com/david-ricardo-premier-theoricien-de-leconomie-260608

Les « kids parcs » : le plaisir des familles face à la pression du marché

Source: The Conversation – in French – By Elodie Jouny-Rivier, Enseignant-chercheur en marketing, ESSCA School of Management

Ils s’appellent Gulli Parc, My Dreamland, Royal Kids, Youpi Parc ou encore Fun City… ces nouveaux terrains de jeux des enfants, également connus sous le nom de « kids parcs », connaissent un véritable essor ces dernières années.


Le secteur des loisirs indoor connaît une forte dynamique et s’impose comme une véritable locomotive du marché du divertissement. Avec un chiffre d’affaires qui a franchi le cap du milliard d’euros en 2023, et une croissance annuelle de 15 % depuis 2019, il attire plus de 13 millions de visiteurs chaque année.

Portées par une demande forte (les Français ne sont pas prêts à rogner sur les loisirs malgré le contexte économique), ces activités séduisent un large public. Rien d’étonnant s’ils attirent également les investisseurs grâce à une rentabilité brute moyenne de 28 % (pour du multiloisir, soit le double de celle des parcs d’attractions). Les loisirs indoor se positionnent comme la troisième activité de loisirs préférée des Français, tandis que les kids parcs se retrouvent en tête des espaces indoor les plus fréquentés derrière le bowling. Pour mieux comprendre les raisons de ce succès, nous allons l’illustrer notamment à travers le cas de My Dreamland.




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Laboratoires d’apprentissages

Ces espaces ludiques, ouverts aux tout-petits jusqu’aux préadolescents (1 à 12 ans), proposent un environnement sécurisé, où les enfants peuvent laisser libre cours à leur quête de découvertes, d’expérimentations et de socialisation. Les kids parcs ont été pensés comme de véritables laboratoires d’apprentissages, à même de favoriser le développement de la confiance en soi, de la coordination, voire de la capacité à résoudre des problèmes chez les enfants.

La recherche de Whitebread et ses collègues souligne que le jeu libre et structuré favorise le développement cognitif, social et émotionnel de l’enfant. Toutefois, d’autres auteurs ont souligné que l’effet bénéfique du jeu indoor dépend aussi de la diversité des activités et de l’encadrement proposés. Plus un espace de jeu offre de la diversité matérielle, des occasions d’exploration et même une prise de risque physique modérée, plus il favorise le développement global de l’enfant.

Par ailleurs, les kids parcs illustrent parfaitement le concept marketing de « retailtainment » ou « retailment » – contraction de retail (commerce) et entertainment (divertissement).

Théorisé dans la littérature académique comme une stratégie visant à transformer le point de vente en espace multiexpérientiel, le retailtainment « vise à procurer une expérience ludique extraordinaire via la sensorialisation de l’espace ».

Ainsi, chez My Dreamland se mêlent dans un seul et même endroit des attractions et des services additionnels tels que la restauration ou le snacking, un espace presse ou encore une zone de repos avec connexion Internet. Ces espaces répondent aussi à ce besoin croissant d’expériences familiales dites clés en main, c’est-à-dire des solutions complètes et pratiques où tout est prévu pour le plaisir et la commodité des familles.

L’expérientiel par le multisensoriel

L’étude de cas CCMP que nous avons réalisée sur My Dreamland analyse la stratégie marketing de ce lieu. Elle décrypte les défis du marché du divertissement familial, elle examine son positionnement face à la concurrence et elle identifie les leviers clés d’une expérience client réussie, soulignant l’importance de l’aspect ludique, immersif et personnalisable des activités proposées.

Comptant actuellement trois sites en France, My Dreamland incarne l’évolution de ces espaces de loisirs vers des univers totalement immersifs et multisensoriels. Ce parc se distingue par la diversification de ses attractions, sa thématisation autour de la forêt magique et de ses thèmes anniversaires, offrant des univers personnalisés pour chaque enfant.

Dorian Trecco, co-fondateur et directeur général de My Dreamland, explique :

« On a créé un parc multiactivités dans lequel on peut retrouver vraiment toutes les attractions qui sont en général du monoactivité. »

L’utilisation de technologies avancées est également un axe clé de l’expérience clients chez My Dreamland (parc d’Osny, Val-d’Oise), comme le souligne la récente installation de la plateforme VR TOWER de Virtuarides. Cette innovation procure des sensations immersives grâce à des casques Meta Quest 3 et des ventilateurs simulant les effets de vent et de chute.

Influenceurs familiaux

La réussite d’un tel lieu repose aussi sur la communication marketing. Le cas mentionne alors les partenariats stratégiques tissés par My Dreamland avec des influenceurs familiaux locaux et régionaux. En témoigne la collaboration avec Marine-Daphnée Gaillard, créatrice de contenus sur Instagram sous le nom de Rêveuse en pagaille, qui a partagé son expérience du parc auprès de sa communauté de plus de 120 000 abonnés.

En outre, le parc intègre habilement des éléments pédagogiques dans ses attractions. Cette tendance à l’« edutainment » se retrouve dans de nombreux kids parcs.

Par exemple, Panomano, nouveau concept lancé en 2025 en France, invite les enfants à explorer une mini-ville où ils peuvent incarner différents rôles (chef cuisinier, pilote de ligne ou policier), favorisant l’apprentissage par le jeu d’imitation et la découverte des métiers du quotidien. Gulli Parc, quant à lui, intègre des jeux interactifs basés sur des licences que l’on retrouve sur sa chaîne jeunesse tandis que Royal Kids mise sur des parcours d’obstacles qui développent la motricité et la coordination.

Xerfi Precepta 2023.

Défis à relever pour pérenniser le concept

Malgré leur succès, les kids parcs doivent cependant composer avec plusieurs fragilités structurelles que notre cas expose.

Premièrement, la concurrence ne cesse de s’intensifier : regroupant plus de 2 500 parcs indoor, ce marché voit en effet émerger de nouveaux concepts hybrides (comme les color, brick ou quiz rooms) qui fragmentent la clientèle et complexifient la fidélisation. Cette multiplication des offres oblige alors chaque acteur à renouveler constamment ses attractions, ce qui pèse sur les coûts d’investissement et la rentabilité.

Parallèlement, de grands groupes, jusque-là absents de ce secteur dominé par des indépendants, commencent à s’implanter avec des offres plus accessibles et des moyens financiers conséquents, accentuant la pression concurrentielle. Dès lors, certains acteurs du marché s’inquiètent d’un scénario à la façon du secteur du fitness où l’arrivée de Basic Fit et la guerre des prix ont fini par concentrer le marché autour d’une poignée de gros groupes.

Le modèle économique des kids parcs reste aussi vulnérable à la saisonnalité et à la pression sur le pouvoir d’achat des familles. La fréquentation, condition essentielle à la rentabilité, constitue un enjeu majeur, d’autant qu’elle tend à baisser hors périodes de vacances scolaires. Dans un contexte inflationniste, les exploitants doivent composer avec une demande irrégulière et des coûts fixes en augmentation. Pour tenter de lisser les flux de visiteurs, certains parcs diversifient leur activité en développant des offres à destination des entreprises (B-to-B), comme le fait My Dreamland avec l’accueil d’événements d’entreprises.

Enfin, si les espaces de jeux indoor favorisent la socialisation et la motricité, la recherche académique a, jusqu’à présent, surtout mis en avant les apports uniques du jeu en plein air (notamment les possibilités de mouvement, d’exploration et de contact avec la nature).

C’est pourquoi, face à ces défis, l’avenir des kids parcs dépendra de leur capacité à innover et à proposer du sensationnel, à diversifier leurs services – y compris vers le B-to-B – et à renforcer leur ancrage local, tout en restant attentifs aux évolutions des attentes familiales et de la société.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les « kids parcs » : le plaisir des familles face à la pression du marché – https://theconversation.com/les-kids-parcs-le-plaisir-des-familles-face-a-la-pression-du-marche-253808