Kabylie-État algérien : une confrontation politique persistante (½)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Salem Chaker, Professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille, Aix-Marseille Université (AMU)

De gauche à droite, les dirigeants du Front de libération nationale algérien, Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mostefa Lacheraf et Mohamed Khider, arrêtés par l’armée française après le détournement de leur avion reliant Rabat à Tunis, le 22 octobre 1956. Picryl, CC BY

La Kabylie reste le théâtre d’un face-à-face politique et idéologique avec Alger, enraciné dans les divisions du mouvement national algérien. Ce texte rassemble une série de constats et de réflexions nourris par plus d’un demi-siècle d’observation et d’engagement – une observation que l’on pourrait qualifier de participante – au sein de la principale région berbérophone d’Algérie : la Kabylie. Première partie.


À bien des égards, la Kabylie peut être vue comme un condensé de l’histoire politique de l’Algérie depuis son indépendance. Condensé caractérisé par la continuité des pratiques de répression et de neutralisation d’une région qui s’est trouvée maintes fois en opposition frontale avec le pouvoir central.

En 1982, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le chanteur kabyle Ferhat Mehenni du groupe Imaziɣen Imula composait et interprétait une chanson dont le refrain disait à peu près ceci :

« Vingt ans de dictature déjà,
Sans compter ce qui nous attend »

Le futur fondateur du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK, 2001) n’imaginait certainement pas que sa chanson, quarante ans plus tard, serait encore d’une tragique actualité. Quarante ans plus tard, le caractère autoritaire et répressif du régime algérien n’a fait que se renforcer et se généraliser et la Kabylie en a fait, et en fait, la cruelle et permanente expérience. Certes, cette situation concerne bien sûr l’ensemble de l’Algérie, mais elle se présente pour cette région sous une forme à la fois récurrente, quasiment systémique, et particulièrement diversifiée.

À ce sujet, on me permettra de mentionner ici un souvenir personnel. La première fois que j’ai rencontré, fin 1981 ou début 1982 à Paris, le grand historien algérien Mohamed Harbi, celui-ci, au cours de la conversation, constatant chez ses interlocuteurs une certaine naïveté et improvisation, nous déclara :

« Vous êtes des boy-scouts ! Ne savez-vous pas que les plans de mise en état d’alerte de l’armée algérienne sont fondés sur deux scénarios uniquement : une guerre sur la frontière algéro-marocaine et une insurrection armée en Kabylie ? »

Cette spécificité kabyle est déterminée par un ensemble de facteurs historiques, sociologiques, culturels bien connus : un particularisme linguistique et culturel marqué, une densité démographique élevée, le maintien d’une tradition communautaire villageoise forte, une scolarisation significative ancienne, une émigration précoce et massive vers la France et une politisation sensible des élites et de l’émigration ouvrière… On trouvera une présentation précise de ces paramètres dans mon dernier ouvrage Berbères aujourd’hui.
Kabyles et Berbères : luttes incertaines
(éditions L’Harmattan, 2022).

Continuité d’une répression multiforme

Depuis 1962, la Kabylie a connu à peu près toutes les formes de répression envisageables :

  • L’intervention militaire directe dès 1963 pour mater la rébellion armée du Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed (septembre 1963-juin 1965), qui tentait de s’opposer à la mise en place du système de parti unique et au régime autoritaire du tandem Ben Bella- Boumediene. Intervention qui se soldera par des centaines de morts et des centaines d’arrestations, de détentions arbitraires et de tortures sauvages.

  • La répression violente de manifestations pacifiques. On n’évoquera ici que les événements de grande ampleur, pour un historique détaillé, on se reportera à l’article de Chaker et Doumane (2006). Parmi ces événements, le printemps berbère de 1980 (entre mars et juin) ; les manifestations du printemps 1981 ; celles de juin 1998 à la suite de l’assassinat, dans des conditions suspectes, du chanteur Matoub Lounès ; et surtout celles du « printemps noir » de 2001-2002 qui seront sévèrement réprimées et se solderont par au moins 130 morts et des milliers de blessés.

  • La répression judiciaire récurrente aboutissant à des centaines d’arrestations et condamnations de manifestants et à de nombreuses condamnations des meneurs par la Cour de sûreté de l’État.

  • L’interdiction et la répression de toute tentative d’organisation légale notamment celle de la Ligue algérienne des droits de l’homme, créée autour de feu maître Abdennour Ali Yahia, dissoute en tant que « ligue berbériste » en 1985 (plus d’une dizaine de ses membres ont été arrêtés et sévèrement condamnés et maltraités).

  • Les assassinats ciblés d’opposants politiques, y compris à l’étranger : parmi les plus importants, on citera celui de Krim Belkacem (Francfort, 1970) et celui d’Ali Mecili (Paris, 1987).

  • Des manipulations par les services secrets contre de prétendus groupes terroristes ou armés : affaire des poseurs de bombes (1974), affaire de Cap Sigli (1978).

Le dernier épisode en date (printemps/été 2021) a consisté à classer comme « organisations terroristes » le MAK et le mouvement Rachad et à arrêter des centaines de leurs militants et d’opposants indépendants accusés d’appartenir à ces organisations. Ce dernier épisode n’est pas sans rappeler les pratiques de la Turquie d’Erdogan qui tendent à museler toute opposition en la qualifiant de « terroriste ».

Cette affaire s’est soldée en novembre 2022 par une parodie de justice à l’issue de laquelle ont été prononcés, en moins de trois jours, 102 lourdes condamnations. On vient donc d’atteindre un degré tout à fait inédit dans la répression, sans doute symptomatique d’une crise profonde au sein du régime et/ou d’une volonté de liquider en Algérie toutes les oppositions politiques significatives en les criminalisant.

Dans tous ces cas, la presse officielle s’est déchaînée contre « les ennemis de l’unité nationale, les agents de l’impérialisme et du néo-colonialisme, du Maroc, du sionisme, voire les agents des services secrets occidentaux ». Le but étant de démanteler des groupes ennemis de l’État et de la nation, et de ressouder le peuple autour de ses dirigeants.

Et bien sûr, une répression culturelle structurelle, pendant une trentaine d’années, inscrite officiellement dans les orientations idéologiques, les Constitutions et les lois de l’État algérien qui définissaient l’Algérie comme un pays exclusivement arabe et musulman (Ce n’est qu’en 2016 que le tamazight a accédé au statut de langue nationale et officielle). Le paramètre berbère étant considéré comme ayant disparu ou devant disparaître, car susceptible de porter atteinte à l’unité de la nation. C’était la position tout à fait officielle du FLN et notamment de sa commission culture, totalement investie par le courant arabiste.

Continuité d’une politique de neutralisation

Une autre permanence de la politique de l’État central par rapport à la région est la neutralisation de ses élites politiques et culturelles par intégration dans l’appareil d’État et ses structures satellites. Je ne parle évidemment pas du rôle considérable qu’ont joué les Kabyles au sein de l’appareil d’État, en particulier dans ses sphères technocratiques et sécuritaires, pendant les deux ou trois premières décennies qui ont suivi l’indépendance. Cette surreprésentation des Kabyles dans ces secteurs était une conséquence directe à la fois de leur implication forte dans la guerre de libération et de données socio-culturelles plus anciennes, notamment la formation d’élites locales assez nombreuses.

Je pense en fait surtout à ce que j’ai appelé ailleurs « la nouvelle politique berbère » qui se met progressivement en place à partir de la fin des années 1980/début 1990. En réalité, les premiers signes de cette évolution sont décelables dès 1985, après l’apparition des premières actions terroristes islamistes : certains milieux du pouvoir, son aile « moderniste », ont tenté dès cette époque une approche des milieux berbéristes.

Jusque-là, une grande partie des élites politiques, intellectuelles et culturelles kabyles était globalement dans une relation d’opposition au pouvoir central, du fait même de l’ostracisme prononcé contre le paramètre berbère. Exclue de l’espace institutionnel, la mouvance berbère s’est développée pendant deux à trois décennies en dehors et largement contre le système étatique algérien, particulièrement en émigration. Que ce soit dans le champ de la culture et de la langue ou dans le champ politique, ces deux courants se recoupant largement, en particulier autour du FFS de Hocine Aït Ahmed.

À partir de la fin des années 1980 et le début des années 1990 se dessine progressivement une nouvelle ligne politique officielle, plus tolérante à la berbérité et à ses élites représentatives politiques et culturelles.

Le contexte politique global de cette évolution est bien connu : il est clairement déterminé par la montée en puissance des islamistes qui deviennent pour le pouvoir le danger principal.

Cette nouvelle politique berbère va explicitement se mettre en place pendant la décennie 1990, avec Mohamed Boudiaf et, surtout, avec la prise de pouvoir par les généraux : des composantes significatives du courant berbère soutiendront le pouvoir militaire au nom de la lutte contre les islamistes. Cette politique va s’accentuer et s’accélérer pendant la période Bouteflika. Un des axes majeurs de cette nouvelle orientation, incarnée par la ministre de la culture Khalida Toumi Messaoudi à la longévité exceptionnelle (2002-2014), sera l’intégration systématique des élites culturelles kabyles et la prise en charge de la langue et de la culture berbères dans le cadre d’une politique de gestion patrimoniale et nationale. Le 10 avril 2002, une révision de la Constitution algérienne ajoute l’article 3bis, qui reconnaît le berbère comme langue nationale. Au fond, il s’agit d’une opération méthodique d’intégration d’un paramètre et d’une élite jusque-là hors système d’État.

On notera d’ailleurs qu’une politique similaire peut être observée au Maroc dans le cadre de ce que j’ai appelé « la makhzénisation » de la culture et des élites berbères marocaines. Dans ce pays, cette opération d’intégration a été cependant beaucoup plus aisée, car les élites politiques et intellectuelles berbères marocaines, à l’exception notable de celles du Rif, ont toujours été parties prenantes du système politique.

Dans les deux cas, il s’agit clairement d’une entreprise de neutralisation et de dépossession : la langue et la culture berbères ne sont pas l’apanage des régions berbérophones ou des berbérophones, mais celui de l’État, incarnation de la nation unie et indivisible. Le discours officiel et les réformes constitutionnelles de 2002 et de 2016 en Algérie (et celles de 2011 au Maroc) sont parfaitement explicites et adoptent des formulations strictement parallèles : la langue et la culture berbères font partie du patrimoine indivis de la nation.

Sur ce point précis, la filiation avec la tradition politique et juridique jacobine française est flagrante ; j’ai montré ailleurs (Chaker 2022, chapitre 7) que la République française avait développé exactement le même type d’approche à propos des langues régionales de France : les experts du gouvernement français ont ainsi affirmé, en 1999, que « le breton (le basque, etc.) n’appartient pas aux Bretons ou à la Bretagne, mais au patrimoine indivis de la nation française ».

Le but évident de cette affirmation, en contradiction manifeste avec la réalité historique et sociolinguistique, étant d’éviter de reconnaître des droits spécifiques à des minorités linguistiques, situation qui pourrait aisément dériver vers des revendications autonomistes ou fédéralistes.

The Conversation

Salem Chaker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Kabylie-État algérien : une confrontation politique persistante (½) – https://theconversation.com/kabylie-etat-algerien-une-confrontation-politique-persistante-1-2-262078

« Comment ne pas être tué par une bombe atomique ? » En 1950, les curieux conseils de « Paris Match »

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Wattel, Professeure agrégée, Université de Lille

Il y a 80 ans, le 6 août 1945, se déroulait une tragédie nommée Hiroshima. Les mots de la bombe se sont alors imposés dans l’espace médiatique : « E = mc2 », « Little Boy et Fat Man », « radiations », « bikini », « gerboise », « globocide »…

Dans le Souffle d’Hiroshima, publié en 2024 aux éditions Epistémé (librement accessible en format numérique), la chercheuse Anne Wattel (Université de Lille) revient, à travers une étude culturelle qui s’étende de 1945 à 1960, sur la construction du mythe de l’atome bienfaisant.

Ci-dessous, nous reproduisons un extrait du chapitre 3, consacré à l’histoire du mot « bikini » ainsi qu’à un étonnant article publié par Paris Match en 1950.


« Il y a eu Hiroshima […] ; il y a eu Bikini avec sa parade de cochons déguisés en officiers supérieurs, ce qui ne manquerait pas de drôlerie si l’habilleuse n’était la mort. » (André Breton, 1949

Juillet 1946 : Bikini, c’est la bombe

Lorsqu’en 1946, le Français Louis Réard commercialise son minimaliste maillot de bain deux pièces, il l’accompagne du slogan : « Le bikini, première bombe anatomique. »

On appréciera – ou pas – l’humour et le coup de com’, toujours est-il que cette « bombe », présentée pour la première fois à la piscine Molitor, le 5 juillet 1946, est passée à la postérité, que le bikini s’est répandu sur les plages et a occulté l’atoll des îles Marshall qui lui conféra son nom, atoll où, dans le cadre de l’opération Crossroads, les Américains, après avoir convaincu à grand renfort de propagande la population locale de s’exiler (pour le bien de l’humanité), multiplièrent les essais atomiques entre 1946 et 1958.

La première bombe explose le 1er juillet 1946 ; l’opération est grandement médiatisée et suscite un intérêt mondial, décelable dans France-soir qui, un mois et demi avant « l’expérience », en mai 1946, renoue avec cet art subtil de la titraille qui fit tout son succès :

« Dans 40 jours, tonnerre sur le Pacifique ! Bikini, c’est la bombe » (France-soir, 19-20 mai 1946)

Mais la bombe dévie, ne touche pas l’objectif et la flotte cobaye est quasiment intacte. C’est un grand flop mondial, une déception comme le révèlent ces titres glanés dans la presse française :

  • « Deux navires coulés sur soixante-treize. “C’est tout ?” » (Ce soir, 2 juillet 1946) ;

  • « Bikini ? Ce ne fut pas le knockout attendu » (Paris-presse, 2 juillet 1946) ;

  • « À Bikini, la flotte cobaye a résisté » (France-soir, 2 juillet 1946).

C’est un « demi-ratage », un possible « truquage » pour l’Aurore (2 juillet 1946) ; et le journal Combat se demande si l’expérience de Bikini n’a pas été volontairement restreinte (Combat, 2 juillet 1946).

Les essais vont se poursuivre, mais le battage médiatique va s’apaiser. Le 26 juillet, Raymond Aron, dans Combat, évoque, effaré, la déception générale occasionnée par la première bombe et se désespère alors qu’on récidive :

« Les hommes seuls, maîtres de leur vie et de leur mort, la conquête de la nature, consacrée par la possession d’un pouvoir que les sages, dans leurs rêves, réservaient aux dieux : rien ni personne ne parviendra à voiler la grandeur tragique de ce moment historique. »

Et il conclut :

« […] Aujourd’hui, rien ne protège l’humanité d’elle-même et de sa toute-puissance mortelle. »




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Premier-Avril 1950 : « Comment ne pas être tué par une bombe atomique »

L’hebdomadaire français Paris Match, qui a « le plus gros tirage dans les années 1950 avec près de 2 millions d’exemplaires chaque semaine », dont « l ‘impact est considérable » et qui « contribue à structurer les représentations », propose dans son numéro du 1er avril 1950 une couverture consacrée, comme c’est fréquemment le cas, à l’aristocratie (ici la famille royale de Belgique) mais, dans un unique encadré, bien visible en haut de page, le titre, « Comment ne pas être tué par une bombe atomique », se présente comme un véritable produit d’appel d’autant plus retentissant qu’on sait officiellement, depuis septembre 1949, que l’URSS possède la bombe atomique.

Paris Match, 54, 1er avril 1950, première de couverture et titres des pages 11 et 12.
© Paris Match/Scoop

L’article, qui nous intéresse et qui se déploie sur deux pleines pages, est écrit par Richard Gerstell qu’un encadré présente comme « un officier de la marine américaine », « un savant », « docteur en philosophie », « conseiller à la défense radiologique à l’Office de la défense civile des États-Unis ». L’auteur est chargé par le ministère de la défense d’étudier les effets de la radioactivité des essais atomiques de Bikini et d’élaborer des « plans pour la protection de la population civile contre une éventuelle attaque atomique ».

L’encadré inséré par la rédaction de Paris Match vise donc à garantir la crédibilité du rédacteur de l’article, un homme de terrain, un scientifique, dont on précise qu’il « a été exposé plusieurs fois aux radiations atomiques et n’en a d’ailleurs pas souffert physiquement (il n’a même pas perdu un cheveu) », qui rend compte de sa frayeur lorsque le compteur Geiger révéla que ses cheveux étaient « plus radioactifs que la limite ». Il s’agit donc, du moins est-ce vendu ainsi, du témoignage, de l’analyse d’un témoin de choix ; il s’agit d’une information de première main.




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Dans les premiers paragraphes de l’article de Match, Gerstell explique avoir eu, dans les premiers temps, « la conviction que la destruction atomique menaçait inévitablement une grande partie de l’humanité ». C’est pourquoi il accueillit favorablement la parution de l’ouvrage de David Bradley, No Place to Hide (1948), qui alertait sur les dangers de la radioactivité. Mais il ne s’appuyait alors, confie-t-il, que sur une « impression » ; il manquait de recul. En possession désormais des « rapports complets des expériences de Bikini et des rapports préliminaires des nouvelles expériences atomiques d’Eniwetok », il a désormais « franchement changé d’avis ».

L’article publié dans Match vise un objectif : convaincre que la radioactivité, sur laquelle on en sait plus que sur « la poliomyélite ou le rhume », « n’est, au fond, pas plus dangereuse que la fièvre typhoïde ou d’autres maladies qui suivent d’habitude les ravages d’un bombardement ».

Fort de son « expérience “Bikini” », durant laquelle, dit-il, « aucun des 40 000 hommes » qui y participèrent « ne fut atteint par la radioactivité », Gerstell entend mettre un terme aux « légendes » sur les effets de cette dernière (elle entraînerait la stérilité, rendrait des régions « inhabitables à jamais »). « Tout cela est faux », clame-t-il ; la radioactivité est « une menace beaucoup moins grande que la majorité des gens le croient ».

Un certain nombre de précautions, de conseils à suivre pour se protéger de la radioactivité en cas d’explosion nucléaire sont livrés aux lecteurs de Paris Match : fermer portes et fenêtres, baisser les persiennes, tirer les rideaux ; ôter ses souliers, ses vêtements avant de rentrer chez soi, les laver et frotter ; prendre des douches « copieuses » pour se débarrasser des matières radioactives ; éviter les flaques d’eau, marcher contre le vent ; s’abriter dans une cave, « protection la plus adéquate contre les radiations »…

On laisse le lecteur apprécier l’efficacité de ces mesures…

Pour se protéger de la bombe elle-même dont « la plupart des dégâts sont causés par les effets indirects de l’explosion », se coucher à plat ventre, yeux fermés ; pour éviter les brûlures, trouver une barrière efficace (mur, égout, fossé) ; porter des « vêtements en coton clair », des pantalons longs, des blouses larges, « un chapeau aux bords rabattus »…

Ainsi, ce témoin, ce « savant », qui étudia l’impact de la radioactivité, rassure-t-il le lectorat français de Match : on peut se protéger de la bombe atomique, des radiations ; il suffit d’être précautionneux.

Foin des légendes ! Ce regard éclairé, scientifiquement éclairé, s’appuie sur l’expérience, sur Bikini, sur Hiroshima et Nagasaki pour minorer (et c’est peu dire) le danger des radiations, car, c’est bien connu, « les nuages radioactifs à caractère persistant sont vite dissipés dans le ciel » (cela n’est pas sans nous rappeler l’incroyable mythe du nuage qui, à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986, se serait arrêté aux frontières de la France) ; « la poussière radio-active persistante qui se dépose sur la peau ne paraît pas dangereuse » ; « au voisinage immédiat du point d’explosion, une pleine sécurité peut être assurée par 30 centimètres d’acier, 1 mètre de béton ou 1 m 60 de terre. À un kilomètre et demi, la protection nécessaire tombe à moins d’un centimètre d’acier et quelques centimètres de béton ».

En avril 1950, l’Américain Richard Gerstell, dont les propos sont relayés en France par l’hebdomadaire Paris Match, niait encore l’impact de la radioactivité.

The Conversation

Anne Wattel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Comment ne pas être tué par une bombe atomique ? » En 1950, les curieux conseils de « Paris Match » – https://theconversation.com/comment-ne-pas-etre-tue-par-une-bombe-atomique-en-1950-les-curieux-conseils-de-paris-match-259333

Le « fibremaxxing » est à la mode. Voici pourquoi cela pourrait poser problème

Source: The Conversation – in French – By Lewis Mattin, Senior Lecturer, Life Sciences, University of Westminster

Les fibres sont essentielles, c’est incontestable. Mais dans le monde des tendances santé en ligne, ce qui était au départ un conseil alimentaire judicieux s’est transformé en « fibremaxxing », une tendance qui consiste à consommer des quantités astronomiques de fibres au nom du bien-être.

Au Canada, les recommandations suggèrent que les femmes ont besoin de 25 grammes de fibres par jour et les hommes 38 grammes de fibres par jour. Les enfants et les adolescents ont généralement besoin de beaucoup moins.

Pourtant, malgré des recommandations claires, la plupart des Canadiennes et Canadiens n’atteignent pas leur objectif quotidien en matière de fibres. L’un des principaux responsables ? L’essor des aliments ultra-transformés. Pas moins de 46 % de l’apport énergétique quotidien consommé au pays en 2015 provenait d’aliments ultratransformés. Les enfants étaient d’ailleurs les plus grands consommateurs.

Quand les bons aliments disparaissent de nos assiettes

Les aliments ultra-transformés sont généralement pauvres en fibres et en micronutriments, tout en étant riches en sucre, en sel et en graisses malsaines. Lorsque ces aliments dominent notre assiette, les aliments complets naturellement riches en fibres sont évincés.

Des études montrent que plus la consommation d’aliments ultra-transformés augmente, plus la consommation de fibres diminue, ainsi que celle d’autres nutriments essentiels. Il en résulte une population qui est loin d’atteindre son objectif quotidien en matière de fibres.

Les fibres alimentaires sont essentielles à une bonne santé dans le cadre d’une alimentation équilibrée. On les trouve principalement dans les aliments d’origine végétale.

Ajouter des aliments riches en fibres à vos repas et collations tout au long d’une journée type, par exemple en optant pour du pain complet au petit-déjeuner, en conservant la peau des fruits comme les pommes, en ajoutant des lentilles et des oignons à un chili pour le dîner et en mangeant une poignée de graines de citrouille ou de noix du Brésil entre les repas, aiderait une personne moyenne à atteindre ses besoins quotidiens de 30 g.

Consommer trop de fibres

Avec le fibremaxxing, ce qui pourrait rendre cette tendance quelque peu dangereuse, c’est le fait de supprimer d’autres groupes d’aliments tels que les protéines, les glucides et les lipides et de les remplacer par des aliments riches en fibres, des compléments alimentaires ou des poudres.

C’est là que le risque potentiel pourrait atténuer les avantages d’une augmentation de la consommation de fibres, car, à ma connaissance, aucune étude solide n’a été menée chez l’homme sur la consommation à long terme de plus de 40 g de fibres par jour. (Certains partisans du « fibremaxxing » recommandent de consommer entre 50 et 100 g par jour.)


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Consommer trop de fibres trop rapidement, surtout sans boire suffisamment d’eau, peut entraîner des ballonnements, des crampes et de la constipation. Cela peut également provoquer une accumulation de gaz qui peut aussi entraîner des flatulences au mauvais moment, comme pendant les trajets quotidiens.

Des passagers regardent avec suspicion quelqu’un hors champ
Quelqu’un a fait du fibremaxxing.
William Perugini/Shutterstock

Une augmentation rapide de la consommation de fibres ou une consommation excessive peut interférer avec l’absorption de micronutriments essentiels tels que le fer, qui soutient le fonctionnement normal de l’organisme, ainsi que des macronutriments, qui fournissent l’énergie nécessaire au mouvement, à la réparation et à l’adaptation.

Pas que des inconvénients

Cependant, il est important de se rappeler que l’augmentation de la quantité de fibres dans votre alimentation offre de nombreux avantages pour la santé. Elles favorisent un système digestif sain en stimulant le transit intestinal et en réduisant l’apparition de maladies inflammatoires de l’intestin.

Les fibres solubles aident à réguler la glycémie en ralentissant l’absorption du glucose, ce qui les rend particulièrement utiles pour les personnes à risque de diabète de type 2. Elles réduisent également le taux de cholestérol LDL (mauvais cholestérol), ce qui diminue le risque de maladies cardiaques. Les fibres procurent une sensation de satiété plus longue, ce qui favorise une gestion saine du poids et la régulation de l’appétit. Ces résultats sont tous bien documentés.

De plus, une alimentation riche en fibres a été associée à un risque moindre de certains cancers, en particulier le cancer du côlon, car elle aide à éliminer efficacement les toxines de l’organisme. Augmenter progressivement votre consommation de fibres jusqu’à atteindre les niveaux recommandés, grâce à une alimentation équilibrée et variée, peut avoir de réels bienfaits pour la santé.

Au vu des preuves, il est clair que beaucoup d’entre nous pourraient tirer profit d’une consommation plus importante de fibres, mais dans la limite du raisonnable.

En attendant d’en savoir plus, il est plus prudent de respecter les recommandations actuelles en matière de consommation de fibres et de les consommer sous forme naturelle plutôt que sous forme de poudres ou de compléments alimentaires. Les fibres sont essentielles, mais il ne faut pas nécessairement en consommer davantage.

Ignorez les modes sur les réseaux sociaux et privilégiez l’équilibre : céréales complètes, légumes, noix et graines. Votre intestin – et vos compagnons de trajet – vous en remercieront.

La Conversation Canada

Lewis Mattin est affilié à la Physiological Society, à la Society for Endocrinology, à In2Science et au réseau Ageing and Nutrient Sensing Network financé par l’UKRI.

ref. Le « fibremaxxing » est à la mode. Voici pourquoi cela pourrait poser problème – https://theconversation.com/le-fibremaxxing-est-a-la-mode-voici-pourquoi-cela-pourrait-poser-probleme-262282

Donald Trump limoge la cheffe des statistiques sur le travail et affaiblit les bases des politiques sociales

Source: The Conversation – in French – By Sarah James, Assistant Professor of Political Science, Gonzaga University

Les programmes gouvernementaux sont-ils efficaces ? Impossible de le savoir sans données. Andranik Hakobyan/iStock/GettyImagesPlus

En freinant la production de données officielles, l’administration Trump met en péril la transparence et l’avenir des politiques sociales aux États-Unis.

Le 1er août 2025, le président Donald Trump a limogé la commissaire du Bureau de la statistique du travail (Bureau of Labor Statistics ou BLS) Erika McEntarfer, après la publication d’un rapport défavorable sur le chômage. Cette décision a suscité de vives critiques en raison du risque qu’elle sape la crédibilité de l’agence. Mais ce n’est pas la première fois que l’administration Trump prend des mesures susceptibles d’affaiblir l’intégrité de certaines données gouvernementales.

Prenons l’exemple du suivi de la mortalité maternelle aux États-Unis, qui est la plus élevée parmi les pays développés. Depuis 1987, les centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention) administrent le système de surveillance de l’évaluation des risques liés à la grossesse afin de mieux comprendre quand, où et pourquoi ces décès surviennent. En avril 2025, l’administration Trump a placé ce département, chargé de la collecte et du suivi de ces données, en congés forcés.

Pour l’instant, rien n’indique que des données du BLS ont été supprimées ou altérées. Mais des rapports font état de situations similaires dans d’autres agences.

La Maison-Blanche collecte également moins d’informations, qu’il s’agisse de savoir combien d’Américains disposent d’une assurance maladie ou du nombre d’élèves inscrits dans les écoles publiques, et elle rend inaccessibles au public de nombreuses données gouvernementales. Donald Trump tente également de supprimer des agences entières, comme le département de l’éducation, qui sont responsables de la collecte de données cruciales liées à la pauvreté et aux inégalités. Son administration a aussi commencé à supprimer des sites web et des répertoires qui partagent les données gouvernementales avec le public.

Pourquoi les données sont essentielles pour le filet de sécurité

J’étudie le rôle que jouent les données dans la prise de décision politique, y compris quand et comment les responsables gouvernementaux décident de les collecter. Au fil de plusieurs années de recherche, j’ai constaté que de bonnes données sont essentielles non seulement pour les responsables politiques, mais aussi pour les journalistes, les militants ou les électeurs. Sans elles, il est beaucoup plus difficile de déterminer quand une politique échoue et encore plus compliqué d’aider les personnes qui ne sont pas dans les radars et qui n’ont pas de connexions politiques.

Depuis que Trump a prêté serment pour son second mandat, je surveille de près les conséquences de la perturbation, de la suppression et du sous-financement des données sur les programmes de filet de sécurité sociale, comme l’aide alimentaire ou les services destinés aux personnes en situation de handicap.

J’estime que perturber la collecte de données rendra plus difficile l’identification des personnes éligibles à ces programmes ou la compréhension de ce qui se passe lorsque des bénéficiaires perdent leur aide. Je crois aussi que l’absence de ces données compliquera considérablement le travail des défenseurs de ces programmes sociaux pour les reconstruire à l’avenir.

Pourquoi le gouvernement collecte ces données

Il est impossible de savoir si des politiques et programmes fonctionnent, sans données fiables collectées sur une longue période. Par exemple, sans un système permettant de mesurer avec précision combien de personnes ont besoin d’aide pour se nourrir, il est difficile de déterminer combien le pays doit consacrer au Supplemental Nutrition Assistance Program (le programme alimentaire fédéral), au programme fédéral d’aide nutritionnelle (connu sous le nom de WIC) destiné aux femmes, nourrissons et enfants, ainsi qu’aux programmes associés.

Les données sur l’éligibilité et l’inscription à Medicaid avant et après l’adoption de l’Affordable Care Act (ACA) en 2010 en sont un autre exemple. Les données nationales ont montré que des millions d’Américains ont obtenu une couverture santé après la mise en œuvre de l’ACA.

De nombreuses institutions et organisations, comme les universités, les médias, les think tanks et les associations à but non lucratif qui se concentrent sur des enjeux tels que la pauvreté et les inégalités ou le logement, collectent elles aussi des données sur l’impact des politiques sociales sur les Américains à faible revenu.

Il ne fait aucun doute que ces efforts non gouvernementaux vont se poursuivre, voire s’intensifier. Cependant, il est très improbable que ces initiatives indépendantes puissent remplacer les programmes de collecte de données du gouvernement – encore moins l’ensemble d’entre eux. Parce qu’il met en œuvre les politiques officielles, le gouvernement est dans une position unique pour collecter et pour conserver des données sensibles sur de longues périodes. C’est pourquoi la disparition de milliers de sites web officiels peut avoir des conséquences à très long terme.

Ce qui distingue l’approche de Trump

La mise en pause, la réduction de financement et la suppression des données gouvernementales par l’administration Trump marquent une rupture majeure avec ses prédécesseurs.

Dès les années 1930, les chercheurs en sciences sociales et les responsables politiques locaux américains avaient compris le potentiel des données pour identifier quelles politiques étaient efficaces et lesquelles représentaient un gaspillage d’argent. Depuis lors, les responsables politiques de tout l’éventail idéologique se sont de plus en plus intéressés à l’utilisation des données pour améliorer le fonctionnement de l’État.

Cet intérêt pour les données s’est accentué à partir de 2001, lorsque le président George W. Bush a fait de la responsabilisation du gouvernement sur la base de résultats mesurables une priorité. Il considérait les données comme un outil puissant pour réduire le gaspillage et évaluer les résultats des politiques publiques. Sa réforme phare en matière d’éducation, le No Child Left Behind Act, a profondément élargi la collecte et la publication de données sur les performances des élèves dans les écoles publiques de la maternelle à la terminale.

George W. Bush
Le président George W. Bush parle d’éducation en 2005 dans un lycée de Falls Church, en Virginie, exposant ses plans pour le No Child Left Behind Act.
Alex Wong/Getty Images

En quoi cela contraste avec les administrations Obama et Biden

Les présidents Barack Obama et Joe Biden ont mis l’accent sur l’importance des données pour évaluer l’impact de leurs politiques sur les populations à faible revenu, historiquement peu influentes sur le plan politique. Obama a mis en place un groupe de travail chargé d’identifier des moyens de collecter, analyser et intégrer davantage de données utiles dans les politiques sociales.

Biden a mis en œuvre plusieurs des recommandations de ce groupe. Par exemple, il a exigé la collecte et l’analyse de données démographiques pour évaluer les impacts des nouvelles politiques sociales. Cette approche a influencé la manière dont son administration a géré les changements dans les pratiques de prêts immobiliers, l’expansion de l’accès au haut débit et la mise en place de programmes de sensibilisation pour inscrire les citoyens à Medicaid et Medicare.

Pourquoi il sera difficile de reconstruire

Il est plus difficile de défendre l’existence de programmes sociaux lorsqu’il n’existe pas de données pertinentes. Par exemple, des programmes qui aident les personnes à faible revenu à consulter un médecin, à avoir accès à des produits frais ou à trouver un logement peuvent être plus rentables que de simplement laisser les gens vivre dans la pauvreté.

Bloquer la collecte de données peut aussi compliquer le rétablissement du financement public après la suppression ou l’arrêt d’un programme. En effet, il sera alors plus difficile pour les anciens bénéficiaires de ces programmes de convaincre leurs concitoyens qu’il est nécessaire d’investir dans l’extension d’un programme existant ou dans la création d’un nouveau.

Faute de données suffisantes, même des politiques bien intentionnées risquent à l’avenir d’aggraver les problèmes qu’elles sont censées résoudre, et ce, bien après la fin de l’administration Trump.

The Conversation

Sarah James ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Donald Trump limoge la cheffe des statistiques sur le travail et affaiblit les bases des politiques sociales – https://theconversation.com/donald-trump-limoge-la-cheffe-des-statistiques-sur-le-travail-et-affaiblit-les-bases-des-politiques-sociales-262632

Des primes d’assurance personnalisées moins chères grâce à l’IA ? Voici pourquoi il s’agit d’une pente glissante

Source: The Conversation – in French – By Arthur Charpentier, Professeur, Université de Rennes 1 – Université de Rennes

L’assurance repose sur un principe de solidarité que mettent à mal les algorithmes chargés de constituer nos profils. À mesure en effet que les algorithmes se précisent, la facture se personnalise. Divers profils « à risque » peuvent ainsi se retrouver exclus des régimes d’assurance, tant les coûts sont élevés. La personnalisation a une légitimité évidente. On doit toutefois lui concilier un accès équitable à l’assurance.

Il faut d’abord savoir que l’assurance est traversée par un paradoxe fondamental. D’un côté, ses principes mêmes supposent un mécanisme collectif où chacun contribue selon sa capacité, et tire profit de la solidarité en cas de sinistre. De l’autre, les avancées technologiques, les données de plus en plus massives et les méthodes actuarielles de plus en plus précises poussent à individualiser toujours davantage les tarifs.

À cette tension s’ajoute un cadre légal de plus en plus exigeant, qui interdit toute forme de discrimination fondée sur des données sensibles, parfois corrélées à des facteurs de risque pourtant pertinents.

Professeur de mathématiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), je suis co-auteur du Manuel d’Assurance et auteur récent de l’ouvrage Insurance, Biases, Discrimination and Fairness. Cet article revient sur la difficulté de concilier la mutualisation solidaire, qui fonde l’assurance, avec l’hypersegmentation tarifaire rendue possible par les mégadonnées, sans exclure ni discriminer les assurés.


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La segmentation tarifaire

Les compagnies d’assurance utilisent depuis longtemps la classification comme pilier de leur modèle économique : âge, sexe, profession, zone géographique, historique de sinistralité…

En 1662, le statisticien anglais John Graunt publie les Bills of Mortality, une première analyse statistique des registres de décès de Londres. En 1693, l’astronome anglais Edmund Halley élabore la première table de mortalité chiffrée, qui permet de calculer l’espérance de vie à chaque âge. Ces travaux posent les bases d’une tarification différenciée selon l’âge et le sexe, longtemps restés les deux grands critères de segmentation en vie-décès.

À la même époque, après le Grand Incendie de Londres en 1666, les premiers contrats d’assurance incendie apparaissent : les compagnies collectent des données sur la nature des matériaux de construction et la densité urbaine. Aux XVIIIe–XIXe siècles, on segmente les tarifs selon la proximité des bâtiments voisins et la présence de services de lutte contre l’incendie, donnant naissance aux premières « zones à haut risque » et « zones à faible risque ».

Avec l’essor de l’automobile dans les années 1910–1920, les assureurs américains commencent à relever systématiquement le nombre de sinistres, l’âge et le sexe des conducteurs. Dès les années 1920, on distingue plusieurs « classes » tarifaires : jeunes conducteurs, conductrices, conducteurs expérimentés, permettant de fixer des primes variables en fonction du profil.

Aujourd’hui, les actuaires disposent d’algorithmes sophistiqués, d’outils de machine learning et d’une avalanche de données : télématique embarquée, objets connectés, géolocalisation, comportement de conduite ou de vie… Pour l’assureur, affiner la segmentation lui permet de facturer chaque assuré « à son vrai niveau de risque », en réduisant les effets de subvention croisée des bons risques vers les mauvais, tout en améliorant la rentabilité globale.

Mais une tarification trop fine réduit la mutualisation ; elle peut rendre l’assurance très coûteuse, voire inaccessible pour certains segments à haut risque. Aussi, aujourd’hui, l’actuaire cherche un équilibre subtil, visant à capter les bonnes informations pour différencier les profils, tout en préservant la viabilité de la communauté assurée.

Les assurés et l’illusion de la personnalisation gagnante

En Europe, la proposition législative FIDA (Financial Data Access Framework) ouvrirait aux assureurs un accès encadré aux données financières des particuliers. Son but est d’affiner la connaissance des comportements de dépense et de remboursement. Dans ce contexte, la promesse d’une tarification ultra-personnalisée suscite autant d’espoirs de baisse de primes que de craintes de profilage excessif, et d’exclusions importantes.

Face à ce nouvel afflux de données, de nombreux clients perçoivent la personnalisation comme une approche gagnant‑gagnant : si je gère mieux mon budget, je bénéficierai d’une ristourne ; si mes habitudes d’épargne et de remboursement sont jugées vertueuses, ma prime santé diminuera ; si mon profil financier se bonifie, mon assurance habitation se fera plus légère.

Cette logique de « pay‑as‑you‑live » ou « pay‑how‑you‑drive » séduit : l’individu se pense maître de son coût d’assurance par ses choix de vie.

Pourtant, plusieurs points méritent d’être soulignés.

  • Le principe de mutualisation n’est pas neutralisé : ceux qui ne peuvent pas adopter les comportements les plus vertueux restent dépendants de la solidarité des autres. En effet, même si les personnes les plus à risque paient davantage à titre individuel, celles qui sont moins à risque continuent néanmoins de supporter une part des coûts grâce au principe de mutualisation.

  • L’asymétrie d’information se renforce, l’assureur connaissant mieux les statistiques que le client. L’offre de personnalisation s’appuie en effet souvent sur des corrélations, parfois ténues, dont le client ignore la portée.

  • Une personnalisation très fine peut contraindre les plus à risque à se surassurer, ou au contraire à renoncer à s’assurer, fragilisant la mutualité.

Ainsi, même renforcée par l’accès aux données financières, la « personnalisation » n’est pas nécessairement synonyme d’ « empowerment » pour le consommateur.

Le cadre légal : quand la lutte contre la discrimination s’impose

Le développement des données massives en assurance soulève d’importantes questions éthiques et juridiques : jusqu’où peut‑on exploiter des variables sensibles pour prédire le risque ?




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En France et dans l’Union européenne, la législation interdit explicitement la discrimination fondée sur des critères protégés : origine ethnique, genre, orientation sexuelle, handicap, convictions religieuses, etc. La Directive Solvabilité II (UE) impose aux assureurs d’utiliser des modèles de risque « transparents » et non discriminatoires.

Contrairement à l’Union européenne – qui bannit la tarification différenciée selon des critères protégés (genre, origine, handicap) –, le modèle québécois offre un cadre encore permissif. Si la Charte des droits et libertés de la personne du Québec interdit également la discrimination, elle prévoit des exemptions propres aux assureurs : ceux-ci peuvent, lorsqu’un facteur est statistiquement pertinent, fonder la tarification sur l’âge, le sexe ou l’état civil.

Cet usage, autorisé sur la seule base d’une corrélation, soulève des questions.

Éthique et responsabilité sociale des assureurs

Au‑delà de la seule conformité juridique, les assureurs sont de plus en plus jugés sur leurs pratiques éthiques et leur responsabilité sociale par des associations de consommateurs et les médias, qui relaient les incidents de discrimination algorithmique et exercent une pression de réputation.

Depuis quelques années, les assureurs doivent donc se demander, collectivement, comment garantir un accès équitable à leurs produits pour les populations vulnérables, sans sacrifier la viabilité financière de leurs portefeuilles. Certains modèles novateurs proposent des formules « solidaires » ou des tarifs plafonnés pour éviter l’exclusion.

Les assureurs se voient imposer sans cesse plus de transparence. Ils doivent expliquer de façon claire les critères tarifaires, rendre accessibles les clefs de calcul pour éviter le sentiment d’arbitraire. Enfin, ils doivent intégrer la protection des données et la vie privée dès la conception des offres ( « privacy by design »), préserver la confiance.

Les assureurs qui sauront concilier personnalisation, équité et inclusion deviendront les acteurs de référence pour les clients soucieux d’éthique.

Réconcilier solidarité et données : un défi crucial

Le défi, on le voit, est de taille.

Il s’agit ni plus ni moins de réconcilier la finesse actuarielle avec les valeurs de redistribution et de solidarité qui ont fondé le métier d’assureur.

C’est dans cette tension résolue que se jouera l’avenir de l’assurance : ni pure discrimination tarifaire ni simple personnalisation illusoire, elle les conjuguera plutôt en un équilibre permettant à chacun de contribuer selon son risque et de bénéficier à sa juste mesure de la mutualisation des aléas de la vie.

La Conversation Canada

Arthur Charpentier est membre (fellow) de l’Institut Louis Bachelier. Il a reçu des financements du CRSNG (NSERC) de 2019 à 2025, du Fond AXA Pour la Recherche de 2020 à 2022, puis de la Fondation SCOR pour la Science de 2023 à 2026.

ref. Des primes d’assurance personnalisées moins chères grâce à l’IA ? Voici pourquoi il s’agit d’une pente glissante – https://theconversation.com/des-primes-dassurance-personnalisees-moins-cheres-grace-a-lia-voici-pourquoi-il-sagit-dune-pente-glissante-259861

Agents masqués et armés : la police migratoire de Trump sème la peur dans les rues américaines

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dafydd Townley, Teaching Fellow in US politics and international security, University of Portsmouth

Aux États-Unis, la police de l’immigration de Donald Trump multiplient les raids ciblant les personnes non blanches, principalement sans papiers ou titulaires d’un titre de séjour. Bras armé de la politique migratoire de Donald Trump, cette agence fédérale (ICE), renforcée par un budget historique, applique une répression de grande ampleur.


Des hommes masqués, et parfois des femmes, patrouillent dans les rues des villes américaines, parfois à bord de voitures banalisées, souvent armés et vêtus de tenues militaires. Ils ont le pouvoir d’identifier, d’arrêter, de détenir des personnes qui n’ont pas la citoyenneté américaine et d’expulser les immigrés sans papiers. Ils ont également le droit d’interroger toute personne qu’ils soupçonnent de ne pas être citoyenne américaine afin de vérifier son droit de séjourner aux États-Unis.

Ce sont des agents de l’Immigration and Customs Enforcement Agency, connue sous le nom d’Ice. Il s’agit d’un organisme fédéral chargé de l’application de la loi, qui relève du département de la Sécurité intérieure (DHS) et qui joue un rôle important et controversé dans la mise en œuvre de la politique d’immigration stricte de Donald Trump.

Lors de la campagne électorale, Trump a promis « la plus grande opération d’expulsion intérieure de l’histoire américaine ». Et il donne à Ice plus de pouvoir pour réaliser ses projets.

Depuis l’entrée en fonction de Trump en janvier, le financement d’Ice a été considérablement augmenté. Le « big beautiful bill » (« grand et beau projet de loi ») de Trump, adopté par le Congrès en juillet 2025, a accordé à Ice 75 milliards de dollars US (65 milliards d’euros) pour les quatre années à venir, contre environ 8 milliards de dollars US (6,9 milliards d’euros) par an auparavant.

Cette augmentation de financement permettra à l’agence de recruter davantage d’agents, d’ajouter des milliers de lits supplémentaires et des extensions aux bâtiments afin d’augmenter la capacité des centres de détention. De nouveaux fonds sont également prévus pour des outils de surveillance avancés, incluant la reconnaissance faciale assistée par IA et la collecte de données mobiles. Une enveloppe supplémentaire de 30 milliards de dollars (26 milliards d’euros) est destinée aux opérations de première ligne, notamment l’expulsion des immigrants et leur transfert vers les centres de détention.

Le président s’est engagé à expulser toutes les personnes en situation irrégulière aux États-Unis, soit, selon le Wall Street Journal, environ 4 % de la population actuelle. Au cours des cinq derniers mois, le nombre de personnes interpellées par les agents d’Ice a augmenté rapidement.




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Le nombre moyen d’arrestations quotidiennes a augmenté de 268 %, atteignant environ 1 000 par jour en juin 2025, comparé au même mois un an plus tôt. Cela représente également une hausse de 42 % par rapport à mai 2025, selon une analyse des données réalisée par le Guardian et le Deportation Data Project. Cependant, ce chiffre reste bien en deçà des 3 000 arrestations par jour ordonnées par la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem et le chef adjoint de cabinet de la Maison Blanche Stephen Miller.

Les tactiques d’Ice ont déjà suscité de vives critiques. La chaîne de télévision conservatrice Fox News a rapporté que des agents masqués ne présentaient pas leur carte d’identité ni le nom de leur agence lorsqu’ils interpellaient des personnes lors de raids. D’autres reportages ont mis en lumière des allégations selon lesquelles des citoyens américains seraient également parfois pris dans ces raids.

Fonctionnement et organisation d’ICE

L’agence, actuellement dirigée par le directeur par intérim Todd M. Lyons, comporte trois divisions principales :

Lyons a affirmé que le port du masque était nécessaire car les agents de l’ICE étaient victimes de « doxxing », c’est-à-dire que leurs informations personnelles, telles que leurs noms et adresses, étaient divulguées en ligne sans leur consentement. Il a également déclaré que les agressions contre les agents d’Ice avaient augmenté. Les données du DHS indiquent qu’il y avait eu 79 agressions contre des agents d’Ice entre janvier et juin 2025, contre dix sur la même période en 2024.

Le chef de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, a comparé le port du masque par les agents d’Ice à des forces de police secrète dans des régimes autoritaires : « Nous ne sommes pas derrière le Rideau de fer. Nous ne sommes pas dans les années 1930. »

L’agence Ice a été créée en 2003 par l’administration de George W. Bush, en partie à la suite des attentats terroristes du 11 septembre, et faisait partie d’une réorganisation plus large des agences fédérales sous la direction du DHS alors tout juste créé. Elle a intégré des parties de l’ancienne Immigration and Naturalization Service (INS) ainsi que certains éléments du Service des douanes américaines.

Selon le site web de l’agence, la mission principale d’Ice est « de protéger l’Amérique par le biais d’enquêtes criminelles et de l’application des lois sur l’immigration afin de préserver la sécurité nationale et la sécurité publique ».

Comment ICE a accru ses moyens et son champ d’action

Au début du mandat présidentiel en janvier dernier, la Maison Blanche a donné à Ice le droit d’accélérer l’expulsion des immigrés entrés légalement dans le pays sous l’administration précédente. Ce « droit d’expulsion accélérée » permettait à Ice d’expulser des personnes sans qu’elles aient à comparaître devant un juge de l’immigration.

Alors que les arrestations se sont multipliées ces derniers mois, Lyons a déclaré à CBS News qu’Ice traquait tout immigrant sans papiers, même s’il n’avait pas de casier judiciaire.

L’administration Trump a également autorisé les agents de l’ICE à procéder à des arrestations dans les tribunaux d’immigration, ce qui était auparavant interdit. Cette restriction avait été introduite par l’administration Biden en 2021 afin de garantir que les témoins, les victimes de crimes et les accusés puissent toujours comparaître devant la justice sans craindre d’être arrêtés pour des infractions à la législation sur l’immigration (à l’exception des personnes représentant une menace pour la sécurité nationale).

La plupart du temps, Ice a ciblé les immigrants illégaux. Mais l’agence a aussi arrêté et détenu certaines personnes qui étaient résidentes (détentrices de la carte verte) ou touristes – et, dans certains cas même des citoyens étatsuniens.

Ces dernières semaines, selon le Washington Post, ICE a reçu l’ordre d’augmenter le nombre d’immigrants équipés de bracelets électroniques GPS. Cela augmenterait considérablement le nombre d’immigrants sous surveillance. Ces dispositifs limitent également la liberté de mouvement des personnes concernées.

Des manifestations face aux raids d’ICE

De nombreuses manifestations publiques ont eu lieu contre les raids d’Ice, notamment en Californie. Le point culminant a été atteint le 6 juin après qu’Ice ait mené plusieurs raids à Los Angeles, qui ont donné lieu à des affrontements entre agents et manifestants. Cela a conduit la Maison Blanche à envoyer environ 2 000 soldats de la Garde nationale et 700 Marines à Los Angeles, malgré l’opposition du gouverneur de Californie, Gavin Newsom.




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Une partie des tensions entre l’administration Trump et l’État vient du fait que Los Angeles et San Francisco ont adopté des politiques locales limitant la coopération avec les autorités fédérales en matière d’immigration, notamment ICE. La Californie dispose de lois sur les sanctuaires, telles que la SB 54, qui interdisent aux forces de police et aux shérifs locaux d’aider Ice dans l’application des lois civiles sur l’immigration.

Cependant, Trump semble déterminé à durcir et accélérer la répression contre les immigrants illégaux, et les agents d’Ice sont clairement en première ligne de cette stratégie.

The Conversation

Dafydd Townley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Boîtes de conserve : des risques invisibles pour la santé ?

Source: The Conversation – in French – By Antía Lestido Cardama, Doctora en el área de Innovación en Seguridad y Tecnologías Alimentarias, Universidade de Santiago de Compostela

Mieux vaut éviter d’assaisonner des pâtes ou des salades avec le liquide contenu dans les boîtes de conserve, car cela pourrait augmenter l’exposition à certaines substances à risque. Ilia Nesolenyi/Shutterstock

Les boîtes de conserve métalliques qui contiennent des aliments ou des boissons sont des emballages sûrs pour la santé. Cependant, il est nécessaire d’approfondir les interactions possibles entre l’emballage et les aliments. C’est ce qui ressort d’analyses faites sur du thon et des boissons en conserves par des chercheurs de l’Université de Santiago de Compostela, en Espagne, en collaboration avec l’Agence nationale de sécurité alimentaire et nutrition (AESAN).


Elles font partie de tout kit de survie et beaucoup d’entre elles sont indispensables à la vie universitaire des étudiants. Si nous n’avons pas envie de cuisiner ou quand nous manquons de temps, elles sont la meilleure option, et elles sont indispensables si nous partons camper. Nous parlons bien sûr des conserves qui permettent de garder différents types d’aliments et de boissons dans des conditions nutritionnelles et organoleptiques parfaites.

Ce mode de conservation est utilisé depuis des décennies dans notre système alimentaire. Parmi ses nombreux avantages, il permet notamment de garder les aliments dans nos placards pendant des années grâce à leur date limite de consommation très longue.

De ce fait, traditionnellement, dans la société, les boîtes de conserve sont associées à un moyen sûr de conserver les aliments. Cependant, d’un point de vue chimique, il est nécessaire d’étudier plus en profondeur les interactions possibles entre l’emballage et les aliments qu’il contient afin de garantir leur innocuité.

En général, sauf si nous constations des bosses ou des traces de rouille sur les conserves, nous considérions que nous pouvions être tranquilles. Un choc nous mettait en alerte et ce, à juste titre, car cela peut endommager l’intégrité de la boîte au point de provoquer de petites perforations qui ne sont pas toujours visibles, ce qui facilite l’entrée de bactéries et, par conséquent, la contamination des aliments à l’intérieur de la conserve.

Ce qui a généralement été ignoré ou, a minima, insuffisamment abordé, ce sont les questions de sécurité alimentaire liées aux composants de la boîte de conserve, par exemple l’augmentation potentielle de l’exposition à des substances dangereuses que représenterait l’assaisonnement d’une salade avec l’huile qui accompagne le thon en conserve.

Les risques liés aux composants des boîtes de conserve

De quelles substances parlons-nous ? Et surtout, à quels risques sommes-nous exposés ? Les emballages métalliques contiennent généralement des revêtements polymères qui agissent comme une barrière entre les aliments et le métal. Ce revêtement empêche la corrosion de la boîte et préserve les propriétés organoleptiques et la qualité des aliments.

Cependant, certains de ses composants peuvent se retrouver dans les aliments par un processus appelé migration. Cela peut affecter la qualité du produit et, dans certains cas, représenter un risque potentiel pour la santé du consommateur, soit en raison de son ingestion en quantités importantes, soit en raison d’une exposition cumulée tout au long de la vie via l’alimentation.

Des perturbateurs endocriniens dans les boîtes de conserve

Le groupe FoodChemPack (Recherche, développement et évaluation de la sécurité chimique des aliments et des matériaux en contact avec les aliments) de la faculté de pharmacie de l’université de Santiago de Compostela (USC), en Espagne, étudie les revêtements des boîtes métalliques, pour les boissons comme pour les conserves alimentaires, dans le cadre de plusieurs projets (MIGRAEXPO, MIGRACOATING, BACFood4Expo et ACHED), en collaboration avec l’Agence espagnole dédiée à la sécurité alimentaire et à la nutrition (AESAN).

Au cours de ces dernières années, nous avons constaté que de nombreux revêtements contenaient des résines époxy à base de bisphénol A diglycidyl éther (BADGE), synthétisé à partir d’épichlorhydrine et de bisphénol A (BPA), un perturbateur endocrinien qui interfère avec le système hormonal. Il contribue ainsi au développement de maladies métaboliques, telles que le diabète ou l’obésité, et peut affecter le système reproducteur, entre autres effets néfastes. En 2011, la dangerosité de ce composé a ainsi conduit à son interdiction dans les biberons pour bébé.

Les autorités européennes réduisent de plus en plus la quantité maximale de bisphénol à laquelle la population générale devrait être exposée. À tel point que la Commission européenne a récemment interdit l’utilisation du BPA et de ses dérivés dans les matériaux destinés à entrer en contact avec des denrées alimentaires.

Le thon, plutôt au naturel que dans l’huile ou à l’escabèche

Dans les boissons que nous avons étudiées (boissons alcoolisées, énergisantes, rafraîchissantes ou eau minérale), la migration de ces composés dérivés du bisphénol A s’est avérée faible. En revanche, dans les aliments en conserve, en particulier dans ceux à forte teneur en matières grasses, des niveaux de migration plus élevés ont été mesurés.

Par exemple, dans les conserves, comme le thon à la tomate, à l’escabèche ou à l’huile, des concentrations plus élevées que dans le thon au naturel ont été relevées pour un autre composé appelé cyclo-di-BADGE. Contrairement au BPA, ce composé n’est pas encore réglementé en raison du manque d’informations toxicologiques.

Pour toutes ces raisons, nous considérons que ce n’est pas une bonne habitude d’assaisonner des pâtes ou des salades avec le liquide contenu dans les boîtes de conserve, car cela pourrait augmenter notre exposition à ces substances.

De plus, il a été observé que le fait de réchauffer les aliments directement dans la boîte de conserve, une pratique associée à des contextes spécifiques, tels que le camping, peut augmenter la migration de ces composés. En effet, la chaleur accélère les processus de transfert des substances depuis la couche interne de l’emballage vers les aliments, ce qui pourrait augmenter les risques pour la santé.

Qu’absorbons-nous, comment et en quelle quantité ?

Dans des études récentes, nous avons constaté que la bioaccessibilité de ces substances, c’est-à-dire la quantité qui pourrait être absorbée par l’organisme, augmente considérablement lorsqu’elles sont ingérées avec des aliments gras.

Pour parvenir à cette conclusion, nous avons tenté de simuler la manière dont notre système digestif traite ces composés. Pour ce faire, nous avons utilisé le protocole de digestion gastro-intestinale in vitro INFOGEST qui, entre autres, simule la composition de la salive et des fluides gastro-intestinaux, la durée de chaque phase, la température ou les valeurs de pH corporelles. Nous avons ainsi pu observer comment différents groupes de populations sont exposés de manière différente à ces substances, principalement en fonction du pH basal de l’estomac, qui est de 1,5 chez les adultes, tandis que les enfants et les personnes âgées ont un pH gastrique moins acide.

Dans la majorité des cas, les quantités détectées étaient inférieures aux limites fixées par la Commission européenne. Il est toutefois important de tenir compte de l’exposition potentielle par différentes voies et de l’exposition cumulative tout au long de la vie. En effet, une personne peut être en contact avec la même substance de différentes manières, non seulement par voie orale, par l’eau ou les aliments, mais aussi par d’autres voies, telles que les voies respiratoires ou cutanées. Cela peut augmenter l’exposition totale de l’organisme à cette substance.

Même à de faibles niveaux, une exposition prolongée peut avoir des effets négatifs sur la santé, en particulier chez les groupes de populations les plus vulnérables.

Une société informée, une alimentation plus sûre

La connaissance de ces résultats, et de ceux à venir, permettra aux consommateurs de prendre des décisions éclairées concernant l’utilisation de ce type d’emballages (par exemple, ne pas chauffer directement les boîtes de conserve sur le feu lorsque l’on fait du camping) et la consommation des aliments (par exemple, éviter de réutiliser les liquides de couverture pour assaisonner les salades), ce qui contribuera ainsi à une alimentation plus sûre.

The Conversation

Lara Pazos Soto a reçu des financements de Xunta de Galicia.

Antía Lestido Cardama ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Boîtes de conserve : des risques invisibles pour la santé ? – https://theconversation.com/boites-de-conserve-des-risques-invisibles-pour-la-sante-258330

Mars : la planète rouge se pare de vert durant la nuit

Source: The Conversation – in French – By Lauriane Soret, Planétologue, Université de Liège

Le rover Perseverance devant une aurore sur la planète Mars – observée, pour la première fois en 2024, dans le domaine visible. ©️Alex McDougall-Page, Fourni par l’auteur

Sur la planète Mars, il y a des lumières qui dansent dans la nuit, un peu comme les aurores boréales sur Terre. On peut aujourd’hui les observer dans différentes couleurs, depuis l’orbite ou à la surface de la planète rouge… et vert, donc.


Mars, la planète rouge, n’est finalement pas uniquement rouge.

Durant la nuit, la planète se pare de lumières vertes, certaines semblables aux aurores boréales ou australes se produisant sur Terre. Ces lueurs sont si intenses qu’elles pourraient être observées à l’œil nu par de futurs astronautes en orbite ou à la surface de Mars. Mais outre les aurores, les astronautes pourront également voir un autre phénomène lumineux nocturne appelé « nightglow », ce que l’on pourrait traduire par « lueur nocturne ».

Aurores et lueurs nocturnes martiennes étaient bien connues dans l’ultraviolet et l’infrarouge, principalement grâce aux missions Mars Express (depuis 2003) et MAVEN (depuis 2013). Mais c’est depuis 2023 seulement que nous avons pu les détecter dans le domaine du visible, grâce à la mission ExoMars de l’Agence spatiale européenne (ESA) et aux observations du rover Perseverance de la NASA.

Ces observations ouvrent la voie à de futures études avec des instruments conçus dans le domaine de visible, plus simples, plus légers et moins onéreux que ceux conçus pour observer les ultraviolets. En particulier, le nightglow doit nous apprendre davantage sur la dynamique et de la composition de l’atmosphère martienne ; tandis que les aurores nous renseignent sur les interactions entre le vent solaire et la planète rouge… et vert.

Aurore ou « nightglow » ?

Même si ces deux types d’émission lumineuse, aurore et nightglow, produisent des lueurs dans l’atmosphère, les processus en jeu sont complètement différents.

Les aurores sont le résultat de l’interaction de particules énergétiques venant de l’espace avec les atomes ou molécules de l’atmosphère neutre de la planète, par exemple l’azote ou l’oxygène sur Terre, et le CO2 sur Mars. Sur Terre, les aurores se forment près des pôles, car c’est là que convergent les lignes du champ magnétique terrestre que suivent les électrons du vent solaire.

Mais sur Mars, la réalité est bien plus complexe, car le noyau de la planète Mars ne génère pas de champ magnétique comme celui de la planète Terre. C’est d’ailleurs pour cette raison que la communauté scientifique ne s’attendait pas à trouver d’aurores dans l’atmosphère martienne, jusqu’à la découverte d’émissions aurorales ultraviolettes, en 2005, avec l’instrument SPICAM de Mars Express (ESA).




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Le nightglow se forme différemment, par une suite de réactions « photochimiques ». Du côté de la planète où il fait jour, les molécules naturellement présentes dans l’atmosphère sont dissociées par les photons émis par le Soleil. Par exemple, les photons peuvent casser une molécule de CO2 en atomes de carbone et d’oxygène. Les atomes nouvellement créés sont transportés par la circulation atmosphérique provoquée par une différence de température, vers le côté nuit, où il fait beaucoup plus froid. Les atomes se recombinent alors pour reformer une molécule. La molécule se trouve cette fois dans un état excité : elle va émettre de la lumière à une longueur d’onde caractéristique en revenant à son état fondamental. C’est cette émission que l’on appelle nightglow.

Les sources de ces émissions lumineuses (aurores et nightglow) étant différentes, elles nous permettent d’étudier différents paramètres de l’atmosphère, à différents endroits et différentes altitudes de l’atmosphère.

Les aurores de Mars vues depuis l’orbite

Grâce à l’instrument SPICAM de Mars Express, notre équipe a pu observer une vingtaine d’aurores sur Mars. Toutes se situaient aux endroits où le champ magnétique résiduel piégé dans la roche à la surface de Mars est le plus fort – une région s’étend principalement dans l’hémisphère Sud, entre 120° et 250° de longitude.

détections d’aurores sur Mars
Deux types d’aurores détectées sur Mars dans l’ultraviolet par la mission emirati Emirates Mars Mission et son spectrographe Emirates Mars Ultraviolet Spectrograph. À gauche, l’aurore suit le champ magnétique résiduel conservé dans les roches de la croûte martienne (lignes rose et bleue). À droite, une aurore sinueuse qui ne suit pas le champ magnétique résiduel.
Chirakkil et collaborateurs, JGR Planets, 2024, CC BY-SA

À cet endroit, les lignes de champ magnétique forment des arcs qui agissent comme des boucliers contre les particules énergétiques, un peu comme un mini champ magnétique terrestre.

Entre deux arcades, les lignes de champ sont ouvertes et forment des sortes de canyons, dans lesquels les électrons venant du vent solaire se précipitent et interagissent avec les atomes et molécules neutres de l’atmosphère, principalement dioxyde de carbone et oxygène. Ces atomes et molécules se retrouvent alors dans un état excité instable et, lorsqu’ils se désexcitent pour retrouver dans leur état fondamental, émettent des photons à des longueurs d’onde bien caractéristiques. C’est ainsi que l’on trouvera principalement des émissions de monoxyde de carbone (CO), dioxyde de carbone ionisé (CO2+) et oxygène (O) dans l’ultraviolet et des émissions d’oxygène dans l’ultraviolet lointain. Ces émissions se produisent à environ 135 kilomètres d’altitude.

Depuis 2013, grâce aux instruments IUVS de la mission MAVEN de la NASA et EMUS à bord d’Emirates Mars Mission bien plus sensibles que SPICAM, nous sommes constamment surpris !

En effet, nous savons désormais que des émissions aurorales se produisent également en dehors de la zone de fort champ magnétique résiduel. Elles sont moins intenses, mais beaucoup plus fréquentes dans l’hémisphère Nord, par exemple.

D’autres types d’aurores ont également été observés : des aurores sinueuses, avec une forme de serpent dont la longueur peut couvrir tout un hémisphère en se déplaçant très rapidement, ou encore des aurores diffuses qui peuvent recouvrir toute la face nocturne de la planète ! Ces aurores diffuses se produisent plus bas en altitude, à environ 60 kilomètres à 80 kilomètres. Elles se produisent assez rarement car elles nécessitent la présence d’évènements SEP (pour Solar Energetic Particle) durant lesquels les particules émises par le Soleil, principalement des protons, se retrouvent fortement accélérées.

Aurores et activité solaire sont donc intimement liées. Les aurores martiennes peuvent avoir, comme sur Terre, des endroits de formation privilégiés, mais sont globalement très variables et assez difficilement prévisibles.

Observer des aurores depuis la surface de Mars

Nous savons que l’une des émissions aurorales précédemment observées dans l’UV (les atomes d’oxygène excités émettant à 297 nanomètres) possède une contrepartie dans le domaine du visible – il s’agit de la raie de l’oxygène à 557 nanomètres, qui donne sa couleur verte aux aurores terrestres. Cette composante devrait également être observable dans l’atmosphère martienne.

Et c’est l’exploit qu’a réalisé l’équipe du rover Perseverance en détectant la première aurore visible dans le ciel martien en mars 2024. L’équipe a guetté l’apparition d’évènements SEP au niveau du Soleil pour commander à distance au rover d’observer le ciel durant les nuits correspondantes. Une stratégie fructueuse, puisque l’émission à 557 nanomètres a été détectée par le spectromètre de Perseverance ! C’est donc la première fois qu’une image d’une aurore a été prise depuis le sol d’une planète autre que celui de la Terre.

L’intensité de cet évènement aurait probablement été trop faible pour pouvoir être perceptible par un œil humain, mais d’autres aurores, plus intenses, pourraient tout à fait être détectées à l’œil nu par de futurs astronautes à la surface ou en orbite autour de Mars.

Le « nightglow » de Mars serait visible par de futurs astronautes

Dans le cas de Mars, les photons émis par le Soleil interagissent avec les molécules de CO2 majoritairement présentes dans l’atmosphère martienne (~96 %), principalement au niveau du pôle d’été, éclairé et échauffé par le Soleil.

Les molécules de CO2 sont alors dissociées et les atomes d’oxygène sont transportés vers le pôle d’hiver plongé dans la nuit et le froid, par ce que l’on appelle la circulation été-hiver. Là, les atomes d’oxygène se recombinent pour former une molécule de O2 dans un état excité, qui émet alors une émission lumineuse à une longueur d’onde caractéristique en retournant à son état fondamental. C’est cette émission, que l’on observe dans la nuit polaire martienne d’hiver, que l’on appelle nightglow.

animation montrant la migration d’atomes dissociés d’une région à une autre
Production du nightglow sur Mars : des molécules de dioxyde de carbone présentes dans l’atmosphère sont dissociées côté été, et des atomes d’oxygène résultant de la dissociation se voient transportés vers les régions polaires hivernales. Les atomes d’oxygène (sphères rouges) s’y recombinent pour y former des molécules de dioxygène excitées qui émettent la lueur nocturne.
ESA, CC BY

Ce nightglow a d’abord été observé dans l’infrarouge, à 1,27 micromètre, à partir de l’orbite martienne, par la mission MRO (pour Mars Reconnaissance Orbiter), lancée en 2005, par la NASA.

Mais c’est en 2023 que cette émission de l’oxygène a été observée pour la toute première fois dans le domaine du visible, à environ 50 kilomètres d’altitude. Contrairement aux aurores, variables et difficilement prévisibles, le nightglow est très homogène dans le temps et dans l’espace.

De plus, son intensité est telle que de futurs astronautes n’auraient aucune difficulté à observer un ciel vert au-dessus du pôle d’hiver lors d’une belle nuit étoilée.

Les futures missions

Grâce à ces avancées majeures dans le domaine du visible, nous savons désormais qu’il nous est possible de continuer d’étudier l’atmosphère de Mars en utilisant des instruments plus simples, plus légers et moins onéreux en utilisant le domaine visible plutôt que celui de l’ultraviolet.

C’est ce que nous voulons faire avec la caméra aurorale M-AC à bord de M-MATISSE, une mission que nous avons proposée à l’Agence spatiale européenne (ESA) et qui est actuellement en phase de sélection. Deux orbiteurs emporteraient à leur bord différents instruments pour analyser l’environnement de Mars, ainsi qu’une caméra avec un filtre pour observer les émissions vertes autour de 557 nanomètres.

Grâce à M-AC, nous pourrions photographier et prendre des vidéos des aurores martiennes avec une résolution et une sensibilité jamais atteintes auparavant. Si elle est acceptée par l’ESA, cette mission devrait être lancée en 2037 en direction de la planète rouge… et vert !

The Conversation

Lauriane Soret a reçu des financements du F.R.S.-FNRS.

ref. Mars : la planète rouge se pare de vert durant la nuit – https://theconversation.com/mars-la-planete-rouge-se-pare-de-vert-durant-la-nuit-261723

Votre logement est-il adapté à la chaleur ?

Source: The Conversation – in French – By Ainhoa Arriazu-Ramos, Dra Arquitecta-Investigadora postdoctoral en sostenibilidad medioambiental y adaptación al cambio climático de las ciudades, Universidad de Deusto

En 2050, plus de 70 % de la population mondiale vivra en ville. Kzww/Shutterstock

En ville, planter des arbres peut faire baisser les températures, mais au niveau des habitations en elles-mêmes, l’isolation, les fenêtres et l’exposition jouent un rôle tout aussi important.


L’année 2024 a été la plus chaude jamais recensée au niveau mondial depuis le début des mesures, avec une température moyenne supérieure de 1,55 °C à celle de la période préindustrielle. Les vagues de chaleur ne sont plus des événements isolés : elles sont de plus en plus fréquentes, intenses et longues.

L’impact du réchauffement climatique global est particulièrement grave dans les villes. Le phénomène des îlots de chaleur urbain (ICU) entraîne des températures urbaines jusqu’à 4 °C plus élevées que dans les zones rurales voisines, en particulier pendant les nuits d’été.

Si l’on ajoute à cela le fait que de plus en plus de personnes vivent en milieu urbain (en 2050, plus de 70 % de la population mondiale sera concernée), une question se pose inévitablement : comment concevoir les villes pour qu’elles restent habitables malgré les températures élevées ?

Mieux concevoir l’espace public

Intégrer davantage de nature dans nos villes est l’une des meilleures stratégies pour les adapter à la chaleur.

Mais il ne s’agit pas seulement d’assurer un minimum d’espace vert par habitant : à quoi sert d’avoir un grand parc à une heure de route, si on ne trouve pas d’ombre sur le chemin du travail ou qu’on ne dispose pas d’un espace vert dans son quartier où se réfugier pour échapper à la chaleur ?

Il faut intégrer la nature dans l’aménagement urbain en tenant compte des principes de proximité, de qualité et de quantité des espaces verts. Dans cette optique, la règle des « 3-30-300 » est intéressante : chaque personne devrait pouvoir voir au moins trois arbres depuis son domicile, vivre dans un quartier où au moins 30 % de la superficie est couverte d’arbres et avoir un parc à moins de 300 mètres.

Revoir les aménagements et bâtiments de l’espace public est aussi urgent que de planter des arbres. Les toitures des bâtiments, par exemple, peuvent être des alliés pour réduire la chaleur. Pour cela, il peut être essentiel d’y intégrer de la végétation ou des matériaux réfléchissants. Les façades sont également importantes. Bien choisir leur couleur (de préférence des tons clairs) et les matériaux qui les composent peut contribuer à réduire le problème de surchauffe au lieu de l’aggraver.

Au niveau du sol, il est tout aussi important de repenser le choix des revêtements. Il faut éviter l’utilisation systématique d’asphalte et de béton qui absorbent la chaleur. Explorer des matériaux plus perméables, plus frais et intégrer davantage de végétation peut faire une différence significative.




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Des logements adaptés à la chaleur

Mais il ne suffit pas seulement d’améliorer l’espace public : les logements aussi doivent pouvoir faire face à la chaleur. Nous y passons la majeure partie de notre temps et beaucoup d’entre eux sont inadaptés. Par exemple, une étude a révélé que 85 % des logements de Pampelune (Espagne) ont enregistré des températures trop élevées pendant l’été 2022.

La conception des bâtiments est, à cet égard, déterminante. Certains aspects liés à la conception et à la construction de ces bâtiments, s’ils ne sont pas pris en compte, peuvent aggraver le problème de surchauffe des logements.

L’isolation thermique est le premier point. Bien isoler un bâtiment est une mesure importante, surtout en hiver, mais aussi en été. Cependant, lorsque des logements bien isolés mais trop hermétiques se réchauffent, il devient difficile d’évacuer la chaleur. La clé réside donc dans la conception : la distribution des pièces (et les éventuels systèmes de ventilation mécanique, comme la VMC, ndlt) doit permettre une ventilation adéquate.

Les grandes baies vitrées constituent un autre point qui peut poser problème. Elles sont aujourd’hui appréciées pour la lumière naturelle et la vue qu’elles offrent, mais si elles ne sont pas correctement protégées du soleil, elles contribuent au réchauffement du logement. Il est important que les protections solaires fassent partie intégrante de la conception du bâtiment et ne soient plus seulement des éléments accessoires. Il est possible d’atténuer le rayonnement solaire sans totalement assombrir la maison : avant-toits, volets orientables, auvents ou lamelles, etc.

Il faut également noter que les logements qui n’ont qu’une seule exposition sont plus à risque, alors que ceux à double exposition rendent le rafraîchissement plus aisé.

Compte tenu des besoins actuels en matière de logement, les nouvelles maisons ont tendance à être plus petites. De nombreux appartements en centre-ville sont eux aussi divisés en appartements plus petits. Cette tendance est problématique, car elle entraîne une augmentation du nombre de logements mono-orientés. Outre le respect de la surface minimale, il serait donc intéressant d’exiger qu’ils garantissent des conditions minimales de confort thermique.

En outre, il a été démontré que les logements situés aux derniers étages subissent entre 3,4 % et 5,4 % plus d’heures de surchauffe que ceux situés aux étages intermédiaires. Améliorer l’isolation des toitures n’est pas suffisant, car l’isolation a une limite d’efficacité. Il faut donc aussi innover pour améliorer la construction des bâtiments à ce niveau.

Tout ne dépend pas seulement de l’urbanisme ou de l’architecture. Les citoyens doivent également apprendre à s’adapter à la chaleur urbaine et savoir comment gérer leur logement lors des journées les plus chaudes : comprendre l’influence de l’orientation du logement, aérer au bon moment en fonction de la différence entre la température intérieure et extérieure ou encore utiliser correctement les protections solaires.




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Quelles perspectives ?

Si l’on veut adapter les villes à la chaleur, il ne faut pas éluder la dimension sociale du problème.

La chaleur extrême n’affecte pas toute la population de la même manière : les personnes âgées, les enfants et ceux qui vivent dans des logements de mauvaise qualité ou dans des quartiers peu végétalisés sont plus exposés.

Enfin, nous devons être conscients que le confort thermique ne peut dépendre uniquement de la climatisation ou d’autres systèmes mécaniques. Il est nécessaire de repenser nos villes et nos logements afin qu’ils puissent s’adapter à la chaleur de par leur conception même.

Dans un monde de plus en plus chaud, les villes le plus adaptées seront celles qui seront capables de maintenir le confort thermique tout en minimisant la dépendance à la consommation d’énergie.

The Conversation

Ainhoa Arriazu-Ramos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Votre logement est-il adapté à la chaleur ? – https://theconversation.com/votre-logement-est-il-adapte-a-la-chaleur-262240

Le « bon sens » en politique : analyse d’un mot d’ordre contemporain

Source: The Conversation – in French – By Julien Rault, Maître de Conférences en linguistique et stylistique, Université de Poitiers

La formule est bien connue : « C’est du bon sens ! » Au quotidien, une telle injonction peut paraître juste. L’enjeu est toutefois différent lorsqu’il s’agit de discours politique. Dans le champ démocratique, le « bon sens » irrigue aujourd’hui la moindre prise de parole et vient supplanter le cadre idéologique, refusant toute confrontation d’idées.


Que rétorquer face à l’évidence sans appel du « bon sens » ? Qu’opposer à la rhétorique du consensus, au discours du « Ça va de soi » ? Avec le « bon sens », nul échange, nulle controverse, nulle spéculation. Ici règnent en maîtres la norme et le normal ; Descartes, on le sait, en fait la chose au monde le mieux partagée. L’abbé Girard, quant à lui, nous indique que, contrairement au jugement, à l’esprit ou à l’entendement, le bon sens est une faculté qui transcende les distinctions sociales pour « convenir avec tout le monde ».

S’il sent bon la logique et la volonté générale, le bon sens sent aussi la morale. Roland Barthes, dans l’Usager de la grève, parle en effet du « bon sens » comme d’un mixte de morale et de logique, qui substitue à l’ordre politique et social un ordre présenté comme naturel.

L’interprétation s’efface devant l’évidence. La formule est donc bien un mot d’ordre implicite, une sommation instaurant sans le nommer un ordre du monde autant qu’une parole sans réplique. Mais d’où ce mot d’ordre tient-il sa puissance d’imposition ? Et quel rapport entretenons-nous – en France notamment – avec cette disposition d’esprit qu’on appelle « le bon sens » et, plus étroitement, avec l’expression elle-même, qui resurgit ces dernières années dans les discours et slogans politiques, tous bords confondus ?

Un bon sens français

En France, le « bon sens » témoigne d’un imaginaire bien nourri politiquement. Et si l’on suit le leitmotiv de l’Union des Français de bon sens (UFBS), parti politique de droite fondé en 1977, il serait même devenu le « vrai symbole de la France » – le clip vaut le détour. Et, à en croire les images de terroir qui accompagnent chacune de ses interventions sloganisées, le « bon sens » des campagnes est aussi un bon argument marketing. La publicité pour le Crédit agricole a abondamment puisé dans cet imaginaire de la ruralité et de la proximité.

Évidemment, il est permis de douter d’une aptitude spécifiquement française au bon sens. Mais force est de constater que la notion est particulièrement bien implantée dans notre pays. Les trois conférences d’Henri Bergson, réunies sous le titre le Bon Sens ou l’esprit français (1895), en attestent : une longue tradition française habite l’expression, qui vient fédérer autour d’une aptitude supposément commune et d’une spécificité culturelle.

Politiquement, le « bon sens » appartient-il exclusivement à un camp ? À gauche, on le trouve très tôt dans des journaux progressistes. Le Bon Sens, journal républicain qui paraît de 1832 à 1839, se propose ainsi, selon Louis Blanc, de faire appel à « l’intelligence du peuple ». On le rencontre également dans les discours syndicaux : André Bergeron, syndicaliste FO, publie en 1996 Je revendique le bon sens, quand la Fédération des Travailleurs du Québec fait campagne en 2019 autour de l’expression « le gros bon sens ». En 2016, La France insoumise (LFI) reprend l’expression à son compte en lançant la chaîne YouTube « Le Bon Sens », sous l’impulsion d’Antoine Léaument, à l’époque responsable de la communication numérique de Jean-Luc Mélenchon.

Le bon sens est-il de droite ?

La formule reste toutefois l’apanage de la pensée de droite, dans la filiation de Pierre Poujade qui en avait fait l’élément central de sa « philosophie ». On la retrouve aujourd’hui en abondance dans le discours des républicains (LR) et du Rassemblement national. Marine Le Pen, en décembre 2010, en revendiquait sans détour l’incarnation : « C’est le vrai choix d’une autre politique. J’incarne le bon sens. » En mai 2019, elle réitérait en en faisant l’élément constitutif de sa politique : « Cela fait vingt ou vingt-cinq ans que l’on parle du bon sens, ça a toujours irrigué notre conception de la politique. »

En 2017, François Fillon l’érigeait en mot d’ordre, suivi par Éric Ciotti qui affirmait, en 2022, vouloir être le « candidat du bon sens ».

En 2019, le « bon sens » formait encore l’élément de langage fédérateur de l’extrême droite française et italienne pour les élections européennes : il se retrouve aujourd’hui dans les discours de Giorgia Meloni qui souhaite « révolutionner la normalité » en proposant « des petites choses de bon sens ». En 2025, la « révolution du bon sens » est le motif litanique de Donald Trump à l’orée de son nouveau mandat.

Lors de son discours au Congrès des États-Unis du 4 mars 2025, Donald Trump parle de la « révolution du bon sens » (« common sense revolution ») le slogan incarnant ses premières semaines au pouvoir.

Un bon sens extrême

Un tel succès est à mettre d’abord au crédit de la formule elle-même, qui active un imaginaire antisystème et anti-élite, assez proche de la pensée populiste.

Si cette dernière reste assez difficile à définir, l’invocation du « bon sens » peut apparaître finalement comme l’un de ses axiomes les plus probants. Sa fréquence actuelle s’explique aussi par le discrédit massif jeté sur l’idéologie, laquelle se doit de céder la place au réel : le « bon sens » rejoint alors la constellation des mots-consensus qui étouffent toute ambition progressiste et utopique. Enfin, l’incantation du bon sens permet surtout d’atténuer la radicalité de certaines idées. C’est l’une des fonctions actuelles du common sense, martelé par l’outrancier Donald Trump.

La substitution contemporaine du « bon sens » aux traditionnels réalisme et pragmatisme dans le discours de gouvernement peut alors se comprendre comme la manifestation langagière d’une métamorphose populiste du paysage politique.

Depuis 2020, la formule est largement utilisée par des personnalités proches du macronisme, à l’image de Jean-Michel Blanquer. Celui-ci prônait, en réponse à un mouvement lycéen d’opposition aux codes vestimentaires imposés dans les établissements scolaires, une « position d’équilibre et de bon sens ». Et prenait soin d’ajouter : « Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien. »

Emmanuel  Macron est également friand de la formule, étayant son plaidoyer pour la réforme des retraites avec cette sentence : « Je pense que tout le monde a du bon sens dans notre pays. » En janvier 2017, alors en campagne présidentielle, il affirmait vouloir « réconcilier l’ambition avec le réel » et défendait un « projet de bon sens ».

En visite au marché de Rungis, le 18 février 2023, Emmanuel Macron mobilise l’argument du « bon sens » pour évacuer les critiques d’une personne l’interpellant au sujet de la réforme de l’âge de départ à la retraite, adoptée un mois plus tard.

L’usage présidentiel de l’expression offre une parfaite illustration de l’émergence de ce que Pierre Serna a nommé très justement « l’extrême centre ». Cette expression en apparence oxymorique permet de qualifier la radicalisation d’une pensée et d’une action politiques dites modérées et de raison, abritant sa violence symbolique et réelle sous les étendards discursifs de l’évidence.

Mot-masque et mot d’ordre

Relevant d’une parole euphémisante, le « bon sens » fait figure de mot-masque. Derrière son pseudo-rejet de l’idéologie se cachent des orientations tout à fait idéologiques, aux relents poujadistes parfois flagrants. Interrogé sur le travail de chercheurs et les études réalisées par l’Insee qui montraient une stagnation de la délinquance, Gérald Darmanin avançait ainsi en mai 2021 : « J’aime beaucoup les enquêtes de victimation et les experts médiatiques, mais je préfère le bon sens du boucher-charcutier de Tourcoing. » Avant d’inviter journalistes et concitoyens, de façon éloquente, à ne pas « nier le réel ».

Contrairement au réalisme, pour lequel on peut constater la présence récurrente de tournures qui tendent à le redéfinir pour mieux l’asséner (« le réalisme, c’est… », « par réalisme je veux dire… »), on rencontre beaucoup moins d’énoncés cherchant à préciser ce que l’invocation du « bon sens » implique ou signifie.

Le bon sens échappe ainsi encore plus facilement à la spécification : il s’impose avec autorité, puisqu’il est bon, évident, à la portée de tout un chacun. Pointe extrême du réalisme, il instaure une vision unique du monde social et politique, étouffant toute possibilité d’un débat démocratique, dont l’essence se fonde sur l’exact opposé : l’explicitation des points de vue, la confrontation des idées.

Argument de ceux qui n’en ont pas ou plus, le mot d’ordre du « bon sens » est la traduction langagière d’une forme de perversion du politique. Il est le reflet d’une tendance contemporaine qui vise à déresponsabiliser l’acteur. En dépolitisant l’action, il permet ainsi de neutraliser le conflit et de disqualifier toute forme d’opposition.

Dès lors, il n’est pas question d’envisager cette formule (et ses voisines) pour ce qu’elle serait supposée dire réellement : l’efficacité rhétorique et plus exactement manipulatoire d’une expression augmente à proportion de son flou sémantique. Il s’agit plutôt d’interroger l’usage politique qui en est fait, la façon dont elle se manifeste dans les discours qui la convoquent et la commentent. À ce titre, le « bon sens » est bien un moyen de polariser et de politiser et, ce faisant, témoigne d’un positionnement qui, quoi qu’on en dise, reste éminemment idéologique.

The Conversation

Julien Rault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « bon sens » en politique : analyse d’un mot d’ordre contemporain – https://theconversation.com/le-bon-sens-en-politique-analyse-dun-mot-dordre-contemporain-257311