Allô… la Chine ? Entre silence stratégique et ambitions globales, que peut faire Pékin dans un Moyen-Orient en feu ?

Source: The Conversation – in French – By Nadine Loutfi, Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

« Allô… la Chine ? » La question a semblé flotter dans les chancelleries durant la guerre entre Israël et l’Iran. Si les lignes ont chauffé à Washington, Paris ou Moscou, celle de Pékin est restée désespérément « hors réseau ». Et son silence, autrefois vu comme une forme de sagesse, commence à être interprété comme une fuite. Dans un monde où l’on attend des puissances qu’elles prennent position, la Chine pourra-t-elle jouer la carte de la retenue sans se voir mise à l’écart ?


À mesure que le Moyen-Orient se transforme sous l’impact des rééquilibrages mondiaux, Pékin tente de consolider sa présence dans la région à travers des relations économiques avancées et la protection de ses voies commerciales, tout en appliquant sa politique de non-ingérence. Pour l’instant, la Chine avance à pas feutrés. Elle refuse de choisir entre les blocs rivaux, préférant signer des contrats tous azimuts et multiplier les investissements – une manière de garder de bonnes relations aussi bien avec l’Arabie saoudite qu’avec l’Iran, avec Israël qu’avec la Palestine, avec l’Égypte qu’avec le Qatar, sans provoquer de ruptures diplomatiques majeures.

Cette approche est aujourd’hui particulièrement mise à l’épreuve : guerre à Gaza, effondrement du régime syrien, affrontements entre Israël et le Hamas, le Hezbollah, les Houthis, guerre entre Israël et l’Iran, tensions autour du détroit d’Ormuz, sans oublier le retour en force des États-Unis.

Le paradoxe de l’équilibre silencieux : Pékin face au dilemme Iran–Israël

Face au conflit opposant l’Iran à Israël, la diplomatie de la Chine oscille entre une rhétorique de neutralité et un pragmatisme aligné sur ses intérêts structurels. Si elle reste fidèle à sa doctrine fondamentale de non-ingérence, de respect de la souveraineté et de résolution pacifique des différends, cette approche se traduit dans la pratique par une stratégie d’évitement.

Pékin s’abstient de prendre position. Face aux violences visant les civils, la République populaire de Chine (RPC) omet de désigner un agresseur. Elle appelle au « dialogue », mais sans prendre d’initiative concrète, et sans proposer de mécanisme institutionnalisé. Elle déplore certes les tensions, mais sans exprimer de prise de position claire sur le fond. Cette prudence sélective dessine les contours d’une diplomatie du « clair-obscur », une neutralité performative, qui feint l’équilibre tout en préservant des préférences tacites. Bien qu’efficace à court terme pour préserver ses relations avec des acteurs aux intérêts contradictoires, cette stratégie engendre un déficit de lisibilité stratégique.

En effet, elle brouille les perceptions sur la volonté réelle de la Chine à agir en tant que puissance stabilisatrice et renforce l’idée d’une actrice réticente à assumer des responsabilités systémiques.

Pourtant, le conflit irano-israélien ne constitue nullement une crise périphérique pour les intérêts chinois. Il affecte trois axes structurants de la stratégie globale de Pékin :

  • La sécurité énergétique : la Chine, premier importateur mondial de pétrole brut depuis 2017, n’a pas réussi à réduire sa dépendance aux importations en provenance du Moyen-Orient. La zone lui fournit près de la moitié des 11 millions de barils de pétrole par jour qu’elle importe aujourd’hui. Ainsi, une aggravation du conflit ou son extension au détroit d’Ormuz ou dans les zones de transit du Golfe menacerait la continuité de ses approvisionnements, avec des conséquences économiques immédiates, alors que sa situation interne dans ce domaine est déjà problématique.

  • La stabilité des corridors de la BRI : les principaux tracés des nouvelles Routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI), terrestres (par l’Iran, le Pakistan, l’Asie centrale) ou maritimes (par la mer Rouge et le canal de Suez), traversent des zones potentiellement touchées par le conflit. L’extension de la guerre toucherait non seulement la sécurisation de ces routes, mais aussi la rentabilité des investissements et la crédibilité des engagements pris auprès des partenaires régionaux.

  • La réputation internationale de la Chine comme puissance responsable : en prétendant incarner une alternative à l’unilatéralisme des États-Unis, le gouvernement chinois est naturellement scruté quant à sa capacité à limiter, contenir ou résoudre les conflits. Son inaction et son silence prolongés face à des crises majeures pourraient ternir l’image qu’il cherche à projeter : celle d’un acteur global constructif, promoteur du multilatéralisme et du dialogue, et porter ainsi atteinte à sa crédibilité.

La prudence chinoise peut s’expliquer par la complexité de ses relations avec les deux protagonistes du conflit. D’un côté, la RPC entretient un partenariat stratégique approfondi avec l’Iran, notamment dans les domaines énergétique, sécuritaire et diplomatique. De l’autre, elle bénéficie d’une coopération technologique de haut niveau avec Israël, cruciale pour sa stratégie d’autonomie industrielle et sa compétition avec les États-Unis.

Dans ce contexte, il serait risqué pour la Chine de privilégier l’un au détriment de l’autre. Cette position intermédiaire la pousse à adopter une diplomatie d’équilibriste, marquée par l’absence de médiation directe ou d’initiative publique, de peur d’altérer ses intérêts de part et d’autre.

Pékin avance donc avec la plus grande prudence, soucieuse de préserver un équilibre fragile entre deux partenaires que tout oppose.

Le précédent irano-saoudien : un tournant diplomatique ou une exception conjoncturelle ?

La réconciliation historique entre l’Arabie saoudite et l’Iran, conclue à Pékin en mars 2023, a marqué un tournant pour la diplomatie chinoise au Moyen-Orient. Pour la première fois, la Chine ne se limitait plus à son rôle d’investisseur majeur ou de partenaire commercial discret : elle endossait celui de médiateur, capable de réunir deux puissances rivales autour d’un langage commun : non-ingérence, dialogue, respect mutuel.

Spectaculaire et habilement mise en scène, cette séquence a nourri l’idée d’un basculement stratégique : celui d’une Chine qui ne se contentait plus d’observer, mais qui commençait à agir en puissance stabilisatrice, à l’heure où les États-Unis semblaient décrocher.

Mais cette « réussite », aussi saluée soit-elle, reste aujourd’hui l’exception plutôt que la norme. Elle a été rendue possible par un alignement rare de facteurs favorables : une lassitude croissante des deux camps, usés par des années de rivalité indirecte aux conséquences de plus en plus coûteuses – au Yémen, au Liban, à Bahreïn. Et, plus largement, un vide relatif laissé par le désengagement américain, dont la Chine a pu profiter, en s’appuyant sur un processus de rapprochement Riyad-Téhéran très avancé et le travail majeur déjà réalisé par les médiateurs régionaux comme Oman ou l’Irak. Pékin n’a au final joué qu’un rôle marginal, offrant surtout un lieu pour orchestrer la conclusion de l’accord.

Le pari du silence : une puissance mondiale peut-elle rester à l’écart ?

Au‑delà de la gestion immédiate des tensions, le face‑à‑face Iran–Israël pose à Pékin une question plus fondamentale : la Chine est‑elle prête à endosser le rôle d’une puissance normative – capable de proposer une architecture de sécurité, de trancher dans les crises asymétriques, et de réguler l’ordre international – ou préfère‑t‑elle demeurer une « puissance d’infrastructure » dont l’influence repose surtout sur le commerce et l’investissement, sans véritable socle politique ?

Cette posture du silence maîtrisé atteint aujourd’hui ses limites. Elle suscite une série de paradoxes. Sur le plan géopolitique, le refus d’assumer un rôle plus affirmé dans les zones de crise pourrait entamer les prétentions chinoises à un leadership global. Sur le plan normatif, l’absence de condamnation claire face à certaines formes de violence – en particulier les bombardements indiscriminés – alimente un sentiment d’ambiguïté dans le monde arabe. Enfin, sur le plan stratégique, la volonté de ménager simultanément des partenaires aux intérêts irréconciliables, comme l’Iran et Israël, pourrait finir par aliéner les deux.

La véritable question, dès lors, n’est pas tant de savoir si la Chine peut rester silencieuse, mais combien de temps encore ce silence pourra être interprété comme diplomatie « d’intelligence », et non comme un signe d’impuissance stratégique.

La ligne est-elle occupée ou coupée ?

Alors, « Allô… la Chine ? » Est-ce un silence tactique, un calcul à long terme, ou un aveu des limites de sa diplomatie et de sa puissance ? Probablement un peu des trois.

La Chine parle, mais à sa manière : par le commerce et par les infrastructures. Le silence, jusqu’à présent, a été dans son intérêt, mais dans un monde où la parole est une arme de positionnement, ce silence peut aussi devenir une forme de message ambigu, voire risqué.

Pour Pékin, le Moyen-Orient est peut-être encore un théâtre secondaire. Mais pour beaucoup de pays de la région, la question reste entière : la Chine peut-elle réellement être un partenaire de paix… si elle se tait quand tout brûle ?

The Conversation

Nadine Loutfi travaille au Centre Public d’Action Sociale à Etterbeek (Bruxelles). Elle est membre des centres de recherches REPI, EASt et OMAM, dans le cadre de son doctorat en Relations Internationales à l’Université Libre de Bruxelles.

ref. Allô… la Chine ? Entre silence stratégique et ambitions globales, que peut faire Pékin dans un Moyen-Orient en feu ? – https://theconversation.com/allo-la-chine-entre-silence-strategique-et-ambitions-globales-que-peut-faire-pekin-dans-un-moyen-orient-en-feu-260943

Pourquoi les nazis ont volé un fragment de la tapisserie de Bayeux

Source: The Conversation – in French – By Millie Horton-Insch, Postdoctoral Research Fellow, History of Art Department, Trinity College Dublin

L’obsession des nazis pour l’art européen n’était pas un simple goût esthétique : elle constituait une pièce maîtresse du régime génocidaire d’Hitler et de son aspiration à la domination mondiale. La découverte d’un fragment de la tapisserie de Bayeux dans des archives allemandes en est une preuve supplémentaire.


Ce mois-ci, l’annonce de l’exposition au British Museum, en 2026, de la tapisserie de Bayeux – l’épopée brodée du XIe siècle représentant la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066 – a suscité un grand enthousiasme. Mais la tapisserie avait déjà fait parler d’elle plus tôt cette année, dans une relative indifférence.

En mars, on apprenait qu’un fragment de la tapisserie de Bayeux avait été découvert en Allemagne, dans les archives de l’État du Schleswig-Holstein. Pour comprendre comment ce fragment a pu s’y retrouver, il faut se pencher sur un épisode aussi troublant que méconnu de l’histoire de la tapisserie : l’opération spéciale Bayeux (Sonderauftrag Bayeux), un projet mené par l’Ahnenerbe, l’institut de recherche historique rattaché aux SS.

On a souvent noté que l’art occupait une place démesurée dans les préoccupations des nazis. Leur manipulation de la culture visuelle et matérielle doit être comprise comme une composante essentielle du régime génocidaire d’Hitler et de son ambition de domination mondiale.

Mythologies « aryennes »

L’Ahnenerbe, placé sous l’autorité suprême de Heinrich Himmler, avait pour mission d’élaborer et de diffuser des récits historiques soutenant la mythologie centrale du régime nazi : la « supériorité de la race aryenne ». Dans ce but, il supervisait des recherches prétendant s’appuyer sur des méthodes scientifiques irréfutables.

Mais il est établi de longue date que ces projets manipulaient délibérément les sources historiques afin de construire des récits fabriqués, servant à justifier des idéologies racistes. Pour ce faire, de nombreuses expéditions scientifiques furent organisées. Des chercheurs sillonnèrent le monde à la recherche d’objets pouvant faire office de monuments aux mythologies « aryennes ». L’opération spéciale Bayeux s’inscrivait dans cette logique.

L’intérêt des nazis pour la tapisserie de Bayeux peut surprendre les Britanniques, pour qui elle symbolise un moment fondateur de l’histoire nationale. Pourtant, de la même manière que des responsables politiques britanniques contemporains n’ont pas hésité à s’en emparer pour servir leurs agendas, l’Ahnenerbe s’en saisit.

La prétendue supériorité des Normands

Le projet Sonderauftrag Bayeux visait à produire une étude en plusieurs volumes qui présenterait la tapisserie comme intrinsèquement scandinave. L’objectif était de la brandir comme une preuve de supériorité des Normands du haut Moyen Âge, que l’Ahnenerbe revendiquait comme les ancêtres des « Aryens » allemands modernes, descendants des vikings d’Europe du Nord.

Dès juin 1941, le projet est lancé sérieusement. Parmi les membres envoyés en Normandie pour étudier la tapisserie sur place figurait Karl Schlabow, expert textile et directeur de l’Institut du costume germanique à Neumünster, en Allemagne. Il passa deux semaines à Bayeux et, à la fin de son séjour, il emporta en Allemagne un fragment du tissu de doublure de la tapisserie.

Bien que des premières sources ont suggéré que Schlabow aurait prélevé ce fragment plus tard, lorsque la tapisserie fut transférée par les nazis à Paris, il est plus probable qu’il l’ait fait en juin 1941, alors qu’il se trouvait encore à Bayeux avec les autres membres du projet.

Dans un croquis réalisé pendant cette visite par Herbert Jeschke – artiste chargé de produire une reproduction peinte de la tapisserie –, on voit Jeschke, Schlabow et le directeur du projet, Herbert Jankuhn, penchés sur la tapisserie. Le dessin est accompagné du titre enthousiaste « Die Tappiserie ! », comme un cri de joie devant le privilège d’étudier de si près ce chef-d’œuvre médiéval.

L’Ahnenerbe et le nazisme

Pour intégrer l’Ahnenerbe, Schlabow, comme les autres membres du projet, fut enrôlé dans les SS. Il portait le grade de SS-Unterscharführer, équivalent approximatif de sergent dans l’armée française. Après la guerre, beaucoup de membres de l’Ahnenerbe nièrent toute adhésion aux idées nazies.

Mais des documents saisis par les services de renseignement américains à la fin du conflit montrent qu’on pouvait être refusé à l’Ahnenerbe, par exemple, si l’on avait eu des amis juifs ou exprimé des idées communistes. Il fallait donc, au minimum, afficher son adhésion aux principes du nazisme pour être accepté dans ses rangs.

Il reste difficile de savoir exactement ce que les membres de l’Ahnenerbe espéraient découvrir ou prouver à travers cette étude de la tapisserie. Il semble que le simple fait d’organiser une étude illustrée et d’envoyer des chercheurs examiner l’objet original suffisait à s’en approprier symboliquement la valeur historique, comme un monument de l’héritage aryen. L’influence supposée des styles scandinaves dans les motifs de la tapisserie devait être au cœur de leurs conclusions – mais le projet ne fut jamais achevé en raison de la défaite allemande.

Comme beaucoup de membres de l’Ahnenerbe, Schlabow reprit ses recherches après la guerre, cette fois au musée d’État du Schleswig-Holstein, au château de Gottorf.

Un fragment symbolique

La redécouverte, même d’un infime fragment, d’un tel objet médiéval reste un événement exceptionnel. Mais il est essentiel de replacer cette trouvaille dans le contexte de son prélèvement. Il n’est pas surprenant que Schlabow se soit senti légitime à voler ce morceau de tapisserie : le régime auquel il appartenait considérait cet objet comme faisant partie de son héritage, un droit de naissance d’« Aryen allemand ».

Cette découverte nous rappelle opportunément que le passé est plus proche qu’on ne le pense, et qu’il reste encore beaucoup à faire pour éclairer les zones d’ombre laissées par les pratiques idéologiques du passé. Le fragment retrouvé est actuellement exposé au Schleswig-Holstein, mais il rejoindra le Musée de la Tapisserie de Bayeux en Normandie lors de sa réouverture en 2027, où les deux parties seront réunies pour la première fois depuis 1941.

The Conversation

Millie Horton-Insch a reçu des financements de la Leverhulme Trust.

ref. Pourquoi les nazis ont volé un fragment de la tapisserie de Bayeux – https://theconversation.com/pourquoi-les-nazis-ont-vole-un-fragment-de-la-tapisserie-de-bayeux-261577

À l’âge des crises, ce que nous dit encore Engels

Source: The Conversation – in French – By Victor Bianchini, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Face aux crises, le capitalisme ne fait pas que trébucher : il échoue à les penser. C’est ce que Friedrich Engels montre, en 1878, dans la Révolution de la science par Monsieur Eugen Dühring, ou Anti-Dühring, publié dix ans après le premier volume du Capital de Karl Marx, en dénonçant l’incapacité structurelle du capitalisme à comprendre ses propres contradictions. Une critique plus que jamais d’actualité.


Crise écologique sans précédent, endettement généralisé, précarisation de masse, perte de sens au travail, montée des autoritarismes, à mesure que les crises éclatent au grand jour, les contradictions du capitalisme apparaissent indéniables.

Une question centrale dans la tradition marxienne reste rarement posée : un système fondé sur l’appropriation exclusive des moyens de production, sur l’exploitation du travail salarié et sur l’accumulation du profit peut-il reconnaître, ou même affronter, les contradictions qu’il engendre ? Si tel n’est pas le cas, comment comprendre alors la persistance, voire l’aggravation, de ses déséquilibres ?

Essai Anti-Dühring

Friedrich Engels et né le 28 novembre 1820 à Barmen (Rhénanie) et décédé le 5 août 1895 à Londres.
Wikimediacommons

Ce n’est pas Karl Marx, mais son plus proche collaborateur, Friedrich Engels, qui affronte cette problématique dans la Révolution de la science par Monsieur Eugen Dühring (Anti-Dühring). Celui-ci est publié d’abord par fragments en 1877, puis sous forme de livre en 1878. Engels y répond à Eugen Dühring, auteur en vogue dans la social-démocratie allemande, qui prétendait fonder un système intégral, de la science à la morale, jusqu’au socialisme, sur des principes universels.

Ce n’est pas l’ambition du projet que critique Engels, mais sa méthode : une pensée abstraite, déconnectée du réel, incapable de saisir les contradictions internes du capitalisme.

Car ce système ne connaît pas de crises qui lui viendraient de l’extérieur ; il produit lui-même ses déséquilibres, du fait même de son fonctionnement. À cette logique aveugle, Engels oppose une approche dialectique, ancrée dans l’histoire, les rapports sociaux et les conflits de classe.

Anti-Dühring n’est pas un simple pamphlet. Derrière la réfutation polémique, Engels y développe une synthèse théorique ambitieuse – de la philosophie à l’économie politique – qui jette les bases d’une conception matérialiste et scientifique du socialisme. Ce cadre d’analyse sera systématisé dans une version abrégée, publiée en 1880 sous le titre désormais classique, Socialisme utopique et socialisme scientifique, rapidement devenu un texte de référence pour les mouvements ouvriers européens.

Loin d’un système clos, Engels propose une lecture dynamique de l’histoire, où les crises révèlent les contradictions d’un ordre économique fondamentalement instable. Dans un monde confronté à une crise multiple de grande ampleur, relire Engels ne relève pas d’un simple exercice académique ; c’est une manière de retrouver une pensée systémique, capable d’articuler les discordances du présent à leur logique historique, et d’interroger la capacité réelle du capitalisme à en sortir.

Crise économique

Pour Engels, l’une des impasses majeures du capitalisme est d’ordre économique. Contrairement à l’idée que les crises seraient de simples accidents passagers, Anti-Dühring montre que le système porte en lui sa propre instabilité. Ce n’est pas la pénurie, mais l’abondance elle-même qui provoque les blocages. Le capitalisme produit trop, du moins, trop pour être vendu avec profit.

Premier article sur Anti-Dühring dans le Vorwärts, journal du Parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne, du 3 janvier 1877.
Wikimediacommons

Ce paradoxe – une surproduction dans un monde de besoins insatisfaits – résulte d’une contradiction structurelle. La production, non planifiée, guidée par la concurrence et la recherche du profit, devient aveugle à la demande sociale. Les marchandises s’accumulent sans trouver preneur, déclenchant périodiquement des crises.

« Le commerce s’arrête, les marchés sont encombrés, les produits sont là aussi en quantités aussi massives qu’ils sont invendables, l’argent comptant devient invisible, le crédit disparaît, les fabriques s’arrêtent, les masses travailleuses manquent de moyens de subsistance pour avoir produit trop de moyens de subsistance, les faillites succèdent aux faillites, les ventes forcées aux ventes forcées. »

Engels ne formule pas la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, que Marx élaborera plus tard dans le livre III du Capital. Il en pressent la logique sous-jacente : l’accumulation capitaliste tend à rendre de plus en plus difficile la valorisation du capital. À mesure que la productivité augmente, les débouchés ne suivent pas, et le profit, moteur du système, devient lui-même un facteur de déséquilibre. Le mode de production entre alors en conflit avec l’échange.

La société ne règle pas sa production selon ses besoins, résume Engels. Tant que le profit reste la boussole, les déséquilibres ne sont pas des anomalies, mais des secousses régulières d’un système instable.

Crise sociale

Une autre impasse majeure du capitalisme, selon Friedrich Engels, est sociale. Le système ne se contente pas de produire des inégalités, il les organise et les reproduit. Dans Anti-Dühring, Engels rappelle que le capitalisme repose sur une division fondamentale : une minorité détient les moyens de production, tandis que la majorité ne possède que sa force de travail.

Le travail salarié génère une richesse dont seule une fraction revient au producteur. L’essentiel est capté par le capital, sous forme de profit, d’une ponction permanente qui alimente l’accumulation. Dans ce cadre, l’inégalité n’est pas une anomalie, mais une condition de fonctionnement.

L’exploitation dépasse pourtant le seul champ économique. Elle s’inscrit dans l’expérience du travail lui-même : dépossession du produit, du temps, de l’autonomie. La machine, loin de libérer, intensifie encore cette aliénation. Le travail devient simple dépense de force, privé de maîtrise et de sens.

Panneau du livre Bullshitjobs
« Dans la société moderne, beaucoup d’employés consacrent leur vie à des tâches inutiles et vides de sens. C’est ce que David Graeber appelle les bullshit jobs (jobs à la con). » (2018).
Hamdi Bendali/Shutterstock

Si Engels l’analyse dans le cadre de l’industrie du XIXe siècle, cette dépossession trouve des échos frappants dans des critiques contemporaines. David Graeber, dans Bullshit Jobs, décrit une absurdité vécue par de nombreux salariés modernes : enfermés dans des tâches ressenties comme inutiles, sans finalité sociale identifiable, ils perdent le sens même de leur activité. Une autre forme d’aliénation, sans chaînes ni usines, mais tout aussi destructrice. Ce système justifie ses effets au nom du mérite ; chacun serait responsable de sa place.

Engels démonte cette fiction idéologique avec vigueur. La pauvreté n’est pas un échec individuel, mais le produit d’un ordre social qui fabrique la subordination. Selon lui, il faut abolir la propriété privée des moyens de production, dépasser le salariat, et réorganiser le travail sur une base collective. L’émancipation ne relève pas d’un ajustement, elle exige une autre logique sociale.

En spécialisant les tâches, on finit par fragmenter l’être humain lui-même. Le perfectionnement d’une seule compétence se paie alors d’un prix élevé : l’appauvrissement de l’ensemble des capacités physiques et intellectuelles. Engels souligne avec ironie que même les classes dirigeantes ne sont pas indemnes des effets mutilants de la division du travail :

« Et ce ne sont pas seulement les ouvriers, mais aussi les classes qui exploitent directement ou indirectement les ouvriers, que la division du travail asservit à l’instrument de leur activité ; le bourgeois à l’esprit en friche est asservi à son propre capital et à sa propre rage de profit ; le juriste à ses idées ossifiées du droit, qui le dominent comme une puissance indépendante ; les “classes cultivées”, en général, à une foule de préjugés locaux et de petitesses, à leur propre myopie physique et intellectuelle, à leur mutilation par une éducation adaptée à une spécialité et par leur enchaînement à vie à cette spécialité même – cette spécialité fût-elle le pur farniente. »

Crise politique

Pour Engels, le capitalisme ne se contente pas de produire des déséquilibres économiques et sociaux : il organise les formes du pouvoir appelées à les contenir. Dans Anti-Dühring, il montre que l’État moderne n’est pas un arbitre neutre, mais l’instrument d’une classe dominante. Né de la division de la société en classes, il est chargé de maintenir un ordre fondé sur l’appropriation exclusive des moyens de production et l’exploitation.

« La société se divise en classes privilégiées et en classes désavantagées, exploiteuses et exploitées, dominantes et dominées, et l’État auquel les groupes naturels de communautés d’une même tribu avaient abouti dans leur évolution, simplement, au début, afin de veiller à leurs intérêts communs […] et pour assurer leur défense contre l’extérieur, a désormais tout autant pour fin de maintenir par la violence les conditions de vie et de domination de la classe dominante contre la classe dominée. »

À mesure que les contradictions du capitalisme s’approfondissent, la puissance publique se centralise, le droit devient un masque idéologique, et la coercition se rationalise. Loin de résoudre les conflits, l’État les gère, souvent en les dissimulant. Ce que le capitalisme ne peut stabiliser économiquement, il le pacifie politiquement, au prix d’une dépossession démocratique croissante.

Engels nous rappelle que la démocratie représentative, lorsqu’elle laisse intacte l’architecture économique du pouvoir, risque de masquer plus qu’elle ne libère. Elle offre l’apparence de la souveraineté sans la capacité de transformer les rapports sociaux.

Crise écologique

Engels n’utilise pas le terme d’« écologie » au sens contemporain, mais il développe une pensée dans laquelle l’activité de production est inséparable des processus naturels. Dans Anti-Dühring, il défend une conception matérialiste et dialectique de la nature, opposée aux abstractions idéalistes, et insiste sur l’intégration des sociétés dans l’ordre naturel.

« [L’]homme est lui-même un produit de la nature, qui s’est développé dans et avec son milieu ; d’où il résulte naturellement que les productions du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi des produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l’ensemble de la nature. »

Cette réflexion se prolonge dans ses manuscrits inachevés, publiés après sa mort sous le titre la Dialectique de la nature. Il y montre que toute activité économique repose sur un échange constant de matière et d’énergie avec la nature. C’est dans ce cadre qu’il emploie la notion de « métabolisme » entre les sociétés humaines et la nature, pour désigner ce lien matériel entre société et environnement.

Cette idée est également présente chez Marx, notamment dans le livre I du Capital. Marx décrit comment l’agriculture capitaliste engendre une rupture du métabolisme entre les dynamiques productives et la terre. L’extraction intensive des éléments nutritifs du sol, sans restitution adéquate, détruit l’équilibre écologique entre ville et campagne.

Cette intuition est aujourd’hui redéployée dans les analyses de la « rupture métabolique », ou metabolic rift. Elle est portée par la tradition éco-marxiste contemporaine, de John Bellamy Foster à Andreas Malm, en passant par Paul Burkett ou Kohei Saito.

Engels n’appelle pas à revenir en arrière, mais à penser autrement. La solution ne viendra pas d’un capitalisme « vert », car c’est la logique même du profit qui rend aveugle aux limites écologiques. Il faut une production consciente, organisée selon les besoins humains, et non contre les lois de la nature. Non pour dominer, mais pour coexister.

Penser les crises, ou penser contre le capitalisme

Ce qu’Engels montre dans Anti-Dühring, c’est que le capitalisme ne fait pas qu’échouer à résoudre les crises. Il échoue à les penser. Non pas par négligence, mais parce que le mode de pensée qu’il promeut l’en rend incapable. Il les traite comme des anomalies extérieures, jamais comme des expressions de ses contradictions internes.

Cette cécité n’est pas un défaut contingent, mais une nécessité structurelle : elle repose sur une pensée fragmentaire qui refuse de relier les phénomènes à leurs causes historiques et sociales.

Engels oppose à cette cécité une pensée capable de relier les faits à leurs causes profondes : une approche dialectique et matérialiste, attentive aux conflits structurels qui traversent la société. La crise n’est pas pour lui un simple dysfonctionnement temporaire, mais un moment de vérité, où les contradictions du système deviennent visibles – et potentiellement transformables.

Si les crises s’intensifient, c’est peut-être qu’il ne suffit plus de les contenir. Il faut les penser. Relire Engels, ce n’est pas revenir en arrière : c’est rouvrir un chemin critique, capable d’articuler les déséquilibres du présent pour en faire les leviers d’une transformation en profondeur.

The Conversation

Victor Bianchini ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À l’âge des crises, ce que nous dit encore Engels – https://theconversation.com/a-lage-des-crises-ce-que-nous-dit-encore-engels-259322

En ces temps incertains, trois stratégies pour mieux maîtriser vos finances

Source: The Conversation – in French – By Omar H. Fares, Assistant Professor, Faculty of Business, University of New Brunswick

Les consommateurs canadiens semblent passer d’une inquiétude économique passagère à un sentiment de précarité financière plus durable, qui commence à modifier en profondeur leurs habitudes de vie.

Ils retardent les achats importants et expriment une lassitude croissante envers les services par abonnement. Une enquête récente a révélé que 70 % des Canadiens repoussent des décisions majeures, y compris l’achat d’une maison et la planification familiale, en raison de l’incertitude économique persistante.

Cette inquiétude se reflète désormais dans le moral général. La dernière enquête de la Banque du Canada sur les attentes des consommateurs a révélé une forte hausse du pessimisme économique. Environ deux tiers des Canadiens anticipent maintenant une récession dans l’année, contre 47 % à la fin de 2024.

Les inquiétudes concernent la sécurité de l’emploi, le remboursement des dettes et l’accès au crédit augmentent également. Pour la première fois depuis début 2024, davantage de consommateurs déclarent réduire leurs dépenses. Les intentions d’achat de logement diminuent, en particulier chez ceux qui s’attendent à un ralentissement. Une part croissante des détenteurs de prêts hypothécaires prévoient de réduire leurs dépenses en prévision de l’augmentation des paiements de renouvellement.

Les Canadiens ne réagissent plus seulement à l’inflation ou aux taux d’intérêt : ils s’ajustent à l’idée que l’incertitude financière fait désormais partie du quotidien.

Pourquoi cette incertitude semble différente

Si le lien entre l’incertitude économique et la baisse des dépenses est bien documenté, la conjoncture actuelle se distingue par la convergence de plusieurs facteurs de stress auxquelles sont confrontés les consommateurs : un marché de l’emploi difficile, en particulier pour les jeunes, des inquiétudes liées aux effets perturbateurs de l’automatisation induite par l’IA, la menace de droits de douane imposés par les États-Unis, les conflits internationaux et l’augmentation du coût de la vie.

Dans ce contexte, le sentiment de précarité s’installe comme une réalité quotidienne, influençant la manière dont les gens planifient, dépensent et envisagent l’avenir.

Pour faire face à cette nouvelle réalité, nous devons nous doter d’outils et de réflexes qui peuvent nous aider à développer une stabilité financière, même en période d’incertitude.

Voici trois moyens fondés sur la recherche pour y parvenir.

1. Établissez un budget aligné sur vos valeurs

À l’heure où de nombreuses personnes ressentent une pression financière croissante, adopter une approche plus réfléchie et basée sur les valeurs en matière de finances personnelles, au-delà des méthodes traditionnelles de budgétisation, est essentiel. Si vous souhaitez mieux contrôler vos finances, il peut être utile de ne plus vous concentrer uniquement sur le suivi de vos dépenses, mais plutôt sur la manière dont vous dépensez votre argent.

Les recherches sur le comportement des consommateurs confirment ce changement de mentalité. La « comptabilité mentale », introduite par l’économiste Richard Thaler, montre que les individus répartissent naturellement leur argent en catégories symboliques telles que la stabilité, la famille ou l’apprentissage. Il ne s’agit plus simplement de réduire ses dépenses, mais de faire des choix financiers alignés sur ses priorités.

Des recherches montrent qu’en associant cette approche à des gestes simples – comme la définition d’objectifs précis et la mise en place de virements automatiques vers l’épargne ou les dépenses importantes –, on améliore sa capacité à faire des choix cohérents sur le long terme. L’idée n’est pas de tout comptabiliser au centime près, mais de faire en sorte que votre argent serve ce qui a du sens pour vous.

Étant donné que les valeurs ont tendance à guider la prise de décisions durables, un point de départ pratique consiste à identifier trois à cinq valeurs fondamentales, telles que la sécurité financière, le développement personnel ou le temps passé en famille. Ensuite, passez en revue vos transactions récentes et regroupez-les en fonction de la valeur qu’elles représentent. Cela permet de recadrer la budgétisation non plus comme une simple contrainte, mais comme un moyen d’évaluer si vos dépenses actuelles correspondent à ce que vous considérez comme le plus important.

À partir de là, attribuez un montant mensuel raisonnable à chaque catégorie en fonction de vos revenus et de vos obligations fixes. Vous n’avez pas besoin de suivre chaque détail, mais le fait d’avoir des repères basés sur vos valeurs vous donne une direction claire et vous aidera à faire de meilleurs choix au quotidien.

Renommer les catégories dans votre application ou votre feuille de calcul budgétaire est une autre approche importante. Par exemple, remplacer « dépenses discrétionnaires » par « temps en famille » ou « bien-être » peut renforcer le lien entre les dépenses et les valeurs. Mettez en place des virements automatiques qui reflètent vos objectifs ; cela peut inclure la création d’une réserve d’épargne, le financement des études ou la contribution à un compte d’investissement à faible risque. Automatiser ce processus peut vous aider à rester constant, même en période d’incertitude. L’automatisation permet de réduire la fatigue décisionnelle et favorise la cohérence.

2. Utilisez le pessimisme à votre avantage

S’il est tout à fait rationnel de reconnaître les risques économiques, la manière dont les gens y réagissent fait une différence considérable. Les psychologues ont étudié un état d’esprit appelé « pessimisme défensif », une stratégie qui consiste à anticiper les problèmes potentiels afin de planifier efficacement, plutôt que de se laisser submerger par l’incertitude.


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Contrairement à l’anxiété chronique ou à la peur, qui peuvent nuire à la prise de décision et conduire à de mauvais choix financiers et de consommation, le pessimisme défensif encourage les gens à adopter une approche plus mesurée et réfléchie. Il combine réalisme et préparation et aide les individus à rester concentrés et réactifs dans des conditions incertaines.

Les gens sont plus résilients lorsqu’ils se concentrent sur ce qui peut être changé. Concrètement, cela peut consister à acquérir une nouvelle compétence, à lancer un projet parallèle ou à renforcer son réseau personnel ou professionnel.

Pour appliquer le pessimisme défensif, commencez par identifier clairement ce qui pourrait mal tourner, puis définissez des mesures spécifiques pour faire face à ces éventualités. Divisez les tâches importantes en étapes plus petites et plus faciles à gérer, élaborez un plan de secours et réévaluez régulièrement vos progrès. Cette approche permet de rester concentré, de réduire les surprises et de transformer l’inquiétude en préparation.

Ces petites mesures proactives, accompagnées d’une réflexion personnelle approfondie, peuvent donner un sentiment d’autonomie qui contrebalancent le sentiment d’impuissance. Plutôt que d’ignorer les défis, le pessimisme défensif, associé à une réflexion constante, consiste à trouver des moyens de les contourner.

3. Adoptez une vision à long terme

Malgré l’incertitude actuelle, il reste très important de conserver une perspective financière à long terme. Les études montrent systématiquement que les personnes qui s’engagent dans une planification à long terme ont tendance à accumuler davantage de richesse au fil du temps.

La planification à long terme consiste à continuer à planifier des objectifs futurs tels que la retraite ou les études, même lorsque les délais doivent être modifiés en raison de circonstances changeantes.

L’un des plus grands défis de cette approche est connu sous le nom « d’effet de la grappe acide ». Il s’agit de la tendance qu’ont les gens à minimiser un objectif ou une récompense future après avoir connu des revers ou des échecs précoces.

Une étude réalisée en 2020 auprès de 1304 participants en Norvège et aux États-Unis a révélé que les revers peuvent amener les individus à se désengager de leurs objectifs. Les participants ont reçu des commentaires positifs ou négatifs sur une tâche initiale, puis ont été invités à prédire leur niveau de bonheur s’ils réussissaient lors d’une deuxième série.

Ceux qui avaient connu l’échec anticipaient beaucoup moins de bonheur en cas de réussite future. Lorsque tout le monde a finalement réussi, leur niveau de bonheur était le même, indépendamment des commentaires initiaux. Les revers peuvent amener les gens à dévaloriser leurs objectifs comme stratégie d’autoprotection. Cependant, les participants ayant une forte motivation à la réussite ne présentaient pas ce biais.

En d’autres termes, lorsque des déceptions à court terme sont interprétées comme des échecs, les gens risquent d’abandonner complètement leurs projets à long terme. Dans ces moments-là, la meilleure chose à faire est de rester cohérent et engagé, tout en restant suffisamment agile pour s’adapter si nécessaire.

La Conversation Canada

Omar H. Fares ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En ces temps incertains, trois stratégies pour mieux maîtriser vos finances – https://theconversation.com/en-ces-temps-incertains-trois-strategies-pour-mieux-maitriser-vos-finances-261330

La spiritualité a sa place dans les soins de santé. Voici pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Marck Pépin, Doctorant en anthropologie, Université Laval

Différentes épreuves, comme le deuil et la maladie, peuvent laisser les individus démunis. Les intervenants en soins spirituels ont pour objectif d’accompagner ces personnes afin de leur apporter un support. (Shutterstock)

La profession d’accompagnants spirituels a vécu de profondes et radicales transformations, en particulier depuis les années 1960. Cette métamorphose, de pair avec les transformations sociales du Québec, a exigé une redéfinition et une explicitation du rôle de ceux et celles qui, depuis 2011, se nomment les « intervenants en soins spirituels (ISS) ».

Au Québec, la formation professionnelle passe par des études universitaires de 2e cycle, avec des programmes spécialisés ancrés dans les réalités du terrain. Une certification de niveau nationale est également recommandée.

Au cours de leur formation, les futurs ISS assimilent la tâche délicate, originale, mais essentielle, d’accompagner spirituellement les personnes malades ou accidentées. Les ISS sont sollicités par les équipes de soins, par les usagers ou par leur famille. Face à une maladie grave ou aux conséquences d’un accident, certains des éléments sur lesquels se construit notre existence (valeurs, convictions, buts, perception du monde, de soi ou de ce qui nous dépasse) se trouvent autant sollicités que bousculés, bouleversés, parfois dévastés. Les ISS accompagnent justement ces dimensions essentielles de chaque personne.

Certaines personnes malades, mais aussi celles qui les soignent, peuvent se trouver confrontées à des situations ou des questionnements qui leur occasionnent de la souffrance morale, voire de la détresse spirituelle. L’incompréhension face à l’absurdité de la souffrance, face à la mort d’un enfant, ou encore face à l’injustice ressentie par rapport à une maladie peut mettre à l’épreuve l’équilibre spirituel chez ces personnes.

À l’inverse, la spiritualité de chacune et chacun peut offrir des ressources uniques pour traverser les moments difficiles. Voilà pourquoi un accompagnement spirituel compétent devient crucial dans de tels moments.


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Vous avez dit « spiritualité » ?

Dans un Québec devenu laïque, les profondes mutations du rapport à la religion ont souvent contribué à une perception parfois biaisée de la spiritualité, la confondant avec le religieux, ou occultant sa dimension existentielle et relationnelle.

Or la spiritualité est une dimension dynamique de l’existence humaine, distincte du religieux. La spiritualité se manifeste par une quête de sens, de but et de transcendance. Elle s’exprime et se vit de manière subjective, à travers les relations à soi, aux autres, à la nature et au sacré. La spiritualité se reconnaît dans son dynamisme relationnel et existentiel, influençant la manière d’habiter le monde et de donner sens à l’expérience humaine.

Une femme pratique la méditation dans une forêt
La spiritualité peut se manifester de diverses manières, en fonction de la quête personnelle de chacun.
(Shutterstock)

Certaines personnes trouvent dans le religieux un espace communautaire qui nourrit leur quête de sens. Et c’est donc dans le religieux que s’exprime et se déploie pour eux la vie spirituelle. D’autres trouveront des ressources spirituelles dans des sagesses séculaires, des approches philosophiques, des pratiques corporelles ou rituelles, etc.

Les ISS sont habilités à reconnaître le profil spirituel des personnes accompagnées et faciliter l’actualisation des ressources qui contribuent au sens, au but et à la transcendance de sa vie.

Comment les ISS accompagnent-ils les personnes dans leur spiritualité ?

L’originalité du travail des ISS réside dans son approche profondément humaine et personnalisée : ils interviennent, non pas « sur », mais « avec » la personne et selon la personne.

Plutôt que de travailler à partir d’un cadre de références prédéfinies, les ISS se rendent attentifs et présents à l’autre qui vit des pertes, des doutes, un mal-être en s’adaptant aux ressources intérieures de chacun. Ils favorisent ainsi un cheminement personnel où l’individu peut retrouver lui-même son chemin spirituel.

Aux personnes malades ou endeuillées, à leurs proches et au personnel soignant, l’ISS offre une écoute singulière, un espace où exprimer ce qui a le plus de valeur, ou ce qui est souffrant. Plus qu’un soutien, il est aussi un auxiliaire entre la vie et la mort, un guide dans la quête de sens face à l’incompréhensible et à la souffrance.

Par leur posture d’intermédiaire, les ISS, avec les autres intervenants psychosociaux, jouent un rôle central de médiateur entre la personne malade ou endeuillée, ses proches et l’équipe soignante. Témoins des tensions familiales, ils facilitent le dialogue et contribuent à la résolution des conflits. Ils veillent à préserver un espace d’écoute et de respect.

Leur médiation s’étend également au personnel soignant, dont les avis, les convictions et le regard sur la situation peuvent parfois diverger de l’expérience vécue du patient ou de ses proches. En informant et en conciliant ces différentes perspectives, les ISS assurent une présence apaisante, favorisant une communication harmonieuse dans des contextes souvent marqués par la vulnérabilité et l’incertitude.

Les ISS accompagnent les personnes endeuillées au-delà de leur douleur, les aidant à puiser en elles la force spirituelle de traverser l’épreuve. Ils facilitent l’émergence des ressources spirituelles et renforcent l’identité de la personne accompagnée en s’adaptant à ce qui fait sens pour elle et pour son entourage.

Cette approche repose sur une grande flexibilité dans la posture de l’intervenant, qui tient compte de la diversité des expériences, des réalités et des perspectives sociales, culturelles et spirituelles. Les ISS accompagnent sans imposer, et laissent ainsi place à la réinvention possible des croyances et de la spiritualité.

De la posture à l’acte : comment opèrent ces spécialistes de la spiritualité ?

Se démarquant de l’exercice coutumier des professionnelles de santé, l’intervention en soins spirituels repose avant tout sur l’« être » plutôt que sur le « faire ». Le processus relationnel propre à cette intervention évolue au fil des interactions, nourri par la posture propre des ISS, inscrite dans la compassion, l’attention et la bienveillance.

Des gens assis en rond se tiennent la main
Pour certaines, la spiritualité en passe par un sentiment de communauté. Pour d’autres, elle est quelque chose de résolument personnel. Peu importe les besoins des patients, les intervenants en soins spirituels cherchent à les accompagner, plutôt qu’à s’imposer.
(Shutterstock)

L’accompagnement prend diverses formes, notamment par des rituels et des activités adaptées aux besoins spirituels et symboliques de la personne et de son entourage. Ces pratiques, qu’elles soient laïques (humanistes) ou religieuses, permettent d’apporter du réconfort, de structurer l’expérience et d’offrir un espace de communion chaleureuse.

Les organisations peuvent-elles se passer de spiritualité ?

Les recherches sur l’impact de la spiritualité dans les pratiques de soins à partir d’un modèle holistique qui intègre le spirituel au biopsychosocial sont abondantes et concluantes. Elles reconnaissent la spiritualité comme composante fondamentale du mieux-être de la personne, tant chez les personnes malades qu’auprès des membres de leur famille.

L’intégration compétente du spirituel dans les pratiques de soins s’avère d’autant plus crucial dans un système de santé qui « vit une crise » marquée par de profondes et multiples pressions systémiques, se manifestant notamment par la détresse morale des professionnels de santé, leur épuisement et les répercussions psychologiques liées aux deuils vécus. Des études montrent également que la dimension spirituelle contribue aussi au mieux-être des professionnels confrontés à des contextes exigeants.

La reconnaissance tardive des intervenants en soin spirituel (ISS) en milieu de santé ne cesse d’étonner alors que les professionnels de la santé prennent progressivement conscience de l’importance du spirituel dans les pratiques de soins. L’un des freins à cette pleine intégration de professionnels du spirituel semble résider dans la difficulté des milieux de santé à intégrer une approche fondée sur la présence et le sens, pourtant essentielle pour accompagner les usagers au-delà des seules logiques médicales.

Les ISS guident sans diriger, soutiennent sans prescrire, et accompagnent la personne endeuillée dans une quête de sens qui dépasse la seule perte. Leur rôle, empreint d’une profonde humanité, s’inscrit dans une dynamique relationnelle où chaque échange contribue à tisser un chemin de résilience et de transformation.

Parce qu’elle soutient la traversée de l’expérience de la maladie, du deuil, de la perte et de la détresse, la spiritualité devrait imposer sa place dans les institutions de santé. Face à la souffrance, elle éclaire, ouvre un espace d’expression de la quête de sens et de l’actualisation de soi.

La Conversation Canada

Audrey Simard est membre de l’Ordre des travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. Elle a obtenu la Bourse d’études supérieures du Canada au niveau de la maîtrise (BESC M) octroyée par le Conseil de recherches en
sciences humaines. Elle est intervenante pour l’organisme Albatros Capitale-Nationale et auxiliaire d’enseignement et de recherche à l’Université Laval.

Chantal Verdon est professeure titulaire de l’Université du Québec en Outaouais au département des sciences infirmières et membre de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. Elle est cochercheuse dans le projet Partenariat Spiritualité qui a reçu un financement du Conseil de recherche en sciences humaines – engagement partenarial.

Elaine Champagne est titulaire de la Chaire Religion, spiritualité et santé, Université Laval.
Elle a obtenu du subvention d’engagement partenarial du CRSH (chercheure principale) pour le projet Partenariat Spiritualité: Partenariat pratique/recherche pour mieux soutenir les interventions spirituelles en contexte de deuil.

Marck Pépin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La spiritualité a sa place dans les soins de santé. Voici pourquoi – https://theconversation.com/la-spiritualite-a-sa-place-dans-les-soins-de-sante-voici-pourquoi-254880

À bord de l’« Ocean Viking » (1) : paroles de personnes exilées secourues en mer

Source: The Conversation – France in French (3) – By Morgane Dujmovic, Chargée de recherche CNRS, Géographe et politiste spécialiste des frontières et migrations, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Atelier sur le pont de l’_Ocean Viking_.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Cet article est le premier d’une série en quatre volets consacrée à un travail de recherche mené à bord de l’Ocean Viking, navire de sauvetage de l’ONG SOS Méditerranée. Morgane Dujmovic, géographe et politiste, a recueilli les récits de 110 personnes secourues en Méditerranée centrale pour mieux comprendre leur parcours. Ce premier épisode revient sur la méthodologie employée. L’épisode 2 est ici. Une version immersive de cette série existe également.


« Nous étions prêts à sauter. Nous avions tellement peur que les Libyens arrivent ! »

Je lis ces mots d’un jeune homme syrien dans le tableau de données. Ils sont issus de l’étude que j’ai coordonnée, de l’été 2023 à l’été 2024, à bord de l’Ocean Viking, le navire civil de recherche et sauvetage en mer de SOS Méditerranée. Ces mots ne sont pas isolés. Parmi les 110 personnes rescapées qui se sont exprimées via l’enquête par questionnaire déployée à bord, près d’un tiers ont décrit une peur semblable à la vue d’un navire à l’horizon : non pas la peur du naufrage imminent ou de la noyade, mais celle d’être interceptées par les forces libyennes et renvoyées en Libye.



Ces mots résonnent avec ceux de Shakir, un Bangladais que j’ai connu sur l’OV (surnom donné à l’Ocean Viking) :

« Tes ateliers nous ont rafraîchi l’esprit. Depuis la Libye et la mer, nous nous sentions perdus. Maintenant, nous comprenons le chemin parcouru. »

Portrait de Shakir.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Sur le pont de l’OV et dans les containers servant d’abri jusqu’au débarquement en Italie, j’ai proposé des ateliers participatifs de cartographie sensible. Une soixantaine de personnes s’en sont emparées, en retraçant les étapes, les lieux et les temporalités de leurs voyages par des cartes dessinées. Si je développe des méthodes de recherche créatives et collaboratives pour encourager l’expression des savoirs qui se construisent en migration, je n’avais pas anticipé que ces gestes et tracés puissent aussi contribuer à « rafraîchir l’esprit », se réapproprier des repères ou valoriser « le chemin parcouru ».

Ces mots résonnent aussi avec ceux de Koné, un Ivoirien rencontré à Ancône (Italie), une semaine après avoir été débarqué par une autre ONG de sauvetage :

« Le pire n’est pas la mer, crois-moi, c’est le désert ! Quand tu pars sur l’eau, c’est la nuit et tu ne vois pas autour : c’est seulement quand le jour se lève que tu vois les vagues. Dans le désert, on te met à cinquante sur un pick-up prévu pour dix : si tu tombes, tu restes là. Dans l’eau, tu meurs d’un coup, alors que, dans le désert, tu meurs à petit feu. »

Portrait de Koné.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Tous ces mots m’ont amenée à reformuler mes hypothèses sur les frontières et leurs dangers. Pourquoi prendre le risque de la traversée en mer, à l’issue incertaine ? Que perçoit-on du sauvetage, depuis une embarcation en détresse ? Comment vit-on les journées à bord d’un navire d’ONG ? Que projette-t-on dans l’arrivée en Europe, et après ? Si les sauvetages et naufrages font assez souvent la une des médias, les perceptions des personnes rescapées sont rarement étudiées ; elles nous parviennent le plus souvent à travers le filtre des autorités, journalistes ou ONG. Recueillir ces vécus, permettre aux personnes exilées de se raconter : c’était là l’objet de ma mission de recherche embarquée.

« Sur le terrain : Quand les cartes racontent l’exil », avec Morgane Dujmovic, The Conversation France, 2025.

Une recherche embarquée

À bord de l’OV, j’occupe le « 25e siège », habituellement réservé à des personnalités. Ma présence a quelque chose d’inédit : c’est la première mission SAR (Search and Rescue) qui accueille une chercheuse extérieure à une ONG. Pour le Département des opés de SOS Méditerranée, c’est l’occasion d’amener à bord une méthodologie de sciences sociales, nourrie par un regard distancié, pour tenter d’améliorer la réponse opérationnelle à partir des priorités exprimées par les personnes secourues.

L’Ocean Viking à Syracuse (Italie).
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Côté navire, plusieurs membres de l’équipage expriment leur soutien pour ce travail, destiné à enrichir leurs pratiques, comme la compréhension de parcours d’exil auxquels ils sont confrontés depuis des années. C’est le cas de Charlie, l’un des anciens de l’ONG, impliqué depuis une dizaine d’années dans le perfectionnement des techniques d’approche et de secours des embarcations en détresse. En tant que SAR Team Leader, il coordonne les équipes des RHIBs (Rigid-Hulled Inflatable Boats), les bateaux semi-rigides d’intervention mis à l’eau depuis l’OV pour réaliser les sauvetages :

« Ce travail est vraiment utile, car nous cherchons constamment à nous améliorer. Mais la chose dont je suis vraiment curieux, c’est ce qu’il se passe avant. Je parle avec eux parfois, mais je voudrais en savoir plus sur eux. »

Quant à moi, si je travaille depuis quinze ans avec des personnes exilées, c’est la première fois que j’écris sur les frontières en étant moi-même dans la frontière – un sentiment d’immersion amplifié par l’horizon de la mer et par le quotidien confiné à bord de l’OV.

Navigation vers la zone d’opérations.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

L’étude est déployée au fil de cinq rotations, missions en zone de recherche et sauvetage de six semaines chacune. L’ensemble du crew (équipes de sauvetage, de protection, de logistique et de communication) a été formé à la méthodologie d’enquête.

Issu d’un dialogue entre objectifs scientifiques et opérationnels, le protocole de recherche articule des méthodes quantitatives et qualitatives. Un questionnaire est élaboré autour de trois thèmes :

  • le sauvetage en mer (ou rescue),

  • la prise en charge sur le bateau-mère (ou post-rescue),

  • les projets et parcours de migration, du pays de départ jusqu’aux lieux d’installation imaginés en Europe.

Ma présence à bord permet d’affiner le questionnaire initial, pour parvenir à une version stabilisée à partir des retours de personnes secourues et de membres de l’équipage. Les données statistiques sont complétées, d’autre part, par des méthodes plus qualitatives que je déploie habituellement sur terre, aux frontières franco-italiennes, franco-espagnoles ou dans les Balkans, avec le projet La CartoMobile.

Ces ateliers itinérants visent la co-construction de savoirs expérientiels sur les frontières, en proposant aux personnes qui les franchissent des outils de cartographie sensible et participative pour se raconter.

Ateliers cartographiques sur le pont de l’OV.
Alisha Vaya/SOS Méditerranée, Fourni par l’auteur

Pour transférer ces méthodes en mer, j’apporte à bord de l’OV des cartes dessinées avec d’autres personnes exilées, dispose du matériel de création, aménage un espace. Dans ce laboratoire improvisé, je cherche à générer un espace-temps propice à la réflexion, pour faire émerger des savoirs mis en silence et les porter auprès du grand public. L’invitation à participer se veut accessible : l’atelier est guidé et ne nécessite pas de compétences linguistiques ou graphiques particulières ; le résultat esthétique importe moins que l’interaction vécue au cours du processus cartographique.

Ces enjeux scientifiques et éthiques rejoignent bien les préoccupations opérationnelles : durant les journées de navigation et jusqu’au débarquement dans un port italien, il faut combler l’attente, redonner le moral. Sur le pont de l’OV, la cartographie trouve progressivement sa place parmi les activités post-rescue dont certaines, à dimension psychosociale, visent à revaloriser la dignité des personnes rescapées et les préparer à la suite de leur parcours en Europe. Les mappings collectifs où s’affichent textes et dessins deviennent un langage et un geste partagé, entre membres de l’équipage et personnes secourues invitées à l’atelier.

Mapping collectif sur le pont de l’OV.
Alisha Vaya/SOS Méditerranée et Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

The Conversation

Morgane Dujmovic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À bord de l’« Ocean Viking » (1) : paroles de personnes exilées secourues en mer – https://theconversation.com/a-bord-de-l-ocean-viking-1-paroles-de-personnes-exilees-secourues-en-mer-257597

À bord de l’« Ocean Viking » (2) : avant la mer, les périls des parcours

Source: The Conversation – France in French (3) – By Morgane Dujmovic, Chargée de recherche CNRS, Géographe et politiste spécialiste des frontières et migrations, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Les parcours de migration des personnes recueillies à bord sont très variés, certains se résumant à quelques jours, d’autres s’étalant sur plusieurs années.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Cet article est le deuxième d’une série en quatre volets consacrée à un travail de recherche mené à bord de l’Ocean Viking, navire de sauvetage de l’ONG SOS Méditerranée. Morgane Dujmovic, géographe et politiste, a recueilli les récits de 110 personnes secourues en Méditerranée centrale pour mieux comprendre leur parcours. Ce deuxième épisode restitue les périls rencontrés avant de prendre la mer. L’épisode 3 est ici. Une version immersive de cette série existe également.


Vingt-et-une esquisses individuelles ont été fabriquées sur l’Ocean Viking (OV) au cours de ces recherches. Elles racontent des fragments de voyages, trajectoires plus ou moins fluides ou heurtées depuis le Bangladesh, le Pakistan, la Syrie, la Palestine et l’Égypte. Les parcours sont parfois très onéreux, mais rapides et organisés, comme ceux de certaines personnes bangladaises de Dacca à Zouara (Libye), en passant par Dubaï, en seulement quelques jours. D’autres s’étendent et se tissent sur plusieurs années, s’adaptant aux rencontres, aux ressources, aux dangers, et aux multiples guerres et violences dans les pays traversés.

« De Dacca à Zouara » (série de 10 esquisses individuelles sur les parcours du Bangladesh).
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur
« De la Syrie à Zouara » (série de 11 esquisses individuelles sur les parcours du Moyen-Orient).
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Parmi 69 personnes ayant participé à l’étude, 37,6 % avaient quitté leur pays d’origine la même année, mais 21,7 % voyageaient depuis plus de cinq ans – et 11,5 %, depuis plus de dix ans. Les parcours les plus longs débutent dans des pays aussi divers que le Nigeria, le Soudan, l’Érythrée et l’Éthiopie. Dans 60 % des cas étudiés, ils commencent en Syrie.

2011, 2012, 2013, 2014, 2015… L’étalement régulier des dates de départ recueillies à travers l’enquête met en évidence la perpétuation des conflits qui suscitent les raisons de migrer :

« J’ai fui l’armée de Syrie. J’ai vécu trois années de prison et de torture, vu des scènes terribles. J’avais 18 ans, je n’avais pas l’âge de vivre ou voir de telles choses. »

Les motivations à poursuivre ces longs voyages sont souvent faites d’ambitions personnelles « pour une vie meilleure », comme le fait de « pouvoir étudier » ou « d’aider la famille » restée au pays, comme l’a expliqué un jeune Égyptien :

« Je suis le seul garçon de ma famille. Mes parents sont âgés et ils sont inquiets que je n’y arrive pas. »

L’étude auprès des personnes secourues a aussi permis de dresser un panorama des soutiens reçus et des dangers rencontrés en cours de route. Au même niveau que les ressources financières issues d’économies personnelles ou de sommes prêtées le plus souvent par la famille, près de 60 % des personnes répondantes ont mentionné l’importance de ressources immatérielles, telles que « les conseils d’amis », « le soutien psychologique du mari », « des informations et un soutien émotionnel d’une nièce ».

Les informations reçues de proches paraissent cruciales à certaines étapes du voyage : comme l’a expliqué l’un des répondants, elles relèvent d’une forme de soutien moral pour « survivre en Libye ». À l’inverse, une autre personne participante a confié qu’il lui avait été essentiel, « pour tenir bon », de cacher à sa famille les réalités de son quotidien libyen. Car c’est bien là que sont rencontrées la plupart des difficultés : sur les 136 situations de danger décrites dans l’étude, 50 % sont localisées en Libye – contre 35,3 % en mer, 8,8 % dans le pays d’origine et 5,9 % à d’autres frontières, le long des parcours migratoires.

Il est précisé que ces réponses ne reflètent pas une image exhaustive de l’ensemble des dangers en migration : elles traduisent les perceptions d’un échantillon limité de personnes secourues au large de la Libye et sont à restituer dans le contexte d’une collecte de données réalisée en pleine mer.

« Sur le terrain : Quand les cartes racontent l’exil », avec Morgane Dujmovic, The Conversation France, 2025.

Raconter la Libye

Les atrocités qui ciblent les personnes en migration en Libye sont désormais bien documentées. Elles apparaissent dans une multitude de documents – des rapports d’ONG (SOS Humanity, 2024), documentaires vidéos (Creta 2021) et témoignages directs de personnes concernées par les faits (Kaba 2019).

Les résultats d’une mission d’enquête indépendante du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, publiés en 2021, ont permis de qualifier ces réalités de crimes contre l’humanité :

« Il existe des motifs raisonnables de croire que les actes de meurtre, de réduction en esclavage, de torture, d’emprisonnement, de viol, de persécution et autres actes inhumains commis contre les migrants font partie d’une attaque systématique et généralisée dirigée contre cette population, en application d’une politique d’État. En tant que tels, ces actes peuvent constituer des crimes contre l’humanité. »

Avec l’étude réalisée à bord de l’OV, les personnes participantes ont pu définir, avec leurs propres mots, la nature des dangers qu’elles y ont vécus. Leurs réponses ont ensuite été codées et regroupées en catégories permettant d’établir une typologie spatialisée issue de ces récits. Les citations associées aux données traduisent des expériences subjectives, incarnées, retravaillées par les émotions, mais assez convergentes et nombreuses pour reconstituer ce qu’il se joue en Libye.

Les mécanismes de violences rapportés sont systémiques : enfermements punitifs assortis de torture, traitements inhumains et dégradants, violences raciales et sexuelles dont on est victime et/ou témoin.

« Durant la première période que j’ai passée en Libye, j’ai été emprisonné six fois, torturé, frappé. Je ne peux même pas me rappeler des détails exacts. »

Ces violences impliquent des acteurs plus ou moins institutionnalisés : garde-côtes, gardiens de prison, mafias, milices et patrons, dont les rôles tendent à se chevaucher. Elles se produisent sur l’ensemble du territoire : Benghazi, Misrata, Sabratha, Syrte, Tripoli, Zaouïa, Zouara, pour les villes les plus citées dans l’enquête, mais aussi dans le désert et dans des lieux de détention de localisation inconnue.

Omniprésente, la perspective d’enfermements violents et arbitraires génère une présomption de racisme généralisé envers les étrangers :

« Le racisme que j’ai vécu en tant qu’Égyptien est juste inimaginable : kidnapping, vol, emprisonnement. »

Les personnes noires se sentent particulièrement visées par les attaques ciblées. Parmi celles qui en ont témoigné, un Éthiopien resté bloqué quatre années en Libye a décrit un sentiment de terreur permanent, lié aux multiples arrestations racistes dont il a été victime :

« Les gens se font kidnapper en Libye. Ils nous attrapent et nous mettent en prison car nous n’avons pas de papiers, puis nous devons payer plus de 1 000 dollars pour être relâchés. Cela m’est arrivé quatre fois, pendant deux semaines, puis un mois, puis deux mois et finalement pendant un an. Tout cela à cause de ma couleur, parce que je suis noir. Cela a duré si longtemps que mon esprit est trop stressé, à cause de la peur. »

Ce que confirme le rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU :

« Il s’avère aussi que les migrants venant d’Afrique subsaharienne, qui représentent la majeure partie des détenus, sont traités plus durement que les autres, ce qui laisse penser qu’ils font l’objet d’un traitement discriminatoire. »

Cependant, les risques de kidnapping et rançonnage semblent n’épargner aucune personne exilée sur le sol libyen. Koné, par exemple, les a assimilés à une pratique généralisée et systémique :

« Il y a un business que font pas mal de Libyens : on te fait monter dans un taxi, qui te vend à ceux qui te mettent en prison. Puis on demande une rançon à ta famille pour te faire sortir. Si la rançon n’est pas payée, on te fait travailler gratuitement. Finalement, en Libye, tu es comme une marchandise, on te laisse rentrer pour faire le travail. »

Plusieurs personnes participantes à l’étude ont été prises dans ces mailles et leurs analyses a posteriori convergent sur un point : l’expérience libyenne s’apparente en fait à un vaste système d’exploitation par le travail forcé. Les faits rapportés correspondent, selon les définitions de l’Organisation internationale du travail (OIT), à la pratique de « traite des personnes » ou « esclavage moderne » et sont encore confirmés dans le rapport onusien :

« Bien que la détention des migrants soit fondée dans le droit interne libyen, les migrants sont détenus pour des durées indéterminées sans moyen de faire contrôler la légalité de leur détention, et la seule façon pour eux de s’échapper est de verser de fortes sommes d’argent aux gardiens, ou de se livrer à un travail forcé ou d’accorder des faveurs sexuelles à l’intérieur ou à l’extérieur du centre de détention pour le compte de particuliers. »

En définitive, à propos de la détention en Libye, c’est le sentiment de honte que Koné se remémore le plus péniblement :

« J’ai pitié de moi, de mon histoire, mais encore plus des gens qui sont allés en prison. Si ta famille n’a pas de quoi payer la rançon, elle doit faire des dettes, donc c’est un problème que tu mets sur ta famille. Il y en a qui sont devenus fous à cause de ça. »

L’apport des ateliers : le geste et le langage cartographiques pour témoigner

Si les bilans des périodes passées en Libye sont toujours amers, souvent effroyables, et parfois indicibles, l’étude a mis en évidence une volonté assez forte de témoigner de ce qu’il s’y passe, non seulement auprès du grand public, mais aussi pour celles et ceux qui pourraient entreprendre le même parcours :

« Je voudrais dire qu’en Libye, il y a beaucoup de femmes comme moi qui sont dans une situation très difficile » ; « Je n’ai pas grand-chose à dire, si ce n’est que tellement de gens souffrent encore plus que moi en Libye » ; « Je ne conseille à personne de venir par cette route ».

Pour accompagner ces récits, les ateliers cartographiques à bord de l’OV fonctionnaient comme une proposition, une occasion de se raconter sans avoir à poser des mots sur les expériences traumatiques. Conçu comme un mode d’expression, le processus cartographique reposait sur des exercices de spatialisation en plusieurs étapes.

Dans un premier temps, les mappings collectifs organisés sur le pont de l’OV ont permis de faire émerger les principaux thèmes que les personnes participantes elles-mêmes souhaitaient aborder, en fonction de trois séquences – « Notre passé », « Notre présent » et « Le futur que nous imaginons ».

Mon rôle consistait ici à instaurer un cadre d’expression idoine, aiguiller vers des techniques graphiques accessibles et permettre le partage des créations via l’affichage progressif sur le pont.

Mapping collectif sur le pont de l’OV.
Alisha Vaya/SOS Méditerranée, Fourni par l’auteur
Mapping collectif sur le pont de l’OV.
Alisha Vaya/SOS Méditerranée, Fourni par l’auteur

Des ateliers ont également été proposés par petits groupes ou de façon individualisée dans les containers, espaces plus propices à la confidentialité des récits intimes.

L’une des consignes suggérées consistait à représenter les zones de danger ressenties sur l’ensemble du parcours migratoire – d’où la Libye ressortait immanquablement. C’est à partir de ces cheminements personnels qu’un second exercice a pu être amené, pour celles et ceux qui le souhaitaient : décrire l’expérience du danger à l’échelle libyenne, en s’appuyant sur les lieux déjà évoqués.

Les personnes participantes étaient ensuite encouragées à compléter leurs esquisses par des illustrations personnelles et des légendes narratives dans leurs langues d’origine, traduites a posteriori en français.

« Un an et demi » : l’expérience de la Libye d’Ahmed

Traduction : Amine Boudani et Rafik Arfaoui.
Fourni par l’auteur

Sur sa carte, Ahmed, originaire de Syrie, dépeint « l’insécurité » à Tripoli, « les mauvais traitements et le prélèvement d’argent de force » à Benghazi, « le non-respect des droits » à Zouara.

Son illustration représente une scène de criminalité ordinaire et généralisée : « le Libyen » qui tire sur « les étrangers » évoque la violence collective qu’Ahmed spatialise dans « toute la Libye ».

Cette méthode cartographique sensible et participative a servi de langage pour livrer des récits difficiles à mettre en mots. Par-delà ce que ces gestes dessinés peuvent faciliter pour les personnes qui partagent leur histoire, ils permettent à celles et ceux qui découvrent ces violences de les recueillir, de les recevoir et de les restituer, en les replaçant dans l’écheveau complexe des repères spatio-temporels.

The Conversation

Morgane Dujmovic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À bord de l’« Ocean Viking » (2) : avant la mer, les périls des parcours – https://theconversation.com/a-bord-de-l-ocean-viking-2-avant-la-mer-les-perils-des-parcours-259738

À bord de l’« Ocean Viking » (3) : échapper à la Libye, survivre à la mer

Source: The Conversation – France in French (3) – By Morgane Dujmovic, Chargée de recherche CNRS, Géographe et politiste spécialiste des frontières et migrations, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Cet article est le troisième d’une série en quatre volets consacrée à un travail de recherche mené à bord de l’Ocean Viking, navire de sauvetage de l’ONG SOS Méditerranée. Morgane Dujmovic, géographe et politiste, a recueilli les récits de 110 personnes secourues en Méditerranée centrale pour mieux comprendre leur parcours. Dans cet article, elle revient sur leur parcours en mer. Le dernier épisode est ici. Une version immersive de cette série existe également.


Les dangers de la Libye ne sont généralement découverts que lorsque les personnes en migration y entrent avec l’espoir de trouver une vie décente et du travail.

Périr en Libye ou prendre la mer

« Mon tout premier jour à Tripoli, j’ai su que j’avais pris la pire décision de ma vie. En Libye, ce n’est pas facile de rentrer, mais c’est moins facile encore de sortir ! »,

explique Koné, lors de notre rencontre à Ancône (Italie, côte adriatique).

En effet, rares sont les personnes qui parviennent à transiter moins d’un mois en Libye. La plupart de celles et ceux que nous avons rencontrés sur l’Ocean Viking (OV) (57,9 %) y ont totalisé entre un et six mois. Certaines s’y sont retrouvées piégées plus de deux ans – jusqu’à sept années cumulées, pour un participant soudanais.

Dans le panorama statistique offert par l’enquête, on voit se dessiner des routes et des configurations migratoires différentes, les longs séjours subis en Libye concernant surtout les personnes des pays les plus pauvres et déchirés par des guerres.

On voit surtout que les femmes sont bloquées plus durablement en Libye : celles que nous avons rencontrées y ont passé en moyenne quinze mois et demi, contre huit mois et demi pour les hommes. On peut y voir l’effet des mécanismes de contrainte et de violence qui s’appliquent spécifiquement aux femmes en migration en Méditerranée, comme l’a parfaitement décrit la géographe Camille Schmoll dans son ouvrage les Damnées de la mer (2022).

Dans les conditions de survie qui ont été rapportées, la décision de prendre la mer malgré les risques de la traversée peut se résumer ainsi : préférer le risque de mourir maintenant plutôt que la certitude de perdre la vie à petit feu.

« Sept mois » : l’expérience de la Libye de Mohamad

Traduction : Amine Boudani et Rafik Arfaoui.
Fourni par l’auteur

Sur sa carte, Mohamad a bien montré ce glissement. On y voit les violences cumulatives qu’il a rencontrées sur son parcours de l’est à l’ouest de la côte libyenne : la captivité à Tobruk chez un « marchand d’humains », l’enfermement et le vol à Benghazi, le racisme et la xénophobie à Ajdabiya, les mauvais traitements à Zouara, d’où il a finalement réussi à fuir par la mer.

Son illustration montre, de droite à gauche, l’enchaînement de faits qui l’a conduit de l’enfermement au bateau.



Pour parvenir à prendre la mer, il faut toutefois réunir une somme d’argent considérable. Les personnes participantes mentionnent des emprunts à leur famille de 2 000, 6 000, voire 10 000 dollars, pour s’acheter une place sur un bateau. Celle-ci est parfois obtenue à la suite de travaux forcés depuis les prisons plus ou moins officielles, ou contre la promesse d’être celui qui conduira le bateau.

Lorsque les tentatives se heurtent à des interceptions suivies de refoulements vers la Libye, il faut rajouter à la somme initiale :

« Ils m’ont escroqué d’abord 2 000 dollars, puis 3 000 et, la troisième fois, j’ai payé 5 000 dollars. »

Game house, pièce issue d’un atelier cartographique sur le pont de l’OV.
Alisha Vaya/SOS Méditerranée, Fourni par l’auteur

Des personnes participantes à l’étude ont également décrit leurs conditions de vie dans la game house (les bâtiments collectifs où les personnes ayant payé leur traversée attendent le signal du départ). Ces séjours durent de plusieurs jours à plusieurs semaines, avec des approvisionnements et modalités variables selon les circuits et les montants payés pour arriver là. Mais toutes témoignent d’une même découverte à leur première tentative de traversée : celle de la nature des embarcations, impropres à la navigation et surchargées. Comme l’a expliqué Koné, à ce stade, il est généralement trop tard pour faire demi-tour :

« On a démarré d’une plage à côté de Tripoli, à 4 heures du matin, on nous a fait courir sur l’eau : “Go, go !” C’était trop tard pour changer d’avis. »

Perte de repères dans la nuit de la mer

Le départ depuis les plages libyennes se fait souvent de nuit, et ce n’est qu’au matin qu’on découvre l’immensité de la mer. L’enquête par questionnaire a justement permis d’étudier les perceptions des personnes placées sur ces embarcations en détresse au cours des scènes de sauvetage. Le premier résultat qui interpelle est leur perte de repères au moment où elles sont secourues.

L’un des participants a ainsi mentionné « la simple joie d’avoir trouvé quelque chose dans l’eau », en se remémorant sa première impression à la vue de l’Ocean Viking à l’horizon. D’autres participants ont décrit à quel point leurs perceptions étaient troublées par les conditions de navigation ou par la nature même des embarcations, comme cette personne bangladaise qui avait pris la mer dans la cale d’un bateau en bois :

« J’étais à l’intérieur du bateau en bois, je ne pouvais rien voir ou entendre. Je ne croyais pas que c’était un sauvetage jusqu’à ce que je sorte et voie avec mes propres yeux. »

Charlie, le SAR Team Leader qui a coordonné ce sauvetage, se souvient de sa propre stupéfaction à la découverte des 68 personnes à bord, sur une embarcation prévue pour 20 :

« À mesure qu’on les transférait sur nos RHIB (bateaux semi-rigides), d’autres sortaient de dessous le pont, cachés. »

En m’appuyant sur le questionnaire, les ateliers cartographiques et des entretiens ciblés, j’ai tenté de reconstituer l’espace-temps de ce sauvetage avec les personnes secourues et des membres de l’équipage.

« Sur le terrain : Quand les cartes racontent l’exil », avec Morgane Dujmovic, The Conversation France, 2025.

« Ils retournaient droit vers Tripoli ! »

Jérôme, le coordinateur adjoint de la recherche des secours à bord (ou Deputy SARCo) de l’OV, a confirmé le cas d’une embarcation « extrêmement surchargée », comme l’indique le rapport final de sauvetage :

« Là, ils étaient chargés ! L’alerte nous annonçait 55 personnes à bord, et nous on en a trouvé 68, parce qu’il y a ceux qui étaient sous le pont, cachés ! »

Dans le poste de commande de l’OV, écran de veille à l’appui, nous avons retracé les positions du bateau au fil de sa recherche. Ce matin-là, l’alerte avait été donnée par Alarm Phone, une ligne téléphonique citoyenne qui opère en continu depuis les deux rives de la Méditerranée, notamment pour relayer et suivre les cas de détresse.

« On a reçu une position à 6 h 19. On a tenté d’appeler Tripoli plusieurs fois, ça ne répondait pas. On a dit : “On y va quand même, on est très inquiets.” On a lancé le mail officiel disant qu’on y allait. »

Une fois ces démarches accomplies auprès des centres de coordination et de sauvetage en mer, l’OV s’est dirigé vers la position donnée, dans les eaux internationales au large de la ville libyenne de Zouara.

Peu de temps après, nos radios réglées sur le canal de veille ont grésillé :

« On réveille tout le monde en général quand on arrive dans les dix milles, c’est la distance avec laquelle on peut les trouver avec les jumelles. Et à 6 heures, il commence à y avoir les premières lueurs de l’aube. »

La recherche de l’embarcation en détresse s’est toutefois compliquée :

« Avec les premières données, le point de départ et la deuxième position, on avait une indication sur la vitesse : on pensait qu’ils faisaient 5 nœuds. Donc on s’est dit qu’on allait les trouver à cette position. Sauf qu’une fois arrivés, on a commencé à s’arracher les yeux : ils n’étaient pas à la position ! »

Reconstitution d’un cas de détresse en mer dans le poste de commande.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Les calculs opérés dans cette phase de recherche doivent en effet intégrer des facteurs multiples, parmi lesquels les différentes positions reçues (quand il y en a), mais aussi la présence ou l’absence d’un moteur fonctionnel et, enfin, les conditions météorologiques et maritimes, comme l’a expliqué Jérôme :

« Ce que je pense, c’est qu’ils ont dû se perdre et se dérouter : en ayant la mer, le vent dans la figure, tu ne sais pas où tu vas. Je pense qu’ils ne voyaient rien de ce qu’ils faisaient. Ils étaient en train de lutter avec tout ça. »

Confirmant les hypothèses de Jérôme, beaucoup des personnes secourues ce jour-là sont arrivées sur le pont de l’OV en souffrant de déshydratation et de mal de mer :

« Comme on l’a vu sur les photos, ils avaient vraiment beaucoup de houle et de vent qui leur arrivait dans la figure. Plus tu vas vers le large, plus tu subis la mer. »

Devant les zooms et dézooms opérés par Jérôme à l’écran, je comprends en images les implications d’un cas de détresse en mer au large de la Libye :

« En plus, là, le vent suffisait à les faire dériver : ils retournaient droit vers Tripoli ! »

« Ces bateaux ne devraient même pas exister »

Malgré les difficultés décrites pour ce sauvetage, il correspond à une opération « à faible risque ». Des événements plus critiques sont régulièrement rapportés par les équipages et par les personnes secourues.

Au fil du temps, les équipes de sauvetage ont notamment vu la qualité des embarcations se dégrader, comme l’explique Jérôme :

« Il y a eu les “wooden boats” (bateaux en bois), puis les “rubber boats” (bateaux pneumatiques). Maintenant, les pires c’est les “iron boats” (bateaux en métal). »

En 2023, des embarcations en métal soudées à la hâte ont commencé à faire leur apparition au large de la Tunisie. Pour les marins aguerris qui forment les équipes de sauvetage, comme Charlie, l’existence même de telles embarcations en pleine mer est difficilement concevable :

« Ces bateaux ne devraient même pas exister. Ils ont des structures extrêmement faibles. Ils sont faits à la main, mal et vite faits ; ce sont juste des plaques en métal, soudées. Ils n’ont pas de stabilité. Ce sont comme des cercueils flottants. »

Pour ces professionnels de la mer, l’inquiétude est réelle : « Il faut que nous soyons préparés à ça. » D’une part, les bords acérés des bateaux en métal peuvent abîmer les bateaux semi-rigides (RHIB) de l’ONG, avec le risque de compromettre l’ensemble de l’opération de sauvetage – comme cela s’est produit en septembre 2023, à l’issue d’une patrouille sur la route tunisienne. Les RHIB avaient alors été protégés « avec les moyens du bord », à l’aide des tapis trouvés sur le navire alors qu’il était en opération en mer.

D’autre part, chaque nouveau type d’embarcation implique des techniques très spécifiques. L’approche et le positionnement des bateaux semi-rigides autour de l’embarcation en détresse (ou « danse des RHIB »), les modes de communication propices au maintien du calme, les soins d’urgence durant le transfert vers le bateau-mère : tout cela est étudié avec minutie afin d’anticiper un maximum de scénarios.

Dans la salle de repos de l’équipage, face à la maquette construite par les anciens de SOS Méditerranée pour s’entraîner aux simulations, Charlie m’a longuement expliqué les techniques développées pour approcher chaque type d’embarcation en détresse, selon qu’elles sont en fibres de verre, en bois, en pneumatique ou en métal.

Dans le dernier cas, celui d’un bateau en métal, Charlie a insisté sur les implications critiques d’un sauvetage qui tournerait mal :

« Les bateaux en métal peuvent chavirer à tout moment et couler rapidement, à pic. Dans ce cas, la scène ressemblerait à ça : un massive MOB ! »,

c’est-à-dire un « Man Over Board » (« homme à la mer ») de grande ampleur, impliquant le passage par-dessus bord d’un nombre important de personnes. C’est ce que sont venus illustrer les petits objets bleus dispersés sur sa maquette.

Simulation d’un « massive MOB » avec un bateau en métal.
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Se noyer plutôt qu’être capturé

Une autre donnée a rendu les activités de sauvetage de plus en plus ingérables au fil du temps : les activités des milices et « garde-côtes libyens » dans la SRR (Search and Rescue Region) libyenne, c’est-à-dire la région libyenne de recherche et sauvetage en mer créée en 2018 avec le support de l’Union européenne.

Deux autorités y sont chargées de la surveillance côtière : la garde côtière libyenne (LCG) dépendant du ministère de la défense, et l’administration générale de la sécurité côtière (GACS), rattachée au ministère de l’intérieur.

Les multiples agissements illégaux et violents rapportés au sujet des acteurs libyens en mer ont justifié l’emploi de plus en plus courant de guillemets pour les désigner, ou de l’expression « so-called Libyan Coast Guard ». Pourtant, ces groupes reçoivent un soutien abondant de l’Union européenne et de plusieurs de ses États membres.

Financements européens des « garde-côtes » libyens, 2024.
Humanity Overboard, SOS Humanity, p.11, Fourni par l’auteur

À bord de l’OV, les témoignages ne tarissent pas sur les manœuvres périlleuses des « garde-côtes libyens » visant explicitement à faire échouer les sauvetages, comme l’a soulevé Charlie :

« Je les ai vus faire des manœuvres folles, essayer de rendre le sauvetage aussi dur que possible, en nous empêchant de secourir, en criant, en hurlant. »

Plusieurs microscènes de ce type ont été reconstituées :

« Ils conduisent le plus près et le plus rapidement possible pour créer des vagues. Ils se mettent sur notre route, interfèrent, près du bateau-mère. »

Quand les acteurs libyens sont sur scène, l’explosion d’émotions liées à l’arrivée des secours peut se transformer en scène de panique et affecter les chances de réussite du sauvetage.

Ce sont 31,4 % des personnes participantes à l’étude qui ont ainsi exprimé une perception négative à la vue d’un navire à l’horizon, associée à la peur d’être interceptées et refoulées par les acteurs libyens en mer :

« Au loin, nous ne savions pas si c’était un bateau de sauvetage ou les garde-côtes libyens. C’était un stress énorme à bord, les gens criaient et les enfants pleuraient. Nous étions prêts à sauter. »

En effet, la présence des autorités libyennes est souvent perçue comme un danger plus grand que le risque de noyade, comme l’a résumé l’un des participants :

« Pour moi, le danger ce n’est pas la mer, ce sont les autorités libyennes. »

Ce positionnement s’explique aisément pour les personnes qui ont déjà expérimenté une ou plusieurs interceptions. Certaines des personnes participantes à l’étude ont mentionné des violences exercées au cours de leur refoulement vers la Libye, telles que des coups, des menaces armées, des vols d’argent, des privations d’eau et de nourriture, voire des actes mortels :

« La première fois que j’ai pris la mer, les Libyens ont tiré sur le moteur, le carburant a brûlé et explosé et les gens près de moi sont morts. »

En outre, la proximité des « garde-côtes libyens » avec des milices ou réseaux mafieux est notoire. L’un des répondants à l’étude a décrit en ces termes l’administration générale de la sécurité côtière (GACS) :

« Il y a toujours un risque que le GACS, un groupe armé avec des masques, vous mette en prison. »

Les interceptions sont généralement suivies de périodes de détention arbitraire en Libye, dans les conditions inhumaines détaillées précédemment (voir la partie 2 de cette série) :

« J’ai essayé de traverser quatre fois mais j’ai été attrapée et mise en prison avec mon enfant ; j’ai beaucoup souffert. »

Reconstitution d’une interférence des acteurs libyens (en bleu) à proximité du bateau-mère (en rouge).
Morgane Dujmovic, Fourni par l’auteur

Ces faits rapportés par les équipages et personnes secourues sont largement étayés par les organisations internationales, humanitaires ou les collectifs associatifs qui suivent la situation en Méditerranée centrale. Dans son rapport de mission d’enquête de 2021, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies laisse peu de doutes quant à la chaîne de causalité qui relie les interceptions en mer et la traite des personnes migrantes en Libye :

« Les garde-côtes libyens procèdent […] à l’interception de l’embarcation dans des conditions violentes ou périlleuses, qui se soldent parfois par des morts. […] Les garde-côtes libyens confisquent les effets personnels des migrants à bord. Une fois débarqués, les migrants sont soit transférés dans des centres de détention, soit portés disparus, et il semblerait que certains soient vendus à des trafiquants. […] Depuis que des bateaux sont refoulés en Méditerranée, les autorités libyennes ont été averties du caractère généralisé et systématique des interceptions périlleuses effectuées en mer et des violences commises dans les centres de détention. Plutôt que d’enquêter sur ces cas et de remédier à ces pratiques, les autorités libyennes ont continué à intercepter les migrants et à les placer en détention. »

En croisant ces scènes de sauvetage maritime avec le vaste système d’exploitation organisé depuis les lieux de détention en Libye, on comprend que l’interception en mer par les « garde-côtes libyens » relève d’une stratégie de capture, et que la Méditerranée centrale est devenue le lieu d’un corps à corps pour la sauvegarde de la vie et de la dignité humaine.

The Conversation

Morgane Dujmovic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À bord de l’« Ocean Viking » (3) : échapper à la Libye, survivre à la mer – https://theconversation.com/a-bord-de-l-ocean-viking-3-echapper-a-la-libye-survivre-a-la-mer-257662

Que fait l’Europe face aux géants du numérique ?

Source: The Conversation – in French – By Valère Ndior, Professeur de droit public, Université de Bretagne occidentale

Pour faire face aux géants du numérique, l’Union européenne s’est dotée d’une législation ambitieuse : le règlement européen sur les services numériques. Plus d’un an après son entrée en vigueur, elle reste complexe dans son application, et peine à s’imposer face à l’arbitraire des plates-formes.


Des services tels que Meta ou X se sont arrogé de longue date le pouvoir de remanier les règles affectant la vie privée ou la liberté d’expression, en fonction d’intérêts commerciaux ou d’opportunités politiques. Meta a ainsi annoncé la fin de son programme de fact-checking en matière de désinformation en janvier 2025, peu de temps avant le retour au pouvoir de Donald Trump, qui manifestait une hostilité marquée à cette politique.

Du côté des gouvernements, les décisions d’encadrement semblent osciller entre l’intervention sélective et l’inaction stratégique. Sous couvert d’ordre public ou de sécurité nationale, des réseaux sociaux ont été sanctionnés dans plusieurs pays tandis que d’autres ont échappé à la régulation. La récente interdiction aux États-Unis du réseau social chinois TikTok – pour le moment suspendue – en fournit une illustration frappante. En parallèle, Meta, qui procède à une collecte massive de données d’utilisateurs mais qui présente la qualité décisive d’être américaine, n’a pas été inquiétée. Cet encadrement à géométrie variable alimente un sentiment de déséquilibre.


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Le Digital service act, un modèle de cogestion de l’espace numérique à inventer

L’Union européenne tente de s’imposer comme un rempart avec une nouvelle législation, le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act en anglais, ou DSA), entré en application en février 2024, qui vise notamment à introduire davantage de transparence dans les actions de modération des contenus et à construire un écosystème de responsabilité partagée. Désormais, les plates-formes doivent non seulement justifier leurs décisions de modération, mais aussi remettre aux autorités compétentes des rapports de transparence ayant vocation à être publiés. Ces rapports contiennent – en principe – des données précises sur les actions de modération menées, les techniques employées à cette fin ou les effectifs mobilisés.

Le DSA a également formalisé le rôle des « signaleurs de confiance », souvent des organisations de la société civile désignées pour leur expertise et dont les signalements doivent être traités en priorité. La liste de ces entités s’allonge, signe que ce dispositif est désormais opérationnel : en France, deux associations de protection des jeunes et de l’enfance en font partie (e-Enfance et Point de Contact), avec l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie et l’Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle.

Par ailleurs, les utilisateurs disposent de nouvelles voies de recours, incarnées par des organismes de règlement extrajudiciaire des litiges. Des structures comme « Appeals Centre Europe » ou « User Rights » proposent déjà de telles procédures, destinées à contester des décisions de modération des plates-formes.

De premières enquêtes en cours contre des géants du numérique

Ces mécanismes sont déjà mobilisés par les utilisateurs de réseaux sociaux et ont déjà produit leurs premières décisions – l’Appeals Centre Europe annonçait en mars 2025 avoir reçu plus d’un millier de recours et adopté une centaine de décisions. Toutefois, compte tenu de leur création toute récente, il conviendra d’attendre la publication de leurs premiers rapports de transparence, dans les prochains mois, pour tirer de premiers bilans.

Sur la base de cette nouvelle réglementation, la Commission européenne a déclenché depuis la fin de l’année 2023 plusieurs enquêtes visant à déterminer la conformité au DSA des activités d’une variété de services numériques. Compte tenu de la complexité et de la technicité des procédures et investigations (parfois entravées par le défaut de coopération ou les provocations des entités ciblées), plusieurs mois semblent encore nécessaires pour en évaluer l’impact.

De même, l’ARCOM, autorité indépendante chargée d’appliquer le DSA sur le territoire français en tant que coordinateur national, a mis en œuvre les missions qui lui sont attribuées, notamment sur le fondement de la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique. Celle-ci l’habilite à mener des inspections et contrôles sur le fondement du droit européen : elle a notamment conduit, en 2025, des enquêtes visant des sites pornographiques n’ayant pas en mis en place des procédés adéquats de vérification de l’âge des visiteurs, enquêtes pouvant mener à terme au blocage.

Le DSA, un rempart fragile entravé dans sa mise en œuvre

Toutefois, le dispositif sophistiqué du DSA peine à emporter la conviction de la société civile et de nombre d’acteurs politiques, prompts à exiger l’adoption rapide de mesures de contrôle et de sanction. Ce texte se trouve par ailleurs confronté à plusieurs catégories de défis qui échappent à la seule rationalité du droit.

Premièrement, ce texte doit trouver à s’appliquer dans un contexte de vives tensions politiques et sociétales. De ce point de vue, les élections européennes et nationales de 2024 ont constitué un test notable – parfois peu concluant comme le montre l’annulation du premier tour du scrutin présidentiel en Roumanie en raison d’allégations de manipulation des algorithmes de TikTok.

Les lignes directrices produites par la Commission en mars 2024 avaient pourtant appelé les très grandes plates-formes à assumer leurs responsabilités, en se soumettant notamment à des standards accrus en matière de pluralisme et de conformité aux droits fondamentaux. TikTok et Meta notamment s’étaient engagés à prendre des mesures pour identifier les contenus politiques générés par intelligence artificielle. Le rapport post-électoral de juin 2025 rédigé par la commission confirme que ces mesures n’ont pas été suffisantes, et que la protection de l’intégrité de l’environnement numérique en période de campagne restera un défi pour les années à venir.

Deuxièmement, le DSA peut être marginalisé par les États membres eux-mêmes, susceptibles d’exercer une forme de soft power contournant les mécanismes formels introduits par cette législation. La neutralisation par TikTok, en juin 2025, du hashtag « #SkinnyTok », associé à l’apologie de la maigreur extrême, a été présentée comme résultant d’une action directe du gouvernement français plutôt que d’une mise en œuvre formelle des procédures du DSA. En creux, les déclarations politiques de l’exécutif français laissent à penser que les actions de ce dernier peuvent se substituer à la mise en œuvre du droit européen, voire la court-circuiter.

Troisièmement, enfin, la géopolitique affecte indéniablement la mise en œuvre du droit européen. En effet, le DSA vise à réguler des multinationales principalement basées aux États-Unis, ce qui engendre une friction entre des référentiels juridiques, culturels et politiques différents. En atteste l’invocation du Premier Amendement américain relatif à la liberté d’expression pour contester l’application du droit européen, ou les menaces de la Maison-Blanche à l’égard de l’UE visant à la dissuader de sanctionner des entreprises états-uniennes. Rappelons d’ailleurs l’adoption par Donald Trump d’un décret évoquant la possibilité d’émettre des sanctions à l’encontre des États qui réguleraient les activités d’entreprises américaines dans le secteur numérique, sur le fondement de considérations de « souveraineté » et de « compétitivité ». Ces pressions sont d’autant plus préjudiciables qu’il n’existe pas d’alternatives européennes susceptibles d’attirer des volumes d’utilisateurs comparables à ceux des réseaux sociaux détenus par des entreprises américaines ou chinoises.

Un texte remis en cause avant même sa pleine mise en œuvre

Le DSA fait ainsi l’objet de remises en cause tant par des acteurs extérieurs à l’UE qu’internes. D’aucuns critiquent sa complexité ou sa simple existence, tandis que d’autres réclament une application plus agressive. L’entrée en application de ce texte n’avait pourtant pas vocation à être une solution miracle à tous les problèmes de modération. En outre, dans la mesure où l’UE a entendu substituer à un phénomène opaque d’autorégulation des plates-formes un modèle exigeant de corégulation impliquant acteurs publics, entreprises et société civile, le succès du DSA dépend du développement d’un écosystème complexe où les règles contraignantes font l’objet d’une pression politique et citoyenne constante, et sont complétées par des codes de conduite volontaires.

Les actions et déclarations des parties prenantes dans le débat public – par exemple les régulières allégations de censure émises par certains propriétaires de plates-formes – suscitent une confusion certaine dans la compréhension de ce que permet, ou non, la réglementation existante. Des outils d’encadrement des réseaux sociaux existent déjà : il convient d’en évaluer la teneur et la portée avec recul, et de les exploiter efficacement et rigoureusement, avant d’appeler à la création de nouvelles réglementations de circonstance, qui pourraient nuire davantage aux droits des individus en ligne.


Cet article est proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? », qui se tiendra à Cerisy du 25 juillet au 31 juillet 2025.

The Conversation

Valère Ndior est membre de l’Institut universitaire de France, dont la mission est de favoriser le développement de la recherche de haut niveau dans les établissements publics d’enseignement supérieur relevant du ministère chargé de l’enseignement supérieur et de renforcer l’interdisciplinarité. Il bénéficie à ce titre d’un financement public destiné à mener, en toute indépendance, des recherches académiques, dans le cadre d’un projet de cinq ans, hébergé à l’université de Brest et consacré à la gouvernance et la régulation des réseaux sociaux.
Il ne reçoit aucune instruction ou directive dans le cadre de cette activité.

ref. Que fait l’Europe face aux géants du numérique ? – https://theconversation.com/que-fait-leurope-face-aux-geants-du-numerique-261581

Il ne reste que 3 ans : une étude alerte sur le temps qui file pour éviter les pires impacts du changement climatique

Source: The Conversation – in French – By Debbie Rosen, Research and Innovation Development Manager for the Priestley Centre for Climate Futures, University of Leeds

Les mauvaises nouvelles sur le climat sont partout. L’Afrique est particulièrement touchée par le changement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes. Ce qui bouleverse les vies et les moyens de subsistance des populations.

La planète se réchauffe à une vitesse record. Pourtant, les gouvernements tardent à agir.

La conférence des parties (COP30) sur le changement climatique se tiendra dans quelques mois. Les 197 pays membres des Nations unies étaient censés avoir soumis leurs plans d’action nationaux actualisés à l’ONU avant février de cette année. Ces documents précisent comment chaque pays compte réduire les émissions de gaz à effet de serre conformément à l’Accord de Paris. Cet accord juridiquement contraignant engage tous les signataires à limiter le réchauffement climatique causé par l’homme à 1,5 °C maximum par rapport aux niveaux préindustriels.

Les gouvernements doivent également présenter, lors de la prochaine COP30, leurs plans d’action nationaux pour le climat récemment mis à jour et expliquer comment ils comptent s’adapter aux effets du changement climatique.

Mais jusqu’à présent, seuls 25 pays, représentant environ 20 % des émissions mondiales, ont soumis leurs plans, connus sous le nom de contributions déterminées au niveau national (CDN). En Afrique, il s’agit de la Somalie, de la Zambie et du Zimbabwe. Il reste 172 pays qui doivent encore rendre leurs copies.

Les contributions déterminées au niveau national sont très importantes. Elles fixent les engagements à court et à moyen terme des pays en matière de changement climatique. Elles donnent également des orientations qui informent les décisions politiques et les investissements. L’alignement des plans climatiques sur les objectifs de développement pourrait sortir 175 millions de personnes de la pauvreté.

Mais on peut affirmer que seul l’un des plans soumis, celui du Royaume-Uni, est compatible avec l’Accord de Paris.

Nous sommes des climatologues, et l’un d’entre nous (Piers Forster) dirige l’équipe scientifique mondiale qui publie chaque année le rapport Les indicateurs du changement climatique. Ce rapport fait un état des lieux du système climatique. Il analyse les émissions de gaz à effet de serre, leur concentration dans l’atmosphère, l’augmentation des températures et la part due aux activités humaines.

Le rapport examine également les températures et les précipitations extrêmes, l’élévation du niveau des mers et la quantité de dioxyde de carbone qui peut encore être émise avant que la température de la planète ne dépasse de 1,5 °C celle de l’ère préindustrielle. Il est important de rester en dessous de 1,5 °C afin d’éviter les pires effets du changement climatique.

Notre rapport montre que le réchauffement climatique causé par l’homme a atteint 1,36 °C en 2024. Cela a fait grimper la température moyenne mondiale (combinaison du réchauffement induit par l’homme et de la variabilité naturelle du système climatique) à 1,52 °C. En d’autres termes, le monde a déjà atteint un niveau de réchauffement tel qu’il ne pourra plus éviter les effets significatifs du changement climatique. Il ne fait aucun doute que nous sommes en danger.

Notre planète en danger

Les températures mondiales ont été très élevées l’an dernier. Ce qui est inquiétant, c’est qu’elles deviennent presque normales. Les données parlent d’elles-mêmes. Les niveaux record des émissions de gaz à effet de serre ont entraîné une augmentation des concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone, méthane et d’oxyde nitreux.

Il en résulte une hausse des températures qui réduit rapidement le budget carbone restant (la quantité de gaz à effet de serre pouvant être émise dans un délai convenu). À ce rythme, ce budget sera épuisé en moins de trois ans aux niveaux d’émissions actuels.

Nous devons regarder les choses en face : la fenêtre pour rester en dessous de 1,5 °C est pratiquement fermée. Même si nous parvenons à faire baisser les températures à l’avenir, le chemin sera long et difficile.

Dans le même temps, les phénomènes climatiques extrêmes s’intensifient, entraînant des risques et des coûts à long terme pour l’économie mondiale, mais aussi, et surtout, pour les populations. Le continent africain est aujourd’hui confronté à la crise climatique la plus meurtrière depuis plus de dix ans.

Il est impensable de gérer des économies fonctionnant sans un accès rapide à des données fiables. Lorsque les cours des actions s’effondrent ou que la croissance stagne, les responsables politiques et les chefs d’entreprise agissent de manière décisive. Personne ne tolérerait des informations obsolètes sur les ventes ou le marché boursier.

Mais en matière de climat, la vitesse du changement climatique dépasse souvent celle des données disponibles. Il est donc impossible de prendre des décisions rapides. Si on traitait les données climatiques comme nous traitons les rapports financiers, chaque mise à jour catastrophique déclencherait un vent de panique. Pourtant, si les gouvernements réagissent toujours vite face à un ralentissement économique, ils sont beaucoup plus lents à répondre aux signaux envoyés par les indicateurs climatiques clés, qui sont les signes vitaux de la Terre.

Que faut-il faire maintenant ?

Alors que de plus en plus de pays élaborent leurs plans climatiques, il est temps que les dirigeants du monde entier affrontent les dures réalités de la science climatique.

Les gouvernements doivent avoir rapidement accès à des données climatiques fiables afin de pouvoir élaborer des plans climatiques nationaux actualisés. Ces plans doivent également s’inscrire dans une perspective mondiale. C’est essentiel pour garantir l’équité et la justice. Par exemple, les pays développés doivent reconnaître qu’ils ont émis davantage de gaz à effet de serre et prendre l’initiative de présenter des mesures ambitieuses d’atténuation. Ils doivent aider les pays du Sud à financer leur transition énergétique et leur adaptation.

En Afrique, l’ONU organise en septembre la Semaine du climat de la CCNUCC à Addis-Abeba. Outre l’élaboration des plans pour la COP30, des sessions seront organisées sur l’accès au financement climatique et sur la manière de garantir une transition juste et équitable vers zéro émission de carbone d’origine humaine d’ici 2050 (zéro émission nette). Le sommet vise également à soutenir les pays qui travaillent encore sur leurs plans nationaux pour le climat.

Si les contributions déterminées au niveau national sont mises en œuvre, le rythme du changement climatique ralentira. Cela est essentiel non seulement pour les pays – et les économies – qui sont actuellement en première ligne dans la lutte contre le changement climatique, mais aussi pour le bon fonctionnement de la société mondiale.

Seuls cinq pays du G20 ont présenté leurs plans pour 2035 : le Canada, le Brésil, le Japon, les États-Unis et le Royaume-Uni. Or, le G20 est responsable d’environ 80 % des émissions mondiales. Cela signifie que la présidence sud-africaine actuelle du G20 peut contribuer à faire en sorte que le monde donne la priorité aux efforts visant à aider les pays en développement à financer leur transition vers une économie à faible intensité de carbone.

Autre source d’inquiétude : seuls 10 plans actualisés ont réaffirmé ou renforcé leurs engagements en faveur de l’abandon des combustibles fossiles. Cela signifie que les plans climatiques nationaux de l’Union européenne, de la Chine et de l’Inde seront d’une grande importance pour tester leur leadership climatique et maintenir les objectifs de température de 1,5 °C de l’Accord de Paris. De nombreux autres pays examineront attentivement les engagements pris par ces pays avant de soumettre leurs propres plans nationaux en matière de climat.

Les données contenues dans notre rapport aident le monde à comprendre non seulement ce qui s’est passé ces dernières années, mais aussi ce à quoi il faut s’attendre à l’avenir.

Nous espérons que ces pays, ainsi que d’autres, présenteront des plans ambitieux et crédibles bien avant la COP30. S’ils le font, cela permettra enfin de combler le fossé entre la reconnaissance de la crise climatique et la prise de mesures décisives pour y faire face. Chaque tonne de gaz à effet de serre évitée compte.

The Conversation

Piers Forster bénéficie d’un financement des conseils de financement britanniques et européens. Il est président du Comité britannique sur le changement climatique.

Debbie Rosen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Il ne reste que 3 ans : une étude alerte sur le temps qui file pour éviter les pires impacts du changement climatique – https://theconversation.com/il-ne-reste-que-3-ans-une-etude-alerte-sur-le-temps-qui-file-pour-eviter-les-pires-impacts-du-changement-climatique-261602