Combat mondial contre le VIH/sida depuis plus de quarante ans : la France s’est-elle arrogé le beau rôle ?

Source: The Conversation – in French – By Marion Aballéa, Historienne, maître de conférences en histoire contemporaine, Sciences Po Strasbourg – Université de Strasbourg

Depuis la découverte du VIH par une équipe de l’Institut Pasteur en 1983, Paris s’est trouvé à l’origine de plusieurs initiatives diplomatiques notables visant à endiguer l’épidémie. Pour autant, ses contributions financières n’ont pas toujours été à la hauteur des grandes déclarations qu’ont multipliées ses dirigeants et ses diplomates.


« La France veut bien avoir les lauriers et devenir […] la championne de la santé mondiale. En revanche, quand il s’agit de mettre les financements sur la table, il n’y a personne. »

Au cœur de l’été, l’association Aides mettait la pression sur le gouvernement français. Alors que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme organisera fin 2025 sa huitième levée de fonds, Aides réclame que la France porte à 2 milliards d’euros sa contribution pour les trois prochaines années, soit une augmentation de 25 % par rapport à son engagement précédent.

Dans un contexte d’incertitudes, marqué par le probable désengagement des États-Unis – premier contributeur du Fonds – et par la réduction de l’aide au développement de plusieurs donateurs européens, l’association appelle la France, elle-même engagée dans une politique de réduction des dépenses, à intensifier son engagement pour se hisser à la hauteur du rôle que le pays prétend historiquement jouer en matière de santé globale, particulièrement en matière de lutte contre le VIH/sida.

Au moment où l’administration Trump réduit drastiquement les aides extérieures de Washington, où l’attention internationale se réoriente sur les enjeux sécuritaires et militaires, et où la France est le théâtre d’une crise budgétaire et politique inédite, cet appel doit être compris dans la longue durée : voilà 40 ans que la France se rêve en championne de la lutte mondiale contre le VIH/sida, sans toujours mettre sur la table les moyens qui lui permettraient de réaliser pleinement cette ambition.

L’ambition précoce de construire un leadership français

L’engagement français dans ce qui allait devenir « la diplomatie du sida » remonte à l’apparition de la pandémie au début des années 1980. Il trouve son point de départ dans l’identification, début 1983, du virus responsable de la maladie par une équipe française – celle coordonnée, à l’Institut Pasteur de Paris, par Luc Montagnier, Jean-Claude Chermann et Françoise Barré-Sinoussi.

Cette découverte constitue une opportunité diplomatique : elle permet de faire rayonner l’excellence de la science française et de nouer des coopérations avec divers pays touchés par l’épidémie.

En 1986, la tenue à Paris de la deuxième Conférence mondiale sur le sida témoigne déjà d’une reconnaissance internationale. Et lorsque, au même moment, la primauté de la découverte pastorienne est remise en cause par une équipe américaine, c’est l’ensemble de l’appareil politico-administratif français qui se met en action pour défendre tant les retombées symboliques et financières que l’honneur national. Jusqu’à l’Élysée où François Mitterrand ordonne au Quai d’Orsay d’« agir énergiquement » et d’« engager une campagne » pour défendre la cause française (Archives nationales, 5AG4/5801, « Le point sur le problème du sida », note de Ségolène Royal, 3 septembre 1985, annotation de la main de François Mitterrand).

Sur fond de contentieux franco-américain, le président s’engage personnellement dans la diplomatie du sida. Il pousse à ce que la question soit mise à l’agenda du G7 de Venise en 1987 et préside à la création d’un Comité international d’éthique sur le sida, dont la première réunion se tient à Paris, en 1989.

Alors que discriminations et violations des droits des malades et des séropositifs sont dénoncées internationalement par les associations, se placer en pionnier d’une réflexion sur les enjeux éthiques associés au sida est non seulement un moyen de conforter le leadership français, mais également de se distinguer du rival américain, critiqué pour les mesures discriminatoires et attentatoires aux droits imposées par l’administration Reagan dans sa réponse à l’épidémie.

Cinq ans plus tard, le 1er décembre 1994, le Sommet mondial de Paris sur le sida, porté notamment par Simone Veil, vise à consolider la place singulière que la France pense s’être construite dans la mobilisation internationale face au sida.

Ouverture du Sommet mondial de Paris sur le sida par Édouard Balladur, alors premier ministre, le 1erdécembre 1994.

Le Sommet débouche sur la « Déclaration de Paris », signée par 42 gouvernements, qui acte notamment le principe d’une plus grande implication des personnes malades ou vivant avec le VIH dans la réponse à la maladie. La France se pose en moteur de la diplomatie du sida, et fait de la défense des droits des malades le cœur d’un engagement qui est aussi l’outil d’une stratégie d’influence à l’échelle globale.

Un engagement financier critiqué

Toutefois, la réussite du Sommet de Paris n’est pas à la hauteur des attentes françaises. On pensait y réunir chefs d’État et de gouvernement, mais peu répondent finalement à l’appel. Les États-Unis, l’Allemagne ou le Royaume-Uni n’y envoient, par exemple, que leur ministre de la santé. Les associations dénoncent, par ailleurs, des engagements décevants sur l’inclusion et les droits des malades. Surtout, au printemps 1995, au lendemain de l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, le nouveau gouvernement dirigé par Alain Juppé revient sur la promesse faite lors du Sommet de mobiliser 100 millions de francs pour la mise en œuvre des projets qui y avaient été discutés.

Ce renoncement vient conforter ceux qui dénoncent déjà, depuis plusieurs années, les postures françaises sur la scène internationale du sida : celles d’une diplomatie qui veut jouer les premiers rôles, qui s’épanouit dans les grands discours et la défense de grands principes, mais qui refuse de contribuer de manière proportionnelle à l’effort global contre la maladie.

Entre 1986 et 1991, la France a consacré environ 38,5 millions de dollars au combat international contre le sida : c’est infiniment moins que le leader américain (273 millions), mais aussi nettement moins que le Royaume-Uni (59,5 millions), et à peine plus qu’un « petit » pays comme le Danemark (36,9 millions) (Source : Commission européenne, « AIDS Policy of the Community and the Member States in the Developing World », 7 janvier 1994). Encore cette enveloppe est-elle très majoritairement consacrée à des aides bilatérales (notamment à destination de pays africains francophones) et très peu aux programmes multilatéraux mis en place pour répondre à la pandémie. Ce qui donne prise aux accusations de diplomatie opportuniste, utilisant le sida pour conforter son influence en Afrique au lieu de s’engager pleinement dans le nécessaire effort commun.

Dans un contexte bouleversé, en 1996, par l’arrivée de multithérapies efficaces pour neutraliser le VIH, la diplomatie française continue pourtant, au tournant du XXIe siècle, à se prévaloir de la découverte française du VIH, socle à ses yeux d’une légitimité et d’une responsabilité historiques, pour prétendre à une place singulière sur la scène internationale du sida, tout en restant discrète sur ses propres contributions.

En décembre 1997, à Abidjan (Côte d’Ivoire), Jacques Chirac est le premier dirigeant occidental à dénoncer le fossé des traitements entre Nord et Sud, et à appeler la communauté internationale à se mobiliser pour que les nouveaux traitements soient accessibles à tous. Une déclaration qui change la face du combat contre le sida, mais que la France est évidemment incapable de financer.

C’est, dès lors, moins en mettant de l’argent sur la table qu’en participant à imaginer de nouveaux mécanismes de financement que la diplomatie française parvient, à partir des années 2000, à maintenir son influence de premier plan.

Paris joue un rôle important dans la création du Fonds mondial, en 2002, dont un Français, Michel Kazatchkine, est entre 2007 et 2012 le deuxième directeur exécutif.

Jacques Chirac et son homologue brésilien Lula sont par ailleurs à l’origine, en 2006, de la création d’Unitaid, un mécanisme affectant à la lutte internationale contre le sida le produit d’une nouvelle taxe sur les billets d’avion. Le leadership français paraît aussi se décliner à l’échelle locale : la maire de Paris Anne Hidalgo est à l’initiative, en 2014, d’une nouvelle « Déclaration de Paris », fondant un réseau de métropoles mondiales engagées à devenir des « villes zéro-sida ».

Conférence de lancement d’Unitaid en 1996. Jacques Chirac, aux côtés du président brésilien Lula, au centre, entourés par le président des États-Unis Bill Clinton et le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan.
UN Photo/Paulo Filgueiras

Dans un souci de cohérence, la France réoriente alors vers les programmes multilatéraux la majeure partie de l’aide internationale qu’elle consacre à la lutte contre le sida. Elle est, depuis sa création, la deuxième contributrice au Fonds mondial, (loin) derrière les États-Unis. En octobre 2019, elle accueille à Lyon la réunion des donateurs en vue de la sixième reconstitution du Fonds. Emmanuel Macron y ravive la tradition de l’engagement personnel des présidents français en annonçant une contribution française en hausse de 25 %. La promesse étant renouvelée trois ans plus tard, les engagements triennaux français sont passés d’un peu plus de 1 milliard d’euros en 2017-2019 à près de 1,6 milliard en 2023-2025.

Au 31 août 2025, à quatre mois de l’échéance, la France n’a toutefois versé qu’un peu plus de 850 millions d’euros sur les 1,6 milliard promis pour 2023-2025.

2025 : une ambition réalisée, ou enterrée

Marion Aballéa a récemment publié Une histoire mondiale du sida, 1981-2025, aux éditions du CNRS.

La France peut-elle dès lors être considérée comme une « championne » de la diplomatie du sida ? Depuis quarante ans, le Quai d’Orsay et l’Élysée, relayés par le ministère de la santé, ont voulu construire cette posture et en faire un levier d’influence internationale. Paris a été au cœur de plusieurs des grandes mobilisations ayant érigé la pandémie de VIH/sida en un défi global. Mais en rechignant à aligner ses contributions financières avec ses déclarations, la France s’est aussi attiré des critiques dénonçant l’instrumentalisation cynique de la pandémie à des fins purement diplomatiques.

En 2011, elle semblait encore chercher à contourner la logique multilatérale du Fonds mondial en instituant L’Initiative, un mécanisme vers lequel elle dirige 20 % de sa contribution et dont elle pilote l’attribution à des pays francophones.

L’appel d’Aides à porter la contribution française au Fonds mondial à 2 milliards d’euros doit être lu à la lumière de ce positionnement historique. À l’heure où le leader états-unien fait défection, et alors que les Nations unies n’ont pas renoncé à l’objectif de « mettre fin à la pandémie » d’ici à 2030, la France peut endosser pleinement le rôle de leader auquel elle prétend. Selon la réponse de Paris à cet appel, l’ambition affirmée il y a quarante ans sera réanimée ou, à l’inverse, durablement enterrée…

The Conversation

Marion Aballéa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Combat mondial contre le VIH/sida depuis plus de quarante ans : la France s’est-elle arrogé le beau rôle ? – https://theconversation.com/combat-mondial-contre-le-vih-sida-depuis-plus-de-quarante-ans-la-france-sest-elle-arroge-le-beau-role-264297

Nintendo : « Super Mario », quarante ans de jeunesse éternelle

Source: The Conversation – in French – By Arnault Djaoui, Doctorant en Science de l’Information et Communication – Laboratoire LIRCES, Université Côte d’Azur

L’iconique plombier à moustaches, mascotte de la firme Nintendo, célèbre, le 13 septembre, le quarantième anniversaire de sa première aventure vidéoludique. Cet emblème intergénérationnel n’en finit pas de séduire de nouveaux adeptes en réussissant à se renouveler constamment. Alors, d’où ce sympathique personnage puise-t-il son secret de jouvence ?


Avant qu’il ne soit Mario, le personnage est d’abord introduit sous le sobriquet de Jumpman dans le jeu d’arcade Donkey Kong, en 1981. La figure mythique du petit plombier espiègle – à cette époque charpentier et aujourd’hui sans profession attitrée – montrait déjà la volonté du fabricant Nintendo d’installer une mécanique de jeu simple et audacieuse. Le joueur incarne, dans cette première mouture, un personnage haut en couleur évoluant sur des plateaux urbains ascensionnels. Le but du jeu est de déjouer les assauts du gorille Donkey Kong au moyen de sauts allègres, exécutables à l’aide d’une simple pression sur une touche jusqu’à atteindre le vil primate et libérer une demoiselle en détresse.

La fantaisie de l’action et des éléments narratifs affiche d’emblée une forte envie de proposer un univers durable, amusant et identifiable. Plus encore, la volonté initiale du concepteur, Shigeru Miyamoto, est de conférer à son personnage une stature marquée et une vraie personnalité. Ainsi, cette vedette en devenir synthétise dès sa première apparition les attributs d’une entité originale et attractive, qui se démarque de ses prédécesseurs, Pacman ou les space invaders. C’est donc après une seconde incursion dans les salles d’arcade que l’élu de Nintendo va réellement marquer le début de sa légende, durant l’année 1985.

Le raz-de-marée « Super Mario Bros. »

L’arrivée de son propre jeu attitré marque un tournant dans le jeu de plateformes et plus globalement dans l’industrie du jeu vidéo. Désormais baptisé Mario, cet attachant héros dispose alors de tout un « lore » (l’ensemble des éléments relatifs à l’univers d’un jeu) qui lui est propre, jonché de créatures alliées (la princesse Peach, Toad le champignon, etc.) ou ennemies (Bowser, les Koopas, etc.) qui définissent également le caractère incontournable de cette mythologie.

En plus de parcourir des dizaines de niveaux, tous plus colorés, riches en animation et périlleux dans les dangers dont ils sont parsemés, le joueur découvre au cours des péripéties du plombier une approche bien plus enchanteresse du challenge dans le jeu vidéo. Le médium, qui reposait jusqu’ici sur des principes réitératifs et contenus dans des parties courtes, trouve avec Super Mario Bros. la possibilité de combiner le sens de l’amusement machinal et le sentiment pur de voyage immersif. Les effets de jouabilité, simples d’utilisation mais extrêmement exigeants dans ce qu’ils invoquent de dextérité et d’attention, inaugurent également une nouvelle manière de ressentir la difficulté graduelle des épreuves au fil de cette odyssée d’un genre nouveau.

Un univers qui inspire et qui s’exporte

Très rapidement, le modèle instauré par cet opus fondateur cristallise une nouvelle ère vidéoludique, qui se caractérise par une réutilisation appuyée du système simple et efficace des fondements de Mario. Outre les innombrables créations qui s’inspirent directement de cette œuvre instauratrice (Castle of Illusion, Disney’s Duck Tales, Castlevania II: Simon’s Quest, etc.), de nouveaux volets de la saga Mario vont être logiquement mis en chantier. Le personnage évolue continuellement au gré de nombreuses modifications de modélisation (character design), de nouveaux pouvoirs à sa disposition (feu, glace, agilité féline, etc.) et de nouvelles rencontres de personnages en tout genre, en même temps que le public grandit aussi de son côté.

Cette proximité entretenue entre les joueurs et le personnage de fiction marque une permanence de cet espace de dérivation, d’époque en époque. Telle une saga cinématographique ou une série télé, l’univers de Mario se décline en plusieurs épisodes (Super Mario Land, en 1989, Super Mario World, en 1990, etc.) qui apportent tous leurs lots de nouveautés tant sur la technique que sur l’agrandissement du lore.

Ainsi, de nouvelles figures incontournables de l’estampille Nintendo sont introduites pour la première fois dans les jeux Mario. C’est le cas de l’attendrissant dinosaure Yoshi, dans la série Super Mario World, ou du patibulaire double maléfique Wario, dans Super Mario Land 2 en 1992, qui bénéficieront par la suite de leurs propres jeux à succès.

De son côté, Mario ne va cesser d’asseoir son hégémonie et d’étendre sa galaxie. Au cinéma, avec une première adaptation en prises de vue réelles en 1993, à la télévision, avec une série animée datant de 1989, en jeux de société ou en produits dérivés, la machine tentaculaire de Nintendo entend bien investir tous les secteurs du divertissement. L’amélioration substantielle des graphismes au gré de chaque génération de consoles va ensuite permettre la réalisation des ambitions les plus folles des concepteurs.

L’avènement de nouveaux enjeux

L’exploitation du monde de Mario se ressent donc avant tout dans la sphère vidéoludique. Chacune de ses nouvelles apparitions est synonyme d’une version soit alternative, soit sublimée de sa dialectique. Les séries secondaires, telles que le jeu de course Mario Kart 64 (1996) ou le jeu de plateau et minijeu Mario Party (1998), deviennent par conséquent des ouvrages aussi appréciés que les opus de la série mère.

Par la suite, le plombier et sa myriade de compagnons s’inviteront dans toutes sortes de genres vidéoludiques (football, basketball, jeux olympiques, jeux de réflexion, jeux de rôle, jeux de modélisation, etc.) pour définir une mosaïque où l’universalité est au centre du propos. C’est pourtant bel et bien avec son arrivée dans la sphère du jeu de plateformes en 3D que l’égérie de Nintendo marque une nouvelle révolution à l’aube du XIXe siècle.

Jouissant désormais d’une technique graphique permettant de profiter des environnements de façon totale avec une profondeur de champ à 360°, Mario s’illustre dans Super Mario 64 (1996) de façon homérique.

La 3D polygonale, qui était jusqu’à présent l’adage de créations globalement plus sérieuses, atteint avec ce titre des sommets de liberté, de dépaysement et d’enivrement pour l’époque. Les contrées visitées par le plombier (déserts, volcans, plaines enneigées, îles tropicales, etc.), dans ses anciennes aventures, sont remises au goût du jour pour permettre au joueur de redécouvrir leur exotisme à travers un prisme complètement remanié. Le fait de pouvoir aborder ces surfaces en profitant des nouvelles aptitudes du héros, désormais fort de 28 mouvements distincts, configure une ergonomie de l’exploration encore jamais atteinte dans un jeu de ce type.

Cette étape d’innovation marque un tournant dans l’approche du jeu de plateformes et d’aventure dans le secteur du jeu vidéo, qui deviennent des références en matière de prouesses interactives.

Un personnage qui mute dans le sens du perfectionnement

Chaque nouvelle sortie devient ainsi l’occasion de faire évoluer cette formule dans le sens de la modernité, en capitalisant toujours sur l’effet d’originalité et d’amélioration. Les différents gameplay (jouabilité) mis en œuvre participent à cet état de réinvention puisqu’ils mettent à l’honneur une thématique différente à chaque aventure. Super Mario Sunshine (2002) fait la part belle au maniement d’un jetpack (réacteur dorsal) aquatique, qui propulse le personnage pour parcourir les environnements tropicaux de l’île Delfino, pendant que Super Mario Galaxy (2007) mise sur la découverte de plusieurs planètes en mettant au centre du gameplay la gravitation.

Des tonalités atypiques qui composent l’effet de dérivation – un concept qui désigne l’agentivité des règles de fonctionnement et de participation du jeu – et qui créent par conséquent des attentes fortes dans le public quant aux prochaines trouvailles. En 2017, un nouveau cap d’immersion et d’ambition artistique est franchi pour la franchise. Mario s’essaye au genre révolutionnaire de l’open-world (jeu en monde complètement ouvert) avec Super Mario Odyssey, qui propose d’arpenter différentes époques et différents pays (Égypte ancienne, Japon féodal, mégapole américaine, etc.) à la façon des voyages dans le temps. Cette vision de l’épopée spatio-temporelle résonne comme l’aboutissement suprême des prédispositions originelles de la formule Mario.

Le personnage s’est développé au fil du temps, il a éveillé de nouvelles capacités, il a rencontré de nouveaux compagnons puis quitté son royaume Champignon natal pour découvrir le reste du monde jusqu’aux tréfonds de l’espace.

Cette empreinte impérissable démontre la virtuosité de la série à garder constamment en vue les changements de la modernité pour se les approprier sans pour autant perdre l’essence traditionnelle qui a construit la légende de ses premiers triomphes.

La postérité toujours en ligne de mire

Dans son sillage, il laisse une multitude d’influences conceptuelles qui se ressentent jusque dans l’actualité la plus récente. Kirby et le monde oublié (2022) et le tout nouveau Donkey Kong Bananza (2025), des studios Nintendo, réutilisent clairement le système de jeu libre instauré dans Super Mario Odyssey.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, la saga Mario Bros. (sans les séries secondaires) a franchi le seuil des 400 millions d’exemplaires vendus depuis ses débuts en 1985. Plus encore, le blockbuster cinématographique de 2023 produit par le studio américain Illumination enregistre la même année plus de 1,3 milliard de dollars de recette, devenant le second long-métrage d’animation le plus rentable au monde.

Aujourd’hui plus que jamais, Super Mario montre son statut d’œuvre indéfectible du jeu vidéo et de la pop culture mondiale, avec ce que cela implique d’adaptation permanente au public et aux transformations sociales. Comme Mickey Mouse en son temps, Mario a littéralement ouvert des portes à tout un espace de création et de rêverie aux yeux du monde. Il est devenu l’ambassadeur légitime de ces contrées virtuelles où s’animent l’ivresse d’un instant stimulant, la féerie d’un univers facétieux, la joie d’un défi relevé.

The Conversation

Arnault Djaoui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nintendo : « Super Mario », quarante ans de jeunesse éternelle – https://theconversation.com/nintendo-super-mario-quarante-ans-de-jeunesse-eternelle-264230

Trafic d’animaux sauvages en Corée du Nord : quand le gouvernement ferme les yeux

Source: The Conversation – in French – By Joshua Elves-Powell, Associate Lecturer in Biodiversity Conservation and Ecology, UCL

Des rapports suggèrent que les peaux de goral à longue queue sont vendues illégalement à des acheteurs en Chine. Vachovec1 , CC BY-SA

Des chercheurs se sont appuyés sur des témoignages de réfugiés nord-coréens, confirmés par des rapports provenant de Chine, de Corée du Sud et des images satellites, pour dresser un panorama du commerce illégal d’animaux sauvages dans le pays. Ces données suggèrent l’implication de l’État.


La Corée du Nord est connue pour le commerce illicite d’armes et de stupéfiants. Mais une nouvelle étude que j’ai menée avec des collègues britanniques et norvégiens révèle un nouveau sujet de préoccupation : le commerce illégal d’espèces sauvages prospère dans le pays, y compris celles qui sont censées être protégées par la législation nord-coréenne.

D’après des entretiens menés auprès de réfugiés nord-coréens (également appelés « transfuges » ou « fugitifs »), qui peuvent être d’anciens chasseurs voire des intermédiaires dans le commerce d’animaux sauvages, notre étude, menée sur quatre ans, montre que presque toutes les espèces de mammifères en Corée du Nord plus grandes qu’un hérisson sont capturées de manière opportuniste, à des fins de consommation ou de commerce. Même les espèces hautement protégées font l’objet de commerce, parfois au-delà de la frontière chinoise.

Le plus frappant reste que ce phénomène ne se limite pas au marché noir. L’État nord-coréen lui-même semble tirer profit de l’exploitation illégale et non durable de la faune sauvage.

Le poids de l’économie informelle

Après l’effondrement de l’économie nord-coréenne dans les années 1990, le pays a connu une grave famine qui a fait entre 600 000 et 1 million de morts. Ne pouvant plus compter sur l’État pour subvenir à leurs besoins alimentaires, médicaux et autres besoins fondamentaux, de nombreux citoyens se sont alors mis à acheter et à vendre des marchandises – parfois volées dans des usines publiques ou introduites en contrebande depuis la Chine – dans le cadre d’une économie informelle en pleine expansion.

Cette économie informelle intègre aussi les animaux et les plantes sauvages, une précieuse ressource alimentaire. La faune sauvage est également appréciée pour son utilisation dans la médecine traditionnelle coréenne, ou pour la fabrication de produits tels que les vêtements d’hiver.

Il est important de noter que la vente de produits issus de la faune sauvage permet de générer des revenus importants. C’est pourquoi, outre le marché intérieur de la viande sauvage et des parties animales, un commerce international s’est développé, dans lequel des contrebandiers tentaient de vendre des produits issus de la faune sauvage nord-coréenne de l’autre côté de la frontière, en Chine.

Vue aérienne de la zone démitarilisée à la frontière entre les deux Corées
La zone démilitarisée de 4 km de large entre la Corée du Nord et la Corée du Sud est devenue un refuge pour la faune sauvage.
Eleteurtre/Shutterstock

Ce commerce n’est officiellement reconnu par aucun des deux gouvernements. La Corée du Nord est l’un des rares pays à ne pas être signataire de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) – le traité qui réglemente le commerce international des espèces menacées d’extinction. Il existe donc peu de données officielles. Bon nombre des techniques habituellement utilisées par les chercheurs, telles que les études de marché ou l’analyse des données relatives aux saisies ou au commerce, sont tout simplement impossibles à mettre en œuvre dans le cas de la Corée du Nord.

C’est pourquoi nous nous sommes tournés vers les témoignages de réfugiés nord-coréens. Parmi eux figuraient d’anciens chasseurs, des intermédiaires, des acheteurs et même des soldats qui avaient été affectés à des réserves de chasse réservées à la famille dirigeante de la Corée du Nord. Afin de protéger leur sécurité, tous les entretiens ont été menés de façon anonyme.

Pour vérifier les données issues de ces entretiens, nous les avons comparées à des rapports provenant de Chine et de Corée du Sud. Les changements signalés dans certaines ressources forestières ont également pu être vérifiés à l’aide de la télédétection par satellite.

Leurs récits donnent une idée impressionnante des interactions entre humains, animaux et plantes sauvages en Corée du Nord, ainsi que de leur utilisation commerciale.

L’implication de l’État nord-coréen dans le commerce d’espèces sauvages

Cependant, le plus inquiétant est que ces témoignages suggèrent que l’État nord-coréen lui-même puisse être directement impliqué dans le commerce d’espèces sauvages. Bien qu’il soit ressorti clairement des entretiens que les participants ignoraient le plus souvent le statut juridique du commerce d’espèces sauvages pour différentes espèces, notre analyse montre qu’une partie de ce commerce semble être illégale.

Les participants ont décrit des fermes d’élevage d’animaux sauvages gérées par l’État qui produisent des loutres, des faisans, des cerfs et des ours, ainsi que des parties de leur corps, à des fins commerciales. En effet, la Corée du Nord a été le premier pays à élever des ours pour leur bile, avant que cette pratique ne se répande en Chine et en Corée du Sud.

L’État aurait également collecté des peaux d’animaux via un système de quotas, les habitants remettant les peaux à une agence gouvernementale, tandis que les chasseurs agréés par l’État et les communautés locales offraient parfois des produits issus de la faune sauvage à l’État ou à ses dirigeants en guise de tribut.

ours noir
La Corée du Nord possède des fermes d’élevage d’ours. L’un des produits fabriqués est la bile d’ours, utilisée en médecine traditionnelle (photo prise en Corée du Sud).
Joshua Elves Powell

L’une des espèces identifiées par nos interlocuteurs était le goral à longue queue (sur l’image en tête de cet article). Longtemps chassé pour sa peau, cet animal est désormais strictement protégé par la CITES. Nos données suggèrent que les gorals étaient destinés à être vendus à des acheteurs chinois. La Chine est pourtant partie à la convention (c’est-à-dire, elle l’a ratifié), ce commerce constituerait donc une violation des engagements pris par la Chine dans le cadre de la CITES.

Les impacts au-delà des frontières coréennes

La péninsule coréenne est un site d’importance mondiale pour de nombreuses espèces de mammifères. Ses régions septentrionales sont reliées, par voie terrestre, à des zones de Chine où ces espèces sont actuellement en voie de rétablissement. Cependant, la chasse non durable et la déforestation menacent leur potentiel de rétablissement en Corée du Nord.

Ceci a des conséquences plus larges. Par exemple, on espérait que le léopard de l’Amour, l’un des félins les plus rares au monde, puisse un jour recoloniser naturellement la Corée du Sud. Mais cela semble désormais très improbable, car ces animaux seraient confrontés à de graves menaces rien qu’en traversant la Corée du Nord.

Par ailleurs, les objectifs de conservation de la Chine, tels que la restauration du tigre de Sibérie dans ses provinces du Nord-est, pourraient être compromis si les espèces menacées qui traversent sa frontière avec la Corée du Nord sont tuées à des fins commerciales.

En outre, le commerce transfrontalier illégal d’espèces sauvages en provenance de Corée du Nord constituerait une violation des engagements pris par la Chine dans le cadre de la CITES, un problème grave susceptible d’avoir de graves répercussions sur le commerce légal d’animaux et de plantes. Pour faire face à ce risque, Pékin doit redoubler d’efforts pour lutter contre la demande intérieure d’espèces sauvages illégales.

Le commerce d’espèces sauvages nord-coréennes est actuellement un angle mort pour la conservation mondiale. Nos conclusions contribuent à mettre en lumière le problème que représente le commerce illégal et non durable d’espèces sauvages, mais la lutte contre cette menace, qui pèse sur les ressources naturelles de la Corée du Nord, dépendra en fin de compte des décisions prises par Pyongyang. Le respect de la législation nationale sur les espèces protégées devrait être une priorité immédiate.

The Conversation

Joshua Elves-Powell a reçu des financements du London NERC DTP et ses travaux sont soutenus par Research England.

ref. Trafic d’animaux sauvages en Corée du Nord : quand le gouvernement ferme les yeux – https://theconversation.com/trafic-danimaux-sauvages-en-coree-du-nord-quand-le-gouvernement-ferme-les-yeux-264911

Les bioplastiques, alternative écologique ou solution en sursis ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Philippe Bootz, Chercheur, Université de Strasbourg

Les bioplastiques connaissent actuellement un essor notable en tant qu’alternative au plastique traditionnel, bien qu’ils ne représentent à ce stade qu’une part infime des plastiques utilisés. Leur impact écologique est certes moindre, mais leur développement pose d’autres questions, auxquelles la recherche n’a pas toujours de réponse. Ils ne doivent pas occulter le principal objectif : la réduction à la source de la production de plastiques.


Face à la crise environnementale, les bioplastiques apparaissent comme une alternative prometteuse aux plastiques conventionnels, responsables de multiples externalités négatives.

Les images d’océans jonchés de déchets plastiques, matériau non biodégradable, ainsi que les émissions massives de gaz à effet de serre associées à tout leur cycle de vie ont impulsé la recherche de matériaux plus durables.

Mais dans quelle mesure les bioplastiques répondent-ils efficacement aux enjeux écologiques ? Même si leur développement semble être une étape nécessaire dans la transition vers l’économie circulaire, ces matières suscitent à la fois espoir et scepticisme.




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Les bioplastiques, une définition et des promesses

Commençons par quelques définitions. Le terme de « bioplastiques » cache en réalité trois catégories distinctes :

  • Les plastiques biosourcés non biodégradables : Ces matériaux, issus de ressources renouvelables comme le maïs ou la canne à sucre, peuvent contenir une part variable de composants issus de la pétrochimie. Ils sont parfois critiqués pour leur faible valeur ajoutée écologique en raison de leur incapacité à se dégrader naturellement.



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  • Les plastiques biodégradables non biosourcés : Provenant de la pétrochimie, ces plastiques peuvent être décomposés par des micro-organismes dans des conditions spécifiques, rendant leur gestion en fin de vie plus acceptable.



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Les enzymes, ces « nanomachines du vivant » qui pourraient transformer des déchets plastiques en ressources


  • Les bioplastiques à la fois biosourcés et biodégradables : représentés par des matériaux comme le PLA (acide polylactique) ou les PHA (polyhydroxyalcanoates), ils incarnent une promesse de circularité maximale. Ces plastiques s’intègrent dans des cycles de production et de consommation respectueux des limites planétaires.



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En France toutefois, la définition stricte du terme « bioplastiques » est réservée aux matières à la fois biosourcées et biodégradables). Seule la troisième des catégories listées plus haut peut donc prétendre à l’appellation de bioplastique sur le territoire français.

Vers des Legos à 100 % en bioplastique en 2030 ?

Depuis les années 1960, la production mondiale de plastique a explosé, passant de 15 millions de tonnes en 1964 à 348 millions de tonnes en 2017.

Les emballages représentent près de 25 % de ces volumes. Malheureusement, sur la période, seuls 9 % des plastiques produits ont été recyclés, tandis que 12 % ont été incinérés. Le reste, soit près de 80 %, s’est accumulé et continue de s’accumuler dans l’environnement (et notamment les océans) ou dans les décharges, où il met plusieurs siècles à se dégrader.

Face à ce constat alarmant, les bioplastiques suscitent un intérêt croissant. En 2024, le marché des bioplastiques dépasse les 7 milliards de dollars et les projections indiquent qu’il avoisinerait les 20 milliards d’ici à 2033. Leur production mondiale était estimée en 2024 à 2,11 millions de tonnes, soit moins de 1 % de l’ensemble des plastiques produits, mais les projections indiquent une croissance rapide. Le marché potentiel est évalué à 3,95 millions de tonnes d’ici 2028.

L’Europe, qui représente une part importante de ce marché, bénéficie de politiques favorisant l’innovation et l’adoption de matériaux durables.

Dans le même temps, de grandes entreprises comme Coca-Cola, Danone ou Lego investissent massivement dans le développement de solutions à base de bioplastiques. Lego prévoit par exemple d’utiliser exclusivement des bioplastiques d’ici à 2030.

Coûts, recyclage, pression foncière… Des obstacles à surmonter

Malgré leur potentiel, les bioplastiques doivent relever plusieurs défis majeurs :

D’abord leur coût élevé. La production de bioplastiques reste en moyenne deux fois plus chère que celle des plastiques classiques. Cette différence s’explique par les coûts des matières premières, la complexité des procédés de fabrication et les investissements nécessaires en recherche et développement. Cependant, les économies d’échelle et les améliorations technologiques pourraient réduire cet écart dans les prochaines années.

D’autre part, une recyclabilité et une biodégradabilité qui restent limitées. La majorité des bioplastiques biodégradables nécessite le plus souvent des conditions de compostage industriel pour se décomposer efficacement. Or, peu d’infrastructures de ce type existent. De plus, lorsqu’ils sont mélangés par erreur avec des plastiques conventionnels dans les filières de tri actuelles, les bioplastiques sont le plus souvent incinérés ou envoyés en décharge.

Enfin, la pression qu’ils exercent sur les terres agricoles, puisque les bioplastiques utilisent des matières premières végétales cultivées sur des terres agricoles. Bien que leur production actuelle mobilise pour l’instant moins de 0,02 % des terres agricoles mondiales, une expansion rapide pourrait entraîner des tensions avec les cultures vivrières.

Cette question soulève des inquiétudes en matière de sécurité alimentaire, d’utilisation d’intrants chimiques et de pression sur les ressources hydriques.

Déchets organiques, algues et solutions technologiques

Pour éviter les dérives liées à une utilisation massive de ressources agricoles, la recherche s’oriente vers des matières premières alternatives.

Par exemple les déchets organiques, en particulier les résidus de récolte et les sous-produits de l’industrie agroalimentaire, qui offrent un potentiel encore largement inexploité.

Toutefois, l’usage d’algues tropicales comme matières premières fait l’objet de recherches prometteuses.

La start-up Sea6 Energy, soutenue par BASF, travaille par exemple sur des bioplastiques à base d’algues, et l’Union européenne a lancé le projet Seabioplas dans le même domaine.

Parallèlement, des solutions technologiques émergent pour améliorer la biodégradation et le recyclage des bioplastiques. Des études récentes montrent que certaines bactéries, comme les platisphères, pourraient contribuer à leur dégradation. Ces résultats restent toutefois à valider dans des environnements naturels.

Enfin, les efforts visant à réduire les coûts de production s’intensifient. L’augmentation des volumes et les améliorations dans les procédés de fabrication rendent les bioplastiques de plus en plus compétitifs face aux plastiques pétroliers, surtout dans un contexte de hausse des prix du pétrole.

Un avenir incertain mais prometteur

Les bioplastiques ne représentent pas une solution universelle aux problèmes environnementaux liés au plastique, mais ils constituent une alternative dans la palette de solutions à explorer. Leur potentiel écologique est indéniable, à condition de relever les défis technologiques et structurels qui freinent encore leur déploiement.

Leur avenir dépendra de plusieurs facteurs.

  • L’évolution des infrastructures, en premier lieu : investir dans des filières de recyclage spécifiques et des installations de compostage industriel est essentiel pour maximiser leur impact positif.

  • Le soutien des politiques publiques, ensuite : des incitations fiscales, des réglementations contraignantes et des investissements dans la recherche et le développement joueront un rôle crucial.

  • Enfin, leur déploiement exige l’adhésion des consommateurs et des entreprises : la sensibilisation des citoyens et l’engagement des grandes marques à adopter des solutions durables seront déterminants.

Les bioplastiques incarnent une étape importante dans la transition vers une économie plus durable et circulaire. Ils ne sont toutefois ni une panacée – ni une solution à court terme – aux problèmes liés aux plastiques. Leur succès reposera sur une approche globale, combinant innovation, infrastructures adaptées et régulations ambitieuses.

En définitive, la véritable question n’est pas de savoir si les bioplastiques remplaceront à terme les plastiques pétroliers, mais comment nous pourrons les intégrer de manière équilibrée dans un modèle économique respectueux de la planète. Et pour autant, cette question ne doit pas éluder le problème de fond qu’est la réduction à la source de la production de plastiques pétrosourcés.

The Conversation

Jean-Philippe Bootz a bénéficié des financements de l’Ademe pour conduire l’étude prospective «économie circulaire et industrie en 2035» menée au sein de l’Observatoire des futurs qu’il dirige au sein de l’EM Strasbourg. Cet article a été réalisé dans le cadre de cette étude.

ref. Les bioplastiques, alternative écologique ou solution en sursis ? – https://theconversation.com/les-bioplastiques-alternative-ecologique-ou-solution-en-sursis-262981

La relation des étudiants à l’IA, entre soutien aux apprentissages et menace pour l’estime de soi

Source: The Conversation – in French – By Giulia Pavone, Artificial Intelligence (AI) and consumers behaviours, technology adoption, conversational agents, autonomous vehicles, ethics of AI, Kedge Business School

Comment intégrer l’IA générative dans l’éducation de manière responsable et efficace, en tenant compte des besoins des étudiants ? C’est un défi auquel les établissements d’enseignement supérieur sont confrontés, sachant que l’IA a non seulement des effets sur les habitudes de travail, mais aussi sur l’estime de soi.


Les outils d’intelligence artificielle générative bouleversent aujourd’hui l’éducation à une vitesse fulgurante. En 2025, 74 % des 18-24 ans en France utiliseraient l’IA générative, soit 19 points de plus que la tranche des 25-34 ans.

En un clic, ces technologies permettent de rédiger un texte, de résumer un concept complexe ou de créer une image inédite. Un véritable atout pour des étudiants en quête d’efficacité, et un support prometteur pour les enseignants désireux de dynamiser leurs cours et de diversifier leurs approches pédagogiques. Mais cette efficience ne cache-t-elle pas certains risques ?




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Si l’IA procure des gains immédiats, l’externalisation cognitive pourrait ainsi avoir un coût élevé sur le long terme. Une étude préliminaire du Massachusetts Institute of Technology (MIT) introduit le concept de « dette cognitive », selon lequel plus nous déléguons de tâches à l’IA, plus notre cerveau risque de se mettre au repos, entraînant à terme une atrophie de compétences essentielles à l’apprentissage, telles que la mémorisation et la pensée critique.

Cependant, comme le soulignent certains chercheurs, ces résultats encore préliminaires, tout en ouvrant des pistes de réflexion importantes, pourraient également refléter en partie les spécificités de l’approche méthodologique utilisée.

Cette observation souligne un enjeu central : la nécessité de réfléchir à la relation des étudiants à l’IA et la manière d’intégrer et d’encadrer son usage.

Usage de l’IA et construction de soi

Au-delà de son impact sur l’activité cognitive, l’IA modifie également la relation émotionnelle des étudiants à l’apprentissage. Une étude menée dans une grande école de commerce en France a montré que les étudiants présentant une forte anxiété académique percevaient l’IA comme un soutien indispensable à leur réussite, tout en redoutant que son utilisation soit jugée illégitime ou qu’ils deviennent eux-mêmes remplaçables.

À l’inverse, les étudiants ayant une estime de soi plus élevée remettaient moins en question la légitimité de l’IA et des productions réalisées avec son aide, et exprimaient moins la peur d’être remplacés. Toutefois, eux aussi déclaraient une forte dépendance à ces outils. Pour ces derniers, l’IA est avant tout perçue comme un assistant efficace, tandis que pour les étudiants plus anxieux, elle apparaît à la fois comme une aide incontournable et une menace potentielle.

Cette ambivalence révèle un véritable paradoxe : si l’IA renforce l’efficacité perçue au point de devenir indispensable pour de nombreux étudiants, elle soulève également des inquiétudes profondes quant à la légitimité académique de son usage et à la crainte d’être remplacés à terme.

Ces ressentis témoignent d’une transformation plus globale : l’IA n’est pas qu’un outil neutre, elle s’inscrit dans un rapport de confiance et d’identité qui impacte profondément la construction de soi comme apprenant et futur professionnel.

Un outil aux multiples potentialités

Ces résultats posent une question clé : comment intégrer l’IA générative dans l’éducation de manière responsable et efficace, en tenant compte des besoins cognitifs et émotionnels des étudiants ?

Au-delà des risques qu’elle peut comporter, l’IA permet de personnaliser les parcours pédagogiques en s’adaptant aux besoins, au rythme et au niveau de chaque étudiant. Elle peut fournir des explications supplémentaires, reformuler un concept difficile ou proposer des exemples adaptés, offrant ainsi un soutien permanent, disponible 24h/24. Cette disponibilité permet aux étudiants de progresser en dehors des heures de cours et de renforcer leur autonomie.

Comment l’intelligence artificielle révolutionne le quotidien des enseignants (France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2025).

Des études soulignent également que, bien encadrée, l’IA possède un potentiel considérable comme catalyseur de créativité et de performance académique, en générant des synergies inédites entre humain et machine.

Quelles nouvelles compétences pour les étudiants et pour les enseignants ?

L’enjeu est de concevoir l’IA comme un véritable levier pédagogique tout en tenant compte des différences psychologiques et des usages variés selon les étudiants.

Dans ce contexte, le rôle des enseignants est en pleine transformation. Intégrer ces outils dans les cours exige une réflexion pédagogique approfondie pour répondre aux questions de légitimité académique, atténuer les craintes liées au remplacement humain, et surtout faire en sorte que l’IA soit perçue comme un soutien à l’apprentissage, et non comme une menace pour les compétences futures. Par ailleurs, il est essentiel de prévenir les risques de dépendance et d’excès de confiance envers l’IA. Certains chercheurs insistent sur l’importance de développer la métacognition : cette capacité psychologique à observer, analyser et réguler ses propres pensées et comportements.

La métacognition englobe la compréhension explicite que l’on a de soi-même en tant qu’apprenant – ses forces, ses faiblesses, ses stratégies efficaces – ainsi que la capacité à planifier, surveiller et ajuster ses méthodes de travail. Concrètement, elle permet aux étudiants de prendre du recul sur leurs apprentissages, d’évaluer la qualité de leurs raisonnements et de réfléchir à leur vision du monde.

Car dans un monde où la collaboration entre humains et IA devient la norme, il sera plus que jamais nécessaire de cultiver nos compétences et valeurs profondément humaines. À cet égard, le « Future of Jobs Report 2025 » du World Economic Forum souligne que, bien au-delà des compétences techniques, des aptitudes telles que la pensée créative, la résilience, la flexibilité, l’empathie, la curiosité et la capacité à apprendre tout au long de la vie occuperont une place plus centrale que jamais.

The Conversation

Giulia Pavone ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La relation des étudiants à l’IA, entre soutien aux apprentissages et menace pour l’estime de soi – https://theconversation.com/la-relation-des-etudiants-a-lia-entre-soutien-aux-apprentissages-et-menace-pour-lestime-de-soi-261402

Comment depuis quarante ans la France se rêve à la tête du combat mondial contre le VIH/sida

Source: The Conversation – in French – By Marion Aballéa, Historienne, maître de conférences en histoire contemporaine, Sciences Po Strasbourg – Université de Strasbourg

Depuis la découverte du VIH par une équipe de l’Institut Pasteur en 1983, Paris s’est trouvé à l’origine de plusieurs initiatives diplomatiques notables visant à endiguer l’épidémie. Pour autant, ses contributions financières n’ont pas toujours été à la hauteur des grandes déclarations qu’ont multipliées ses dirigeants et ses diplomates.


« La France veut bien avoir les lauriers et devenir […] la championne de la santé mondiale. En revanche, quand il s’agit de mettre les financements sur la table, il n’y a personne. »

Au cœur de l’été, l’association Aides mettait la pression sur le gouvernement français. Alors que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme organisera fin 2025 sa huitième levée de fonds, Aides réclame que la France porte à 2 milliards d’euros sa contribution pour les trois prochaines années, soit une augmentation de 25 % par rapport à son engagement précédent.

Dans un contexte d’incertitudes, marqué par le probable désengagement des États-Unis – premier contributeur du Fonds – et par la réduction de l’aide au développement de plusieurs donateurs européens, l’association appelle la France, elle-même engagée dans une politique de réduction des dépenses, à intensifier son engagement pour se hisser à la hauteur du rôle que le pays prétend historiquement jouer en matière de santé globale, particulièrement en matière de lutte contre le VIH/sida.

Au moment où l’administration Trump réduit drastiquement les aides extérieures de Washington, où l’attention internationale se réoriente sur les enjeux sécuritaires et militaires, et où la France est le théâtre d’une crise budgétaire et politique inédite, cet appel doit être compris dans la longue durée : voilà 40 ans que la France se rêve en championne de la lutte mondiale contre le VIH/sida, sans toujours mettre sur la table les moyens qui lui permettraient de réaliser pleinement cette ambition.

L’ambition précoce de construire un leadership français

L’engagement français dans ce qui allait devenir « la diplomatie du sida » remonte à l’apparition de la pandémie au début des années 1980. Il trouve son point de départ dans l’identification, début 1983, du virus responsable de la maladie par une équipe française – celle coordonnée, à l’Institut Pasteur de Paris, par Luc Montagnier, Jean-Claude Chermann et Françoise Barré-Sinoussi.

Cette découverte constitue une opportunité diplomatique : elle permet de faire rayonner l’excellence de la science française et de nouer des coopérations avec divers pays touchés par l’épidémie.

En 1986, la tenue à Paris de la deuxième Conférence mondiale sur le sida témoigne déjà d’une reconnaissance internationale. Et lorsque, au même moment, la primauté de la découverte pastorienne est remise en cause par une équipe américaine, c’est l’ensemble de l’appareil politico-administratif français qui se met en action pour défendre tant les retombées symboliques et financières que l’honneur national. Jusqu’à l’Élysée où François Mitterrand ordonne au Quai d’Orsay d’« agir énergiquement » et d’« engager une campagne » pour défendre la cause française (Archives nationales, 5AG4/5801, « Le point sur le problème du sida », note de Ségolène Royal, 3 septembre 1985, annotation de la main de François Mitterrand).

Sur fond de contentieux franco-américain, le président s’engage personnellement dans la diplomatie du sida. Il pousse à ce que la question soit mise à l’agenda du G7 de Venise en 1987 et préside à la création d’un Comité international d’éthique sur le sida, dont la première réunion se tient à Paris, en 1989.

Alors que discriminations et violations des droits des malades et des séropositifs sont dénoncées internationalement par les associations, se placer en pionnier d’une réflexion sur les enjeux éthiques associés au sida est non seulement un moyen de conforter le leadership français, mais également de se distinguer du rival américain, critiqué pour les mesures discriminatoires et attentatoires aux droits imposées par l’administration Reagan dans sa réponse à l’épidémie.

Cinq ans plus tard, le 1er décembre 1994, le Sommet mondial de Paris sur le sida, porté notamment par Simone Veil, vise à consolider la place singulière que la France pense s’être construite dans la mobilisation internationale face au sida.

Ouverture du Sommet mondial de Paris sur le sida par Édouard Balladur, alors premier ministre, le 1erdécembre 1994.

Le Sommet débouche sur la « Déclaration de Paris », signée par 42 gouvernements, qui acte notamment le principe d’une plus grande implication des personnes malades ou vivant avec le VIH dans la réponse à la maladie. La France se pose en moteur de la diplomatie du sida, et fait de la défense des droits des malades le cœur d’un engagement qui est aussi l’outil d’une stratégie d’influence à l’échelle globale.

Un engagement financier critiqué

Toutefois, la réussite du Sommet de Paris n’est pas à la hauteur des attentes françaises. On pensait y réunir chefs d’État et de gouvernement, mais peu répondent finalement à l’appel. Les États-Unis, l’Allemagne ou le Royaume-Uni n’y envoient, par exemple, que leur ministre de la santé. Les associations dénoncent, par ailleurs, des engagements décevants sur l’inclusion et les droits des malades. Surtout, au printemps 1995, au lendemain de l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, le nouveau gouvernement dirigé par Alain Juppé revient sur la promesse faite lors du Sommet de mobiliser 100 millions de francs pour la mise en œuvre des projets qui y avaient été discutés.

Ce renoncement vient conforter ceux qui dénoncent déjà, depuis plusieurs années, les postures françaises sur la scène internationale du sida : celles d’une diplomatie qui veut jouer les premiers rôles, qui s’épanouit dans les grands discours et la défense de grands principes, mais qui refuse de contribuer de manière proportionnelle à l’effort global contre la maladie.

Entre 1986 et 1991, la France a consacré environ 38,5 millions de dollars au combat international contre le sida : c’est infiniment moins que le leader américain (273 millions), mais aussi nettement moins que le Royaume-Uni (59,5 millions), et à peine plus qu’un « petit » pays comme le Danemark (36,9 millions) (Source : Commission européenne, « AIDS Policy of the Community and the Member States in the Developing World », 7 janvier 1994). Encore cette enveloppe est-elle très majoritairement consacrée à des aides bilatérales (notamment à destination de pays africains francophones) et très peu aux programmes multilatéraux mis en place pour répondre à la pandémie. Ce qui donne prise aux accusations de diplomatie opportuniste, utilisant le sida pour conforter son influence en Afrique au lieu de s’engager pleinement dans le nécessaire effort commun.

Dans un contexte bouleversé, en 1996, par l’arrivée de multithérapies efficaces pour neutraliser le VIH, la diplomatie française continue pourtant, au tournant du XXIe siècle, à se prévaloir de la découverte française du VIH, socle à ses yeux d’une légitimité et d’une responsabilité historiques, pour prétendre à une place singulière sur la scène internationale du sida, tout en restant discrète sur ses propres contributions.

En décembre 1997, à Abidjan (Côte d’Ivoire), Jacques Chirac est le premier dirigeant occidental à dénoncer le fossé des traitements entre Nord et Sud, et à appeler la communauté internationale à se mobiliser pour que les nouveaux traitements soient accessibles à tous. Une déclaration qui change la face du combat contre le sida, mais que la France est évidemment incapable de financer.

C’est, dès lors, moins en mettant de l’argent sur la table qu’en participant à imaginer de nouveaux mécanismes de financement que la diplomatie française parvient, à partir des années 2000, à maintenir son influence de premier plan.

Paris joue un rôle important dans la création du Fonds mondial, en 2002, dont un Français, Michel Kazatchkine, est entre 2007 et 2012 le deuxième directeur exécutif.

Jacques Chirac et son homologue brésilien Lula sont par ailleurs à l’origine, en 2006, de la création d’Unitaid, un mécanisme affectant à la lutte internationale contre le sida le produit d’une nouvelle taxe sur les billets d’avion. Le leadership français paraît aussi se décliner à l’échelle locale : la maire de Paris Anne Hidalgo est à l’initiative, en 2014, d’une nouvelle « Déclaration de Paris », fondant un réseau de métropoles mondiales engagées à devenir des « villes zéro-sida ».

Conférence de lancement d’Unitaid en 1996. Jacques Chirac, aux côtés du président brésilien Lula, au centre, entourés par le président des États-Unis Bill Clinton et le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan.
UN Photo/Paulo Filgueiras

Dans un souci de cohérence, la France réoriente alors vers les programmes multilatéraux la majeure partie de l’aide internationale qu’elle consacre à la lutte contre le sida. Elle est, depuis sa création, la deuxième contributrice au Fonds mondial, (loin) derrière les États-Unis. En octobre 2019, elle accueille à Lyon la réunion des donateurs en vue de la sixième reconstitution du Fonds. Emmanuel Macron y ravive la tradition de l’engagement personnel des présidents français en annonçant une contribution française en hausse de 25 %. La promesse étant renouvelée trois ans plus tard, les engagements triennaux français sont passés d’un peu plus de 1 milliard d’euros en 2017-2019 à près de 1,6 milliard en 2023-2025.

Au 31 août 2025, à quatre mois de l’échéance, la France n’a toutefois versé qu’un peu plus de 850 millions d’euros sur les 1,6 milliard promis pour 2023-2025.

2025 : une ambition réalisée, ou enterrée

Marion Aballéa a récemment publié Une histoire mondiale du sida, 1981-2025, aux éditions du CNRS.

La France peut-elle dès lors être considérée comme une « championne » de la diplomatie du sida ? Depuis quarante ans, le Quai d’Orsay et l’Élysée, relayés par le ministère de la santé, ont voulu construire cette posture et en faire un levier d’influence internationale. Paris a été au cœur de plusieurs des grandes mobilisations ayant érigé la pandémie de VIH/sida en un défi global. Mais en rechignant à aligner ses contributions financières avec ses déclarations, la France s’est aussi attiré des critiques dénonçant l’instrumentalisation cynique de la pandémie à des fins purement diplomatiques.

En 2011, elle semblait encore chercher à contourner la logique multilatérale du Fonds mondial en instituant L’Initiative, un mécanisme vers lequel elle dirige 20 % de sa contribution et dont elle pilote l’attribution à des pays francophones.

L’appel d’Aides à porter la contribution française au Fonds mondial à 2 milliards d’euros doit être lu à la lumière de ce positionnement historique. À l’heure où le leader états-unien fait défection, et alors que les Nations unies n’ont pas renoncé à l’objectif de « mettre fin à la pandémie » d’ici à 2030, la France peut endosser pleinement le rôle de leader auquel elle prétend. Selon la réponse de Paris à cet appel, l’ambition affirmée il y a quarante ans sera réanimée ou, à l’inverse, durablement enterrée…

The Conversation

Marion Aballéa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment depuis quarante ans la France se rêve à la tête du combat mondial contre le VIH/sida – https://theconversation.com/comment-depuis-quarante-ans-la-france-se-reve-a-la-tete-du-combat-mondial-contre-le-vih-sida-264297

L’esclavage moderne, un risque stratégique ignoré par les conseils d’administration

Source: The Conversation – in French – By Julien Le Maux, Professeur titulaire, département de sciences comptables, HEC Montréal

Trente ans après l’assassinat d’Iqbal Masih, enfant esclave du Pakistan devenu symbole mondial, l’esclavage n’a pas disparu. Il se cache aujourd’hui dans les chaînes d’approvisionnement des grandes entreprises, qui doivent désormais rendre des comptes.

Le 16 avril 1995, Iqbal Masih, un enfant pakistanais de 12 ans, était abattu près de son village. Réduit en esclavage dès l’âge de 4 ans dans une fabrique de tapis, il s’était enfui à 10 ans avant de devenir un symbole international de la lutte contre le travail forcé. Si la version officielle a parlé d’un différend local, de nombreuses ONG estiment qu’il a été tué pour avoir dénoncé les fabricants de tapis.

Son courage avait bouleversé le monde. En 1994, il a reçu le Prix Reebok des Droits de la personne, puis en 2000, le Prix des Enfants du Monde pour les Droits de l’Enfant, à titre posthume. Son nom est devenu un symbole de la lutte contre l’exploitation infantile. Mais trente ans plus tard, son combat reste d’actualité.

Professeur titulaire en sciences comptables à HEC Montréal et directeur académique des certifications en ESG et en gouvernance d’entreprise, je mène des recherches sur la qualité de la gouvernance dans les organisations publiques et privées, ainsi que sur l’intégration des facteurs ESG dans leurs décisions stratégiques.

L’esclavage moderne : une réalité cachée

L’esclavage moderne désigne les situations où une personne ne peut pas quitter son travail, retenue par la peur, la violence, la tromperie ou la dette. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), il inclut notamment le travail forcé, la traite des êtres humains, le travail des enfants, et certaines formes de mariage forcé. Derrière des contrats légaux ou des intermédiaires, la réalité reste la même : une vie sans liberté.

Loin d’appartenir au passé, il s’inscrit au cœur de l’économie globale. Dans le monde du travail contemporain, l’esclavage moderne prend souvent la forme d’un emploi imposé par des dettes, de la confiscation de papiers d’identité, de journées interminables dans des conditions dangereuses, ou encore d’une dépendance totale à l’égard d’un employeur.

Pour les entreprises, la définition est claire : toute activité économique qui repose, directement ou par le biais de fournisseurs, sur une privation de liberté au travail, relève de cette catégorie. C’est ce que précisent les normes de l’OIT, notamment la Convention n° 29 sur le travail forcé, et la Convention n° 182 sur les pires formes de travail des enfants, que la plupart des États ont ratifiées.

Une loi qui manque de dents

Entrée en vigueur en janvier 2024, la Loi S-211 canadienne constitue un premier pas vers la responsabilisation des entreprises. Elle oblige les grandes entreprises – et certains ministères fédéraux – à publier un rapport annuel sur les mesures prises pour prévenir le travail forcé et le travail des enfants dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Inspirée du modèle britannique (Modern Slavery Act), la loi s’appuie essentiellement sur le principe de transparence volontaire, sans imposer de mécanismes de contrôle ni de sanctions substantielles en cas de manquements.




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En d’autres termes, la loi oblige à « dire », mais pas nécessairement à « agir ». Dans les faits, le Conseil d’administration, pourtant au cœur de la stratégie d’entreprise, n’est pas explicitement visé dans la loi, alors même que ses décisions structurent les risques pris en matière de sous-traitance, de pression sur les coûts ou de politiques d’achat.

Le Canada : un pays vulnérable par ses importations

Selon le rapport le Global slavery index 2023, le Canada se situe dans le top 10 des pays les plus engagés en matière de réponses gouvernementales, mais reste en retard lorsqu’il s’agit de sa propre chaîne d’approvisionnement.

Malgré sa législation, le Canada est fortement exposé via ses importations à des produits issus du travail forcé. Le rapport identifie les principaux produits importés par le Canada associés à un risque d’esclavage moderne : poisson (produits de la mer d’Asie du Sud-Est), vêtements (Bangladesh, Chine, Inde), électronique (semi-conducteurs, batteries), textiles, chocolat, sucre.

Autrement dit, le risque n’est pas théorique : il est déjà présent dans nos assiettes, nos garde-robes et nos téléphones.

La responsabilité des conseils d’administration

En matière de gouvernance, les conseils d’administration ont une responsabilité directe dans la sélection des fournisseurs, la politique d’achat et la gestion du risque éthique.

Selon le rapport de la fondation Walk Free, qui publie le Global Slavery Index, ces recommandations devraient être mises en application par toutes les entreprises :

  • Mettre en place un système de traçabilité complet

  • Inclure l’esclavage moderne dans les rapports de durabilité

  • Former les conseils d’administration et les gestionnaires à identifier les zones à risque

  • Rendre obligatoire l’audit des fournisseurs critiques

  • Fixer des objectifs de réduction du risque par le comité de gouvernance ou de durabilité

Selon une étude internationale, les pressions sur les coûts, les délais et la flexibilité, imposées par les donneurs d’ordre, sont des facteurs structurels qui rendent l’esclavage moderne « fonctionnel ». Tant que les conseils d’administration n’intégreront pas l’esclavage moderne comme un risque stratégique issu de leur propre modèle économique, rien ne changera.

Les auteurs de l’étude montrent également que les dispositifs tels que les « codes de conduite », « audits sociaux » ou « clauses contractuelles » ont montré leurs limites. Leur conclusion : il faut aller au-delà de la case « conformité ». Ils demandent des mécanismes de suivi plus solides, notamment par l’intégration du respect des droits humains dans les comités de gouvernance, la mise en place d’objectifs contraignants pour la haute direction et l’organisation d’un suivi indépendant, co-construit avec la société civile.

Les normes internationales oublient l’essentiel

Alors que les entreprises sont incitées à adopter des cadres normalisés pour rendre compte de leur performance en matière de durabilité, il est frappant de constater que les normes de l’International Sustainability Standards Board (ISSB) – censées définir le socle mondial de l’information sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) – font l’impasse sur les droits humains.

Les deux premières normes publiées en 2023 portent seulement sur les risques climatiques et la gouvernance liée au climat. Elles laissent totalement de côté les enjeux sociaux, pourtant au cœur de l’Agenda 2030 des Nations unies.


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En d’autres termes, la qualité de vie des travailleurs, le travail forcé, la traite ou l’esclavage moderne ne figurent tout simplement pas dans les priorités actuelles de l’ISSB. Ce silence en dit long : peut-on vraiment parler de durabilité si la dignité humaine n’en fait pas partie ?

La réalité des entreprises face à ses exigences

Certaines entreprises ont été rattrapées par la réalité qu’elles prétendaient ignorer. En 2020, l’entreprise britannique Boohoo a vu sa valeur en bourse chuter de près de 40 % après la révélation de conditions proches de l’esclavage dans des ateliers de sous-traitance à Leicester. Les salariés étaient payés 3,50 £ de l’heure, dans des locaux insalubres, sans contrat formel.

Même au Canada, certaines entreprises de transformation alimentaire ou de logistique ont vu leurs chaînes d’approvisionnement entachées par des pratiques de sous-traitants douteux. Ces cas montrent que l’absence de vigilance active au niveau du conseil d’administration entraîne des risques réputationnels, juridiques et financiers majeurs.

L’esclavage moderne n’est pas un accident, mais le résultat de choix économiques. Trente ans après Iqbal Masih, il est temps de briser ces chaînes invisibles.

La Conversation Canada

Julien Le Maux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’esclavage moderne, un risque stratégique ignoré par les conseils d’administration – https://theconversation.com/lesclavage-moderne-un-risque-strategique-ignore-par-les-conseils-dadministration-262087

Zones économiques spéciales en Afrique : laboratoires de l’industrialisation ou enclaves sans lendemain ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Gourdon, Economiste, Agence Française de Développement (AFD)

Vue de la zone économique spéciale de Glo-Djigbé au Bénin, spécialisée dans la transformation agro-industrielle.

https://gdiz-benin.com/

Une récente étude de l’Agence française du développement explore plus de 230 zones économiques spéciales dans 43 pays africains, révélant leur potentiel pour stimuler la sophistication des exportations, la pénétration des marchés et le bien-être local, en particulier à proximité des zones industrielles. Cependant, leur impact sur les chaînes de valeur régionales et la création d’emplois (en particulier pour les femmes) reste inégal. L’étude souligne que l’efficacité de ces zones spéciales dépend en grande partie de leurs modèles de gouvernance, de la force des incitations offertes et de leur adéquation avec les objectifs d’intégration régionale et de durabilité.


Les zones économiques spéciales (ZES) sont devenues un pilier de l’agenda d’industrialisation de l’Afrique. Sur la carte économique du continent, les ZES se multiplient comme des éclats lumineux. On en compte aujourd’hui plus de 230, réparties dans 43 pays. Leur promesse est simple mais ambitieuse : attirer les investissements, stimuler les exportations, créer des emplois et accélérer l’industrialisation.

Leur recette repose sur un cocktail bien rodé : incitations fiscales généreuses, procédures administratives allégées et infrastructures clés en main. Inspirées des succès asiatiques depuis les années 1970, elles connaissent une accélération fulgurante depuis les années 1990, souvent soutenues par des capitaux étrangers. Mais derrière cette expansion impressionnante se cache une interrogation essentielle : ces zones changent-elles vraiment la donne pour les économies africaines ou ne sont-elles que des vitrines tournées vers l’extérieur, séduisantes mais isolées ?

Ce qui fonctionne : diversification géographique et sophistication des exportations

Les résultats économiques montrent que, dans de nombreux pays, les ZES ont ouvert de nouvelles portes à l’export. Elles ont permis aux entreprises installées sur le continent de diversifier leurs débouchés, de produire des biens plus sophistiqués et de pénétrer des marchés jusque-là inaccessibles (Banque mondiale 2017). C’est le modèle exportatif dans toute sa logique : plutôt que de se limiter à quelques produits bruts destinés à un nombre restreint de clients, il s’agit d’élargir le marché d’exportation et de monter en gamme.

Dans plusieurs cas, cette stratégie a renforcé la résilience des économies face aux chocs extérieurs en améliorant la qualité des exportations et en multipliant les destinations. Les données confirment que les ZES sont particulièrement efficaces pour accroître la sophistication technologique des produits africains et élargir la carte des marchés conquis. Autrement dit, elles permettent de vendre mieux et plus loin.

Ce qui fonctionne moins : intégration régionale et transformation structurelle

Pourtant, si l’on observe les effets plus en détail, le tableau devient moins uniforme. Les ZES africaines peinent encore à véritablement diversifier les produits exportés (CNUCED 2023). Bien souvent, elles se contentent d’expédier vers de nouvelles destinations les mêmes types biens qu’auparavant, sans créer de nouvelles filières.

L’intégration dans les chaînes de valeur régionales reste également limitée. Nombre d’entre elles orientent leurs flux vers l’Asie, l’Europe ou l’Amérique, avec peu de connexions vers les pays voisins. Le risque est alors de voir apparaître des îlots industriels isolés, prospères sur le papier mais sans réel effet d’entraînement sur le tissu économique local.

Un impact social réel, mais inégal selon les contextes

Au-delà des chiffres du commerce extérieur, l’impact social des ZES mérite attention. Les données de terrain, bien que rares, livrent des enseignements précieux. Les ménages vivant à moins de dix kilomètres d’une zone économique spéciale voient en moyenne leur patrimoine croître de manière significative.

Les bénéfices sont concrets : logements de meilleure qualité, accès élargi aux services publics, consommation accrue de biens durables, niveaux d’éducation plus élevés et recul de l’emploi agricole. Ces effets positifs touchent à la fois les habitants de longue date et les migrants venus chercher des opportunités à proximité, ce qui montre que les ZES ne creusent pas les inégalités locales et favorisent l’urbanisation.

Cependant, l’enthousiasme s’atténue lorsqu’il s’agit de l’emploi féminin. Contrairement à d’autres régions du monde en développement, où les zones industrielles ont été un vecteur important d’intégration des femmes sur le marché du travail, le continent africain affiche des résultats plus timides. La structure sectorielle, dominée par l’agro-industrie et les industries extractives, offre moins de débouchés aux travailleuses.

À cela s’ajoutent les contraintes liées aux rôles traditionnels et la répartition des tâches au sein des ménages, qui freinent l’emploi féminin malgré la création d’opportunités dans l’entourage immédiat (Ecofin 2023).

Ce qui fait la différence : gouvernance et modèle économique

Pourquoi certaines ZES réussissent-elles quand d’autres stagnent ? Les recherches montrent que la gouvernance et le modèle économique font toute la différence. Les zones proposant des incitations substantielles et bien ciblées, en particulier lorsqu’elles sont spécialisées ou diversifiées, obtiennent les meilleurs résultats à l’export.

Les modèles de partenariat public-privé ou de gestion privée surpassent nettement les zones gérées exclusivement par l’État, qui affichent souvent des performances inférieures. À l’inverse, les projets de revitalisation des exportations peinent à élargir la gamme de produits ou à conquérir de nouvelles destinations, et les zones offrant peu d’avantages n’ont pratiquement aucun effet mesurable.

Quelle feuille de route pour les prochaines générations de ZES ?

Si les ZES veulent évoluer du statut d’enclaves industrielles à celui de véritables moteurs de transformation, elles doivent s’inscrire dans une stratégie économique globale. Cela signifie tisser des liens solides avec l’économie nationale et les chaînes de valeur régionales, en particulier dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.

Cela implique aussi de se conformer aux normes internationales en matière d’environnement, de responsabilité sociale et de gouvernance, pour garantir leur durabilité et leur acceptabilité. Le soutien aux petites et moyennes entreprises locales, l’accès au financement, la formation professionnelle et le développement d’infrastructures physiques et numériques de qualité font partie des conditions essentielles pour attirer des investisseurs à forte valeur ajoutée.

Certains pays montrent déjà la voie. Au Maroc, au Kenya, au Rwanda ou en Égypte, des zones de nouvelle génération intègrent des objectifs d’industrialisation verte, soutiennent l’innovation et favorisent l’inclusion sociale. Elles illustrent comment il est possible de conjuguer croissance économique et respect des engagements environnementaux et sociaux.

En définitive, les ZES africaines ne constituent pas une baguette magique capable, à elles seules, de transformer les économies du continent. Mais elles peuvent devenir un accélérateur puissant lorsqu’elles sont bien conçues, bien gérées et intégrées dans un projet industriel cohérent. Leur avenir dépendra de la capacité des gouvernements et du secteur privé à bâtir des zones ouvertes sur leur environnement, capables de créer de la valeur localement et de contribuer à la réduction des inégalités. La vraie question n’est pas tant de savoir s’il faut ou non des ZES, mais comment en faire un levier inclusif et durable, plutôt qu’un simple outil fiscal ou un pôle isolé.


Nous remercions les co-auteurs de l’étude : Sid Boubekeur, Peter Kuria Githinji, Cecília Hornok, Alina Muluykova et Zakaria Ouari.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Zones économiques spéciales en Afrique : laboratoires de l’industrialisation ou enclaves sans lendemain ? – https://theconversation.com/zones-economiques-speciales-en-afrique-laboratoires-de-lindustrialisation-ou-enclaves-sans-lendemain-263866

De l’urgence de démocratiser l’entreprise

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Méda, Directrice de l’IRISSO – UMR CNRS 7170, Université Paris Dauphine – PSL

Tout au long du XIXe siècle, l’idée que les travailleurs devraient être associés à la production et à la propriété des instruments de travail a été portée, en vain, par de nombreux réformateurs sociaux. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que la démocratisation de l’entreprise trouve de nouveau hérauts et devienne une utopie concrète.


Même si, jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle, les grandes entreprises intégrées comme les aciéries Schneider ou les compagnies minières sont rares et que la plus grande partie de la production a lieu au sein de chaînes de sous-traitance où les donneurs d’ordre sont les négociants, l’entreprise est considérée comme la propriété de celui qui apporte les capitaux et les matériaux.

Ouvriers et ouvrières, tout comme travailleurs et travailleuses à domicile, sont dans des rapports marchands avec ceux qui leur donnent le travail.

Face au développement de la misère et du paupérisme durant le premier tiers du XIXe siècle, décrit par les Sismondi, Buret, ou Villermé, des voix s’élèvent pour demander une loi sur le travail des enfants. Mais durant le débat à l’Assemblée, en 1840, le député Gay-Lussac affirme que l’établissement est « un sanctuaire qui doit être aussi sacré que la maison paternelle et qui ne peut être violé que dans des circonstances extraordinaires ». La loi de 1841 provoquera malgré tout une première (petite) brèche dans cet édifice.

Participation des ouvriers

Tout au long du XIXe siècle, des auteurs vont lutter contre cette idée et réclamer la participation des ouvriers à la propriété, notamment en prônant l’idée d’association. Pour Pierre-Joseph Proudhon et Louis Blanc, celle-ci s’entend à la fois comme association à la production (et aux bénéfices qui sont retirés de celle-ci) et association à la propriété des instruments de travail. Pour les deux auteurs, le travail et la production sont en effet par essence collectifs et les institutions doivent donc être réformées en ce sens. « Rien ne se ferait sans la participation de tous : ce serait une miniature du gouvernement démocratique, pour lequel la France lutte depuis cinquante ans », écrit Proudhon en 1843.




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Pourtant, après que les journées de juin 1848 ont vu les manifestations ouvrières écrasées dans le sang, rien ne change. En 1893, Jaurès décrit ainsi la situation : « Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois […] mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage […] Oui ! au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier. Son travail n’est plus qu’une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré »

Subordination des salariés

Si la subordination des salariés est reconnue au début du XXe siècle et s’ils obtiennent des droits et une amélioration de leurs conditions de travail, qui vont être rassemblés dans le Code du travail, l’idée que les apporteurs de capitaux sont les propriétaires de l’entreprise n’est pas remise en cause. Dans les années 1970, alors que l’économiste Milton Friedman soutient que la seule responsabilité de l’entreprise est de faire du profit, la théorie de l’agence se diffuse : la mission des dirigeants de l’entreprise est de faire fructifier la valeur de l’entreprise pour les actionnaires. En France, plusieurs rapports tentent de remettre en cause la conception hiérarchique de l’entreprise mais le rapport Bloch-Lainé de 1963 et le rapport Sudreau de 1975 font l’objet de vives oppositions de la part du patronat et ne sont donc suivis d’aucun effet.

À la suite du rapport Notat-Senard de 2018, intitulé L’entreprise, objet d’intérêt collectif, qui visait à reconnaître que l’entreprise n’est pas seulement au service de ses actionnaires mais qu’elle doit être attentive aux enjeux sociaux et environnementaux de son activité, l’article 1833 du code, disposant que « toute société doit avoir un objet licite et être constituée dans l’intérêt commun des associés » a été amendé ainsi : « la société doit être gérée dans son intérêt propre, en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Mais peu de choses ont été changées quant à l’organisation de sa gouvernance.

Et pourtant, le juriste Jean-Philippe Robé l’a rappelé à de nombreuses reprises : les actionnaires ne sont pas propriétaires des entreprises ; ils sont propriétaires des actions émises par les sociétés commerciales utilisées pour structurer juridiquement les entreprises. L’entreprise est une organisation qui n’a pas d’existence en droit alors que la société est une personne morale autorisée à fonctionner dans le système juridique en étant propriétaire, en passant des contrats, en étant capable d’ester en justice. Les dirigeants ne sont pas les mandataires des actionnaires ; ils sont des mandataires sociaux – des mandataires de la société elle-même. Enfin, il n’y a aucune obligation juridique de maximiser les profits qui soit prévue par le droit des sociétés. « Pour que la grande entreprise soit possible, il y a eu invention progressive de dispositifs juridiques aux termes desquels les actionnaires sont des contributeurs en capital (sur le marché primaire des actions) ou des preneurs de risques sur le marché secondaire) mais ne sont ni propriétaires des actifs utilisés dans la production des biens ou services produits ou fournis par l’entreprise, ni cocontractants aux contrats avec les divers participants à l’entreprise ».

Valeur pour l’actionnaire et dérégulation

C’est aux États-Unis, dans le haut lieu de la dérégulation et de la théorie de la valeur pour l’actionnaire, que le politiste Robert Dahl va justifier de manière philosophique, en 1985, dans A Preface to economic democracy, la nécessité de démocratiser l’entreprise et l’économie. Dahl commence son ouvrage en rappelant qu’alors que la démocratie est la règle dans l’État – au moins dans les nations les plus avancées – l’autoritarisme prévaut dans l’économie.

La plupart des salariés, sont sous l’autorité de managers qu’ils n’ont pas élus et de règles sur la conception desquelles ils n’ont pas été consultés et n’ont rien eu à dire. Ils sont subordonnés, un rôle qui est en contradiction avec leur statut de citoyen. Dahl pense nécessaire de rétablir la symétrie entre politique et économie en démocratisant le travail.

« Si la démocratie est justifiée pour gouverner l’État alors elle est également justifiée pour gouverner les entreprises. »

Il existe un parallèle absolu entre le citoyen et le salarié. Le salarié est soumis, comme le citoyen, à des règles contraignantes, auxquelles il est obligé d’obéir. Il doit donc participer à la confection de ces règles, avoir une voix.

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), 2023.

Un citoyen au travail

Dans les années 2000, ces idées vont être reprises par la sociologue Isabelle Ferreras : les travailleurs, argumente-t-elle, veulent être traités comme des citoyens en toutes circonstances, notamment au travail. Si la nature du travail est politique, c’est parce que l’individu vit le travail « au travers de la grammaire du juste en référence au collectif » : ses attentes sont des attentes de justice.

Avec onze autres collègues, nous avons développé ces idées dans le Manifeste Travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer. Nous proposons, dans la droite ligne des travaux d’Isabelle Ferreras un profond changement de gouvernement pour l’entreprise. Celle-ci étant composée de deux parties constituantes, il importe que les apporteurs de travail, tout comme les apporteurs de capital, puissent choisir leurs représentants et que ceux-ci, à égalité, prennent les décisions et choisissent le dirigeant, en ayant un droit de veto sur les décisions de l’autre chambre.

Ce bicaméralisme se tient à mi-chemin entre la co-détermination en vigueur dans plusieurs pays européens (comme l’Allemagne ou les pays nordiques) et le coopérativisme où les associés sont en même temps les propriétaires de leur société. La co-détermination, si elle n’est pas la panacée, est corrélée avec un plus grand bien-être des salariés. L’exploitation de l’enquête européenne sur les conditions de travail montre en effet que c’est dans les pays où sont le plus répandues les organisations apprenantes que les salariés disposent le plus d’autonomie et sont le plus consultés, et aussi qu’il y a plus de bien-être au travail et moins d’absentéisme.

Dans notre Manifeste Travail, nous suggérons que la démocratisation des organisations ira de pair avec une plus grande attention portée à l’environnement. C’est également la conclusion du rapport rendu par le Club des juristes en novembre 2024, intitulé « L’entreprise engagée face aux défis du XXIe siècle », qui propose de changer de modèle. Aujourd’hui, écrit Isabelle Kocher,

« la rareté à protéger a changé de nature ; il ne s’agit plus du capital économique, surabondant même s’il n’est pas toujours déployé de la bonne manière, mais du capital humain, social et naturel […] C’est tout un édifice qu’il faut revoir : bâtir un système aussi puissant et cohérent que l’ancien, mais adapté à nos enjeux actuels ».


Cet article fait partie d’un dossier à venir publié par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Dominique Méda est présidente de l’Institut Veblen

ref. De l’urgence de démocratiser l’entreprise – https://theconversation.com/de-lurgence-de-democratiser-lentreprise-264626

« Bloquons tout », « grève générale » : quel rôle politique les grèves ont-elles joué en France depuis la fin du XIXe siècle ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stéphane Sirot, Professeur d’histoire politique et sociale du XXème siècle, CY Cergy Paris Université

Alors que le mouvement « Bloquons tout » appelle à paralyser le pays le 10 septembre, Jean-Luc Mélenchon appelle à la « grève générale ». Ce concept a joué un rôle majeur dans la rhétorique révolutionnaire du début du XXe siècle aux années 1970. Quel rôle ont joué les grèves dans l’histoire syndicale et politique française ? Quel sens leur donner aujourd’hui ?


Si le recours à la grève n’est pas d’un usage spectaculairement plus marqué en France qu’ailleurs en Europe occidentale, la place qui lui a été attribuée dans l’histoire du mouvement ouvrier français n’en est pas moins singulière. Tout au moins dans la double acception que lui a donné un temps le champ syndical : pratique privilégiée pour améliorer le quotidien, elle est en outre au cœur de l’utopie syndicaliste révolutionnaire. Donc, du dépassement du capitalisme.

Au fil du temps, la centralité de la grève dans les rapports sociaux s’est solidement installée, mais sa fonction utopique a vacillé. À la charnière des XXe-XXIe siècles, à l’instar des formes d’expression de la lutte des classes dont elle est l’une des quintessences, la pratique conflictuelle a même été nettement dévalorisée.

La grève ou le dérèglement de l’ordre dominant par les travailleurs eux-mêmes

Outre sa dimension d’outil de défense des conditions d’existence et d’offensive pour des droits nouveaux, la grève est est une forme primitive d’agglomération du monde ouvrier, dont la montée en puissance précède puis accompagne le développement du syndicalisme.

Lorsque le droit de se regrouper dans des syndicats est accordé en 1884, les conflits du travail, dépénalisés en 1864, ont déjà bien entamé leur processus d’installation au cœur des relations industrielles. Autrement dit, l’action précède l’organisation. Souvent même, tout au long du XIXe siècle, elle la fonde : des syndicats naissent à la faveur d’une confrontation sociale, certains disparaissent rapidement une fois la grève terminée, d’autres perdurent.

Puis lorsque naît la CGT à Limoges en 1895, elle ne tarde pas à se doter d’un corpus de valeurs assis sur l’« autonomie ouvrière » et l’« action directe ». Par ses propres luttes, indépendamment des structures partisanes et des institutions, la classe ouvrière est censée préparer la « double besogne » définie par le fait syndical, soit tout à la fois le combat revendicatif prosaïque du moment et la perspective utopique d’un renversement du capitalisme. Une telle approche octroie à la grève un rôle central et tend à la parer de toutes les vertus.

Elle est envisagée comme une école de la solidarité, par l’entraide matérielle qu’elle induit souvent ou par son processus d’extension interprofessionnelle. Elle est en outre une école de la lutte de la lutte des classes, un « épisode de guerre sociale », comme a pu l’écrire l’un des dirigeants de la CGT d’avant 1914.

C’est la raison pour laquelle, quoi qu’il advienne :

« ses résultats ne peuvent être que favorables à la classe ouvrière au point de vue moral, il y a accroissement de la combativité prolétarienne… ». Et si elle est victorieuse, elle est une forme de reprise collective sur le capitalisme, car elle produit « une diminution des privilèges de la classe exploiteuse… »

Enfin, pensent les syndicalistes révolutionnaires, la grève dans sa version généralisée offre aux ouvriers l’arme qui leur permettra d’atteindre le Graal : la disparition définitive du capitalisme. C’est ce que soutient le seul ouvrage qui, dans le champ militant, décrit par le menu ce processus d’appropriation des moyens de production par les travailleurs eux-mêmes, sous l’égide de leurs syndicats qui entreprennent ensuite d’organiser les lendemains qui chantent.

Cette grève générale à forte intensité politique n’est jamais advenue et n’a jamais donné lieu à un changement radical de société. Mais une telle utopie n’était pas forcément à but prémonitoire. Sa fonction était aussi, et peut-être surtout, de prémunir le mouvement ouvrier contre les sirènes de la cogestion et de l’accompagnement du système en place, projet formé pour lui, dès les dernières décennies du XIXe siècle, par les élites républicaines. Accessoirement, le maintien d’un cap révolutionnaire apparaît propice à nourrir une « grande peur » de l’ordre dominant qui, pour se rassurer, se sent ainsi acculé à faire des concessions.

La grève, de l’éden de la lutte des classes au purgatoire du « dialogue social »

Alors que la Première Guerre mondiale donne le coup de grâce au syndicalisme révolutionnaire, deux grandes approches de la grève prédominent au cours des années de scission de la CGT (1922-1935). Pour la confédération de Léon Jouhaux, la suspension de la production est pour l’essentiel et sans s’en priver, un ultime recours ne devant être actionné que si la négociation est infructueuse. Pour la CGTU, proche du PCF, elle peut être une arme allant au-delà de la seule satisfaction des revendications économiques.

Selon les syndicalistes communistes :

« dans son développement, la grève devient inévitablement une lutte politique mettant aux prises les ouvriers et la trinité : patronale, gouvernementale et réformiste, démontrant la nécessité d’une lutte impitoyable débordant le cadre corporatif ».

Pour autant, dans le discours et l’imaginaire du syndicalisme, la grève n’est plus de la même manière qu’auparavant une pratique susceptible d’œuvrer au principe d’« autonomie ouvrière » ou de provoquer l’accouchement d’une nouvelle société. Elle a perdu sa dimension utopique.

Son usage n’en demeure pas moins alors une arme majeure. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le syndicalisme et le monde ouvrier ne sont pas encore pleinement intégrés aux sociétés occidentales ; le processus est certes en route, mais non encore abouti. Bien que se banalisant peu à peu, la négociation collective a du mal à trouver sa place. Les organisations de travailleurs doivent donc s’appuyer sur une culture de lutte, seule ou presque à même de permettre une amélioration du quotidien et de perturber momentanément le système d’exploitation capitaliste.

Par la suite, et jusque dans les années 1960-1970, la grève demeure très présente dans les pratiques syndicales, pour des motifs qui diffèrent là encore sensiblement de ceux des périodes précédentes. Dans le cadre du « compromis fordiste » (l’échange gains de productivité contre pouvoir d’achat) et de l’institutionnalisation du syndicalisme, elle devient avant tout un moyen de gérer les dérèglements du système, de favoriser un partage un peu moins inéquitable des richesses, dans une logique de régulation conflictuelle des rapports sociaux. L’acte de cessation du travail se ritualise, comme l’illustre la pratique exponentielle des journées d’action.

De surcroît, dans le cadre des États sociaux bâtis au cours des Trente glorieuses, la France et le monde occidental connaissent une phase de réformes de progrès qui, en apparence, ne résultent pas systématiquement et à tout moment d’un rapport de force déclaré. Il est permis de penser qu’à terme, cette situation porte en elle une partie des racines de l’essoufflement de la légitimité de la pratique gréviste. Dès lors qu’une amélioration des conditions d’existence paraît devenir possible sous l’action du champ politique ou par des compromis décidés avec les syndicats dans le cadre d’un « dialogue social » appelé à prospérer, une évolution susceptible d’ériger la grève au rang de nuisance ou d’accident à éviter est prête à s’enclencher.

C’est alors que les organisations de salariés et leurs pratiques sont confrontées, entre autres, aux effets de la conjoncture (ralentissement de la croissance, désindustrialisation, précarisation du travail, individualisation des salaires, contre-réformes sociales disloquant les États sociaux, etc.), à la montée en puissance du libéralisme, dont l’un des desseins est de paralyser l’action syndicale, ou encore aux changements de société post-68 (montée de l’individualisme, déclin des grandes utopies politiques, des idéologies, etc.).

Il faut ajouter à cette liste des causes endogènes, celles fabriquées par le syndicalisme lui-même, parmi lesquelles sa distanciation vis-à-vis du champ politique et de son rôle en matière, son impuissance à fabriquer de l’espoir et de l’utopie, ainsi que les contradictions soulevées par son essence de contre-pouvoir institutionnel, tiraillé entre une obligation d’opposition et une profonde inclusion dans la société.

Délégitimation de l’action gréviste

Dans ce contexte, le mouvement syndical du tournant des XXᵉ-XXIᵉ siècles semble s’être significativement replié sur une stratégie de survie. Celle-ci paraît consister à sauver sa légitimité, si nécessaire en s’éloignant de la mise en action du salariat et, au final, en délaissant la manière de penser la rupture avec l’ordre capitaliste.

Depuis trente ou quarante ans, les unes après les autres et à des degrés divers, les grandes confédérations se sont en outre engagées dans une voie nourrissant un doute, voire une forme de délégitimation rhétorique de l’action gréviste.

On peut citer la fameuse phrase du dirigeant de la CFDT, Edmond Maire, comme archétype de la démarche de dévalorisation du rapport de force :

« […] La vieille mythologie selon laquelle l’action syndicale, c’est seulement la grève, cette mythologie a vécu. Le syndicalisme doit l’abandonner. »

Pourtant, le syndicalisme de « dialogue social » sans rapport de force n’a jamais davantage porté ses fruits que celui de confrontation, loin s’en faut. Dans notre pays, les grandes phases historiques de conquêtes sociales majeures résultent de mobilisations syndicales et populaires. Le Front populaire, la Libération, mai-juin 1968 en sont d’éclatantes démonstrations. A contrario, depuis les années 1980, caractérisées par le développement des processus de négociation collective décentralisés et voulus à froid, la restriction du domaine des droits sociaux progresse continûment. Sauf, exceptionnellement, comme en novembre-décembre 1995, lorsqu’un mouvement social déterminé, en l’espèce bloquant et reconductible, parvient à se déployer tout en suscitant des débats de société à même d’établir la jonction entre le contenu des revendications professionnelles et les choix de société qu’elles permettent de mettre au jour.

Au long de son histoire, c’est à la fois par le projet politique utopique dont il était l’initiateur ou le vecteur et par la pratique gréviste dont il faisait un paradigme majeur de son action que le syndicalisme a rassemblé et s’est érigé en force sociale crainte d’un ordre dominant qui, aujourd’hui comme hier, ne concède quasiment jamais rien sans se sentir menacé.


Cet article est extrait de L’autre voie pour l’humanité. Cent intellectuels s’engagent pour un post-capitalisme, ouvrage sous la direction d’André Prone, Paris, Delga, 2018.

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Stéphane Sirot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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