Les internats scolaires, déclin ou renouveau ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Bruno Poucet, Professeur émérite des universités en histoire de l’éducation, CAREF, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Ils ne rassemblent plus aujourd’hui que 3 % des élèves dans l’enseignement secondaire. Pourtant, les internats ont longtemps été la norme de scolarisation des lycéens. Retour sur leur histoire et leur place dans les politiques éducatives actuelles.


Au centre du système scolaire depuis la création des lycées jusque dans les années 1960, les internats ont ensuite connu un déclin régulier de leurs effectifs. Mais au tournant des années 2000 s’est amorcée une politique de revalorisation de ces établissements, suivie de la création dans les années 2010 et 2020 de dispositifs consacrés à la lutte contre le décrochage, entre internats d’excellence et internats tremplins.

Quels sont les résultats de ces politiques ? Combien d’élèves suivent-ils désormais des études en pension complète ? Quels projets éducatifs les internats ont-ils véhiculés au fil du temps ?

Internat et enseignement secondaire

Si on se limite à la création des lycées de garçons en 1802 et des établissements privés en 1850 (loi Falloux), on peut dire qu’un établissement secondaire comporte toujours un internat au XIXe siècle. Un lycéen est alors d’abord un interne. Ce n’est pas le cas dans les lycées publics de jeunes filles, créés à partir de 1880 : les élèves ne sont pas hébergées sur place mais dans des pensions. Dans les établissements gérés par des congrégations, en revanche, elles sont internes, comme leurs homologues masculins. Aucun de ces établissements n’est mixte et tous disposent d’un personnel correspondant au sexe des élèves.

La vie dans ces établissements est assez rude : le chauffage, lorsqu’il existe, est rudimentaire, l’eau pour les ablutions est souvent froide et l’hygiène relative, la nourriture peu appétissante, la discipline quasi militaire. Dans des dortoirs immenses, la promiscuité et l’absence d’intimité sont totales. Le régime est spartiate : on est là pour étudier, peu de distractions existent hormis la cour de récréation ou la promenade du jeudi après après-midi. Ajoutons que dans la plupart des établissements, on ne retourne dans les familles que pendant les vacances, avec parfois une sortie possible le dimanche.

Ce régime perdure jusque dans les années 1960 : réservés à une minorité aristocratique ou bourgeoise, les internats des établissements secondaires restent des institutions fréquentées, faute des moyens de transport et parce que ces parents croient au bienfait de l’encadrement éducatif étroit. Mais aussi, tout simplement parce qu’ils ont l’habitude de confier l’éducation de leurs enfants à des tiers. Or, les choses évoluent rapidement dans les années 1960.

L’internat en déclin

La massification et la démocratisation du système éducatif à partir des années 1960 (scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans à partir de 1967, accès massif aux différents lycées à partir des années 1990), la création d’établissements secondaires proches du domicile, l’urbanisation croissante, engendrent une réduction rapide du nombre d’élèves internes dans les établissements publics, puis dans les établissements privés sous contrat.

Le nombre de collèges a en effet doublé entre 1960 et 2016, le nombre de lycées a augmenté, de son côté, de 20 %. Les transports scolaires se sont multipliés, facilitant ainsi l’accès aux établissements. La volonté des parents d’éduquer eux-mêmes leurs enfants et de moins déléguer, le coût, enfin, pour les familles, contribuent à délaisser progressivement les internats.

En 1960, selon les chiffres du ministère, 22 %, des élèves du second degré étaient internes dans le public, en 2024, ils sont 3,3 % (soit 183 900 élèves). En revanche, le nombre de demi-pensionnaires a augmenté considérablement (+13,2 % depuis 1994). Il y a des disparités selon les établissements et les lieux de leur implantation. L’internat est-il voué à la disparition ?

Vers un renouveau de l’internat ?

Actuellement, le taux d’occupation des internats est loin de remplir les capacités disponibles, mais ne décline plus. Tous établissements publics confondus, 51 000 places étaient vacantes en 2022-2023.

Il y a une trentaine d’années, le ministère s’est interrogé sur les objectifs à mener afin de revaloriser l’internat ou du moins d’arrêter son déclin. En 1999, la nouvelle politique est impulsée par le ministre Jack Lang puis par Jean-Louis Borloo, en 2005. Les internats sont rénovés, les grands dortoirs supprimés, des chambres individuelles ou à quelques élèves sont créés, la nourriture est améliorée, la mixité fait son entrée.

La vie scolaire, avec un personnel spécialisé et formé, prend désormais en charge les élèves et les encadre de façon souple, en étant attentive aux problèmes que certains rencontrent et en les aidant dans leurs apprentissages. Les élèves quittent, sauf exception, le lycée chaque semaine, des sorties individuelles sont autorisées et des activités culturelles ou sportives, parfois spirituelles dans certains établissements privés, sont organisées.

Par ailleurs, un nouveau type d’élèves est visé dans les établissements publics. Il s’agit de mieux encadrer les jeunes défavorisés, et d’aider à leur promotion, à leur réussite. Ainsi, la circulaire interministérielle du 28 mai 2009 créée des internats d’excellence destinés aux élèves de milieux défavorisés volontaires, mais faisant preuve de réelles capacités intellectuelles. Le premier ouvre à Sourdun (Seine-et-Marne), dans l’académie de Créteil. L’encadrement est renforcé, des activités sportives et culturelles sont organisées. Avec la loi sur la refondation de l’école de la République, en 2013, un accent différent est mis, ils deviennent des internats de la réussite pour tous et visent ainsi à réduire les inégalités sociales et territoriales.

Rentrée dans un internat d’excellence (académie d’Amiens, 2024).

Par ailleurs, par une circulaire du 29 juin 2010, des internats très spécifiques sont créés : ils visent à la réinsertion scolaire d’élèves polyexclus (au moins de deux collèges), voire délinquants : ce sont les établissements de réinsertion scolaire (ERS) : 2 000 élèves seraient potentiellement concernés. Un partenariat avec la Protection judiciaire de la jeunesse est organisé.

En 2019, un plan Internats du XXIe siècle, dans le cadre de l’école de la Confiance est décidé : il est prévu de créer en 2023, 240 internats à projets et d’accueillir 13 000 jeunes dans trois types de structure : les internats d’excellence déjà existants, les résidences à thèmes, dans les zones rurales et de montagnes, les internats des campus des métiers et des qualifications, pour les élèves de la voie professionnelle.

Enfin, en 2021 sont créés huit internats tremplins afin de prendre en charge une centaine de collégiens en situation de décrochage scolaire.

Force est donc de constater que l’on a désormais une diversité de formes possibles d’internats qui deviennent un instrument en matière de politique éducative, afin de faire face aux difficultés de l’école, même s’il n’y a pas de solution miracle en la matière.

Quel bilan ?

Une évaluation récente de la direction de l’évaluation du ministère (DEPP) conclut que

« l’internat propose, en moyenne sur l’ensemble des lycéens, des conditions d’hébergement globalement satisfaisantes (..). Les élèves internes réussissent aussi bien que les autres élèves, voire un peu mieux en lycée professionnel et dans les établissements régionaux d’éducation adaptée (EREA) dans la mesure où la continuité scolaire est mieux assurée ».

En revanche, les internats de réinsertion scolaire n’ont guère donné de résultats probants dans la mesure où ils peuvent, au contraire de ce qui est recherché, devenir une quasi-école de délinquance. Par ailleurs, un autre défi est à prendre en compte : celui de la baisse démographique. Ainsi, l’internat, en dépit des politiques éducatives menées, est certes peu développé, mais il s’est maintenu en changeant en grande partie de fonction.

The Conversation

Bruno Poucet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les internats scolaires, déclin ou renouveau ? – https://theconversation.com/les-internats-scolaires-declin-ou-renouveau-263448

Les cargos à voile, une industrie émergente face aux incertitudes politiques

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL

Le _France II_ est un navire marchand français, lancé en 1911, équipé de cinq mâts et de deux moteurs. Le vent était utilisé comme source de propulsion principale, et les moteurs thermiques en appoint. Georges Clerc-Rampal

L’utilisation du vent pour déplacer les navires est un levier sous-estimé de décarbonation du transport maritime. Malgré des débuts prometteurs en Europe, l’émergence de cette nouvelle industrie risque d’être contrariée par les menaces américaines qui pèsent sur les projets de régulation de l’Organisation maritime internationale.


L’usage du vent comme énergie d’appoint est une piste prometteuse pour accélérer la décarbonation du transport maritime sans attendre la mise au point de carburants alternatifs aux énergies fossiles, coûteux à produire. C’est pourquoi le marché de la propulsion vélique assistée connaît actuellement un renouveau.

On pourrait aller plus loin, avec la propulsion vélique principale, où le moteur du navire n’est plus utilisé que pour les manœuvres dans les ports ou pour raison de sécurité ou de ponctualité. Les gains de CO2 changent alors d’échelle, atteignant de 80 à 90 %. La neutralité carbone peut alors être atteinte si le moteur annexe utilise une énergie décarbonée.

Cette approche a d’autres avantages : d’autres nuisances, comme le bruit sous-marin et les dégâts provoqués par le mouvement des hélices, sont également réduites ou éliminées. Les cargos à voile de l’ère moderne sont ainsi susceptibles de contribuer à une mue en profondeur des transports maritimes.

L’Organisation maritime internationale (OMI) doit, à l’occasion d’une réunion qui se tient du 14 au 17 octobre 2025 à Londres, entériner un projet d’accord de décarbonation des flottes et de tarification carbone. Mais les États-Unis s’opposent à cette décision et menacent de représailles commerciales les pays qui appliqueraient ces régulations aux navires de commerce.




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De l’artisanat à l’industrie, bienvenue dans l’ère moderne des cargos à voile

Les pionniers du cargo à voile ont démarré petit, d’abord à l’échelle artisanale. Dans des années 2010, les fondateurs de la société TOWT ont affrété de vieux gréements pour faire traverser l’Atlantique à des denrées coûteuses (rhums, épices…). Le Grain de Sail 1, lancé en 2020 par l’entreprise du même nom, a une capacité d’emport de 50 tonnes.

Cela reste limité, quand certains porte-conteneurs peuvent déplacer jusqu’à 300 000 tonnes. La filière est toutefois en train de basculer à l’échelle industrielle. Les cargos de la flotte de TOWT peuvent emporter aujourd’hui de 1 000 à 1 100 tonnes de marchandises.

En haut, les cargos Anemos et Grain the Sail 2 lors de leur première traversée vers New York (2024). En bas, les premiers essais en mer du Neoliner Origin (été 2025) et la maquette du roulier OceanBird.
Fourni par l’auteur

Le Grain de Sail 3 – dont le lancement est prévu pour 2027 – aura une capacité de 2 800 tonnes. Le roulier (navire capable de charger et décharger sa cargaison par roulage de véhicules) Neoliner Origine, en cours de test par la société Neoline, pourra en transporter près du double. L’OceanBird, développé par des opérateurs suédois, promet de son côté d’embarquer 7 000 véhicules.

L’innovation plutôt que la course au gigantisme

Le secteur n’est pourtant pas à l’aube d’une course au gigantisme, similaire à celle menée par les porte-conteneurs, vraquiers et autres tankers géants. L’industrialisation de la navigation à voile repose avant tout sur une myriade d’innovations qui préfigurent une reconfiguration de l’activité.

Au plan technique, il s’agit d’abord de capter au mieux l’énergie du vent. De nombreuses innovations sont issues du monde de la compétition, à l’image de la flotte de trimarans cargos que la compagnie Vela compte déployer à partir de 2026.

L’efficacité des cargos à voile doit également beaucoup aux progrès de la science du roulage, qui optimise les routes au gré des caprices des vents.

Autre innovation cruciale : le couplage du vent à une autre source d’énergie décarbonée, à l’instar du projet de porte-conteneurs de la société Veer, qui associe la voile à de l’électricité fournie par de l’hydrogène vert.

Les cargos à voile ne visent pas la vitesse, mais la ponctualité. La vitesse de croisière en propulsion vélique principale est moitié moindre que celle des géants actuels des mers. La taille plus modeste des navires permet cependant d’utiliser des ports secondaires plus proches des destinations. Ces trajets dits « point à point » réduisent les temps d’attente devant les ports, le nombre des transbordements nécessaires ainsi que l’empreinte carbone totale des opérations de fret.

Les cargos à voile permettent d’ailleurs d’exploiter des lignes difficiles à exploiter à l’heure actuelle par les flottes actuelles. La compagnie Windcoop ambitionne ainsi d’ouvrir la première ligne régulière de fret entre l’Europe et Madagascar, libérant l’île des contraintes de transbordement. L’usage du vent pourrait également donner une seconde vie au cabotage (transport sur de courtes distances), à l’image du projet le Caboteur des îles à Belle-Île-en-Mer (Morbihan).

Expérimentation grandeur nature de cabotage en baie de Quiberon (Morbihan) menées avec Grain de Sail.
Citoyens Financeurs

L’industrialisation du transport vélique génère enfin nombre d’innovations socioéconomiques. Activité hautement capitalistique, le transport vélique exige des apports élevés en capital. Pour des sociétés comme Windcoop ou TOWT, le recours au financement participatif a facilité les levées de fonds et renforcé l’adhésion citoyenne.

Enfin, l’usage de la voile est attractif. Cela facilite le recrutement d’équipages qualifiés et peut séduire les croisiéristes d’un nouveau type. En effet, bon nombre de cargos à voile disposent de cabines pour faire partager à des touristes d’un nouveau genre l’expérience du voyage.




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Les sentiers risqués de la « vallée de la mort »

La propulsion vélique est une industrie naissante : on décompte aujourd’hui 36 équipementiers recensés par l’association Wind Ship et 90 armateurs engagés et l’exploitation ou la construction de plus de 100 navires dans le monde.

L’Europe y occupe une place prépondérante, avec quelques concurrents asiatiques progressant rapidement. Fort bien positionnée, la France aligne 14 équipementiers, trois usines sur son territoire et la première flotte de cargos véliques au monde.

Mais le chemin de l’industrie du transport vélique n’en demeure pas moins semé d’embûches. Cette industrie aborde un tournant décisif, baptisé « vallée de la mort » par les économistes. Il s’agit de passer de l’innovation visionnaire à l’échelle industrielle.

Pour traverser cette vallée, il faut parvenir à baisser les coûts. Cela implique d’investir dans un changement d’échelle de production et d’élargir les débouchés commerciaux. Or, cette transition s’opère rarement de façon spontanée, car ce passage remet en cause les positions des acteurs historiques.

Ainsi, une cause récurrente de mortalité des innovations est l’inadéquation des soutiens publics lors des premières étapes du parcours, comme l’a illustré l’élimination des leaders européens et japonais du photovoltaïque.

C’est donc maintenant que se joue l’avenir du transport vélique. Il repose avant tout sur l’écosystème des acteurs qui y croient et investissent dans son avenir. Il dépend également des choix politiques, dans un contexte incertain.




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L’Organisation maritime internationale sous le coup d’une offensive trumpienne

À l’échelle européenne, l’inclusion du transport maritime dans le système d’échanges de quotas est un levier important pour l’équilibre économique de la propulsion vélique qui repose sur la gratuité du vent. Cette inclusion, encore partielle, doit être menée à son terme.

Deux leviers supplémentaires pourraient accélérer son déploiement :

  • flécher une partie du produit des enchères du système de quotas de CO₂ vers un fonds consacré au transport vélique,

  • ou encore, utiliser la commande publique pour favoriser les produits utilisant ce mode de transport.

En France, l’utilisation de la commande publique, figurant dans le Pacte vélique cosigné par l’État et par les acteurs de la filière en 2024, est restée embryonnaire, avec une seule opération au profit de la voile gonflable développée par Michelin.

Par ailleurs, le dispositif de suramortissement fiscal pour faciliter les investissements est fragilisé par le contexte budgétaire du pays, de même que l’utilisation de garanties publiques. Une loi transpartisane – ce n’est pas vraiment dans l’air du temps – serait l’outil approprié pour sécuriser le dispositif, au moment où l’Organisation maritime internationale (OMI) subit une offensive américaine.

En octobre 2025, le comité spécialisé de l’OMI doit entériner le projet d’accord sur la décarbonation des flottes et la tarification carbone. Les États-Unis s’opposent à cette décision et menacent de représailles commerciales les pays qui appliqueraient ces régulations aux navires de commerce. Un tel retour au statu quo antérieur serait un mauvais coup porté à la décarbonation du transport maritime.

Les États-Unis parviendront-ils à leur fin en mobilisant les forces politiques et économiques hostiles à la transition bas carbone ? Réponse le 17 octobre prochain, au siège de l’OMI, à Londres.

The Conversation

Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les cargos à voile, une industrie émergente face aux incertitudes politiques – https://theconversation.com/les-cargos-a-voile-une-industrie-emergente-face-aux-incertitudes-politiques-264436

Arabie saoudite : le smartphone, objet d’émancipation mais aussi de surveillance des femmes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hélène Bourdeloie, Sociologue, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Sorbonne Paris Nord et chercheuse au LabSIC et associée au Centre Internet et Société (CIS– CNRS), Université Sorbonne Paris Nord

Massivement adopté dans le royaume, le smartphone est utilisé par les Saoudiennes de multiples façons, souvent pour étendre leur marge de manœuvre dans une société où, malgré de récentes avancées, leurs droits restent nettement inférieurs à ceux des hommes. Si l’objet constitue un vecteur d’« empowerment », il est aussi un instrument de surveillance.


En janvier 2019, l’affaire Rahaf Mohammed al-Qunun fit le tour du monde : cette jeune Saoudienne qui cherchait à fuir sa famille se retrouva immobilisée en Thaïlande, son passeport confisqué. Munie de son smartphone, elle utilisa les réseaux sociaux pour alerter les organisations internationales sur le sort qui l’attendait. Le Canada accepta finalement sa demande d’asile. Le chargé d’affaires saoudien en Thaïlande déclara alors que les autorités auraient mieux fait de la priver de son téléphone, révélant ainsi le pouvoir inédit de cet objet connecté.

La même année, la militante Manal al-Sharif, connue pour avoir cofondé le mouvement Women to Drive en 2011 et l’avoir popularisé sur les réseaux sociaux, ferma ses comptes Twitter et Facebook. Ces outils, qui lui avaient d’abord permis de libérer sa parole, étaient devenus un piège au service de la propagande saoudienne et de la désinformation. Instruments de résistance et de mobilisation féministe résonnant auprès du monde entier, les réseaux sociaux se révélèrent des armes oppressives.

À la fin des années 2010, de nombreuses Saoudiennes se servaient des réseaux sociaux pour développer leur entreprise ou leur business.

Ces exemples reflètent la grande diversité de la condition de la femme en Arabie saoudite – une condition qui ne saurait se réduire à la représentation stéréotypée de la femme musulmane victimisée, soumise ou, à l’inverse, de la femme entrepreneuse glamour et cosmopolite. Ils traduisent également le rôle que peut jouer le smartphone dans la négociation avec les normes de genre.

Alliant conservatisme religieux et avant-gardisme technologique, le royaume se hisse parmi les nations les plus connectées de la planète, se distinguant par des taux de pénétration record en matière de microblogging et de réseaux sociaux comme YouTube. Introduit dans les années 2000, le smartphone s’est très rapidement implanté dans cette société qui a fait de la numérisation et de l’investissement dans la tech l’un de ses nouveaux étendards politiques.

La ségrégation de genre instituée…

Façonnée par des dimensions historiques, culturelles, religieuses et économiques, l’identité de la femme saoudienne est plus complexe que celle véhiculée par l’Occident, qui voit en elle une subordonnée.

Il est vrai que l’héritage tribal et la doctrine wahhabite, dominants dans le pays, ont longtemps fixé un cadre rigoriste qui a façonné la place des femmes dans la société. Mais paradoxalement, c’est le boom pétrolier des années 1970 qui a renforcé et institutionnalisé la ségrégation de genre, constituant à la fois un obstacle et un levier à l’émancipation des femmes.

Toutefois, dans les années 2000, des réformes progressives ont eu lieu : depuis 2014, les Saoudiennes peuvent travailler dans de nombreux secteurs sans l’accord de leur tuteur ; depuis 2018, elles peuvent ouvrir leur propre entreprise et conduire sans cette autorisation préalable ; et depuis 2019, les femmes peuvent voyager sans accord tutélaire. Le plan Vision 2030 a du reste accéléré ce mouvement en inscrivant la libéralisation économique et sociale au cœur du projet politique saoudien.

La société reste néanmoins sexiste et hiérarchisée, avec des rapports de genre s’inscrivant dans un système patriarcal où l’homme détient l’autorité et définit l’honneur féminin comme un bien à protéger. Cette hiérarchie se manifeste dans la famille, l’espace public, la loi ou encore la langue, qui consacre la domination masculine.

C’est dans ce contexte d’une société ségrégationniste, où les Saoudiennes ont longtemps été assignées à la sphère domestique, mais aussi de réformes en faveur des droits des femmes, que le smartphone exerce un rôle polyvalent et paradoxal.

Les normes de genre ébranlées par le smartphone

Les Saoudiennes se sont rapidement approprié l’internet et, plus encore, le smartphone. Initialement plus connectées que les hommes – elles étaient 96 % à utiliser l’internet en 2015, contre 88 % pour les hommes (selon la Commission des Technologies de l’Information et de la Communications, devenue Commission de l’espace et de la technologie Space and Technology Commission) –, les Saoudiennes passaient aussi plus de temps en ligne, et se connectaient davantage depuis leur domicile et via leur smartphone. Ces pratiques s’expliquaient à la fois par la construction statutaire de l’identité de genre, qui les confinait à l’espace domestique, et par l’interdiction de conduire, laquelle contribuait à renforcer leur usage du smartphone.

Loin d’être un simple outil technique, le smartphone a dès lors été investi comme support de visibilité et d’expression de soi pour compenser une invisibilité engendrée par la ségrégation de genre.

Toujours à portée de main, le smartphone s’est aussi imposé comme un accessoire de mode, éminemment visible pour les Saoudiennes vêtues d’abāya et de niqāb, une visibilité d’autant plus marquée avant la déclaration en 2018 du prince héritier Mohammed Ben Salmane, homme fort du royaume, déclaration selon laquelle le port de l’abāya n’était pas obligatoire.

Dans cette société stratifiée où les objets ont un pouvoir distinctif – un iPhone dernier cri est un marqueur social et esthétique –, le smartphone devient une parure ostentatoire, un instrument de stylisation et de présentation de soi qui s’exhibe dans les espaces publics, en particulier dans les centres commerciaux où les femmes peuvent déambuler en confiance.

Au-delà de son rôle symbolique, le smartphone a ouvert un espace d’émancipation grâce à la photographie et aux réseaux sociaux, alors même que l’image humaine est controversée dans l’islam et que les photographies furent longtemps proscrites en Arabie saoudite, le pays étant allé jusqu’à bannir les premiers téléphones munis d’appareils photos. Ces interdictions ont progressivement cédé, en dépit de restrictions persistantes.

En 2016, l’essor de Snapchat joua un rôle décisif. Très populaire en Arabie saoudite – le royaume figurait parmi les premiers utilisateurs au monde –, l’application permit aux jeunes femmes de se rendre visibles à travers des selfies et portraits retouchés. Les filtres constituaient autant de stratégies pour contourner la censure islamique, un portrait ou un corps modifié n’étant plus considéré comme une représentation humaine. Ces usages ludiques pouvaient être transgressifs : montrer ses cheveux ou son visage, même transformés, revenant à défier les normes.

Le smartphone a ainsi permis aux Saoudiennes de négocier avec les codes, d’affirmer la présence des femmes dans l’espace numérique et, parfois, de contester l’ordre social établi.

Le smartphone : instrument au service ou contre le féminisme ?

Pour les Saoudiennes, empêchées de conduire jusqu’en 2018, le smartphone devint un instrument de mobilité via les applications de VTC Uber ou Careem, leur permettant de se déplacer sans recourir à un membre masculin de leur famille ou à un chauffeur privé. Les applications de géolocalisation rassuraient quant à elles les proches, facilitant les sorties des jeunes filles.

Au-delà, le smartphone constitue un véritable instrument de militantisme. Le mouvement Women to Drive trouva ainsi une nouvelle ampleur grâce au numérique. En 2013, c’est en effet avec leur mobile connecté que des Saoudiennes, bravant publiquement l’interdiction de conduire, se filmèrent au volant et diffusèrent leurs vidéos sur YouTube et Twitter.

Plus largement, dans ce pays où la scène politique est inexistante, c’est sur les réseaux sociaux que se tiennent les débats et mobilisations féministes. C’est d’autre part grâce au développement de services numériques que les Saoudiennes ont pu s’affranchir de certaines règles du système de tutelle. Ainsi, créée en 2015, l’application gouvernementale Absher a-t-elle pu simplifier le quotidien des femmes, leur ouvrant même la voie pour déjouer le système en s’octroyant elles-mêmes l’autorisation de voyager.

Pourtant, le smartphone peut aussi jouer contre le féminisme. Cette même application Absher, initialement conçue pour faciliter l’ensemble des démarches administratives, a ainsi été dénoncée comme un objet de surveillance renforçant le contrôle sur les femmes. Par ailleurs, instrumentalisés par le régime, les smartphones sont devenus des objets de filature via leur numéro IMEI, permettant de traquer les personnes dissidentes ou des Saoudiennes tentant d’échapper à leur possible funeste destinée.

Outil d’émancipation et d’empowerment, le smartphone en Arabie saoudite est donc aussi un instrument de contrôle. C’est cet objet qui, au-delà des cas de Rahaf Mohammed ou de Manal al-Sharif cités plus haut, a permis à des femmes de développer leur entrepreneuriat sur Instagram, ou à des prédicatrices musulmanes de défendre leurs droits sur la scène numérique en luttant en faveur de la préservation du système de tutelle, considéré par certaines d’entre elles comme un dispositif de protection de la femme saoudienne.

Au service du féminisme – un regard tourné vers l’Orient met du reste au jour la pluralité de ses visages, irréductible à un modèle de résistance calqué sur l’expérience occidentale –, le smartphone en Arabie saoudite peut servir la cause des femmes autant que la desservir. Il a pu ainsi œuvrer contre le féminisme en renforçant le contrôle des voix dissidentes, en développant l’espionnage et la traque, et en consolidant, via les réseaux sociaux, une culture de la surveillance déjà ancrée dans le tissu social. Ni simple outil d’émancipation, ni pur instrument d’oppression, le smartphone demeure un objet et un espace de tensions où se redessinent les rapports de pouvoir et les normes de genre.


Ce texte prend appui sur une communication présentée lors du XXIe congrès de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) qui a eu lieu en 2019.

The Conversation

Hélène Bourdeloie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Arabie saoudite : le smartphone, objet d’émancipation mais aussi de surveillance des femmes – https://theconversation.com/arabie-saoudite-le-smartphone-objet-demancipation-mais-aussi-de-surveillance-des-femmes-264252

Les laboratoires créatifs : des occasions pour développer un éventail de compétences

Source: The Conversation – in French – By Caroline Damboise, Professeure en technologies éducatives, Université du Québec à Rimouski (UQAR)

L’implantation des premiers laboratoires créatifs dans les milieux scolaires, artistiques, industriels et communautaires a été initiée à la fin des années 1990 par l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT). Graduellement, le phénomène a pris de l’expansion et s’est répandu à l’échelle mondiale. Au Québec, cela se traduit, notamment, par l’émergence de laboratoires créatifs dans des milieux scolaires.

En tant que professeurs-chercheurs spécialisés respectivement en technologies éducatives ainsi qu’en didactique et orthopédagogie des mathématiques au primaire à l’Université du Québec à Rimouski, nous nous sommes intéressés au potentiel de ces dispositifs afin de favoriser l’engagement et la qualité des apprentissages des élèves.


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La grande idée derrière un laboratoire créatif

Un laboratoire créatif, c’est un environnement relativement flexible mettant plusieurs outils à la disposition des personnes participantes.

Par exemple, on peut y retrouver des imprimantes 3D, des ordinateurs, des robots, des presses à macarons, ou une machine pour découper du vinyle (Cricut). Cet aménagement permet de concevoir, de fabriquer ou de développer un projet afin de répondre à un objectif que l’on aimerait atteindre.

Le projet peut toucher les arts, la robotique, ou encore le numérique. Dans ces environnements, l’erreur fait partie du processus d’apprentissage et permet d’améliorer le projet ou le prototype construit.

Les laboratoires créatifs dans les écoles

Soutenir le plaisir d’apprendre, motiver les élèves à l’école et leur donner des occasions de vivre des situations leur permettant d’exploiter leur potentiel demeure tout un défi dans les classes pour les enseignants. Les laboratoires créatifs peuvent à cet égard constituer une occasion intéressante à exploiter dans les écoles.

Un rapport du Laboratoire de formation et de recherche sur la littératie numérique de l’UQAC fait mention de valeurs se retrouvant au sein des laboratoires créatifs et de la philosophie derrière ces milieux. L’autonomie, la créativité, la collaboration et l’aspect ludique en sont quelques exemples.

Les observations et entrevues réalisées dans le cadre du projet de recherche débuté en 2022 ont confirmé ces propos. S’agissant par exemple de la collaboration, nous avons pu observer dans certaines situations des élèves de cinquième ou sixième année aider des élèves plus jeunes.




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D’ailleurs, le cadre non traditionnel des labos créatifs permet à beaucoup d’élèves de s’investir dans des projets tout en faisant des apprentissages de manière moins formelle, mais tout aussi utile. En permettant aux élèves de choisir un projet selon leurs intérêts, plusieurs types d’élèves y trouvent leur compte, notamment les élèves ayant davantage de difficultés à performer au niveau académique.

Des exemples de projets issus des laboratoires créatifs

Dans le cadre d’un projet, un élève peut par exemple développer un objet grâce à la modélisation, puis imprimer son prototype au moyen d’une imprimante 3D. L’élève peut ainsi créer une décoration spéciale pour son arbre de Noël, ou encore réaliser un porte-clés pour ses parents.

Le tout peut aussi se faire en utilisant le bois ou encore la pyrogravure.

En se prêtant à ces différentes activités, les enfants peuvent développer leur autonomie et leur esprit d’initiative tout en étant encadrés par les enseignants. Cela leur permet également d’explorer leurs intérêts, et peut-être même de les orienter vers un domaine professionnel futur.




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L’utilisation de la robotique pédagogique peut constituer une expérience particulièrement riche dans un contexte de laboratoire créatif. Les élèves peuvent par exemple faire des compétitions entre des robots conçus de toutes pièces par eux, faire un véhicule en LEGO motorisé répondant à certaines caractéristiques précises, ou encore concevoir une danse avec un robot.

Le marché de l’emploi est de plus en plus lié aux technologies qui peuvent parfois coûter assez cher. Certains enfants, notamment défavorisés, n’y ont donc pas accès. Les labos créatifs peuvent remédier à ce problème en mettant à la disposition des élèves toutes sortes d’appareils, comme une imprimante 3D. Ils familiarisent par le fait même les enfants avec des technologies analogues à celles avec lesquelles ils devront composer une fois adultes.

Des élèves engagés dans la résolution de problèmes motivants

Un avantage indéniable que permettent les laboratoires créatifs découle du fait que l’atteinte des objectifs spécifiques à chaque projet favorise la prise de risque et l’engagement des élèves en contexte de résolution de problèmes.

En effet, dans le milieu scolaire, il n’est pas rare de voir des élèves éviter de s’impliquer dans les activités proposées de peur de vivre un échec. De plus, dans un contexte d’éducation inclusive, les laboratoires créatifs constituent un excellent levier permettant de faciliter la différenciation de l’enseignement afin de tenir compte des intérêts et des caractéristiques de chacun.

Cela est essentiellement attribuable au fait que chaque élève, en fonction de son niveau d’aisance respectif vis-à-vis le projet proposé, sera en mesure de formuler ses propres objectifs et de s’engager au sein d’une activité qu’il pourra mener à terme. Dans ces contextes, les élèves peuvent donc développer leur compétence de résolution de problèmes en s’interrogeant sur ce qui fait que leur projet ou leur prototype ne fonctionne pas.

Des témoignages sans équivoque

Un laboratoire créatif a par exemple été mis sur pied en septembre 2022 à l’école L’Oiseau-Chanteur de Saint-Mathieu-de-Rioux dans le Bas-Saint-Laurent. Tout au long de l’année scolaire, une trentaine d’élèves ont ainsi pu mettre à l’épreuve leur créativité en participant à une foule de projets.

À ce sujet, Mélissa Couillard, une enseignante de l’établissement, rapporte que les activités réalisées dans les laboratoires créatifs permettent aux élèves de relativiser leur rapport à l’erreur : « Ce n’est pas un échec pour eux. Ils collaborent pour trouver des solutions et des stratégies pour régler les problèmes qu’ils rencontrent ».

Bien que ce type d’environnement demande un investissement de la part des enseignants et un certain lâcher-prise, les élèves apprécient l’occasion qui leur est donnée de pouvoir investir des projets moins académiques, mais tout aussi éducatifs.

D’ailleurs, un élève moins performant au niveau académique peut justement tirer son épingle du jeu dans le contexte des laboratoires créatifs. Ainsi, Marie-Pier Gauthier, également enseignante de l’établissement, précise qu’elle a eu l’occasion d’observer des élèves qui vont particulièrement briller dans cet environnement, alors que le côté académique est peut-être moins valorisant pour eux.

Vers une collaboration des milieux scolaires et communautaires ?

Les bienfaits des laboratoires créatifs ne se limitent pas au milieu scolaire. Cet environnement peut aussi bénéficier à la communauté sans égard à l’âge des personnes qui s’engagent au sein d’un projet créatif se rapportant à un objectif personnel.

Les défis intellectuels rattachés à chacun des projets contribuent à tisser des liens entre les membres de l’environnement qui peuvent s’entraider et collaborer afin de contribuer à l’atteinte de l’objectif préalablement fixé.

Ainsi, on pourrait même envisager une collaboration avec des organismes du milieu communautaire qui pourraient venir offrir du soutien dans la réalisation de certains projets, ou encore favoriser un transfert de connaissances.

La Conversation Canada

Caroline Damboise a reçu des financements de l’UQAR pour des recherches en lien avec les laboratoires créatifs, mais le texte en cours ne porte pas directement sur ces recherches.

Thomas Rajotte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les laboratoires créatifs : des occasions pour développer un éventail de compétences – https://theconversation.com/les-laboratoires-creatifs-des-occasions-pour-developper-un-eventail-de-competences-240861

Suprématie du dollar : les tarifs douaniers de Trump sur l’Inde pourrait la fragiliser

Source: The Conversation – France (in French) – By Sambit Bhattacharyya, Professor of Economics, University of Sussex Business School, University of Sussex

Au-delà de l’économie, la politique tarifaire de Donald Trump s’affirme comme un levier de diplomatie aux répercussions géopolitiques considérables. L’imposition de droits de douane de 50 % à l’Inde, alliée stratégique des États-Unis au sein du Quad, menace non seulement les échanges bilatéraux, mais risque aussi de rapprocher New Delhi de la Russie et de la Chine, de renforcer la cohésion des BRICS et de fragiliser la primauté du dollar sur la scène mondiale.


La politique tarifaire de Donald Trump semble être devenue autant un outil de politique étrangère qu’une stratégie économique. Mais la décision de l’administration d’imposer des droits de douane de 50 % à l’Inde, un allié clé des États-Unis dans le cadre du Quad (dialogue quadrilatéral pour la sécurité) — le groupe de coopération militaire et diplomatique informelle entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie — pourrait avoir des répercussions importantes, non seulement sur le commerce international, mais aussi sur la géopolitique mondiale.

La justification américaine de cette hausse des droits de douane est avant tout politique. La Maison Blanche affirme que l’Inde a tiré profit de l’achat et de la revente de pétrole russe, au mépris des sanctions imposées après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Cela a aidé la Russie à surmonter les effets des sanctions et à continuer de financer sa guerre en Ukraine.

Il est évident que la politique tarifaire et les déclarations récentes de Washington et de New Delhi ont gravement détérioré une relation bilatérale encore naissante. À tel point que le premier ministre indien, Narendra Modi, a refusé de répondre aux appels téléphoniques de Trump. De son côté, Trump ne prévoit plus de se rendre en Inde pour le sommet du Quad prévu plus tard dans l’année.

Le premier ministre indien, Narendra Modi, a participé au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin, en Chine, du 31 août au 1er septembre, en compagnie du président russe Vladimir Poutine. Les trois dirigeants ont été photographiés ensemble en pleine discussion cordiale et M. Modi a rencontré séparément MM. Xi et Poutine en marge du sommet, présenté comme une alternative à l’ordre hégémonique dominé par les États-Unis.

Il apparaît désormais évident que la hausse des droits de douane américains ne détournera pas l’Inde de ses achats de pétrole russe. Bien au contraire, Modi a confirmé la volonté de son pays non seulement de maintenir ces importations, mais aussi de les accroître.

Rien d’étonnant à cela : la posture de l’Inde à l’égard de la Russie, en tant qu’importateur net de pétrole brut, relève moins d’une ambition géopolitique d’envergure que d’une nécessité économique concrète, celle de maîtriser l’inflation.

Sur le plan énergétique, l’Inde reste

très dépendante des importations, et sa population — majoritairement pauvre et vulnérable — a besoin de prix stables et abordables. Aucune pression venue des États-Unis ou de leurs alliés du G7 ne saurait modifier cette réalité économique fondamentale.

Le revers américain fait le jeu de Moscou

L’instauration des droits de douane américains risque de réduire les exportations indiennes de vêtements et de chaussures vers les États-Unis, les grandes marques occidentales se tournant vers des fournisseurs moins coûteux dans d’autres pays. Une telle dynamique se traduirait par une augmentation des prix pour les consommateurs américains.

Cependant, l’impact sur les fournisseurs indiens devrait rester limité, la demande mondiale en vêtements et chaussures demeurant très élevée. Ils pourraient aisément se tourner vers d’autres marchés.

Les pierres précieuses représentent un autre pilier des exportations indiennes, où le pays détient une position dominante à l’échelle mondiale. Les droits de douane américains ne devraient pas modifier sensiblement cette situation, l’Inde disposant de nombreux débouchés à l’exportation, bien que les États-Unis figurent parmi ses principaux clients.

Le renforcement des échanges commerciaux entre l’Inde et la Russie devrait favoriser de nouvelles opportunités d’investissements réciproques. Pour la Russie, la conjoncture économique pourrait globalement s’améliorer à la suite de ces droits de douane. L’Inde a d’ailleurs laissé entendre qu’elle augmenterait probablement ses importations de pétrole, tandis que la Russie profiterait d’achats de vêtements et de chaussures à prix compétitifs en provenance d’Inde, les fournisseurs indiens cherchant à rediriger leurs exportations vers de nouveaux débouchés.

Le renforcement des relations économiques avec l’Inde, qui ambitionne de porter les échanges bilatéraux à

100 milliards de dollars américains

(92 milliards d’euros) d’ici 2030, offrira à la Russie un important marché alternatif à la Chine pour écouler ses produits. Elle y gagnera également un fournisseur majeur de biens de consommation, habituellement importés, contribuant ainsi à maintenir des prix abordables pour les ménages russes.

La fin de la primauté du dollar américain ?

L’Occident court le risque que, si les tensions tarifaires se traduisent par des sanctions financières plus strictes, les investissements indiens se détournent des États-Unis et des pays du G7 au profit de la Russie et de la Chine. Les investisseurs indiens sont actuellement [très présents]

(https://qz.com/half-of-40-billion-indian-fdi-in-us-in-2-sectors-1850407567) dans les secteurs de l’automobile, de la pharmacie, des technologies de l’information et des télécommunications en Occident, mais ces flux pourraient être redirigés vers d’autres marchés.

On observe de plus en plus de signes d’une cohésion renforcée, non seulement au sein de l’OCS, mais également au sein du groupe des BRICS, qui regroupe un nombre croissant de nations commerçantes. Initialement composé des membres fondateurs — le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud — le groupe s’est récemment élargi pour inclure l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Indonésie et les Émirats arabes unis.

Ces économies en pleine croissance s’efforcent déjà de mettre en place des mécanismes techniques pour les investissements mutuels et les règlements commerciaux dans leurs monnaies locales plutôt qu’en dollars américains.

Les chocs commerciaux mondiaux provoqués par l’imposition de droits de douane par les États-Unis ont entraîné une baisse à court terme de la valeur du dollar américain. Si cette dépréciation reste modeste d’un point de vue historique, elle masque néanmoins un risque plus important à long terme.

Le problème ne concerne pas les transactions commerciales, qui ne constituent qu’une part marginale des opérations en dollars. Les risques à long terme résident plutôt dans une possible diminution du rôle du dollar dans la gestion d’actifs, l’investissement, les activités financières et les réserves internationales.

En particulier, le rôle quasi exclusif du dollar comme monnaie de réserve pour les pays du BRICS et du Sud est aujourd’hui menacé.

Toute politique susceptible de remettre en cause ce statut mettrait en danger la prospérité et la sécurité des États-Unis. Le problème, c’est que toute orientation financière ou commerciale rapprochant les principaux partenaires commerciaux américains de la Russie et de la Chine aurait
précisément cet effet.

The Conversation

Sambit Bhattacharyya bénéficie d’un financement de UK Research and Innovation, du Conseil de recherche économique et sociale, du Conseil australien de la recherche et du Conseil européen de la recherche.

ref. Suprématie du dollar : les tarifs douaniers de Trump sur l’Inde pourrait la fragiliser – https://theconversation.com/suprematie-du-dollar-les-tarifs-douaniers-de-trump-sur-linde-pourrait-la-fragiliser-265338

Le colonialisme et les risques climatiques sont liés : preuves issues du Ghana et du Sénégal

Source: The Conversation – in French – By Nick Bernards, Associate Professor of Global Sustainable Development, University of Warwick

L’expérience coloniale a profondément transformé les économies et les sociétés, avec des conséquences profondes.

En tant que chercheur intéressé par l’histoire coloniale et son impact sur le développement actuel, j’ai récemment étudié certains aspects de cet héritage à travers une analyse comparative du Sénégal et du Ghana, basée sur des recherches archivistiques antérieures.

Dans cet article, j’explore les liens entre les principales cultures d’exportation coloniales et les formes quotidiennes de vulnérabilité climatique rencontrées dans ces deux pays. Je montre comment les formes d’exploitation qui ont émergé dans le contexte du capitalisme colonial sont liées à la forme et à la répartition inégale des risques climatiques actuels. Ces histoires ont profondément influencé la manière dont les populations sont exposées à des températures record et à des régimes pluviométriques imprévisibles.

Il est de plus en plus reconnu que la dégradation du climat mondial et la vulnérabilité à ses effets sont profondément enracinées dans l’histoire du colonialisme. Cette reconnaissance s’est même frayé un chemin dans les cercles politiques officiels. Le sixième rapport d’évaluation du GIEC de 2022 (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, l’organe scientifique des Nations unies chargé du climat), par exemple, reconnaît que la vulnérabilité au changement climatique est « souvent rendue plus complexe par des événements passés, tels que l’histoire du colonialisme ».

Mes recherches aident à compléter ce tableau en montrant à quel point ces impacts sont complexes et profondément ancrés.

Répartition inégale

Les personnes les plus exposées à la crise climatique sont souvent celles qui ont le moins contribué à la créer. En tant que région, l’Afrique contribue à environ 4 % des émissions mondiales de CO₂. En effet, certaines estimations montrent que ce n’est qu’au cours de la dernière décennie que l’Afrique a collectivement émis plus de carbone qu’elle n’en stocke dans divers écosystèmes.




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Selon l’Organisation météorologique mondiale, les températures en Afrique augmentent plus rapidement que la moyenne mondiale. Selon des estimations récentes, les pertes économiques dues à la chaleur seule ont atteint 8 % du PIB dans une grande partie de l’Afrique entre 1992 et 2013.

Les puissances coloniales ont extrait des richesses se chiffrant en milliers de milliards des peuples et des territoires colonisés. Elles ont continué à le faire après la fin officielle de la domination coloniale. Les pays riches ont brûlé bien plus que leur juste part de combustibles fossiles au cours de ce processus.

Cela signifie que les pays colonisés, dotés d’infrastructures sous-développées et dont les citoyens sont appauvris, ont moins de capacités pour résister et réagir à des conditions météorologiques de plus en plus sévères.

Mais les liens entre le colonialisme et la vulnérabilité climatique ne se réduisent pas à ces indicateurs économiques ou aux seules émissions de carbone.

Les dégâts causés par les modèles économiques de l’époque coloniale

Dans mon article, je montre comment les modes de vie quotidiens spécifiques des populations exposées aux risques climatiques dans les anciens pays colonisés sont également étroitement liés à l’organisation des économies coloniales.

Les économies coloniales du Sénégal et du Ghana étaient dominées par des sociétés commerciales françaises et anglaises. Ces marchands ont profondément remodelé les structures économiques, en particulier au cours des dernières décennies du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle.

L’une des stratégies utilisées par les marchands britanniques et français consistait à prendre le contrôle du commerce des matières premières (cacahuètes au Sénégal, cacao au Ghana) par le biais de chaînes de dettes. Grâce à des réseaux complexes de courtiers et de négociants, les marchands coloniaux fournissaient aux agriculteurs des intrants agricoles et des biens de première nécessité en échange des récoltes attendues.

Ce système protégeait largement les entreprises européennes contre les risques inhérents à l’agriculture, tels que les intempéries et les parasites.

Ce système a également entraîné un endettement de plus en plus important des agriculteurs locaux. Lorsque les gens devaient emprunter de l’argent ou des biens pour planter leurs cultures et survivre jusqu’à la récolte, cela avait tendance à contraindre les agriculteurs à produire les mêmes cultures pour l’exportation année après année.

Dans les deux pays, cela signifiait que la productivité des agriculteurs avait tendance à baisser au fil du temps en raison des problèmes liés aux parasites et à l’appauvrissement des sols. Souvent, la seule solution pour les agriculteurs, qui dans de nombreux cas avaient déjà vendu leurs récoltes à l’avance, était de cultiver de manière plus intensive.

Cela a eu pour effet d’aggraver à la fois l’endettement et la vulnérabilité aux risques écologiques. Les agriculteurs endettés étaient plus exposés aux mauvaises récoltes et les rendements agricoles étaient souvent réduits, ce qui les obligeait à dépenser de plus en plus pour les intrants. L’intensification des cultures a également accéléré l’érosion des sols et la propagation des parasites.

Le système colonial a également limité les investissements qui auraient pu améliorer la productivité ou offrir une meilleure protection contre les risques climatiques. Au Sénégal, par exemple, la culture coloniale de l’arachide dépendait principalement des eaux de pluie pour son approvisionnement en eau. Les responsables du gouvernement colonial ont rejeté les propositions de construction de systèmes d’irrigation, et les entreprises commerciales qui n’étaient pas directement impliquées dans la culture n’avaient guère d’intérêt à investir.

Les économies postcoloniales ont considérablement changé, mais des éléments importants du système commercial de l’époque coloniale sont néanmoins restés en place. Les principales cultures d’exportation dans les deux pays continuent d’être cultivées par de nombreux petits producteurs, et les moyens de subsistance de nombreuses personnes restent fortement dépendants des cultures commerciales.

Plus important encore, la forme de vulnérabilité climatique reflète étroitement les risques qui sont apparus à l’époque coloniale. La disponibilité imprévisible de l’eau, par exemple, reste l’une des formes les plus pressantes de vulnérabilité climatique dans les régions productrices d’arachides. C’est particulièrement le cas au Sénégal, où la culture de l’arachide reste largement dépendante de la pluie pour son approvisionnement en eau. Il en résulte, comme l’a montré une étude, que les niveaux de pauvreté dans les régions productrices d’arachides restent étroitement liés aux niveaux de précipitations.

Prochaines étapes

La situation n’est pas la même partout. L’un des héritages du colonialisme est qu’il a créé de nouveaux modèles de développement inégal et inéquitable au sein des colonies et entre elles. Dans des pays comme le Kenya et l’Afrique du Sud, la colonisation a entraîné l’installation de populations européennes. Les populations et les communautés africaines ont été déplacées pour faire place à des plantations et des mines. Les luttes pour l’accès à l’eau, pour ne citer qu’un exemple, restent fortement marquées par ces histoires.

Le fait est que l’empreinte du colonialisme sur la crise climatique est profonde et complexe. Le colonialisme ne s’est pas contenté d’extraire des richesses et des ressources. Il a profondément transformé les sociétés, les économies et les relations des populations avec le monde naturel.

Cela signifie que la dette climatique des pays riches envers le reste du monde dépasse la simple valeur des richesses extraites ou le volume de carbone émis. Elle est probablement incalculable et impossible à rembourser.

The Conversation

Nick Bernards a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de la British International Studies Association.

ref. Le colonialisme et les risques climatiques sont liés : preuves issues du Ghana et du Sénégal – https://theconversation.com/le-colonialisme-et-les-risques-climatiques-sont-lies-preuves-issues-du-ghana-et-du-senegal-264910

What babies’ cries really tell us – and why maternal instinct is a myth

Source: The Conversation – France in French (2) – By Nicolas Mathevon, Professeur (Neurosciences & bioacoustique – Université de Saint-Etienne, Ecole Pratique des Hautes Etudes – PSL & Institut universitaire de France), Université Jean Monnet, Saint-Étienne

The sound slices through the quiet of the night: a muffled sob, then a hiccup, quickly escalating into a high-pitched, frantic wail. For any parent or caregiver, this is a familiar, urgent call to action. But what is it a call for? Is the baby hungry? In pain? Lonely? Or simply uncomfortable? For generations, we’ve been told that understanding this primal language is a matter of intuition, a “maternal instinct” that allows a mother to divine her child’s needs. Society often reinforces this idea, creating an elite class of quasi-psychic super-parents who seem to know everything, and leaving many others feeling inadequate and guilty when they can’t immediately decipher the message.

As a bioacoustics researcher, I have spent years studying the communication of animals – from the soft calls of crocodile nestlings synchronizing their hatching and pushing the parent to dig the nest, to the calls of zebra finches allowing mate recognition. I was surprised to discover, upon turning my attention to our own species, that the cries of human babies hold as much, if not more, mystery. My colleagues and I have spent over a decade applying the tools of acoustic analysis, psycho-acoustic experiments and neuro-imagery to this intimate world. Our findings, detailed in my book, The intimate world of babies’ cries, challenge many of our most cherished beliefs and offer a new, evidence-based framework for understanding this fundamental form of human communication.

The first and perhaps most important thing to know is this: you cannot tell why your baby is crying just from the sound of the cry alone.

Busting the ‘language of cries’ myth

Many parents feel immense pressure to become “cry experts”, and an entire industry has sprung up to capitalise on this anxiety. There are apps, devices, and expensive training programmes all promising to translate cries into specific needs: “I’m hungry,” “change my diaper,” “I’m tired.” Our research, however, shows these claims are baseless.

To test this scientifically, we undertook a large-scale study. We placed automatic recorders in the rooms of 24 babies, recording them continuously for two days at a time at several ages during their first four months of life. This resulted in an enormous dataset of 3,600 hours of recordings containing nearly 40,000 cry “syllables”. The dedicated parents carefully logged the action that successfully soothed the baby, giving us a “cause” for each cry: hunger (soothed by a bottle), discomfort (soothed by a diaper change), or isolation (soothed by being held). We then used machine learning algorithms, training an artificial intelligence on the acoustic properties of these thousands of cries to see if it could learn to identify the cause. If there was a distinct “hunger cry” or “discomfort cry”, the AI should have been able to detect it.

The result was a resounding failure. The AI’s success rate was only 36% – barely above the 33% it would get by pure chance. To ensure this wasn’t just a limitation of technology, we repeated the experiment with human listeners. We had parents and nonparents first “train” on the cries of a specific baby, just as a parent would in real life, and then asked them to identify the cause of new cries from that same baby. They fared no better, scoring just 35%. The acoustic signature of a cry for food is not reliably different from a cry of discomfort.

This doesn’t mean parents can’t figure out what their baby needs. It simply means the cry itself is not an entry in a dictionary. The cry is the alarm bell. It is your knowledge of the essential context that allows you to decode it. “It’s been three hours since the last feeding, so they are probably hungry.” “That diaper felt full.” “They’ve been alone in the crib for a while.” You are the detective; the cry is simply the initial, undifferentiated alert.

What cries actually tell us

If cries don’t signal their cause, what information do they reliably convey? Our research shows they transmit two crucial pieces of information.

The first is static information: the baby’s unique vocal identity. Just as every adult has a distinct voice, every baby has a unique cry signature, primarily determined by the fundamental frequency (pitch) of their cry. This is a product of their individual anatomy – the size of their larynx and vocal cords. It’s why you can recognise your baby’s cry in a nursery. Interestingly, while babies have an individual signature, they do not have a sex signature. The larynxes of baby boys and girls are the same size. Yet, adults consistently attribute high-pitched cries to girls and low-pitched cries to boys, projecting their knowledge of adult voices onto infants.

The second, and more urgent, piece of information is dynamic: the baby’s level of distress. This is the most important message encoded in a cry, and it is conveyed not so much by pitch or loudness, but by a quality we call “acoustic roughness”. A cry of simple discomfort, from being a little cold after a bath, for instance, is relatively harmonious and melodic. The vocal cords vibrate in a regular, stable way. But a cry of real pain, as we recorded during routine vaccinations, is dramatically different. It becomes chaotic, rough, and grating. This is because the stress of pain causes the baby to force more air through their vocal cords, making the cords vibrate in a disorganised, non-linear way. Think of the difference between a clean note from a flute and the harsh, chaotic sound it makes when you blow too hard. This roughness, a collection of acoustic phenomena including chaos and sudden frequency jumps, is a universal and unmistakable signal of high distress. A melodious “wah-wah” means “I’m a bit unhappy,” while a rough, harsh “IIiiRRRRhh” means “This is serious!”.

It’s learning, not instinct

So, who is best at decoding these complex signals? The pervasive myth of “maternal instinct” suggests that mothers are biologically hard-wired for the task. Our work comprehensively debunks this. An instinct, like a goose’s fixed behaviour of rolling an egg back to its nest, is innate and automatic. Understanding cries is not like this at all.

In one of our key studies we tested mothers and fathers on their ability to identify their own baby’s cry from a selection of others. We found absolutely no difference in performance between the two. The single most important factor was the amount of time spent with the baby. Fathers who spent as much time with their infants were just as adept as mothers. The ability to decode cries is not innate; it is learned through exposure. We confirmed this in studies with non-parents. We found that childless adults could learn to recognise a specific baby’s voice after hearing it for less than 60 seconds. And those with prior childcare experience, like babysitting or raising younger siblings, were significantly better at identifying a baby’s pain cries than those with no experience.

This all makes perfect evolutionary sense. Humans are “cooperative breeders”. Unlike in many primates where the mother has a near-exclusive relationship with her infant, human babies have historically been cared for by a network of individuals: fathers, grandparents, siblings, and other members of the community. In some hunter-gatherer societies like the!Kung, a baby may have up to 14 different caregivers. A hard-wired, mother-only “instinct” would be a profound disadvantage for a species that relies on a team.

The brain on cries: experience rewires everything

Our neuroscientific research reveals how this learning process works. When we hear a baby cry, a whole network of brain regions, called the “baby-cry brain connectome”, springs into action. Using MRI scans, we’ve observed that cries activate auditory centres, the empathy network (allowing us to feel another’s emotion), the mirror network (helping us put ourselves in another’s shoes), and areas involved in emotion regulation and decision-making.

Crucially, this response is not the same for everyone. When we compared the brain activity of parents and nonparents, we found that while everyone’s brain responds, the “parental brain” is different. Experience with a baby strengthens and specialises these neural networks. For example, parents’ brains show greater activation in regions associated with planning and executing a response, while nonparents show a more raw, untempered emotional and empathetic reaction. Parents shift from simply feeling the distress to actively problem-solving. Furthermore, we found that individual levels of empathy – not gender – were the strongest predictor of how intensely the brain’s “parental vigilance” network activated. Caring is a skill that is honed through practice, and it physically reshapes the brain of any dedicated caregiver, male or female.

Why this matters: from coping to cooperation

Understanding the science of crying is not just an academic exercise; it has profound real-world implications. Incessant crying, especially from colic (which affects up to a quarter of infants), is a primary source of parental stress, sleep deprivation, and exhaustion. This exhaustion can lead to feelings of failure and, in the worst cases, can be a trigger for shaken baby syndrome, a tragic and preventable form of abuse.

The knowledge that you are not supposed to “just know” what a cry means can be incredibly liberating. It removes the burden of guilt and allows you to focus on the practical task: check the context, assess the level of distress (is the cry rough or melodic?), and try solutions. Most importantly, the science points to our species’ greatest strength: cooperation. The fact that any human can become an expert caregiver through experience means you are not meant to do this alone. The unbearable cries become bearable when they can be passed to a partner, a grandparent, or a friend for a much-needed break.

So, the next time you hear that piercing cry in the night, remember what it truly is: not a test of your innate abilities or a judgement on your parenting skills, but a simple, powerful alarm. It’s a signal designed to be answered not by a mystical instinct, but by a caring, attentive and experienced human brain. And if you’re feeling overwhelmed, the most scientifically sound and evolutionarily appropriate response is to ask for help.


Nicolas Mathevon is the author of The intimate world of babies’ cries: The best ways to understand and calm your baby.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Nicolas Mathevon has received funding from the ANR, IUF, and Fondation des Mutuelles AXA.

ref. What babies’ cries really tell us – and why maternal instinct is a myth – https://theconversation.com/what-babies-cries-really-tell-us-and-why-maternal-instinct-is-a-myth-264525

Impôts sur l’héritage : une réforme nécessaire ?

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Frémeaux, Professeur des universités et maître de conférence, Université de Rouen Normandie

D’ici à 2040, plus de 9 000 milliards d’euros de patrimoine devraient être transmis. Sylv1rob1/Shutterstock

La moitié des Français n’hérite de rien ou presque, alors que 10 % des héritiers les plus riches concentrent plus de 50 % des héritages. Alors pourquoi l’impôt sur l’héritage est-il aussi impopulaire ?


L’héritage est de retour en France, et ce retour est massif. On peut chiffrer ce phénomène de plusieurs manières. Commençons par les flux successoraux, c’est-à-dire ce qui est transmis tous les ans sous forme d’héritages et de donations. Ce flux se situe actuellement entre 350 milliards et 400 milliards d’euros et, d’ici à 2040, plus de 9 000 milliards d’euros de patrimoine devraient être transmis.

Une autre manière de se représenter le retour de l’héritage consiste à décomposer l’ensemble du patrimoine privé détenu par les Français (qu’il soit immobilier, financier ou professionnel) entre ce qui vient de l’épargne et ce qui vient de l’héritage. Comme l’ont montré les économistes Facundo Alvaredo, Bertrand Garbinti et Thomas Piketty, l’héritage est aujourd’hui largement supérieur à l’épargne. Il représente près des deux tiers du patrimoine des ménages contre un tiers pour l’épargne. C’était l’inverse dans les années 1970, moment où l’héritage a connu son plus bas niveau historique.

La moitié des Français n’hérite de rien

Le niveau actuel reste inférieur à celui observé à la veille de la Première Guerre mondiale où l’héritage constituait plus de 80 % du patrimoine. Même si les sociétés actuelles diffèrent de celle du XIXe siècle sur de nombreux aspects, elles sont finalement assez proches sur le plan patrimonial, que ce soit du point de vue des niveaux de richesses détenues ou de l’importance prise par les transmissions patrimoniales.

Ce panorama serait incomplet si on se limitait à ce constat macroéconomique. L’héritage est bien plus concentré que les revenus. La moitié des Français n’hérite de rien ou presque quand, dans le même temps, 10 % des héritiers les plus riches concentrent plus de 50 % des héritages. Au sommet de la distribution, on estime que les 0,1 % des héritiers les plus riches reçoivent plus de 13 millions d’euros de patrimoine au cours de leur vie.

C’est la nature même des inégalités qui change. La figure du rentier, qu’on pouvait penser disparue, est de retour. Pour une part limitée, mais croissante de la population, la principale source de richesse sera l’héritage et non les revenus du travail.

Substitution aux revenus du travail

Le retour de l’héritage a une conséquence inattendue : créer un (quasi) consensus chez les économistes en faveur d’une réforme de l’impôt successoral. Il n’est pas tant lié aux enjeux de justice sociale, qui dépassent le seul cadre de la science économique, qu’aux effets de l’héritage du point de vue de l’efficacité économique.

L’héritage peut être la source d’inefficacités puisque recevoir un capital peut réduire l’offre de travail, dans le sens où le capital hérité peut se substituer aux revenus du travail. Cet « effet Carnegie » a été vérifié dans plusieurs pays.

Aux États-Unis, les économistes Douglas Holtz-Eakin, David Joulfaian et Harvey Rosen ont mis en évidence une réduction de l’offre de travail parmi les récipiendaires d’héritages importants. En Allemagne, Fabian Kindermann, Lukas Mayr et Dominik Sachs estiment que, pour chaque euro récolté par l’imposition des successions, neuf centimes additionnels sont obtenus via l’imposition des revenus des suites de la hausse de l’offre de travail. De ce point de vue, imposer les héritages pourrait accroître l’activité économique.

Réduction de l’épargne

Les réponses comportementales négatives à l’impôt successoral sont quant à elles limitées, ce qui en fait un « bon impôt » à l’aune du même critère d’efficacité.

Une de ces réponses passe par l’épargne. Si le patrimoine potentiellement transmis par les donataires est réduit par l’impôt successoral, alors ceux-ci pourraient décider de réduire leur épargne. Cette intuition a été confirmée par les rares études sur la question qui concluent bien à un effet négatif – l’imposition réduit l’incitation à épargner –, mais de faible ampleur. Le fait que l’épargne dépende de nombreux facteurs économiques et de motifs autres que l’altruisme familial, comme l’aversion au risque et la prévoyance, explique que l’impôt successoral à lui seul a des effets limités.

Exil fiscal

Une réponse plus radicale pourrait être l’exil fiscal. Une trop forte imposition pourrait inciter les individus à émigrer vers des cieux (fiscaux) plus cléments. Là encore, identifier le seul effet de l’imposition sur la décision d’émigration est complexe. Comme pour l’épargne, ce type de décision dépend de nombreux déterminants économiques et personnels : potentielle rupture avec l’environnement professionnel et familial, mauvaise perception par l’opinion publique ou démarches administratives complexes.




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Les économistes Karen Smith Conway et Jonathan C. Rork, aux États-Unis, et Marius Brülhart et Raphaël Parchet, en Suisse, montrent que les migrations internes des ménages âgés (susceptibles de transmettre leur patrimoine dans un futur proche) ne s’expliquent que marginalement par les différences fiscales entre États ou cantons. Ainsi, les retraités aisés sont relativement insensibles aux variations d’impôt successoral.

Argument moral

Si l’héritage pose un problème de justice sociale et d’efficacité économique, pourquoi le sujet n’est-il pas plus central dans le débat public ? Surtout, pourquoi observe-t-on un affaiblissement de l’impôt successoral ?

Depuis les années 1980, de nombreux pays, comme les États-Unis, la Suède, le Canada ou encore l’Australie, ont supprimé ou réduit leur impôt successoral, en mobilisant le plus souvent des arguments moraux. La France semble échapper à ce phénomène, mais, malgré une stabilité des principaux paramètres fiscaux que sont les taux et les abattements, la multiplication des niches fiscales a bien réduit la progressivité de l’impôt.

Ce qui peut sembler être un paradoxe n’en est en fait pas un. La critique actuelle de l’impôt successoral repose avant tout sur des arguments moraux selon lesquels taxer l’héritage revient à taxer la mort et à sanctionner l’altruisme familial. De manière générale, il contreviendrait à la liberté de transmettre librement son patrimoine.

D’après un sondage Odoxa, réalisé en avril 2024, 77 % des personnes interrogées considèrent l’impôt successoral injustifié et 84 % souhaitent qu’il soit diminué « pour permettre aux parents de transmettre le plus possible à leurs enfants ».

Informer sur les inégalités

Il y a plusieurs précautions à prendre quand on évoque l’argument de l’impopularité de l’impôt. La méconnaissance de la réalité de l’héritage et la surestimation de l’impôt successoral invitent à la prudence dans l’interprétation des réponses. On peut concevoir une forte opposition à un impôt qu’on pense confiscatoire. Plusieurs travaux soulignent que le fait d’informer les répondants sur le niveau des inégalités augmente sensiblement le soutien à l’impôt successoral.

Le dialogue de sourds entre les pro et les anti pourrait empêcher tout débat relatif à l’héritage. Un débat qui pourrait être remis à l’ordre du jour pour d’autres raisons.

Au début du XXe siècle, des causes extérieures, comme les guerres et les crises, ont joué un rôle majeur dans la mise en place d’impôt progressif sur les revenus et sur les successions dans de nombreux pays. Il n’est pas dit que les crises actuelles, qu’elles soient climatiques, sociales ou géopolitiques, n’aient pas des effets similaires dans les années à venir.

The Conversation

Nicolas Frémeaux a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

ref. Impôts sur l’héritage : une réforme nécessaire ? – https://theconversation.com/impots-sur-lheritage-une-reforme-necessaire-260878

Quels risques le frelon « asiatique » à pattes jaunes fait-il courir à la santé humaine et aux abeilles ? Comment s’en protéger ?

Source: The Conversation – in French – By Sandra Sinno-Tellier, Médecin de santé publique, spécialisée en épidémiologie et en toxicologie, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Le frelon à pattes jaunes originaire d’Asie est désormais bien implanté en France hexagonale. C’est en été et à l’automne que ses colonies se développent. En analysant les données 2014-2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire et Santé publique France ont fait le point sur les risques pour l’humain.


Le frelon à pattes jaunes Vespa velutina nigrithorax, plus communément appelé « frelon asiatique », fait désormais partie de notre environnement. Sa présence en France a été observée pour la première fois dans le Lot-et-Garonne, en 2004. Des poteries pour bonsaïs ont été importées de Chine par un horticulteur avec, dans l’une d’entre elles, une reine fécondée qui hivernait.

Des études ont montré grâce à des analyses génétiques que la lignée de l’insecte importé provenait d’une région près de Shanghai.

Un frelon invasif présent sur tout le territoire hexagonal

Le frelon à pattes jaunes s’est très facilement adapté à notre environnement. En vingt ans, il a colonisé l’ensemble de l’Hexagone ainsi que les pays voisins : Espagne, Portugal, Belgique, Pays-Bas, Suisse, Italie, Allemagne et sud de l’Angleterre.

Il a aussi été détecté pour la première fois en Corse en août 2024. Si le nid a été détruit, un nouveau nid a cependant été détecté en juillet 2025 à Ajaccio.

Le reconnaître et le différencier des autres hyménoptères

Le frelon à pattes jaunes est un insecte du même ordre que le frelon européen, la guêpe, l’abeille ou le bourdon. Tous font partie de l’ordre des hyménoptères. Le frelon à pattes jaunes est reconnaissable à son abdomen brun bordé d’une bande jaune orangé ainsi qu’à ses pattes jaunes. Le frelon européen, plus grand, a un abdomen jaune clair rayé de noir et des pattes marron.

Les nids de ces frelons sont également différents. La colonie de frelons à pattes jaunes, qui peut comporter jusqu’à 3 000 individus, se développe en été et à l’automne dans de grands nids sphériques ou en forme de goutte perchée à plus de dix mètres en haut des arbres. L’ouverture du nid se situe sur le côté.

Généralement, le frelon européen construit son nid, plus petit, dans des cavités (arbre creux, cheminée, grenier…). Le frelon à pattes jaunes n’est par ailleurs actif que le jour, alors que le frelon européen sort jour et nuit.

Que faire en cas de découverte d’un nid de frelons, de guêpes ou d’abeilles dans votre maison ou dans votre jardin ?

  • Informez les membres de la maison et les voisins pour éviter qu’ils ne s’approchent du nid.
  • Respectez une distance de sécurité de 5 mètres du nid et éviter tout geste brusque, car les hyménoptères piquent lorsqu’ils se sentent menacés.
  • Ne tentez pas de détruire le nid vous-même. Cela nécessite l’intervention de professionnels spécialisés dans le domaine (matériels et techniques spécifiques).
  • N’installez pas de pièges (bouteille en plastique avec du sirop, par exemple), car ils tuent les autres insectes indispensables à la biodiversité et n’auront quasiment aucun impact sur le nid visé.
  • S’il s’agit de frelons à pattes jaunes, signalez le nid à votre mairie ou directement à l’organisme animant la lutte contre cette espèce dans votre département.

Hors allergie, une réaction dont l’intensité augmente avec le nombre de piqûres

Les piqûres de frelons à pattes jaunes présentent la même dangerosité pour l’humain que celles des autres hyménoptères. Le venin entraîne une réaction toxique, caractérisée par une douleur, une rougeur, un gonflement local et des signes généraux (vomissements, diarrhées, maux de tête, chute de la tension artérielle…) d’autant plus intenses que le nombre de piqûres est élevé.

En effet, contrairement à l’abeille, mais comme la guêpe et le frelon européen, le frelon à pattes jaunes ne perd pas son dard lorsqu’il pique et peut donc piquer et injecter du venin à plusieurs reprises. Son dard, qui mesure jusqu’à 6 mm, est cependant plus long que celui des guêpes et entraîne une piqûre plus profonde, capable de traverser certains vêtements et gants de jardinage.

La piqûre du frelon à pattes jaunes peut aussi être responsable d’une réaction allergique, non liée à la dose de venin injectée, une seule piqûre suffisant à la déclencher. Dans ce cas, un œdème de la gorge, empêchant la respiration, ou un effondrement de la tension artérielle peut entraîner un état de choc anaphylactique avec perte de connaissance et arrêt cardio-respiratoire conduisant au décès.

Le traitement du choc anaphylactique consiste en l’injection immédiate d’adrénaline par stylo auto-injecteur ou par voie intraveineuse une fois les secours arrivés. Du fait d’allergies croisées, c’est le plus souvent après une piqûre de guêpe que les patients deviennent allergiques au venin des frelons.

Que faire en cas de piqûre de frelon, de guêpe ou d’abeille ?

  • En cas de réaction telle qu’urticaire, œdème de la langue, gêne respiratoire, malaise, douleur thoracique… appelez en urgence le 15 ou le 112.
  • Les piqûres dans la bouche, dans la gorge, ou les piqûres multiples requièrent également une prise en charge médicale en urgence.
  • Pour les personnes allergiques connues, l’utilisation d’un stylo auto-injectable d’adrénaline peut sauver la vie, en attendant les secours.
  • Pour les autres signes d’intoxication, contactez un centre antipoison au (+33) 1 45 42 59 59 ou consultez un médecin.

Entre 2014 et 2023, pas de tendance à l’augmentation ni à la diminution du nombre d’envenimations par des hyménoptères

Le dernier bilan sanitaire des piqûres d’hyménoptères datant de plus de dix ans, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et Santé publique France ont analysé dix nouvelles années de données de santé (appels aux centres antipoison, passages aux urgences, hospitalisations et mortalité par piqûre d’hyménoptères) pour faire le point sur les risques liés aux piqûres de guêpes, frelons et abeilles.

Au total, 6 022 appels aux centres antipoison, 179 141 passages aux urgences, 18 213 hospitalisations, dont 13 % en réanimation ou en soins intensifs, et 256 certificats de décès pour piqûre d’hyménoptères ont été comptabilisés entre 2014 et 2023 inclus.

Comment contacter son centre antipoison ?

  • Il existe un numéro téléphonique national des centres antipoison : (+33) 1 45 42 59 59.

Malgré la poursuite de la prolifération du frelon à pattes jaunes sur le territoire hexagonal ces dix dernières années, les différentes données de santé étudiées apportent des conclusions convergentes et ne montrent pas d’augmentation du nombre d’envenimations par des hyménoptères, année après année.

Le nombre de piqûres varie d’une année à l’autre, sans tendance globale à la hausse ni à la baisse, avec des pics saisonniers aux mois de juillet et août.

Entre 2014 et 2023, ce sont les guêpes qui sont le plus souvent en cause dans ces envenimations (37 % des appels aux centres antipoison), suivies des frelons toutes espèces confondues (25 %) et des abeilles (19 %). Les piqûres de frelons représentaient de 20 % à 30 % des piqûres d’hyménoptères chaque année, avec une légère augmentation en 2023 (près de 40 %) (Figure ci-dessus).

Les envenimations par des frelons à pattes jaunes représentaient un peu plus de la moitié (55 %) des envenimations par des frelons, lorsque l’espèce de frelon était identifiée, et restaient stables au cours du temps.

Près de 1,5 % des piqûres, tous hyménoptères confondus, menacent le pronostic vital

Parmi les envenimations par des hyménoptères enregistrées par les centres antipoison, 1,5 % étaient graves au point de menacer le pronostic vital, voire de conduire au décès. Ces envenimations étaient dues à une réaction allergique, seule ou associée à des signes toxiques, pour la grande majorité d’entre elles (89 %). Les frelons étaient les premiers responsables des envenimations graves (38 %), devant les abeilles (24 %) et les guêpes (22 %) (hyménoptères non précisés pour les 16 % restants).

Les envenimations graves avaient été provoquées par une seule piqûre pour près de la moitié d’entre elles (48 %), un peu plus souvent en cas de piqûre de frelons (53 % de piqûre unique). Les autres étaient dues à des piqûres multiples, dans la bouche ou sur d’autres muqueuses.

Les risques liés au frelon à pattes jaunes portent surtout sur les abeilles domestiques

En l’absence de prédateur, le frelon à pattes jaunes se développe en se nourrissant d’autres insectes, chaque colonie pouvant en consommer jusqu’à 11 kg par an ! Il a tendance à proliférer près des ruches, et c’est son appétit immodéré pour nos abeilles domestiques qui pose le plus problème aujourd’hui. En plus de les capturer et de les dépecer, leurs vols continus près des ruches empêchent les abeilles de sortir pour butiner, ce qui affaiblit la production de miel qui leur sert de réserve de nourriture l’hiver.

En Asie, les abeilles ont appris à se défendre en formant une boule compacte autour du frelon qui les attaque. En faisant vibrer leurs ailes en nombre, elles augmentent la température de la boule et le frelon meurt littéralement cuit ! Nos abeilles domestiques sont plus dociles et n’ont pas développé ces techniques de défense.

Comment protéger les ruchers ?

Différentes techniques (pièges, harpes électriques, muselières emboîtées à l’entrée des ruches…) existent pour éloigner les frelons à pattes jaunes des ruches. La plus commune est le piégeage avec un appât sucré, qui consiste à attirer les frelons vers un liquide dans lequel ils se noient. Des pièges sélectifs, en nasses successives, ont été développés, pour permettre aux insectes plus petits que les frelons, capturés par erreur, de ressortir avant de tomber dans le liquide.

En revanche, les pièges non sélectifs, constitués d’une simple bouteille contenant un liquide sucré, sont à proscrire pour préserver la biodiversité.

Les pièges sont à utiliser autour des ruchers menacés et sont à contrôler régulièrement. Deux périodes de piégeage sont recommandées : de février à mai (piégeage de printemps) afin de capturer les reines fondatrices, et de mi-août à novembre, lors de la reproduction, pour piéger les futures fondatrices avant leur hivernation.

Une loi pour limiter la prolifération du frelon à pattes jaunes et préserver la filière apicole

Une loi visant à endiguer la prolifération du frelon à pattes jaunes et à préserver la filière apicole est entrée en vigueur le 15 mars 2025. Elle prévoit la création d’un plan de lutte national, l’encadrement du piégeage des frelons et l’indemnisation des apiculteurs. À ce jour, les décrets d’application ne sont pas encore parus.

Le frelon à pattes jaunes fait désormais partie de notre environnement. Si on ne peut pas l’éradiquer, on peut apprendre à s’en protéger : d’une part, pour éviter des piqûres qui peuvent être graves chez l’humain, au même titre que celles occasionnées par les autres frelons, guêpes ou abeilles, et, d’autre part, pour préserver les insectes pollinisateurs, dont les abeilles des ruches, maillon indispensable de la biodiversité.


Merci à Quentin Rome, responsable « Frelon asiatique et hyménoptères » dans l’unité PatriNat (Muséum national d’histoire naturelle/Office français de la biodiversité), pour sa relecture de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quels risques le frelon « asiatique » à pattes jaunes fait-il courir à la santé humaine et aux abeilles ? Comment s’en protéger ? – https://theconversation.com/quels-risques-le-frelon-asiatique-a-pattes-jaunes-fait-il-courir-a-la-sante-humaine-et-aux-abeilles-comment-sen-proteger-264949

Arrivée de Luca de Meo à la tête de Kering : le luxe devient-il un secteur comme les autres ?

Source: The Conversation – in French – By Ben Voyer, Cartier Chaired Professor of Behavioural Sciences, Full Professor, Department of Entrepreneurship, ESCP Business School

Qu’y a-t-il en commun entre le secteur du luxe et celui de l’automobile ? Il y a encore peu poser la question serait apparu incongru tant les points communs entre les promoteurs du « toyotisme » et ceux de la dépense somptuaire semblaient improbables. L’arrivée de Luca de Meo (ex-Renault) à la tête de Kering signale un changement pour le groupe fondé par François-Henri Pinault, mais aussi pour le secteur dans son entier. La fin de la récréation est-elle définitivement sifflée ?


Cette semaine à l’occasion de l’assemblée générale de Kering, Luca de Meo a officiellement pris sa place à la tête du deuxième plus grand groupe de luxe français. Le choix de l’ancien dirigeant de Renault comme nouveau PDG interroge. À biens et services d’exception, stratégie d’exception : Le luxe peut-il survivre à une logique d’optimisation financière comme on en trouve dans l’industrie et les FMCG ?

Le luxe en pleine mutation

Depuis les années 90, l’essor de conglomérats comme LVMH et Kering a fondamentalement changé l’industrie du luxe, en créant une logique industrielle plus qu’une logique de marque. Les conglomérats ont su ainsi profiter des marges bénéficiaires élevées dans le luxe et ont utilisé un effet de levier financier pour se développer rapidement et acquérir des marques. En profitant d’économies d’échelles allant du parc immobilier, des budgets de marketing permettant de négocier avec les principaux médias, ou encore la négociation des coûts de production avec les sous-traitants.

Cette stratégie est aujourd’hui remise en question. Les marques de luxe luttent contre la saturation, la dégradation de la qualité perçue et une perte d’exclusivité alors qu’elles poursuivent leur stratégie de croissance à travers le volume. Il existe un décalage croissant entre la perception des consommateurs des prix du luxe et la qualité des produits. De nombreuses marques sont perçues, à tort ou à raison, comme ayant rogné sur l’artisanat et les matériaux tout en augmentant considérablement les prix, s’appuyant principalement sur le marketing pour justifier les coûts. L’industrie se situe à un tournant, avec de nombreuses marques affirmant qu’elles se concentreront sur “la valeur plutôt que le volume” à l’avenir. Cependant, il reste à voir si elles peuvent vraiment revenir aux fondamentaux du luxe, à savoir l’artisanat et une rareté authentique et non orchestrée.

Le nouveau rôle de PDG dans le luxe

Traditionnellement, les marques de luxe étaient des entreprises familiales, avec un leadership transmis de génération en génération. Cela permettait de préserver l’héritage de la marque et la dimension artisanale. Les décisions étaient prises avec une vision de long terme, en opposition avec les diktats de la bourse et la logique financière, qui imposent des communications financières régulières. Ce modèle est d’ailleurs toujours suivi par Hermès, dont le PDG, Axel Dumas, appartient à la sixième génération de la famille Hermès-Dumas.

Un deuxième modèle a par la suite émergé, consistant à recruter des PDG de l’industrie du luxe, qui étaient en phase avec les aspects uniques de la gestion des marques de luxe. Cette vision a dominé durant l’expansion rapide et massive des marques de luxe, qui sont passées de champions régionaux de l’excellence et du savoir-faire européen à des leaders mondiaux des biens haut de gamme à forte valeur ajoutée. C’est notamment aujourd’hui le cas de Nicolas Bos, nouveau PDG de Richemont – le conglomérat suisse du luxe – qui était anciennement à la tête de Van Cleef & Arpels.

Plus récemment, un nouveau modèle semble émerger, où les marques de luxe commencent à recruter des PDG d’autres industries, en particulier des entreprises de biens de première consommation (FMCG). Cela a été le cas notamment de Leena Nair chez Chanel, débauchée de chez Unilever, et de Luca de Meo chez Kering. Cela apporte de nouvelles approches de gestion mais crée également des tensions avec les valeurs traditionnelles du secteur.

Une production industrielle

En effet, l’approche FMCG a introduit une gestion financière plus rigoureuse, une optimisation de la segmentation et du ciblage marketing, une stratégie de croissance basée sur les extensions de marques, et une production à l’échelle industrielle dans le luxe. Cependant, cela met aussi à mal l’accent mis sur la créativité, l’artisanat et l’exclusivité, dans le luxe.




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Ces nominations peuvent certes proposer un regard neuf sur l’industrie : la nomination de Leena Nair, à la tête de Chanel, apporte une expertise en ressources humaines, dans un secteur où les talents sont rares. Des questions demeurent cependant, par exemple, quant à l’intégration de l’excellence dans le service et l’expérience, où les pratiques du secteur du luxe sont sans commune mesure avec les pratiques du secteur de la grande consommation.

La spécificité Kering

Pour Kering et son nouveau CEO, les défis sont nombreux. On peut noter une chute de 25 % des ventes chez Gucci – la marque phare du groupe – et d’autres marques sous-performantes dans son portefeuille. Le nouveau PDG devra s’attaquer à ces problèmes.

L’entreprise s’est développée rapidement en utilisant un effet de levier financier, mais cette stratégie a peut-être atteint ses limites compte tenu de l’endettement actuel de Kering. De nombreuses préoccupations demeurent quant à la dilution des marques du groupe, et la perte d’exclusivité. L’approche traditionnelle des groupes de luxe, qui consiste à prendre des marques à la mode ou en perte de vitesse, et de les relancer en appliquant des stratégies de marketing – augmenter la désirabilité et la perception de valeur – et de vente au détail, à travers l’expérience client, peut ne plus être aussi efficace sur le marché actuel.

Le choix du nouveau PDG – un ancien de chez Renault qui a l’habitude d’opérer dans une industrie à maturité, ou la création de plates-formes est importante, ainsi que la préservation des marges – témoigne de l’arrivée à maturité de l’industrie. Cette stratégie consiste à concentrer les efforts marketing sur les produits phares à forte valeur ajoutée – la maroquinerie, la beauté, et les accessoires (e.g., lunettes de soleil). Pour ce type de produits, une logique de plate-forme peut être mise en place, où les synergies entre marques permettent de produire et distribuer à moindre coût, quitte à sacrifier l’individualité des marques.

Plateformisation du luxe

Le nouveau PDG devra équilibrer la performance financière avec la préservation du capital de la marque et de l’exclusivité. Cela peut nécessiter des décisions difficiles concernant la réduction de certaines opérations ou la cession de marques sous-performantes. Une stratégie de retour à l’exclusivité, en diminuant le nombre de boutiques et en se focalisant sur les pièces à forte valeur ajoutée, a été utilisée avec succès par Chanel dans les années 1980.

Le nouveau patron de Gucci, Balenciaga ou Bottega Veneta aura fort à faire pour montrer qu’un PDG venant de l’extérieur de l’industrie du luxe peut s’atteler avec succès à ces défis et restaurer la trajectoire de croissance de Kering tout en maintenant son positionnement de luxe.

France 24 – 2023.

Ces difficultés reflètent les difficultés plus larges d’un modèle qui a adopté des tactiques de marché de masse, traitant des produits émotionnels et créatifs comme des marchandises. Cette approche de « FMCG des riches » présente un risque réel d’éroder ce qu’est l’essence même du luxe.

Des pressions contradictoires

Les marques de luxe font face à des pressions contradictoires – maintenir l’exclusivité et l’artisanat tout en livrant la croissance et les bénéfices attendus par les marchés financiers et les propriétaires de conglomérats. L’industrie a peut-être atteint les limites de sa stratégie d’expansion. En témoigne l’ouverture de magasins dans des villes de deuxième ou troisième niveau à l’échelle mondiale et le lancement constant de nouvelles catégories de produits diluent l’équité de la marque.

Par ailleurs, il existe une tension grandissante entre le leadership créatif/artistique et la gestion financière/opérationnelle dans les maisons de luxe. Le traditionnel « duo magique » du directeur créatif et du leader commercial est perturbé. L’aura d’une marque du luxe se construit avant tout autour d’une figure charismatique, à la fois créative, visionnaire, mais aussi attachée à une marque sur la durée.

Enfin, Il y a de plus en plus de préoccupations concernant la durabilité à long terme des modèles commerciaux de luxe actuel, en particulier leur dépendance au marketing plutôt qu’à la qualité et à l’exclusivité authentiques pour justifier des prix élevés.

The Conversation

Ben Voyer a reçu des financements de la Chaire de Recherche Turning Points ESCP HEC Paris Cartier.

Perrine Desmichel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Arrivée de Luca de Meo à la tête de Kering : le luxe devient-il un secteur comme les autres ? – https://theconversation.com/arrivee-de-luca-de-meo-a-la-tete-de-kering-le-luxe-devient-il-un-secteur-comme-les-autres-265325