Nous avons constitué une base de données regroupant 290 000 soldats médiévaux anglais. Voici ce qu’elle révèle…

Source: The Conversation – in French – By Adrian R Bell, Chair in the History of Finance and Associate Pro-Vice-Chancellor Research, Prosperity and Resilience, Henley Business School, University of Reading

La bataille de l’Écluse pendant la guerre de Cent Ans, telle que représentée par Jean Froissart au XV<sup>e</sup>&nbsp; siècle. Bibliothèque nationale de France

Une base de données en ligne permet de retracer les carrières des soldats anglais du Moyen Âge, depuis leurs campagnes et leurs garnisons en France jusqu’à leur participation à des révoltes, révélant des parcours souvent ignorés et offrant de nouvelles clés pour l’histoire militaire et la généalogie.


Quand on imagine la guerre médiévale, on pense généralement à des batailles épiques et à des monarques célèbres. Mais qu’en est-il des soldats ordinaires qui composaient réellement les rangs des armées du Moyen Âge ? Jusqu’à récemment, leur histoire était éparpillée dans des manuscrits en latin ou en français difficiles à déchiffrer. Aujourd’hui, notre base de données en ligne permet à quiconque de découvrir qui ils étaient et comment ils vivaient, combattaient et voyageaient.

En Angleterre, pour éclairer les fondations des forces armées – l’une des professions les plus anciennes du pays – nous avons lancé en 2009 la Medieval Soldier Database. Aujourd’hui, c’est la plus grande base de données en ligne consultable sur les noms de soldats médiévaux dans le monde. Elle contient des enregistrements de service militaire indiquant les noms des soldats rémunérés par la Couronne anglaise. Elle couvre la période de 1369 à 1453 et de nombreuses zones de guerre différentes.

Des lignes de recherche

Nous avons créé cette base de données pour remettre en question l’idée d’un manque de professionnalisme des soldats pendant la guerre de Cent Ans et pour montrer ce qu’étaient réellement leurs carrières. En réponse au fort intérêt des historiens et du grand public (la base reçoit 75.000 visiteurs par mois), cette ressource a récemment été révisée et augmentée. Elle est désormais hébergée de manière durable par GeoData, un institut de recherche de l’Université de Southampton. Nous avons récemment ajouté de nouveaux documents, remontant jusqu’à la fin des années 1350, ce qui porte le nombre d’entrées à près de 290 000.

Ces données proviennent principalement des montres (les listes des soldats composant les forces militaires) d’hommes d’armes (soldats en armure complète, équipés de diverses armes) et d’archers. On peut même observer les petits points utilisés par les officiers lors du contrôle pour confirmer que les soldats étaient présents et disposaient du bon équipement. Tous ces soldats étaient payés, et l’Exchequer [sorte de ministère des finances] souhaitait s’assurer qu’il obtenait un bon rapport qualité-prix.

Nous avons également inclus les nominations des représentants ainsi que les mécanismes juridiques visant à protéger les intérêts locaux des soldats pendant leur service à l’étranger. Ensemble, ces sources historiques offrent des comptes rendus détaillés des activités militaires, permettant de tirer des conclusions importantes. On y voit des carrières de 20 ans et plus. Mais aussi des hommes gravir les échelons sociaux grâce à leur bon service. Pour de nombreux soldats, en particulier les archers, ces informations constituent parfois le seul témoignage de leur existence.

Ces données enrichies nous permettent d’étudier la garnison de Calais de 1357 à 1459. On peut ainsi observer l’importance des effectifs nécessaires pour maintenir cette base anglaise clé dans le nord de la France. Calais constituait la porte d’entrée de nombreuses grandes expéditions, dont celle de 1359, lorsque Édouard III se lança pour assiéger Reims afin d’être couronné roi de France.

La base de données permet également des comparaisons avec d’autres projets émergents. Elle permet notamment de reconstituer le parcours militaire des participants à la révolte des paysans de 1381, un soulèvement anglais massif motivé par des difficultés économiques, des impôts élevés et des tensions sociales, finalement réprimé violemment par le roi Richard II et son gouvernement. Ces données montrent aussi que, contrairement à aujourd’hui où les forces armées sont spécialisées, le soldat médiéval servait à plusieurs reprises dans différents théâtres de guerre, le service naval inclus.

On peut ainsi observer des armées expéditionnaires envoyées pour envahir la France, et pour des campagnes navales dans la Manche. On retrouve la trace de certains soldats dans les garnisons d’Écosse, d’Irlande et de France. Ces données ont permis aux généalogistes familiaux de remonter leurs recherches plus loin qu’auparavant. On trouve aussi dans las base de données des soldats français et normands qui ont choisi des servir les Anglais après le traité de Troyes de 1420.

Quelques récits marquants

La base de données contient de nombreux sources éclairants sur des événements et des personnalités clés. L’une des figures les plus connues est Geoffrey Chaucer, auteur des Contes de Canterbury (Canterbury Tales), écrits entre 1387 et 1400. La base conserve plusieurs de ses registres de service: il fut homme d’armes dans la garnison de Calais en 1387.

L’écrivain Geoffrey Chaucer
L’écrivain Geoffrey Chaucer.
Wiki Commons

Il s’agissait probablement de la dernière aventure militaire de Chaucer, mais il possédait alors une expérience considérable, à la fois comme soldat et comme diplomate. Il avait été en France en 1372, 1377 et 1378. En 1386, il témoigna devant la Cour de chevalerie – une juridiction chargée de trancher les litiges liés aux armoiries – déclarant qu’il avait alors « 40 ans et plus » et « avait été armé pendant vingt-sept ans ». Il fournit également des détails sur sa participation à la campagne de Reims en 1359, où il fut capturé par les Français puis rançonné.

On trouve également dans les registres de quoi retracer la rébellion d’un soldat du Kent, nommé Thomas Crowe. Lors de la révolte des paysans de 1381, il fut accusé d’« avoir pris position et lancé de grosses pierres » pour démolir la maison de quelqu’un. La base de données suggère qu’il a peut-être servi en France en 1369. Il faisait certainement partie de la garnison de Calais en 1385 et participa à une campagne navale en 1387. Sa connaissance des trébuchets – puissants engins de siège médiévaux à contrepoids – ou des grandes catapultes peut expliquer l’ampleur des destructions qu’il provoqua lors de la révolte.

Le rôle d’armes de la garnison de Calais en 1357 révèle non seulement les noms des hommes d’armes et des archers, mais aussi ceux des métiers de soutien nécessaires: maçon, serrurier, fléchier (fabricant de flèches), arceau (fabricant d’arcs), plombier, forgeron, charron, tonnelier (fabricant de tonneaux), terrassier, batelier, charretier et apprenti charretier. Un registre concerne un couvreur
–  Walter Tyler. S’agirait-il du futur chef de la révolte de 1381, Wat Tyler ?

Nous espérons que la base de données continuera de s’enrichir et de répondre aux questions sur le patrimoine militaire. Nous sommes convaincus qu’elle permettra de révéler de nombreuses histoires jusque-là inédites concernant des ancêtres soldats.

The Conversation

Adrian R Bell a reçu des financements de UKRI via AHRC.

Anne Curry a reçu des financements du Leverhulme Trust ainsi que de UKRI via AHRC.

Jason Sadler a reçu des financements de UKRI via AHRC.

ref. Nous avons constitué une base de données regroupant 290 000 soldats médiévaux anglais. Voici ce qu’elle révèle… – https://theconversation.com/nous-avons-constitue-une-base-de-donnees-regroupant-290-000-soldats-medievaux-anglais-voici-ce-quelle-revele-271256

L’innovation ne roule jamais seule: le tramway, une infrastructure en construction permanente depuis 1900

Source: The Conversation – in French – By Lise Arena, Professeure des Universités, Université Côte d’Azur

Un siècle sépare les glissades des tramways niçois de 1907 et les incidents contemporains, mais les enjeux restent étonnamment proches : sécurité, maintenance, organisation et confiance des usagers.


Un jour d’hiver 1907, les voyageurs d’un tramway montant vers le quartier de Cimiez à Nice voient soudain la rame repartir… en arrière. « Les voitures ont glissé à la descente avec une rapidité vertigineuse », rapporte le journal local le Petit Niçois. Le conducteur intervient mais le sable utilisé pour empêcher les roues de glisser vient à manquer, et l’incident suscitera par la suite lettres, plaintes et demandes d’amélioration adressées aux autorités.
La scène pourrait surprendre : elle date d’un siècle, mais elle résonne avec des préoccupations très actuelles.

Réinstallés sur l’espace public en 2007, les tramways niçois transportent aujourd’hui des dizaines de milliers de voyageurs par jour et nourrissent des débats sur l’ensemble des supports médiatiques contemporains (réseaux sociaux, presse…). Les enjeux de sécurité, de maintenance, d’organisation ou encore de gestion des perturbations apparaissent comme autant de continuités historiques et d’enjeux d’innovation.

Les sciences sociales des infrastructures l’ont bien montré : une infrastructure n’est jamais simplement là ; elle « émerge dans la pratique » en s’intégrant aux activités routinières des gens qui n’y accordent plus d’attention particulière. Les situations de rupture – accidents, pannes, incidents – occupent une place centrale dans l’histoire de ces infrastructures, car ce sont des moments où elles deviennent des objets de préoccupation explicite.

Accidents d’hier, incidents d’aujourd’hui : des révélateurs d’infrastructure

Dans la première moitié du XXᵉ siècle, le tramway est une technologie émergente dont la presse locale raconte en détail les défaillances. Déraillements, collisions et glissades sur les pentes apparaissent régulièrement dans la rubrique des faits divers, révélant un réseau encore fragile, exposé à un environnement urbain complexe.

Comme pour d’autres « grands systèmes techniques », la presse joue un rôle essentiel en accordant une attention importante à des dimensions qui d’ordinaire passent à l’arrière-plan. Les récits médiatiques révèlent d’abord des tensions techniques: des dispositifs de freinage encore peu fiables sur les fortes pentes, l’usage de sablières destiné à améliorer l’adhérence mais parfois défaillant, ou encore une usure prématurée des rails liée à l’intensification rapide du trafic et à la qualité variable des matériaux.

Ensuite, ces mêmes récits soulignent des problèmes organisationnels, tels que des soucis de coordination entre acteurs du réseau (exploitants, mainteneurs et services municipaux) ou une formation insuffisante des conducteurs. L’ensemble de ces caractéristiques qui apparaissent au premier plan lors d’incidents correspondent à ce que Graham appelle « le moment de visibilité soudaine » des infrastructures.

Aujourd’hui encore, un tram immobilisé pour une panne de porte ou un malaise voyageur attire immédiatement l’attention. L’enjeu principal n’est toutefois plus l’accident spectaculaire, mais l’interruption du service, qui peut coûter cher à la collectivité (39,93 € par minute supplémentaire à partir de la 11ème d’après des chiffres de l’Union des transports publics et ferroviaires). Comme le relevait Jackson, les pannes ne sont pas seulement des interruptions accidentelles mais des moments où les infrastructures se dévoilent : « Elles ouvrent une fenêtre sur la manière dont elles sont maintenues, régulées et négociées par une multitude d’acteurs. »

La maintenance : un rôle central, hier comme aujourd’hui

Si la maintenance contemporaine — préventive, numérisée, systématisée — semble aller de soi, elle s’inscrit pourtant dans une histoire longue. Dès 1908, Le Petit Niçois souligne l’importance du travail invisible réalisé dans les ateliers du boulevard Saint-Agathe, où interviennent mécaniciens, graisseurs, laveurs et vérificateurs.

Ces métiers préfigurent ce que Denis et Pontille décriront plus tard comme les « soins aux infrastructures » : un ensemble de métiers et de gestes discrets, routinisés, qui rendent possible la stabilité d’un système pourtant fragile.

Les règlements de l’époque prescrivent déjà des interventions préventives : contrôle des injecteurs, vérification des coussinets, nettoyage des pompes (Article 20 dans ce livre de Chaillou daté de 1880). L’objectif est le même qu’aujourd’hui : éviter les arrêts forcés et garantir la fiabilité du réseau. Cette évolution confirme les observations de Strebel, Bovet et Sormani sur la manière dont les infrastructures tiennent grâce à une multitude d’interventions quotidiennes. Hier, on entretenait freins, sablières, rails et motrices. Aujourd’hui, on surveille bogies, batteries, systèmes informatisés et lignes aériennes.

En un siècle, les techniques ont changé, mais la logique reste identique : prévenir plutôt que réparer, stabiliser plutôt que subir.

Des usagers qui participent à l’innovation

La participation des publics à la construction des infrastructures est aujourd’hui bien documentée par la sociologie des usages et des publics. Pourtant, les archives montrent que ce phénomène est ancien.

Dès 1907, les habitants de Cimiez adressent une lettre collective au préfet pour dénoncer la dangerosité des glissades en descente et l’insuffisance des sablières. En 1910, d’autres lecteurs alertent sur les risques de recul des rames dans les pentes. Ces plaintes influencent directement les décisions techniques et organisationnelles.

Autrement dit, les voyageurs niçois participent déjà, au début du XXᵉ siècle, à ce que Star et Ruhleder appellent les « processus d’infrastructuration » : l’élaboration progressive d’un réseau à travers les interactions quotidiennes et les revendications publiques.

Aujourd’hui, cette participation prend d’autres formes – réseaux sociaux, interpellations de la Régie, débats sur les normes d’usage – mais le rôle du public reste comparable : il contribue à façonner l’infrastructure, à évaluer son fonctionnement et à orienter son évolution. Par exemple, à Montpellier, en 2024, des associations d’usagers ont contesté les règles concernant les objets pouvant être transportés avec soi, en particulier les vélos non pliés. Cette participation du public a conduit à modifier les règles et à instaurer une nouvelle signalétique sur les portes coulissantes du tramway.

Des défis qui traversent les époques

À première vue, tout semble opposer le tramway d’hier et celui d’aujourd’hui : matériaux, vitesse, confort, supervision informatisée. Mais une observation fine – fondée sur un travail d’archives mêlant des sources diverses telles que des rapports d’ingénieurs, des compte-rendus de conseils municipaux, des courriers de lecteurs, des corpus de presse de journaux locaux de l’époque – permet de mettre en évidence plusieurs lignes de continuité.

Sur plus d’un siècle, le développement du tramway est traversé par des enjeux récurrents, allant de la stabilisation d’infrastructures soumises à la topographie, aux aléas climatiques et à l’usure, de l’organisation de la maintenance pour limiter les interruptions de service, en passant par la gestion des incidents afin de préserver la confiance du public, l’intégration des attentes des voyageurs-clients et l’adaptation organisationnelle induite par l’extension du réseau. Ces enjeux, qui étaient déjà au cœur des préoccupations des ingénieurs et des voyageurs en 1900, sont analogues à celles qui mobilisent aujourd’hui les équipes de régulation, les agents de maintenance et les urbanistes.

Parmi ces enjeux, l’arrivée du tramway (ou l’extension de son réseau) modifie profondément l’espace urbain, les rythmes de circulation et les rapports au risque de ses différents types d’usagers (hier les attelages; aujourd’hui les trottinettes). Les divers modes de transports peuvent être perçus comme compatibles ou non avec le tramway jusqu’à susciter des sources de risque et générer des incidents. L’élaboration progressive d’ajustements entre usagers de l’espace public parvient éventuellement à instaurer la confiance dans la coexistence de ces différents modes de transport. De même, la confiance dans la technologie doit être construite à travers l’expérience et la communication avec les autorités régulatrices et les responsables de la sécurité des modes de transport; surtout quand les technologies ne sont pas encore stabilisées.

Aujourd’hui, la question n’est plus prioritairement celle de la dangerosité du tramway en tant que nouveau mode de transport – comme cela était le cas au début du siècle – mais davantage celle de la fiabilité du service, de sa ponctualité et surtout de la continuité de l’exploitation. La moindre panne, immobilisation ou perturbation devient un événement public, immédiatement visible et commenté, notamment sur les réseaux sociaux. La confiance dans l’infrastructure repose désormais sur sa capacité à « ne pas se faire remarquer », c’est-à-dire à fonctionner sans heurts.

L’histoire du tramway niçois montre qu’une infrastructure n’est jamais figée. Elle vit, se transforme, s’étend, s’adapte. Elle résulte de compromis, de conflits, d’ajustements techniques et sociaux. Cette histoire éclaire les défis contemporains de la mobilité urbaine, et permet ainsi d’envisager les infrastructures de demain comme des objets en tension, constamment réinventés par ceux qui les conçoivent, les maintiennent… et les utilisent (Arena et Relieu, 2026).

The Conversation

Arena Lise est Présidente de l’Association pour l’Histoire du Management et des Organisations https://ahmo.hypotheses.org

Marc Relieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’innovation ne roule jamais seule: le tramway, une infrastructure en construction permanente depuis 1900 – https://theconversation.com/linnovation-ne-roule-jamais-seule-le-tramway-une-infrastructure-en-construction-permanente-depuis-1900-272577

Comment les scientifiques ont percé les secrets du plus ancien bateau en planches du Danemark

Source: The Conversation – in French – By Mikael Fauvelle, Associate Professor and Researcher, Department of Archaeology and Ancient History, Lund University

Le bateau de Hjortspring (représenté ici dans _Vikings Heading for Land_, par Francis Bernard Dicksee, en 1873) a parcouru un long trajet dans la Baltique avant d’arriver sur l’île d’Als. Christie’s via Wikimédia

En réexaminant des matériaux prélevés lors de fouilles anciennes, des scientifiques ont pu déterminer que le plus ancien bateau en planches du Danemark provenait probablement d’une région éloignée de la tourbière où il a été retrouvé.


Il y a environ 2 400 ans, avant l’émergence de l’Empire romain, une petite armada de bateaux s’approcha de l’île d’Als, près de la côte du Jutland méridional, dans l’actuel Danemark. Cette armada transportait environ quatre-vingts guerriers armés de lances et de boucliers. Certains étaient des officiers, et ces hommes portaient des épées en fer.

Les navigateurs avaient traversé ce qui est aujourd’hui la mer Baltique à bord de longs bateaux en planches, élancés, d’environ 20 mètres de long. Les planches étaient cousues entre elles, car les bateaux de l’époque n’utilisaient pas de clous en métal, et les joints étaient calfatés, c’est-à-dire rendus étanches, à l’aide de goudron.

À un moment du voyage, ils se sont arrêtés pour réparer leurs embarcations. L’un d’eux a laissé une empreinte digitale partielle dans le matériau de calfatage encore tendre, fraîchement appliqué entre les jointures des planches. Ce guerrier de la mer – dont l’âge et le genre nous sont inconnus – laissait sans le savoir un message à destination de scientifiques (dont moi) qui, plus de deux millénaires plus tard, allaient enfin évaluer la portée de cette empreinte digitale grâce aux technologies les plus avancées.

Sauvé par la tourbière

La petite armée préparait une attaque amphibie éclair contre ses ennemis au Danemark – mais leurs plans échouèrent. Peu après avoir débarqué sur la plage, ces guerriers furent tués par les défenseurs locaux. Pour remercier les dieux de leur victoire sur ces envahisseurs, les habitants remplirent l’un des bateaux des armes des assaillants, puis l’immergèrent dans une tourbière locale en guise d’offrande. Le choix d’avoir coulé l’embarcation dans la tourbière a permis aux archéologues de reconstituer peu à peu les indices entourant cette attaque, ainsi que de mieux comprendre la technologie et la société de ces populations anciennes.

Aujourd’hui, cette tourbière insulaire du sud du Danemark est connue sous le nom de tourbière de Hjortspring. À la fin du XIXᵉ siècle, les vestiges du bateau antique y furent découverts, remarquablement bien conservés grâce à l’environnement pauvre en oxygène. Mais comme à l’époque, la région venait d’être conquise par la Prusse et faisait partie de l’Empire allemand, les Danois qui mirent au jour l’embarcation gardèrent leur découverte secrète jusqu’au retour de l’île d’Als dans le giron du Danemark, en 1920.

Le bateau fut finalement mis au jour en 1921 et est depuis lors exposé au Musée national du Danemark à Copenhague. La fouille des années 1920 avait mobilisé les meilleures méthodes archéologiques disponibles – mais les outils scientifiques de l’archéologie moderne n’existaient pas encore.

En 2023, des chercheurs de l’université de Lund et de l’université de Göteborg ont entamé une collaboration avec le musée national afin d’appliquer des méthodes scientifiques contemporaines à l’étude des matériaux extraits de la tourbière plus d’un siècle auparavant. Certains de ces échantillons n’avaient jamais été analysés depuis la fouille initiale – si bien qu’un grand mystère entourait le bateau de Hjortspring depuis toujours : d’où venaient ces guerriers envahisseurs du IVᵉ siècle avant notre ère ?

Mikael Fauvelle explique comment l’origine des assaillants a été déterminée (en anglais). Vidéo : Université de Lund.

Un résultat surprenant

Les armes – épées, lances et autres – découvertes à bord du bateau étaient largement utilisées dans toute l’Europe du Nord au début de l’âge du fer, et fournissaient donc peu d’indices sur l’origine de l’embarcation. La plupart des archéologues supposaient que le bateau venait d’un lieu proche, dans le Jutland, ou peut-être du nord de l’Allemagne.

En analysant le matériau de calfatage du bateau grâce à une technique de pointe, la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, nous avons pu identifier précisément la composition chimique des goudrons utilisés : un mélange de graisse animale et de poix de pin.

Ce résultat était surprenant, car la quasi-totalité des forêts de pins du Danemark et du nord de l’Allemagne avaient déjà été abattues dès le Néolithique pour faire place à l’agriculture. Nous le savons grâce aux travaux des géologues, qui ont analysé les pollens anciens présents dans les lacs et les tourbières afin d’identifier les espèces végétales ayant poussé dans différentes régions d’Europe et à différentes périodes.

Si les constructeurs du bateau de Hjortspring ont pu se procurer du goudron par le commerce, il existait à l’époque, dans le Jutland, des solutions locales pour imperméabiliser les embarcations, comme l’huile de lin ou le suif (graisse bovine). Ainsi, notre enquête suggère que le bateau de Hjortspring ne provenait probablement ni du Jutland ni du nord de l’Allemagne, mais plutôt d’une région plus éloignée disposant d’abondantes forêts de pins.

Le bateau de Hjortspring au musée national du Danemark.
Le bateau de Hjortspring au musée national du Danemark.
Boel Bengtsson, CC BY-NC-SA

Au IVᵉ siècle avant notre ère, les grandes forêts de pins les plus proches se situaient le long des côtes de la mer Baltique, à l’est du Danemark actuel. Cela signifie que l’équipage du bateau de Hjortspring, ainsi que leurs compagnons d’aventure, ont peut-être parcouru des centaines de kilomètres en pleine mer avant de lancer leur attaque sur l’île d’Als.

On savait déjà que de tels voyages au long cours existaient à l’âge du bronze, lorsque des Scandinaves s’éloignaient considérablement de leurs terres à la recherche de cuivre. Le fer, en revanche, était produit localement en Scandinavie, ce qui rendit le besoin économique de telles expéditions moins évident à l’âge du fer.

Néanmoins, nos résultats indiquent que les échanges commerciaux et les raids à longue distance se sont poursuivis bien après la fin de l’âge du bronze. Si l’on ne saura jamais exactement ce qui a poussé ces guerriers à lancer cette attaque précise, nos travaux suggèrent qu’à l’époque déjà – comme aujourd’hui – les conflits politiques dépassaient les frontières régionales et incitaient de jeunes combattants à s’aventurer loin de chez eux.

Nous avons également pu dater au carbone 14 certaines cordes en liber de tilleul utilisées sur le bateau, fournissant ainsi la première datation absolue issue du matériel de la fouille d’origine. Ces cordages ont été datés entre 381 et 161 avant notre ère, confirmant que l’embarcation appartenait à l’âge du fer préromain.

La piste de l’ADN

Au moment de choisir les échantillons de goudron pour nos analyses, une autre découverte spectaculaire s’est imposée : le « message secret » laissé par l’un des membres de l’équipage, une empreinte digitale partielle imprimée par un marin dans un petit amas de goudron.

Un essai en mer à bord d’une reconstitution du bateau de Hjortspring.
Knut Valbjørn/Boel Bengtsson, CC BY-NC-SA

Grâce à la tomographie aux rayons X, nous avons réalisé un modèle numérique tridimensionnel de cette empreinte digitale, avec une précision allant jusqu’à l’échelle du nanomètre. L’analyse de l’empreinte indique qu’elle a été laissée par un adulte, même si nous ne pouvons, pour l’instant, en dire beaucoup plus sur l’identité de cet individu. Cette découverte fascinante nous offre un lien direct avec ce guerrier antique qui a autrefois traversé la mer Baltique.

Au cours de l’année à venir, nous espérons pouvoir extraire de l’ADN ancien à partir du goudron de calfatage du bateau, ce qui pourrait nous fournir des informations plus détaillées sur les populations qui l’ont utilisé.

À ce stade, nos résultats montrent que les pratiques de commerce maritime et de raids à longue distance, qui caractériseront plus tard la célèbre époque viking, se sont inscrites dans près de 3 000 ans d’histoire nordique. L’étude de ce bateau ancien nous permet ainsi de plonger plus profondément dans les origines de la Scandinavie en tant que société maritime.

The Conversation

Mikael Fauvelle a reçu un soutien financier pour ces travaux de la Marcus and Amalia Wallenberg Foundation (projet Complex Canoes) ainsi que du Riksbankens Jubileumsfond (programme Maritime Encounters).

ref. Comment les scientifiques ont percé les secrets du plus ancien bateau en planches du Danemark – https://theconversation.com/comment-les-scientifiques-ont-perce-les-secrets-du-plus-ancien-bateau-en-planches-du-danemark-272355

« Le Tchékiste », un film culte en Russie sur la terreur léniniste, écrit par Jacques Baynac

Source: The Conversation – in French – By Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2

Scène du film montrant une exécution sommaire effectuée par la Tchéka.
film.ru

Jacques Baynac, romancier, historien et militant français de gauche, avait beaucoup travaillé sur la période soviétique. Il a notamment rédigé le scénario d’un film devenu culte en Russie : « Le Tchékiste » montre les crimes de la Tchéka, la police politique créée sous Lénine et largement remise à l’honneur dans la Russie d’aujourd’hui.


En Russie, le 20 décembre reste appelé dans la population la « journée du tchékiste », même si, depuis 1995, son nom officiel est la « journée des travailleurs des organes de sécurité de la Fédération de Russie ». Ce jour-là, les employés et les « anciens » du FSB et de son prédécesseur d’avant la chute de l’URSS – le KGB, qui a lui-même succédé au NKVD et à la Tchéka révolutionnaire – rendent hommage à cette police politique qui, depuis sa création le 20 décembre 1917, a assassiné et déporté des millions de leurs compatriotes. Vladimir Poutine a lui-même réactivé ces célébrations et réhabilité le terme de « tchékiste ».

À l’inverse, au moins jusqu’au tournant répressif très violent qui a été pris dans le pays en 2021, des Russes qui déplorent les crimes soviétiques postaient souvent sur les réseaux sociaux, le 20 décembre, un lien ou des photos renvoyant à un film de 1992, Le Tchékiste, dont le scénario, basé sur un roman soviétique, a été écrit par Jacques Baynac (1939-2024), fils d’instituteurs du Lot.

Affiche du film « Le Tchékiste » réalisé par Alexandre Rogojkine et adapté du roman de Jacques Baynac sorti en 1992.

Lorsque Jacques Baynac, historien, romancier et scénariste, est mort à quatre-vingt-quatre ans le 3 janvier 2024, plusieurs articles ont récapitulé diverses étapes de sa vie longue et riche. Ils évoquaient le plus souvent son œuvre d’historien, bien sûr, mais aussi son refus de faire son service militaire pendant la guerre d’Algérie ; sa proximité passagère avec le trotskisme ; sa participation à la librairie La Vieille Taupe ; son opposition absolue à la « gangrène » du négationnisme (il la dénonce dans un article paru dans Libération le 25 octobre 1980) ; son rapport à mai 1968 et son appartenance à la gauche radicale : Baynac s’est trouvé au croisement de plusieurs aventures collectives de sa génération.

En revanche, sa détermination à dénoncer, dès les années 1970, les violences politiques exercées en URSS dès Lénine n’a été que peu rappelée.

Le Tchékiste, un film de 1992 sur la base d’un roman de 1923

Le livre sur lequel repose ce film – un roman très autobiographique de Vladimir Zazoubrine (1895-1938) – est paru en français en 1990. Écrit en 1923, avant la mise au pas de la littérature soviétique par le Parti, il n’a été publié en URSS qu’en 1989. Il porte, en russe, le titre Le Copeau, « Щепка » (Chtchepka), qui renvoie à l’expression « Quand on coupe du bois, les copeaux volent », généralement traduite par « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».

Dans ce titre russe, l’accent est donc mis à la fois sur l’insignifiance des victimes et sur la question fondamentale du texte, celle du but et des moyens, déjà amplement traitée par Dostoïevski. En revanche, le titre français met en relief l’homme qui exerce les répressions sommaires : le « héros », Sroubov, un homme aux « yeux de verre », est le chef local de la Tchéka, alors qu’il est issu de l’intelligentsia. Le préfacier à l’édition française, l’écrivain né en URSS Dimitri Savitski (1944-2019), note les trois thèmes mêlés dans ce roman : « l’abattoir sanglant » – les répressions –, sa « justification par la révolution » et « la destruction du matériau humain, à savoir la folie […] du tchékiste Sroubov ». Sans doute un quatrième thème, assez courant dans la littérature soviétique des années 1920, pourrait-il être ajouté : l’attitude du membre de l’intelligentsia face à la révolution qui exige de lui une transformation abrupte et totale de ses valeurs.

Jacques Baynac a rédigé, à partir de ce roman, un scénario ensuite tourné par le cinéaste Alexandre Rogojkine (1949-2021) dans le cadre d’une coproduction franco-russe. Ce film daté de 1992 montre l’horreur des exactions commises par la Tchéka dès les toutes premières années du pouvoir bolchevique et se veut une réflexion sur le rapport entre violence, terreur et révolution.

Bande-annonce du film.

Pour l’essentiel, il consiste en une succession de scènes similaires : les séances d’une « troïka », cette commission de trois personnes, qui juge en quelques minutes et condamne systématiquement à mort ; les exécutions collectives des condamnés dans les sous-sols ; les évacuations de leurs corps morts, chargés comme des carcasses animales dans les bennes de camions. C’est une société que l’on extermine.

Une femme au physique de paysanne lave les sols et nettoie le sang versé : personne ne se soucie de ce peuple qu’elle incarne et qui ne participe pas aux massacres, même s’il en est le témoin. Finalement, Sroubov dont le père a été fusillé, perd la raison.

Des interrogations sur Lénine et un livre sur Kamo

Baynac, ayant « déjà lu des livres sur la terreur rouge », aurait compris dès les années 1963-1965 que, « le problème [du communisme], c’était le léninisme ». Ce qui était loin d’être le point de vue le plus répandu dans la gauche française de l’époque. (Sauf mention complémentaire, tous les commentaires de Jacques Baynac viennent d’une interview de lui, réalisée par l’autrice à Cahors, le 21 avril 2022. De nombreux éléments biographiques viennent également de cette interview.)

Parti volontairement en exil pour échapper à la conscription, le jeune homme revient en France en 1966 et commence à s’intéresser à la Russie : il suit notamment, à l’EHESS, les cours de George Haupt et d’Alexandre Benningsen.

C’est en découvrant l’histoire du bolchevik Kamo dans la biographie de Staline rédigée par Boris Souvarine, qu’il a l’idée de consacrer un livre à ce personnage peu ordinaire : Arménien élevé en Géorgie et passé comme Staline par le séminaire de Tbilissi, Kamo (1882-1922), Simon Ter-Petrossian de son vrai nom, ami de Lénine, a été chargé, à partir de 1906 au moins, des « expropriations », c’est-à-dire qu’il procurait au Parti argent et armes par tous les moyens, y compris par des attaques armées.

Déjà, Baynac s’intéresse donc aux pratiques du parti bolchévique du vivant de Lénine. Il s’appuie sur des sources disponibles en France, mais aussi en URSS : grâce à son contrat avec Fayard, il passe trois semaines à Moscou, Bakou et Tbilissi, pendant l’été 1970 ou 1971. Il voyage seul, ne parle pratiquement pas le russe, mais, racontera-t-il, une employée de l’Intourist l’attend à chaque étape pour lui organiser ce dont il a besoin, depuis les réservations d’hôtels jusqu’aux projections de films et aux rencontres éventuelles. Kamo, l’homme de main de Lénine, sort en 1972.

D’autres livres sur la révolution

« La Terreur sous Lénine », Livre de Poche, 2003 (première édition : Sagittaire, 1975).

Baynac publie, deux ans plus tard, une étude collective sur la révolution de 1905 (Sur 1905, Éditions Champ libre, 1974) puis, en 1975, La Terreur sous Lénine (1917-1924). Entre ces deux livres, un événement s’est produit : L’Archipel du Goulag a commencé à paraître à Paris et une partie de la gauche française prend, un tant soit peu, conscience de l’ampleur des crimes soviétiques.




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« L’Archipel du Goulag » : trois tomes qui ont ébranlé le communisme


La Terreur sous Lénine, livre conçu par Baynac « en collaboration avec » Alexandre Skirda, spécialiste des anarchistes russes, et l’universitaire Charles Urjewicz, relance les débats. En effet, il inclut des textes qui, publiés dans les années 1920, en français pour la plupart, démontrent que l’usage de la terreur par Lénine pouvait être connu dès cette époque.

En outre, dans un article introductif, intitulé « Socialisme et barbarie », Baynac confirme que la terreur policière était utilisée sous Lénine déjà et qu’il n’y a donc pas de sens d’« accabler Staline pour mieux absoudre Lénine ».

Baynac est ici sur la même position que Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag, mais aussi que Vassili Grossman dans Vie et destin – un roman dont le KGB et le Comité central du PCUS ont empêché la parution au début des années 1960. En revanche, contrairement à Soljénitsyne, Baynac considère que Marx ne peut pas être rendu responsable de cette terreur : Lénine aurait créé « un capitalisme d’État policier. Qui n’a strictement rien à voir avec le projet de Marx ».

Le débat relancé porte donc sur le terrifiant bilan de la terreur soviétique, les origines de celle-ci, mais aussi les aveuglements occidentaux.

La perestroïka et le cinéma

La perestroïka offre à Baynac de nouvelles opportunités. En effet, Pierre-André Boutang, responsable des émissions culturelles sur FR3 et de la mythique émission Océaniques, puis, à partir de 1992, directeur délégué aux programmes de La Sept-Arte, s’intéresse beaucoup à ce qui se passe à l’Est et propose à l’auteur de Kamo de repérer, pour FR3, les films documentaires qui sont alors produits en URSS.

À partir de 1988, Baynac se rend donc, dira-t-il, à peu près tous les mois en Russie et organise des soirées thématiques sur Arte. Puis il propose à cette chaîne de produire sept films sur l’histoire soviétique en adaptant sept œuvres littéraires (en fait, il parlait de « six films », car il n’avait pas voulu que l’un des sept lui soit attribué). Ayant une vraie passion pour la littérature russe – « Comment, sans elle, comprendre la Russie ? », demandait-il –, il choisit lui-même les livres à adapter, selon « une logique historique, chronologique », et écrit les scénarios. « Ensuite, Arte a négocié avec Lenfilm, les studios de cinéma de Leningrad. Je n’ai pas suivi les tournages, il n’y a pas eu de réunions de travail. » Il n’a pas non plus choisi les réalisateurs et trouvait certains d’entre eux trop « nationalistes ».

Son choix d’auteurs témoigne d’une connaissance fine de la littérature russe et soviétique : Léonid Andreev pour 1905, Mark Aldanov sur février 1917, Vsevolod Ivanov pour 1920, Vladimir Zazoubrine sur la terreur rouge, Sergueï Zalyguine (Au bord de l’Irtych) sur la collectivisation des campagnes, Lidia Tchoukovskaïa (La Plongée) sur les purges d’après la Seconde Guerre mondiale, Andreï Bitov pour la Russie de la perestroïka. Tournés par des réalisateurs différents, ces sept films sont diffusés sur Arte à partir de janvier 1993, comme pour expliquer aux Français ce qui s’est passé en URSS pendant plus de sept décennies.

Six de ces films sont, aujourd’hui, à peu près oubliés. Pas Le Tchékiste, dont le scénariste répondait, en 2022, par un oui très net à la question suivante : « Peut-on considérer ce film comme la continuation de votre travail sur la terreur et Lénine, un travail commencé dans les années 1960 ? »

Mais Baynac a cessé, vers 1994, de s’intéresser à la Russie, « d’autant – disait-il – que les archives s’ouvraient et que c’était aux historiens russes de faire le travail historique », et il ignorait tout du statut culte qu’a, en Russie, Le Tchékiste, ce long-métrage devenu un symbole pour ceux qui refusent d’oublier, de justifier et de banaliser les crimes soviétiques.

Dimitri Savitski écrivait dans la préface française du Tchékiste : « Évoquer l’attitude du KGB envers son passé n’est pas un exercice gratuit, car le sort du pays dépend en grande partie de cette organisation. » Ni Savitski, ni Baynac, ni Rogojkine ne se doutaient sans doute à quel point.

The Conversation

Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Le Tchékiste », un film culte en Russie sur la terreur léniniste, écrit par Jacques Baynac – https://theconversation.com/le-tchekiste-un-film-culte-en-russie-sur-la-terreur-leniniste-ecrit-par-jacques-baynac-271269

Le pape discret devenu légende : qui était vraiment saint Sylvestre, fêté le 31 décembre ?

Source: The Conversation – in French – By Cavan W. Concannon, Professor of Religion and Classics, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

Au rayon des légendes rattachées à saint Sylvestre, ce baptême de l’empereur Constantin. Peter1936F/Wikimédia Commons, CC BY-SA

Derrière la fête de la Saint-Sylvestre se cache une histoire de pouvoir : celle d’un christianisme qui, au IVᵉ siècle, invente les récits et les traditions destinés à légitimer son alliance avec l’État.


Le 31 décembre, tandis que la majorité d’entre nous se préparent à célébrer le réveillon du Nouvel An, quelques catholiques commémorent également la fête de saint Sylvestre.

On sait peu de choses avec certitude sur la vie de Sylvestre, mais il a vécu à une période charnière de l’histoire du christianisme. De 314 à 335 de notre ère, Sylvestre fut l’évêque de Rome, ce que l’on appelle aujourd’hui le pape, même si la fonction n’avait alors pas le pouvoir qu’elle exercera par la suite. Le mot « pape » vient du grec signifiant « père » et était largement utilisé par les évêques jusqu’au Ve siècle, lorsque l’évêque de Rome a commencé à en monopoliser l’usage.

L’époque de Sylvestre est à la fois marquée par les troubles et par une profonde transition pour les chrétiens de l’Empire, alors que des communautés chrétiennes sortent des persécutions pour nouer une alliance puissante avec l’État romain. Son histoire est étroitement liée à cette alliance, qui allait transformer en profondeur la trajectoire du mouvement initié trois siècles plus tôt par la figure de Jésus. Le christianisme devient alors la religion des rois, des États et des empires.

Un changement de destin

Les informations fiables sur la vie de Sylvestre sont rares. Le « Liber Pontificalis », un recueil de biographies pontificales commencé au VIᵉ siècle, indique qu’il était originaire de Rome et fils d’un homme par ailleurs inconnu nommé Rufinus.

Jeune homme, Sylvestre a connu les persécutions lancées sous l’un des coempereurs de l’époque, Dioclétien, à partir de 303 de notre ère. Ces persécutions se sont poursuivies plusieurs années après l’abdication de Dioclétien.

Si l’on imagine volontiers les premiers chrétiens constamment persécutés par l’État romain, les historiens nuancent cette vision. Mais les persécutions entamées sous Dioclétien, elles, font figure d’exception. À cette époque, l’État exigeait des chrétiens qu’ils sacrifient aux dieux pour le bien de l’Empire, sous peine de sanctions — parfois violentes.

Une fresque du monastère d’Ubisi, en Géorgie, représente Dioclétien aux côtés de saint Georges avant son martyre.
Une fresque du monastère d’Ubisi, en Géorgie, représente Dioclétien aux côtés de saint Georges avant son martyre.
Titus Project via Wikimedia Commons

Selon le théologien chrétien Augustin, certains chrétiens ont par la suite accusé Sylvestre d’avoir « trahi » sa foi durant cette période. Il lui était reproché d’avoir remis aux autorités romaines des livres sacrés chrétiens et d’avoir fait des offrandes aux dieux romains.

Les persécutions prennent fin en 313, lorsque les coempereurs Constantin et Licinius signent l’édit de Milan, qui accorde une forme de tolérance au christianisme dans l’Empire. Un an plus tard à peine, Sylvestre devient évêque de Rome. Constantin s’impose rapidement comme un grand protecteur des chrétiens, même si l’ampleur de sa pratique personnelle du christianisme fait débat. Avec le soutien impérial s’ouvre à Rome une vaste campagne de constructions chrétiennes, à tel point que l’essentiel de la biographie de Sylvestre dans le « Liber Pontificalis » se résume à l’énumération des églises que Constantin a offertes à la ville.

Controverses chrétiennes

Avant comme pendant l’épiscopat de Sylvestre à Rome, il existait dans l’Empire de nombreuses formes de christianisme. Cette diversité inquiétait Constantin, soucieux de promouvoir l’unité et l’ordre au sein de ses territoires. Il entreprend donc de réunir des conciles de clercs chrétiens afin de trancher les questions les plus controversées.

En 314, l’année même où Sylvestre devient évêque, l’empereur convoque le concile d’Arles pour régler un conflit apparu parmi les évêques africains — ce que l’on appelle la controverse donatiste. La question centrale était de savoir si un prêtre ayant trahi sa foi lors des persécutions conservait une ordination valide.

Une icône du monastère de Megálo Metéoron, en Grèce, représente le concile de Nicée, avec Arius figuré en bas.
Une icône du monastère de Megálo Metéoron, en Grèce, représente le concile de Nicée, avec Arius représenté en bas.
Jjensen/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Une dizaine d’années plus tard, peu après que Constantin est devenu l’unique dirigeant du monde romain, il convoqua un autre concile à Nicée, dans l’actuelle Turquie. Cette fois, il souhaitait que les responsables chrétiens s’attaquent à une fracture émergente centrée sur l’activité d’un clerc charismatique nommé Arius. Sylvestre n’assista pas non plus à ce concile, mais envoya là encore des représentants.

Le concile adopta finalement ce que l’on a appelé le Credo de Nicée, une profession de foi qui demeure importante pour de nombreux chrétiens aujourd’hui. Toutefois, le concile ne résolut pas la division autour d’Arius. En réalité, Constantin sera plus tard baptisé par un partisan d’Arius, Eusèbe de Nicomédie.

Les décennies durant lesquelles Sylvestre présida l’Église transformèrent le christianisme : d’un groupe persécuté, il devint un allié de l’État. Cette alliance rendit les divergences théologiques entre chrétiens encore plus explosives, puisque la force de l’Empire pouvait désormais être mobilisée contre ses adversaires.

Réécrire l’histoire

Mais pourquoi, malgré ces bouleversements majeurs, Sylvestre n’a-t-il pas été considéré comme un acteur central de la vie politique de son temps ?

C’est une question qui a hanté les chrétiens des générations suivantes — au point qu’ils ont inventé des récits plaçant Sylvestre au cœur même des événements.

Au Ve siècle, un auteur anonyme rédigea une biographie connue aujourd’hui sous le nom des « Actes de Sylvestre », qui le présentait comme une figure centrale de la conversion de Constantin au christianisme.

Dans les Actes, Constantin apparaît d’abord comme un persécuteur des chrétiens, acte pour lequel Dieu le frappe de la lèpre. Sylvestre, qui vivait en exil sur une montagne près de Rome en raison de ces persécutions, est rappelé dans la ville après que les saints Pierre et Paul rendent visite à Constantin en rêve. Sylvestre recueille alors la confession de foi de Constantin, le guérit miraculeusement de sa lèpre, puis baptise l’empereur. Ainsi, ce dernier recevait enfin un baptême en bonne et due forme de la part d’un évêque orthodoxe, et non d’un hérétique arien.

« Le Baptème de Constantin » par Gianfrancesco Penni
Un détail du « Baptème de Constantin » par Gianfrancesco Penni.
Musées du Vatican via Wikimedia Commons

Un siècle plus tard, le « Liber Pontificalis » affirme que c’était Sylvestre, et non Constantin, qui avait convoqué les conciles d’Arles et de Nicée. Le texte lui attribue également une série de décisions juridiques. Ces réécritures du récit autour de Sylvestre l’élevaient au rang d’acteur majeur des événements de son époque. Elles soutenaient aussi un effort croissant visant à doter l’évêque de Rome d’un type d’autorité comparable à celle qu’exercent les papes modernes.

Donations et dragons

Avec le temps, les légendes autour de Sylvestre n’ont fait que s’amplifier — au point d’inclure un combat contre un dragon démoniaque. Mais l’héritage le plus célèbre, et le plus controversé, associé à Sylvestre est sans doute lié à la prétendue « Donation de Constantin ».

Ce document falsifié a été rédigé pour la première fois au VIIIe siècle de notre ère. La Donation affirme que l’empereur Constantin aurait légué à l’évêque de Rome — en l’occurrence Sylvestre — le contrôle de la ville de Rome, de l’Empire romain d’Occident, d’immenses territoires relevant de l’autorité impériale, ainsi qu’une autorité sur les Églises des autres grands centres du monde chrétien, dont Constantinople.

Pendant des siècles, ce document a servi de fondement aux revendications pontificales en matière de pouvoir à la fois ecclésiastique et civil. Au XVe siècle, le cardinal allemand Nicolas de Cues et l’érudit italien Lorenzo Valla démontrèrent que la Donation était un faux, mais à ce stade les papes avaient déjà accumulé l’autorité et la richesse désormais associées à la fonction.

Une mosaïque représentant la « Donation de Constantin » dans la basilique des Quatre-Saints-Couronnés.
Une mosaïque représentant la « Donation de Constantin » dans la basilique romaine des Quatre-Saints-Couronnés.
Peter1936F/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Même si les détails précis de la vie de Sylvestre resteront sans doute à jamais mystérieux, l’époque dans laquelle il a vécu a été décisive pour l’histoire du christianisme et de l’Occident. Durant son épiscopat, le christianisme a fait ses premiers pas vers une alliance durable avec le pouvoir impérial et étatique. Avec le temps, le récit de Sylvestre a été enrichi, non seulement pour justifier cette alliance, mais aussi pour soutenir l’idée que l’Église devait exercer un pouvoir politique.

Aujourd’hui, un bloc influent de nationalistes chrétiens aux États-Unis cherche un pouvoir similaire. Pour certains, l’inspiration de ce projet politique repose sur l’idée d’une alliance naturelle entre l’Église et l’État — qui commencerait avec Constantin, mais elle cherche sa justification dans des traditions inventées autour de la vie de Sylvestre. Or cette alliance fut un accident de l’histoire, et non une fatalité. Avec le temps, les chrétiens de l’Empire romain ont élaboré des justifications expliquant pourquoi l’Église devait s’aligner sur l’État — puis, à terme, devenir l’État.

The Conversation

Cavan W. Concannon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le pape discret devenu légende : qui était vraiment saint Sylvestre, fêté le 31 décembre ? – https://theconversation.com/le-pape-discret-devenu-legende-qui-etait-vraiment-saint-sylvestre-fete-le-31-decembre-271674

La reconnaissance du Somaliland par Israël : un cadeau empoisonné ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Robert Kluijver, Docteur associé au Centre de Recherches Internationales CERI, Sciences Po/CNRS, spécialiste de la Corne d’Afrique., Sciences Po

Israël vient de devenir le premier pays à reconnaître l’indépendance du Somaliland, plus de trente ans après que celui-ci se soit de facto totalement détaché de la Somalie. À travers cette décision, Tel-Aviv cherche à obtenir une place forte sur la très stratégique mer Rouge, à faire pencher en sa faveur les équilibres géopolitiques régionaux et, possiblement, à expulser vers ce territoire de la Corne de l’Afrique de nombreux Palestiniens. Le Somaliland se réjouit de cette première reconnaissance internationale, mais est-il vraiment positif pour lui de se retrouver ainsi l’obligé d’Israël ?


Le 26 décembre dernier, Israël a surpris le monde entier en reconnaissant officiellement l’indépendance du Somaliland. Quelles sont les motivations de cette annonce inattendue, et quelles conséquences peut-elle avoir ?

Une anomalie diplomatique

L’État du Somaliland, formé en 1991, est indépendant à tous points de vue, mais Israël est le premier État souverain à le reconnaître. Pour tous les autres pays et les organisations internationales, le Somaliland (4,5 millions d’habitants) reste sous le contrôle de l’État somalien, duquel il a fait sécession après avoir subi une guerre aux allures de génocide à la fin des années 1980.

Aujourd’hui, l’État fédéral somalien est en proie aux attentats commis par les organisations Al-Chabaab et État islamique, connaît un niveau de violence élevé et un degré de corruption à battre tous les records.

En comparaison, le Somaliland est un havre de paix démocratique et stable, qui jouit de sa propre Constitution, d’un système politique et électoral qui fonctionne plutôt bien, de sa propre monnaie et de sa propre armée.

Billets de 500, 1 000 et 5 000 shillings du Somaliland. La monnaie a été introduite en 1994, trois ans après la proclamation d’indépéndance.
Somalilandstandard.com

Le président Abdirahman Irro avait certainement besoin de cette bonne nouvelle. Après sa victoire le 13 novembre 2024, son gouvernement s’est enlisé dans des conflits claniques et a fait peu de progrès sur les fronts critiques de l’emploi des jeunes, de la croissance économique et de la lutte contre l’inflation. Après l’annonce israélienne, des foules en liesse sont descendues dans les rues de Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Qu’apporterait une large reconnaissance internationale aux Somalilandais, à part la fierté ? L’acceptation de leurs passeports et l’intégration dans les systèmes bancaires internationaux, ce qui facilitera le commerce, ainsi que la liberté pour le gouvernement d’emprunter de l’argent aux organisations financières internationales afin de financer le développement.

Mais on n’en est pas là. Le président Trump n’a pas donné suite à l’initiative israélienne. « Qui sait ce que c’est, le Somaliland ? » a-t-il demandé.

Cependant, on sait que les États-Unis ont récemment visité les côtes du Somaliland pour étudier la possibilité de l’implantation d’une base militaire.

Une ligne de fracture géopolitique

Les vives réactions de l’Union africaine, de l’Égypte, de la Turquie et de maints autres membres de l’Organisation de la coopération islamique, qui ont tous affirmé leur attachement à l’intangibilité des frontières de la Somalie, dessinent une ligne de fracture géopolitique qui risque de s’aggraver dans un proche avenir. De l’autre côté, les pays qui estiment que l’indépendance du Somaliland serait dans leur intérêt – les Émirats arabes unis, l’Éthiopie et le Kenya – gardent le silence. Le ralliement à ce camp d’Israël – et potentiellement, un jour, des États-Unis – lui donne cependant beaucoup plus de poids.

Officiellement, Israël n’a donné aucune explication spécifique justifiant cette reconnaissance. Mais la plupart des analystes s’accordent à dire que la sécurité des lignes maritimes menant, par la mer Rouge, au port israélien d’Eilat et au canal de Suez en est la raison principale. Les côtes du Somaliland, en face du Yémen et proches du détroit de Bab el-Mandab, offriraient à l’État hébreu une plate-forme pour prendre en tenaille le Yémen des Houthis et déjouer l’influence régionale turque.

Un deuxième intérêt moins cité est le désir israélien de trouver un pays qui accueillerait les Palestiniens que le gouvernement Nétanyahou cherche à expulser. Plus tôt cette année, les efforts israéliens et américains visant à négocier un accueil des Palestiniens dans divers pays, y compris au Somaliland, ont fait couler beaucoup d’encre. Bien qu’un tel scénario paraisse à ce stade hautement invraisemblable, l’État somalilandais pourrait y trouver son avantage, si cela impliquait une reconnaissance internationale plus vaste et d’importants transferts de fonds.

Rappelons à cet égard que l’exode de centaines de milliers de Palestiniens vers le Koweït et d’autres pays du Golfe après l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza en 1967 contribua fortement au développement économique de ces pays. Mais les conditions étaient différentes. La main-d’œuvre palestinienne, éduquée et professionnelle, tombait à pic pour ces pays riches en pétrole mais manquant de ressources humaines, et par ailleurs arabophones. Au Somaliland, où 70 % des jeunes ne trouvent pas d’emploi, les Palestiniens auraient beaucoup plus de mal à s’intégrer.

Un troisième intérêt pourrait être de bouleverser un ordre régional globalement hostile à Israël. La reconnaissance du Somaliland, surtout si les Émirats, l’Éthiopie et les États-Unis venaient à emboîter le pas à Israël, sème le trouble parmi les rivaux de Tel-Aviv : l’Iran et le Yémen des Houthis, la Turquie et le Qatar (sponsors principaux de l’État fédéral somalien), ainsi que l’Égypte, alliée du Soudan, de l’Érythrée et de Djibouti pour isoler le rival éthiopien.

Un cadeau empoisonné ?

Cette reconnaissance surprise semble un pari risqué mais pourrait rebattre les cartes en faveur d’Israël. Un facteur clé est la légitimité domestique et la stabilité du gouvernement somalilandais, qui en fait un meilleur allié que le gouvernement de la Somalie fédérale.

À court terme, l’annonce semble jouer en faveur du président Irro et du légitime désir de reconnaissance du peuple somalilandais. Mais rentrer ainsi dans le camp israélien pourrait s’avérer, à moyen terme, un cadeau empoisonné. Les islamistes d’Al-Chabaab ont laissé le Somaliland tranquille depuis 2008 mais, de même que l’immense majorité des quelque 12 millions de citoyens de l’État fédéral, ils voient d’un très mauvais œil ce qui relève à leurs yeux d’une trahison à la fois de la cause palestinienne et de l’unité du peuple somalien. À suivre…

The Conversation

Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La reconnaissance du Somaliland par Israël : un cadeau empoisonné ? – https://theconversation.com/la-reconnaissance-du-somaliland-par-israel-un-cadeau-empoisonne-272617

À pierre-feuille-ciseaux, nos cerveaux peinent à agir au hasard… et c’est plus important qu’il n’y paraît

Source: The Conversation – in French – By Denise Moerel, Research Fellow in Cognitive Neuroscience, Western Sydney University

Une étude révèle que nos choix en compétition sont influencés par les manches précédentes, même lorsque s’appuyer sur le passé peut nuire à notre stratégie.


Il existe une stratégie optimale pour gagner plusieurs manches de pierre-feuille-ciseaux : être aussi aléatoire et imprévisible que possible ; ne pas tenir compte de ce qui s’est passé lors de la manche précédente. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

Pour comprendre comment le cerveau prend des décisions en situation de compétition, nous avons demandé à des participants de jouer 15 000 parties de shifumi, tout en enregistrant leur activité cérébrale.

Nos résultats, publiés dans Social Cognitive and Affective Neuroscience, confirmaient que ceux qui se laissaient influencer par les manches précédentes avaient effectivement tendance à perdre plus souvent. Nous avons également montré que les humains peinent à véritablement agir de manière aléatoire, et que l’on peut discerner divers biais dans leur activité cérébrale lorsqu’ils prennent des décisions dans un contexte compétitif.

Ce que l’on peut apprendre d’un jeu simple

Le domaine des neurosciences sociales s’est surtout attaché à étudier le cerveau d’individus pris isolément. Pourtant, pour comprendre comment notre cerveau prend des décisions lorsque nous interagissons en société, il faut recourir à une méthode appelée « hyperscanning ». Cette méthode permet aux chercheurs d’enregistrer l’activité cérébrale de deux personnes ou plus pendant qu’elles interagissent, offrant ainsi une mesure du comportement social plus proche des situations réelles.

Jusqu’à présent, la plupart des travaux utilisant cette approche se sont concentrés sur la coopération. Lorsqu’on coopère avec quelqu’un, il est utile d’agir de la manière la plus prévisible possible afin de faciliter l’anticipation des actions et des intentions de chacun.

De notre côté, nous nous sommes intéressés à la prise de décision en situation de compétition, où l’imprévisibilité peut conférer un avantage — comme lorsqu’on joue à pierre-feuille-ciseaux. Comment notre cerveau prend-il des décisions, et garde-t-il la trace des actions précédentes, à la fois les nôtres et celles de l’autre joueur ?

Pour explorer ces questions, nous avons enregistré simultanément l’activité cérébrale de paires de participants pendant qu’ils jouaient 480 manches de shifumi l’un contre l’autre sur ordinateur. Soit un total de 15 000 manches à partir duquel nous avons constaté que les joueurs peinaient à rester imprévisibles lorsqu’il s’agissait de choisir l’option suivante.

Même si la meilleure stratégie est d’agir de manière aléatoire, la plupart des personnes présentaient un biais net, en jouant trop souvent l’une des options. Plus de la moitié des joueurs privilégiaient « pierre », suivie de « feuille », tandis que « ciseaux » était l’option la moins choisie.

Par ailleurs, les participants avaient tendance à éviter de répéter leurs choix : ils optaient pour une option différente à la manche suivante plus souvent que ce que le hasard seul aurait permis d’attendre.

Des décisions en temps réel

Nous pouvions prédire la décision d’un joueur — choisir « pierre », « feuille » ou « ciseaux » — à partir de ses données cérébrales avant même qu’il n’ait donné sa réponse. Cela signifie que nous pouvions suivre le processus de prise de décision dans le cerveau à mesure qu’il se déroulait, en temps réel.

Nous avons non seulement trouvé dans le cerveau des informations sur la décision à venir, mais aussi sur ce qui s’était produit lors de la partie précédente. Le cerveau contenait des informations à la fois sur la réponse précédente du joueur et sur celle de son adversaire durant cette phase de prise de décision.

Cela montre que, lorsque nous prenons des décisions, nous utilisons des informations sur ce qui s’est passé auparavant pour orienter la suite : « il a joué pierre la dernière fois, alors que dois-je faire ? »

Nous ne pouvons pas nous empêcher d’essayer de prédire ce qui va se passer ensuite en regardant en arrière.

Or, lorsqu’il s’agit d’être imprévisible, s’appuyer sur les résultats passés est contre-productif. Seuls les cerveaux des joueurs qui ont perdu la partie contenaient des informations sur la manche précédente — ceux des gagnants n’en contenaient pas. Cela montre qu’une dépendance excessive aux résultats passés nuit bel et bien à la stratégie.

Pourquoi est-ce important ?

Qui n’a jamais souhaité savoir ce que son adversaire allait jouer ensuite ? Des jeux les plus simples à la politique internationale, une bonne stratégie peut offrir un avantage décisif. Nos travaux montrent que notre cerveau n’est pas un ordinateur : nous cherchons spontanément à prédire ce qui va se passer ensuite et nous nous appuyons sur les résultats passés pour guider nos décisions futures, même lorsque cela peut s’avérer contre-productif.

Bien sûr, pierre-feuille-ciseaux est l’un des jeux les plus simples qui soient — ce qui en faisait un bon point de départ pour cette recherche. Les prochaines étapes consisteront à transposer nos travaux à des contextes compétitifs où il est plus stratégique de tenir compte des décisions passées.

Notre cerveau est mauvais lorsqu’il s’agit d’être imprévisible. C’est généralement une bonne chose dans la plupart des contextes sociaux, et cela peut nous aider lorsque nous coopérons. En situation de compétition, en revanche, cela peut nous desservir.

En définitive, on peut en tirer une leçon simple : ceux qui cessent de trop analyser le passé ont peut-être davantage de chances de gagner à l’avenir.

The Conversation

Manuel Varlet a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Tijl Grootswagers a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Denise Moerel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À pierre-feuille-ciseaux, nos cerveaux peinent à agir au hasard… et c’est plus important qu’il n’y paraît – https://theconversation.com/a-pierre-feuille-ciseaux-nos-cerveaux-peinent-a-agir-au-hasard-et-cest-plus-important-quil-ny-parait-269438

L’histoire édifiante du premier loup d’Éthiopie jamais capturé, soigné puis réintroduit dans la nature

Source: The Conversation – in French – By Sandra Lai, Postdoctoral Researcher, Ethiopian Wolf Conservation Programme, University of Oxford

Blessé par balle dans les montagnes d’Éthiopie, un loup d’Éthiopie a survécu contre toute attente. Son sauvetage, inédit, a changé bien plus que son destin individuel.


Quelle est la valeur d’un seul animal ? Lorsqu’un animal sauvage est retrouvé grièvement blessé, l’option la plus humaine consiste souvent à pratiquer l’euthanasie pour lui éviter des souffrances prolongées. C’est le plus souvent ce qui se passe, parfois à bon escient. Car quand on réunit les moyens nécessaires pour le sauver, un animal ainsi réhabilité puis réintroduit dans la nature peut être rejeté par son groupe, peiner à trouver de la nourriture ou à échapper aux prédateurs. Et même s’il survit, il peut ne pas se reproduire et ne laisser aucune empreinte durable sur la population.

Mais il arrive parfois qu’un cas isolé montre qu’une intervention peut faire bien davantage que sauver la vie d’un individu. Elle peut aussi transformer notre idée de ce qui est possible.

C’est l’histoire d’une seconde chance qui s’est jouée dans les Monts Simien, en Éthiopie. Là-bas, à 3 000 mètres d’altitude, l’oxygène se fait plus rare. Les nuits sont froides, et la vie n’offre que peu de répit. C’est aussi le territoire du loup d’Éthiopie (Canis simensis), le principal prédateur de cet habitat et le carnivore le plus menacé d’Afrique. Il ne reste plus guère que 500 loups adultes dans les hauts plateaux éthiopiens, dont environ 60 à 70 dans les Monts Simien.

Début mai 2020, l’un d’entre eux a subi une blessure grave — une fracture du fémur causée par un tir d’arme à feu. Parce qu’il n’était plus capable de suivre sa meute dans les hautes terres implacables, son sort semblait scellé. Habituellement, l’histoire s’arrête là. Mais cette fois-ci, il en a été autrement.

Je suis chercheuse en postdoctorat au sein de l’Ethiopian Wolf Conservation Programme, un programme qui se consacre depuis trente ans à la protection du loup d’Éthiopie et de son habitat montagnard. J’ai eu l’honneur de faire partie de l’équipe qui a documenté, pour la toute première fois, le sauvetage d’un loup d’Éthiopie, son traitement clinique en captivité, puis sa remise en liberté réussie après réhabilitation.

Terefe, le survivant chanceux

Des gardes du parc ont découvert le loup étendu sous un pont et ont alerté Getachew Assefa, chef de l’équipe de suivi des loups du Ethiopian Wolf Conservation Programme dans le parc national des monts Simien.

Il est rare qu’un loup d’Éthiopie soit abattu à l’intérieur du parc. Les autorités éthiopiennes chargées de la faune sauvage et l’Ethiopian Wolf Conservation Programme ont donc décidé de capturer l’animal, effrayé, et de tenter de le sauver.

Il s’agissait d’une démarche sans précédent, aucun loup d’Éthiopie n’ayant jamais été maintenu en captivité auparavant. La décision de le sauver reposait à la fois sur l’origine humaine de sa blessure et sur le faible nombre de loups encore présents dans le massif du Simien.

Un petit refuge de montagne a rapidement été transformé en enclos de fortune pour l’accueillir. C’est là que, pendant les 51 jours suivants, sa réhabilitation s’est déroulée.

Durant ces quelques semaines, il a reçu des soins vétérinaires intensifs, sous la supervision d’experts. Il a été pris en charge par Chilot Wagaye, garde issu de la communauté locale. Les progrès ont d’abord été incertains, puis les os fracturés ont commencé à se ressouder et, au bout d’un mois, le loup a pu se tenir debout seul.

On le baptisa alors Terefe, un nom qui signifie « survivant chanceux » en amharique, la langue locale.

Retour à l’état sauvage : une histoire d’espoir

Une fois sa patte rétablie, l’impatience de Terefe à quitter le refuge est vite devenue manifeste. La nuit, il hurlait, sans doute pour tenter d’appeler les membres de sa meute.

Fin juin 2020, il a été relâché près de son groupe, équipé d’un collier GPS léger — le tout premier jamais posé sur un loup d’Éthiopie. Ce dispositif a permis aux chercheurs de suivre ses déplacements et d’explorer une question cruciale : un loup réhabilité peut-il se réintégrer dans la nature ?

L’Ethiopian Wolf Conservation Programme a suivi les déplacements de Tefere après la guérison de sa blessure afin de s’assurer qu’il allait bien.

Peu après sa remise en liberté, les observations ont confirmé que Terefe avait été réintégré au sein de sa meute. Il est resté plusieurs semaines dans son territoire d’origine. Mais il a ensuite commencé à se déplacer plus largement dans les montagnes, rendant parfois visite à des meutes voisines, avant de finir par s’établir près du village de Shehano.

D’abord, les habitants ont été surpris de voir un loup s’approcher ainsi de leurs maisons et ils ont tenté de le chasser. Mais les agents de suivi, dirigés par Getachew et Chilot, leur ont raconté l’histoire de Terefe.

De cette meilleure compréhension a découlé une évolution des attitudes. Les villageois se sont alors montrés plus enclins à protéger Terefe… et les nouveaux membres de sa meute. Car le loup avait trouvé une partenaire et le couple avait donné naissance à une portée de louveteaux.

Un sauvetage historique qui a protégé bien plus qu’une vie

Aujourd’hui, la « meute de Terefe » existe toujours. Terefe a non seulement survécu, mais il a aussi laissé une descendance. Il a également modifié quelque chose de fondamental, mais difficile à mesurer : les perceptions locales. Les loups sont parfois considérés comme une menace. Avec Terefe, ils sont devenus un symbole de résilience et une source de fierté.

L’histoire de Terefe ne signifie pas que chaque animal sauvage blessé peut ou doit être sauvé. Mais lorsque l’intervention est menée avec rigueur, une seule vie peut avoir une portée bien plus grande qu’on ne l’imagine — non seulement pour une espèce menacée, mais aussi pour les populations qui vivent à ses côtés. Aujourd’hui, Getachew me répète souvent que personne n’oserait plus faire de mal à Terefe.

Sa notoriété protégera-t-elle les membres de sa meute lorsqu’il ne sera plus là ? Protègera-t-elle d’autres individus de son espèce ? Terefe a été sauvé d’une blessure infligée par la main de l’homme, alors que de nombreux autres loups disparaissent lentement et silencieusement, victimes de la rage et de la maladie de Carré transmises par les chiens domestiques — une conséquence indirecte de la présence humaine dans les montagnes.

L’histoire de Terefe rappelle toutefois que les efforts de conservation ne sont jamais aussi efficaces que lorsqu’ils sont menés de concert avec les communautés locales. Elle laisse entrevoir l’étendue de ce que l’on peut accomplir lorsque des personnes attachées à un même territoire unissent leurs forces.

The Conversation

Sandra Lai ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’histoire édifiante du premier loup d’Éthiopie jamais capturé, soigné puis réintroduit dans la nature – https://theconversation.com/lhistoire-edifiante-du-premier-loup-dethiopie-jamais-capture-soigne-puis-reintroduit-dans-la-nature-272622

Comment s’assurer que l’eau est potable : quatre conseils pratiques

Source: The Conversation – in French – By Jo Barnes, Senior Lecturer Emeritus, Stellenbosch University

L’eau est une ressource vitale. La vie sur Terre, telle que nous la connaissons, serait impossible sans accès à une eau potable sûre. Depuis longtemps, la qualité de l’eau distribuée par les municipalités inquiète de plus en plus les consommateurs.

En Afrique du Sud, les problèmes généralisés liés à la disponibilité et à la qualité de l’eau potable dans les zones urbaines ont été bien documentés. Ils provoquent souvent des protestations.

Par exemple, la municipalité d’eThekwini, une grande ville portuaire, a connu des manifestations à cause de coupures d’électricité et d’eau. Johannesburg, centre économique du pays, fait face aux mêmes difficultés

Il existe de nombreux types de contaminants qui peuvent menacer la sécurité et la qualité de l’eau potable. Les principaux polluants de l’eau sont les organismes pathogènes (agents pathogènes) et les produits chimiques toxiques.

L’eau potable ne se limite pas à la quantité relativement faible que l’on boit. L’eau utilisée pour se brosser les dents, laver les aliments, se laver les mains (surtout avant de s’occuper des enfants) ou nettoyer la vaisselle est tout aussi importante. En période de pénurie, elle doit être prioritaire.

En tant que chercheur travaillant depuis des décennies sur les questions liées à l’eau, à la santé et à la qualité de l’eau, je propose ici quelques conseils sur la manière dont on peut purifier l’eau et faire face aux coupures d’eau.

Il n’est pas possible pour le grand public de purifier à domicile toute l’eau qui lui est fournie chaque jour. Cela serait tout simplement trop coûteux et trop laborieux. Les conseils ci-dessous se concentrent donc sur les situations où des catastrophes ou des urgences obligent les habitants à purifier temporairement l’eau potable pour eux-mêmes et leur famille.

Rendre l’eau potable

Un filtre simple : si la seule eau disponible n’a pas été purifiée par un système officiel, versez-la dans un tamis recouvert d’une ou plusieurs couches de papier absorbant ou d’un torchon. Lorsque le « filtre » est bouché, remplacez-le par une couche propre. Ne réutilisez pas le torchon sale sans l’avoir soigneusement lavé à l’eau chaude et au savon et séché au soleil.

Ébullition : faites bouillir l’eau filtrée pendant au moins 3 minutes. L’ébullition de l’eau filtrée éliminera les organismes pathogènes. Elle ne supprimera pas les produits chimiques nocifs qui pourraient être présents, mais elle peut réduire la concentration de certains d’entre eux.

Eau javelisée : ajoutez une cuillère à café d’eau de Javel ménagère non parfumée (5 millilitres d’une solution d’hypochlorite de sodium à 3,5 %) à 25 litres d’eau pour le traitement de l’eau potable. Mélangez bien, couvrez le récipient et laissez reposer l’eau pendant au moins deux heures avant de l’utiliser.

Cela devrait désinfecter la plupart des organismes pathogènes et rendre l’eau beaucoup plus sûre à utiliser. Important : n’utilisez jamais de produits contenant de la Javel mélangée à des détergents. Utilisez uniquement de la Javel non parfumée.

Désinfection solaire de l’eau : surnommée SODIS, cette méthode permet de désinfecter l’eau en tuant les organismes pathogènes à l’aide de la lumière du soleil. Remplissez des bouteilles en verre (de préférence) ou en plastique avec de l’eau contaminée et placez-les en plein soleil pendant au moins six heures par temps ensoleillé ou jusqu’à deux jours si le temps est couvert. La chaleur et les rayons ultraviolets du soleil désinfectent l’eau en tuant la plupart des organismes pathogènes.

Un problème qui prend de l’ampleur

La qualité de l’eau fournie aux populations d’Afrique du Sud continue de se détériorer. Cela est dû au vieillissement ou à la dégradation des infrastructures, à l’insuffisance du traitement de l’eau et des eaux usées, au manque de formation du personnel et à la présence de sources de pollution importantes et incontrôlées.

Le rapport Blue Drop de 2023 est la dernière publication officielle du ministère de l’Eau et de l’Assainissement. Il a révélé que seuls 26 systèmes d’approvisionnement en eau ont obtenu une note Blue Drop d’environ 95 %. Ce chiffre est en baisse par rapport aux 44 systèmes d’approvisionnement en eau qui avaient obtenu cette distinction en 2014. À l’échelle nationale, 29 % des systèmes d’approvisionnement en eau ont été identifiés comme étant dans un état critique.

L’organisation non gouvernementale AfriForum a testé la qualité de l’eau potable municipale de 210 villes et villages à travers l’Afrique du Sud en 2024 (soit 17 sites de plus qu’en 2023).

Les tests ont montré que 87 % de l’eau potable municipale était propre à la consommation humaine et répondait aux exigences minimales. Cela représente une baisse de neuf points de pourcentage par rapport aux 96 % jugés sûrs l’année précédente.

La qualité de l’eau n’est pas le seul aspect de l’approvisionnement en eau qui affecte la santé et la sécurité des citoyens. La disponibilité de l’eau est cruciale pour l’hygiène et la sécurité des conditions de vie. Depuis des années, certaines régions du pays connaissent des coupures d’eau généralisées en raison d’une combinaison de facteurs : sécheresses induites par le changement climatique, infrastructures vieillissantes et mal entretenues, croissance démographique et mauvaise gestion. Des perturbations fréquentes et prolongées ont été observées, en particulier dans la région de Johannesburg.

Cela a contraint les municipalités à mettre en place des mesures de restriction, de limitation et de rationnement de l’eau. Le rationnement de l’eau survient généralement lorsque la demande en eau dépasse l’offre disponible. Cette situation oblige les autorités à rationner l’eau. Cela peut se traduire par des coupures d’eau programmées, une réduction de la pression de l’eau, voire une interruption totale de l’approvisionnement dans certaines zones pendant une période donnée. La limitation de la consommation d’eau consiste à réduire la pression de l’eau afin de diminuer la consommation, tandis que le rationnement de l’eau signifie que seule une certaine quantité d’eau est disponible par jour ou par semaine.

Un nouveau rapport publié par le ministère de l’Eau et de l’Assainissement met en garde contre le fait que les provinces de Gauteng et du Cap-Occidental, en particulier, vont être confrontées à une pénurie d’eau croissante en raison de l’augmentation de la population due à l’immigration.

The Conversation

Jo Barnes does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment s’assurer que l’eau est potable : quatre conseils pratiques – https://theconversation.com/comment-sassurer-que-leau-est-potable-quatre-conseils-pratiques-271549

Duralex : et si les citoyens sauvaient nos usines ?

Source: The Conversation – in French – By Caroline Diard, Professeur associé – Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education

Quel est ton âge&nbsp;? Les verres Duralex ont bercé l’enfance de millions de Français et Françaises. Wikimediacommons

En 2025, l’entreprise iconique française a réussi à récolter 20 millions d’euros auprès de 13 467 investisseurs intéressés par « moderniser son outil industriel et rayonner à l’international ». Que dit cet engouement pour soutenir cette société coopérative de production (SCOP) via une campagne de crowdfunding ?


Le 3 novembre dernier, la France se réveille avec une nouvelle inattendue : une campagne de crowdfunding est lancée par Duralex. Cette levée de fonds dépasse toutes les attentes. Alors que l’objectif initial était de 5 millions d’euros, en 48 heures 20 millions d’euros d’intentions sont récoltés.

La campagne, visait une levée destinée à moderniser l’usine et développer de nouveaux produits. En quarante-huit heures, les intentions d’investissement atteignent près de quatre fois l’objectif, portées par plus de vingt mille personnes et un ticket moyen avoisinant neuf cents euros. Devant cet afflux inédit, la société coopérative de production (SCOP) a dû plafonner les participations pour permettre au plus grand nombre de contribuer. Il s’agit d’un véritable raz-de-marée citoyen.

Comment une entreprise en crise, reprise par ses salariés, a-t-elle réussi à fédérer des dizaines de milliers de citoyens ? Que révèle cet engouement sur notre rapport à l’industrie, au territoire et à l’économie locale ? Alors que les délocalisations et fermetures d’usines rythment régulièrement l’actualité, Duralex démontre qu’une voie alternative est possible.

Si nous avons étudié la transformation de la société Duralex et son passage au statut de société coopérative de production (SCOP), nous décryptons ici les enseignements de cette levée de fonds historique.

Quel est ton âge ?

L’effet made in France joue à plein. Soutenir Duralex, c’est défendre une production locale et un secteur emblématique du verre. À cela s’ajoute la transparence de l’entreprise, qui communique en temps réel sur l’utilisation des fonds – qu’il s’agisse de la modernisation des fours, de l’innovation ou de la formation.

L’émotion fait le reste. Sauver Duralex, c’est sauver une part de notre patrimoine industriel. Il y a beaucoup d’affects avec cette marque qui a marqué des générations d’enfants. « Quel est ton âge ? » était le jeu préféré dans les cantines grâce aux verres Duralex.

Peu de campagnes industrielles ont atteint de tels montants ; Duralex rejoint le cercle très restreint des réussites comparables à celles de certaines SCOP comme le spécialiste de la laine Bergère de France il y a un an.

Cette mobilisation est révélatrice de la volonté d’adhérer à un projet commun, presque un rêve partagé. Les consommateurs ne se contentent plus d’acheter : ils investissent dans des projets porteurs de sens et se projettent dans l’image renvoyée par Duralex. En témoignent les chiffres du crowdfunding en France.

La défiance envers les grands groupes, alimentée par les délocalisations et les scandales industriels, renforce la volonté de soutenir des alternatives. L’attachement au territoire joue également un rôle déterminant. Les Français aspirent à des entreprises ancrées, transparentes et dotées d’une histoire à laquelle ils peuvent s’identifier.

D’après une étude (Ipsos), 54 % des Français, soit environ 26 millions de personnes, déclarent avoir un lien de proximité avec l’industrie. Ce chiffre illustre l’ancrage fort de ce secteur dans le quotidien des citoyens, qu’il s’agisse de relations familiales ou sociales.




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Comme nous l’avions souligné dans notre étude de cas sur Duralex, la légitimité des dirigeants n’est plus conférée par un organigramme. Elle s’est construite collectivement à travers la confiance, la transparence et la capacité à embarquer les équipes dans un projet commun qui est presque devenu un projet sociétal au sens large.

Les salariés, désormais actionnaires majoritaires, deviennent des parties prenantes actives de la gouvernance.

Concurrence chinoise, gouvernance et facture énergétique

Les défis restent nombreux. L’argent ne suffira pas à garantir la réussite. La concurrence chinoise continue de peser, avec des coûts de production plus bas. Les prix à la production en Chine ont baissé de 2,2 % en glissement annuel en novembre 2025.

La facture énergétique demeure une vulnérabilité majeure, malgré les efforts réalisés pour la maîtriser.

La gouvernance représente également un enjeu. Gérer une SCOP de 228 actionnaires est un exercice quotidien d’équilibre et de dialogue. Le principe de la SCOP « un homme, une voix » nécessite un dialogue social réinventé et un mode de gestion collaboratif.

Les fonds permettront certes de lancer une nouvelle gamme de verres écoconçus, mais le véritable test sera de convaincre les distributeurs d’accorder une place en rayon à ces produits face au low-cost asiatique. Un pas a déjà été fait en ce sens avec des actions marketing : diversification de la gamme, vente en ligne, corner au bon marché rive gauche… L’entreprise a très vite compris les défis imposés par une concurrence acerbe.

L’industrie de demain

Duralex s’impose comme un laboratoire potentiel de l’industrie de demain.

Son modèle associant SCOP et crowdfunding pourrait inspirer d’autres PME dotées d’un fort capital sympathie. Pour les pouvoirs publics, l’expérience souligne l’importance de faciliter les reprises en SCOP, notamment en simplifiant les démarches et en proposant des formations.

Le statut de SCOP implique que les salariés investissent dans l’entreprise, ce qui fait peser le risque entrepreneurial sur leurs épaules. Cela peut mettre en péril un bassin d’emploi, des familles… Autre point et non des moindres, les salariés n’ont pas nécessairement la formation ou les compétences nécessaires pour affronter le monde des affaires.

Pour les consommateurs, elle rappelle que le made in France a un coût, mais qu’il crée de la valeur locale en préservant des emplois et des savoir-faire. La capacité à réformer son modèle commercial (vente en ligne, magasin..) A permis de séduire de nouveaux marchés.

Duralex montre que l’industrie française peut rebondir grâce à l’innovation, la transparence et l’intelligence collective. Reste à savoir si ce modèle est transposable à d’autres secteurs. Une certitude : les citoyens se disent prêts à jouer leur rôle.

Bien que l’entreprise Brandt ait proposé comme alternative à la liquidation, le passage en SCOP et malgré l’aval du gouvernement pour ce statut salvateur, le tribunal de Nanterre a malheureusement préféré sceller le destin du groupe le 11 décembre dernier. Peut-être, demain d’autres usines en difficulté pourront-elles suivre la voie de Duralex qui a déjà prouvé qu’un pari fou pouvait inspirer tout un pays.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Duralex : et si les citoyens sauvaient nos usines ? – https://theconversation.com/duralex-et-si-les-citoyens-sauvaient-nos-usines-270379