PFAS : comment les analyse-t-on aujourd’hui ? Pourra-t-on bientôt faire ces mesures hors du laboratoire ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Guy Royal, Professeur de chimie, en délégation au sein du Laboratoire EDYTEM de l’université Savoie Mont Blanc, Université Grenoble Alpes (UGA)

Les PFAS constituent une très grande famille de molécules dont certaines sont maintenant reconnues comme polluants éternels. Si la réglementation actuelle impose de mesurer les concentrations de certains PFAS uniquement, le nombre de ces composés à analyser est encore bien limité et pourrait être bien plus large, à condition d’améliorer les méthodes de mesure existantes et d’en développer de nouvelles, notamment en concevant des capteurs portables.


Les substances per- et polyfluoroalkylées, plus connues sous l’acronyme PFAS (on prononce « pifasse ») constituent une famille de plus de 12 000 molécules synthétiques. Ces composés contiennent des liaisons chimiques très fortes entre des atomes de Carbone et de Fluor, ce qui leur confère des propriétés remarquables.

En particulier, les PFAS peuvent posséder des propriétés antiadhésives, anti-frottements et déperlantes, associées à des stabilités chimiques et thermiques exceptionnelles. Pour ces raisons, les PFAS sont utilisés depuis les années 1950 dans de très nombreux produits de l’industrie (plasturgie, résines, peintures, mousses anti-incendie…) et de grande consommation (cosmétiques, textiles, emballages alimentaires…).

Malheureusement, certains PFAS sont aujourd’hui reconnus comme toxiques et nocifs pour la santé humaine et l’environnement. Leur grande stabilité chimique les rend difficilement (bio) dégradables et certains d’entre eux sont maintenant qualifiés de « polluants éternels ».

Il est donc nécessaire de limiter l’utilisation des PFAS et de résoudre les problèmes environnementaux et sanitaires dont ils sont responsables. C’est ainsi que des actions sont actuellement menées à l’échelle mondiale pour réglementer l’utilisation des PFAS, comprendre leurs effets sur la santé et l’environnement, mais aussi pour les remplacer, parvenir à décontaminer efficacement les sites pollués et aussi assurer leur suivi et leur surveillance.

Dans ce contexte, un point clé consiste à pouvoir détecter et quantifier efficacement les PFAS, que ce soit notamment dans l’environnement, l’eau de consommation et les eaux de rejets ou encore dans les milieux biologiques (fluides, organes…).

Malheureusement, le nombre considérable des substances per- et polyfluoroalkylées, la grande diversité de leurs propriétés et les faibles limites de détection à atteindre rendent leur surveillance et leur analyse extrêmement compliquées !

Deux exemples de PFAS particulièrement surveillés (PFOA et PFOS) — parmi la dizaine de milliers de composés PFAS existants.
Guy Royal, Fourni par l’auteur

Comment analyse-t-on les PFAS ?

Plusieurs méthodes d’analyse des PFAS existent actuellement, mais la majorité des mesures est réalisée à l’aide d’une technique répondant au doux nom de « chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse en tandem » (LC-MS/MS). Celle-ci permet de différentier, d’identifier et de quantifier les différents PFAS présents dans l’échantillon initial.

Cette technique d’analyse associe le pouvoir de séparation de la chromatographie en phase liquide aux capacités d’analyse de la spectrométrie de masse, hautement sensible et sélective.

schéma de principe
Principe de la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse en tandem (LC-MS/MS).
Guy Royal, Fourni par l’auteur

Cette technique, très utilisée notamment dans le domaine pharmaceutique et par les laboratoires d’analyse et de recherche, est extrêmement sensible et performante puisqu’elle permet d’analyser simultanément un grand nombre de molécules contenues dans des échantillons complexes avec des limites de détection très basses.

Toutefois, son utilisation est coûteuse et délicate à mettre en œuvre, car elle requiert l’utilisation d’un matériel de pointe et d’utilisateurs experts.

Avec cette technique, on ne peut détecter que ce que l’on recherche

De plus, il est nécessaire d’utiliser une colonne chromatographique adaptée aux molécules à analyser. Il faut également étalonner l’appareil, c’est-à-dire utiliser préalablement des échantillons de PFAS dont la composition en molécules et leurs concentrations sont connues afin de les reconnaître et de les quantifier lors de l’analyse.

Ainsi, on ne peut donc détecter que ce que l’on recherche : c’est pour cela que l’on parle d’« analyse ciblée ». Seule une gamme limitée de PFAS est ainsi détectée (quelques dizaines sont généralement recherchées), ce qui peut avoir pour effet de sous-estimer le total des PFAS présents dans un échantillon.

De surcroît, dans le cas spécifique des PFAS, ceux-ci peuvent se retrouver dans des matrices extrêmement variées pouvant être de l’eau (potable, naturelle, industrielle et/ou de rejet…), des sols et des boues, mais aussi des milieux biologiques tels que le sang ou les organes. Il est ainsi souvent nécessaire de procéder à un prétraitement de l’échantillon afin de le rendre compatible avec l’analyse.

Cette étape supplémentaire allonge significativement le temps nécessaire pour obtenir des résultats et en augmente le coût de chaque analyse pouvant représenter plusieurs centaines d’Euros. On comprend dès lors toute la complexité que revêt ce type d’analyse !

Enfin, la mesure des PFAS par chromatographie est réalisée exclusivement en laboratoire. Les échantillons doivent donc être transportés, ce qui rallonge le temps entre le prélèvement et le résultat d’analyse.

Pourra-t-on bientôt détecter les PFAS rapidement et sur site ?

Face aux enjeux actuels liés aux PFAS, une demande forte existe pour l’analyse in situ, en particulier des milieux environnementaux et des eaux de consommation, afin de détecter rapidement une éventuelle pollution et de permettre une intervention rapide et efficace.

À ce jour, il n’existe pas de test simple permettant de détecter des PFAS de manière rapide et directement sur le site à analyser (rivière, eau de rejet…). Il n’est pas non plus possible de mesurer en continu et de suivre la concentration de PFAS dans le temps.

Pour répondre à cette problématique, des recherches sont en cours à l’échelle mondiale afin de développer des capteurs simples permettant une détection rapide et à faible coût. L’objectif est notamment d’obtenir, de manière rapide et aisée, un signal — généralement électrique ou optique — indiquant la présence de PFAS dans un échantillon.

C’est dans ce contexte que le laboratoire EDYTEM de l’Université Savoie Mont-Blanc et l’entreprise grenobloise GRAPHEAL (start-up en essaimage du CNRS issue des travaux de recherche réalisés au sein de l’Institut Néel de Grenoble) travaillent conjointement au développement d’un capteur électronique à base de graphène.

Le graphène, dont les découvreurs ont été nobélisés en 2010, est un film moléculaire de carbone cristallin à deux dimensions et de l’épaisseur d’un simple atome. Son empilement constitue le graphite, et il est doté de propriétés électriques exceptionnelles car les électrons, forcés de circuler sur la surface du film en raison de son épaisseur ultimement fine, interagissent fortement avec les éléments adsorbés sur le graphène.

photo et schéma de principe
Une photo des capteurs de molécules développés par Grapheal, avec une illustration de leur principe : la présence de molécules entre la source et le drain affecte le courant électrique qui circule dans le dispositif, ce que l’on peut mesurer.
Grapheal, Fourni par l’auteur

Le principe du dispositif visé, de type transistor, repose sur la connexion d’un plan de graphène à deux électrodes, le matériau graphène étant recouvert d’un film moléculaire capable d’interagir sélectivement avec une ou plusieurs molécules de type PFAS présentes dans l’échantillon à doser. Cette interaction à l’échelle moléculaire entraîne une modification de la tension entre les deux électrodes. L’amplitude de cette modification étant liée à la concentration de molécules PFAS présentes dans l’échantillon, il est alors possible de quantifier ces dernières.

Le développement d’une telle technique représente un véritable défi scientifique car il s’agit de mesurer l’équivalent d’une goutte d’eau dans un volume équivalent à trois piscines olympiques ! Il est aussi nécessaire d’explorer un vaste panel de molécules PFAS et de conditions expérimentales puisque les PFAS peuvent être présents dans des échantillons très divers qui vont de l’eau potable aux eaux de rejets.

À ce jour, ces dispositifs permettent de détecter différents types de PFAS actuellement surveillés, dont des PFAS ayant des chaînes fluorées longues (plus de 5 atomes de carbone) et courtes. Notre seuil de détection atteint actuellement 40 nanogrammes par litre pour le PFOA, qui est un des PFAS les plus couramment rencontrés à l’état de traces dans l’environnement.

Des techniques de préparation permettant de concentrer les PFAS dans le prélèvement pourraient encore améliorer ce seuil.

En cas de succès, ces capteurs permettront de réaliser des tests rapides, peu coûteux et utilisables directement sur site. À l’image des autotests Covid qui sont complémentaires des analyses PCR, ces capteurs électroniques à base de graphène — tout comme d’autres dispositifs d’analyse rapide, tels que des capteurs reposant sur un changement de coloration — viendront en complément des méthodes chromatographiques. Ils permettront d’obtenir davantage de résultats préliminaires, facilitant ainsi une surveillance accrue et mieux adaptée aux enjeux actuels liés au PFAS.

The Conversation

Guy Royal, professeur à l’Université Grenoble Alpes, développe sa thématique de recherche dédiée aux PFAS au sein du laboratoire EDYTEM de l’Université Savoie Mont Blanc dans le cadre d’une délégation.

Micheline Draye a reçu des financements de l’ANR projet ANR-23-LCV2-0008-01.

ingénieure chimiste

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Nouvelles images de la galaxie du Sculpteur : mille et une couleurs à 11 millions d’années-lumière de la Terre

Source: The Conversation – France in French (2) – By Eric Emsellem, Astrophysicien, Observatoire Européen Austral

La galaxie du Sculpteur est imagée en grand détail par l’instrument MUSE du VLT de l’Observatoire européen austral, au Chili. ESO/E. Congiu et al., CC BY

Une nouvelle étude a permis de couvrir presque totalement la galaxie du Sculpteur, à 11 millions d’années-lumière de la Terre, avec un niveau de détail inégalé, et dans de très nombreuses couleurs. Ces informations, libres d’accès, permettent d’avancer dans notre compréhension de la formation des étoiles.


Une collaboration internationale d’astronomes, dont je fais partie, vient de rendre publique une des plus grandes mosaïques multicouleur d’une galaxie emblématique de l’Univers proche, la galaxie spirale du Sculpteur, ou NGC 253.

En seulement quelques nuits d’observations, nous avons pu couvrir la quasi-totalité de la surface apparente de cette galaxie de 65 000 années-lumière de large, avec un niveau de détail inégalé, grâce à un instrument unique, MUSE, attaché au Very Large Telescope de l’Observatoire européen austral (ESO).

Ces images permettent de voir à la fois les petites et les grandes échelles de cette galaxie située à 11 millions d’années-lumière de la nôtre. En d’autres termes, on peut zoomer et dézoomer à l’envi, ce qui ouvre la porte à de nouvelles découvertes, et à une compréhension approfondie du processus de formation des étoiles.

Un des Graals de l’astrophysique moderne : comprendre la formation des étoiles

Voici ce que l’on sait déjà. Pour former des étoiles, du gaz interstellaire est comprimé et de petits grumeaux s’effondrent : des étoiles naissent, vivent, et certaines étoiles finissent leurs vies dans une explosion qui disperse de nouveaux atomes et molécules dans le milieu interstellaire environnant — ce qui procure une partie du matériel nécessaire à la prochaine génération d’étoiles.

La galaxie du Sculpteur vue par le VLT : les étoiles déjà présentes en gris, auxquelles se surimposent les pouponnières d’étoiles en rose. Source : ESO.

Ce que l’on comprend beaucoup moins bien, c’est de quelle façon les grandes structures du disque galactique comme les spirales, les filaments ou les barres évoluent dans le temps et promeuvent (ou inhibent) ce processus de formation d’étoiles.

Pour comprendre ces processus, il faut étudier de nombreuses échelles à la fois.

En premier lieu, des échelles spatiales : les grandes structures elles-mêmes (spirales, filaments, barres font plusieurs milliers d’années-lumière), les régions denses de gaz appelées « pouponnières d’étoiles » (qui ne font « que » quelques années-lumière)… et une vision globale et cohérente de la galaxie hôte (jusqu’à des dizaines de milliers d’années-lumière de rayon).




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De plus, ces processus ont lieu sur des durées totalement différentes les unes des autres : les étoiles massives explosent au bout de quelques millions d’années, alors que les structures dynamiques comme les spirales évoluent sur des centaines de millions d’années.

De nombreuses études ont permis, dans les quinze dernières années, une cartographie de galaxies voisines à l’aide d’imageurs très performants au sol et dans l’espace.

Mais les différents acteurs de ces processus complexes (par exemple le gaz interstellaire, les étoiles jeunes ou vieilles, naines ou massives, la poussière) émettent de la lumière de manière spécifique. Certains par exemple n’émettent que certaines couleurs, d’autres un large domaine de longueur d’onde.

Ainsi, seule la spectroscopie — qui distingue les différentes couleurs de la lumière — permet d’extraire simultanément des informations telles que la composition des étoiles, l’abondance des différents atomes dans le gaz interstellaire, le mouvement du gaz et des étoiles, leur température, etc.


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L’avancée de l’ESO et de son instrument MUSE

C’est pourquoi cette étude dirigée par Enrico Congiu, un astronome de l’ESO, est si pertinente et excitante pour la communauté scientifique.

En rassemblant plus de 100 champs de vue, et quelques 9 millions de spectres obtenus avec le spectrographe MUSE au VLT, Enrico Congiu et son équipe, dont j’ai la chance de faire parti, ont pu sonder simultanément et pour la première fois l’ensemble de la galaxie mais aussi les différentes régions de formation stellaire individuellement dans leur environnement spécifique (dans les bras des spirales, au sein de la barre ou vers le centre), apportant des mesures robustes de leur composition et de leur dynamique.

La galaxie du Sculpteur vue dans différentes couleurs grâce au spectrographe MUSE : les éclats correspondent à des éléments chimiques abondants, comme l’hydrogène, qui émettent à des longueurs d’onde spécifiques. Source : ESO.

L’équipe d’astronomes en a profité pour découvrir plusieurs centaines de nébuleuses planétaires — vingt fois plus que ce qui était connu jusque-là. Ces données nous donnent simultanément des indications sur l’histoire de formation stellaire de la galaxie. Par exemple, elles vont permettre d’identifier et de caractériser en détail presque 2500 régions de formation stellaire, la plus grande base de données spectroscopiques pour une seule galaxie (article en préparation).

Mais c’est aussi une opportunité unique de tester la mesure de la distance à cette galaxie.

En effet, le nombre relatif de nébuleuses planétaires brillantes et moins brillantes au sein d’une même galaxie est un levier puissant pour déterminer la distance de cette galaxie. L’équipe internationale a ainsi montré que la méthode basée sur les nébuleuses planétaires était certainement entachée d’erreur si l’on ignore l’impact de l’extinction due à la poussière présente dans la galaxie.

Exploiter librement les données de MUSE pour démultiplier le potentiel de découverte

Ces magnifiques données calibrées et documentées de NGC 253 sont le fruit d’un travail important de la collaboration menée par Enrico Congiu, qui a décidé de les rendre publiques. Au-delà des études présentes et futures conduites par cette équipe, c’est donc la communauté astronomique mondiale (et n’importe quel astronome amateur !) qui peut aujourd’hui librement exploiter le cube de données spectroscopique MUSE.

Cet aspect « Science ouverte » est une composante primordiale de la science moderne, permettant à d’autres équipes de reproduire, tester et étendre le travail effectué, et d’appliquer de nouvelles approches, à la fois créatives et rigoureuses scientifiquement, pour sonder ce magnifique héritage de la science et de la technologie.

The Conversation

Eric Emsellem a reçu des financements de la Fondation Allemande pour la Recherche (DFG) pour par exemple l’emploi d’etudiants. Il travaille pour l’ESO (Observatoire Europeen Austral) et est en détachement de l’Observatoire de Lyon qui a mené la construction de l’instrument MUSE. Il fait parti de la collaboration internationale PHANGS et est un co-auteur de l’étude menée par Enrico Congiu.

ref. Nouvelles images de la galaxie du Sculpteur : mille et une couleurs à 11 millions d’années-lumière de la Terre – https://theconversation.com/nouvelles-images-de-la-galaxie-du-sculpteur-mille-et-une-couleurs-a-11-millions-dannees-lumiere-de-la-terre-260239

Les jeunes ont du mal à trouver du travail – voici 4 stratégies pour y arriver

Source: The Conversation – in French – By Leda Stawnychko, Associate Professor of Strategy and Organizational Theory, Mount Royal University

En cette fin d’année scolaire, les jeunes Canadiens qui entrent sur le marché du travail sont confrontés à une des pires périodes de chômage depuis plus d’une décennie. De nombreux membres de la génération Z qui souhaitent développer une carrière et des relations arrivent sur un marché de l’emploi stagnant.

Selon Statistique Canada, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est de 12,2 %, soit plus du double de celui du principal groupe d’âge actif.

La situation est encore plus préoccupante pour les personnes qui planifient reprendre des études à temps plein à l’automne. Le taux de chômage pour cette population a atteint un peu plus de 20 %, ce qu’on n’a pas vu depuis 2009, année marquée par les effets de la Grande Récession sur l’économie mondiale.

Les membres de la génération Z qui n’ont pas de diplôme postsecondaire, les personnes qui ont une incapacité et les nouveaux arrivants rencontrent des obstacles encore plus importants. Ils doivent faire face à un marché du travail dominé par une génération parmi les plus instruites au monde.

Les jeunes d’aujourd’hui sont confrontés à une tempête composée d’une inflation persistante, de tensions commerciales mondiales, d’un marché du travail saturé et de restructurations provoquées par l’automatisation et l’intelligence artificielle.

Contrairement aux travailleurs plus âgés, de nombreux jeunes n’ont pas la stabilité financière ni les réseaux de soutien nécessaires pour saisir des opportunités pour lesquelles il leur faudrait déménager.




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Les premiers emplois comptent plus que jamais

Les premières expériences professionnelles constituent un tremplin essentiel pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail. Elles sont une occasion de se familiariser avec les habitudes, les normes et les attentes du monde professionnel.

Les emplois dans le commerce de détail, l’hôtellerie ou le service à la clientèle offrent souvent un premier contact avec le monde du travail. Ils permettent aux jeunes de gagner en assurance, de développer des compétences transférables et d’élargir leurs réseaux professionnels. Si ces opportunités leur sont inaccessibles, ils risquent de prendre du retard avant même le début de leur carrière.

Les conséquences à long terme peuvent être graves. Selon un rapport 2024 de la société de conseils Deloitte, le Canada pourrait perdre 18,5 milliards de dollars de PIB au cours de la prochaine décennie si le taux de chômage des jeunes demeure élevé.

Un jeune adulte aux cheveux courts portant des lunettes tape sur un ordinateur portable
Les jeunes Canadiens sont confrontés à l’une des pires périodes de chômage depuis plus d’une décennie.
(Shutterstock)

De manière plus générale, le chômage élevé des jeunes affaiblit la confiance sociale et sape les fondements de la cohésion sociale, de la prospérité à long terme, de la stabilité démocratique et de la filière leadership.


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Le sous-emploi a également des conséquences sur le plan personnel en contribuant à la dégradation de la santé mentale et physique, et en retardant les grandes étapes de la vie, telles que l’indépendance financière, l’accession à la propriété et la création d’une famille.

Que peut faire la génération Z ?

De nombreux jeunes qui cherchent un emploi sont, à juste titre, découragés par le marché du travail actuel. Mais en tant qu’enfants du numérique, les membres de la génération Z ont plusieurs atouts, notamment la créativité, un état d’esprit axé sur les valeurs et la maîtrise des technologies.

Le secret est de faire preuve d’ouverture, de proactivité et de créativité en recherchant des expériences non linéaires qui serviront de points d’entrée dans le monde du travail. Voici quatre stratégies concrètes pour les jeunes de la génération Z qui débutent dans la vie active :

1. Sortir des sentiers battus

Des emplois et des programmes non conventionnels peuvent offrir une expérience pratique. À titre d’exemple, des étudiants universitaires inscrits au programme fédéral d’expérience de travail d’Affaires mondiales Canada ont récemment participé à l’organisation du sommet du G7, ce qui leur a permis d’acquérir de l’assurance et des compétences transférables.

Les projets parallèles, comme la création de sites web ou le travail à son compte, peuvent également aider les gens à démarrer leur carrière. Ces expériences sont de plus en plus reconnues comme des moyens valables d’entrer sur le marché du travail.

2. Acquérir des aptitudes de base

Le rapport sur l’avenir de l’emploi du Forum économique mondial identifie la pensée analytique, la résilience, la créativité, le leadership et la conscience de soi comme les compétences les plus recherchées à l’avenir. On peut les développer grâce au bénévolat, au leadership communautaire, au mentorat ou à des projets personnels.

Des programmes comme Expérience internationale Canada favorisent l’indépendance, la conscience mondiale et l’acquisition d’aptitudes essentielles.

*3. Investir dans des compétences qui ont de l’avenir *

À mesure que les entreprises adoptent l’IA et l’automatisation, les connaissances technologiques deviennent de plus en plus utiles. Les microcrédits contribuent à l’acquisition de compétences spécialisées, tandis que les formations en milieu de travail et autres possibilités d’apprentissage par l’expérience offrent des parcours que les employeurs apprécient.

4. Bâtir des liens

Les réseaux constituent un élément clé de la réussite professionnelle. Les relations avec les pairs, les mentors et les membres de la communauté peuvent apporter un soutien précieux, élargir les perspectives et déboucher sur des opportunités inattendues. La participation à des groupes d’intérêt ou le bénévolat aident les jeunes à se sentir plus connectés et plus confiants, tout en leur permettant de développer des compétences utiles.

Une nouvelle génération de travailleurs

Ces mesures ne résoudront pas les problèmes systémiques du marché du travail, mais elles peuvent aider les jeunes Canadiens à faire leur place dans un système qui n’a pas encore pris en compte les besoins de leur génération.

Pour y parvenir, il faudra la collaboration du gouvernement, des employeurs, des établissements d’enseignement et des prestataires de services communautaires afin de réduire de manière innovante les obstacles. Il est important de noter que ces secteurs sont invités à « prêcher par l’exemple » pour lutter contre le chômage des jeunes.

La génération Z entre sur le marché du travail à une époque marquée par de grands bouleversements économiques et sociaux. Elle dispose toutefois d’un accès inégalé à l’information, à des communautés de soutien et à des plates-formes permettant de diffuser des idées et d’exercer une réelle influence.

En agissant avec détermination, les jeunes Canadiens peuvent évoluer dans cet univers en posant des bases qui leur permettront non seulement de trouver un emploi, mais aussi de bâtir une carrière qui reflète leurs valeurs et leurs ambitions.

La Conversation Canada

Leda Stawnychko reçoit un financement du CRSH.

Warren Boyd Ferguson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les jeunes ont du mal à trouver du travail – voici 4 stratégies pour y arriver – https://theconversation.com/les-jeunes-ont-du-mal-a-trouver-du-travail-voici-4-strategies-pour-y-arriver-260073

Les banques de développement d’Afrique sont mises à mal : le continent en paiera le prix

Source: The Conversation – in French – By Danny Bradlow, Professor/Senior Research Fellow, Centre for Advancement of Scholarship, University of Pretoria

Les créanciers officiels du Ghana et de la Zambie font pression sur ces pays pour qu’ils se déclarent en défaut de paiement envers deux institutions financières multilatérales africaines : la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et la Banque pour le commerce et le développement (TDB).

En clair, ces créanciers exigent que le Ghana et la Zambie les remboursent en priorité, plutôt que de payer les deux banques.

En tant qu’universitaires ayant travaillé sur les défis du financement du développement durable en Afrique, nous estimons que cette mesure est imprudente.

Cette décision a deux conséquences majeures :

D’abord, elle revient à traiter l’Afreximbank et le Groupe TDB comme de simples créanciers commerciaux. Cela risque de nuire à leur note de crédit et augmenter leurs coûts d’emprunt. Leur capacité à financer le développement durable en Afrique s’en trouverait réduite.

Deuxièmement, le fait de pousser le Ghana et la Zambie à se déclarer en défaut de paiement, plutôt que de soutenir une restructuration pragmatique alignée sur leurs solides perspectives de croissance, exacerbe la vulnérabilité financière de ces deux pays. Soit ils devront utiliser leurs maigres ressources pour rembourser ces dettes, soit ils se déclareront en défaut de paiement. Dans ce cas, les banques pourraient bien les poursuivre en justice.

Les ministères des Finances du Ghana et de la Zambie affirment que cette décision relève de leur compétence. Mais ils ont subi de fortes pressions de la part de leurs créanciers officiels pour qu’ils traitent différemment ces deux banques africaines par rapport aux autres créanciers multilatéraux.

Pourquoi ce traitement différent est-il si problématique ?

Statut de créancier privilégié

Les institutions financières multilatérales, notamment la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, bénéficient d’un statut de créancier privilégié. Ce statut leur est accordé en reconnaissance du rôle particulier qu’elles jouent. Elles sont censées fournir des financements à des coûts relativement bas pour les investissements publics, la stabilité économique et le développement durable à long terme dans les pays à faible et moyen revenu.

Leur statut de créancier privilégié garantit que, lorsque les pays sont en situation de surendettement, leur mission de développement prime sur les préoccupations des créanciers commerciaux. Les créanciers commerciaux, eux, ne financent en général que des projets rentables. Ils appliquent des taux d’intérêt élevés pour compenser le risque de non-remboursement.

Afreximbank et la Banque pour le commerce et le développement (TDB) ont justement été créées pour combler un vide. L’Afrique avait un accès limité à des financements essentiels au développement. Ces deux banques financent des projets que ni les banques commerciales ni d’autres institutions multilatérales ne peuvent – ou ne veulent – financer. Les raisons sont diverses : manque de capital, réglementations strictes ou risques jugés trop élevés.

Par exemple, la charte d’Afreximbank note que

le déclin des exportations africaines a eu un impact négatif sur les économies africaines et a entravé leur capacité à se développer de manière autonome.

Elle reconnaît en outre que le développement économique passe

par la création d’une institution internationale de financement du commerce capable de fournir et de mobiliser les ressources financières nécessaires.

Afreximbank a, historiquement, bénéficié du statut de créancier privilégié pour pouvoir remplir cette mission.

Pourquoi le statut de créancier privilégié est-il remis en cause ?

Les comités officiels des créanciers des deux pays, l’agence de notation Fitch et d’autres commentateurs contestent le statut de créancier privilégié des deux institutions africaines. Selon eux, ces banques sont différentes des institutions multilatérales comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, qui n’ont que des États comme actionnaires. Comme Afreximbank et la Banque de commerce et de développement comptent aussi des actionnaires privés, ils estiment qu’elles ne devraient pas bénéficier de ce statut privilégié. Elles devraient, à leurs yeux, être traitées comme des créanciers commerciaux.

Mais cet argument omet pourquoi les États membres ont accepté la présence d’actionnaires privés : c’était un choix volontaire et pragmatique, destiné à combler un manque d’accès au financement abordable pour le développement en Afrique.

L’idée était de créer de nouvelles institutions multilatérales capables de mobiliser rapidement des fonds, à des conditions plus souples que celles accessibles à un pays africain pris individuellement.

L’idée était de créer de nouvelles institutions multilatérales capables de lever des capitaux de manière flexible et rapide à des conditions que les États africains ne pouvaient pas obtenir seuls. Plusieurs autres banques régionales de développement ont adopté ce modèle hybride, notamment la CAF, une banque de développement très bien notée en Amérique latine.

Il est paradoxal que cette approche créative et pragmatique visant à combler une lacune du système financier mondial soit aujourd’hui utilisée contre les deux banques africaines.

Les conséquences

Si les deux institutions financières africaines sont traitées comme des créanciers commerciaux, leurs coûts d’emprunt vont augmenter. Elles auront alors moins de marge pour accorder des prêts qui seront, en l’occurrence, plus chers. Cela creusera aussi davantage les inégalités dans le système financier mondial. Enfin, cela augmentera le risque de défauts de paiement futurs sur la dette souveraine africaine.

Autrement dit, rétrograder leur statut revient à affaiblir la stabilité que les créanciers officiels prétendent protéger. Cela poserait un obstacle de plus à l’accès de l’Afrique à des financements stables, prévisibles et abordables pour son développement.

L’issue de cette situation dépendra des négociations entre le Ghana, la Zambie et leurs créanciers, notamment les deux banques africaines concernées. Le comportement de ces différents groupes de créanciers dans d’autres cas de restructuration de dettes africaines sera aussi déterminant.

Mais la communauté internationale peut peser sur le processus en intervenant dans les instances appropriées.

Partout dans le monde, les dirigeants cherchent aujourd’hui à renforcer les banques de développement régionales, comme Afreximbank et la Banque pour le commerce et le développement. Cela passe par le respect de leur statut de créancier privilégié et par l’amélioration de leur accès à des capitaux abordables.

C’est exactement le contraire de ce qui se passe actuellement.

Il est encore temps pour les gouvernements créanciers de changer de cap en manifestant leur soutien aux institutions financières multilatérales africaines.

The Conversation

Danny Bradlow, in addition to his position at University of Pretoria is the Senior G20 Advisor at the South African institute of International Affairs and co-chair of the T20 taskforce on sustainable finance.

Lisa Sachs does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les banques de développement d’Afrique sont mises à mal : le continent en paiera le prix – https://theconversation.com/les-banques-de-developpement-dafrique-sont-mises-a-mal-le-continent-en-paiera-le-prix-260133

Detty December : la fête nigériane qui se répand à travers l’Afrique et rapporte gros

Source: The Conversation – in French – By Nnamdi O. Madichie, Professor of Marketing & Entrepreneurship, Unizik Business School, Nnamdi Azikiwe University

Chaque année en décembre, au Nigeria et au Ghana, une grande fête bat son plein, avec son lot de concerts, festivals, mariages, expositions artistiques, déguisements, rencontres et voyages. Les habitants et les Africains de l’Ouest de la diaspora se retrouvent pour créer le « Detty December », un événement festif qui s’étend de la mi-décembre jusqu’au Nouvel An.

“Detty” est un terme familier qui signifie « sale » dans le pidgin régional, et « Detty December » est une expression qui aurait été inventée par la star de l’afropop Mr Eazi en 2016. Il signifie se laisser aller et s’adonner à des réjouissances et à la fête.

Des événements majeurs mettant en vedette des stars de la musique locale et internationale ponctuent le Detty December. Au Nigeria, les événements vont du Flytime Fest à Lagos au Carnaval de Calabar, qui met en valeur le patrimoine culturel. Au Ghana, des festivals tels que AfroFuture et Afro Nation attirent des célébrités et des influenceurs du monde entier, ainsi que des citoyens de retour au pays.

Mais il ne s’agit pas là seulement de simples vacances distractions. Porté par l’énergie de la jeunesse et l’innovation culturelle, Detty December est un véritable phénomène économique. Il représente un changement dans le paysage urbain africain et dans ses relations avec le reste du monde.

Detty December est désormais un pilier de l’économie créative africaine, qui s’est développée grâce à la popularité mondiale de la musique du continent, de l’afrobeat à l’amapiano.

En tant que professeurs de marketing et d’entrepreneuriat intéressés par les industries créatives, nous avons mené des recherches sur Detty December et pensons qu’il s’agit d’un phénomène de tourisme culturel susceptible de se propager à travers le continent. D’ailleurs, c’est déjà en grande partie le cas.

Nigeria : le pouvoir économique de Detty December

Malgré des défis en matière d’infrastructures, des lieux comme Lagos sont devenus de nouveaux épicentres culturels. Pendant le Detty December, la ville se transforme en un carnaval de retrouvailles et de célébrations. Les « I Just Got Backs » (IJGB) reviennent, la musique résonne dans tous les bars et des événements surgissent chaque jour.

Autrefois simple événement culturel, le Detty December est rapidement devenu un puissant moteur économique. Il a un impact considérable sur l’hôtellerie, le divertissement, le tourisme et les entreprises locales.

Rien qu’à Lagos, les festivités de 2024 ont généré environ 71,6 millions de dollars américains en recettes publiques. Les hôtels ont contribué à hauteur de 44 millions de dollars américains et les locations de courte durée ont ajouté 13 millions de dollars américains.

À l’échelle nationale, l’impact est encore plus stupéfiant. Detty December a injecté plus de 220 millions de dollars américains dans l’économie nigériane en 2023.

Le tourisme est l’un des principaux moteurs de cette croissance. On estime à 1,2 million le nombre de visiteurs qui ont afflué à Lagos en décembre 2024. Près de 90 % d’entre eux étaient des Nigérians de la diaspora.

La star de l’afrobeat Wizkid a généré à lui seul près de 650 000 dollars de recettes. Pendant cette période, chaque vendredi est désormais rythmé par de nouvelles sorties musicales, devenues emblématiques de la saison.

Au-delà des dépenses directes, le « Detty December » crée des emplois temporaires et permanents, et permet de soutenir les petites entreprises.

Décembre au Ghana

Le gouvernement du Ghana voisin a reconnu ce potentiel et a stratégiquement baptisé sa période festive « Décembre au Ghana ». Cette initiative tire parti du tourisme culturel pour générer des gains économiques substantiels. Le pays prend même des mesures telles que l’octroi de visas à l’arrivée en décembre afin d’encourager les visiteurs.

Cette initiative s’appuie sur les succès du tourisme culturel, comme la campagne « Year of Return » (Année du retour) de 2019. En 2023, “Décembre au Ghana” aurait attiré environ 115 000 participants.

Même dans un contexte économique difficile, Detty December continue de prospérer. Cela témoigne d’un désir de connexion culturelle et d’évasion, particulièrement présent chez les jeunes du continent et les communautés diasporiques à travers le monde.

Afrique du Sud : Ke Dezemba

De Flytime à Lagos et AfroNation à Accra à Alte Sounds à Kigali, en passant par la vie nocturne animée de décembre à Mombasa ou les fêtes sur les toits de Johannesburg, les villes africaines sont devenues des épicentres saisonniers de la consommation culturelle.

Le terme « Ke Dezemba » est utilisée en Afrique du Sud pour décrire la période des fêtes. C’est un terme vibrant et festif souvent associé aux vacances d’été, au braai (barbecue) et aux réunions sociales. Il pourrait bien devenir l’emblème du Detty December du pays.

L’Afrique du Sud a gagné en visibilité internationale en 2025 à la faveur de sa présidence du G20. L’adoption de sa propre version du Detty December pourrait continuer à renforcer l’image de marque du pays. Cela permettrait de mettre en avant le dynamisme, la créativité, l’hospitalité et le potentiel d’investissement du pays.

Aligner les célébrations culturelles avec une visibilité mondiale pourrait transformer une saison de festivités en un atout stratégique sur les plans culturel et économique. Pour l’Afrique du Sud, cela contribuerait injecter des capitaux dans le secteur du tourisme, en stimulant l’hôtellerie, les transports et les services connexes.

Au-delà du tourisme direct, l’attention portée à l’art et à la culture sud-africains pendant cette période est susceptible d’avoir un impact durable sur l’économie créative, favorisant la croissance et la création d’emplois.

Les célébrations physiques peuvent être démultipliées numériquement afin de laisser une impression durable. .

Un exemple notable est le lancement par Spotify de sa plateforme Detty December. Le service de streaming musical entend célébrer la saison festive en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Sud avec des playlists de morceaux festifs.

Un exemple notable est le lancement par Spotify de son hub Detty December. Le service de streaming musical a l’intention de célébrer la période des fêtes en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Sud avec des playlists de morceaux festifs.

Phiona Okumu, de Spotify, explique :

Detty December est une période spéciale pour nos utilisateurs en Afrique de l’Ouest, et Ke Dezemba symbolise l’esprit festif de l’Afrique du Sud.

Comment y parvenir

Les enseignements tirés des villes d’Afrique de l’Ouest suggèrent que les économies culturelles prospèrent grâce à :

  • une gouvernance flexible;

  • une participation inclusive;

  • une diaspora engagée;

  • des modèles commerciaux innovants.

Pour que le modèle nigérian Detty December soit durable, il faudrait qu’il bénéficie d’un soutien politique stratégique, d’une intégration dans l’urbanisme et des investissements dans les infrastructures créatives.

Cinq jeunes femmes africaines vêtues de vêtements colorés posent pour une photo dans un espace décoré d'imprimés colorés, un homme se tenant à l'écart, au loin.
Un groupe de membres de la diaspora au Ghana lors du festival AfroFuture.
Fquasie/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Les modèles de financement tels que les adhésions et les parrainages sont essentiels à la pérennité des festivals de musique. Un soutien politique et des investissements dans les infrastructures sont nécessaires pour libérer tout le potentiel du secteur créatif.

Le tourisme culturel, puissamment incarné par Detty December, s’impose comme une stratégie économique viable pour les villes africaines. C’est la preuve d’une reconnaissance plus large du pouvoir économique de la culture. Il offre un cadre attrayant pour le développement économique et l’image de marque des nations.

The Conversation

Nnamdi O. Madichie is affiliated with Chartered Management Institute (FCMI).

Motshedisi Mathibe and NobuLali Dangazele do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Detty December : la fête nigériane qui se répand à travers l’Afrique et rapporte gros – https://theconversation.com/detty-december-la-fete-nigeriane-qui-se-repand-a-travers-lafrique-et-rapporte-gros-260159

Malgré les plans loup successifs, une cohabitation toujours délicate dans les Alpes du Sud

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Couix, Chercheure en Sciences des Organisations, Inrae

Le dernier « plan loup » 2024-2029 entre en vigueur en France alors que le statut d’espèce strictement protégée du prédateur a été affaibli au sein de la convention de Berne. Nos recherches sur le terrain montrent que les mesures mises en place aggravent les conflits d’usage sur le territoire. Au-delà de la question emblématique des tirs létaux sur l’animal, celle des chiens de protection des troupeaux est centrale.


Que ce soit à travers leurs paysages, leur culture ou leur économie, les Alpes du Sud sont marquées par les activités pastorales, c’est-à-dire l’élevage basé sur un pâturage extensif. Véritable patrimoine culturel ou élément du folklore vendu aux touristes, le pastoralisme est omniprésent dans les images de ces montagnes du sud de la France. Depuis les années 1990, elles sont aussi devenues un territoire recolonisé par le loup gris (Canis lupus italicus).

Jusqu’à très récemment, l’espèce placée sur la liste rouge mondiale des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) était strictement protégée au niveau européen. Elle a récemment perdu le statut d’espèce strictement protégée au sein de la convention de Berne, malgré les protestations des naturalistes et de nombreux scientifiques.

Aujourd’hui, son aire de répartition s’étend au-delà des seules Alpes du Sud. Cette région reste toutefois le secteur en France qui connaît le plus de prédation sur les troupeaux. Ainsi, des mesures de protection des troupeaux ont été mises en place dans le cadre de plans nationaux d’action loup successifs depuis les années 1990. Une nouvelle version de ce « plan loup » portant sur la période 2024-2029 a récemment été publiée par le gouvernement.

Ces mesures facilitent-elles la cohabitation ? Les travaux que nous menons dans une vallée des Alpes de Haute-Provence ont révélé une nette dégradation du climat social. En particulier, entre les éleveurs et bergers d’une part et les autres acteurs du territoire d’autre part.

Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le loup qui cristallise les tensions, mais les chiens de protection des troupeaux (par exemple patou, kangal…) mis en place dans le cadre du plan loup pour protéger les troupeaux. Les éleveurs et bergers en sont le plus souvent tenus pour responsables.

Deux éléments sont centraux pour bien comprendre la situation : d’abord, le moment particulier où survient le retour du loup, dans un contexte où l’activité pastorale traditionnelle peine à redéfinir son rôle dans la société. Mais aussi certaines mesures du « plan loup » en elles-mêmes, qui peuvent contribuer à un climat social de plus en plus délétère, car elles ne tiennent pas compte de leurs propres conséquences. Par exemple, celles liées à la mise en place de chiens de protection des troupeaux, qui doivent partager les mêmes espaces que les promeneurs et les touristes.




À lire aussi :
Comprendre la diversité des émotions suscitées par le loup en France


Le pastoralisme, une pratique aujourd’hui questionnée

Les conséquences du retour du loup sur l’élevage ovin pastoral sont connues et étudiées depuis le retour du loup sur le sol français dans les années 1990. Il en découle un certain nombre de conflits entre le monde du pastoralisme, qui voit le loup comme une menace pour les troupeaux et le monde de l’environnement, qui voit le grand prédateur comme une espèce menacée à protéger.

Nos travaux ont permis de mettre en évidence (au cours d’entretiens, d’ateliers participatifs avec les acteurs du territoire et de débats publics) des tensions qui semblent avoir gagné du terrain. D’un côté, les autres acteurs que les éleveurs et bergers du territoire (riverains, promeneurs…) reconnaissent des dimensions patrimoniale et économique au pastoralisme, qui a un rôle positif pour les paysages et la biodiversité. Souvent, il leur apparaît même comme indispensable.

Pour autant, le pastoralisme leur semble trop développé. Le temps de présence des troupeaux en estive (période de l’année où les troupeaux paissent sur les pâturages de montagne) est par exemple perçu comme trop long et vu comme à l’origine de dégradation (sentiers, végétation, etc.). Tous les acteurs du territoire s’accordent à dire que leurs relations se sont progressivement dégradées, du fait en particulier de la présence des chiens de protection, de plus en plus nombreux.


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La peur des chiens contribue ainsi à transformer les pratiques et les usages (loisirs, tourisme…) que ces acteurs pouvaient avoir des espaces pastoraux ou forestiers. Les élus redoutent la survenue d’un accident grave, tandis que les éleveurs et les bergers expriment leurs craintes de la marginalisation et que leurs activités soient remises en cause. Face à des injonctions multiples au changement, ces derniers peinent à redonner un sens à leur métier.

Le divorce entre défenseurs du pastoralisme et de l’environnement

Ces conflits autour du loup se matérialisent à un moment charnière où l’activité pastorale doit redéfinir sa place dans la société. Pour comprendre ce qui se joue, il faut revenir sur l’histoire récente du pastoralisme.

La modernisation agricole d’après-guerre a permis une nette augmentation de la productivité des terres, mais de fortes disparités ont persisté entre plaines et montagnes. Les secteurs de montagne se sont alors repliés sur les activités pastorales, les seules en mesure de valoriser les vastes étendues d’un territoire aux conditions difficiles (pentes, végétation, climat, etc.).

Ce (re)développement des activités pastorales est apparu d’autant plus pertinent, au début des années 1990, que montaient alors de nouvelles préoccupations en termes d’entretien des paysages et de protection de l’environnement. Celles-ci ont donné lieu à des aides au pastoralisme via les mesures dites agri-environnementales de la politique agricole commune européenne (PAC). Ainsi promus « jardiniers de l’espace », les éleveurs, bon gré mal gré, ont peu à peu acquis une certaine légitimité. Celle-ci a participé à transformer le regard porté sur leurs activités et, pour certains, l’image qu’ils avaient de leur propre métier.

Mais le début des années 90 a également marqué le retour du loup, d’abord discret, puis massif. Les éleveurs les bergers ont alors été confrontés à des attaques de troupeaux de plus en plus fréquentes et à des dégâts de plus en plus importants. Alors qu’elles tendaient peu à peu à se consolider, les alliances entre acteurs des activités pastorales et ceux de l’environnement se sont alors fortement dégradées.

Cette fracture s’est d’autant plus marquée depuis une réforme de la PAC en 2012. Les outils d’incitation économiques ont alors été revus de sorte à limiter les pratiques agricoles néfastes à l’environnement plutôt qu’à encourager les pratiques les plus vertueuses.

Les « impensés » du plan national loup

Enfin, certaines mesures du « Plan loup » peuvent contribuer à un climat social de plus en plus délétère faute de tenir compte de leurs conséquences concrètes. En effet, celui-ci contient notamment des préconisations sur les moyens de protection à mettre en œuvre par les éleveurs dans les zones où le loup est présent. Celles-ci sont codifiées et donnent droit à des soutiens publics.

Les trois mesures phares portent :

  • sur une présence humaine accrue auprès du troupeau au pâturage,

  • le regroupement nocturne des animaux dans des parcs de nuit

  • et enfin la présence de chiens de protection évoluant en permanence avec le troupeau.

Les mesures de protection et de gestion des attaques prévoient aussi, dans le cas d’attaques répétées malgré la mise en place des mesures précédentes, des autorisations de tirs létaux – autorisations qui pourraient devenir plus nombreuses en raison du changement de statut de l’espèce.

L’autorisation de tir létal est la mesure emblématique qui suscite les réactions les plus vives de la profession agricole et des associations environnementales. Par contre, l’utilisation des chiens de protection est sans doute celle qui, à bas bruit, cristallise le plus de problèmes dans les interactions entre monde de l’élevage et société locale.

Les frayeurs engendrées par la présence de ces chiens, avec quelquefois des incidents pouvant être sérieux sans parler des dégâts faits par ces chiens sur la faune sauvage, sont à l’origine de nombreuses récriminations – voire de plaintes – de la part des usagers de la montagne autres que les éleveurs.

À ces récriminations, les éleveurs et bergers opposent souvent que la présence des chiens leur est imposée par le plan loup pour bénéficier de soutiens publics en cas d’attaque et que les incidents sont essentiellement causés par un comportement inapproprié des plaignants. Ils arguent aussi que les estives sont leur lieu de travail, qu’ils sont donc prioritaires sur l’usage de ces espaces et qu’ils se doivent de protéger leur troupeau, autant pour leur revenu que parce qu’ils y sont fortement attachés.

De plus en plus de moyens sont dédiés à la sensibilisation du public au pastoralisme et à la conduite à tenir face à des chiens de protection. Des stratégies d’évitement se développent.. A la fois de la part des usagers de la montagne, qui s’informent sur les endroits à éviter en fonction des périodes, et de la part des bergers, dont certains vont préférer éviter certains secteurs. Mais de telles stratégies d’évitement questionnent le vivre-ensemble au sein du territoire.

Les mesures prises pour maintenir les activités pastorales là où la présence du loup est forte tendent ainsi à ignorer que ces activités – tout comme le loup lui-même – s’inscrivent non seulement dans des écosystèmes biologiques, mais également dans des socioécosystèmes. Les définitions précises de ce concept varient en fonction des approches utilisées, mais on peut dire en première approximation que les socio-écosystèmes sont ce qui résulte des interactions complexes entre dynamiques écologiques et dynamiques sociales.

Or, concrètement, le plan loup repose surtout sur la prise en charge de la valeur économique des animaux tués. Les conséquences écologiques des pratiques d’élevage que ces mesures suscitent, ou encore leur impact sur les interactions entre les différentes activités, ne sont quant à elles jamais considérées.

Ces conséquences peuvent pourtant être à l’origine de conditions difficiles d’exercice des métiers d’éleveurs et de bergers (conflits, mise en cause permanente, dégradation de la végétation sur certains secteurs, etc.), ce qui paraît contradictoire avec la volonté de soutien de ces activités. Elles sont également à l’origine de frustrations et de mécontentements de la part des différents usagers des espaces pastoraux et des habitants. Elles peuvent même, à terme, nuire au développement d’un certain tourisme dont ces territoires dépendent au plan économique.

Ainsi, selon nous, le plan national d’action loup ne favorise pas le développement de formes de cohabitation apaisées entre loups et activités pastorales. Trop souvent circonscrite aux relations entre le monde du pastoralisme et celui de l’environnement, la question de la présence du loup en territoire pastoral mérite d’être abordée à l’aune des socio-écosystèmes.

The Conversation

Jacques Lasseur a reçu des financements de Agropolis Fondation ainsi que des soutiens interne a INRAE (metaprogramme biosefair).

Nathalie Couix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Malgré les plans loup successifs, une cohabitation toujours délicate dans les Alpes du Sud – https://theconversation.com/malgre-les-plans-loup-successifs-une-cohabitation-toujours-delicate-dans-les-alpes-du-sud-259728

Comment le tourisme et les loisirs de plein air ont modifié notre rapport aux animaux sauvages

Source: The Conversation – France (in French) – By Antoine Doré, Sociologue des sciences, techniques et politiques environnementales et agricoles., Inrae

Le développement des pratiques récréatives en pleine nature (loisirs, sport…) est-il compatible avec le maintien de conditions de vie et de conservation convenables pour la faune sauvage ? Cela nécessite en tout cas de s’interroger sur la façon dont ces nouveaux usages intermédient nos relations à la nature.


Alors que les vacances d’été approchent, nombreux sont ceux qui rêvent d’évasion en pleine nature. Et, peut-être, de pouvoir admirer la faune sauvage : rapaces, marmottes, chamois, lynx… Ce qui pose la question de notre rapport au « sauvage ». La transformation de nos pratiques récréatives (notamment en matière de sport et de loisirs de pleine nature) est-elle compatible avec le maintien de conditions de vie et de conservation appropriées pour la faune sauvage ?

Loin d’être anodines, nos activités de loisirs de plein air façonnent nos représentations et notre capacité à cohabiter avec les autres êtres vivants. L’histoire et la sociologie des pratiques récréatives montrent que la nature est souvent perçue comme un décor à admirer plutôt qu’un espace partagé avec des animaux sauvages. C’est ce que j’explore également dans le chapitre d’un ouvrage à paraître courant 2025 aux éditions Quae.

La nature comme décor de nos loisirs

Dans nos sociétés dites « modernes », les relations avec la nature se déroulent principalement en dehors du travail. Pour la plupart des gens, cela se fait à travers les loisirs : la part des personnes qui travaillent à son contact est désormais très minoritaire.

Parallèlement, plusieurs enquêtes montrent que la nature prend une place croissante dans les activités récréatives. Alors que les milieux naturels sont envisagés comme des lieux pour se ressourcer, la manière dont nous les investissons détermine aussi leur pérennité. Les espaces sauvages deviennent des territoires aménagés pour répondre aux attentes des visiteurs. Pour ces derniers, la nature n’est plus perçue comme un milieu habité ou exploité, mais comme un cadre récréatif destiné à l’évasion.


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On comprend l’importance colossale des loisirs dans l’évolution de nos relations contemporaines à la nature : l’« écologisation » des pratiques récréatives de plein air devient est devenu un enjeu crucial, qui ne peut être bien compris sans un détour par l’histoire, la sociologie et l’économie politique et morale du « temps libre ».

Une nature mise en scène par la « classe de loisirs »

L’histoire de la protection de la nature est indissociable de celle de la « classe de loisir ». Dès le XIXe siècle, une élite sociale urbanisée promeut l’idée de « nature sauvage » et initie la création de réserves et de parcs pour protéger les paysages… et leur propre expérience du sauvage. En France, les premiers appels à la création de parcs nationaux sont portés par le Touring Club de France et le Club alpin français, soucieux de préserver leur terrain de jeu.

À cette époque, la valorisation du sauvage repose avant tout sur des critères esthétiques. On protège d’abord les paysages et non les espèces. La forêt de Fontainebleau est ainsi classée en 1861 pour ses qualités picturales.

La création des parcs nationaux dans les années 1960 prolonge cette logique :

« protéger des paysages exceptionnels […] favoriser et réglementer leur fréquentation touristique. »

Or, cette mise en scène de la nature se fait souvent au détriment des usages ruraux de ces espaces. Entre nature sauvage et paysages champêtres, « l’environnement » se constitue comme un milieu temporaire de distraction, voire de consommation, pour des sociétés de plus en plus urbaines qui ne font qu’y passer et qui valorisent des rapports contemplatifs à la nature, au détriment de rapports plus directement utilitaristes – vivriers ou productifs – tels que l’agriculture, la chasse, la pêche ou la cueillette.

Une faune sauvage entre protection et spectacle

Si la protection de la nature s’est renforcée avec le temps, elle s’est aussi accompagnée d’un paradoxe : les espèces emblématiques (tels que les grands prédateurs : loup, panthère des neiges, orques…) sont davantage préservées, mais elles sont souvent réduites à des images spectaculaires dans les médias et les documentaires animaliers.

Dès les années 1970, l’essor du cinéma de nature et des productions télévisées consacrées au vivant transforme les animaux sauvages en icônes esthétiques. « Les gens protègent et respectent ce qu’ils aiment, et pour leur faire aimer la mer il faut les émerveiller autant que les informer », déclarait ainsi Jacques-Yves Cousteau.

Le développement de l’industrie audiovisuelle va ainsi contribuer à sensibiliser le grand public à la protection des animaux sauvages en instaurant, par le truchement des écrans, un sentiment de familiarité à leur égard.

Tout cela participe au succès de l’idée moderne de « nature sauvage » qui tend, paradoxalement, à court-circuiter – ou du moins altérer – toutes possibilités de cohabitation avec les animaux, au profit d’un rapport scopophile à ces derniers, c’est-à-dire un rapport centré sur le plaisir de les regarder, souvent de manière distanciée et esthétisante ; ils sont alors vus comme des objets d’admiration, davantage que des êtres avec lesquels peuvent se nouer des rapports de cohabitation ; ils sont envisagés comme une source d’excitation visuelle, des personnages d’un décor d’autant plus authentique qu’il est spectaculaire.

Vers une écologie de l’attention

L’essor des activités de plein air, amplifié par la crise sanitaire du Covid depuis 2020, témoigne d’un désir croissant de « retour à la nature ». Mais celui-ci s’accompagne d’une pression accrue sur la nature, en particulier sur la faune.

Il est donc capital de revoir en profondeur les manières de cohabiter avec les animaux sauvages dans nos sociétés de loisir. L’histoire de la protection de la nature est solidaire d’une histoire sociale du temps libre. Tout ceci a concouru à l’instauration d’une nature « récréative » conçue principalement comme support de projection émotionnelle.

On touche ici du doigt un rapport problématique à l’environnement, vu comme un décor peuplé de figurants humains et non-humains, qui se rapproche du voyeurisme. Dans ces conditions, l’écologisation des pratiques récréatives ne peut se résumer à simplement convenir de nouvelles « règles du jeu » avec la nature. Il s’agit aussi de parvenir à instaurer de nouveaux styles d’attention aux vivants et, en particulier, à la faune sauvage.

Par exemple, quels sont les régimes d’attention propres à telle ou telle activité récréative de nature ? Qu’est-ce qui est valorisé ou dévalorisé par telle manière de pratiquer la randonnée ou la pêche à la mouche et quelles places y tiennent les vivants ? Au-delà des interactions « ici et maintenant » entre faune et usagers des espaces naturels, par l’intermédiaire de quels genres de médiateurs nos rapports aux animaux sauvages sont-ils organisés, à travers quels médiateurs humains (un guide, un enfant), techniques (montre connectée, jumelles) ou non-humains (chien de chasse, cheval) ?

Reconsidérer nos rapports à la nature dans la société de loisir suppose de déplier tout l’« échosystème » au sein duquel résonnent – ou non – les coprésences directes et indirectes entre humains et animaux sauvages

Alors que les plus privilégiés d’entre nous s’apprêtent à partir en montagne ou en forêt pour quelques jours de vacances, nous pouvons nous interroger sur la manière dont nos pratiques récréatives façonnent nos rapports à la nature. Voulons-nous continuer à la considérer comme un décor, ou sommes-nous prêts à repenser nos interactions avec elle ? Peut-être est-il temps de ne plus seulement chercher à voir les animaux sauvages, mais à véritablement apprendre à cohabiter avec eux.

The Conversation

Antoine Doré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le tourisme et les loisirs de plein air ont modifié notre rapport aux animaux sauvages – https://theconversation.com/comment-le-tourisme-et-les-loisirs-de-plein-air-ont-modifie-notre-rapport-aux-animaux-sauvages-259196

État du climat en 2024 : les voyants toujours au rouge malgré le ralentissement des émissions mondiales

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL

Malgré le ralentissement des émissions globales de gaz à effet de serre (GES), les voyants du climat restent dans le rouge, nous rappelle le rapport Indicators of Global Climate Change 2024 récemment publié. Ce rapport permet également d’identifier trois leviers d’action à mettre en œuvre pour stabiliser le stock atmosphérique de GES à l’origine du réchauffement global.


L’univers virtuel des réseaux sociaux est celui de l’immédiateté. Un utilisateur de TikTok y navigue en moyenne 95 minutes chaque jour, avec à la clé plusieurs centaines de clics. En politique, la vague populiste surfe sur ce courant d’informations en continu qui submerge notre quotidien.

Dans ces mondes virtuels, on prend les décisions en fonction des aléas du moment, quitte à revenir rapidement en arrière en cas de réactions inattendues. Une telle soumission aux humeurs du court terme n’est pas compatible avec l’action face au réchauffement planétaire et à la dégradation de la biodiversité.

Le premier antidote à la tyrannie de l’immédiat doit être la science. C’est pourquoi le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) joue un rôle si structurant en matière d’action climatique. Depuis 1990, le GIEC a publié six rapports d’évaluation. Ces rapports fournissent des balises précieuses, documentant l’état des connaissances scientifiques sur le système climatique, les impacts et les adaptations possibles face au réchauffement, les leviers d’atténuation pour le stabiliser.

Chiffres-clés du changement climatique en 2024.
Indicators of Global Climate Change 2024, Fourni par l’auteur

Le temps de navigation entre deux balises tend cependant à augmenter. De cinq ans entre le premier et le second rapport du GIEC, il est passé à neuf ans entre les deux derniers rapports. Pour éviter que les décideurs ne se perdent en route, un collectif de chercheurs publie chaque année un tableau de bord annuel, reprenant les méthodologies utilisées par le GIEC.

J’ai lu leur rapport sur l’année 2024, rendu public le 17 juin 2025. Voici ce que j’en ai retenu.

Les voyants au rouge, malgré le ralentissement des émissions

Le tableau de bord annuel actualise en premier lieu les informations sur les émissions de CO₂ jusqu’en 2024 (et jusqu’à 2023 pour les autres gaz à effet de serre, GES). Sans surprise, cette actualisation confirme le ralentissement de l’augmentation des émissions mondiales observé depuis 15 ans, principalement provoqué par celles de CO2.

Ralentissement de la hausse des émissions sur les quinze dernières années.
Fourni par l’auteur

Ce ralentissement est toutefois insuffisant pour stabiliser ou même freiner l’accumulation du stock de GES dans l’atmosphère. Le rythme de croissance de ce stock se maintient, et s’est même accéléré pour le méthane depuis le début des années 2020.

Or c’est ce stock qui est le moteur anthropique du réchauffement climatique. Il joue d’autant plus fortement que les rejets d’aérosols (principalement le dioxyde de soufre), à l’effet refroidissant à court terme pour la planète, se réduisent du fait du resserrement des contraintes sur les polluants locaux, en particulier dans le transport maritime international et en Chine.


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De ce fait, le réchauffement ne connaît pas de répit. Il a franchi pour la première fois la ligne de +1,5 °C en 2024. Les facteurs anthropiques en ont expliqué 1,36 °C, le reste étant attribué à la variabilité naturelle du climat, en particulier l’épisode El Niño de 2024.

Réchauffement des 10 dernières années.
Indicators of Global Climate Change 2024, juin 2025, Fourni par l’auteur

Sur les dix dernières années connues, le réchauffement global a atteint +1,24 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Sur l’océan, il dépasse désormais 1 °C. Sur terre, il se situe à 1,79 °C, pratiquement à équidistance entre 1,5 et 2 °C.

Sans surprise la poursuite du réchauffement alimente la montée du niveau de la mer, sous l’effet de la dilatation thermique de l’eau et de la fonte des glaces continentales. La hausse du niveau moyen de l’océan est estimée à 22,8 cm depuis le début du siècle dernier. Entre 2019 et 2024, elle a été de 4,3 mm/an, bien au-dessus de la tendance historique (1,8 mm/an).

Quels leviers d’action ?

Pour stabiliser le réchauffement, il faut en premier lieu drastiquement réduire les émissions de carbone fossile. Comme le notait déjà le Global Carbon Budget à l’automne 2024, le budget carbone résiduel pour avoir une chance sur deux de limiter le réchauffement à 2 °C ne représente plus que 28 années des émissions actuelles. Pour viser 1,5 °C, c’est désormais moins de cinq années !

Le tableau de bord montre également l’impact de la réduction des rejets d’aérosols, qui contribue significativement au réchauffement. Moins d’aérosols dans l’atmosphère, c’est certes moins de problèmes sanitaires à terre, mais aussi plus de réchauffement car les aérosols voilent le rayonnement solaire et agissent sur la formation des nuages. Or, comme les aérosols ne séjournent pas longtemps dans l’atmosphère, une réduction de leurs émissions se répercute rapidement sur le volume de leur stock dans l’atmosphère.

Que faire ? Pour contrarier cet impact, la meilleure voie est de réduire les émissions de méthane. Le méthane ayant une durée de séjour dans l’atmosphère plus courte que celle des autres gaz à effet de serre, sa réduction agit nettement plus rapidement sur le réchauffement qu’une réduction équivalente de CO2 ou de protoxyde d’azote, qui séjourne en moyenne 120 ans dans l’atmosphère.

Le tableau de bord met enfin en avant l’apparition de « rétroactions » climatiques dont les effets s’ajoutent à l’impact direct des émissions anthropiques sur la température. Ainsi, le réchauffement global stimule les émissions de méthane dans les zones humides tropicales et risque, demain, d’accentuer celles résultant de la fonte du permafrost. Conjugué aux épisodes de sécheresses, il accentue également les émissions générées par les mégafeux de forêt et altère la capacité de croissance des arbres et les rend plus vulnérables face aux ravageurs.

Dans les deux cas, ces rétroactions amplifient le réchauffement. Agir contre ces rétroactions, par exemple en adaptant les stratégies de gestion forestière, répond donc à une double logique d’adaptation et d’atténuation du changement climatique.




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Feux de forêt, carbonatation du ciment et gaz fluorés

Si le tableau de bord se fixe comme règle de correspondre au plus près aux méthodes des rapports d’évaluation du GIEC, il apporte également des compléments utiles. J’ai particulièrement apprécié ceux concernant les émissions provoquées par les mégafeux, les gaz fluorés et l’absorption du CO2 atmosphérique par le ciment.

Trois mesures des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES).
Indicators of Global Climate Change 2024, Fourni par l’auteur

Dans la figure ci-dessus apparaissent trois façons de comptabiliser les émissions mondiales de GES.

  • À 55,4 milliards de tonnes (Gt) équivalent CO2, le premier bâtonnet visualise les émissions de l’année 2023 et la marge d’incertitude associée, calculées suivant les normes retenues par le GIEC.

  • L’agrégation des données d’inventaires nationaux recueillies sur le site des Nations unies donne des émissions de seulement 47,1 Gt pour la même année. L’écart entre les deux grandeurs est principalement lié à la façon de comptabiliser les émissions liées aux changements d’usage des terres, en particulier à la frontière retenue entre les émissions-absorptions d’origine anthropique et celles d’origine naturelle. Par exemple, le carbone stocké grâce à la replantation d’arbre est clairement d’origine anthropique, mais faut-il également comptabiliser celui résultant de la repousse naturelle d’arbre après des incendies ?

  • La figure du milieu est une innovation du tableau de bord, qui a élargi les sources et les absorptions de CO2 prises en compte, pour aboutir à un total d’émissions de 56,9 Gt d’équivalent CO2 (+1,5 Gt relativement à l’évaluation standard). La prise en compte de la séquestration du carbone par les ouvrages en ciment ( « carbonatation » du ciment) représente un puits de carbone de 0,8 Gt de CO2. Mais elle est plus que compensée par les émissions de méthane et de protoxyde d’azote par les feux de forêt et la combustion de biomasse (1 Gt d’équivalent-CO2) et celles provenant des CFC et autres gaz fluorés non couverts par la convention climat (UNFCCC), à hauteur de 1,3 Gt d’équivalent CO2 en 2023.

L’inertie des stocks de gaz à effet de serre

Sur la période récente, les émissions de gaz fluorés (F-gaz) répertoriées dans le cadre de l’UNFCC, dépassent celles des gaz fluorés dont la régulation a été mise en place par le protocole de Montréal (1987) destiné à protéger la couche d’ozone. Mais cette situation est relativement récente. Quand la lutte pour la protection de la couche d’ozone a démarré, les émissions de CFC et des autres gaz fluorés détruisant cette couche exerçaient un réchauffement équivalent à pratiquement 12 Gt de CO2, soit la moitié des émissions de carbone fossile de l’époque (22 Gt d’équivalent CO2).

Evolution des émissions de gaz fluorés.
Indicators of Global Climate Change 2024, Fourni par l’auteur

La diminution spectaculaire des émissions de gaz fluorés réalisée pour protéger la couche d’ozone a ainsi eu un impact majeur sur l’action climatique, malgré le développement de substituts à ces gaz – comme les HFC – pour couvrir les besoins de climatisation et réfrigération. Ce résultat s’observe aujourd’hui dans la diminution de la concentration atmosphérique des CFC, qui contribue à atténuer le réchauffement climatique.

Compte tenu de la durée de séjour des gaz CFC dans l’atmosphère, de l’ordre du demi-siècle, cet effet d’atténuation devrait se prolonger pendant quelques décennies. Une bonne illustration de l’inertie du stock par rapport au flux, qui joue désormais de façon bénéfique pour l’action climatique dans le cas des gaz fluorés.

A l’inverse, cette inertie joue encore à la hausse du thermomètre pour le CO2 et le méthane, malgré le ralentissement des émissions. D’où les voyants au rouge du tableau de bord. Demain, si on parvient à durablement inverser leur trajectoire d’émission, cette inertie pourra également jouer à sa baisse. Mais pour cela, il faut accélérer la transition bas carbone et ne pas succomber aux sirènes de ceux qui voudraient rétrograder.

The Conversation

Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. État du climat en 2024 : les voyants toujours au rouge malgré le ralentissement des émissions mondiales – https://theconversation.com/etat-du-climat-en-2024-les-voyants-toujours-au-rouge-malgre-le-ralentissement-des-emissions-mondiales-260126

Recherche participative en santé : rapprocher les citoyens et les scientifiques au sein de projets de recherche

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mélissa Mialon, Inserm, Université Paris Cité

Maladies rares, cancers, VIH, troubles « dys » de l’enfant… dans différents domaines de la santé, la recherche participative permet une collaboration fructueuse entre des scientifiques et des citoyens concernés par la thématique étudiée. Cette approche innovante, qui se développe notamment à l’initiative de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), ambitionne de rapprocher la société civile et le monde de la recherche académique.


La recherche participative dans le domaine de la santé progresse petit à petit en France. Afin de développer cette manière de faire recherche, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), au travers de son service « Sciences et Société », a organisé une journée sur cette thématique en juin 2024 à Lyon.

L’objectif était de favoriser les interactions entre le monde de la recherche scientifique et la société civile, de présenter des projets de recherche participative déjà en cours à l’Inserm, et de susciter l’émergence de nouveaux projets. Un des ateliers thématiques de la journée portait sur « Comment créer des échanges fructueux entre Sciences et Société ? » Voici quelques-unes des réflexions qui en ont émané.

Impliquer société civile, recherche académique et pouvoirs locaux

La recherche participative est une approche reposant sur l’implication active, à chaque étape du processus de recherche, de citoyens concernés par la problématique explorée. Elle valorise les savoirs issus de l’expérience et vise à créer un dialogue entre les chercheurs et les autres citoyens afin de co-construire des savoirs et des actions.

La recherche participative implique différents acteurs, tels que :

  • la société civile, en particulier les populations concernées par la question de recherche ;

  • la recherche académique ;

  • les pouvoirs publics locaux, afin d’assurer une mise en pratique concrète.

La participation citoyenne s’exerce tout au long du processus de recherche : identification de la problématique, collecte et analyse des données, diffusion des résultats et éventuelle existence du collectif après la fin du projet.

Une approche avec des retombées parfois concrètes

Dans la pratique quotidienne, les savoirs et méthodes des différents acteurs peuvent diverger, ce qui favorise un apprentissage mutuel. Chacun s’enrichit des connaissances et expériences des autres. Cela contribue ainsi à une production de savoirs plus ancrée dans les réalités sociales.

Les retombées de cette approche sont parfois très concrètes. Caroline Huron, chercheuse à l’Inserm, mène ainsi une recherche-action participative avec des enfants dyspraxiques et leurs familles, étudiant par exemple la qualité de vie des parents.

La chercheuse a même créé une association, « Le cartable fantastique », « pour concevoir des ressources pédagogiques adaptées aux enfants dyspraxiques ».

Démocratiser la science

La participation citoyenne répond à certains problèmes (d’environnement, de santé publique, etc.) par des approches transdisciplinaires et inclusives. La diversité des perspectives favorise l’émergence d’idées nouvelles et de solutions inédites.

La recherche participative participe à la démocratisation de la science en rendant le savoir plus accessible et en facilitant l’appropriation des résultats par les acteurs concernés. Elle permettrait ainsi, dans l’idéal, de favoriser l’inclusion des populations marginalisées dans les processus de décision. Inscrite dans une démarche éthique, elle met l’accent sur le bien-être collectif et une science plus ouverte.

Recrutement, engagement, temps : les défis à relever

Mener une recherche participative nécessite une gestion attentive des relations de pouvoir et une réelle volonté de collaboration. Divers défis peuvent ainsi se présenter en cours de route :

  • le recrutement : un des défis importants en matière de recherche participative concerne le recrutement des citoyens-chercheurs. La recherche participative ne doit pas être élitiste, là où il peut être difficile d’atteindre certains groupes d’individus ;

  • l’engagement : un autre défi, plus insidieux, est l’épuisement et la démobilisation des citoyens. Lorsqu’on sollicite intensément des participants sans reconnaissance adéquate (financière, symbolique ou professionnelle), cela peut créer une lassitude et réduire leur engagement sur le long terme. Or, parfois, les financements disponibles ne sont pas mobilisables à cette fin, pour des questions juridiques – la recherche participative ne peut pas se traduire en contrat de travail pour le citoyen – ou sont insuffisants pour une indemnisation ;

  • le temps : les délais et démarches pour l’établissement des conventions, ou encore l’approbation éthique concernant l’aspect participatif des projets, représentent également des barrières à l’implication citoyenne.

En somme, il est nécessaire d’imaginer de nouvelles formes de rapprochement permettant d’aller vers les personnes qui ne connaissent pas la recherche, ou vers les chercheurs qui ne sont pas sensibilisés à la recherche participative, en organisant des formations adéquates sur ce sujet.

Faire connaissance pour faciliter la recherche participative

Il est important que les chercheurs soient accessibles et prennent le temps de découvrir les acteurs de la société civile, pas seulement pour des raisons lucratives (obtention de financements), mais également afin d’être à l’écoute des besoins de chacun. Un des moyens d’apprendre à se connaître passe par l’organisation de rencontres fréquentes, au travers des visites de laboratoire, d’évènements où les associations peuvent se présenter, ou même de ciné-débats.

Ces rencontres multiples doivent se tenir dans des lieux publics, sans hégémonie de savoir (mairies, bibliothèques, maisons de quartier), où chacun se sente légitime d’entrer. Les boutiques des sciences, par exemple, ont vocation à créer ce type de rapprochement. Ces rencontres aussi doivent conduire à une meilleure connaissance et reconnaissance de l’expertise de l’autre, un des piliers nécessaires à la co-construction de projets de recherche participative.

Appels à projets et autres modes de financement

Il faut souligner que les financeurs européens de la recherche incitent à la participation de la société civile dans les projets. En France, plusieurs dispositifs de financement soutiennent cette approche de la recherche : des plates-formes de financement participatif ou bien des services et appels à projets comme au sein de l’Inserm. De plus, des appels à projets sont lancés par des organismes publics comme l’Agence Nationale de la Recherche pour encourager l’implication citoyenne dans la recherche. Toutefois, le financement de ces initiatives demeure souvent limité (en nombre de projets lauréats) et plus modeste que celui des recherches classiques.

Les projets de recherche participative voient parfois le jour à l’initiative des chercheurs : c’est le cas de l’étude sur la constitution d’une cohorte de patients atteints de polypose adénomateuse, une maladie rare qui se caractérise par le développement d’adénomes (ou tumeurs bénignes) dans le côlon, le rectum, puis le duodénum, qui induisent un risque majeur de cancer du côlon.

Ils peuvent aussi émaner des citoyens. Chercheur en neurosciences cognitives, Guillaume Sescousse raconte ainsi une expérience de recherche participative avec des collégiens, à l’initiative d’un de ses amis :

« Mon impact a été plus fort en une journée de recherche participative qu’avec mon dernier article », rapporte-t-il.

On citera aussi les recherches de Marie Préau concernant l’identification de troubles cognitifs qui impactent le quotidien de personnes souffrant d’un cancer du sein, également autour du partage du diagnostic par les personnes séropositives.

Enfin, les projets peuvent être coconstruits, comme pour la recherche participative menée par Caroline Huron avec les familles d’enfants dyspraxiques mentionnée plus haut.

Une dérive possible : minimiser la parole citoyenne

Le premier écueil sur lequel la vigilance des chercheurs ne devrait faiblir à aucun moment est l’instrumentalisation des citoyens. En effet, l’effort et le temps que représente l’apprentissage de l’approche participative peuvent mener l’équipe de recherche à abaisser le degré de participation citoyenne dans la prise de décision.

Cette minimisation de la parole citoyenne est souvent symptomatique d’une hiérarchisation des savoirs à laquelle il faut prêter attention, pour ne pas rompre la confiance des citoyens.

Il apparaît aussi crucial de se soucier de l’appropriation des résultats par la société et donc de leur traduction : la rencontre entre la recherche et la société civile fait inévitablement émerger de nouveaux questionnements, voire une certaine urgence à y répondre. Une relation chercheur – citoyen de qualité, comme précisé plus haut, nécessite du temps. Il est donc d’importance de pérenniser le partenariat pour rapprocher durablement ces deux mondes.

Il existe une pluralité de façons de faire de la recherche participative, et une pluralité de degrés de participation. De ce fait, cette approche peut ne pas revêtir exactement la même définition pour l’ensemble de la communauté scientifique.

Avec les garde-fous énoncés dans cet article, nous imaginons la recherche participative comme l’opportunité unique d’une autre contribution de la science à la société, et de la société à la science.


Elsa Bombrun, ingénieure agronome, a également participé à la rédaction de cet article.

The Conversation

Jean-Michel Escoffre est trésorier de Centre-Sciences. Il a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche, l’Inserm, l’université de Tours, la Région Centre-Val de Loire, la Ligue contre le cancer.

Virginie Hamel a reçu des financements des Fonds de Recherche en Santé du Québec (FRQS).

Claudie Lemercier, Elsa Bombrun, Houda El Azzaoui et Mélissa Mialon ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Recherche participative en santé : rapprocher les citoyens et les scientifiques au sein de projets de recherche – https://theconversation.com/recherche-participative-en-sante-rapprocher-les-citoyens-et-les-scientifiques-au-sein-de-projets-de-recherche-258100

Parler des bâtards du Moyen Âge en historiens du XXIᵉ siècle : faut-il cacher ce mot que l’on ne saurait voir ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Carole Avignon, Maîtresse de conférences en Histoire du Moyen Age, Université d’Angers

Avant la bataille de Hastings (1066), banquet de Guillaume le Conquérant, appelé aussi Guillaume le Bâtard, le fils naturel de Robert le Magnifique, duc de Normandie. Musée de la Tapisserie de Bayeux/Wikimedia Commons

Au Moyen Âge, le terme « bâtard » ne vaut pas toujours stigmatisation. D’ailleurs, il n’acquiert une pleine valeur d’insulte qu’à partir du XIXe siècle. Par le passé, les expériences sociales de filiations illégitimes sont bien plus complexes qu’on ne l’imagine aujourd’hui, ainsi que le met en évidence le programme de recherche « Filiations, identité, altérité médiévales ».


C’est l’histoire d’un Live Twitch programmé en avril 2025 par la très respectable émission « De l’eau dans le gaz », proposée par Terre des sciences, acteur reconnu de l’écosystème de la médiation scientifique dans les Pays de la Loire.

Puisque le pari de notre programme de recherche Filiations, identité, altérité médiévales (Fil_IAM), soutenu de 2020 à 2025 par l’Agence nationale de la recherche (ANR), fut de proposer le développement d’un prototype de jeu vidéo pour partager des résultats de recherche, pourquoi ne pas mobiliser en effet le canal de partage d’expériences des gamers, la chaîne Twitch ?

Il fallut toutefois en passer par quelques précautions spécifiques au média en ligne, avec ses stratégies de modération propres à l’univers des réseaux sociaux. Nous avons ainsi évité de laisser le mot « bâtard » dans les titres, il nous a fallu prévenir les auditeurs de s’abstenir de commenter le « live » en utilisant le mot « bâtard »…

Dès que les interlocuteurs n’étaient pas expressément acculturés aux champs de recherche en sciences humaines et sociales, voilà que parler de « bâtards », même au Moyen Âge, suscitait une prévention spontanée, une inquiétude, assez vite résolue certes, mais bel et bien palpable…


Tous les quinze jours, nos auteurs plongent dans le passé pour y trouver de quoi décrypter le présent. Et préparer l’avenir. Abonnez-vous gratuitement dès aujourd’hui !


Cette expérience fait ressortir une forme de malentendu, un hiatus entre les canaux usuels de la connaissance historique (colloques, publications universitaires) et les espaces grand public au sein desquels chercheurs et chercheuses peuvent être conviés à partager leurs recherches.

Cela nous invite à réfléchir aux modes de transmission de la science, à la manière dont peuvent se télescoper les codes et les imaginaires de différentes époques et donc au recul et à la remise en perspective qu’apporte la recherche. Que peut nous apporter au XXIe siècle la connaissance des logiques de filiation au Moyen Âge ?

Une grille de lecture complexe

L’anecdote montre que la connotation injurieuse du vocable a la peau dure ! Sans doute aussi le très grand public n’est-il pas toujours bien au clair avec ce que faire de l’histoire veut dire. Car, ici, il s’agit d’étudier en historienne ou historien un statut social, celui des « bâtards », des « fils et filles illégitimes », des « enfants naturels », une variable d’identité, fruit d’une construction juridique enracinée dans les enjeux normatifs et politiques des IXe– XIIIe siècles (celle de l’illégitimité de la filiation).

Il s’agit de considérer les trajectoires sociales de celles et de ceux qui pâtissent des incapacités juridiques et sociales induites qui se déclinent en exclusion du périmètre de l’« hereditas » (incapacité à hériter de ses ascendants – géniteurs non mariés, et à transmettre en dehors des liens construits dans le mariage légitime), exclusion de l’accès aux ordres sacrés de l’Église, de bien des métiers et corporations attachés à l’honorabilité, héritée, de leurs membres, etc.

Mais ce panel d’incapacités ne réduit pas à lui seul la possible grille de lectures de ce que l’illégitimité de la filiation ou « bastardie » a fait aux sociétés médiévales de l’Europe latine.

Depuis 2012, j’anime en tant que médiéviste des programmes pluridisciplinaires de recherche pour explorer ce que la filiation illégitime fait à la parenté et comment s’exprime la bâtardise. Avec une quarantaine de spécialistes d’histoire, d’histoire du droit, de démographie historique, de littérature, de civilisation, de linguistique, nous avons proposé en 2016 un cadre problématique dans Bâtards et bâtardises dans l’Europe médiévale et moderne, aux Presses universitaires de Rennes. Nous y avons abordé ce que la bâtardise nous révèle des sociétés passées, ses régimes juridiques, la place des bâtards dans les sociétés d’Ancien Régime, entre stigmatisation, discrimination et intégration.

Parmi les contributions, celle de la professeure des sciences du langage à l’Université Savoie Mont-Blanc Dominique Lagorgette permettait de dresser un panorama des sens et des usages de « bastards » ainsi que de l’expression souvent associée « fils à putain » dans un corpus de textes du Moyen Âge, littéraires et non littéraires. Il s’agissait d’étudier la manière dont ce mot pouvait parcourir l’échelle axiologique. La conclusion était que « bastard » n’avait pas acquis sa valeur d’insulte avant le XIXe siècle, « insulte par ricochet, insultant autrui mais blessant le récepteur ».

Entre stigmatisation et épithète d’honneur

Bien sûr, la potentielle connotation sexuelle de l’usage du mot à fin d’invective n’était pas ignorée dans certains contextes d’énonciation. Bien sûr, la « macule » de « géniture », comme pouvait s’exprimer aussi le fait de ne pas être né de parents mariés conformément aux attentes normatives socialement construites du temps, établissait les soubassements d’un discours sur la souillure et la tache.

C’est sur cette tache qu’est construit le titre choisi par la spécialiste de la bâtardise à l’époque moderne, Sylvie Steinberg, quand elle publie en 2016 un ouvrage de référence pour étudier « par-delà droit et théologie […] la dimension vécue des liens entre enfants et parents ».




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La « semence maudite » dénoncée dans le Deutéronome (pour ceux qui ne sont pas alors les « bâtards » du Moyen Âge, pas même encore les « fils de prêtres ») est réinterprétée de texte en texte, déployant les champs sémantiques de l’impureté, de la corruption, de l’incomplétude.

De même le « defectus natalium » qui définit une « irrégularité » dans l’accès à l’ordination des prêtres induit-il une « altération » de la qualité de la naissance comme un « vitium » du corps, ou une incomplétude. De même la promotion pastorale de l’honorabilité du mariage canonique a-t-elle pu être portée par le travail sur le langage de la couche (nuptiale) sans souillure, le « thorus immaculatus » de l’Épître aux Hébreux (Hé., 13).

Mais toute mobilisation du terme « bâtard » ne vaut pas stigmatisation au Moyen Âge. Il sait fonctionner comme un titre, presque une épithète d’honneur dans certaines configurations, en particulier dans les groupes nobiliaires. L’ouvrage de Marie-Lise Fieyre sur les bâtards des Bourbon pourra enrichir la recherche sur les bâtards dans les lignages nobiliaires et princiers.

Un besoin d’historicité

Avec le programme Fil_IAM, il s’agit de renouveler les grilles de lecture des bâtardises médiévales, en mobilisant aussi les apports méthodologiques des « disability studies ». Ainsi l’on saisit des scripts d’incapacité, les enjeux des opérations administrativo-politiques de réhabilitation des fils et filles marqués par une altération de la qualité de leur naissance et plus ou moins entravés dans leur insertion sociale selon d’autres variables (groupe social d’appartenance du père, de la mère, genre, place dans la fratrie, etc.).

Le malentendu s’entend : « bâtards » vaut insulte cuisante aujourd’hui, mais les historiennes et historiens peuvent se saisir de cet objet, en tant qu’il pourrait être effectivement la marque d’une insulte, mais, aussi, en tant qu’il pourrait ne pas l’être…

Les malentendus persistants ont eu le mérite de révéler le besoin d’historicité, de dissémination de savoirs historiques, notamment liés aux époques médiévales, auprès de tous les publics.

Le prototype de jeu vidéo Cap ou pas Cap ? Bandes de bâtards a pour objectif d’éclairer quelques-unes des mécaniques sociales des XIIIe– XVe siècles.

« On teste le jeu CAP OU PAS CAP ? BANDE DE BÂT*RDS ! #2 », ÉchoSciences Pays de la Loire, avril 2025.

Le titre a été pensé en clin d’œil aux défis de cours d’école (puisque le jeu est pensé en particulier pour prolonger quelques séances de cours d’histoire de 5e), mais aussi pour ouvrir un espace d’interrogations à partager.

Afin de prolonger l’expérience, le programme a également produit une série de podcasts, pour mieux comprendre ce que c’est que faire de l’histoire aujourd’hui, et de l’histoire médiévale en particulier, autour des bâtardes et bâtards du Moyen Âge.

The Conversation

Carole Avignon a reçu des financements de l’Université d’Angers (soutien de la commission recherche pour son premier programme de recherche F-illégitime) et de l’ANR au titre du programme JCJC (pour le programme Fil_IAM: ANR-19-CE41-0004) et au titre du programme ANR SAPS (UA-Class)

ref. Parler des bâtards du Moyen Âge en historiens du XXIᵉ siècle : faut-il cacher ce mot que l’on ne saurait voir ? – https://theconversation.com/parler-des-batards-du-moyen-age-en-historiens-du-xxi-siecle-faut-il-cacher-ce-mot-que-lon-ne-saurait-voir-257278