Paris au XIXᵉ siècle, ville des exilés et des révolutionnaires

Source: The Conversation – France in French (3) – By Andrew Milne, Maître de conférences, histoire de la Grande Bretagne, et du Commonwealth, Université Bordeaux Montaigne

Condamné pour son homosexualité en Grande-Bretagne, Oscar Wilde a trouvé refuge à Paris à la toute fin du XIX<sup>e</sup>&nbsp; siècle et y meurt en 1900. Ici en photo (à gauche) aux côté de son compagnon, Lord Alfred Douglas.

Paris n’a pas seulement accueilli les artistes et les rêveurs du XIXᵉ siècle : la ville fut aussi la base arrière des bannis, des insurgés et des souverains déchus venus d’Europe et d’Asie. Dans ses cafés, ses imprimeries et ses hôtels, se tissaient des alliances improbables, parfois décisives. Comment la capitale française est-elle devenue un refuge où se réinventaient les luttes et les imaginaires politiques du siècle ?


Au XIXᵉ siècle, Paris est la terre d’asile : la ville offre aux exilés – malgré la barrière de la langue, leur isolement, leur anonymat et leurs différences culturelles – un espace où peuvent se former de grands mouvements politiques, faisant circuler des idées nouvelles et permettant de faire naître des courants de pensée.

Cette idée de Paris comme foyer révolutionnaire s’installe dès 1830 et les « Trois Glorieuses », ces trois journées de révolte qui renversent Charles X. La presse s’émancipe et les clubs secrets politiques fleurissent dans les décennies qui suivent. Paris devient un exemple et, ailleurs en Europe, l’élan révolutionnaire trouve un écho. Mais, quand l’élan se heurte – souvent – à l’échec ou à la répression, Paris accueille les premiers exilés. La tradition d’asile s’ancre dans la ville.

En 1848, le printemps des peuples porte l’élan à son paroxysme, le droit d’asile est réaffirmé par la Deuxième République. C’est à ce moment-là qu’Alphonse de Lamartine, ministre des affaires étrangères, et le gouvernement provisoire, seulement quelques jours après avoir fait tomber la monarchie de Juillet, envoient le Manifeste à l’Europe, déclarant une doctrine de non-agression, de fraternité, mais aussi d’accueil des persécutés. La tradition d’asile, héritage de la Constitution de 1793, est réaffirmée dans l’esprit de la souveraineté révolutionnaire et populaire. Il deviendra l’un des fondements des idées progressistes et libérales que la seconde République entend faire siennes.

La capitale des bannis : quand l’Europe converge vers Paris

Paris ouvre ses portes à celles et ceux qui, de Vienne, Berlin, Milan à Budapest, sont pourchassés. Des journalistes, des étudiants, des avocats, des officiers, des républicains convergent vers la ville, qui devint la capitale de la liberté d’expression, du libéralisme, et du progrès politique.

De grandes figures de l’exil y passent : Karl Marx, installé rue Vaneau (VIIᵉ arrondissement) entre 1843 et 1845, y rédige sa critique du libéralisme allemand (Manuscrits de 1844). Lénine vit rue Marie-Rose (XIVᵉ) entre 1908 et 1912. Oscar Wilde, proscrit non pour délit politique mais pour mœurs, y trouve un dernier asile en 1897, preuve que Paris accueille aussi les amours « dissidents ».

Anti-impérialisme et réseaux clandestins : Irlandais et Indiens

À Paris, les Irlandais tissent des réseaux clandestins contre la Couronne, les Russes y fomentent des complots contre le tsar, les Polonais y attendent le retour de l’indépendance.

Maharajah Duleep Singh (1838-1893)
Le maharajah Duleep Singh (1838-1893).
Wikimedia

Dans l’adversité face à la couronne britannique se trouve un terrain fertile d’entente entre les Irlandais, déterminés à soustraire par la force leur patrie à la domination anglaise, et d’anciens rois déchus indiens, spoliés par la Compagnie des Indes orientales britanniques. Parmi eux : Suchet Singh (1841–1896), à la tête du petit royaume himalayen de Chamba réduit à l’impuissance, ou Duleep Singh (1838-1893), le dernier maharajah de la nation sikhe, dépossédé, puis exilé du Pendjab à vie.

Mes recherches m’ont amené sur les pas de Duleep Singh, qui rencontre les réseaux nationalistes irlandais chez Reynold’s, un bar irlando-américain situé rue Royale (VIIIᵉ), immortalisé dans un dessin d’Henri Toulouse-Lautrec. Parmi ce noyau de la révolte irlandaise à Paris se trouvent notamment les frères Joseph et Patrick Casey, mais aussi Patrick Egan, James Stephens et Eugene Davis. Ce dernier édite le journal United Ireland à Paris, interdit en Grande-Bretagne et mène une double vie : imprimeur le jour, il rejoint ses compagnons conspirateurs et militants la nuit tombée. En 1887, les nationalistes irlandais, en quête d’alliances contre Londres, facilitent les premiers contacts entre le maharajah déchu Duleep Singh et des intermédiaires dans ses démarches (vaines) pour tenter de reconquérir son trône.

Irish and american bar rue royale, 1896 Henri de Toulouse-Lautrec
Irish and American Bar, rue Royale, Henri de Toulouse-Lautrec, 1896.
Rosenwald Collection/National Gallery of Art

Quelques années plus tard, le 22 octobre 1893, seul dans son appartement du VIIIe arrondissement de Paris, Duleep Singh s’éteint, après des années d’errance d’hôtel en hôtel. Au lendemain de sa mort, la presse française relaie la nouvelle : le « maharajah de Lahore » est mort à Paris, et toute la France s’intéresse à cet homme venu d’ailleurs.

Aujourd’hui, l’histoire de ces exilés est tombée dans l’oubli. Pourtant, tout espace est façonné par ses habitants, et tout lieu porte les traces de son histoire. Paris s’est transformé de ville d’accueil des expatriés et des immigrés en fabrique de libertés. Elle est devenue un espace de lutte des indépendances.

Et la colonisation française ?

Ville laboratoire de l’anticolonialisme mondial, la capitale française est pourtant – et d’abord – une capitale impériale. Elle accueillera des militants venus de ses propres colonies au début du XXe siècle. Les nationalistes indiens et les fenians irlandais seront suivis par des nationalistes algériens, des militants indochinois ou des écrivains antillais.

Des militants d’Afrique du Nord s’organiseront, sous Messali Hadj en 1926, jouant un rôle majeur dans la prise de conscience politique des travailleurs nord-africains installés en France. C’est ainsi que l’Étoile nord-africaine (ENA) revendique la fin du colonialisme français et la création d’un État algérien indépendant. Hô Chi Minh fonde à Paris une mouvance anticoloniale vietnamienne, en structurant un réseau révolutionnaire au début des années 1920. Il y crée le journal le Paria dès 1922, qui lui servira de tribune anticolonialiste. L’Antillais Aimé Césaire et son épouse, Suzanne Roussi-Césaire, y forgent le concept de négritude dans les années 1930 pour dénoncer le colonialisme. Paris tolère ces hommes et ces femmes sur son territoire, mais leur présence demeure étroitement surveillée par la police et les services de renseignement.

En laissant ces hommes et ces femmes penser, discuter, s’organiser, la France nourrissait sans le vouloir des aspirations qui finiraient par contester son pouvoir colonial. Ce phénomène s’accélère dans les années soixante, alors que la répression fait rage. On peut citer le cas de Djamila Boupacha, militante du Front de libération nationale algérien (FLN), violée et torturée par l’armée en 1960. L’avocate Gisèle Halimi et l’écrivaine Simone de Beauvoir dénoncent les faits et révèlent les pratiques de l’armée française en Algérie. Paris, éternelle capitale des révolutions, se réinventait alors à travers un nouveau chemin, celui de la défense des droits humains.

The Conversation

Andrew Milne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Paris au XIXᵉ siècle, ville des exilés et des révolutionnaires – https://theconversation.com/paris-au-xix-siecle-ville-des-exiles-et-des-revolutionnaires-267821

Un guide Michelin des vins : une vraie fausse bonne idée ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marie Cardebat, Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et Professeur affilié à l’INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

Le célébrissime guide Michelin va proposer un guide des domaines viticoles. La diversification peut sembler logique. Après les mets, les vins… Toutefois, l’environnement concurrentiel est tel que rien ne dit que le nouveau guide connaîtra le même succès que son glorieux aîné. À l’ère des réseaux sociaux et des influenceurs, quelle place peut espérer occuper un enième guide professionnel ?


Dans un secteur déjà saturé de guides, d’experts, de revues spécialisées et de prescripteurs en tout genre, le guide Michelin annonce son entrée sur le marché de la notation des domaines viticoles. Erreur stratégique en perspective ou poursuite d’une diversification réussie ? Si la question reste ouverte pour le moment, on peut se demander si le guide Michelin ne se trompe pas (légèrement) de cible. Car la notation de la dimension œnotouristique des domaines semblerait a priori bien plus pertinente pour ce guide, né en 1900, qui évalue le secteur de l’hospitalité depuis 1926 (pour les restaurants et depuis 2024 pour les hôtels).

Un marché des experts déjà très concurrentiel

Le segment de l’expertise viticole est dominé depuis plusieurs décennies par une série d’acteurs spécialisés. Parmi les plus connus, on trouve le Wine Advocate (fondé par le célèbre Robert Parker), le Wine Spectator (la revue américaine spécialisée sur le vin qui touche 3,5 millions de lecteurs), la célèbre experte anglaise Jancis Robinson et la revue britannique Decanter (qui organise un concours international des vins bien connu), ou pour la France, La Revue du Vin de France et le Guide Hachette.

Chacun d’entre eux possède des méthodologies stabilisées et une légitimité historique auprès des particuliers mais aussi auprès des professionnels (détaillants, négociants, importateurs). Ce monde de l’expertise dans le vin et tous ses enjeux sont décrits de façon détaillée dans un article académique. Il souligne notamment le rôle central que ces acteurs jouent dans la formation des prix, en particulier pour les vins fins. L’entrée d’un nouvel évaluateur généraliste, en l’occurrence un guide gastronomique, même prestigieux, se positionnerait face à des experts techniques dont le cœur de métier est déjà parfaitement installé. La voie est donc étroite pour Michelin.




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Un déplacement vers les communautés de consommateurs

Plus grave, le guide Michelin se positionne en tant qu’expert traditionnel dans un monde où les consommateurs privilégient désormais l’information issue de leurs pairs plus que de celle émanant des experts. La littérature académique démontre cette prédominance nouvelle des consumers geeks qui alimentent par dizaines de millions les notes agrégées de sites comme Vivino ou CellarTracker.

À l’instar de l’hôtellerie et de la restauration, ces notes et commentaires de consommateurs tendent à supplanter l’influence des experts traditionnels. Ce sont ces notes qui font les prix du vin à présent, plus que celles des experts, y compris dans le haut de gamme. Cette tendance de fond réduit considérablement l’espace de marché potentiel pour le guide Michelin. Son entrée sur le marché de l’expertise du vin se fait donc à contretemps de l’évolution du marché.

Des critères de notation encore flous

Dans ce contexte, la capacité du guide Michelin à imposer une nouvelle grille d’évaluation reste incertaine, d’autant que les cinq critères annoncés demeurent flous : la qualité de l’agronomie, la maîtrise technique, l’identité, l’équilibre, la constance. Le vocabulaire est imprécis, trop général, sans métrique ni méthode avancée pour saisir des critères souvent qualitatifs et éminemment subjectifs.

Cela nuit à la lisibilité et à l’objectivité de la démarche. Au final, qu’apporte cette nouvelle grille de lecture ? Que mesure-t-on exactement ? La qualité du vin, les processus menant à la réalisation du vin ? Le guide Michelin navigue entre le monde de l’expertise de processus (agronomique) et de produit (œnologique). Ce positionnement ambigu pourrait ne pas être compris par les utilisateurs potentiels.

Un atout : le capital de marque international

Pour autant, la stratégie du guide Michelin n’est pas sans fondement. Elle s’appuie sur une notoriété mondiale et une audience internationale à fort pouvoir d’achat. Le guide espère donc capter dans un premier temps sa propre clientèle. La force de la marque est ainsi son argument majeur, et l’on sait l’importance de la marque dans le monde du luxe. Cette reconnaissance constitue notamment un levier puissant pour attirer des consommateurs étrangers en quête de repères simples, particulièrement dans des régions viticoles complexes comme la Bourgogne ou Bordeaux où le guide débutera son activité de notation viticole.

Le capital réputationnel du guide Michelin comprend aussi son savoir-faire en matière d’évaluation. Avec ses étoiles, le guide manie depuis 1926 un système d’évaluation multicritères opaque mais néanmoins reconnu et respecté. Notons d’ailleurs que tous les experts du vin développent un système qui leur est propre et dont la transparence n’est pas la première qualité.

Dès lors, d’un point de vue économique, la notation des domaines viticoles peut être interprétée comme un mouvement logique de diversification horizontale. Michelin capitalise sur sa compétence centrale – la construction de standards de qualité – pour pénétrer un secteur adjacent à celui de la gastronomie.

En attendant l’évaluation œnotouristique

Cette stratégie de diversification peut toutefois être interrogée. Le guide Michelin possède un savoir-faire et une réputation dans l’hospitalité. L’œnotourisme apparait alors comme le secteur lié au vin le plus pertinent. Le guide Michelin, fort de son expertise en matière de destinations, d’expériences et de services, aurait pu s’imposer de manière naturelle sur ce terrain en évaluant des critères, tels que la qualité de l’accueil, le parcours/la visite du domaine, la cohérence de l’offre touristique, la gastronomie locale associée, l’expérience globale du visiteur, etc. Autant de critères sur lesquels la compétence est déjà présente et l’avantage concurrentiel incontestable.

Legend 2025.

En outre, l’industrie œnotouristique représente aujourd’hui un marché en expansion rapide : 18 % de croissance moyenne annuelle en Europe, selon le Global Wine Tourism Report (2025) de la Commission européenne. L’œnotourisme (et le tourisme gastronomique, très souvent liés) sont totalement alignés avec l’histoire du guide Michelin et avec les attentes de la clientèle internationale premium qu’il capte déjà en partie.

A minima, une stratégie tournée vers l’œnotourisme aurait dû constituer une étape vers l’évaluation des vins et des vignerons. Le risque d’aller directement sur l’évaluation du vin est double. C’est d’abord le risque de dilution de crédibilité lié à un manque de légitimité. Mais aussi le risque d’arriver bien trop tard, à contre-courant des tendances, dans un marché du vin en plein essoufflement. La force de la marque suffira-t-elle ? L’avenir nous le dira.

The Conversation

Jean-Marie Cardebat est Président de la European Association of Wine Economists

ref. Un guide Michelin des vins : une vraie fausse bonne idée ? – https://theconversation.com/un-guide-michelin-des-vins-une-vraie-fausse-bonne-idee-271321

États-Unis/Venezuela : la guerre ou le deal ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine, Université de Rouen Normandie

Alors que Donald Trump exige qu’il démissionne, Nicolas Maduro refuse pour l’instant de quitter le pouvoir. Washington brandit la menace d’une intervention armée.

Donald Trump l’a exprimé on ne peut plus clairement : il souhaite la chute du régime de Nicolas Maduro, au pouvoir au Venezuela depuis qu’il a pris en 2013 la suite d’Hugo Chavez. Pour cela, le président des États-Unis brandit diverses menaces : bombardements, opérations clandestines de la CIA, voire intervention militaire au sol. Lui qui se targue d’avoir mis fin à plusieurs guerres depuis son retour à la Maison Blanche il y a un an est-il sur le point d’en démarrer une ? Entretien avec Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine à l’Université de Rouen-Normandie, auteur, entre autres publications, de Venezuela : de la Révolution à l’effondrement. Le syndicalisme comme prisme de la crise politique (1999-2021) (Presses universitaires du Midi, 2023).


Une déflagration militaire entre les États-Unis et le Venezuela vous semble-t-elle aujourd’hui possible ?

Je pense que oui, même si j’étais plutôt sceptique il y a encore peu de temps. Aujourd’hui, un tel développement est envisageable, mais sous quelle forme ? Une guerre ouverte entre les deux États et une intervention terrestre comparable à celles qu’on a connues en Irak ou en Afghanistan me semble hautement improbable. Ne serait-ce que parce que, pour envahir le Venezuela, il faudrait mobiliser au moins 100 000 hommes et il y aurait sans doute des pertes assez importantes du côté de l’US Army, ce qui ne serait pas bien pris par l’opinion publique états-unienne et, spécialement, par une bonne partie de la base trumpiste.

Les dernières interventions militaires de Washington sur le continent, c’était unilatéralement au Panama en 1989 et de manière multilatérale en Haïti en 1994. Deux petits pays de moins de 80 000 kilomètres carrés, alors que le Venezuela, c’est deux fois la France en superficie. Trump voudra sans doute éviter de plonger le pays dans un nouveau Vietnam ou un nouvel Afghanistan.

En revanche, des frappes ciblées ou des interventions terrestres extrêmement localisées — sur une raffinerie pétrolière par exemple — apparaissent comme des mesures crédibles au vu du déploiement militaire des États-Unis en mer des Caraïbes, et au vu de certaines actions que leurs forces armées ont conduites ces derniers mois — je pense notamment à leurs frappes contre l’Iran l’été dernier.

Trump a annoncé qu’il avait donné son feu vert à des actions clandestines de la CIA sur le territoire vénézuélien. De quoi pourrait-il s’agir, concrètement ?

Le fait même qu’on sache publiquement que Trump autorise des opérations secrètes de la CIA montre qu’il s’agit d’une manœuvre de communication. Le principe même des opérations secrètes est qu’elles ne sont pas claironnées à l’avance ! Il faut donc voir dans la déclaration de Trump avant tout un élément de pression psychologique sur l’adversaire.

Il n’empêche que cette annonce peut aussi avoir une traduction concrète. L’assassinat de certains hauts dirigeants vénézuéliens, voire de Maduro lui-même, est difficile à écarter. On sait en tout état de cause que ce n’est pas le respect du droit international qui bloquerait Donald Trump en la matière. Il a déjà ordonné ce type d’élimination de dignitaires étrangers — par exemple, pendant son premier mandat, celle du général iranien Ghassem Soleimani. L’assassinat extrajudiciaire est une mesure qui est présente dans le répertoire d’actions des États-Unis.

Autre possibilité : endommager gravement l’économie vénézuélienne en sabotant des infrastructures pétrolières. Une grande partie de l’électricité au Venezuela vient du barrage hydroélectrique de Guri, situé dans le sud du pays. Si vous touchez ce point, vous pouvez durablement impacter le réseau électrique du pays.

Vous avez dit que le droit international importait peu à Trump. Mais il doit tout de même composer avec la législation de son propre pays, s’il entend s’en prendre avec force à un État étranger…

Pour déclarer une guerre, il doit obtenir une majorité au Congrès, ce qui ne va pas de soi. Les votes sur la possibilité d’une guerre contre le Venezuela au Congrès des États-Unis sont toujours très serrés. Mais Trump tente de contourner cette règle. Il a classé comme « terroristes » des groupes comme le « Cartel de los Soles », dont il prétend qu’il serait dirigé par Maduro. En réalité, cette organisation n’existe pas vraiment, et n’a aucun lien structurel avec le gouvernement Maduro, selon les services de renseignement états-uniens eux-mêmes. Il n’empêche : Trump peut désormais prétendre qu’au Venezuela, il faut conduire une « opération antiterroriste ».

Il y a une dizaine de jours, Trump aurait eu une conversation téléphonique avec Maduro durant laquelle il aurait exigé que ce dernier démissionne et quitte le pays…

Il faut se méfier des déclarations des uns et des autres, mais apparemment, Trump aurait proposé à Maduro de s’exiler en Russie sous peine de représailles militaires et Maduro lui aurait répondu qu’il serait prêt à quitter le pouvoir, mais à condition que les sanctions soient levées ; qu’une centaine de dirigeants vénézuéliens soient amnistiés des accusation états-uniennes d’atteinte aux droits humains, de trafic de drogue ou de corruption ; qu’il continue à contrôler l’armée depuis son lieu d’exil ; et que sa vice-présidente, Delcy Rodriguez, assure un gouvernement par intérim. Conditions rejetées par Trump.

Du côté du pouvoir de Caracas, on a aussi laissé entendre que la discussion a été très cordiale et que Trump aurait invité Maduro à Washington — ce qui me semble peu crédible au vu des menaces qui pèsent sur le président vénézuélien, les États-Unis ayant promis 50 millions de dollars à quiconque faciliterait sa capture ! Je vois donc mal un sommet international entre les deux hommes ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des manœuvres de communication de part et d’autre.

Trump veut un changement de régime, idéalement sans intervention militaire : cela représenterait une vraie victoire diplomatique pour lui. Maduro, lui, semble éventuellement disposé à accepter de quitter le pouvoir, mais à condition que la personne qui lui succédera maintienne la continuité — pour reprendre une expression classique, il est prêt à tout changer pour que rien ne change.

Qu’est-ce que Maduro peut céder pour obtenir un tel développement ?

Voilà des semaines que le camp Maduro tente de négocier pour faire baisser la pression. L’un des moyens d’y parvenir est de passer des accords préférentiels avec les entreprises états-uniennes, quitte à desserrer les liens commerciaux avec la Russie et la Chine, lesquels se sont développés ces dernières années.

L’administration Trump semble toutefois ne pas vouloir céder sur le changement de régime. Dans ce contexte, l’administration Maduro a tout intérêt à afficher sa combativité dans sa communication destinée au peuple vénézuélien : cela permet de remobiliser sa base sociale et de transformer le président impopulaire et autoritaire qu’il est en défenseur de la souveraineté vénézuélienne contre l’impérialisme états-unien. Mais on a bien conscience, à Caracas, de l’immense asymétrie des forces militaires. En cas de guerre, le premier budget militaire mondial affronterait le 57ᵉ.

À quel point Maduro est-il impopulaire ?

Selon les procès-verbaux de l’opposition vénézuélienne, lors de l’élection présidentielle de 2024, officiellement remportée par Maduro, il aurait en réalité recueilli 30 % des suffrages. C’est minoritaire, mais ce n’est pas rien ! Pour autant, cela ne signifie pas que 30 % des Vénézuéliens seraient prêts à se battre pour lui, mais il y a sans doute un noyau dur qui adhère vraiment à son discours et pourrait prendre les armes le cas échéant. Nicolas Maduro parle aussi volontiers des « milices bolivariennes » qui regrouperaient selon lui 2 millions, voire 4 millions de personnes. Ces chiffres sont sans doute exagérés mais, je le répète, une intervention au sol tournerait probablement au bourbier.

Pourquoi cette montée des tensions intervient-elle maintenant et pas il y a six mois, ou dans six mois, par exemple ?

Les explications sont sans doute multiples. D’une part, on peut y voir le poids croissant du secrétaire d’État Marco Rubio qui, à la différence de la partie isolationniste de l’administration Trump et du mouvement MAGA au sens large, est sur une ligne plutôt interventionniste, spécialement à l’encontre des gouvernements cubain et vénézuélien. En cela, il s’oppose à Richard Grenell, conseiller de Trump qui, quelques jours après l’entrée en fonctions de l’administration actuelle, s’était rendu à Caracas pour y négocier avec le régime de Maduro le renouvellement de l’allègement des sanctions promis par Joe Biden pour que Chevron puisse importer du pétrole vénézuélien aux États-Unis, en contrepartie de l’accord de Caracas de recevoir des vols de migrants vénézuéliens expulsés des États-Unis. Rubio semble avoir le dessus en ce moment, et il joue sans doute une partie importante de sa carrière politique sur ce dossier. Un changement de régime au Venezuela serait un succès dont il pourrait s’enorgueillir, ce qui pourrait le propulser à la vice-présidence, voire à la présidence, dès 2028.

D’autre part, cette focalisation sur le Venezuela peut aussi répondre à la nécessité, pour Trump, de faire diversion de son incapacité à obtenir la paix en Ukraine. Enfin, il n’est pas impossible qu’il y ait aussi chez lui le calcul de détourner l’attention du grand public vers le cas vénézuélien à un moment où les révélations embarrassantes pour sa personne se multiplient dans l’affaire Epstein

Qui sont ces Vénézuéliens que Trump expulse déjà et veut continuer d’expulser vers Caracas ? Ne s’agit-il pas, en partie au moins, de gens ayant quitté leur pays par hostilité envers Maduro ?

C’est tout le paradoxe ! Cela dit, les immigrés politiques sont minoritaires même si l’immense majorité des migrants vénézuéliens sont hostiles à Maduro. Majoritairement, cette immigration est de nature économique. La plupart de ces gens sont partis à cause des conditions dramatiques dans lesquelles ils vivaient chez eux.

Qui sont les principaux leaders de l’opposition vénézuélienne à Maduro ?

La tête de gondole de l’opposition, c’est Maria Corina Machado, la récente prix Nobel de la paix, qui est une dirigeante politique reconnue dans tout le pays. Elle se trouve probablement au Venezuela, mais dans la clandestinité. Edmundo Gonzalez, le candidat de l’opposition unie qui a affronté Maduro à la présidentielle de 2024, est une personne relativement âgée, relativement inconnue de la population jusqu’au scrutin de l’année dernière, qui a servi de prête-nom à l’opposition dans cette élection face aux obstacles institutionnels que le gouvernement Maduro opposait à d’autres candidats. Juan Guaido, qui s’était autoproclamé président après la présidentielle de 2018, est aujourd’hui hors jeu. Il est exilé aux États-Unis et ne semble plus en mesure de jouer un rôle majeur. Il pourrait redevenir ministre en cas de changement de régime, mais il n’est plus une figure de premier plan.

Si changement de régime il y a, Machado et ses alliés pourraient-ils rapidement le remplacer et mettre le pays sur une nouvelle voie ?

Il n’est pas facile de passer de leaders dans la clandestinité à dirigeants d’un pays en proie à de très graves difficultés économiques. Il faut rappeler à cet égard que, entre 2014 et 2020, le pays a perdu 74 % de son PIB, une crise sans précédent pour un pays qui n’est pas en guerre. Depuis 2020, on a assisté à un certain redémarrage de l’économie, du fait de l’assouplissement des sanctions promues par Joe Biden. Ce redémarrage s’est fait aussi au prix d’une dollarisation de l’économie, c’est-à-dire que l’on a essayé de redynamiser l’économie en attirant des capitaux en dollars, ce qui a d’ailleurs accru les inégalités. De fait, la situation du Venezuela reste terrible. Les salaires sont très bas, les conditions de vie sont extrêmement difficiles, avec des pénuries d’électricité, des pénuries d’eau, des pénuries d’essence… d’où d’ailleurs une émigration colossale. Près d’un quart des habitants auraient quitté le pays, essentiellement pour des États voisins, mais aussi pour les États-Unis et pour l’Espagne.

En cas de changement de régime, l’opposition arriverait avec un leadership national, oui ; mais il lui faudrait aussi tout un réseau de cadres, ce qui serait difficile à rebâtir, parce que cela fait plus de 25 ans que le chavisme est au pouvoir.

Mais de toute façon, tout cela, c’est dans le scénario rêvé où il n’y aurait pas de résistance et où le chavisme s’effacerait sans résistance. Machado exige un changement de régime total. Dans sa vision, le régime serait balayé, il y aurait une liesse populaire, les militaires fuiraient ou se convertirait en alliés du nouveau régime.

Cette vision peut sembler trop optimiste pour certains dans l’opposition, dont certains leaders, comme Henrique Capriles (candidat aux présidentielles de 2012 et de 2013), estiment qu’il faudra passer par une transition pacifique et donc par des négociations avec le camp chaviste afin d’aboutir à une réconciliation. L’opposition vénézuélienne n’est pas unie et alignée sur une seule posture.

Est-il encore possible que tout cela s’apaise dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines ?

Trump a besoin d’un changement notable à Caracas pour pouvoir se vanter d’une victoire. Maduro pourrait partir et établir à sa place un régime de transition piloté par Delcy Rodriguez, mais Rubio et l’opposition vénézuélienne veulent plus que cela. En réalité, il est très compliqué d’imaginer une option qui arrive à satisfaire à peu près toutes les parties prenantes.

Il reste qu’un deal « à la Trump » n’est pas impossible : il a déjà surpris son monde par le passé en menaçant un pays avant de s’afficher avec son leader — je pense à son rapprochement avec la Corée du Nord durant son premier mandat. Mais le Venezuela, pour la classe politique des États-Unis, pour une bonne partie de leurs électeurs latinos, notamment, revêt une importance bien plus grande que la Corée du Nord. La voie d’un règlement pacifique paraît donc à ce stade difficile à envisager…


Propos recueillis par Grégory Rayko

The Conversation

Thomas Posado ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. États-Unis/Venezuela : la guerre ou le deal ? – https://theconversation.com/etats-unis-venezuela-la-guerre-ou-le-deal-271270

Pourquoi les physiciens et les philosophes ont-ils eu tant de mal à comprendre la nature du temps ?

Source: The Conversation – in French – By Daryl Janzen, Observatory Manager and Instructor, Astronomy, University of Saskatchewan

Le temps en soi n’est pas complexe à saisir : nous le comprenons, malgré notre difficulté à le décrire. Le problème réside dans la formulation : nous n’arrivons pas à définir précisément les limites de la nature du temps, tant sur le plan conceptuel que linguistique. (Donald Wu/Unsplash), CC BY

La nature du temps tourmente les penseurs depuis que les humains essaient de comprendre le monde. Intuitivement, nous savons ce qu’est le temps, mais quand nous souhaitons l’expliquer, notre esprit s’embrouille.

Le théologien saint Augustin d’Hippone, dont les écrits ont influencé la philosophie occidentale, a exposé un paradoxe en tentant de définir le temps il y a plus de 1 600 ans :

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. »

Près de mille ans plus tôt, Héraclite d’Éphèse avait proposé une vision pénétrante de ce sujet. Voici ce qu’écrit le philosophe grec classique Platon dans son dialogue intitulé Cratyle :

« Héraclite dit que tout passe, que rien ne subsiste ; et comparant au cours d’un fleuve les choses de ce monde : Jamais, dit-il, vous ne pourrez entrer deux fois dans le même fleuve. »

À première vue, cela peut sembler constituer un autre paradoxe : comment un fleuve peut-il être à la fois le même et un autre ? Mais Héraclite éclaire son affirmation : le fleuve est une chose qui existe et qui change continuellement. Bien qu’il s’agisse du même fleuve, ce sont des eaux différentes qui s’écoulent à chaque instant.

Si le flux constant du fleuve rend la notion claire, cette vision s’applique à tout ce qui existe, y compris la personne qui entre dans le fleuve. Elle reste la même, mais chaque instant où son pied est dans le fleuve est différent.

Comment le temps peut-il sembler si évident, si intimement lié à notre expérience, et pourtant demeurer le cauchemar de tous les penseurs qui ont tenté de l’expliquer ?

Une question de formulation

La question clé n’est pas considérée comme pertinente par la plupart des physiciens. Et ce n’est pas non plus un défi que les philosophes ont réussi à relever.

Le temps en soi n’est pas complexe à saisir : nous le comprenons tous, malgré notre difficulté à le décrire. Comme l’a perçu saint Augustin, le problème réside dans la formulation : nous sommes incapables de définir exactement les limites de la nature du temps, tant sur le plan conceptuel que linguistique.

Plus précisément, les physiciens et les philosophes ont tendance à confondre ce que signifie « exister » et ce que signifie « se produire », traitant les événements comme s’ils existaient. Une fois cette distinction reconnue, le brouillard se dissipe et le paradoxe d’Augustin s’évanouit.




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Qu’est-ce que l’espace-temps, exactement ?


L’origine de la question

En logique fondamentale, il n’existe pas de véritables paradoxes, mais seulement des déductions qui reposent sur des prémisses pas très bien interprétées.

Peu après qu’Héraclite a tenté de clarifier la notion de temps, Parménide d’Élée est allé dans une tout autre direction. Son raisonnement part d’une prémisse apparemment valable : « Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas » –, puis introduit subrepticement une hypothèse cruciale. Il affirme que le passé fait partie de la réalité parce qu’il a été vécu, et que l’avenir doit également en faire partie parce que nous l’anticipons.

Parménide en déduit que le passé et l’avenir font partie de « ce qui est » et que toute l’éternité forme un tout continu dans lequel le temps n’est qu’une illusion.

Zénon, disciple de Parménide, a imaginé plusieurs paradoxes pour étayer cette théorie. En termes modernes, il affirmerait que si vous essayiez de marcher d’un bout à l’autre d’un pâté de maisons, vous n’y arriveriez jamais. Pour parcourir un pâté de maisons, il faut d’abord en franchir la moitié, puis la moitié de ce qu’il reste, et ainsi de suite, en divisant toujours par deux la distance restante, sans jamais atteindre la fin.

Une peinture montre un homme en robe guidant d’autres hommes en robe
Le philosophe grec Zénon d’Élée montrant à ses disciples les portes de la vérité et de la fausseté dans une fresque du XVIᵉ siècle à l’Escurial, à Madrid.
(El Escorial, Madrid)

On peut évidemment marcher jusqu’au bout du pâté de maisons, et même au-delà, ce qui rend la proposition de Zénon absurde. Son erreur réside dans le fait qu’il élimine le temps de son raisonnement, ne considérant que des configurations spatiales successives. Or, la réduction des distances s’accompagne d’une réduction des intervalles de temps, les deux devenant parallèlement plus courts.

Zénon fixe implicitement le temps total disponible pour le mouvement – tout comme il fixe la distance –, et le paradoxe n’apparaît que parce que le temps a été supprimé. Rétablissons le temps, et la contradiction disparaît.

Parménide commet une erreur similaire lorsqu’il déclare que les événements passés et futurs, c’est-à-dire les choses qui se sont produites ou qui se produiront, existent. Cette hypothèse pose problème, car elle équivaut à la conclusion à laquelle il souhaite parvenir. Son raisonnement est circulaire et aboutit à réaffirmer son hypothèse, mais d’une manière qui semble différente et profonde.


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Modèles d’espace-temps

Un événement est quelque chose qui se produit à un endroit et à un moment précis. Selon la théorie de la relativité d’Albert Einstein, l’espace-temps est un modèle à quatre dimensions qui décrit toutes les occurrences : chaque point est un événement particulier et la séquence continue d’événements associés à un objet forme sa ligne d’univers, c’est-à-dire son trajet dans l’espace et le temps.

Cependant, les événements n’existent pas, ils se produisent. Quand les physiciens et les philosophes parlent de l’espace-temps comme d’une chose qui existe, ils traitent les événements comme des éléments qui existent – la même erreur subtile qui est à l’origine de 25 siècles de confusion.

La cosmologie – l’étude de l’univers dans son ensembleoffre une réponse claire.

Cette science décrit un univers tridimensionnel rempli d’étoiles, de planètes et de galaxies qui existent. Au cours de cette existence, l’emplacement de chaque particule à chaque instant constitue un événement spatio-temporel individuel. Depuis la création de l’univers, les événements qui se produisent à chaque instant tracent des lignes d’univers dans un espace-temps à quatre dimensions, une représentation géométrique de tout ce qui se passe au cours de son existence. Ce modèle est utile, mais il ne représente pas une chose qui existe.




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La résolution

Résoudre le paradoxe d’Augustin – le temps est une chose que l’on comprend intuitivement, mais que l’on ne peut décrire – est simple une fois qu’on a identifié la source de la confusion.

Les événements, c’est-à-dire ce qui se produit ou survient, ne sont pas des choses qui existent. Chaque fois que vous entrez dans le fleuve, cela constitue un événement unique. Cela se produit au cours de votre existence et de celle de la rivière. Vous et la rivière existez ; le moment où vous entrez dans la rivière se produit.

Les philosophes se penchent sur le paradoxe du voyage dans le temps depuis plus d’un siècle, mais le concept de base repose sur la même erreur subtile. L’auteur de science-fiction H. G. Wells aborde cette notion au début de son roman La Machine à explorer le temps.

En présentant son idée, le voyageur temporel passe de la description d’objets tridimensionnels, à des objets qui existent, puis à des moments sur une ligne d’univers, pour finalement considérer cette ligne comme quelque chose qui existe.

Cette dernière étape correspond précisément au moment où l’on prend la carte pour le territoire. Une fois qu’on a imaginé l’existence d’une ligne d’univers, ou même l’espace-temps, qu’est-ce qui nous empêche d’imaginer qu’un voyageur puisse s’y déplacer ?

L’occurrence et l’existence sont deux aspects fondamentalement distincts du temps : chacun est essentiel pour le comprendre pleinement, mais ils ne doivent jamais être confondus.

Pendant des millénaires, le fait de percevoir les événements comme des choses qui existent a engendré la confusion qui règne autour du temps. Considérons maintenant le temps à la lumière de cette distinction. Pensons aux choses qui nous entourent, aux diverses histoires de voyage dans le temps et à la physique de l’espace-temps.

Une fois que l’on a reconnu que nous nous trouvons dans univers tridimensionnel existant, rempli d’éléments existants, et que des événements se produisent à chaque instant au cours de cette existence cosmique – cartographiant l’espace-temps sans pour autant être la réalité –, tout s’aligne. Le paradoxe d’Augustin se dissout : le temps n’est plus mystérieux si on arrive à distinguer occurrence et existence.

La Conversation Canada

Daryl Janzen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les physiciens et les philosophes ont-ils eu tant de mal à comprendre la nature du temps ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-physiciens-et-les-philosophes-ont-ils-eu-tant-de-mal-a-comprendre-la-nature-du-temps-270220

6 décembre : voici pourquoi le Canada doit reconnaître le crime de féminicide

Source: The Conversation – in French – By Myrna Dawson, Professor, Department of Sociology & Anthropology, University of Guelph

Cela fait 36 ans que le massacre de 14 jeunes femmes a eu lieu à l’École Polytechnique de Montréal. Un homme les a abattues parce qu’elles étaient des femmes.

Qualifié d’acte de « misogynie violente » par le gouvernement fédéral, ce massacre n’a pourtant jamais été officiellement qualifié de féminicide au Canada, malgré sa reconnaissance mondiale.

Des femmes et des filles continuent d’être tuées tous les deux jours au pays, très majoritairement par des hommes. Et les chiffres continuent d’augmenter.




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La majorité de ces meurtres sont des féminicides, selon le cadre statistique des Nations unies pour mesurer les meurtres de femmes et de filles liés au genre. Le féminicide est défini de manière générale comme le meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son sexe ou de son genre.

Un balado qui pour dénoncer

matériel promotionnel pour un podcast
Le podcast raconte l’histoire de 580 femmes et filles tuées par des hommes au Canada depuis 2020.
(Observatoire canadien sur les féminicides pour la justice et la responsabilité), CC BY

Pour ces raisons, l’Observatoire canadien sur les féminicides pour la justice et la responsabilité (CFOJA) a lancé son balado « Too True Crime » le 25 novembre 2025, soit la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Le balado met en lumière les histoires de 580 femmes et filles tuées par des hommes dans des cas de féminicide depuis 2020.

Il ne tient compte que des cas où les informations disponibles indiquaient qu’il s’agissait d’un féminicide. Certains cas ont pu échapper à l’attention des autorités et rester sous le radar. Mais depuis le lancement de l’Observatoire en 2018, on a recencé plus de 1 100 femmes et filles tuées par des hommes.

Une partie des appels à l’action du balado comprends une pétition demandant au Canada de reconnaître officiellement le crime de féminicide et de l’inclure dans le Code criminel.

Les lois contribuent à apporter des changements

L’Italie est le dernier pays sur une trentaine dans le monde à avoir créé une infraction distincte de féminicide dans sa législation nationale.

Cette approche a ses détracteurs. Ils affirment :

  • Elle ne met pas l’accent sur la prévention ;

  • Elle ne s’attaque pas à la culture qui favorise le féminicide ;

  • Elle peut avoir des conséquences imprévues ;

  • Il est difficile de parvenir à un consensus sur la définition du féminicide ;

  • Elle n’a pas réduit le nombre de féminicides.

Mais la criminalisation par opposition à la prévention n’est pas une question de choix entre l’un ou l’autre.

Les lois constituent un élément clé d’une approche de santé publique en matière de prévention de la violence. Les lois nationales sur les féminicides s’accompagnent généralement de programmes de prévention, de formations destinées aux forces de l’ordre et de campagnes de sensibilisation du public. La loi italienne, par exemple, prévoit des mesures plus sévères contre les crimes sexistes tels que le harcèlement obsessionnel et la pornographie vengeresse.

Les lois ne constituent pas des réponses isolées. Elles ne sont qu’une partie des réponses multisectorielles à un problème social qui doit inclure le suivi des processus de mise en œuvre et des résultats.

Changer les lois peut changer les cultures

En Italie, certaines militantes féministes se sont plaintes que la loi n’allait pas assez loin, notamment en matière de changement culturel. Au Canada, une avocate féministe suggère qu’il faudrait peut-être « repenser radicalement » toute la question plutôt que de créer une nouvelle infraction dans le Code criminel.

Mais qualifier ce crime de « féminicide » — un terme spécifique au sexe ou au genre — constitue en fait une remise en question radicale dans un climat de neutralité qui masque trop souvent le fardeau disproportionné que supportent les femmes et les filles dans certaines formes de violence masculine.

Les réponses apportées par les États à travers leurs lois reflètent les valeurs culturelles. À l’heure actuelle, ces valeurs considèrent le féminicide comme un problème individuel plutôt que comme le résultat de structures et de processus sociaux fondés sur des inégalités profondément enracinées.

Une loi sur le féminicide reconnaîtrait que la violence masculine envers les femmes et les filles est systémique et nécessite un changement d’attitude dans les valeurs culturelles du Canada.

Aider les femmes et les populations marginalisées

Les lois visant à protéger les femmes peuvent avoir des conséquences imprévues, comme le montre le cas de l’obligation de poursuites judiciaires en cas de violence conjugale. Elle impose à la police de porter plainte si elle a des motifs raisonnables de croire qu’une agression a eu lieu. Et les lois non sexistes peuvent nuire aux femmes, en particulier lorsqu’elles sont appliquées dans un environnement sexiste et raciste.

C’est pourquoi le Canada doit inclure le féminicide dans son Code criminel. Le féminicide n’est pas neutre du point de vue du genre, et le reconnaître officiellement permettra de définir comment et pourquoi les femmes sont tuées par des hommes, ce qui est essentiel pour une prévention efficace.

Une loi sur le féminicide ne vise pas à alourdir les peines, mais à garantir que les accusations, les condamnations et les peines soient appropriées et que les auteurs soient tenus responsables dans les meurtres de femmes et de filles de tous horizons.

Il est possible de parvenir à un consensus

Le Canada doit parvenir à un consensus sur la définition du féminicide et en identifier clairement les éléments constitutifs.

Tous les pays dotés de lois sur le féminicide sont parvenus à un consensus, même si tous ne l’ont pas défini de la même manière. Cependant, les protocoles types et des lois types sont disponibles pour les pays qui envisagent d’inclure le féminicide dans leur législation nationale et leur code pénal.

Certaines recherches suggèrent que les lois sur le féminicide sont inefficaces. Elles n’ont pas permis de réduire le nombre de cas. Mais d’autres soulignent que les lois sur le féminicide ont renforcé la responsabilité et amélioré le signalement, la protection des survivantes et la sensibilisation à toutes les formes de violence sexiste.

Les effets variables d’une loi dépendent du contexte, notamment de qui la connaît, de sa clarté et de sa concision, et de la réactivité des personnes responsables de l’appliquer.

Les lois sur le féminicide ne suffiront pas à elles seules à réduire immédiatement le nombre de femmes tuées par des hommes ou victimes d’autres formes de violence sexiste. Peu de lois ont ce pouvoir. Le principal défi consiste à déterminer si et comment une loi sur le féminicide sera mise en œuvre.

Une réponse de l’ensemble de la société

Les lois sur le féminicide visent la prévention et peuvent changer notre culture. Elles pourraient venir en aide aux femmes et aux filles, en particulier celles dont la vie et la mort sont aujourd’hui marginalisées et ignorées.

Comme beaucoup d’autres pays, le Canada peut parvenir à un consensus sur la définition du féminicide et élaborer une loi qui conduira à des changements significatifs. Mais cela nécessite des consultations proactives, une volonté politique et des dirigeants à l’écoute.

Les 580 récits présentés dans Too True Crime démontrent clairement et sans ambiguïté que la vie des femmes et des filles en dépend.

La Conversation Canada

Myrna Dawson a déjà reçu des subventions du Conseil de recherches en sciences humaines et du programme des Chaires de recherche du Canada.

ref. 6 décembre : voici pourquoi le Canada doit reconnaître le crime de féminicide – https://theconversation.com/6-decembre-voici-pourquoi-le-canada-doit-reconnaitre-le-crime-de-feminicide-271365

Enjeux environnementaux : en quoi l’éducation transforme-t-elle les comportements des jeunes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Magali Jaoul-Grammare, Chargée de Recherche CNRS en Economie, Université de Strasbourg

L’entrée dans le monde étudiant bouleverse les habitudes de vie des jeunes. Cette transition vers l’autonomie est-elle alors propice à l’adoption de comportements respectueux de l’environnement ? Quelques éclairages à partir des derniers résultats d’enquête de l’Observatoire de la vie étudiante.


Au-delà des incitations monétaires, souvent temporaires, l’éducation peut constituer un levier durable en faveur des comportements pro-environnementaux (CPE). Si un niveau d’éducation élevé favorise la compréhension des enjeux écologiques, ses effets sur les CPE restent toutefois variables, voire parfois négatifs. D’autres facteurs interviennent : genre, âge, revenu, milieu social ou style de vie.

Nous nous sommes penchées sur les déterminants des pratiques alimentaires et de mobilité des étudiant·es à partir de l’enquête 2023 « Conditions de vie des étudiants », incluant les deux questions suivantes : « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes alimentaires (moins de viande, manger bio…) ? » ; « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes de transport (moins de déplacements, autres modes de transports) ? »

Connaissances et émotions, des facteurs de changement

Une personne soucieuse de l’environnement peut réduire sa consommation, privilégier une alimentation végétale, locale ou de saison, et adopter des régimes à faible impact. Dans les transports, elle choisira des modes à faibles émissions ou limitera ses déplacements. Toutefois, la santé, les habitudes, les normes sociales et les contraintes économiques influencent aussi ces choix, où les motivations environnementales se mêlent à des dimensions sociales et éducatives.

Les individus mieux informés adoptent plus facilement des comportements pro-environnementaux. L’éducation, formelle ou informelle, transmet connaissances et valeurs écologiques, renforçant pensée critique et conscience durable. Le milieu social reste déterminant : les foyers aisés accèdent plus aisément aux produits bio ou aux véhicules électriques, tandis que les plus modestes dépendent des transports publics.

Le mode de vie étudiant influe aussi : la transition vers l’autonomie modifie les habitudes et conduit à distinguer différents profils, de l’engagé à l’indifférent, etc. Enfin, le sport diffuse de plus en plus des valeurs écologiques.


Fourni par l’auteur

Les émotions, notamment négatives, constituent un levier important du changement de comportement. L’écoanxiété – mal-être et inquiétude face au réchauffement climatique – influence les comportements, bien que ses effets varient selon les études.

Des diplômés écoanxieux

Depuis 2020, l’enquête « Conditions de vie des étudiants » mesure ce phénomène via une question sur l’inquiétude climatique. En 2023, 87 % des répondants se disent inquiets, surtout les femmes, et cette proportion reste stable malgré l’aggravation des crises. L’écoanxiété diffère également selon le milieu social et scolaire.

Enfin, les conditions de vie influencent aussi les comportements : les étudiants vivant chez leurs parents changent moins, tandis que les difficultés financières favorisent l’adaptation alimentaire mais freinent la mobilité durable.


Fourni par l’auteur

Parmi les étudiants interrogés en 2023, un tiers a modifié à la fois ses habitudes alimentaires et de transport pour des raisons environnementales. Ces changements varient selon le sexe, le milieu social, le niveau d’études et la sensibilité au climat.

Les étudiantes adaptent davantage leur alimentation (18 % contre 9 % des hommes), tandis que les étudiants modifient plus souvent leurs transports (23 % contre 18 %). Les plus diplômés, issus de milieux aisés, écoanxieux ou engagés, changent plus fréquemment leurs comportements : 35 % des étudiants inquiets du climat modifient les deux, contre 7 % des non inquiets.

La participation à des conférences ou à des manifestations, ainsi que la pratique sportive, favorisent les comportements pro-environnementaux : 34 % des sportifs ont changé leurs habitudes, tandis que les effets du tabac ou de l’alcool restent incertains. Les contraintes matérielles jouent aussi : les urbains adaptent davantage leurs transports (21 % contre 15 % en zones rurales) mais moins leur alimentation (14 % contre 21 %). Les étudiants autonomes (38 %) changent plus souvent que ceux vivant chez leurs parents (19 %).

Des freins économiques et géographiques

Les facteurs associés aux changements alimentaires et de transport sont similaires : les femmes, les étudiants sportifs, inquiets du climat ou mieux éduqués sont plus enclins à modifier leurs pratiques. Le niveau d’études reste déterminant : les étudiants de master adoptent plus souvent des comportements durables, étayant le rôle de l’éducation.

Le cadre de vie compte également : la ruralité favorise les changements alimentaires mais freine la mobilité durable, tandis que vivre seul ou en résidence les encourage. Les contraintes financières, en revanche, limitent surtout les changements de transport. Enfin, 34 % des étudiants souhaiteraient changer leur alimentation et 27 % leurs transports sans y parvenir, freinés par leurs conditions économiques ou géographiques : vivre chez ses parents restreint les marges de manœuvre alimentaires, tandis que l’éloignement urbain et le manque de moyens limitent la mobilité durable.

Certaines caractéristiques – milieu social aisé, bon niveau scolaire, engagement environnemental, inquiétude climatique ou pratique sportive – favorisent les comportements pro-environnementaux dans l’alimentation et le transport.

L’enquête « Conditions de vie des étudiants » reste toutefois limitée : elle ne détaille ni les actions concrètes ni la chronologie des changements, rendant difficile l’évaluation des effets leviers ou rebonds. Toutefois l’éducation, formelle ou informelle, demeure un levier central pour encourager les comportements pro-environnementaux, par la sensibilisation, la diffusion de connaissances et la transmission intergénérationnelle.

Le renforcement de l’éducation environnementale, l’accès gratuit à des ateliers ou conférences, surtout dans les zones défavorisées, illustrent cette voie. D’autres leviers peuvent compléter cette action : sport durable, mobilités actives et politiques sociales réduisant les inégalités.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Enjeux environnementaux : en quoi l’éducation transforme-t-elle les comportements des jeunes ? – https://theconversation.com/enjeux-environnementaux-en-quoi-leducation-transforme-t-elle-les-comportements-des-jeunes-269445

L’intelligence collective : cette symphonie invisible des grandes équipes de football

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yoann Drolez, Maître de conférences en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS), Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

Pourquoi certaines équipes de football semblent-elles réciter une partition savamment orchestrée, « jouant en harmonie » et enchaînant les actions fluides comme si chaque joueur lisait dans les pensées des autres ? Et pourquoi d’autres, pourtant remplies de stars, donnent parfois l’impression de ne jamais réussir à se connecter ou à se comprendre ? Derrière ces scènes familières pour tout amateur du ballon rond se cache un concept clé : l’intelligence collective.


Alors que le football est aujourd’hui un phénomène culturel mondial, il n’est pas seulement un sport promouvant les talents individuels, mais une véritable aventure cognitive collective pour les joueurs. Concrètement, la cognition décrit l’ensemble des mécanismes nous permettant de produire des pensées et des comportements. Elle englobe notamment la perception, la mémoire, le langage, l’apprentissage, le raisonnement, la résolution de problème ou encore la prise de décision. Une équipe de football est un système cognitif complexe, dont peut émerger une forme d’intelligence collective. Un postulat illustré par le documentaire réalisé en 2006 par Jean-Christophe Ribot.

L’intelligence collective reflète la capacité d’un collectif à produire une performance supérieure à la somme des performances individuelles, à trouver des solutions à des problèmes que les individus ne pourraient résoudre seuls, que ces problèmes soient connus ou inédits. Elle permet au collectif d’être plus fiable (stabilité et régularité des performances dans le temps), plus flexible (il peut faire face à davantage de situations ou à des problèmes plus variés) et plus fort (de meilleures performances absolues). Selon la thèse avancée par Joseph Henrich, la formidable intelligence collective des êtres humains est le fruit de nos compétences culturelles. Seulement, elle n’est pas la propriété exclusive de notre espèce.

L’intelligence collective, un phénomène universel

Pour Émile Servan-Schreiber, l’intelligence collective peut concerner tout groupe, dès lors qu’il est constitué d’entités capables de traiter de l’information et d’interagir entre elles.

Il est important de préciser qu’une telle conception suppose que la conscience de ses actions n’est pas indispensable. Ainsi, l’intelligence collective ne se limite pas à l’être humain : elle est un phénomène universel que l’on observe partout dans la nature. On la retrouve chez de nombreuses espèces animales, voire végétales. Même certains microorganismes « rudimentaires » (le blob ou l’amibe Dictyostelium, par exemple) sont capables de comportements fascinants, mais surtout collectivement intelligents.

Au sein de cette grande variété, Jean-François Noubel différencie plusieurs types d’intelligence collective. La plus parlante est probablement l’intelligence collective « en essaim ». Aussi appelée swarm intelligence, elle est présente chez les insectes sociaux (fourmis, abeilles, termites), ainsi que dans les bancs de poissons et les nuées d’oiseaux. Un nombre important d’individus agit sans plan préétabli, sans que chaque membre ait une vision complète de la situation et sans chef pour coordonner le tout. Leurs interactions reposent alors sur des règles très simples, produisant des comportements collectifs complexes.

Mais celle qui nous intéresse en premier lieu est l’intelligence collective « originelle », présente dans les petits groupes (jusqu’à une dizaine d’individus). Elle nécessite une proximité spatiale et s’appuie généralement sur un objet/lien symbolique ou matériel : la proie dans les meutes de loups en chasse, la mélodie dans un groupe de musique, le ballon dans une équipe de football.

Les multiples facettes de l’intelligence collective

À l’échelle collective comme individuelle, l’intelligence présente de multiples facettes. Elle décrit diverses capacités émergeant des interactions de groupe, produisant des comportements extrêmement variés, qui dépendent à la fois des caractéristiques du collectif (taille, types et fréquence d’interaction, diversités, expérience commune, etc.) et de l’environnement dans lequel il agit. James Surowiecki, auteur de la Sagesse des foules (2008), distingue trois catégories de problèmes que les collectifs peuvent résoudre.

Premièrement, des problèmes de cognition, consistant à estimer, prédire ou identifier une valeur objective. Par exemple : deviner le poids d’un objet, prévoir un résultat électoral, localiser quelque chose.

Deuxièmement, des problèmes de coordination, pour lesquels les membres du collectif doivent adapter leurs actions sans chef pour commander. Nous en faisons régulièrement l’expérience en conduisant une voiture, en circulant à vélo ou en sortant d’une salle de concert.

Enfin, des problèmes de coopération, impliquant des individus dont les intérêts individuels peuvent diverger de ceux du collectif. Il s’agit alors de mettre son action au service du bien commun, à l’instar d’une campagne de vaccination ou des gestes de tri sélectif.

Dans notre thèse, nous avons cherché à démontrer que, pour les équipes de football, l’intelligence collective prend une dimension particulièrement originale, mêlant prise de décision, coordination des mouvements et anticipation des actions.

Une projection collective dans le temps

Imaginez pouvoir vous projeter dans un futur plus ou moins proche, pouvoir deviner ce qui va se produire sous vos yeux. Cette capacité, que l’on nomme anticipation, est déterminante au football. En effet, les joueurs doivent constamment interpréter les actions de leurs adversaires et partenaires pour agir en conséquence. Collectivement, comprendre et deviner ce qui va advenir donne un avantage déterminant aux équipes qui s’adaptent dans l’instant, sans recourir à une communication verbale.

L’exemple des marchés prédictifs montre que les foules sont particulièrement habiles dans l’exercice de prédire certains événements. En agrégeant des informations et des pensées dispersées, cette forme de « pari collectif » peut produire des résultats dépassant les performances d’experts isolés.

Un tel phénomène repose en partie sur la diversité cognitive, autrement dit la combinaison de multiples façons de voir le monde, d’interpréter les choses. C’est l’idée du « théorème de la diversité » formulé par le sociologue américain Scott E. Page : un groupe cognitivement diversifié obtient souvent de meilleurs résultats qu’un groupe composé uniquement d’individus très compétents mais homogènes dans leur façon de penser. Or, qu’en est-il pour les petits groupes qui ne pourraient pas s’appuyer sur le nombre ?

L’étude que nous avons menée sur les équipes de football a montré que, pour des groupes de taille identique, l’expertise individuelle restait un facteur déterminant. En clair, une équipe de débutants est moins performante dans l’anticipation du jeu qu’une équipe d’experts, même si elle dispose d’une certaine diversité cognitive. En parallèle, nous avons observé qu’à expertise moyenne équivalente, une dose de diversité cognitive était bénéfique.

Concrètement, les équipes composées d’une minorité de joueurs « pensant différemment » étaient plus performantes pour deviner collectivement ce qui allait se produire dans un futur immédiat. Sans se concerter, ces dernières prédisaient avec réussite environ deux fois sur trois, ce qui leur conférerait un avantage indéniable sur le terrain.

Un atout dans les situations « critiques »

Compétences individuelles et diversité cognitive semblent bien liées à l’intelligence collective, y compris dans des groupes de petites tailles, confrontés à des situations « critiques ».

Au-delà du plaisir du sport, anticiper collectivement pour agir dans l’urgence est le quotidien de nombreux professionnels : pompiers, urgentistes, militaires. Comprendre les ressorts de leurs interactions, et des facteurs les rendant plus performants est alors déterminant. À ce titre, d’autres études ont souligné l’importance des compétences sociales, comme l’écoute ou la capacité à lire dans les yeux. Autant de pistes à creuser pour former à l’intelligence collective demain.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Yoann Drolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’intelligence collective : cette symphonie invisible des grandes équipes de football – https://theconversation.com/lintelligence-collective-cette-symphonie-invisible-des-grandes-equipes-de-football-270926

La Guinée-Bissau en état d’apesanteur entre les élections et la domination militaire

Source: The Conversation – in French – By Carlos Eduardo Machado Sangreman Proença, enseignant-chercheur, Universidade de Aveiro (Portugal)

Depuis plusieurs décennies, la Guinée-Bissau connaît une instabilité politique chronique. Les dernières élections (législatives et présidentielle) du 23 novembre 2025 se sont déroulées sans problème, malgré l’exclusion administrative des deux principaux partis d’opposition ainsi que du principal opposant Domingos Simões Pereira. Quand les tendances fortes ont placé le candidat de l’opposition Fernando Dias en tête, un coup d’État a été orchestré par des chefs militaires proches du candidat sortant, le président Umaro Sissoco Embaló.

La population se retrouve ainsi privée de son choix. Le parlement dominé par l’opposition est dissous depuis deux ans. Des opposants sont emprisonnés. La communauté internationale, y compris la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), peine à trouver une solution, tandis que le pays reste sous l’influence de dirigeants dont la légitimité repose uniquement sur la force.

Pour avoir étudié la Guinée-Bissau depuis quarante ans, j’estime que la situation actuelle résulte de l’ambition sans scrupules d’Umaro Sissoco Embaló. Après son élection en 2020, il a progressivement remodelé le régime politique du pays. Cette évolution s’inscrit dans ce que l’économiste Sergei Guriev et le politologue Daniel Treisman décrivent comme une « dictature adaptée ».

Un régime de répression

Pendant les années où il a été président, Embaló a exercé une répression à des degrés variables de violence contre les opposants, les partis politiques, les médias nationaux et internationaux (radio, télévision, journaux), les juges et l’Assemblée nationale populaire (le parlement).

A ses yeux, ces élections devaient consolider son pouvoir. Cependant, il a commis l’erreur d’interdire aux principaux partis, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) et le Parti de la rénovation sociale (PRS), de se présenter aux élections législatives. Il a également empêché son principal opposant, Domingos Simões Pereira, de concourir à l’élection présidentielle.




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Le résultat a été que ces deux partis se sont alliés pour soutenir le candidat du PRS, Fernando Dias da Costa. Ce dernier aurait remporté les élections, comme en témoignent les procès verbaux des bureaux de vote, qui, selon la loi, doivent être rendus publics par chaque bureau. Ces documents ont été transmis à la Commission nationale des élections (CNE). Selon la CNE, ces documents ont été volés par des individus encagoulés portant des tenues militaires, avec les ordinateurs et les supports des membres de la commission.

Embaló a obtenu un score élevé, mais la population a massivement concentré ses votes sur Dias et lui, en ignorant les autres candidats. Cette dynamique a été défavorable à Embaló, qui a alors sollicité l’appui des chefs militaires pour interrompre le processus électoral. Cette intervention a donné l’apparence, à l’extérieur, d’un coup d’État dirigé contre lui-même, comme l’a évoqué le Premier ministre du Sénégal lors d’une déclaration au parlement.

Rejet de l’éthique militaire

Embaló a trouvé, parmi les chefs militaires du pays, des acteurs qui ont rejeté l’éthique militaire de non-participation aux actes politiques de « confusion » que son chef d’chef d’État-major des forces armées (Cemfa), Biague Na Ntan, affichait dans ses discours publics depuis sa nomination. Ensemble, ils ont lancé un coup d’État visant à empêcher la population de décider du destin du pays par les urnes, considérant que ce devrait plutôt être au groupe qui se réclament de l’armée de décider.




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Guinée-Bissau : pourquoi l’élection présidentielle est déjà entachée et jouée d’avance


En réalité, ces chefs se situent à l’opposé de ce que devaient être les Forces armées républicaines du peuple, créées par le PAIGC pendant la guerre d’indépendance comme forces “révolutionnaires”. Devenues “républicaines” en 2000, ces forces avaient été pensées par les pères de l’indépendance comme une institution professionnelle, disciplinée et au service de l’État.

Ces hommes révèlent une conception de l’autorité éloignée des normes militaires, en invoquant des prétextes qui ne reposent sur aucune base solide pour interrompre une élection pourtant régulière. Leurs justifications apparaissent essentiellement comme des arguments destinés à servir leurs propres intérêts.

Leur action s’inscrit dans une logique de déstabilisation visant à empêcher le vainqueur légal des élections d’exercer le pouvoir et à interrompre le processus électoral. Elle semble également destinée à détourner l’attention des accusations récurrentes — mais jamais prouvées — visant Embaló et certains chefs militaires concernant des liens avec les réseaux de trafic de drogue, alors même que Dias et Pereira n’ont jamais été mis en cause sur ce terrain.

Des opposants emprisonnés

Le résultat est un gouvernement comprenant plusieurs membres de l’ancien cabinet d’Embaló, nommé par un président militaire qui ne tire sa légitimité que du coup d’État. Ce gouvernement fonctionne sans parlement et avec des opposants emprisonnés, à commencer par Domingos Simões Pereira, président de l’Assemblée nationale dissoute, tandis que le président élu, Dias, est réfugié à l’ambassade du Nigeria, à Bissau.

Embaló continue d’influencer le gouvernement depuis le Maroc où il s’est réfugié, après être passé par le Congo-Brazzaville, où il s’était rendu suite à la déclaration du Premier ministre sénégalais au parlement qualifiant ce coup d’État de « combine » d’Embaló.




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Les informations disponibles suggèrent que la Cedeao peine à trouver une solution à la crise. La réunion prévue de l’organisation le 14 décembre pourrait donner des indications sur la suite des événements, notamment si elle décide de mesures concrètes, comme l’imposition de sanctions contre Embaló et les militaires impliqués dans le putsch.

À Bissau, plusieurs membres de l´opposition sont détenus sans aucune accusation officielle, sans contact avec leurs familles ni avec des avocats.

Ces événements en Guinée-Bissau s’inscrivent dans une série de coups d’État et de crises politiques similaires survenus en Afrique au cours des cinq dernières années, notamment au Niger, au Gabon, au Tchad, au Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Soudan. Ils ravivent le débat, tant au niveau international qu’académique, sur les types de régimes politiques capables de prévenir ce type d’instabilité.

La population de Guinée-Bissau continue de croire en la valeur du suffrage universel comme outil de décision nationale, comme en témoignent les taux de participation toujours élevés. En revanche, une partie de la classe militaire et politique ne parvient pas à être à la hauteur de cette confiance populaire.

The Conversation

Carlos Eduardo Machado Sangreman Proença does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La Guinée-Bissau en état d’apesanteur entre les élections et la domination militaire – https://theconversation.com/la-guinee-bissau-en-etat-dapesanteur-entre-les-elections-et-la-domination-militaire-271237

Les influenceurs redéfinissent les médias : leçons du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud

Source: The Conversation – in French – By Amy Ross Arguedas, Postdoctoral Researcher Fellow, Reuters Institute for the Study of Journalism, University of Oxford, University of Oxford

Les créateurs et influenceurs de l’actualité sont devenus des sources d’information de plus en plus importantes, car de plus en plus de personnes se tournent vers les réseaux sociaux et les plateformes de vidoé telles que Facebook et YouTube pour s’informer. Par « créateurs de l’actualité », nous entendons les personnes qui créent et diffusent du contenu principalement via les réseaux sociaux et les plateformes de vidéo et qui ont une certaine influence sur les débats publics autour de l’actualité et des affaires courantes.

Si les médias d’information traditionnels et les journalistes continuent de dominer l’attention sur les plateformes classiques telles que Facebook, les données de notre Digital News Report 2025 (Rapport sur l’information numérique 2025) montrent que les organes de presse sont confrontés à une concurrence croissante de la part des créateurs sur d’autres plateformes, en particulier sur les nouveaux réseaux axés sur la vidéo.

En Afrique du Sud, par exemple, les utilisateurs de Facebook, YouTube et X accordent toujours plus d’attention aux médias d’information traditionnels et aux journalistes qu’aux créateurs de contenu et aux influenceurs. Mais les médias traditionnels sont désormais éclipsés par les créateurs et les personnalités sur Instagram (59 %) et TikTok (52 %).



Ce changement n’est pas passé inaperçu. Dans certaines régions du monde, les politiciens intègrent systématiquement les créateurs de contenu dans leurs stratégies médiatiques. De grands médias d’information tels que CNN et le Washington Post ont lancé des collectifs de créateurs ou des réseaux. Ceux-ci génèrent du contenu destiné aux jeunes, adapté à chaque plateforme (consommé sur les réseaux sociaux plutôt que sur les sites d’information).

Mais à quels types de créateurs d’actualités le public prête-t-il attention ? Et en quoi leur rôle varie-t-il d’un pays à l’autre ?

Nous abordons ces questions dans notre étude publiée avec des collègues du Reuters Institute for the Study of Journalism de l’université d’Oxford. Nous dressons la carte des créateurs d’actualités et des influenceurs dans 24 pays, dont trois marchés africains : le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud.

Cette analyse nous a permis de développer une nouvelle classification des créateurs d’actualités, dans laquelle nous décrivons ce qu’ils offrent au public et l’impact que cela a sur les organes de presse. Elle nous a également permis d’identifier les pays où les influenceurs ont le plus (et le moins) d’impact, ainsi que quelques figures majeures.

Types de créateurs d’actualités

Nous avons abordé la question du point de vue du public, en utilisant les données de deux enquêtes en ligne réalisées en 2024 et 2025. Nous avons analysé les réponses à des questions ouvertes dans lesquelles nous demandions aux personnes interrogées de citer les médias et les personnalités auxquels elles prêtaient attention sur les réseaux sociaux.

Nous avons ensuite compilé les listes des 15 personnalités les plus citées dans chaque pays et classé les créateurs en fonction de leur approche de l’actualité.



Nous avons constaté que les créateurs d’actualités les plus mentionnés se concentrent sur les commentaires, beaucoup d’entre eux diffusant des messages partisans qui sont souvent plus subjectifs que les commentaires des médias traditionnels, la plupart sont de droite sur l’échiquier politique.

Un autre sous-ensemble se concentre sur l’actualité et les enquêtes. Les créateurs et les journalistes citoyens innovent parfois par leurs approches en utilisant des sources ouvertes et en abordant des questions négligées par les médias classiques.

Un autre groupe de créateurs avertis sur les réseaux sociaux se concentre sur l’analyse de l’actualité. Ils touchent souvent un public jeune que les médias traditionnels ont du mal à intéresser.

Enfin, les spécialistes, dont beaucoup ont quitté les médias traditionnels, ont tendance à approfondir des sujets de niche spécifiques via leurs chaînes YouTube, leurs podcasts ou leurs Substacks.

Nous avons également identifié quatre catégories de créateurs proches de l’actualité dont le contenu est axé sur la comédie, le divertissement informatif, les jeux vidéo ou la musique et le mode de vie, qui touchent souvent un public encore plus large et peuvent avoir un impact significatif sur les débats publics. Dans la pratique, ces catégories sont iclassables. De nombreux créateurs individuels combinent différentes approches ou changent au fil du temps.

Trois conclusions clés

1. Les créateurs ont un impact plus important dans certains pays que dans d’autres. Le public accorde davantage d’attention aux créateurs d’actualités dans les pays africains, ainsi que dans de nombreux marchés asiatiques et latino-américains et aux États-Unis. Cela s’explique en partie par une utilisation plus importante des réseaux sociaux dans l’ensemble, mais aussi par des facteurs tels que les différences culturelles, la taille du marché et la force ou la faiblesse des médias traditionnels. En revanche, les créateurs jouent un rôle moins important dans de nombreux pays d’Europe du Nord et au Japon.



2. Les créateurs d’actualités de premier plan sont généralement des hommes. Ce déséquilibre entre les sexes est évident lorsqu’on analyse les personnes les plus mentionnées sur les 24 marchés, où 85 % sont des hommes. Cela vaut également pour les pays africains : 12 des 15 personnes les plus mentionnées au Kenya, 13 des 15 au Nigeria et 14 des 15 en Afrique du Sud sont des hommes. La différence est particulièrement prononcée dans la catégorie des commentaires politiques.

3. YouTube est la plateforme la plus importante pour les créateurs. Il existe toutefois des différences selon les pays. Facebook reste une plateforme d’information importante au Kenya et en Asie. X est particulièrement important en Afrique du Sud, au Nigeria, aux États-Unis et au Japon, et reste la principale plateforme pour suivre les personnalités politiques. Instagram est largement utilisé pour les contenus politiques dans des pays comme le Brésil et est souvent le réseau de prédilection pour les contenus liés au mode de vie et à l’infodivertissement.



Conclusions sur les marchés africains

Il faut se rappeler que les données du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud proviennent d’enquêtes en ligne. Elles sont représentatives donc de des jeunes anglophones, et non l’ensemble de la population. (Lisez les profils complets des pays ici.)

Kenya : Le Kenya dispose d’une scène créative très dynamique, mais en matière d’actualité, ce sont les présentateurs des chaînes de télévision (comme Larry Madowo de CNN et Lulu Hassan de Citizen TV) qui arrivent en tête de la liste des personnalités les plus mentionnées au Kenya.

Plusieurs créateurs indépendants tels que l’ancienne présentatrice de Tuko News Lynn Ngugi, Oga Obinna et The News Guy touchent également leur public avec des histoires personnelles, des interviews sincères et des informations de dernière minute. Les actualités people et le divertissement sont des éléments clés du marché kenyan, où Edgar Obare est connu pour ses révélations croustillantes sur les célébrités, tout comme le Nairobi Gossip Club sur Instagram.

Nigeria : Au Nigeria, les militants, les présentateurs de télévision et de radio reconnus, ainsi que les influenceurs et les comptes spécialisés dans le divertissement, occupent une place de premier plan. Si les diffuseurs restent les principales sources d’information, dans certains cas, les influenceurs et les journalistes citoyens sont désormais les premiers à révéler des informations avant les médias traditionnels.

De loin la personnalité la plus mentionnée au Nigeria, VeryDarkMan est un créateur engagé souvent filmé en tête des manifestations. D’autres militants comme Aisha Yesufu et Dan Bello sont également très mentionnés. Au-delà de la politique, des créateurs tels que Linda Ikeji et le populaire Instablog9ja sont connus pour publier des actualités sur le divertissement et les célébrités, principalement sur Instagram.

Afrique du Sud : Le nombre de créateurs d’actualités locaux dans la liste sud-africaine est plus faible que dans de nombreux autres pays. L’homme d’affaires sud-africain basé aux États-Unis Elon Musk et l’humoriste Trevor Noah occupent une place importante aux côtés de la star de TikTok Dylan Page, qui a passé une grande partie de son enfance dans le pays.

Les youtubeurs et podcasteurs internationaux tels que Joe Rogan, Candace Owens et Tucker Carlson sont également très populaires auprès des personnes interrogées. MacG, animateur du podcast le plus populaire d’Afrique du Sud, est la personne la plus citée. Il est connu pour ses interviews franches, mais également critiqué pour ses propos parfois nuisibles.

Une offre d’information fragmentée

Nos conclusions soulignent à quel point les sources d’information sont devenues confuses, fragmentées et vaguement définies, car beaucoup s’informent sur diverses plateformes.

Nous constatons qu’il existe une grande diversité de créateurs d’informations (bien que principalement masculins) qui proposent une grade diversité de contenus créatifs, attrayants et informatifs. Ceux-ci comblent parfois les vides laissés par les organes de presse et s’éloignent souvent de leurs conventions, ce qui ne permet pas toujours de les considérer comme fiables.

Leur impact tend à être plus fortement ressenti dans les pays densément peuplés où les médias traditionnels sont sous pression. Si certains complètent ou s’appuient sur les médias d’information traditionnels, ils constituent également une source de concurrence croissante, en particulier auprès des jeunes publics qui sont déjà réticents à consulter les sites web et les applications d’information.

L’évolution future de cet espace créatif dépendra en partie du rôle que joueront les plateformes dans la promotion de contenus utiles et de qualité, du développement de modèles économiques pour soutenir ces créateurs et de l’intérêt continu du public.

The Conversation

Le Digital News Report/Reuters Institute a reçu en 2025 un financement de la Google News Initiative, de BBC News, de l’Ofcom, de la Coimisiún na Meán en Irlande, de l’Autorité néerlandaise des médias (CvdM), de la Fondation finlandaise pour la recherche sur l’industrie des médias, de la Fondation Fritt Ord, de Code for Africa, de la Fondation coréenne pour la presse, d’Edelman UK, de NHK, Reuters News Agency, Ringier et YouTube, ainsi que nos sponsors universitaires du Leibniz Institute for Media Research/Hans Bredow Institute, de l’université de Navarre en Espagne, de l’université de Canberra en Australie, du Centre d’études sur les médias au Québec au Canada et de l’université de Roskilde au Danemark. La Fundación Gabo soutient la traduction du rapport en espagnol.

Le Digital News Report/Reuters Institute a reçu en 2025 un financement de la Google News Initiative, de BBC News, de l’Ofcom, de la Coimisiún na Meán en Irlande, de l’Autorité néerlandaise des médias (CvdM), de la Fondation finlandaise pour la recherche sur l’industrie des médias, de la Fondation Fritt Ord, de Code for Africa, de la Fondation coréenne pour la presse, d’Edelman UK, de NHK, Reuters News Agency, Ringier et YouTube, ainsi que nos sponsors universitaires du Leibniz Institute for Media Research/Hans Bredow Institute, de l’université de Navarre en Espagne, de l’université de Canberra en Australie, du Centre d’études sur les médias au Québec au Canada et de l’université de Roskilde au Danemark. La Fundación Gabo soutient la traduction du rapport en espagnol. Il est membre du comité consultatif du Science Media Centre (SMC) au Royaume-Uni.

ref. Les influenceurs redéfinissent les médias : leçons du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud – https://theconversation.com/les-influenceurs-redefinissent-les-medias-lecons-du-kenya-du-nigeria-et-de-lafrique-du-sud-271134

Congés payés : la France doit se mettre en règle avec l’UE, quelle conséquences pour les salariés ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Le droit de l’Union européenne oblige la France à revoir la façon dont elle considérait les congés payés jusqu’alors. Cela comporte des implications dans au moins trois domaines et conduira notamment à revenir sur une législation héritée du régime de Vichy.


Le droit international des droits de l’homme (Convention de l’Organisation internationale du travail n° 132 et Pacte de l’ONU de 1966, Charte sociale européenne) et le droit de l’Union européenne (Charte des droits fondamentaux) consacrent le droit aux congés payés comme un droit fondamental de la personne du travailleur. L’adjectif « fondamental » doit être pris au sérieux dans cette formulation.

La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) met en œuvre cette conception dans son interprétation de la directive du 4 novembre 2003 qui « fixe des prescriptions minimales de sécurité et de santé en matière d’aménagement du temps de travail ». Pour la Cour, « le droit au congé annuel payé de chaque travailleur doit être considéré comme un principe du droit social communautaire revêtant une importance particulière, auquel il ne saurait être dérogé » et « le travailleur doit normalement pouvoir bénéficier d’un repos effectif, dans un souci de protection efficace de sa sécurité et de sa santé ».

Sa jurisprudence, avec plus de 30 décisions portant sur les congés payés, permet des progrès de ce droit dans les différents États membres.

Cependant, l’intégration de ces progrès dans le droit français s’avère particulièrement lente du fait de l’inaction, voire du refus, des gouvernements successifs, pour en faire bénéficier les salariés. La loi Valls-El Khomri du 8 août 2016, qui a transformé l’architecture du droit du temps de travail constitue une illustration emblématique de ce refus.

Dans ce contexte, les juridictions nationales, dans le cadre du dialogue des juges, assurent la mise en œuvre de la jurisprudence européenne.

Mauvaise transposition

Les arrêts récents fortement médiatisés s’inscrivent dans une histoire qui a commencé au début de ce siècle. Ainsi, à titre d’illustration, ce sont des arrêts européens qui sont à l’origine de modification de la législation sur de nombreux points : l’acquisition de congés sans une période minimale de travail (CJUE 26 juin 2001), le congé maternité et les congés payés se cumulant sans se confondre (CJCE 18 mars 2004), etc.




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Constatant dans certains États, dont la France, la mauvaise transposition du droit européen sur les congés payés, la Cour s’est fondée sur la Charte pour en imposer l’application (CJUE 6 novembre 2018, C-570/16 et C‑684/16). En cas d’impossibilité d’interpréter une législation nationale en conformité avec le droit européen, la juridiction nationale doit laisser la législation nationale inappliquée. La diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée.

Ainsi en est-il du droit d’acquérir des congés payés pendant un arrêt de travail pour maladie. Selon la Cour de justice, la finalité du droit au congé annuel payé est, d’une part, de « permettre au travailleur de se reposer » et, d’autre part, de « disposer d’une période de détente et de loisirs ».

« La Charte des droits sociaux fondamentaux érige le droit à une période annuelle de congé payé en droit de l’homme reconnu à toute personne. »

Congés payés et arrêt maladie

Ainsi, le travailleur en sa qualité de travailleur a droit à une période de congés payés. Le droit à congés n’est pas subordonné à une prestation de travail préalable et un arrêt de travail pour maladie est sans incidence sur l’acquisition des droits à congés (arrêt rendu en grande chambre, 20 janvier 2009, C-350/06 et C-520/06).

Ce faisant la Cour pose une règle comparable à celle du Front populaire (loi du 20 juin 1936 et décret du 1er août 1936) considérant que le travailleur avait droit à la totalité de ses congés payés y compris en cas d’arrêt maladie.

En réaction à cette législation, le régime de Vichy avait subordonné le droit aux congés payés à un temps de « travail effectif » (décret du 13 avril 1940, loi du 31 juillet 1942). Cette législation a perduré jusqu’en 2024.

Pourtant, après la décision de la Cour de justice de 2009, la Cour de cassation, chaque année, à partir de 2013, demandait aux gouvernements successifs la mise en conformité du code du travail avec le droit européen. Sans succès.

Après plusieurs arrêts (Cour administrative d’appel de Versailles, du 17 juillet 2023, condamnation de la France pour non-transposition de la directive ; Cassation sociale, 13 septembre 2023, quatre arrêts), la loi n° 2024-364 du 22 avril 2024 prévoit la mise en conformité du droit français.

Mise en conformité partielle

Cependant, cette mise en conformité du droit national avec le droit européen demeure partielle. La discrimination persiste au regard de l’état de santé. Le salarié ayant subi un arrêt maladie ne trouvant pas (officiellement) sa cause dans sa situation de travail acquiert seulement deux jours de congés par mois, quand le salarié en arrêt de travail pour maladie professionnelle ou accident du travail ou sans arrêt acquiert deux jours et demi par mois. Des accords collectifs de branche et d’entreprise peuvent bien entendu mettre fin à cette discrimination.

La loi limite fortement les effets de la solution jurisprudentielle, notamment au regard de la rétroactivité, à la demande d’organisations patronales, ce qui a pour effet de complexifier le droit applicable en particulier en imposant des doubles compteurs de mesure du temps.

Ainsi, la jurisprudence européenne (depuis l’arrêt de 2009) et la jurisprudence nationale (depuis les arrêts de 2023) renouent avec les textes fondateurs de 1936 et la conception originelle des congés payés.

Le droit au report des jours de congés en cas de maladie pendant les congés payés est un second exemple. Selon la CJUE, « un travailleur qui est en congé de maladie durant une période de congé annuel fixée au préalable a le droit, à sa demande, et afin qu’il puisse bénéficier effectivement de son congé annuel, de prendre celui-ci à une autre époque que celle coïncidant avec la période de congé de maladie » (CJCE 10 septembre 2009, C‑277/08 ; CJUE 21 juin 2012, ANGED). Les congés payés et l’arrêt maladie ayant deux finalités différentes ne peuvent se confondre.

Mise en demeure de la France

Le Code du travail n’ayant pas été mis en conformité, la France a reçu, le 18 juin 2025, une lettre de mise en demeure de la Commission pour manquement aux règles de l’UE sur le temps de travail.

En application du droit européen, pour la Cour de cassation il convient de juger désormais que « le salarié en situation d’arrêt de travail pour cause de maladie survenue durant la période de congé annuel payé a le droit de bénéficier ultérieurement des jours de congé payé coïncidant avec la période d’arrêt de travail pour maladie » (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° J 23-22.732).

Pour en bénéficier, le salarié doit avoir notifié un arrêt de travail pour maladie à l’employeur. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés ; le régime du report restant à préciser.

Calcul des majorations des heures supplémentaires

Un autre exemple de la façon dont la diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée concerne le droit au bénéfice des majorations pour heures supplémentaires. Selon le droit européen (CJUE 13 janvier 2022, C-514/20), afin de déterminer si le seuil des heures travaillées donnant droit à majoration pour heures supplémentaires est atteint, les heures correspondant à la période de congé annuel payé pris par le travailleur sont prises en compte en tant qu’heures de travail accomplies.

En application de cette règle, pour la Cour de cassation, l’assiette de calcul hebdomadaire des heures supplémentaires doit intégrer les périodes de congés payés. Les jours de congés payés, au cours d’une semaine, sont désormais pris en compte pour le calcul de la durée du travail lorsque le temps de travail est décompté à la semaine.

Public Sénat 2025.

Le salarié a alors droit à des majorations pour heures supplémentaires en cas de dépassement de la durée légale de 35 heures hebdomadaires (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° 23-22.732).

La disposition contraire du Code du travail (article L. 3121-28), qui subordonne à l’accomplissement de plus de 35 heures hebdomadaires de « travail effectif » le déclenchement des majorations pour heures supplémentaires, est écartée. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés et aux heures complémentaires des salariés à temps partiel (à défaut, une discrimination indirecte serait imposée aux salariés à temps partiel, en majorité des femmes).

La jurisprudence européenne apporte encore bien d’autres précisions en matière de congés payés. Ainsi, en cas d’arrêt maladie en cours d’année, si le travailleur a subi une baisse de ses revenus (indemnités/rémunération), il a droit lors de la prise de ses congés payés à l’intégralité de l’indemnité de congés payés, sans réduction, calculée comme s’il avait travaillé pendant toute la période de référence (CJUE 9 décembre 2021, C‑217/20).

Ce sujet des congés payés est emblématique des nombreux apports du droit européen du travail au droit national. Le droit du travail grâce à la jurisprudence nationale est progressivement mis en harmonie avec le droit européen, assurant aux salariés le bénéfice de leurs droits et aux employeurs la sécurité juridique.

The Conversation

Michel Miné est membre du RACSE (Réseau Académique de la Charte sociale européenne)

ref. Congés payés : la France doit se mettre en règle avec l’UE, quelle conséquences pour les salariés ? – https://theconversation.com/conges-payes-la-france-doit-se-mettre-en-regle-avec-lue-quelle-consequences-pour-les-salaries-269978