Fintechs : gérer son argent plus facilement, mais à quel prix ?

Source: The Conversation – in French – By Kolli Inès, Chargée de cours au au département de marketing de l’ESG, Université du Québec à Montréal (UQAM); Université Laval

Acheter des cryptomonnaies en quelques secondes, accéder au crédit en quelques clics ou gérer seul ses placements depuis son téléphone : autant de possibilités qui séduisent les consommateurs et transforment notre rapport à l’argent. Mais cette promesse d’autonomie portée par les fintechs est-elle sans risque ? Une étude récente menée auprès de 3 015 adultes québécois met en lumière les paradoxes de ces nouveaux services financiers numériques.


La finance désormais accessible en quelques clics

Les services financiers numériques se sont multipliés : plates-formes de courtage, néobanques, applications budgétaires, microcrédits de type « achetez maintenant, payez plus tard » et marchés de prédiction.

Au Québec, l’écosystème comptait 294 entreprises fintech actives en 2025. Cette croissance transforme autant l’industrie financière que les comportements financiers des individus. La promesse est séduisante : moins de formulaires, moins de délais et d’intermédiaires. Là où il fallait prendre rendez-vous et attendre une recommandation, quelques clics sur son écran suffisent maintenant pour ouvrir un compte, transférer des fonds ou acheter un actif.

Cette accessibilité constitue l’une des principales promesses des fintechs. Elle soulève toutefois une question centrale : la possibilité d’agir seul et rapidement s’accompagne-t-elle toujours des compétences nécessaires pour prendre des décisions adaptées à sa situation ?

Adopter les nouvelles technologies financières

Pour éclairer cette question, NuméFin, une initiative menée par l’Académie de la transformation numérique, l’Université Laval et l’Université TÉLUQ, s’appuie sur une enquête auprès de 3015 adultes québécois afin d’évaluer leurs compétences numériques et financières. Les données ont été recueillies au moyen d’un sondage en ligne portant sur huit domaines de compétences définis dans le référentiel NuméFin, notamment afin de mesurer les connaissances, les attitudes et les comportements liés au numérique et à la finance.

L’étude met en lumière trois facteurs susceptibles d’influencer l’attitude des consommateurs et leur intention d’adopter de nouveaux services fintechs. Le premier est la littératie numérique, qui renvoie à l’aisance nécessaire pour utiliser les outils numériques de manière confiante et autonome. Dans le contexte des fintechs, elle permet notamment de mieux naviguer dans les interfaces, d’en comprendre les fonctionnalités et d’interagir plus facilement avec les services proposés.




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Le deuxième est la littératie financière, soit la capacité à comprendre les concepts financiers comme l’intérêt, l’inflation et la diversification des risques. L’étude montre néanmoins qu’une littératie financière plus élevée est associée à une attitude moins favorable envers les fintechs. Ce résultat laisse penser que les personnes les mieux informées perçoivent peut-être davantage la complexité des marchés boursiers et les risques de volatilité. Elles pourraient donc se montrer plus prudentes face à des interfaces qui rendent l’entrée sur les marchés particulièrement facile.

Un troisième facteur ressort également : le sentiment d’auto-efficacité. Les résultats montrent en effet que connaître les concepts financiers et maîtriser les outils numériques ne suffisent pas toujours : il faut surtout se sentir capable d’agir. C’est ce que l’on appelle le sentiment d’auto-efficacité, soit la croyance d’une personne en sa capacité à utiliser efficacement ces outils. Cette distinction est importante au Québec, puisqu’on constate que 56 % éprouvent de la difficulté à comprendre le jargon financier numérique, et seulement 35 % des adultes présentent une forte littératie financière.

Malgré cela, la confiance dans sa propre capacité à agir est déjà bien présente : 51 % des personnes interrogées déclarent avoir une forte confiance dans leur capacité à utiliser efficacement les services financiers numériques. Ce constat montre qu’une part considérable de la population se sent capable d’utiliser ces services, même si ses connaissances financières ou sa compréhension des environnements numériques peuvent demeurer incomplètes.

Quand la frontière entre investissement et jeu d’argent se brouille

Notre étude met en évidence que 60 % des adultes du Québec déclarent avoir déjà participé à des jeux d’argent et que 56 % affirment avoir perdu plus d’argent qu’ils n’en ont gagné.

Ces constats soulèvent un enjeu important : les fintechs se développent dans un environnement où les comportements associés au jeu d’argent et les pertes financières qui peuvent en découler sont déjà bien présents. Dans ce contexte, l’essor des plates-formes de courtage en ligne pourrait contribuer à brouiller davantage la frontière entre investissement et jeu d’argent, notamment lorsqu’elles facilitent l’accès à des pratiques plus spéculatives, comme le day trading, le recours à l’effet de levier ou la négociation d’options.

Nos résultats révèlent d’ailleurs une association entre la capacité perçue à gérer ses finances à l’aide de plates-formes de fintech et certains comportements liés aux jeux d’argent. Parmi les personnes présentant une forte capacité de gestion, 39 % déclarent jouer à des jeux d’argent, comparativement à 32 % de celles présentant une faible capacité. Ces personnes ne s’en tire pas pour autant, puisque 65 % d’entre elles déclarent avoir perdu davantage d’argent qu’elles n’en ont gagné, comparativement à 58 % chez celles présentant une faible capacité, soit un écart de 7 points de pourcentage.




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Ces résultats sont particulièrement intéressants parce qu’ils soulignent que certaines plates-formes fintech, en facilitant l’accès à des produits spéculatifs ou en intégrant des mécanismes empruntés à l’univers du jeu (ex., concours, récompenses ou défis), pourraient constituer des facteurs de vulnérabilité supplémentaires pour certains utilisateurs.

L’usage des fintechs au détriment des considérations durables ?

Les risques liés à l’usage des nouvelles solutions fintechs ne concernent pas uniquement le bien-être financier des personnes : ils touchent aussi au bien-être collectif. Dans notre étude, la gestion autonome des placements en ligne est associée à une à une attitude plus faible envers l’investissement selon les critères éthiques et durables.


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L’étude montre d’ailleurs que les produits financiers durables occupent une place marginale dans l’univers financier d’une grande partie de la population. Dans ce contexte, l’usage des fintechs pourrait accentuer cette tendance. En facilitant des décisions plus rapides, plus autonomes et davantage centrées sur les gains individuels, ces plates-formes peuvent recentrer l’attention sur le rendement personnel immédiat et reléguer au second plan les considérations éthiques et collectives.

Repenser l’autonomie financière à l’ère des fintechs

Les applications de fintech ne suppriment pas seulement certaines tâches administratives. Elles réduisent aussi les moments de discussion, d’hésitation et de mise en perspective qui accompagnaient traditionnellement une décision financière. Le conseiller bancaire ne disparaît pas, mais sa présence cesse d’être systématique. Les utilisateurs sont ainsi amenés à prendre leurs décisions financières de manière plus autonome, souvent seuls, sur leur téléphone, au rythme des notifications et des incitatifs intégrés aux plates-formes.

L’absence d’un interlocuteur humain peut aussi limiter les occasions de discuter de la tolérance au risque, des objectifs à long terme ou des conséquences collectives d’un placement. Le consommateur risque alors de se retrouver dans une bulle décisionnelle où ses préférences, les suggestions de la plate-forme et les discours qui circulent dans ses réseaux se renforcent mutuellement.

Il faut toutefois reconnaître que cette autonomie comporte aussi des avantages. Les fintechs facilitent l’accès à des placements diversifiés et peu coûteux, notamment grâce aux FNB, et démocratisent l’accès aux marchés financiers à un plus grand nombre de consommateurs en facilitant le micro-investissement, c’est-à-dire la possibilité d’investir de petits montants.

Nos résultats ne plaident donc pas pour un retour à une finance entièrement traditionnelle. Ils invitent plutôt à repenser ce que signifie « autonomiser » les consommateurs. L’éducation financière numérique doit renforcer les connaissances financières et les compétences numériques, mais aussi certaines capacités psychologiques devenues désormais essentielles : développer un sentiment d’auto-efficacité réaliste, reconnaître les mécanismes d’incitation utilisés par les plates-formes pour nous pousser à agir ou à dépenser, savoir ralentir avant de prendre une décision, ou encore mieux gérer ses émotions.

Les fintechs transforment notre rapport à l’argent en rendant les décisions plus immédiates et plus autonomes. Le défi n’est donc plus seulement de savoir si les consommateurs adopteront ces outils, mais de déterminer dans quelles conditions cette autonomie numérique peut soutenir à la fois leur bien-être financier et celui de la collectivité.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Fintechs : gérer son argent plus facilement, mais à quel prix ? – https://theconversation.com/fintechs-gerer-son-argent-plus-facilement-mais-a-quel-prix-289118

Peut-on vraiment détecter les textes générés par IA ?

Source: The Conversation – in French – By François Rastier, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Il reste difficile, malgré l’apparition de logiciels de détection, de savoir si un texte a été généré par une intelligence artificielle ou par un humain. Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Il est très difficile, aujourd’hui, de savoir si un texte est produit par un humain ou par une intelligence artificielle, malgré des avancées législatives qui vont dans le sens d’un affichage de son usage.

  • Certains logiciels monétisent cette difficulté et proposent de détecter les textes produits par une IA, mais leur fiabilité reste difficile à prouver.

  • Si le règlement européen sur l’IA, l’IA Act, promet plus de transparence sur les contenus générés par IA, la majorité des utilisateurs, par défaut, tient pour authentiques les textes ainsi produits.


Les textes générés par intelligence artificielle (IA) ouvrent une situation nouvelle : relevant à leur manière du régime de la post-vérité par leur indifférence à toute catégorisation, ces textes ne sont ni vrais ni faux, ni authentiques ni falsifiés. Nulle autorité ne s’aviserait de s’en porter garant. Les firmes productrices des chatbots se contentent des mentions comme « Peut comporter des erreurs » et autres formules d’un vague précautionneux imitées des industries du tabac ou de l’agroalimentaire.

Prenons l’exemple de l’édition. Un nouveau problème d’authentification se pose aux journalistes comme aux éditeurs de journaux ou de livres. Comment savoir si un manuscrit reçu est l’œuvre d’un humain ou le produit d’une IA ? Cette question met évidemment en jeu la crédibilité des auteurs comme celle des éditeurs.

En amont, les IA ont été entraînées non seulement à partir de données personnelles et de documents en accès libre, mais aussi de textes sous droits. Couvert par un commode « secret industriel » ce pillage initial, euphémisé en fair use, ou « usage équitable », n’a pas été compensé par les quelques droits d’usage négociés discrètement par les éditeurs les plus importants.

Désormais, cependant, l’édition se doit en outre d’évaluer la part prise par l’IA dans les textes qui lui sont soumis pour publication. À la suite de divers scandales, les éditeurs tentent de rassurer leur public en publiant des recommandations destinées aux auteurs.

Or, pour les grands éditeurs scientifiques anglo-saxons, l’usage de l’IA générative ne remet pas en cause l’authenticité des manuscrits soumis : elle doit simplement apparaître dans les remerciements – ce qui est déjà lui reconnaître une personnalité, comme si elle était devenue une collègue. En somme, cet usage semble accepté, bon gré mal gré.

IA et littérature

Dans le domaine de la création littéraire, la notion d’auteur (humain) reste privilégiée. Ainsi, en 2024, la romancière japonaise Rie Kudan reçut le prestigieux prix Akutagawa pour un roman d’anticipation, mais suscita des critiques quand elle révéla malicieusement avoir eu recours à l’IA – pour 5 % du texte seulement assura-t-elle. Comme une prophétie autoréalisatrice, son roman décrit les effets de l’IA sur la société à venir.

Depuis, les jurys semblent plus suspicieux, mais parfois à leur détriment. Gagnant du prix Commonwealth de la meilleure nouvelle, Jamir Nazir dut rendre sa récompense. Mais après un long procès, et sur la foi « de brouillons, d’ébauches, de plans, de documents horodatés et de notes », il eut gain de cause en juillet 2026 et le montant de son prix fut même doublé à titre de dédommagement.

Les indices stylistiques restent d’autant plus conjecturaux que les humains et les IA imitent réciproquement leur langage, par un effet mimétique de code-switching (alternance codique, ndlr) pour les premiers et, pour les IA, par « un alignement » programmé qui les conduit à se régler sur les propos que leur adressent leurs utilisateurs.

La détection de l’IA par l’IA ?

Pour lever les doutes, on a alors recours à des logiciels d’IA spécialisés dans la détection – en application peut-être d’un adage de Mark Zuckerberg, qui affirme que l’IA peut réparer les dommages qu’elle cause, comme jadis la lance d’Achille pouvait magiquement guérir les blessures. Et de fait, les doutes semés par les textes artificiels se sont assez épaissis pour donner matière à un nouveau secteur économique voué à la détection des IA, et que nous nommerons l’« industrie du soupçon ». Elle parvient à monétiser la confusion semée par les textes artificiels.

Dans ce domaine, la firme la plus importante reste Pangram, fondée en 2018. Son directeur, Max Spero, presse les éditeurs de « modérer strictement le contenu généré par IA » (« strictly moderate AI-generated content ») et n’a pas hésité à dénoncer nommément des journalistes, notamment ceux du New York Times. Les accusations, reprises par The Atlantic, suscitèrent une polémique qui s’assourdit toutefois quand James Taranto, dans le Wall Street Journal, montra que les mêmes articles, soumis à Pangram, obtenaient des scores différents à divers moments de la journée.

À l’heure actuelle du moins, les logiciels d’IA destinés à détecter les textes artificiels sont tout aussi opaques et trompeurs que ceux qui ont produit ces textes. Ils se contentent d’aligner des pourcentages : par exemple, le témoignage encore inédit, l’Expérience humaine, de Thierry Crouzet, soumis par son auteur au logiciel Justdone, serait écrit à 61 % par une IA. Il s’interroge : « Je ne serais qu’à 39 % humain ? » Il lui suffit d’ailleurs de soumettre son texte à d’autres outils de détection pour voir varier son pourcentage d’humanité…

Comme ces pourcentages sont calculés à partir d’indices opaques, ces logiciels ne font pas mieux que les lecteurs suspicieux, mais somme toute pire, car ils présentent des conjectures comme des résultats et multiplient ainsi les faux positifs comme les faux négatifs. Aussi, craignant sans doute des injustices et surtout des procès, de grandes universités, comme Austin, Yale, Berkeley ou le MIT, ont décidé d’interdire l’usage des détecteurs d’IA.

Une humanisation artificielle ?

Cependant leur succès ne se dément pas, car l’on prend volontiers les sorties machines pour des résultats. Et outre, ces détecteurs d’IA reposent sur des technologies duales et proposent benoîtement de maquiller les textes générés par IA pour les « humaniser » et se garantir ainsi des accusations, qu’elles soient justifiées ou non.

Ainsi Justdone propose : « Préservez l’authenticité de vos écrits en identifiant les contenus générés par l’IA. Précision de 99,8 %. » Grammarly, pour sa part, « détecte et corrige le contenu généré par IA » et se présente comme un logiciel « d’humanisation ». Inutile de souligner le paradoxe d’une originalité machinale promue par des slogans comme : « Rendez votre texte 100 % original. »

Le recours à une humanisation artificielle ne trahirait-il pas une démission éthique ? Il fait en tout cas les affaires des entreprises de détection, et l’on comprend mieux pourquoi le directeur de Pangram dénonçait des « coupables » : l’intimidation devenait telle que des auteurs en viennent à utiliser son IA pour se prémunir de l’accusation d’avoir utilisé l’IA…

La confusion s’accroît ainsi. Par exemple, accusé par Pangram de publier 41 % de posts longs et 30 % de posts courts générés par IA, le grand réseau professionnel LinkedIn a mis en place un bouton qui permet à ses utilisateurs de marquer les textes qu’ils suspectent de la mention désobligeante AI slop. C’est un moyen d’entraîner son propre détecteur d’IA, mais par des conjectures qui restent incontrôlables. La perplexité s’accroît encore quand on s’avise que LinkedIn met obligeamment à disposition de ses abonnés premium un générateur de textes, et que sa maison mère est actionnaire d’OpenAI.

En somme, on ne saurait s’en remettre aux détecteurs d’IA, puisqu’ils conservent toute l’opacité des chatbots qu’ils sont censés caractériser.

Retenons enfin que cette étrange « humanisation » participe sans doute de la convergence entre textes artificiels et textes « humains » ou plus exactement culturels. Non seulement les auteurs sont peu à peu influencés par les textes artificiels qu’ils lisent, notamment s’ils usent fréquemment des chatbots, mais ils s’en remettent de plus en plus à l’IA pour corriger ceux qu’ils écrivent, avec l’espoir d’écarter les soupçons qui affectent à présent tout le monde, d’autant plus que n’importe quel robot peut jurer sur l’honneur qu’il n’en est pas un – pour peu qu’on le lui demande.




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Perspectives scientifiques et réglementaires

La comparaison entre textes artificiels et textes « humains » appelle un programme de recherche coordonné qui tiendrait compte des procédures de comparaison exploitées de longue date par la lexicométrie et la textométrie. Sur d’autres langues que le français, divers travaux comparatifs ont été menés, sur l’anglais notamment, et principalement à partir de diverses déclinaisons de ChatGPT. Quelle que soit la langue, les résultats sont concordants, malgré la diversité des méthodes, ce qui confirme l’objectivité des traits relevés.

Ainsi, par des méthodes de stylométrie, Przystalski et coll. mettent en évidence, par contraste avec les textes « humains » la monotonie des constructions syntaxiques, la prévisibilité de la structure des phrases, une fréquence encore affaiblie des mots rares, des schémas de ponctuation caractéristiques, et une expressivité limitée. Terčon et Dobrovoljc soulignent aussi un style impersonnel, marqué par la fréquence de nominalisations et des déterminants et une rareté relative des adjectifs et des adverbes. Étudiant des travaux universitaires, Herbold et coll. notent aussi l’abondance des nominalisations (caractéristiques des discours stéréotypés, pour ne pas dire des langues de bois).

Indépendamment d’un programme de linguistique comparative, et sachant que les performances imitatives des chatbots s’accroissent avec l’aide souvent involontaire des utilisateurs, la seule solution pour détecter les textes artificiels reste l’obligation pour les firmes qui les produisent de les caractériser en amont, par des métadonnées et/ou des mentions affichées. Entré en vigueur le 2 août 2026, l’IA Act élaboré par l’Union européenne impose, pour la première fois, un tel marquage sur son territoire – du moins à compter du 2 décembre, les grandes entreprises ayant obtenu un premier délai.

C’est là reconnaître enfin une responsabilité aux producteurs de « contenus », comme aussi aux utilisateurs professionnels. Comme les plateformes prétendent limiter leur rôle à celui d’hébergeurs, elles en restent cependant exemptées, ce qui semble exorbitant, alors que les autres médias sont tenus pour responsables de ce qu’ils diffusent.

S’il faut malgré tout saluer ce courageux retour à la raison juridique, la question des usages individuels reste évidemment ouverte, et rien encore n’empêchera des fraudeurs d’effacer ou de modifier les métadonnées des textes artificiels. En outre, ces métadonnées ne sont lisibles que par certains logiciels et restent hors de portée du grand public. Enfin, les résumés générés par IA, ceux que priment désormais les moteurs de recherche, comme Google, restent exemptés de marquage explicite.

La suspicion qui affecte désormais tous les textes, « humains » ou non, risque donc de perdurer malgré tout. Le problème qui se pose à nous n’est pas celui de la vérité : un texte artificiel peut être lu comme factuellement vrai, un texte naturel peut fourmiller de mensonges, mais la question de l’authenticité doit être posée avant tout.

Même si un texte inauthentique peut être déchiffré, il convient d’en suspendre l’interprétation, en suivant la mise en garde de Friedrich Schlegel, dans sa Philosophie de la philologie (1797) : « Il est inutile d’interpréter les textes inauthentiques. »

En d’autres termes, le critère de l’authenticité reste préjudiciel. Seule l’authenticité permet de légitimer une interprétation et de porter un jugement relevant de la raison pratique, c’est-à-dire de l’éthique. Or, personne ne peut répondre d’un texte artificiel, et il échappe de fait à toute responsabilité : la notion douteusement psychologisante d’hallucination reste trompeuse. En outre, de même qu’un texte qui mélange le vrai et le faux doit être récusé, car le faux l’emporte toujours, un texte composite qui mêle le naturel et l’artificiel, l’authentique et l’inauthentique devient l’objet d’une suspicion légitime.

Toutefois, comme le doute ne peut guère être levé, une crédulité plus ou moins résignée se généralise, si bien que la majorité des utilisateurs tient pour assurés les propos de l’IA. Ainsi, l’affichage des résumés IA en tête des réponses sur les moteurs de recherche semblait déjà, début 2025, suffire à 83 % du public.

The Conversation

François Rastier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Peut-on vraiment détecter les textes générés par IA ? – https://theconversation.com/peut-on-vraiment-detecter-les-textes-generes-par-ia-289673

Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Chercheuse associée au laboratoire HISTEME (Histoire, Territoires, Mémoires), Université de Caen Normandie

Le philosophe Condorcet, l’inventeur et militant Jules Allix, l’économiste Victor Considerant, le médecin et franc-maçon Georges Martin, le chef du gouvernement sous le Front populaire Léon Blum, l’écrivain Victor Margueritte (de gauche à droite et de haut en bas).

L’ESSENTIEL

  • Face aux violences sexistes et sexuelles, de plus en plus d’hommes disent publiquement leur soutien à la « cause des femmes ».

  • Cet appui n’est pas nouveau. Depuis que des femmes luttent pour leurs droits, des hommes se tiennent à leurs côtés.

  • Des cadres aux adeptes actifs, ce féminisme masculin est varié, mais a aussi été traversé d’ambiguïtés.


De tribunes en lettres ouvertes, jusqu’à l’intervention remarquée de l’astronaute Thomas Pesquet dans l’émission La Grande Librairie en mai 2026, les hommes que l’on peut qualifier de féministes sont de plus en plus nombreux.

Aujourd’hui, la plupart de ces appels masculins concernent la sécurité physique des femmes et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Certains réclament même la fin du patriarcat, c’est-à-dire d’une organisation sociale fondée sur la domination des hommes et leur offrant, au détriment des femmes, des privilèges de naissance, sans même qu’ils aient besoin de les conquérir.

Ces hommes ne sont pas les premiers à soutenir la cause des femmes. Bien avant eux, il y eut des pionniers, dont il est important de rappeler l’existence, même si l’on ne peut pas, bien entendu, calquer notre définition actuelle du féminisme sur la situation sociale et culturelle du XIXᵉ siècle et de la première moitié du XXᵉ siècle.

Il y a alors mille façons d’être féministe, et mille teintes de féminisme. On peut, par exemple, défendre l’accession des femmes à certaines professions, sans vouloir leur accorder les droits politiques ou bien leur accorder ces droits en étant nataliste et anti-avortement (une position encore largement consensuelle sous la IIIᵉ> République). Le féminisme peut aussi passer par une meilleure valorisation du rôle domestique des femmes… Autant de positions assumées par des féministes des deux genres.

Acceptons donc ici une définition large, comme volonté de progrès pour les femmes et d’un rôle social mieux valorisé, et voyons comment des hommes, philosophes à la pensée structurante, compagnons de route ou « adeptes actifs », se sont inscrits précocement dans cette grande histoire des féminismes.

De Condorcet à Fourier, des figures tutélaires

En 1914, plusieurs associations féministes se coordonnent pour une grande manifestation en faveur du suffrage des femmes. Leur marche a une destination bien précise et très symbolique : la statue de Condorcet (1743-1794), sur le quai de Conti, à Paris.

Le marquis philosophe est l’une des figures tutélaires du mouvement suffragiste. Il leur a en effet offert des arguments puissants dans plusieurs de ces écrits pétris d’humanisme et d’égalité, que ce soit dans ses Lettres d’un bourgeois de New Haven à un citoyen de Virginie (1788) et, surtout, dans l’article « Sur l’admission des femmes au droit de cité » paru dans Journal de la Société de 1789 en 1790.

Cet apport universaliste, fondé sur l’égale humanité des femmes et des hommes, qui doit se répercuter dans la loi, est complété dans les années 1830 par les réflexions de Saint-Simon (1760-1825) et de Fourier (1772-1837).

Saint-Simon prônait l’association de l’homme et de la femme et davantage d’égalité dans la société, dans une vision différentialiste, c’est-à-dire fondée sur la complémentarité des qualités « spécifiquement » masculines ou féminines. Le mouvement se met en quête de la « Femme-messie » qui complétera l’homme. La vision est donc quasiment religieuse, mais elle a encouragé beaucoup de femmes à s’engager sur le chemin de l’émancipation.

Fourier complète ce cadre spirituel et pratique en faisant de la mesure de l’émancipation des femmes un indicateur de l’émancipation sociale de toute la société, tout en prônant une vision plus socialiste que celle de Saint-Simon, dans laquelle le Progrès par l’industrialisation avait une place importante.

Un combat pour le suffrage universel

Les deux mouvements, saint-simonien et fouriériste, ont un écho immense auprès de beaucoup de femmes et d’hommes, durant tout le XIXᵉ siècle. Des femmes ont alors réalisé qu’elles pouvaient être les égales des hommes, au profit de l’humanité tout entière. Et des hommes ont été inspirés, eux aussi, par ces principes.

Victor Considerant (1808-1893) et Pierre Leroux (1797-1871), par exemple, sont les deux seuls élus à demander que les femmes soient incluses dans le suffrage universel, sous la IIᵉ République, et ils sont tous deux saint-simoniens. Toute une branche du socialisme du XIXᵉ siècle est issue de cette tradition, ouverte au féminisme.

Caricature de Léon Richer, par André Gill.
via Wikimedia

S’inspirant de leurs théories, une poignée d’hommes s’engage avec ferveur dans le mouvement féministe. Ils sont les compagnons de route des féministes et, parfois, leurs compagnons de vie. Léon Richer (1824-1911), en particulier, co-anime le mouvement en faveur des droits civils des femmes avec Maria Deraismes (1828-1894). En 1869, il fonde un hebdomadaire, le Droit des femmes, quelques mois avant de créer l’association pour le droit des femmes en 1870.

Moins connu et plus polémique, le communard Jules Allix (1818-1903), proche de la féministe Louise Barberousse (1836-1900), accompagne le mouvement en faveur du suffrage des femmes dans les années 1880.

Des couples engagés

Un grand nombre de féministes sont en couple avec des hommes qui soutiennent leur action, qui les soutiennent aussi, parfois, dans leur difficile combat – rappelons que la société du XIXᵉ siècle et du premier XXᵉ siècle réprouve l’expression publique et politique des femmes.

On voit ainsi Georges Lhermitte (1867–1943), mari de Maria Vérone (1874-1938), grande avocate et présidente, à partir de 1919, de la Ligue française pour le droit des femmes, enlever sa chaussure lors d’une réunion publique pour prouver que son épouse sait ravauder des chaussettes. C’est que, pour faire accepter l’émancipation des femmes, il faut rassurer en prouvant qu’elles continueront à jouer leur rôle au foyer…

On peut aussi citer le bel hommage posthume rédigé par Hubertine Auclert (1848-1914) dans le Radical, en janvier 1902 lors de la mort du mari de Léonie Rouzade (1839-1916), Auguste, suffragiste et libre-penseuse :

« Les féministes apprendront, avec peine, la mort de M. Auguste Rouzade, membre de la société Le Suffrage des Femmes, qui joignait à beaucoup d’autres mérites, celui si rare de savoir reconnaître et proclamer la supériorité intellectuelle de sa compagne, notre distinguée consœur Léonie Rouzade. »

Enfin, parmi de très nombreux exemples, il convient de mettre en lumière le rôle majeur de Georges Martin (1844-1916), mari de Marie-Georges Martin (1850-1914), qui fonde en 1901 le Suprême Conseil universel mixte Le Droit humain, permettant aux femmes de poursuivre leur parcours maçonnique vers les grades les plus hauts. La franc-maçonnerie est alors un véritable creuset républicain auquel appartiennent plusieurs figures du féminisme, femmes et hommes.

Militer pour l’émancipation des femmes à différents niveaux

À côté de ces « cadres masculins » du féminisme, les « adeptes actifs » sont innombrables, et il serait vain de vouloir être exhaustif, en particulier sous la IIIᵉ République. Chacun dans sa discipline a apporté sa pierre en démontrant que l’émancipation des femmes n’était pas un danger pour la société, que c’était au contraire une étape incontournable du progrès social.

Les hommes de lettres, bien sûr, se sont particulièrement illustrés. Victor Hugo (1802-1885) a ainsi été le premier président d’honneur de la Ligue française pour le droit des femmes, créée en 1882 par Maria Deraismes. Le roman la Garçonne s’est imposé comme modèle de femme émancipée dans les années 1920, faisant perdre à son auteur, Victor Margueritte (1866-1942), sa Légion d’honneur.

Des hommes politiques ont aussi été en première ligne de plusieurs combats féministes. On y trouve des socialistes, comme Marcel Sembat (1862-1922) ou Léon Blum (1872-1950), mais aussi des radicaux, comme Jules Siegfried (1837-1922), ou des hommes de centre droit, comme Paul d’Estournelle de Constant (1852-1924) ou Louis Marin (1871-1960), défenseur inlassable des droits politiques féminins.

Il faudrait aussi évoquer les nombreux journalistes qui ont acculturé les Français aux thématiques des droits des femmes au quotidien, mais aussi les acteurs de tant de disciplines qui ont soit fait place aux femmes, soit étudié les femmes pour sortir des clichés, notamment en psychiatrie ou en physiologie.

Une frilosité face au vote ?

À voir tous ces soutiens, on peut se demander pourquoi ils n’ont pas eu le succès espéré. Plus d’une fois, les hommes féministes ont été accusés de ne pas aller assez loin.

C’est que la position des hommes féministes ne manque pas parfois d’ambiguïté. Le féminisme ne fait pas tout. On place parfois au-dessus de lui de simples calculs politiques, ou un principe encore plus grand : celui de la République.

Or, bien des républicains, en particulier de la mouvance radicale, issue des pères fondateurs de la République, animée sans cesse par la crainte de la chute du régime, sont plus que frileux vis-à-vis du vote des femmes. Incapables de prévoir comment cet apport nouveau d’électrices s’orienterait, ils préfèrent tuer la réforme dans l’œuf.

Voilà sans doute ce qui brouille le souvenir de ces hommes féministes, qui ont malgré tout fait aboutir de nombreuses réformes en faveur des femmes dans le domaine du travail, de l’éducation, de la protection de la maternité ou de leurs droits civils, tout en prouvant que femmes et hommes faisaient partie d’une même humanité.

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Anne-Sarah Bouglé-Moalic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum – https://theconversation.com/ces-hommes-pionniers-du-feminisme-de-condorcet-a-leon-blum-288547

Les survivants de la peste nous ont laissé des graffitis, de rares archives… et une leçon pour l’après-Covid

Source: The Conversation – in French – By Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University

Après la Peste noire, beaucoup de survivants évitaient d’évoquer la maladie. Pourtant, quelques graffitis, archives et témoignages ont traversé les siècles (sur un mur de l’église Sainte-Marie d’Ashwell, en Angleterre). Jack1956/Wikipédia, CC BY

Graffitis gravés sur les murs des églises, quelques chroniques et actes de justice : les rares traces laissées par les survivants de la Peste noire en Europe, de 1346 à 1353, montrent que la mémoire d’une pandémie dépend autant de ce qui est conservé que de ce qui est volontairement oublié.


Les souvenirs des pandémies sont souvent source de tensions. Ils peuvent être contestés, douloureux et politiquement sensibles. Alors que la pandémie de Covid-19 s’éloigne peu à peu, gouvernements, communautés et familles s’interrogent sur la manière dont elle devrait être commémorée.

Les initiatives vont de mémoriaux personnels dédiés aux proches disparus à des programmes officiels de commémoration. Observer la façon dont les sociétés du passé ont gardé la mémoire des pandémies peut nous aider à réfléchir à la manière de commémorer aujourd’hui la pandémie de Covid-19.

L’épidémie de peste de 1346 à 1353, connue sous le nom de Peste noire, fut l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire. On estime qu’entre un tiers et deux tiers de la population de l’Europe médiévale y ont succombé.

La peste n’a toutefois pas disparu. La société a continué de subir des flambées épidémiques tout au long des siècles suivants. Comme le montre mes recherches, malgré son omniprésence, la peste est peut-être devenue un sujet tabou pour les survivants, même si quelques initiatives individuelles destinées à en préserver la mémoire nous sont parvenues.

Un sujet tabou

Si les contemporains évitaient de parler de la peste, c’est notamment parce qu’ils pensaient que la maladie pouvait se transmettre par la seule imagination. Évoquer la peste risquait, selon eux, d’en favoriser l’apparition. Dans sa chronique, rédigée dans la décennie qui suivit la Peste noire, le frère carme Jean de Venette (v. 1308-1368) écrivait :

« Il y eut durant ces deux années 1348 et 1349 un nombre de victimes tel que l’on ne jamais entendu dire ni vu ni lu dans les temps passés. La maladie et la mort venaient aussi par imagination, relation et contagion, car celui qui était en bonne santé et visitait un malade échappait rarement au péril de la mort. »

D’autres partageaient cette conviction selon laquelle s’inquiéter de la peste augmentait le risque d’en être victime. Le médecin scandinave Bengt Knutsson (dit Benedictus Kanut, mort en 1462, NdT) recommandait ainsi de « ne pas craindre la mort, mais de vivre dans la joie et d’espérer vivre longtemps ». Évoquer la peste revenait, semblait-il, à l’inviter.

Le traumatisme a sans doute aussi joué un rôle majeur dans la réticence de certains survivants à se remémorer les épidémies. Ceux qui avaient traversé la Peste noire avaient été témoins d’horreurs que beaucoup préféraient ne pas revivre. Les morts étaient si nombreux que, les cimetières étant saturés, on creusait d’immenses fosses dans lesquelles les défunts étaient déposés en rangées superposées. Dans sa chronique florentine, Marchionne di Coppo Stefani (1336-c. 1385) comparait avec une macabre précision l’alternance de terre et de corps dans ces fosses communes à « des couches de lasagnes recouvertes de fromage ». Certains souvenirs valaient sans doute mieux être ensevelis.

Le caractère conflictuel de la mémoire de la peste apparaît également à la fin du XVᵉ siècle, lorsqu’une épidémie divisa une communauté du North Yorkshire. Un groupe estimait que les victimes étaient mortes de la peste, tandis qu’un autre décrivait la maladie comme une « pyned sekenes » (« maladie douloureuse »), probablement une affection pulmonaire. Ce désaccord était loin d’être anodin, car le nom donné à la maladie façonnait la manière dont elle serait mémorisée. La qualifier de peste revenait à l’associer à l’épidémie la plus redoutée du Moyen Âge ; lui donner un autre nom permettait de la ranger dans une catégorie différente, sans doute moins chargée de peur.

L’aversion à évoquer les expériences liées à la peste était telle que des historiens ont avancé qu’« en tant que mémoire collective, elle était en train d’être progressivement effacée de l’histoire ».

Un exemple particulièrement frappant provient de la pratique juridique de l’Angleterre médiévale. Pour prouver qu’un héritier avait atteint l’âge requis pour hériter d’une terre, des témoins devaient se remémorer des événements marquants survenus au cours de sa vie, comme des naissances, des décès ou des mariages. Pourtant, parmi les 10 181 témoignages recueillis entre 1246 et 1430, seuls 13 mentionnent explicitement la peste. Le souvenir de la maladie était peut-être trop douloureux pour être évoqué.

Il existe aussi une explication plus prosaïque à ces silences. Ce qui nous est parvenu dans les archives relève souvent du hasard. Peu de contemporains ont laissé de récits personnels de leur expérience, et les documents juridiques ou financiers étaient généralement très codifiés, guère propices à de longs témoignages sur des tragédies intimes. Notre compréhension de la mémoire de la peste dépend donc largement des sources qui subsistent.

Même s’il est difficile de retrouver les expériences individuelles de la peste, l’empreinte durable qu’elle a laissée sur la culture médiévale est incontestable. L’essor de la Danse macabre, qui représente la Mort entraînant dans une ultime ronde des personnes de toutes les conditions sociales, reflète les profondes angoisses suscitées par l’idée de mourir soudainement sans y être préparé.

Les hommes et les femmes du Moyen Âge trouvaient aussi des moyens plus personnels de conserver la mémoire de leur expérience. Les graffitis gravés sur les murs des églises offrent un aperçu des horreurs de la peste et du désir de laisser une trace individuelle.

Une inscription de l’église Sainte-Marie d’Ashwell (Hertfordshire, Angleterre) qualifie la peste de « pitoyable, féroce et violente ». Une autre, gravée dans l’église Saint-Edmond d’Acle, dans le Norfolk, se conclut ainsi :

« Aussi, tant que dans ce monde la peste, cette bête sauvage, fait rage heure après heure, pleurez par la prière et le souvenir la puissance meurtrière de la mort. »

D’autres inscriptions, non datées, témoignent de pertes plus intimes encore. Dans l’église Sainte-Marie de Gamlingay, dans le Cambridgeshire, on peut simplement lire :

« Ici repose Margaret, dans sa dixième année. »

La peste est donc peut-être devenue un sujet tabou pour de nombreux survivants, désireux d’oublier les horreurs qu’ils avaient vécues. Mais une partie de ces silences s’explique aussi par la nature même des sources sur lesquelles travaillent les historiens. Les voix qui nous sont parvenues sont le fruit du hasard, des pratiques de conservation des archives et des choix de ceux qui ont jugé quelles expériences méritaient d’être préservées.

Cette histoire nous offre une leçon précieuse aujourd’hui. La manière dont les historiens de demain se souviendront de la pandémie de Covid-19 dépendra non seulement de ce que les populations ont vécu, mais aussi de ce qui aura été consigné, conservé et commémoré.

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Ces recherches ont été menées grâce à un financement du Leverhulme Trust, dans le cadre du projet « Modelling the Black Death and Social Connectivity in Medieval England » (« Modéliser la Peste noire et les réseaux sociaux dans l’Angleterre médiévale »).

– ref. Les survivants de la peste nous ont laissé des graffitis, de rares archives… et une leçon pour l’après-Covid – https://theconversation.com/les-survivants-de-la-peste-nous-ont-laisse-des-graffitis-de-rares-archives-et-une-lecon-pour-lapres-covid-287596

Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de la guerre civile dans les classes espagnoles ?

Source: The Conversation – in French – By Néstor Banderas Navarro, Profesor de Didáctica de las Ciencias Sociales, Universitat de València

Enseigner la guerre civile espagnole (1936-1939) ne consiste pas seulement à raconter un conflit : c’est aussi transmettre les fondements de la démocratie.
EF Stock/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • La guerre civile espagnole (1936-1939) est peu enseignée de l’autre côté des Pyrénées, malgré son importance historique et démocratique.

  • Programmes, manuels et formation des enseignants laissent subsister de nombreuses lacunes.

  • Des approches pédagogiques innovantes permettent de mieux transmettre cette histoire et ses enjeux.


La guerre civile espagnole (1936-1939) est un épisode de l’histoire contemporaine de l’Espagne qui a conduit à l’instauration d’une dictature répressive de près de quarante ans. Quatre-vingt-dix ans après son déclenchement, ce conflit demeure un traumatisme profondément ancré dans la mémoire collective du pays et continue d’alimenter les débats idéologiques et politiques.

Son enseignement est essentiel, non seulement pour comprendre ce passé relativement récent, mais aussi pour fournir les connaissances indispensables à la construction d’une éducation civique et démocratique avant la fin de la scolarité obligatoire.

Mais est-ce vraiment le cas ? Les élèves espagnols quittent-ils l’enseignement obligatoire en ayant étudié et compris cet épisode de l’histoire, ses origines et ses conséquences ?

Un sujet encore négligé ?

Les lois sur l’éducation ont souvent changé ces dernières années de l’autre côté des Pyrénées, mais toutes ont eu en commun de ne pas accorder à cette période le temps et la place qu’elle mérite dans les programmes scolaires.

Si quelques avancées ont été introduites avec la dernière loi sur l’éducation, la réalité demeure que les enseignants disposent de très peu de temps pour expliquer ce qu’a été la guerre civile, comment elle s’est déroulée et pourquoi elle a éclaté.

Ce sujet n’est abordé qu’en dernière année de l’enseignement secondaire obligatoire (4º de l’Educación Secundaria Obligatoria, l’équivalent de la classe de 3ᵉ en France), dans le cadre du cours d’histoire, qui compte seulement trois heures par semaine. Or, ce programme couvre non seulement l’histoire contemporaine de l’Espagne, mais aussi celle de l’Europe ainsi que les grands mouvements et jalons de l’histoire de l’art. Dans certaines communautés autonomes, comme Madrid, la Murcie ou l’Estrémadure, le programme est recentré sur le XXᵉ siècle, ce qui permet de consacrer davantage de temps à ces événements.

Les élèves qui poursuivent leurs études au lycée après la scolarité obligatoire suivent, en terminale (2º de Bachillerato), un cours d’histoire de l’Espagne. Celui-ci est consacré aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, même si certaines communautés autonomes y ajoutent des périodes plus anciennes (par exemple, depuis la Préhistoire à Madrid, ou depuis l’Antiquité en Murcie).

Dans ces conditions, il est très difficile d’aborder la guerre civile et la dictature avec toute l’attention et la profondeur qu’elles méritent. D’où les importantes lacunes des élèves sur ces questions : confusion sur la chronologie de base, incapacité à replacer la guerre civile dans son contexte européen, mise sur le même plan moral des deux camps, méconnaissance de la nature profonde de la répression…

Ce déficit de connaissances se traduit parfois par une vision relativement indulgente d’une partie de la population espagnole à l’égard du franquisme.

Des lacunes qui ne s’expliquent pas seulement par le manque de temps

Au-delà du peu de temps consacré à la guerre civile en classe, d’autres facteurs limitent également la qualité de son enseignement.

Le premier concerne les manuels scolaires, qui restent les supports les plus utilisés dans les cours d’histoire. Malgré des progrès indéniables dans la qualité de leurs contenus et de leurs ressources pédagogiques, ils accordent encore une place insuffisante à des questions essentielles telles que la répression, la dimension de genre ou les conséquences sociales de la guerre.

Par exemple, ils évoquent encore trop peu la réalité locale de la répression, à travers des exemples liés à l’environnement des élèves. De même, lorsqu’ils intègrent les femmes au récit historique, ils abordent rarement de manière approfondie les formes spécifiques de répression qu’elles ont subies ainsi que les résistances et les transgressions qu’elles ont incarnées.

Deuxième facteur : la formation des enseignants, pourtant essentielle pour compenser les limites des manuels scolaires, dépend largement des programmes des universités. Or, dans de nombreux cursus d’histoire, on retrouve les mêmes difficultés que dans les programmes de fin de collège : des contenus beaucoup trop vastes et une place insuffisante accordée à l’histoire récente, pourtant marquée par de profondes tensions.

Autrement dit, de nombreux professeurs d’histoire eux-mêmes n’ont pas bénéficié, au cours de leur formation universitaire, d’un enseignement approfondi sur cette période.

Des récits enseignés sans esprit critique

Au-delà du manque de temps consacré à la guerre civile, la manière dont elle est parfois enseignée pose également problème. Les cours tendent encore à reproduire certains récits peu critiques, selon lesquels le conflit était inévitable ou la Deuxième République – le régime en place au moment du soulèvement militaire qui a déclenché la guerre – porterait une responsabilité équivalente à celle des insurgés ou, du moins, partagée avec ces derniers. Ces interprétations ont été largement façonnées par la dictature franquiste afin de légitimer son pouvoir.

Enfin, la progression récente de l’extrême droite, en Espagne comme dans de nombreux autres pays, constitue un défi supplémentaire. En raison notamment de ses positions ambiguës, voire ouvertement favorables au franquisme, et de son rejet des politiques de mémoire, elle a contribué à banaliser et à légitimer l’apparition, dans les salles de classe, de discours conflictuels et de réactions de rejet. Ceux-ci reprennent souvent des récits largement diffusés sur les réseaux sociaux au sujet de la guerre civile, très éloignés des connaissances établies par des décennies de recherche historique.

Des pistes encourageantes

Face à cette situation, il est essentiel de mettre en lumière les bonnes pratiques développées par certains enseignants, comme le montre l’ouvrage récemment publié, Franquismo enseñado. Historia reciente y memoria democráticas en las aulas (le Franquisme enseigné. Histoire contemporaine et mémoire démocratique dans les salles de classe, non traduit en français).

Une partie du corps enseignant, en particulier ceux qui sont attachés à la transmission de la mémoire démocratique et à un enseignement de l’histoire favorisant l’esprit critique, fait des choix pédagogiques réfléchis lorsqu’elle aborde la guerre civile.

Concrètement, ces enseignants replacent le conflit dans son contexte international, l’abordent sous l’angle de l’histoire sociale et culturelle, mettent en valeur le rôle des individus et des acteurs collectifs, donnent toute leur place aux expériences des soldats, des femmes, des enfants et des exilés, ou encore accordent une attention particulière à la répression.

Tout cela passe par l’utilisation de sources historiques variées, qui s’éloignent de l’approche essentiellement militaire à travers laquelle la guerre civile est souvent enseignée. Il peut s’agir, par exemple, de recourir à des témoignages oraux disponibles dans de nombreux fonds d’archives, d’analyser des photographies historiques, d’organiser des parcours pédagogiques pour retrouver les traces du conflit dans les villes et les villages (tranchées, bâtiments, etc.) ou encore d’utiliser des romans graphiques.

En définitive, ces bonnes pratiques montrent qu’un engagement volontaire des enseignants est indispensable pour compenser les insuffisances structurelles des programmes et faire de l’histoire récente de l’Espagne un objet d’enseignement certes sensible, mais essentiel pour donner aux élèves les outils nécessaires à l’exercice de la citoyenneté démocratique.

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Néstor Banderas Navarro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de la guerre civile dans les classes espagnoles ? – https://theconversation.com/pourquoi-ne-parle-t-on-pas-davantage-de-la-guerre-civile-dans-les-classes-espagnoles-287980

Pourquoi la France a interdit l’absinthe : l’histoire d’un bouc émissaire qualifié de « poison national »

Source: The Conversation – in French – By Tao Wang, Professor of Strategy, EM Lyon Business School

Pendant des décennies, l’absinthe fut accusée de rendre fou, de provoquer l’épilepsie et de menacer l’avenir de la nation française. Une nouvelle étude montre comment la « Fée verte » est devenue un bouc émissaire… et pourquoi ce mécanisme reste d’une brûlante actualité.


Le puissant breuvage vert émeraude à base d’armoise, d’anis vert et de fenouil, surnommé la « Fée verte », fut longtemps célébré par la société française, des artistes, de Baudelaire à Van Gogh. Au début du XXᵉ siècle, la France consommait à elle seule plus d’absinthe que le reste du monde réuni. Pourtant, en l’espace de quelques décennies, la boisson fut interdite et qualifiée de « poison national ».

Comment en est-on arrivé là ? Notre analyse, récemment publiée dans Organization Studies, s’appuie sur des archives historiques, des journaux, des publications médicales et des documents de propagande couvrant la période 1870-1915. Elle met en évidence un processus méthodique de désignation d’un bouc émissaire, qui se déploie en trois cycles successifs d’intensité croissante.

Comment l’absinthe est devenue l’ennemi public numéro 1 en France

Tout est parti de préoccupations bien réelles suscitées par cette boisson, dans un contexte marqué par un alcoolisme galopant, la défaite militaire face à la Prusse (1870) et les inquiétudes quant au déclin de la nation.

Bien que leurs travaux soient loin d’être conclusifs, certains scientifiques forgèrent le terme d’« absinthisme » pour désigner une pathologie spécifique. Selon eux, l’absinthe provoquait des symptômes qui lui étaient propres, notamment l’épilepsie et la folie.

C’est là que la dynamique devient particulièrement intéressante. Face à la montée du sentiment anti-alcool, les producteurs de boissons similaires – des apéritifs élaborés à partir d’ingrédients presque identiques, comme l’anis, le pastis ou l’anisette – prirent stratégiquement leurs distances avec l’absinthe.

Les affiches publicitaires des années 1880 opposaient explicitement des toniques « sains » à une absinthe « mortelle ». Elles représentaient la mort guettant les buveurs d’absinthe, tandis que de belles femmes accompagnaient les consommateurs des produits concurrents.

Les producteurs de vin se joignirent eux aussi à cette offensive pour des raisons économiques. Après que le phylloxéra eut dévasté les vignobles français, ils cherchaient à reconquérir leurs parts de marché. En présentant leur combat comme une cause patriotique (le vin incarnant le patrimoine français face à une absinthe décrite comme un poison étranger), ils s’allièrent aux mouvements de tempérance et aux responsables politiques.

Enfin, les producteurs d’absinthe eux-mêmes finirent par se retourner les uns contre les autres. Les producteurs de Pontarlier (Doubs), berceau historique de l’absinthe, s’en prirent à la « mauvaise absinthe » fabriquée à Paris, espérant se sauver en sacrifiant leurs concurrents. Cette fragmentation interne scella le destin de la boisson. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, son interdiction fut rapidement adoptée et présentée comme une victoire de la civilisation française.

Nos recherches mettent en évidence un schéma récurrent. D’abord émergent de véritables inquiétudes sociales, liées à la santé, à l’identité nationale ou à la sécurité publique. Puis un bouc émissaire commode est désigné : suffisamment proche des acteurs jugés « acceptables » pour porter leurs fautes, mais assez différent pour pouvoir être exclu.

Point essentiel : les acteurs susceptibles de devenir à leur tour des boucs émissaires cherchent activement à se repositionner, allant jusqu’à rejoindre leurs accusateurs pour échapper au blâme. Ce mécanisme alimente une dynamique d’escalade : à mesure que le groupe visé se réduit, les attaques se font plus virulentes. Nous qualifions ce phénomène de « structures d’opportunité de la stigmatisation » : des circonstances qui ouvrent de nouvelles fenêtres propices à la désignation de nouvelles cibles. En France, la défaite militaire, la crise du phylloxéra, puis, finalement, la guerre ont chacune contribué à accélérer ce processus.

Reconnaître les mécanismes contemporains du bouc émissaire

Si l’interdiction de l’absinthe en France en 1915 peut sembler appartenir à un passé lointain, les mécanismes qui l’ont rendue possible restent étonnamment actuels. Le bouc émissaire constitue un puissant mécanisme social. Il transforme souvent l’incertitude, la peur ou les conflits politiques en accusations dirigées contre certaines personnes ou certains groupes, à partir de récits partiels, sélectifs, voire tout simplement faux, mais répétés jusqu’à être tenus pour vrais.

Surtout, l’efficacité du bouc émissaire tient au fait que les preuves deviennent souvent secondaires lorsqu’il s’agit de désigner des coupables, d’alimenter une panique morale et, au bout du compte, de provoquer de réels dommages sociaux.

La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration frappante. La peur de l’infection a conduit, dans de nombreux cas, à des agressions verbales ou physiques contre des personnes d’origine asiatique, que certains en sont venus à considérer comme responsables de la propagation du coronavirus. Les rumeurs, la peur et les fausses croyances sur les modes de transmission ont alimenté la discrimination envers les malades et les groupes marginalisés, davantage sous l’effet de l’anxiété et de la désinformation que des preuves scientifiques.

Fait révélateur, cette stigmatisation n’a pas disparu lorsque les connaissances scientifiques se sont précisées ni lorsque les autorités politiques ont clarifié les véritables modes de transmission du virus. Les personnes d’origine asiatique ont continué à subir des actes d’hostilité longtemps après l’établissement d’un consensus scientifique sur l’épidémiologie du virus.

Le cas de l’absinthe révèle le même mécanisme : une fois qu’un bouc émissaire est désigné, la dynamique qui s’est enclenchée façonne la manière dont les faits sont perçus, au lieu d’être corrigée par eux.

Les réseaux sociaux, nouveaux boucs émissaires ?

Un exemple en train de se jouer sous nos yeux est particulièrement éclairant : le débat sur les réseaux sociaux et la santé mentale des jeunes. Depuis 2012 environ, les taux d’anxiété, de dépression et d’automutilation chez les adolescents ont fortement augmenté dans de nombreux pays occidentaux.

La question est donc la suivante : qu’est-ce qui a provoqué cette dégradation ? La réponse qui s’est imposée est simple : les réseaux sociaux. Parmi les parents se disant au moins un peu préoccupés par la santé mentale des adolescents, 44 % estiment que les réseaux sociaux sont aujourd’hui le principal facteur de leur mal-être. Aux États-Unis, le Surgeon General (homologue du Directeur général de la santé, en France, NdT) a publié plusieurs mises en garde sur leurs effets potentiellement nocifs, tandis que les responsables politiques se sont empressés de proposer des interdictions et des restrictions.

Le livre à succès de Jonathan Haidt, The Anxious Generation (2024), est devenu le manifeste de cette thèse. Selon lui, la transformation radicale de l’enfance sous l’effet des smartphones serait à l’origine d’une véritable épidémie de troubles mentaux. Pourtant, le tableau dressé par la recherche scientifique est bien plus nuancé que ne le laisse penser le consensus de l’opinion publique. Les études montrent que l’usage des réseaux sociaux est associé à une hausse des cas de dépression, d’anxiété et de comportements suicidaires chez les adolescents. Toutefois, l’ampleur de ces effets reste souvent modeste, et les chercheurs continuent de débattre de la part de la crise actuelle de la santé mentale des jeunes qui peut être directement imputée aux réseaux sociaux.

Cela ne signifie pas pour autant que les réseaux sociaux sont inoffensifs. Les inquiétudes concernant l’amplification algorithmique des contenus, les perturbations du sommeil ou encore la vulnérabilité des plus jeunes sont parfaitement légitimes. Mais la volonté de leur attribuer la responsabilité de cette crise a peut-être devancé les preuves disponibles. Ce qui rend ce cas particulièrement révélateur, c’est l’écart entre la force des convictions et l’état des connaissances scientifiques. L’idée que les réseaux sociaux sont en train de « détruire » une génération a fini par s’imposer comme une évidence, répétée si souvent que la remettre en question peut sembler provocateur, voire irresponsable.

En faisant des réseaux sociaux les principaux responsables, on évite de s’attaquer à des questions plus difficiles : la précarité économique, la pression scolaire, l’affaiblissement des structures qui créent du lien social ou encore les défaillances des systèmes de prise en charge de la santé mentale.

Quand le blâme devient une évidence

Le schéma est désormais familier : une inquiétude bien réelle, une cible commode, des acteurs qui prennent leurs distances avec les plus critiqués, et des responsables politiques en quête de solutions visibles. Cela ne signifie pas qu’il faille minimiser les préoccupations concernant les effets des technologies sur les jeunes. Mais cela invite à se méfier de nos propres certitudes et de notre besoin de désigner rapidement un responsable. Lorsqu’une société est traversée par l’inquiétude et cherche des explications, la cible la plus visible devient souvent celle qui concentre l’hostilité, qu’elle mérite ou non cette responsabilité.

Le désir d’identifier des responsables clairement désignés face à des problèmes complexes est profondément humain. Mais l’histoire de l’absinthe, comme ses nombreux échos contemporains, nous rappelle que la certitude quant aux coupables reflète souvent davantage les mécanismes sociaux du bouc émissaire qu’un examen rigoureux des faits. À une époque où les inquiétudes autour de la santé, de l’immigration, de l’identité ou encore des inégalités se multiplient, cette prudence est plus nécessaire que jamais.

Le destin de la Fée verte nous rappelle qu’il est toujours tentant de désigner un coupable, avec le sentiment d’être dans son bon droit. Un siècle plus tard, l’absinthe est de nouveau légale en France, et les dangers qui lui étaient attribués relèvent en grande partie du mythe. Dans un siècle, quel regard porterons-nous sur les boucs émissaires que nous désignons aujourd’hui ?

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Tao Wang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi la France a interdit l’absinthe : l’histoire d’un bouc émissaire qualifié de « poison national » – https://theconversation.com/pourquoi-la-france-a-interdit-labsinthe-lhistoire-dun-bouc-emissaire-qualifie-de-poison-national-287211

Derrière la tapisserie de Bayeux, les brodeuses effacées de l’Histoire

Source: The Conversation – in French – By Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

Chef-d’œuvre de l’art médiéval, la tapisserie de Bayeux raconte la bataille d’Hastings en 1066. Mais elle raconte aussi, en creux, une autre histoire : celle des femmes qui l’ont probablement réalisée et dont le rôle a longtemps été relégué au second plan. BL Royal 20 C V, f. 30v, illuminated manuscript/Wiki Commons/Canva

Près de mille ans après sa création, la tapisserie de Bayeux fait son retour au Royaume-Uni. Elle sera exposée au British Museum, à Londres, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027. Si elle est célébrée comme le récit de la conquête normande, elle est aussi l’œuvre d’un collectif de brodeuses dont l’histoire est restée largement invisible.


Pour la première fois depuis près de mille ans, la tapisserie de Bayeux revient au Royaume-Uni. Cette broderie de 70 mètres de long sera exposée au British Museum à partir du 10 septembre. Elle retrace la conquête normande de 1066 et la bataille d’Hastings en 1066. Sous la forme d’une bande dessinée avant l’heure, elle raconte l’histoire d’Harold II et de Guillaume le Conquérant.

Pendant des siècles, la tapisserie a été considérée comme l’incarnation même de la « grande histoire des grands hommes ». Pourtant, comme la plupart des broderies du Moyen Âge, elle a presque certainement été réalisée par des femmes.

Dans les travaux consacrés à la tapisserie, ce fait n’est souvent mentionné que brièvement, avant que l’attention ne se reporte sur les hommes de pouvoir, en particulier Odon de Bayeux, généralement considéré comme son commanditaire.

Cet angle mort reflète un schéma historique bien connu : les hommes sont retenus comme les mécènes et les décideurs tandis que le travail ayant permis de créer l’œuvre disparaît de la mémoire. L’absence de noms pour désigner ses réalisatrices n’est pas anodine. Elle contribue à faire de la tapisserie un récit de conquête et de pouvoir plutôt qu’une démonstration d’un savoir-faire collectif.

Les deux tapisseries

Il existe une réplique victorienne grandeur nature de la tapisserie de Bayeux au Reading Museum. Cette tapisserie britannique raconte la même histoire de l’année 1066, mais, cette fois, celles qui l’ont réalisée sont connues.

En 1885, la brodeuse pionnière Elizabeth Wardle (1834-1902) entreprend d’en réaliser une copie à l’échelle 1 sur 1. Fondatrice de la Leek Embroidery Society, elle dirige un atelier réputé pour l’excellence de ses broderies, récompensé à de nombreuses reprises et sollicité pour des commandes venues de tout le pays.

Elizabeth Wardle se rend à Bayeux pour étudier l’original et se persuade que l’Angleterre doit posséder sa propre version. À partir de calques réalisés d’après des photographies conservées par ce qui est aujourd’hui le Victoria and Albert Museum, elle coordonne le travail d’une équipe de 35 femmes chargées de reproduire l’intégralité de la tapisserie.

Ces brodeuses s’attachent à représenter fidèlement l’original, mais quelques modifications typiquement victoriennes subsistent. Les bordures de la tapisserie médiévale comportent plusieurs personnages nus. Dans la version de Reading, l’un d’eux porte désormais un pantalon. Cette retouche est souvent attribuée aux brodeuses. En réalité, elles copiaient des images déjà modifiées par le personnel masculin du South Kensington Museum (aujourd’hui, le Victoria and Albert Museum), qui avait censuré les photographies afin de les rendre conformes aux sensibilités de l’époque victorienne.

Le projet a nécessité environ un an de travail. Cette œuvre est remarquable en elle-même : bien plus qu’une simple copie, elle constitue un témoignage des pratiques artistiques du XIXᵉ siècle, du travail collectif et de la manière dont l’époque victorienne se représentait le passé.

Une œuvre en mouvement

Certaines voix se sont opposées aux projets de transfert de la tapisserie médiévale de Bayeux vers Londres, allant jusqu’à qualifier cette opération de « crime contre le patrimoine ». Selon les critiques, l’œuvre est trop fragile et trop précieuse pour être déplacée, et lui faire courir un tel risque relève de l’inconscience.

La copie victorienne, en revanche, a beaucoup plus voyagé que son illustre modèle médiéval. Après son achèvement, elle a été présentée dans de nombreuses villes britanniques, mais aussi en Allemagne et aux États-Unis. Une fois acquise par le Reading Museum en 1895, elle a également été exposée au château de Windsor à l’intention de la reine Victoria. Avant son installation permanente à Reading, en 1993, elle a continué à parcourir le Royaume-Uni et l’étranger jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Chacune des femmes ayant participé à la réalisation de la tapisserie victorienne a signé son travail en brodant son nom dans la bordure inférieure. Ces signatures transforment profondément l’œuvre. Ce qui, dans l’original, demeure un travail anonyme devient ici une contribution personnelle, identifiable et fièrement revendiquée.

Le contraste entre les deux tapisseries est saisissant. L’une efface l’identité de ses créatrices ; l’autre la met au contraire en avant. Ensemble, elles montrent à quel point le travail des femmes peut être facilement invisibilisé, mais aussi comment cette invisibilisation peut être remise en cause.

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Stephanie Brown ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Derrière la tapisserie de Bayeux, les brodeuses effacées de l’Histoire – https://theconversation.com/derriere-la-tapisserie-de-bayeux-les-brodeuses-effacees-de-lhistoire-286875

Vingt-cinq ans après le 11-Septembre : l’unité des États-Unis à l’épreuve des fractures

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, l’organisation des cérémonies de commémoration est marquée par plusieurs controverses.

  • L’absence à New York du président des États-Unis et la contestation de la présence du maire Zohran Mamdani, en raison de son appartenance religieuse, cristallisent les tensions.

  • Ce qui devrait, dans l’absolu, être un jour de recueillement et d’unité donne donc lieu, une fois de plus, à des polémiques révélatrices des profondes divisions du pays.


Les cérémonies commémoratives visent à réaffirmer des valeurs communes et à mettre en scène l’unité nationale. Pour le 25e anniversaire des attentats du 11-Septembre, les quatre anciens présidents encore en vie, trois démocrates (Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden) et un républicain (George W. Bush), sont annoncés à New York au côté de Zohran Mamdani, le maire de la ville élu en novembre 2025.

Donald Trump, lui, participera à la commémoration qui se tiendra au même instant au Pentagone, à Washington.

Cette absence annoncée de Trump, new-yorkais de naissance, et la contestation de la présence de Mamdani, musulman accusé par certains de ne pas condamner avec suffisamment de fermeté l’islamisme radical, suscitent déjà la polémique. Le rituel d’unité semble surtout devoir révéler les fractures du pays.

Le récit d’une Amérique unie

Les attentats du 11-Septembre, diffusés en direct dans le monde entier, ont provoqué un profond traumatisme aux États-Unis. Face à la sidération et au sentiment d’impuissance, un récit politique s’est rapidement construit pour donner du sens à l’événement.

Le jour même, George W. Bush déclare que « la liberté elle-même » a été attaquée. Des élus républicains et démocrates entonnent ensemble « God Bless America » sur les marches du Capitole. Trois jours plus tard, un service à la cathédrale nationale réunit des responsables chrétiens, juifs et musulmans. Les pompiers new-yorkais et les passagers du vol 93 sont érigés en héros.

Le 14 septembre 2001, George W. Bush s’adresse aux sauveteurs à Ground Zero, sur les décombres du World Trade Center. À un pompier ayant crié qu’il l’entendait mal, il a répondu : « Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et ceux qui ont fait tomber ces bâtiments nous entendront bientôt. », annonçant la « guerre contre la terreur » qui allait débuter peu après.
georgewbushlibrary.gov

Un grand récit national se met en place : celui d’une Amérique innocente, blessée mais unie pour défendre la liberté, portée par ses héros et appelée à se relever au nom d’une mission presque divine.

Cette narration patriotique se veut unanime. Mais elle a réduit l’espace disponible pour l’analyse géopolitique, la critique des failles sécuritaires et le débat sur les réponses militaires. Elle a aussi occulté l’expérience des musulmans américains (environ 1 % de la population adulte du pays), inclus dans le « nous » national tout en restant soumis au soupçon. Un soupçon encore plus radical s’installe envers l’État dès 2002. Une partie du pays pense que le gouvernement a favorisé ou sciemment laissé faire les attentats. En 2023, un citoyen des États-Unis sur cinq adhère encore à cette théorie du complot.

L’inclusion à l’épreuve du soupçon

Dès le 17 septembre, George W. Bush exprime sa volonté de dissocier l’islam du terrorisme. À l’Islamic Center de Washington, il affirme que « l’islam, c’est la paix » et que « le visage de la terreur ne reflète pas la véritable foi de l’islam ». Cette inclusion rhétorique présidentielle coexiste pourtant avec l’expérience inverse de nombreux musulmans.

Pendant plus de dix ans, le département de la police de New York (NYPD) surveille des quartiers, des associations et des commerces musulmans de New York, et infiltre des informateurs dans les mosquées. En 2012, un responsable reconnaît que l’unité concernée n’a produit, durant les six années examinées, aucune piste ayant abouti à l’ouverture d’une enquête pour terrorisme.

À l’échelle fédérale, les directives adoptées par le FBI en 2008 autorisent la collecte de renseignements sans soupçon préalable et la cartographie de communautés ethniques. Ce dispositif sert notamment à surveiller des communautés musulmanes, considérées comme des terrains possibles de radicalisation. Les sources publiques ne permettent toutefois pas d’en établir l’efficacité.

Parallèlement, une rhétorique islamophobe est devenue de plus en plus acceptable au fil du temps.

Reportage de France 24, 14 septembre 2021.

En 2002, le télévangéliste baptiste Jerry Falwell, grande figure de la droite chrétienne états-unienne, qualifie Mahomet de « terroriste ». La réaction est telle qu’il doit finalement faire des excuses publiques dans les jours suivants.

Mais, au cours des années, la donne change. En 2010, l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich assimile le projet d’implantation d’un centre islamique à deux rues de Ground Zero à l’installation d’un panneau nazi près du musée de l’Holocauste de Washington. Au lieu de revenir sur ses propos, il campe sur ses positions et multiplie, dans la foulée, les analogies du même genre. Barack Obama, alors président, défend le droit constitutionnel de construire un lieu de culte musulman « y compris à Manhattan », ce qui suscite une vive polémique politique et l’amène à nuancer sa position dès le lendemain.

En 2011, le représentant républicain Peter King organise à la Chambre des auditions sur la « radicalisation de la communauté musulmane américaine », déplaçant, par son intitulé, le soupçon de l’individu vers une communauté religieuse entière. Cette procédure officielle ne donne lieu à aucune excuse.

Le 21 novembre 2015, Donald Trump affirme avoir vu « des milliers et des milliers » de personnes à Jersey City acclamer la chute des tours le 11 septembre. Le lendemain, il situe ces scènes « là où vivent d’importantes communautés arabes », une affirmation démentie point par point, y compris par le procureur général du New Jersey de l’époque. Il ne se rétracte jamais.

En 2016, candidat à la présidentielle, il va encore plus loin et déclare sur CNN : « Je pense que l’islam nous hait. » L’année précédente, il avait promis « l’interdiction totale et complète de l’entrée des musulmans aux États-Unis ».

Une fois élu, Trump donne à cette rhétorique une traduction institutionnelle. Dès janvier 2017, il suspend l’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane. Cette mesure, communément appelée « Muslim ban », ne vise pas directement les citoyens musulmans américains. Mais elle inscrit au cœur de l’action présidentielle l’association entre appartenance musulmane et risque sécuritaire.

Le seuil de l’inacceptable s’est déplacé. En 2002, des propos islamophobes contraignaient Falwell à présenter des excuses publiques. Les propos de Trump en 2016 ne l’ont empêché ni d’être élu cette année-là ni d’être réélu en 2024.

Ground Zero comme test d’appartenance

Malgré ce contexte pesant, un musulman est élu maire de New York en 2025, avec une avance confortable, et conserve au cours de l’année écoulée depuis une popularité élevée. Au-delà de New York, le Council on American-Islamic Relations (CAIR) dénombre aujourd’hui 255 élus musulmans, répartis dans 26 États, un nombre sans précédent, mais qui, selon certaines estimations, ne représente qu’environ 0,05 % de l’ensemble des élus du pays.

Dans le même temps, en mars 2026, le représentant républicain Andy Ogles déclare que « les musulmans n’ont pas leur place dans la société américaine ». Ces propos ne sont pas isolés. En août 2026, après la victoire d’Abdul El-Sayed à une primaire démocrate dans le Michigan, Trump affirme que des « djihadistes » se font élire « partout ». Dans le même temps, son décret d’interdiction de voyage a été étendu à 39 pays depuis janvier 2026, dont bon nombre sont à majorité musulmane.

La controverse remonte à la campagne municipale de 2025, dans laquelle s’invite la situation à Gaza. Interrogé à plusieurs reprises, Mamdani explique ne pas employer l’expression « Globalize the Intifada » (« Mondialiser l’intifada »), mais refuse de la condamner, estimant qu’un maire n’a pas à contrôler le langage politique et que certains militants y voient un appel à l’égalité des droits des Palestiniens, et non à la violence.

Cette position donne lieu à des raccourcis : la sénatrice démocrate Kirsten Gillibrand lui attribue à tort une référence au « djihad mondial », avant de reconnaître son erreur et de lui présenter ses excuses. En juillet, Mamdani annonce qu’il découragera l’usage de cette expression, sans la condamner explicitement. Lors de la cérémonie du 11 septembre 2025, le proche d’un pompier tué dans les attentats l’interpelle encore indirectement à ce sujet.

Une pétition demande aujourd’hui qu’il n’assiste pas à la commémoration, au motif que ses prises de position et ses liens supposés avec des personnalités présentées comme proches de l’extrémisme islamiste rendraient sa présence offensante pour les familles des victimes.

Toute critique visant Mamdani n’est pas islamophobe et ses positions sur Israël ou sur Gaza, par exemple, peuvent légitimement être discutées. Critiquer une déclaration relève du débat politique ; mais la pétition, qui approche les 100 000 signatures, va au-delà.

Elle cite un passage publié en 2004 par Mahmood Mamdani, le père du maire, qui voit dans les auteurs d’attentats-suicides une « catégorie de soldats » relevant de la violence politique moderne, sans mentionner spécifiquement le 11-Septembre. Elle présente aussi comme suspecte la nomination de Ramzi Kassem à la tête des services juridiques de la ville, parce qu’il a été l’avocat d’Ahmed al-Darbi, qui a plaidé coupable dans une affaire liée à un attentat d’Al-Qaida. Elle invoque également une rencontre de Mamdani avec l’imam Siraj Wahhaj dont le nom figurait en 1995 sur une liste fédérale de possibles coconspirateurs non inculpés liés à l’attentat de 1993, bien qu’il n’ait jamais été poursuivi.

Dans les trois cas, le même procédé est à l’œuvre : une forme classique de culpabilité par association et de citations sélectives. La pétition ne cite aucune déclaration dans laquelle Mamdani lui-même approuverait les attentats du 11-Septembre ou l’extrémisme islamiste.

Le 25 juillet 2026, le New York Post, quotidien de New York très marqué à droite, appelle Mamdani à « rester à l’écart » des cérémonies du 11-Septembre.
New York Post

Certains médias, notamment le New York Post, ont présenté cette pétition ouverte à tous comme l’expression de la volonté de milliers de familles des victimes du 11-Septembre. Ses organisateurs ont pourtant reconnu qu’ils ne disposaient d’aucune liste permettant de l’établir. CBS a ensuite corrigé sa présentation. À l’inverse, l’association September 11th Families for Peaceful Tomorrows, qui réunit des proches de victimes, défend publiquement le droit du maire à participer à la cérémonie.

Ce que cette pétition suggère, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, tombé en disgrâce, le dit sans détour à la chaîne pro-Trump Newsmax : ce « maire musulman, complaisant envers les extrémistes, et communiste, ne devrait pas se trouver [à Ground Zero], ne serait-ce que par simple bon sens. »

Cette mise en cause est relayée par des élus au plus haut niveau. Ainsi, le sénateur républicain Tim Sheehy affirme que les familles devraient décider qui peut assister à la cérémonie et qualifie Mamdani de « honte pour le pays ». Interrogé sur la pétition, le chef de la majorité du groupe républicain au Sénat John Thune déclare, en parlant du maire, « ne rien trouver à défendre dans ce que dit ou fait ce type ».

Quand la politique instrumentalise le sacré

Donald Trump, lui, a choisi de commémorer l’anniversaire du 11-Septembre au Pentagone. Selon le New York Times, cette décision aurait été prise après qu’il lui a été rappelé que les responsables politiques ne prononcent pas de discours lors de la cérémonie de Ground Zero. Une version qu’il conteste vigoureusement.

Depuis 2012, aucun responsable politique ne peut prononcer de discours à cette cérémonie. Seule la lecture des noms des victimes par leurs proches est autorisée. Mamdani y assistera donc sans prendre la parole, tandis que Trump choisit un autre lieu où il peut prononcer un discours. Ce contraste illustre deux manières différentes d’occuper l’espace commémoratif.

Trump entretient depuis toujours un rapport ambigu au 11-Septembre. Dès 2001, il se place en acteur plutôt qu’en témoin, un rôle que les faits ont démenti point par point. Il affirme, par exemple, avoir participé au déblaiement de Ground Zero, ou avoir effectué un don au fonds destiné aux victimes, dont aucune trace n’a jamais été retrouvée.

Pourtant, en tant que président, Trump n’assiste jamais à la cérémonie de Ground Zero. Les seules fois où il s’y est rendu le 11 septembre, en 2024 et en 2016, c’était en tant que candidat, jamais comme président.

Ces éléments dessinent, depuis vingt-cinq ans, un rapport à la fois revendiqué et fuyant à l’événement. Il se dit présent quand il n’y était pas, et est absent quand il pourrait y être. Tout cela pose une question plus large : qui peut s’approprier les lieux et les rites sacrés de la nation ?

En août 2024, au cimetière national d’Arlington (Washington), Donald Trump avait déjà franchi cette frontière. Sa campagne avait utilisé une cérémonie d’hommage aux 13 militaires tués lors de l’attentat de l’aéroport de Kaboul pour produire des images électorales, malgré l’interdiction des activités partisanes dans les cimetières militaires.

La contestation visant Mamdani et le choix de Trump ne sont pas équivalents. La première cherche à exclure un élu musulman d’un rituel civique et de la communauté endeuillée. L’autre cherche à occuper tout l’espace mémoriel, comme cela avait été le cas à Arlington en 2024, en détournant un lieu de deuil à des fins partisanes.

Ensemble, ces épisodes font du sacré national un territoire dont on dispute l’accès, la parole et l’usage. Le rituel censé réaffirmer l’unité du pays finit ainsi par révéler une fracture fondamentale : qui peut être reconnu comme membre à part entière de la communauté nationale, et qui peut légitimement en incarner la mémoire ?

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Vingt-cinq ans après le 11-Septembre : l’unité des États-Unis à l’épreuve des fractures – https://theconversation.com/vingt-cinq-ans-apres-le-11-septembre-lunite-des-etats-unis-a-lepreuve-des-fractures-290865

PISA 2025 et classements scolaires : nous posons-nous les bonnes questions ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Claude Diebolt, Directeur de Recherche au CNRS, UMR BETA, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • En France comme dans les autres pays de l’OCDE, le niveau des élèves décroche en maths et en lecture.

  • La dernière enquête du Programme international pour le suivi des acquis des élèves, ou PISA, montre que cette baisse touche autant les élèves défavorisés que favorisés.

  • Les comparaisons internationales interrogent plus la capacité des systèmes éducatifs à se réformer qu’elles n’érigent de modèle d’enseignement à copier.


La publication de l’enquête du Programme international pour le suivi des acquis des élèves – PISA 2025, le 8 septembre, a suscité moult commentaires, comparaisons et classements. La France recule, certains pays progressent, d’autres résistent mieux. Comme toujours, chacun regarde son rang.

Ces classements sont utiles, mais ils risquent de masquer une question plus importante : que faisons-nous vraiment des années que nous passons à l’école ?

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, mesurer les progrès de l’éducation paraissait relativement simple. On comptait les élèves, les années d’études et les diplômes. Il y avait de bonnes raisons de le faire : l’allongement et la démocratisation de la scolarité font partie des transformations sociales majeures du siècle passé.

Mais lorsque la très grande majorité des enfants fréquente désormais l’école pendant de nombreuses années, le problème se déplace. Il ne suffit plus de savoir combien de temps ils y restent. Il s’agit de comprendre ce que nous faisons de ces années et ce qu’elles nous permettent de devenir.

C’est précisément l’objet du travail que nous avons mené avec notre collègue Nadir Altinok dans Edumetrics: Measuring Human Capital for the 21st Century. En reconstruisant sur une longue période des mesures comparables de la qualité et de la distribution des apprentissages, nous cherchons à déplacer l’analyse du capital humain des années de scolarité vers les compétences effectivement acquises.

Derrière le classement, regarder la trajectoire

Les résultats de PISA 2025 donnent une acuité nouvelle à cette question. Dans les pays de l’OCDE, les performances moyennes sont les plus faibles enregistrées depuis le début de PISA dans les trois grands domaines évalués. Entre 2015 et 2025, elles ont notamment diminué de 22 points en mathématiques et de 28 points en compréhension de l’écrit. Ainsi, 20 % des élèves de 15 ans sont désormais peu compétents dans les trois principaux domaines d’évaluation, contre 16 % en 2022.

La France obtient 483 points en sciences, pratiquement la moyenne de l’OCDE (482). Elle se situe légèrement en dessous en compréhension de l’écrit (456 contre 461) et en mathématiques (458 contre 463). Mais le plus intéressant est peut-être moins sa position que son mouvement : depuis 2022, elle a encore perdu 18 points en compréhension de l’écrit et 16 en mathématiques.

Être vingt-cinquième, vingt-septième ou trentième nous apprend finalement moins de choses que de savoir d’où l’on vient, dans quelle direction on se déplace et quels élèves progressent ou régressent.

C’est aussi ce que suggère le récent rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan sur le niveau scolaire en France. Il apporte une nuance importante au diagnostic habituel. La France connaît de fortes inégalités scolaires, mais ces difficultés ne concernent pas uniquement les élèves défavorisés. Elles touchent également les élèves favorisés et, dans certains domaines, les meilleurs élèves.

Il existe donc à la fois un problème d’inégalités et, au moins jusqu’au collège, un problème de niveau général relativement faible, notamment en mathématiques et en sciences. Regarder seulement la moyenne ne suffit pas, regarder seulement les inégalités non plus.

Massifier n’est pas encore démocratiser les apprentissages

La France a considérablement élargi l’accès à l’éducation. C’est une réussite historique qu’il ne faudrait pas minimiser. Mais lorsque l’accès devient presque universel, la démocratisation doit aussi devenir qualitative. La question n’est plus seulement : qui entre à l’école ? Elle devient : qu’y apprend-on, et qui y apprend quoi ?

Nos séries de long terme montrent qu’après une phase de convergence internationale des niveaux scolaires, jusqu’aux environs de 1990, les trajectoires ont recommencé à diverger et que, depuis 2000, relativement peu de pays enregistrent une amélioration durable de la qualité des apprentissages. PISA 2025 ne termine évidemment pas cette histoire. Il en ajoute un nouveau point d’observation.

Cette perspective permet également de regarder autrement les inégalités scolaires. Lorsque certaines compétences potentielles ne sont pas développées, ce ne sont pas seulement des trajectoires individuelles qui sont affectées : une partie du capital humain collectif n’est jamais constituée.

Nos simulations sur la France suggèrent ainsi que la croissance économique aurait pu être environ 0,5 % plus élevée si une politique efficace de réduction des inégalités éducatives avait été engagée depuis la fin des années 1970.

Dépenser plus ne suffit pas

La question des moyens est évidemment incontournable. Le Haut-Commissariat rappelle certaines fragilités françaises : dépense relativement modérée dans le primaire, nombre considérable d’élèves par enseignant dans le contexte européen, difficultés croissantes de recrutement des professeurs. Les ressources comptent, mais elles n’expliquent pas tout.

PISA 2025 souligne que la pertinence des politiques et de l’allocation des ressources semble davantage associée aux performances que le seul niveau de dépense par élève. C’est également l’un des enseignements d’Edumetrics : dépenser davantage ne suffit pas ; il faut investir mieux.

Mais, entre un euro consacré à l’éducation et un apprentissage effectivement acquis se trouve tout un monde : enseignants, élèves, familles, programmes, pratiques pédagogiques, établissements et institutions… et du temps. Les moyens ne produisent pas mécaniquement des résultats. Ils doivent être transformés en capacités.

Cela conduit à une question que nous posons moins souvent : les élèves apprennent, mais les systèmes éducatifs savent-ils, eux aussi, apprendre ? Une réforme produit des effets attendus et d’autres qui le sont moins.

Qui plus est, trop de réformes tue les réformes. Une pratique peut fonctionner dans un contexte et échouer dans un autre. Des dispositifs doivent être corrigés, approfondis, parfois abandonnés. Une politique éducative est donc aussi une capacité collective à observer, à expérimenter, à mesurer, à corriger et à apprendre.

Les comparaisons internationales sont précieuses, de ce point de vue, moins parce qu’elles nous indiqueraient ce qu’il faudrait copier que parce qu’elles nous permettent de poser de meilleures questions.

Puis est arrivée l’intelligence artificielle

Cette question prend une dimension nouvelle avec l’intelligence artificielle (IA). En quelques secondes, un élève peut désormais obtenir une traduction, une explication, un résumé, la résolution d’un exercice ou une rédaction apparemment convaincante.

On pourrait en conclure que certaines connaissances fondamentales deviennent moins importantes. PISA souligne que certaines des compétences en compréhension de l’écrit qui diminuent sont précisément celles dont nous avons besoin dans un environnement informationnel saturé : évaluer une information, confronter plusieurs sources, interpréter et exercer son jugement critique.

Le capital humain du XXIᵉ siècle ne pourra probablement plus être conçu comme un stock de connaissances acquis une fois pour toutes. Il devra également intégrer une capacité plus fondamentale : apprendre à apprendre. La formation initiale reste essentielle parce qu’elle construit les fondations permettant ensuite de réviser ses connaissances, de se former et de s’adapter tout au long de la vie.

Mesurer pour comprendre, non pour classer

Il faut pourtant conserver une précaution essentielle : les tests ne sont pas l’éducation et PISA n’est pas l’école. Aucun indicateur ne pourra résumer tout ce qu’un enfant apprend en grandissant. Les données peuvent éclairer nos décisions ; elles ne peuvent décider à notre place de ce que nous souhaitons transmettre ou devenir collectivement.

C’est aussi pourquoi les résultats de PISA 2025 ne doivent probablement pas être lus comme l’annonce d’un déclin inéluctable. Certaines trajectoires s’améliorent. Le Royaume-Uni et la Turquie, par exemple, progressent en sciences.

Il n’existe évidemment aucun modèle qu’il suffirait de reproduire. L’histoire n’offre jamais de recette, elle offre parfois des possibilités. PISA nous invite donc peut-être à poser la question éducative dans un ordre légèrement différent.

Nous demandons combien nous dépensons, combien d’élèves réussissent, quel pays progresse et lequel recule. Toutes ces questions sont légitimes. Mais elles viennent peut-être après une autre : qu’est-ce qu’un système éducatif parvient réellement à transformer ?

Du temps en apprentissage, des connaissances en compétences, des compétences en capacité d’adaptation et, peut-être, ces capacités individuelles en possibilités collectives. C’est cela que nous devrions chercher à mesurer, non pour réduire l’éducation à quelques chiffres, mais pour distinguer autant que possible l’illusion du progrès de sa réalité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. PISA 2025 et classements scolaires : nous posons-nous les bonnes questions ? – https://theconversation.com/pisa-2025-et-classements-scolaires-nous-posons-nous-les-bonnes-questions-291492

L’Afrique ne reçoit que 23 % du financement climatique dont elle a besoin et paie le prix fort pour cela

Source: The Conversation – in French – By Carlos Lopes, Professor at the Nelson Mandela School of Public Governance, University of Cape Town

Les pays africains se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et à renforcer leur capacité à s’adapter aux effets du changement climatique. Ces engagements s’inscrivent dans le cadre de l’Accord de Paris, un traité international juridiquement contraignant adopté en 2015, par lequel les pays se sont engagés à agir pour limiter le réchauffement climatique et à renforcer leur capacité à faire face à ses conséquences.

Pour y parvenir, des milliards de dollars de financement climatique sont nécessaires afin de développer les énergies propres et de rendre l’agriculture, les systèmes d’approvisionnement en eau et les infrastructures résilients au changement climatique.

Mais les financements qui parviennent à l’Afrique restent largement insuffisants. Le continent a reçu en moyenne 43,7 milliards de dollars par an en 2021 et 2022, soit seulement environ 23 % des besoins. L’Afrique a besoin d’environ quatre dollars de financement climatique pour chaque dollar qu’elle reçoit actuellement.




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Ces fonds sont également répartis de manière inégale. Les dix pays africains les plus vulnérables au changement climatique ne reçoivent que 11 % du financement climatique du continent, tandis que dix autres en attirent 76 % des financements climatiques privés.

Les pays africains ont besoin de financements pour l’atténuation (réduire les émissions à l’origine du changement climatique) et l’adaptation (préparer les populations, les économies et les infrastructures aux sécheresses, aux inondations et aux vagues de chaleur extrêmes auxquelles elles seront inévitablement confrontées). Les financements actuels ne couvrent que 18 % des projets d’atténuation prévus et 20 % des coûts d’adaptation.

Je suis économiste spécialisé dans le changement climatique et la gouvernance, et je dispose d’une longue expérience au sein des Nations unies et de l’Union africaine. Je soutiens que si l’Afrique est certes engagée dans l’Accord de Paris, le système financier international empêche en grande partie le continent de le mettre en œuvre.

Les financements climatiques ont tendance à affluer vers les pays où les investisseurs estiment que leur argent sera à la fois moins exposé aux risques et susceptible de générer des rendements suffisants. Les pays qui ont le plus besoin d’aide reçoivent souvent le moins de financements, car les investisseurs les jugent plus susceptibles de faire défaut sur leurs emprunts ou de générer des rendements insuffisants. Le système rend donc le financement plus coûteux et plus difficile à obtenir pour les pays dont la vulnérabilité accroît les besoins.




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L’Afrique doit négocier des financements abordables qui lui permettent de développer ses industries, ses systèmes énergétiques, ses transports, ses villes et ses compétences, et non se contenter de demander davantage d’argent qualifié de « financement climatique ». Le financement climatique ne devrait pas être dissocié du financement du développement.

Des investissements dans l’électricité, les transports, les villes, l’irrigation, les technologies, l’industrie manufacturière et l’éducation sont nécessaires tant pour faire croître les économies que pour protéger les populations contre les effets du changement climatique.

La transition ne sera équitable que si les pays africains transforment leurs minerais et leurs énergies renouvelables en emplois locaux, en produits à plus forte valeur ajoutée et en économies plus solides, plutôt que d’être contraints d’exporter les minerais essentiels qui alimentent la transition énergétique tout en contractant des dettes plus coûteuses pour s’adapter aux dommages climatiques causés par les pays développés.

Promettre de l’argent, ce n’est pas le verser

Les annonces, initiatives, coalitions, feuilles de route, plans de réforme et objectifs en matière de financement climatique se sont multipliés. Mais promettre de l’argent n’est pas la même chose que le verser.

En 2009, les pays développés se sont engagés à fournir chaque année 100 milliards de dollars américains aux pays en développement au titre du financement climatique. Ces fonds devaient être disponibles chaque année à partir de 2020. Or, les calculs ont montré que 2022 était la seule année où plus de 100 milliards de dollars de financement climatique ont atteint les pays en développement. C’était deux ans après la date butoir.




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Il y a là une leçon importante à tirer. Le monde s’est félicité d’avoir enfin dépassé un objectif qui avait été négocié 13 ans auparavant et qui était censé avoir été atteint deux ans plus tôt.

Il est également important de comprendre que l’objectif des 100 milliards de dollars n’a jamais été calculé en fonction des besoins réels des pays en développement pour faire face au changement climatique. Il s’agissait d’un chiffre négocié par les gouvernements dans le cadre d’un processus politique.

La promesse suivante majeure en matière de financement climatique a été faite lors des négociations climatiques de la COP29 à Bakou, en Azerbaïdjan. Les gouvernements ont convenu de fournir aux pays en développement au moins 300 milliards de dollars américains par an d’ici 2035. Ils ont également fixé un objectif bien plus ambitieux : porter le financement climatique provenant de toutes les sources à 1 300 milliards de dollars américains par an d’ici 2035.




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Mais examinons de plus près la manière dont cette promesse a été formulée :

  • l’objectif garanti est de 300 milliards de dollars américains par an

  • l’échéance est encore dans dix ans

  • les fonds peuvent provenir d’une « grande variété de sources »

  • l’objectif bien plus ambitieux de 1 300 milliards de dollars américains dépend des contributions de tous. Cela inclut les gouvernements, les investisseurs privés, les institutions financières internationales et les sources alternatives.

Plus le montant annoncé augmente, moins il est clair qui est chargé de fournir ces fonds.




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Les annonces relatives au financement climatique ne correspondent pas aux fonds que les pays peuvent réellement dépenser. Les engagements sont des promesses, les engagements financiers constituent des obligations formelles de fournir des fonds et seuls les décaissements correspondent à des paiements effectifs.

Les prêts ne sont pas des subventions, les financements privés ne sont pas des fonds publics, et une promesse de 1 000 milliards de dollars n’apparaît pas comme par enchantement dans les budgets africains.

Par exemple, l’Initiative de Bridgetown de 2022 a aidé les banques internationales de développement à créer environ 400 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire sur dix ans. Cependant, cette somme doit servir à de nombreux pays, et pas seulement à ceux d’Afrique. Les gouvernements et les institutions financières sont désormais passés maîtres dans l’art de concevoir des plans visant à mobiliser des milliers de milliards. Mais ces milliers de milliards eux-mêmes restent insaisissables.

Le coût de l’argent

Le montant du financement climatique n’est pas le seul enjeu. Son coût compte également. Le financement de grands projets éoliens et solaires coûte au moins deux à trois fois plus cher en Afrique que dans les économies avancées et en Chine. Cela s’explique notamment par des coûts d’emprunt plus élevés et par les rendements plus élevés exigés par les investisseurs.

Les projets d’énergie renouvelable nécessitant d’importants investissements initiaux, un financement onéreux fait grimper le prix de l’électricité. Une réduction des coûts moyens de financement d’un point de pourcentage permettrait de réduire les coûts de production éolienne et solaire d’au moins 8 %.

Les négociations sur le climat doivent donc aborder les questions des taux d’intérêt, des garanties, des risques de change et des coûts supplémentaires facturés lorsque les prêteurs considèrent certains pays comme risqués.

L’Afrique représente environ 20 % de la population mondiale, mais ne bénéficie que de moins de 3 % des dépenses énergétiques mondiales. Elle ne manque pas d’ensoleillement exploitable. Ce qui lui manque, c’est un capital abordable.

Les pays les plus exposés aux catastrophes climatiques sont également considérés comme plus risqués pour l’octroi de prêts, ce qui les oblige à payer plus cher pour le financement climatique. Cela signifie qu’ils ne peuvent pas investir suffisamment dans la construction d’infrastructures capables de résister aux catastrophes climatiques. Lorsque ces catastrophes surviennent, les pays africains risquent de devoir payer encore plus cher les prêts qu’ils contractent pour réparer les dégâts.

L’Afrique doit développer des technologies vertes

La diplomatie climatique est devenue plus difficile, car la politique climatique est désormais étroitement liée à la concurrence industrielle et géopolitique. Les pays riches subventionnent leurs propres industries des batteries, des véhicules électriques, de l’hydrogène et des énergies renouvelables. Or, on demande aux pays africains d’attirer des investisseurs privés s’ils souhaitent développer ces industries.

L’Afrique détient environ 30 %, des réserves mondiales de minéraux critiques, dont 19 % de celles nécessaires aux véhicules électriques. L’Afrique participe donc déjà à la transition juste vers l’énergie verte. La question est simplement de savoir à quel niveau de la chaîne de valeur le continent s’inscrit : en tant qu’exportateur de matières premières comme le lithium et le cobalt, ou en tant que fabricant de batteries et d’autres produits verts.

Si l’Afrique fournit les minéraux tandis que la fabrication, la technologie et les emplois hautement productifs restent ailleurs, la transition verte ne fera que reproduire les anciennes inégalités économiques. Les négociations africaines sur le climat doivent donc se concentrer non seulement sur le financement, mais aussi sur le développement des industries, des compétences et de la puissance économique africaines.

Ce qui doit se passer ensuite

Je ne suis pas convaincu que le « financement climatique » soit le bon concept directeur pour l’Afrique. Il sépare ce qui constitue fondamentalement un seul et même défi de développement. L’Afrique a besoin de systèmes énergétiques, de réseaux électriques, de transports, de villes résilientes, d’irrigation, d’infrastructures numériques, de capacités de fabrication et de capital humain.

Ensemble, ces investissements déterminent le développement, la résilience, la productivité, l’industrialisation et les futures émissions du continent. Qualifier certains d’« environnementaux » et d’autres de « de développement » peut avoir du sens pour les institutions financières internationales. Cela en a beaucoup moins du point de vue de la transformation structurelle de l’Afrique.

L’Afrique n’a reçu que 23 % du financement climatique dont elle a besoin et attire moins de 3 % des investissements mondiaux dans le secteur de l’énergie, alors qu’elle représente environ un cinquième de la population mondiale. Cela révèle un problème plus vaste que le simple déficit de financement climatique.

Au lieu de nous demander sans cesse comment l’Afrique peut devenir plus attractive pour les capitaux internationaux, nous devrions nous demander pourquoi le capital est le plus cher là où les besoins en matière de développement et de lutte contre le changement climatique sont les plus grands.

La justice climatique ne se mesure pas à la quantité d’argent qualifiée de « financement climatique », mais à la capacité de cet argent à être accessible à un coût raisonnable et à aider l’Afrique à produire, à commercer et à bâtir sa propre économie productive. Sinon, la transition juste ne sera rien d’autre que l’ancienne division internationale du travail alimentée par les énergies renouvelables.

La diplomatie climatique africaine devrait donc tirer parti de la transition mondiale pour redéfinir les conditions selon lesquelles le continent finance, produit, commerce et se transforme.

Ceci est un extrait de la conférence du vice-chancelier que l’auteur a donnée à l’université du Witwatersrand le 2 septembre 2026.

The Conversation

Carlos Lopes does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. L’Afrique ne reçoit que 23 % du financement climatique dont elle a besoin et paie le prix fort pour cela – https://theconversation.com/lafrique-ne-recoit-que-23-du-financement-climatique-dont-elle-a-besoin-et-paie-le-prix-fort-pour-cela-291412