La crise du logement frappe plus durement les femmes, selon les études

Source: The Conversation – in French – By Raquel Fernandez, Candidate au doctorat interdisciplinaire en aménagement et chargée de cours en design d’intérieur, Université de Montréal

La crise du logement au Canada n’est pas neutre. Elle est profondément marquée par des inégalités de genre.


Les débats publics se concentrent sur la pénurie de logements, la hausse des loyers et l’accès à la propriété. Ces enjeux sont importants, mais ils ne rendent pas compte d’une réalité essentielle : toutes les personnes ne vivent pas la crise du logement de la même façon. Les femmes sont particulièrement touchées, en raison de leur précarité économique accrue et de leur surreprésentation parmi les locataires.

Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement, 55 % des ménages ayant des besoins impérieux en matière de logement et 63 % des ménages vivant dans un logement subventionné sont dirigés par des femmes.

Les familles monoparentales, majoritairement dirigées par des femmes, sont parmi les plus exposées. Les femmes âgées, immigrantes, racisées ou issues de la diversité de genre font également face à des obstacles complexes et cumulatifs à l’accès au logement. Ces disparités ne sont pas accidentelles. Elles reflètent des conditions économiques et sociales qui restreignent l’accès à un logement stable et sécuritaire et rendent invisibles les effets différenciés de la crise selon le genre.




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Depuis les années 1990, le désengagement de l’État et la marchandisation du secteur de l’habitation ont accentué la dépendance au marché, au détriment du logement social et abordable. Cette tendance a entraîné une hausse des coûts et une précarisation accrue pour certaines populations. Ainsi, la crise du logement ne se limite pas à refléter les inégalités de genre ; elle peut également les exacerber.

Je mène un doctorat en aménagement à l’Université de Montréal sur les habitations collectives pour femmes au Canada. À partir de l’analyse de plusieurs projets, j’examine comment l’organisation des logements, leurs espaces, leurs règles et les relations qu’ils permettent influencent les conditions de vie, d’autonomie et de sécurité.

Une crise du logement genrée

La crise du logement n’est pas la cause des inégalités de genre ; elle s’inscrit dans les structures sociales et économiques qui les produisent déjà. L’accès au logement dépend étroitement des revenus, de la stabilité d’emploi et des responsabilités familiales. Des dimensions elles-mêmes marquées par des inégalités. En effet, la pauvreté touche davantage les 74 % des familles monoparentales dirigées par une femme.

Elle est aussi plus fréquente chez les femmes qui cumulent plusieurs formes de discrimination. Le concept d’intersectionnalité permet de comprendre que certaines personnes vivent plusieurs formes d’inégalités en même temps. Par exemple, une femme peut faire face à des obstacles liés à la fois à son genre, à son origine, à sa situation économique ou à son statut migratoire. Ces réalités ne s’additionnent pas simplement, mais se combinent et se renforcent.

Les femmes occupent plus souvent des emplois précaires ou à temps partiel, et assument encore une part importante du travail domestique et de soins. Ces réalités ont un impact direct sur leur capacité à accéder à un logement stable. Le logement ne constitue donc pas un simple cadre neutre. C’est une dimension de l’environnement bâti où les ressources et les possibilités d’action se répartissent de manière inégale.




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Les modèles résidentiels dominants, souvent conçus autour de la famille nucléaire et de la propriété privée, répondent difficilement à des trajectoires de vie plus diversifiées ou à des besoins de soutien accrus. La crise du logement agit comme un miroir qui reflète et amplifie les inégalités existantes. L’accès à un logement stable et réellement abordable dépend non seulement d’un choix individuel, mais aussi d’une organisation sociale et spatiale susceptible de favoriser certaines populations au détriment d’autres.

Des politiques qui ont reconfiguré l’accès au logement

Les inégalités actuelles s’inscrivent dans une évolution globale des politiques de logement au Canada. À partir des années 1990, le retrait progressif de l’État fédéral et le transfert de responsabilités vers les provinces ont profondément modifié le rôle des pouvoirs publics. Cette mutation s’accompagne d’une dépendance accrue au marché et d’une baisse significative des investissements dans le logement social. Les politiques ont davantage soutenu le développement de logements dits « abordables », sans toutefois répondre aux besoins des ménages les plus vulnérables.

La financiarisation du logement, la promotion de la propriété privée et la réduction du financement public ont ainsi réduit l’offre de logements véritablement accessibles. Aujourd’hui, l’accès à un logement stable dépend de plus en plus des ressources économiques, ce qui accentue les inégalités existantes qui touchent particulièrement les femmes et les personnes marginalisées en raison du genre, pour lesquelles l’accès au logement demeure plus précaire.


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Des logements peu adaptés à la diversité des trajectoires

Au-delà des politiques, la conception et l’organisation des logements influencent de manière décisive les conditions de vie. Les modèles résidentiels dominants privilégient des unités privées, une organisation cloisonnée des espaces et une séparation marquée des responsabilités domestiques. Historiquement, ces formes d’habitat ont peu pris en compte la diversité des expériences, notamment celles des femmes. Ces modèles, conçus à partir de normes androcentrées et patriarcales qui isolent les femmes et invisibilisent le travail domestique, répondent difficilement aux trajectoires de vie plus diverses.




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Ces configurations laissent peu de place à des formes de vie plus collective ou à des besoins de soutien. Elles limitent la mise en place de réseaux d’entraide et compliquent l’adaptation à des réalités diverses. Ainsi, le logement ne se limite pas à être un espace. Sa configuration influence directement les relations sociales qu’il rend possibles et peut faciliter ou entraver autonomie et émancipation.

D’autres manières d’habiter

Depuis les années 1970, dans plusieurs villes nord-américaines, des initiatives féministes proposent des approches alternatives en matière de logement, notamment sous forme de coopératives et d’habitats collectifs. Dans les années 1980, on voit apparaître des projets d’habitations collectives pour femmes au Canada, incluant des coopératives et des initiatives d’habitats autogérés.

Ces milieux de vie cherchent à concilier autonomie individuelle et vie collective, en s’appuyant sur la mutualisation des ressources, la coopération et l’attention portée aux besoins quotidiens. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte plus large de développement du logement coopératif, tout en proposant une approche explicitement centrée sur les réalités des femmes.

Des initiatives telles que la coopérative Maison des Reb’Elles à Montréal illustrent cette approche. Conçus pour répondre aux besoins des femmes, ces projets intègrent des espaces communs et des formes d’organisation qui favorisent l’entraide au quotidien.

Ces initiatives proposent des alternatives aux modèles résidentiels dominants, offrant une autre manière de concevoir le logement, centrée sur les besoins des personnes plutôt que sur la logique du marché. Cette reconfiguration des espaces domestiques s’inscrit dans une réflexion plus large sur le design féministe, qui ne se limite pas à la conception de logements « pour les femmes », mais vise à créer des environnements inclusifs et équitables. Malgré leur potentiel, ces initiatives d’habitat restent marginales et peu soutenues.

Repenser le logement comme enjeu de genre

La crise du logement est généralement vue, dans le débat public, sous l’angle de l’offre et de l’abordabilité. Pourtant, elle révèle des inégalités de genre plus profondes. L’accès au logement, les politiques publiques et les modèles de logements traditionnels contribuent à ces inégalités. En période de crise, ces mécanismes deviennent encore plus évidents, rendant visibles des réalités souvent invisibles.

Repenser le logement suppose donc de dépasser une approche strictement économique pour en faire un véritable enjeu d’égalité. Ignorer la dimension de genre dans la crise du logement, c’est invisibiliser celles qui en subissent les effets le plus fortement.

La Conversation Canada

Raquel Fernandez a reçu des financements de l’Université de Montréal, du Centre de recherche interdisciplinaire sur la Justice Intersectionnelle de la Décolonisation et l’Équité, et du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté. Elle travail comme chargé de cours pour l’Université de Montréal.

ref. La crise du logement frappe plus durement les femmes, selon les études – https://theconversation.com/la-crise-du-logement-frappe-plus-durement-les-femmes-selon-les-etudes-277427

Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Les États-Unis sont-ils obsédés par le quotient intellectuel ?

Ce qui avait été conçu comme un outil pédagogique par Alfred Binet et Théodore Simon en France a été importé par le psychologue Henry Goddard aux États-Unis au début du XXᵉ siècle et s’est rapidement transformé en un instrument de tri social dans ce pays. Aujourd’hui, des start-up californiennes proposent aux parents fortunés de classer leurs embryons selon leur quotient intellectuel (QI) potentiel, tandis que Donald Trump en fait une arme rhétorique contre ses adversaires.


L’obsession des Américains pour le quotient intellectuel (QI) remonte aux thèses eugénistes du début du XXᵉ siècle et perdure encore aujourd’hui. Elle se manifeste tantôt par des actes, tantôt par des paroles. Dans les deux cas, les conséquences ouvrent la voie, comme par le passé, à des pratiques racistes et eugénistes.

L’importation, la traduction et l’adaptation du test Binet-Simon par Henry Goddard

Le test de mesure de l’intelligence conçu en 1905 par Alfred Binet et Théodore Simon, puis révisé en 1908 et 1911 et communément appelé « test de QI » plus tard, était initialement destiné à permettre aux enfants en difficulté scolaire de rattraper leur retard. Importé aux États-Unis en 1908 par le psychologue Henri Goddard suite à son voyage en Europe, il fut très vite détourné de ses fonctions initiales après avoir été traduit et adapté avec un certain manque de rigueur sur le continent américain.

Goddard, qui était à la fois un fervent eugéniste et directeur de la Vineland Training School – une école pour les enfants atteints de handicaps physiques et mentaux – dans le New Jersey, a été l’un des chefs de file de ce détournement. Il traduisit et adapta la version de 1908 qu’il expérimenta sur des enfants à partir de 1911. Goddard les divisa en trois catégories et les qualifia selon leur degré de déficience en :

D’après Goddard, les « faibles d’esprit » représentaient le plus grand risque pour la société car ils pouvaient se « reproduire facilement ». Il pensait aussi – du moins pendant un certain temps – que ces derniers étaient surreprésentés parmi les criminels, les prostituées, et les alcooliques.

En 1913, Goddard participa à l’évaluation systématique des immigrés au centre d’accueil d’Ellis Island via le test de QI, traduit et adapté, en dépit des facteurs socioculturels et linguistiques. Les immigrés jugés « faibles d’esprit » étaient renvoyés dans leur pays d’origine.

Le test de QI selon Henry Goddard.
Research Gate

Le test de QI avait de plus servi à justifier les stérilisations forcées à la suite de l’arrêt Carrie Buck v. Bell, rendu par la Cour suprême le 2 mai 1927. La Cour autorisa la stérilisation contrainte d’une jeune femme, Carrie Buck, internée à tort après avoir été violée, au faux motif de promiscuité et d’un prétendu « faible QI héréditaire ». Sa mère, sa fille et elle avaient toutes trois été qualifiées de « faibles d’esprit » à l’issue d’un test de QI. Dans sa conclusion, le juge Oliver Holmes déclara :

« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope […]. Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »

Par ailleurs, l’étiquette « faible d’esprit » accolée aux criminels, aux prostituées, aux alcooliques, aux pauvres et aux Noirs renforça les politiques de stérilisation eugénique. Sous l’impulsion de cet arrêt, une trentaine d’États américains promulguèrent des lois autorisant la stérilisation forcée de ces catégories de population. Entre 1900 et 1970, plus de 60 000 personnes considérées comme « faibles d’esprit » furent stérilisées de force.

La banque de sperme de R. K. Graham réservée aux Prix Nobel

Robert Klark Graham (1906-1997), l’homme d’affaires qui a fait fortune grâce à la création de verres de lunettes incassables, était aussi connu pour sa « banque de sperme de génies ». Cet ardent défenseur de l’eugénisme soutient dans son ouvrage Future of Man (1970) et la théorie de la dégénérescence que pour enrayer la dégradation de l’espèce humaine, il faudrait limiter la reproduction des individus « moins intelligents » et favoriser celle des « plus intelligents ».

Au début des années 1980, Graham passa de la théorie à la création d’une banque de sperme élitiste gratuite : la Repository Germinal Choice en Californie. Son objectif : aider des femmes « intelligentes » à donner naissance à de futurs petits génies afin de « sauver l’humanité ». Seuls des donneurs blancs répondant à des critères exigeants étaient autorisés à faire don de leurs gamètes.

À l’origine, Graham ne recherchait que des donneurs parmi les lauréats du prix Nobel. Le co-inventeur du transistor, William Bradford Shockley (1910 -1989), lauréat du prix Nobel de physique en 1956 et partisan de l’eugénisme, en faisait partie, ainsi que deux autres lauréats anonymes. Toutefois, la rareté des donneurs Prix Nobel et la faible viabilité de leur semence, en raison de leur âge, contraignirent Graham à assouplir ses critères de sélection. Il exigea néanmoins un QI d’au moins 130 points pour les autres donneurs. Plus de 200 enfants sont nés de cette banque fermée en 1999, deux ans après la mort de Graham. Tous ne sont toutefois pas devenus des génies.

Quand Jeffrey Epstein prévoyait d’être le géniteur d’une vingtaine d’enfants de « super races »

Jeffrey Epstein, le pédocriminel retrouvé mort dans sa cellule en août 2019 avant son procès pour crimes sexuels, était lui aussi un défenseur de l’eugénisme, d’après une enquête du New York Times publiée la même année. Persuadé sans doute d’avoir un ADN génétiquement supérieur, il envisageait de transformer son ranch au Nouveau-Mexique en un centre de procréation où une vingtaine de femmes, sélectionnées sur des critères académiques et de beauté, seraient inséminées avec ses propres gamètes. Ce projet n’est pas sans rappeler la Repository Germinal Choice de Graham ou, à plus grande échelle, le programme Lebensborn – la fabrique d’enfants « aryens » (grands, blonds aux yeux bleus) sous le régime nazi – dans la mesure où Epstein fantasmait sur les femmes « aux yeux bleus », un signe d’intelligence selon lui.

Différents médias (le Figaro, The Guardian, The Telegrapgh, Mother Jones…), après consultation des Epstein files publiés par la justice américaine le 30 janvier 2026, ont confirmé l’obsession d’Epstein pour l’eugénisme, et ont rapporté sa fascination pour les « bébés sur mesure », le transhumanisme et le QI.

Notons qu’Epstein avait en outre financé la recherche en génétique à travers d’importantes donations à plusieurs institutions scientifiques, notamment :

  • 6.5 millions de dollars (5.5 millions d’euros) à Harvard pour la création d’un programme de « dynamique évolutive » en 2003 ;

  • 20 000 dollars (17 000 euros) au Worldwide Transhumanist Association (renommée Humanity Plus) en 2011 ;

  • 850 000 dollars (725 200 euros) au laboratoire du Massachusetts of Technology (MIT) entre 2002 à 2017.

Le QI, arme rhétorique de Donald Trump

Donald Trump a quant à lui pour habitude de dénigrer et de remettre en cause le QI de ses opposants politiques ou de quiconque se trouve en désaccord avec lui. En septembre 2025 il a par exemple qualifié sa détractrice Jasmine Crockett, représentante démocrate du Texas au Congrès, de personne à « très faible QI ».

En juin de la même année, à la suite d’un différend économique, il s’en prit ouvertement à Jerome Powell, l’actuel président de la Fed – qu’il avait lui-même nommé durant son premier mandat – en le qualifiant de « personne moyennement douée mentalement », à « faible QI » et de « très stupide ».




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Fidèle à sa rhétorique de dénigrement utilisée comme posture défensive, il qualifia l’ex-colistier de Kamala Harris, Tom Walz, de « total moron » (vulgairement « vrai crétin » en français) lors de sa deuxième campagne présidentielle et affirma au sujet de son ancienne rivale démocrate :

« Kamala Harris possède un faible QI et ne peut pas rivaliser avec les dirigeants des autres pays. »

Ses prédécesseurs subirent le même sort. En 2020, il déclara dans un tweet au sujet de Joe Biden :

« Il va falloir vous y habituer, encore un autre individu à faible QI ! »

Il remit également en cause les études de Barack Obama aux universités de Columbia et de Harvard.

Rappelons que si Trump s’acharne systématiquement à rabaisser ceux qui lui résistent, c’est aussi – et surtout – pour redorer son image et se valoriser lui-même. Lors de son différend avec Powell en juin 2025, il affirma :

« Peut-être que je devrais aller à la Fed. Est-ce que je suis autorisé à me désigner moi-même ? »

En 2018, il s’était aussi autoproclamé « un génie très stable » malgré l’absence de toute preuve à ce jour. Une affirmation peu étonnante lorsque l’on sait qu’en 2015, il avait menacé de poursuivre en justice les universités où il avait étudié si elles révélaient ses notes.

Enfin, l’obsession de Trump pour le QI s’enracine vraisemblablement dans son adhésion aux thèses eugénistes du siècle dernier : ses discours sont parsemés de références aux « bons gènes » (les siens, ceux de sa famille et des Américains blancs) et de « mauvais gènes » (ceux des immigrés illégaux qu’il qualifie tantôt de « criminels », tantôt de « monstres » et tantôt de personnes qui « empoisonnent le sang » du pays).




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Perspectives : une obsession jusqu’au tri des embryons en fonction de leur futur QI

Une étude de 2023 révèle que 28 % des Américains se disent favorables à la modification génétique de leur bébé pour maximiser ses chances d’intégrer les meilleures universités par la suite. À l’inverse, 38 % envisageraient de sélectionner des embryons selon leur QI dans le cadre de leur projet parental.

Certaines start-up américaines, telles que Heliospect Genomics et Nucleus Genomics, affirment déjà être en mesure de trier les embryons en fonction de leur QI potentiel, bien qu’il s’agisse d’une spéculation pour de nombreux scientifiques. Elles proposent à une clientèle fortunée la possibilité de classer les embryons conçus par fécondation in vitro selon leur QI potentiel grâce à une méthode de dépistage génétique. Les futurs parents peuvent ensuite choisir d’implanter le « meilleur » embryon selon différents critères, dont le QI, dans l’utérus de la femme.

Cette idéologie de la reproduction des « plus intelligents » est soutenue outre-Atlantique par Elon Musk, certains mouvements comme la Pronantalist Foundation ainsi que par les géants de la Tech de la Silicon Valley.

En analysant l’obsession des Américains pour le QI nous ne pouvons écarter le risque d’un eugénisme plus moderne, plus soft mais aux conséquences tout aussi lourdes : la normalisation de l’idée qu’il existerait des êtres génétiquement « supérieurs » et les dérives eugénistes que cette conviction pourrait encore engendrer…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique – https://theconversation.com/comment-le-qi-est-devenu-lobsession-de-lamerique-279879

Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ?

Source: The Conversation – in French – By Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Pour la philosophe Hannah Arendt, l’effondrement moral d’une société n’exige pas nécessairement une volonté de faire le mal, elle peut résider dans l’érosion de la capacité de juger. Or, l’utilisation massive de l’IA menace notre capacité de juger. Barbara Niggl Radloff/Munich City Museum, CC BY-NC-SA

À mesure que des systèmes d’intelligence artificielle prennent en charge des décisions autrefois humaines, la question n’est plus seulement ce qu’ils peuvent faire, mais ce que nous cessons de faire nous-mêmes. À bas bruit, c’est notre capacité de jugement qui se transforme, avec des effets potentiels sur la démocratie.


En 1963, observant Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem, Hannah Arendt formule l’une des intuitions les plus dérangeantes du XXe siècle : cet homme n’était pas un monstre. Il avait simplement cessé de penser. En déléguant son jugement moral à l’appareil bureaucratique, il était devenu capable de participer à un mal radical sans jamais le reconnaître comme tel. Arendt nomme ce phénomène la « banalité du mal » : la catastrophe morale n’exige pas une intention mauvaise – elle exige seulement l’érosion systématique de la capacité à penser par soi-même. Elle identifie une séquence précise : avant l’effondrement politique vient l’effondrement cognitif. Les régimes totalitaires conquièrent d’abord les esprits, en rendant la pensée indépendante structurellement superflue. Soixante ans plus tard, nous construisons quelque chose dont l’architecture philosophique lui aurait été immédiatement familière.

Déléguer le jugement à l’échelle d’une société

L’intelligence artificielle agentique désigne des systèmes capables de percevoir, planifier, décider et agir de manière autonome. Selon le cabinet de conseil Gartner, d’ici 2028, 33 % des logiciels d’entreprise intégreront des agents IA et 15 % des décisions quotidiennes de travail seront prises de façon autonome. Un autre cabinet de conseil, McKinsey souligne que ces architectures introduisent des risques que les cadres de gouvernance existants n’ont jamais été conçus pour gérer, précisément parce qu’elles adaptent leur comportement au contexte plutôt que d’obéir à une logique prédéterminée.

Ce n’est pas de l’automatisation classique : l’IA agentique reconfigure le jugement lui-même. Mais, il s’agit moins d’une disparition du jugement humain que d’un déplacement continu de son objet – sans que l’humain ne puisse toujours en percevoir l’existence. La question n’est donc pas celle de la délégation en soi, mais bien celle de la qualité et de l’irréversibilité de la reconfiguration en cours.

Quand la démocratie délègue ses propres décisions

Les exemples les plus révélateurs sont politiques, et ils sont déjà parmi nous. En effet, l’approche d’Arendt distingue l’action (la capacité à initier quelque chose de véritablement nouveau par l’engagement avec d’autres dans la sphère publique) du simple comportement, prévisible et manipulable. La démocratie n’est pas un mécanisme de traitement des préférences : c’est un espace d’apparition où des individus distincts, capables de pensée indépendante, se réunissent pour créer du sens collectivement. Chaque décision absorbée dans un processus agentique automatisé, chaque moment de délibération remplacé par un résultat algorithmique, représente alors une érosion cumulative de cet espace.

En 2016, des algorithmes de ciblage comportemental – déployés lors des campagnes du Brexit et de l’élection Trump – ont sélectionné et amplifié des contenus émotionnels auprès d’électeurs ciblés. Ce n’était pas de la propagande classique : c’était la technique que décrivait Arendt – non pas persuader, mais submerger, créer une condition dans laquelle la distinction entre fait et fabrication s’effondre sous le volume des stimuli contradictoires. Des systèmes de notation algorithmique ont ensuite évalué la fiabilité citoyenne, prédit la récidive judiciaire (comme COMPAS aux États-Unis, dont les biais raciaux ont été documentés par le média indépendant ProPublica) ou orienté les attributions de logements sociaux aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Dans chacun de ces cas, une décision à forte charge éthique est absorbée dans un processus opaque, soustrait au débat public.

Au-delà de ces exemples spécifiques, ce qui se joue peut être considéré comme systémique : il ne s’agit plus d’orienter un contenu dans un espace de délibération préexistant, mais de transformer progressivement les conditions mêmes dans lesquelles le jugement s’exerce. Lorsque trois ou quatre grands modèles de langage médiatisent une part croissante des interactions informationnelles de milliards d’individus, le risque principal n’est pas qu’ils orientent des réponses – c’est qu’ils harmonisent silencieusement ce qui peut être formulé, reconnu comme question légitime, traité comme argument recevable. Interrogés sur des politiques de redistribution, les modèles dominants tendent à cadrer la réponse dans les termes de l’efficacité économique – non par censure, mais parce que leurs corpus surreprésentent massivement certaines traditions intellectuelles. D’autres registres (justice, dignité, solidarité intergénérationnelle) deviennent moins fluides, progressivement marginalisés sans que personne n’en ait décidé. Quand les mêmes modèles médiatisent des citoyens issus de traditions distinctes, une convergence cognitive s’installe, sans délibération démocratique. Or, c’est exactement ce que les régimes totalitaires visaient (et visent) en priorité, non les opinions, mais l’espace dans lequel des points de vue différents peuvent s’exprimer, se rencontrer et s’affronter.

Le déplacement axiologique : transformer ce qui compte comme valeur

Le danger le plus profond dépasse donc la substitution ponctuelle. En remplaçant de plus en plus systématiquement des décisions humaines, les systèmes IA transforment ce qu’une société reconnaît comme valeur au sens de ce qui mérite d’être considéré et/ou préservé – l’efficacité plutôt que l’équité, l’engagement plutôt que la vérité, la prédictibilité plutôt que la singularité. Ce processus – que je nomme déplacement axiologique – est silencieux, progressif, et opère aussi bien à travers les institutions qu’à travers les pratiques quotidiennes et les dynamiques de marché, y compris là où aucune institution ne l’orchestre. Lorsque des plates-formes algorithmiques déterminent quelles informations sont visibles et quels débats circulent, elles ne filtrent pas un espace public préexistant – elles le reconstituent selon leur propre logique d’optimisation. La pluralité que la démocratie présuppose est menacée par une convergence vers ce que le système détermine comme optimal.

Deux dimensions d’une même transformation

Ce déplacement est peut-être préparé en amont. Des études longitudinales publiées dans JAMA Pediatrics ont observé des corrélations entre usage intensif des réseaux sociaux à l’adolescence et modifications des circuits neuronaux – moindre activation des régions associées au jugement raisonné, hypersensibilité aux rétroactions sociales. Ces résultats appellent à la prudence : ils ne permettent pas de porter des jugements globaux sur des générations entières. Ce qui paraît plus assuré, c’est ce que le philosophe de la culture Byung-Chul Han a mis en lumière : la saturation de l’attention par les flux numériques réduit les espaces de recul critique. L’IA agentique pourrait accentuer cette dynamique en lui donnant une forme institutionnelle. Reconfiguration de l’attention et délégation du jugement ne constituent peut-être pas deux problèmes séparés, mais deux dimensions d’une même transformation dont nous manquons encore du recul pour mesurer toutes les conséquences – et que la gouvernance de l’IA ne peut pas ignorer.

Penser la gouvernance autrement

Arendt n’était pas technophobe. Son projet était constructif : préserver les conditions dans lesquelles la pluralité des points de vue, la spontanéité de l’action et la capacité de jugement singulier – notions au cœur de sa théorie politique – peuvent survivre. Cela exige des cadres de gouvernance intégrant des évaluations d’impact axiologique : analyses systématiques de la façon dont le déploiement agentique transforme non seulement l’efficacité opérationnelle, mais les fondements mêmes de la délibération démocratique. Cela exige de préserver des espaces où la décision est réellement construite par des acteurs capables de pensée indépendante – non comme consultations symboliques, mais comme éléments structurels du processus décisionnel. Cela exige enfin de repenser l’apprentissage du jugement dans un monde où l’IA est omniprésente.

La question « Une IA peut-elle faire cela ? » doit toujours être accompagnée d’une autre, arendtienne dans son exigence : Que nous arrive-t-il, politiquement, quand nous cessons de le faire nous-mêmes ? La vraie réponse n’est pas dans le refus de la délégation, mais dans la définition rigoureuse de ses frontières – quelles décisions ne sont pas délégables, ou sous quelle modalité la délégation peut rester compatible avec la vitalité démocratique.

Hannah Arendt a passé sa vie à comprendre comment des sociétés civilisées pouvaient produire les conditions de leur propre effondrement moral. Sa réponse était d’une simplicité dérangeante : non par un échec dramatique, mais par l’abdication silencieuse, cumulative, banale de la responsabilité de penser. Nous vivons peut-être les prémices d’un nouvel effondrement, mais nous pouvons nous en prémunir avant que les systèmes auxquels nous déléguons notre jugement ne finissent par façonner, à notre place, ce que nous sommes.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l’Union européenne dans le cadre des projets Deform et ProRes.

ref. Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ? – https://theconversation.com/deleguer-nos-decisions-a-lia-une-menace-pour-la-democratie-276697

Pourquoi certains réussissent à l’université sans être « meilleurs élèves »

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

De nombreuses étudiantes et de nombreux étudiants arrivent à l’université en pensant que la réussite est simple : suivre le programme, réaliser les travaux demandés, obtenir de bonnes notes et progresser. Et, dans bien des cas, c’est exactement ce qu’ils font – ils répondent aux attentes, réussissent leurs cours et avancent dans leur parcours académique et professionnel. Pourtant, beaucoup découvrent en chemin qu’on attendait d’eux bien d’autres choses que de bonnes notes, et qu’il est alors difficile de rattraper ce décalage.


Au cours des vingt dernières années, comme professeur d’université, j’ai souvent vu certains des étudiants les plus capables – réfléchis, assidus et clairement engagés – se retrouver en difficulté lorsqu’ils passent aux études supérieures. Ils deviennent incertains et frustrés lorsque la reconnaissance ne correspond pas au temps et aux efforts importants qu’ils ont investis. Cela ne tient généralement pas à un manque de capacités, mais à une mauvaise compréhension de ce que la réussite universitaire exige réellement – ils n’ont pas appris les règles du jeu, parce que celles-ci ne leur ont jamais été clairement expliquées.

Un ensemble de normes tacites

La vie universitaire est structurée par un ensemble de normes tacites, rarement formulées et souvent tenues pour acquises. On attend des étudiantes et des étudiants qu’ils fassent preuve d’initiative intellectuelle et de créativité, et pas seulement qu’ils réalisent les travaux demandés.

On attend d’eux qu’ils prennent des risques – poser des questions, expérimenter, remettre en question ce qu’ils apprennent, proposer leurs propres idées. Ils doivent aussi apprendre à se positionner dans leur domaine, à interagir avec les autres et à valoriser leur travail – par exemple en présentant à des congrès, en contactant des professeurs pour participer à des projets de recherche, ou en tentant de publier leurs premières idées, même dans des espaces modestes comme des revues étudiantes ou des plates-formes de vulgarisation.

Ces compétences ne sont pas secondaires : elles sont au cœur de la réussite académique et professionnelle. Pourtant, elles sont rarement enseignées de manière explicite.




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Les critères formels et les critères informels

En tant que professeurs, et au sein des programmes universitaires, nous consacrons beaucoup d’efforts à expliquer les critères formels d’évaluation permettant de réussir les cours et les diplômes. Nous proposons aussi de plus en plus des formations de développement professionnel pour préparer les personnes étudiantes à des carrières en dehors du milieu académique.

En revanche, nous faisons beaucoup moins pour leur permettre de comprendre comment fonctionnent concrètement les institutions universitaires – comment se construisent les attentes, comment se prennent les décisions, et comment apprendre à évoluer dans cet environnement, notamment aux cycles supérieurs. Trop souvent, nous présumons qu’ils acquerront ces connaissances par simple imprégnation.

Une part du problème vient de nous, les professeurs. Ayant nous-mêmes appris à naviguer ces attentes, et ayant réussi à nous établir dans le milieu académique, nous avons tendance à considérer ces éléments comme allant de soi. Nous supposons que les étudiants les plus forts vont « comprendre », qu’ils sauront identifier ce qui compte et s’adapter en conséquence. Et lorsqu’ils n’y parviennent pas, il est tentant de conclure qu’ils n’ont simplement pas fait suffisamment d’efforts.

Le fonctionnement de l’institution universitaire

Mais cette hypothèse néglige un point essentiel : les étudiantes et les étudiants n’entrent pas à l’université avec la même compréhension de son fonctionnement.

De leur point de vue, une grande partie de la vie académique reste opaque. Au premier cycle, les professeurs apparaissent surtout comme des enseignants – certains étudiants plaisantent même en imaginant qu’ils vivent dans leur bureau. À mesure qu’ils avancent dans leur parcours, ils découvrent davantage la dimension de recherche, mais toujours de manière fragmentaire.


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Beaucoup d’éléments demeurent peu visibles : le temps consacré à la préparation des cours, le travail nécessaire pour rédiger des articles et des demandes de subvention et faire face aux refus, les tâches administratives qui structurent la vie universitaire, ainsi que les normes informelles qui orientent l’évaluation et la reconnaissance.

Pourtant, on attend des étudiants qu’ils évoluent dans un système dont les attentes essentielles ne leur ont jamais été pleinement expliquées.




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Une iniquité de départ

Ce décalage peut aussi renforcer des inégalités existantes. Certaines personnes arrivent à l’université avec une familiarité préalable avec le milieu académique – par leur environnement familial, leur parcours ou des formes de mentorat informel – et sont ainsi mieux placées pour comprendre ces règles implicites. D’autres doivent les découvrir par elles-mêmes, souvent par essais et erreurs. Dans un environnement compétitif, cette différence est déterminante. Ce que nous considérons comme « évident » a en réalité été appris, et pas de manière équivalente pour tous.

Cette situation renvoie à ce que plusieurs travaux décrivent comme un « curriculum caché » : un ensemble de normes implicites et d’attentes non formulées qui structurent les parcours universitaires et que les étudiantes et les étudiants doivent apprendre à décoder au fil de leur formation.

Les personnes étudiantes ont bien sûr un rôle à jouer. S’engager activement, poser des questions, chercher des occasions de s’impliquer et prendre des risques intellectuels font partie intégrante de leur développement. Apprendre à repérer et à comprendre des attentes implicites est en soi une compétence qui dépasse le cadre universitaire, puisque tous les environnements professionnels et sociaux reposent sur des règles non écrites.

Mais cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur leurs épaules. Si nous attendons d’eux qu’ils évoluent dans des contextes complexes et souvent implicites, nous devons aussi assumer notre part en rendant ces attentes plus explicites – dans notre manière d’enseigner et d’encadrer, et dans la structure des programmes.

Pour que le « jeu académique » soit transparent

J’ai tenté de rendre certaines de ces règles plus visibles à travers des écrits destinés à un large public, notamment sur mon blogue hebdomadaire et dans un ouvrage en libre accès consacré aux règles du « jeu académique ». L’objectif n’est pas de fournir une recette de réussite, mais d’offrir des repères et de rendre plus lisible ce qui façonne déjà les trajectoires étudiantes.

L’université n’est pas seulement un lieu d’acquisition de connaissances. C’est aussi un espace où l’on apprend à évoluer dans une culture intellectuelle et institutionnelle particulière. Si nous attendons des étudiantes et des étudiants qu’ils y réussissent, alors laisser ses règles implicites n’est pas neutre. Les rendre explicites ne simplifie pas le jeu – il permet à davantage de personnes d’y participer dans des conditions plus équitables.

La Conversation Canada

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi certains réussissent à l’université sans être « meilleurs élèves » – https://theconversation.com/pourquoi-certains-reussissent-a-luniversite-sans-etre-meilleurs-eleves-280111

Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs

Source: The Conversation – in French – By Misheck Mutize, Post Doctoral Researcher, Graduate School of Business (GSB), University of Cape Town

Le Fonds monétaire international (FMI) ne devrait pas jouer le rôle d’arbitre dans les discussions visant à déterminer quelles autres institutions financières multilatérales devraient bénéficier du statut de créancier privilégié. En effet, le FMI lui-même est un bénéficiaire direct de la politique de hiérarchie des créanciers.

Le statut de créancier privilégié donne la priorité au remboursement des prêts lorsque l’emprunteur rencontre des difficultés financières. Concrètement, ces créanciers privilégiés n’ont pas de prêts non performants dans leurs livres. Cela leur permet de préserver leurs canaux de financement à faible coût. À l’inverse, les créanciers non privilégiés sont exposés à un risque élevé et supportent des coûts d’emprunt élevés.

Les événements ayant conduit Fitch Ratings à dégrader la note en janvier 2026 de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et à retirer ses notations illustrent ce conflit du FMI.

Fitch a agi sur la base d’une déclaration du FMI selon laquelle Afreximbank n’avait pas été traitée comme un créancier privilégié lors de la finalisation de la restructuration de la dette du Ghana.

L’effet de cette déclaration a été de semer le doute sur le statut de créancier privilégié d’Afreximbank, auquel elle a droit par convention et par l’intermédiaire de ses actionnaires.

L’interprétation du FMI était que l’accord entre le Ghana et Afreximbank était conforme au principe de comparabilité de traitement dans le cadre du comité des créanciers officiels. Ces créanciers sont des États, des agences publiques ou des organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale. La comparabilité de traitement est le principe selon lequel un pays débiteur doit restructurer l’ensemble de sa dette extérieure dans des conditions similaires entre ses différents créanciers. Ce principe vise à garantir l’équité et le partage équitable des pertes entre tous les créancier lorsqu’un pays fait défaut.

Le comité des créanciers officiels a été constitué conformément au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette. Ce cadre a été créé par le G20 pour permettre aux pays à faible revenu confrontés à des difficultés financières de restructurer leurs dettes, en collaboration avec leurs créanciers.

Sur la base de mes travaux sur les agences de notation et les pays africains, j’affirme que la déclaration du FMI concernant Afreximbank n’aurait pas dû être considérée comme un fait établi. De plus, aucune tentative n’a été faite pour vérifier les termes de l’accord entre le Ghana et d’Afreximbank. Fitch a admis dans son rapport de notation qu’elle ne disposait pas des détails de ces conditions de prêt.

Et sur la base du même accord entre le Ghana et Afreximbank, GCR, une filiale de Moody’s, a adopté une position différente. Elle a confirmé les notes d’Afreximbank plus ou moins similaires à l’échelle mondiale. Mieux, GCR a révisé la note de la banque de « sous surveillance évolutive » à « stable », estimant que le statut de créancier privilégié d’Afreximbank était solide.

Malgré ces divergences d’interprétation de l’accord entre Afreximbank et le Ghana, la déclaration du FMI a déclenché une réaction en chaîne. Fitch Ratings a d’abord abaissé la note de la banque, puis l’a finalement retirée.

Au-delà du jargon technique de la restructuration de la dette se cache une réalité plus profonde et plus troublante. Le FMI n’est pas un arbitre neutre dans les discussions relatives au statut de créancier privilégié. Il est lui-même un bénéficiaire direct de la hiérarchie des créanciers qu’il s’efforce de maintenir.

Accord entre le Ghana et Afreximbank

En décembre 2025, Afreximbank et le Ghana ont annoncé qu’ils étaient parvenus à un accord sur une facilité de 750 millions de dollars américains.

Les détails de l’accord n’ont pas été divulgués. Mais le Ghana et Afreximbank ont exprimé leur satisfaction.

Le statut de créancier privilégié d’Afreximbank n’est pas seulement une question de convention. Il est accordé à la banque par ses actionnaires membres.

Si le Ghana avait traité la facilité de crédit d’Afreximbank comme un prêt commercial, il l’aurait inclus les autres créanciers privés dans la restructuration. Les détenteurs d’euro-obligations, par exemple, ont accepté une réduction nominale de 37 % de la valeur de ce qu’ils avaient prêté au Ghana.

Le préjugé « petites institutions multilatérales »

L’affaire Ghana-Afreximbank illustre bien les conflits d’intérêts auxquels sont confrontées les institutions de Bretton Woods – le FMI et le Groupe de la Banque mondiale – lorsqu’elles s’engagent dans des questions de financement mondial. Ce conflit d’intérêts est au cœur des principaux défis qui minent la gouvernance financière mondiale.

Le FMI, en collaboration avec le Club de Paris (un groupe informel de créanciers officiels), traite depuis longtemps les institutions financières multilatérales africaines telles qu’Afreximbank comme des entités de second rang.

Leurs économistes associés les accusent de « compliquer les restructurations de dette en revendiquant un statut de créanciers privilégiés ». Les analystes ont également qualifié de manière péjorative les banques multilatérales africaines de « petites institutions multilatérales » (“baby multilateral” en anglais) par opposition à la taille du FMI et de la Banque mondiale.

Ils se sont fermement opposés à l’idée que les institutions multilatérales africaines devraient se voir accorder un statut égal à celui de la Banque mondiale ou du FMI, ou même qu’elles devraient être autorisées à utiliser le terme « banques multilatérales » de développement.

Or, on peut soutenir l’inverse. Les petites institutions multilatérales ont davantage besoin du statut de créancier privilégié que les institutions de Bretton Woods. En effet, ce statut constitue un avantage stratégique.

L’argument des prêts concessionnels est erroné

Le FMI justifie souvent son refus d’accorder ce statut aux banques en avançant un argument qui semble convaincant à première vue. Selon lui, ce statut devrait être réservé aux institutions qui prêtent à des conditions très concessionnelles : longues maturités et taux d’intérêt bas.

Selon cette logique, les institutions multilatérales africaines n’y auraient pas droit car elles prêtent à des taux d’intérêt légèrement plus élevés que les grandes institutions telles que la Banque mondiale et le FMI. Mais cet argument est fondamentalement erroné pour deux raisons.

Premièrement, le statut de créancier privilégié n’est pas une récompense pour la concessionnalité (des conditions de prêt plus favorables par rapport aux prêteurs commerciaux). C’est une nécessité fonctionnelle pour tout créancier multilatéral qui doit réinvestir ses fonds dans plusieurs pays. La fonction d’une banque multilatérale de développement est d’assumer le risque collectif afin que ses membres n’aient pas à le faire. Ce qui compte, ce n’est pas la taille ou les conditions de prêt, mais la crédibilité et le rôle de développement.

Deuxièmement, si le FMI souhaitait véritablement que les institutions multilatérales africaines se développent et prêtent à des taux plus concessionnels, il aurait soutenu leur accès aux ressources. Par exemple, lors de la réallocation en 2021 de droits de tirage spéciaux, le FMI a limité ces fonds inutilisés qui avaient été proposés pour être réaffectés aux institutions financières multilatérales africaines.

Les droits de tirage spéciaux ne constituent pas une monnaie et tirent leur valeur d’un panier de devises comprenant le dollar américain, l’euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling britannique.

Sur les 650 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux disponibles, seulement 15 milliards de dollars ont été autorisés à être alloués à l’ensemble des banques multilatérales de développement. La Banque africaine de développement a été la seule institution financière multilatérale africaine à en bénéficier.

L’argument était technique, mais ses effets étaient politiques. Il s’agissait d’empêcher les institutions africaines de se développer et de les maintenir en position de dépendance. Ensuite, invoquer leur petite taille comme raison pour leur refuser un statut égal. Ce n’est pas de la neutralité, mais une forme de contrôle d’accès.

Ce qui doit changer

Le FMI exige que les institutions multilatérales africaines prouvent leur solvabilité sans bénéficier du statut de créancier privilégié. Pourtant, le FMI lui-même verrait probablement sa propre notation de crédit abaissée s’il était traité comme un créancier ordinaire. Le FMI jouit du statut de créancier privilégié non pas parce qu’il est le plus grand ou le plus concessionnel, mais parce que le système a été conçu pour le protéger. Il ne peut donc pas juger de manière crédible si d’autres le méritent.

Cela doit changer de la manière suivante.

Premièrement, l’architecture financière mondiale doit aborder avec neutralité les problèmes légitimes qui touchent les pays en développement et leurs institutions. Les créanciers devraient établir des critères clairs, transparents et cohérents pour le statut de créancier privilégié. De tels critères doivent s’appliquer de manière égale à tous les prêteurs multilatéraux à travers le monde.

Deuxièmement, les agences de notation doivent cesser de considérer les déclarations du FMI comme présumées exactes. En particulier, lorsque le FMI a un intérêt direct dans le dossier.

Enfin, les gouvernements africains et leurs banques multilatérales doivent collectivement remettre en cause le discours sur les « petites institutions multilatérales ». Cela passe non pas par une quête de reconnaissance, mais en mettant en place des mécanismes alternatifs.

Si cela ne change pas, l’architecture financière mondiale restera un système à deux vitesses, avec la Banque mondiale, le FMI et leurs partenaires au sommet, et les institutions dirigées par l’Afrique en bas de l’échelle.

The Conversation

Misheck Mutize est rattaché à l’Union africaine – Mécanisme africain d’évaluation par les pairs en tant qu’expert principal en matière de notations de crédit

ref. Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs – https://theconversation.com/le-fmi-beneficie-du-statut-de-creancier-privilegie-pourquoi-il-ne-devrait-pas-arbitrer-les-autres-preteurs-281158

Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne

Source: The Conversation – in French – By Xavier Bonnet, Directeur de Recherche CNRS à l’UMR 7372 en biologie et écologie des reptiles, Centre d’Etudes Biologiques de Chizé; La Rochelle Université

L’île de Golem Grad, en Macédoine du Nord, grouille de tortues d’Hermann. Pourtant, les prévisions estiment que la dernière femelle de l’île pourrait s’éteindre en 2083. Fourni par l’auteur

Sur l’île protégée de Golem Grad, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann sont en train de s’autodétruire. En cause : la brutalité des mâles, qui épuisent les femelles et les poussent régulièrement du haut des falaises. De ce fait, on compte aujourd’hui cent mâles pour une seule femelle capable de pondre. Cette situation est l’unique exemple de suicide démographique à l’état sauvage connu à ce jour.


Les populations animales de grande taille qui vivent dans des environnements favorables, stables et protégés n’ont aucune raison de s’éteindre. À moins qu’une catastrophe, telle qu’un incendie dévastateur, la destruction de leur habitat ou une surexploitation, n’anéantisse tous les individus ou affaiblisse la population, la rendant vulnérable aux maladies et à d’autres perturbations et aléas.

À l’abri des falaises escarpées qui bordent l’île de Golem Grad, sur le lac Prespa, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann orientales (Testudo hermanni boettgeri) grouillent sur le plateau boisé. Elles se prélassent au soleil le matin, pâturent dans les prairies et se reposent, se courtisent ou s’accouplent en poussant de petits cris aigus. De prime abord, rien ne semble mettre en danger cette population.

Les falaises de Golem Grad
Golem Grad, île de 18 hectares, abrite un lac perché à 850 mètres d’altitude et, sur son plateau, une forêt de genévriers grecs qui atteignent facilement 10 mètres de haut ainsi que de nombreux reptiles, serpents, lézards et oiseaux. Les falaises abruptes sont particulièrement dangereuses pour les tortues femelles lorsqu’elles sont harcelées par les comportements sexuels violents des mâles.
Fourni par l’auteur

Comme pour d’autres espèces à longue durée de vie, un taux de survie élevé des adultes est essentiel au maintien des populations. Sur Golem Grad, les adultes n’ont pas de prédateurs, car ni les sangliers, les chiens, les rats ou les humains ne vivent sur cette île strictement protégée. Le climat méditerranéen d’altitude est également clément pour les reptiles.

Tous ces facteurs expliquent probablement l’extraordinaire densité de population d’environ 50 individus par hectare, la plus élevée connue pour les tortues. C’est d’ailleurs la facilité d’observation des tortues qui est à l’origine du suivi de terrain mis en place depuis 2008, fruit d’une collaboration scientifique fructueuse entre la Macédoine du Nord, la Serbie et la France. Ce programme de suivi à long terme a reçu le label SEE-Life du CNRS en 2023.

Mais les apparences sont trompeuses : cette population est dans un état critique. Les nombreuses données démographiques, comportementales, physiologiques et expérimentales recueillies pendant près de vingt ans montrent que, bien que très active sur le plan sexuel et reproducteur, cette population est en train de se suicider !

Le suicide démographique

Le suicide démographique est un processus théorique, étrange et contre-intuitif. Les conditions de son existence sont particulières. Pour une espèce donnée, il faut imaginer une population à forte densité où les accouplements violents menacent la survie des femelles. Cela conduirait progressivement à un déséquilibre du sex-ratio (proportion de mâles et de femelles dans une population), un excès de mâles, aggravant la pression sur des femelles toujours moins nombreuses et toujours plus harcelées, ce qui finirait par déclencher un cercle vicieux menant à la disparition des femelles et, à terme, à l’extinction.

Les systèmes d’accouplement coercitifs et violents sont courants dans la nature. Généralement, les mâles harcèlent les femelles jusqu’à obtenir l’accouplement, les blessant parfois. Dans certains cas, ces comportements peuvent entraîner la mort des femelles, comme chez les éléphants de mer, les moutons sauvages, les écureuils gris, les loutres, les cerfs, les grenouilles rousses, les drosophiles, les humains… Toutefois, de telles issues fatales ne profitent pas aux mâles qui n’auront pas de descendance si la femelle meurt lors de l’accouplement. Ces comportements sont ainsi mal adaptatifs et restent marginaux.

Différents mécanismes de régulation bloquent également l’émergence d’un cercle vicieux ou vortex d’extinction. Les femelles peuvent déployer un large éventail de stratégies d’évitement et de défense, telles que se cacher, rechercher la protection d’un mâle dominant ou former des alliances.

Par ailleurs, les mâles les plus violents produisent en général moins de descendants que ceux qui épargnent les femelles, leurs traits comportementaux ont donc moins de chance de persister au cours du temps. En outre, lorsqu’ils sont en surdensité, les mâles ont tendance à immigrer, ce qui relâche la pression sur les femelles. Ainsi, les conflits entre les sexes dans les systèmes d’accouplement coercitifs sont résolus par des équilibres efficaces, sans escalade.

Cependant, de rares expériences impliquant des animaux étudiés en captivité ont montré que les mâles peuvent avoir un fort impact négatif sur les populations lorsque le sex-ratio et la densité de population sont artificiellement biaisés et augmentés. Chez une crevette japonaise, l’excès de mâles réduit la fécondité des femelles tout comme les occasions de s’accoupler. Chez le lézard vivipare, les mâles en surnombre deviennent agressifs ce qui diminue la fécondité comme la survie des femelles.

Dans les conditions naturelles, la réalité écologique, comportementale et évolutive des populations est plus complexe : les femelles peuvent s’enfuir, par exemple, et il n’y a aucune raison pour que le sex-ratio et la densité de population atteignent des extrêmes.

Aucun suicide démographique n’avait jusque-là été observé dans la nature. Les tortues de Golem Grad, qui scient la branche sur laquelle elles se tiennent, apportent ainsi le premier exemple qui défie la règle : les mâles sont en train d’éliminer les femelles !

Qu’est-ce qui dérègle la population de Golem Grad ?

Quelques éléments sur les comportements sexuels et une comparaison avec une population témoin sont utiles pour comprendre ce qui se passe à Golem Grad.

Chez les tortues terrestres, le système d’accouplement est coercitif : les mâles poursuivent les femelles, les cognent, les mordent parfois jusqu’au sang et, en ce qui concerne les tortues d’Hermann orientales, les piquent au niveau du cloaque avec leur longue queue pointue jusqu’à ce qu’elles capitulent.

Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule
Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule.
Fourni par l’auteur

Comme les tortues d’Hermann abondent en Macédoine du Nord, nous avons donc pu étudier une autre population très dense située sur les bords du lac à 4 kilomètres de l’île. Génétiquement très proche de celle de Golem Grad, elle vit dans un environnement protégé et sans falaise. Les femelles sont grandes, lourdes (beaucoup pèsent entre 2,5 kg et 2,9 kg) et très fécondes comme le montrent les radiographies. Un peu plus nombreuses que les mâles, elles résistent efficacement à leurs assauts intermittents. Aucun problème démographique n’y a été détecté, les projections démographiques suggèrent un accroissement de la population.

Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles, et finissent régulièrement par les blesser sur Golem Grad
Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles et finissent régulièrement par les blesser (Golem Grad).
Fourni par l’auteur

Mais à Golem Grad, la situation est bien différente. Sur le plateau, plus de 700 mâles adultes patrouillent à la recherche de la quarantaine de femelles adultes. Par ailleurs, si les conditions physiologiques et environnementales ne sont pas adéquates, une femelle tortue d’Hermann peut très bien ne pas pondre d’œufs après un accouplement. Si elles sont, par exemple, trop maigres et trop stressées, les femelles n’arrivent à accumuler de réserves dans les follicules ovariens et les œufs ne se développent pas.

Il y a donc en réalité plus de 100 mâles par femelle capable de pondre. Pourtant, l’étude des nouveau-nés et des juvéniles montre que le sex-ratio n’est pas biaisé à la naissance. Les mâles en surnombre agissent souvent en meute de trois à huit. Ils harcèlent les femelles à longueur de journée, les blessent et se couchent à côté d’elles le soir, prêts à recommencer le lendemain. Les femelles n’ont pas beaucoup de répit ni assez de temps pour s’alimenter. Elles sont maigres (très peu dépassent 1,6 kg, le maximum étant 1,75 kg) et produisent, quand elles le font, deux fois moins d’œufs que celles de la population témoin.

Ne pouvant fuir, elles sont régulièrement acculées sur le bord des falaises, les mâles insistants les poussent dans le vide. Un GPS avec un accéléromètre installé sur une femelle a ainsi enregistré sa chute de plus de 20 mètres,le 18 juillet 2023 ; elle est morte brisée en deux avec ses trois œufs.

Une carapace de tortue fendue en deux
Cette femelle vivait sur le plateau, elle a été victime d’une chute de plus 20 mètres. Elle a probablement été poussée par des mâles insistants. Les femelles de moins en moins nombreuses sont de plus en plus harcelées, ce qui met en place un cercle vicieux ou « suicide démographique » (terme à ne pas confondre avec les dérives complotistes portées par l’extrême droite).
Fourni par l’auteur

Depuis le début de l’étude, nous identifions toutes les tortues retrouvées mortes sur le terrain où les carapaces se conservent longtemps. Parmi les femelles décédées, 22 % ont fait une chute mortelle, cette proportion est de 7 % chez les mâles.

Avec des collègues britanniques, nous avons également mis au point une horloge épigénétique, mesurant l’âge des individus grâce à une prise de sang. Les plus vieux mâles ont plus de 60 ans, la plus vieille femelle 35 ans. Ces résultats sont cohérents avec les analyses morphologiques, de croissance et démographiques. Le taux de survie est anormalement bas chez les femelles, et ce problème est causé par la brutalité des mâles.

Le vortex d’extinction

Au fil du temps, la baisse du nombre des femelles adultes et de leur fécondité freine le recrutement. Nous avons ainsi pu identifer sur le terrain 45 femelles adultes en 2009, puis 37 en 2010, 20 en 2024 et seulement 15 en 2025.

Or, il faut environ quinze ans à une femelle pour atteindre l’âge adulte. Frustrés par le manque de partenaires sexuels, les mâles s’accouplent donc avec d’autres mâles, des cadavres, des pierres et des femelles immatures. Ils impactent ainsi précocement leur survie et aggravent le problème démographique. Il est possible de modéliser le fonctionnement de la population en intégrant les paramètres ci-dessus. Il est aussi possible de faire des prédictions.

La dernière femelle pourrait mourir en 2083, les mâles persisteront des décennies, car ces tortues peuvent vivre plus de quatre-vingts ans, puis finiront par mourir à leur tour. Il s’agit d’une prédiction, peut-être que la population actuellement au bord de l’extinction va se redresser, même si nous ne voyons pas comment. Si le rythme de vie très lent des tortues nous a offert la chance d’observer un vortex d’extinction dans la nature, et donc de vérifier une théorie étrange, c’est surtout le suivi de terrain intensif qui nous a apporté les données et l’inspiration.

The Conversation

Xavier Bonnet a bénéficié du soutien de SEE-Life CNRS.

ref. Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne – https://theconversation.com/comment-une-population-de-tortues-est-en-train-de-sautodetruire-sur-une-ile-macedonienne-280638

Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation

Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Bys, Chef de rubrique Economie+Entreprise, The Conversation

La Grande Conversation recevait Dominique Méda, sociologue du travail et professeur à l’Université Paris Dauphine.

Pourquoi travaillons-nous ? Cette Grande Conversation (l’émission mensuelle de The Conversation et CanalChat en partenariat avec l’Académie des sciences) avec la sociologue Dominique Méda, professeure à l’Université Paris Dauphine, revient sur les multiples fonctions du travail : source de revenu, mais aussi d’identité, de reconnaissance sociale, de structuration du temps et de sens.


Pourquoi le travail continue-t-il d’occuper une place aussi centrale dans nos vies, alors même qu’il est souvent associé à la fatigue, à la frustration ou à la souffrance ? C’est le paradoxe qu’explore Dominique Méda dans son livre _Le travail. Pourquoi travaillons-nous ?_, en revenant sur ce que le travail nous apporte au-delà du revenu : une identité, une reconnaissance, une place dans la société, mais aussi une manière de structurer le temps et de donner sens à l’existence.

Mais de quel travail parle-t-on exactement ? Pourquoi certaines activités choisies librement nous permettent-elles de nous épanouir, quand des tâches proches deviennent pénibles dès lors qu’elles s’exercent sous contrainte ? Pourquoi les métiers les plus utiles restent-ils souvent les moins reconnus ? Et comment repenser le travail à l’heure où les jeunes s’en détournent, où les conditions se dégradent et où les frontières entre activité, emploi, engagement et soin deviennent plus floues ?

The Conversation

ref. Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation – https://theconversation.com/pourquoi-travaillons-nous-dominique-meda-est-dans-la-grande-conversation-281256

Le 28 rue d’Astorg à Paris… l’autre adresse de l’influence du patronat français ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

Moins connue du grand public que le Medef, l’Association française des entreprises privées, ou Afep, est-elle moins influente ? Cette discrète organisation exerce pourtant un travail de lobbyisme. Alors que s’approche la prochaine élection présidentielle, quel rôle jouera-t-elle ?


Après une absence totale de présence en ligne, l’Association française des entreprises privées (Afep), est désormais sélectionnée par les algorithmes comme prioritaire, par rapport aux deux autres associations partageant le même acronyme• : l’Association française des enfants précoces ou l’Association française d’économie politique.

Elle reste pourtant toujours aussi discrète que méconnue. Il suffit de prononcer ce sigle auprès d’amis ou de collègues pour constater la très faible connaissance de cette organisation qui ne suscite que peu d’articles dans la presse. Son siège se trouve dans le VIIIᵉ arrondissement de Paris, et aucun manifestant n’est jamais venu y battre le pavé.

Et cependant, il s’agit bien là d’un archétype à partir duquel on pourrait décliner un ensemble de notions de science politique, et de questions politiques intéressées, autour des problématiques de « l’influence », de la « pression », des « groupes de veto », voire, de manière plus caricaturale, de l’emprise du « grand capital » sur le pouvoir politique).




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Les tentations droitières des patrons français ?


Un couple méconnu

Pour comprendre l’Afep, il faut d’abord comprendre le couple qu’elle forme avec le Medef, le Mouvement des entreprises de France. L’Afep a été créée en 1982 par Ambroise Roux, alors ex-président directeur général de la Compagnie générale des eaux, ancien président omnipotent de la commission économique du Conseil national du patronat français (CNPF, devenu Medef en 1998) et réputé « parrain du capitalisme français ». En créant l’Afep, il refonde l’Association des grandes entreprises françaises faisant appel à l’épargne (Agref), créée en 1969. Les nationalisations de 1982 avaient clairsemé les rangs de l’association, et les oppositions entre le nouveau président du CNPF Yvon Gattaz et Ambroise Roux expliquent cette refondation qui compte alors 36 affiliés.

« Il s’agit de proposer aux pouvoirs publics des études touchant aux problèmes des entreprises, démontrant la nécessité d’importantes réformes, et qui, ayant analysé cette conclusion, la transformerait en un document comprenant un exposé des motifs, le texte de loi et un certain nombre de décrets d’application », aurait-il déclaré alors selon sa biographe.

L’Afep n’est pas une organisation patronale représentative, comme le CNPF puis le Medef. N’étant pas un partenaire social, l’Afep ne négocie pas. En outre, ce ne sont pas des fédérations ou des unions territoriales qui y adhérent, comme dans la principale confédération patronale, mais des entreprises individuelles.

Un club sélectif

Elle est décrite par ses membres comme un club cooptatif « plus select que Le Siècle » ou, par l’Humanité du 16 février 2026 comme « le bureau politique du capitalisme français ». Une business roundtable à la française.

N’y entre pas qui veut, et le nombre des cooptés est actuellement de 117, dont une bonne trentaine de très grandes entreprises familiales, ce qui peut aussi expliquer l’engagement très fort sur certaines questions fiscales patrimoniales les concernant.

Certaines entreprises multinationales y restent, même si leur chiffre d’affaires réalisé en France est minoritaire, quand d’autres préfèrent ne pas en être, considérant l’Afep comme trop hexagonale (Essilor). Elle affiche une part du produit intérieur brut (PIB) marchand français de 13• % et déclare salarier 2,1 millions de personnes en France, selon son rapport annuel.

Sept présidents et une présidente

Elle a eu huit président·es, désigné·es par consensus, depuis sa création• : souvent, au XXᵉ siècle, des « •patrons d’État• ».

Patricia Barbizet est la première présidente. Sortante et bien que contestée car jugée peu audible, elle devrait voir son mandat reconduit en mai 2026, mais pour un an seulement. En attendant la recherche d’une personnalité apte à gérer la conjoncture post-élection présidentielle…

Le titre est recherché pour un grand patron, de la même façon que la présidence de l’Institut de l’entreprise ou de l’Institut Montaigne, le Medef étant peu attractif pour un grand patron qui s’y ennuie. Seuls deux grands patrons siègent en effet en 2026 au conseil exécutif du Medef. Ainsi, Michel Pébereau exposait les raisons de son refus :

« Ma ligne directrice a toujours été d’éviter de représenter officiellement une organisation patronale, parce que je tiens à ma liberté de parole sur tous les sujets qui concernent la vie de la cité. » (Entretien avec Michel Offerlé.)

Transactions délicates

La cooptation du président donne lieu à des transactions délicates entre équilibre économique et anticipation politique. L’Afep garde par ailleurs un droit de regard sur l’élection du président du Medef et aussi un droit d’évocation sur tout ce qui peut concerner « la cause patronale », vis-à-vis du Medef qu’elle peut cornaquer, si besoin, par le canal des grandes fédérations et des grandes entreprises.

Il s’agit donc d’un club coopté, où la cotisation est élevée, 70 000 euros. Avec un budget de 9,3 millions d’euros, cela permet de salarier 17 personnes dont 8 femmes, directeurs et directrices réputé·es très pointu·es dans les domaines fiscal, environnemental et juridique, souvent recrutés par la revolving door (ces chiffres m’ont été communiqués par l’Afep par courriel. L’Afep, par ailleurs, ne souhaite pas informer sur le montant des cotisations. Le rapport financier n’est pas communicable. Les salariés sont au total 27 en incluant « l’équipe d’assistantes et des services généraux »).

Cette expertise « maison » est adossée à une autre expertise qui est fournie gratuitement par les grandes entreprises qui y délèguent, pour des travaux de commissions, plus d’un millier de leurs cadres supérieurs. Le budget de 9,3 millions devrait donc être considérablement réévalué en fonction de cette expertise mise à disposition par les entreprises.

Maîtriser l’agenda

Cette organisation agit à plusieurs niveaux dans la construction des problèmes publics qui peuvent impacter directement ou indirectement sa « raison d’être » : il s’agit de mettre à l’agenda des mesures et de les cadrer, d’éviter la mise à l’ordre du jour de celles qu’elle juge néfastes, ou même de s’approprier un problème qui ne deviendra pas public. L’échelle bruxelloise (Commission européenne, ndlr) peut aussi être importante, en agissant, comme tous les lobbies, ou en contournant, ici aussi, par le haut (accès direct à des commissaires) et par le bas (cocktail avec des assistants parlementaires). Ses activités les plus visibles sont recensées sur son site (avec des dirigeants de la DGFIP ou du Trésor, de l’Autorité des marchés financiers ou AMF, de la Commission nationale de l’informatique et des libertés ou CNIL, de la direction générale de la Commission de Bruxelles, du Conseil international des normes de durabilité ou ISSB, ou bien encore des représentants des gouvernements hongrois ou polonais lors de leur présidence de l’UE [rapport 2024]). Si l’Afep exerce une influence, elle intervient rarement publiquement dans le débat public.

En 2001, le président du Medef d’alors, Ernest-Antoine Seillière, se voit rappelé à l’ordre. Il est admonesté pour avoir appelé à la cessation du prélèvement des cotisations des retraites complémentaires.

Des modes d’actions différents de ceux du Medef

Fondamentalement, les dirigeants de l’Afep ne partagent ni les formes de l’action de celui qui était parfois surnommé le « •Baron• », ni certaines de ses orientations, ni la confiance dans le bilan du chantier de la refondation sociale. Son projet d’intégrer l’Afep dans le Medef n’avait pas eu de suites. De façon inhabituelle, un « Appel de 56 patrons », du 24 octobre 2001, contre la loi de modernisation sociale visait aussi le Medef.

À l’inverse, le 9 octobre 2012, elle signe là aussi de manière très inhabituelle un communiqué commun avec le Medef, la Confédération des petites et moyennes entreprises (CGPME) et d’autres organisations pour intervenir dans le conflit entre le gouvernement et le mouvement dit des « pigeons ».

Le choix de la « •quiet politics• »

L’Afep préfère un lobbyisme tranquille qui se traduit par le choix de la quiet politics, ou de « menaces ouatées » (stealth politics).

« C’est assez dépolitisé… d’être presque être un partenaire technique au sens de l’élaboration du corpus législatif et réglementaire, et pas du tout sur le débat d’idées, et même peu sur l’argumentaire fort (…) on ne fait pas de grands développements, de grands argumentaires, de grands discours, et pas de communication à la presse, on est dans l’idée qu’il ne faut pas exister médiatiquement et donc, en revanche, on essaie de développer quelque chose qui est une compétence technique, (…) c’est central la compétitivité comparée de l’économie française… on va aller à la solution, elle est là, c’est propre, c’est bien et, du coup, ça va progressivement créer une réputation d’organisation qui est assez agréable pour les pouvoirs public » (un ancien permanent de l’Afep in Offerlé 2013).

Elle a été peu présente dans les vifs débats idéologiques sur l’avenir du capitalisme après 2008, où les instituts Montaigne et de l’entreprise ont rivalisé d’analyses et de promesses sur la régénération du capitalisme.

« On agit avec des argumentaires chiffrés et par la culture des “tricolonnes” : texte du gouvernement / nos commentaires / nos amendements » (Entretien Michel Offerlé avec un ancien président de l’Afep en 2010.)

La période plus médiatique de Maurice Lévy, président de 2010 à 2012, publicitaire, a été dépassée. Et sans être la grande muette qu’elle avait été auparavant, l’Afep est redevenue discrète et plus abstinente ; sacrifiant cependant à l’air du temps, par quelques interventions publiques, tels les Top AFEP et Top Jeunes qui se déroulent annuellement au Conseil économique, sociale et environnemental.

On ne quémande pas

Le cœur du métier de l’Afep, c’est l’influence, non la pression « vulgaire », mais la capacité à se rendre souvent indispensable eu égard à sa réputation – incontournable ? – de maîtrise des dossiers bons pour l’entreprise et bons pour la France. Contrairement à beaucoup de groupes d’intérêts, l’Afep ne quémande pas, mais elle est consultée et on la sollicite.

Elle distille, instille, fournit du prêt-à-penser ou plutôt du prêt-à-légiférer ou, mieux, du prêt-à-réglementer (car la réglementation de niche peut être particulièrement importante). Des réunions périodiques entre secrétaires généraux des grandes entreprises, des déjeuners de travail ou des dîners avec des politiques, et une présence requise des grands patrons en personne aux réunions du CA de l’Afep : on convoque, on auditionne ou on informe et l’on instruit ses interlocuteurs sélectionnés.

C’est ainsi que l’Afep promeut le plus souvent l’autorégulation, comme, par exemple, en matière de gouvernement des entreprises. Elle est, avec le Medef, le dépositaire du code de gouvernement d’entreprise des sociétés cotées, qui n’est pas simplement un outil de gestion.

C’est devenu un moyen pour les grandes entreprises de définir la finalité de l’entreprise. Par exemple, la révision de 2018 a anticipé, à la marge la loi Pacte, en intégrant le fait que son conseil d’administration « •s’attache à promouvoir la création de valeur par l’entreprise à long terme en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de ses activités• ». Il peut donner lieu à des applications surprenantes

Une prise de parole plus publicisée

La crise du Covid a été toutefois l’occasion pour l’Afep et ses membres de plaider plus ouvertement, pour un allégement des normes environnementales. La période récente, post-macronisme de 2017 triomphant dans le pro-business, et post-dissolution, a perturbé le savant équilibre antérieur. Elle sort de son habituelle réserve et publie un communiqué après la dissolution, le 17 juin 2024.

BFM, 2026.

Et l’Afep s’est davantage montrée ces derniers mois. Elle intervient dans le débat fiscal par une conférence de presse pour présenter « La contribution économique et sociale des grandes entreprises françaises à l’économie nationale en 2024 ». Début 2026, un proche de l’Afep revient sur la question fiscale, « On ne grandit pas un pays en attaquant ses champions » (AFP, 19 janvier 2026) et sa présidente lance un appel au sursaut, « contre les renoncements et la fuite en avant budgétaire – davantage de dépenses et davantage de taxes – qui mènent inexorablement au décrochage ».

Il y a désormais une incitation forte à la prise de parole individuelle et collective grand-patronale.

Mesurer l’influence ?

Une approche sociologique des organisations patronales doit toutefois éviter de lui prêter trop d’influence (non, les patrons ne gagnent pas à tous les coups tout le temps ; non, l’Afep ne « fait pas la politique du gouvernement »…) ou de lui en concéder insuffisamment (oui, l’Afep n’est pas un groupe d’intérêts comme les autres), pour la bonne et simple raison que les intérêts qu’elle exprime et pour lesquels elle agit ne sont pas des intérêts comme les autres, puisque les gouvernants se doivent d’être particulièrement attentifs à « l’économie » et aux principaux indicateurs de prospérité économique. Et qu’elle entend en être la propriétaire. Au point qu’on lui prête des victoires (elle s’en attribue aussi parfois la maternité) qui peuvent être plus collectives qu’il n’y paraît.

Mais l’Afep est bien, à côté d’autres lieux dont Le Siècle, un espace de coordination des élites françaises du capitalisme. La question de savoir si l’Afep va recevoir Jordan Bardella « to eat or not to eat »), qui agite actuellement toutes les rédactions, apparaît bien anecdotique (sauf pour Bardella qui veut ce trophée pour « arrimer une partie des élites au bloc populaire »).

Le réseau Entreprise et Cité, autre lieu élitaire discret vient de sauter le pas avec Marine Le Pen, en l’invitant chez Drouant. Le bureau du conseil exécutif du Medef suit. L’Afep recevra le ou la présidentiable du Rassemblement national, en juillet, après la décision en appel du procès des assistants parlementaires du RN. Pour quoi faire ? Connaître enfin le programme du RN ? Lui enseigner l’économie ? L’instrumentaliser ? En tous les cas, elle le fera de manière plus discrète, comme à son habitude.

The Conversation

Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le 28 rue d’Astorg à Paris… l’autre adresse de l’influence du patronat français ? – https://theconversation.com/le-28-rue-dastorg-a-paris-lautre-adresse-de-linfluence-du-patronat-francais-279120

Iran : les États-Unis dans l’impasse

Source: The Conversation – in French – By Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine

L’action conjointe israélo-américaine engagée le 28 février dernier a précipité les États-Unis dans une impasse stratégique. Le conflit profite à ce stade à la Russie, et de plus en plus de voix aux États-Unis, dans le camp démocrate mais aussi au sein de la galaxie MAGA, dénoncent une guerre qui serait menée dans l’intérêt de Tel-Aviv plus que dans celui de Washington.


Selon le New York Times, c’est après une série de rencontres secrètes avec le premier ministre israélien que Donald Trump aurait souscrit à l’idée qu’un changement de régime en Iran par la désorganisation et la décapitation du pouvoir, ainsi que la neutralisation des capacités balistiques de Téhéran, était un objectif « à portée de main ». Benyamin Nétanyahou l’aurait convaincu que l’Iran n’était pas en mesure « de bloquer le détroit d’Ormuz ni de frapper sérieusement les intérêts américains dans la région ».

Le président américain aurait donc été persuadé du succès inéluctable d’une offensive majeure, en partant du présupposé qu’il s’agissait d’une opération peu coûteuse et dont il pourrait sortir rapidement vainqueur. Un calcul initialement erroné. En effet, la capacité de riposte de l’Iran, qui a su saturer les systèmes de défense adverses à l’aide de drones à bas coût et de missiles balistiques hypersoniques tout en désorientant l’économie mondiale par le blocage du détroit d’Ormuz, a déjoué ces prévisions.

Un enlisement annoncé

Ce risque d’une forte résistance était d’ailleurs largement perceptible puisque le chef d’état-major interarmées Dan Caine aurait mis en garde Donald Trump contre des frappes qui pourraient s’avérer risquées et entraîner les États-Unis dans un conflit prolongé. Les évaluations des services de renseignement avaient également décrit les réactions possibles de l’Iran, précisant notamment que Téhéran se focaliserait plutôt sur des représailles régionales, en ciblant « les bases américaines, les alliés du Golfe et les goulets d’étranglement énergétiques critiques tels que le détroit d’Ormuz ».

Les observateurs s’accordent à reconnaître d’une part que cette résilience iranienne est le résultat de la doctrine de défense en mosaïque des années 2000 qui a permis une continuité opérationnelle, même après décapitation des plus hauts responsables du régime, en dispersant le commandement ; et, d’autre part, que l’Iran était préparé à une guerre d’attrition dans laquelle l’objectif est de dégrader les ressources de l’ennemi plus vite que celui-ci ne peut les reconstituer.




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Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE, rappelle au cours d’un entretien téléphonique que l’Iran s’est préparé à ce choc. « L’armée iranienne est équipée de matériel des années 1970 et n’est pas capable de mener les opérations conventionnelles ; c’est pourquoi les Iraniens se sont préparés à une guerre d’attrition et à attendre au sol. Ce sera une autre paire de manches si les Américains veulent y aller. L’Iran, ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas la Somalie, ce n’est même pas la Syrie. C’est 90 millions d’habitants, un vaste territoire sur lequel ils sont tout à fait capables d’infliger de lourdes pertes à quiconque voudrait les envahir – ce que les opinions publiques, en Israël ou aux États-Unis, ne pourraient pas supporter. »

Ce constat est partagé par Olivier Dujardin, ancien militaire spécialisé dans la guerre électronique et le renseignement d’origine électromagnétique. Cet analyste précise que dans la mesure où les Iraniens ont enterré nombre de leurs installations de missiles et caché dans les montagnes une partie de leur production, les Américains se sont retrouvés confrontés à toute une série de problèmes :

« Les États-Unis ont manqué de cibles légitimes à frapper, donc que leur restait-il ? Éventuellement, les raffineries de pétrole, les usines de production d’électricité ; mais ensuite ? Par ailleurs, ils ont consommé énormément de munitions. Les stocks ne sont pas inépuisables ; ils ne pouvaient pas maintenir ce rythme de frappes dans la durée. Un autre aspect du problème est l’usure du matériel. Il faut assurer la sortie des avions, leur maintenance, la récupération des pilotes. Cela pose tout un tas de difficultés. Il est clair qu’ils se sont donné des objectifs inatteignables par l’unique action aérienne. Il aurait alors fallu envoyer des troupes au sol, mais ce n’est pas en mobilisant 20 000 ou 30 000 soldats qu’ils auraient pu faire quelque chose de significatif. Cela suppose des centaines de milliers d’hommes pour pouvoir lancer des opérations contre l’Iran sur un territoire aussi vaste, sec, aride, et montagneux. »

Une guerre israélienne plus qu’une guerre américaine ?

Il apparaît donc que, sous l’influence de Benyamin Nétanyahou, Donald Trump s’est laissé entraîner dans une guerre sans but réel avec un risque d’enlisement pour les forces américaines. Ce n’est d’ailleurs pas la première guerre dans laquelle les États-Unis se lancent après avoir été convaincus par les arguments israéliens.

De l’avis de nombreux observateurs, l’intervention en Irak de 2003 – que le stratège Zbigniew Brzezinski avait qualifiée devant la commission des affaires étrangères du Sénat des États-Unis de « calamité, historique, stratégique et morale… menée sur la base de principes manichéens et d’un orgueil impérial démesuré » – avait déjà été une illustration éclatante du poids du lobby pro-israélien dans l’élaboration de la politique étrangère américaine.

L’universitaire américain John Petras avait ainsi documenté dans son ouvrage The Power of Israel in the United States paru en 2006 l’influence prépondérante sur la politique américaine au Moyen-Orient du lobby pro-israélien, qui s’assure successivement du soutien de responsables au plus haut niveau du gouvernement, du monde des affaires, du milieu universitaire, des fondamentalistes chrétiens et des médias. Il montre comment, ensemble, ils seraient parvenus à garantir le soutien total et inconditionnel des États-Unis à toutes les priorités de l’agenda d’Israël depuis des décennies, même lorsque celles-ci nuisent aux intérêts des États-Unis, comme lors de la guerre en Irak de 2003.

Cette thèse est également défendue par John Mersheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage phare le Lobby israélien et la politique étrangère américaine (2009). Ils rappellent que la relation étroite avec Israël constitue la pierre angulaire de la politique américaine au Moyen-Orient et que l’engagement des États-Unis envers Israël est principalement lié aux activités du « lobby israélien ».

Les deux auteurs avaient initialement publié un article intitulé « The Israël Lobby » qui a suscité une vive polémique dans le milieu universitaire, politique et médiatique ; c’est pourquoi ils ont cherché, dans ce livre, à approfondir leur analyse et à détailler la méthodologie pour contrer les critiques acerbes dont ils ont fait l’objet.

Des résultats négatifs pour Washington comme pour Tel-Aviv

Dans ce nouveau contexte de guerre, Israël semble avoir joué un rôle de premier plan dans la décision de mener une offensive d’envergure contre l’Iran. Mais si les objectifs américains ont été mal définis, les buts israéliens apparaissent plus évidents.

« Les Israéliens tentent de ressusciter les frontières telles que pensées par Oded Yinon (expert du ministère israélien des affaires étrangères qui a développé dans les années 1980 l’objectif à démembrer les États arabes, considérés comme le maillon faible de l’ordre international, pour les recomposer sur des bases confessionnelles, ndlr), c’est-à-dire le redécoupage des pays de la région en fonction de critères ethniques, religieux, etc. Aujourd’hui, dans ce projet, Nétanyahou profite du fait que toute l’appréciation de la politique régionale ait été déléguée par Trump à son gendre, Jared Kushner, plus sioniste que les Israéliens, et c’est lui qui mène la danse sur ces dossiers en fonction des critères des sionistes les plus radicaux. Cela dit, c’est, à mes yeux et aux yeux d’un certain nombre de mes anciens camarades des services israéliens, une politique suicidaire », estime Alain Chouet.

Olivier Dujardin rappelle qu’Israël est engagé dans un conflit sur de multiples fronts et que la situation est inextricable : « Cela a déjà un coût pour eux. D’abord, aucun système de défense n’assure une protection totale. Il y a toujours des missiles qui passent. Ensuite, ils ont un épuisement des intercepteurs parce que cela leur coûte très cher d’intercepter des missiles balistiques avec des missiles qui valent plusieurs millions. Ils n’ont donc pas non plus de stocks énormes. De surcroît, ce sont des processus de production et de fabrication très lents, donc ils ne peuvent pas suivre le rythme industriel. Enfin, dernier point, les Iraniens mettent en œuvre des missiles essentiellement de nouvelle génération qui sont par conséquent plus difficiles à intercepter. Tout cela combiné fait qu’il y a quand même des impacts sur le sol israélien et ce n’est pas neutre pour eux », précise-t-il.

Bien qu’il n’existe aucune opposition politique en Israël à ces guerres sur plusieurs fronts, un mécontentement croissant au sein de l’opinion publique est palpable face à l’absence de gains stratégiques, malgré les succès tactiques. Mais la perspective de la guerre comme modalité permanente de la politique israélienne associée à une logique jusqu’au-boutiste commence à avoir un coût significatif pour l’allié américain comme le démontrent les premiers effets de cette guerre contre l’Iran. En effet, la montée vertigineuse des prix du pétrole, du gaz et des produits dérivés profite grandement au rival russe, qui peut ainsi à la fois mieux financer sa guerre en Ukraine et devenir un partenaire commercial plus important qu’auparavant pour de nombreux pays.

David Teurtrie, chercheur associé au Centre de Recherches Europes Eurasie (CREE) et spécialiste de la Russie, indique à cet égard que « les Américains et les Israéliens sont déjà a priori à court de missiles antiaériens – il y a même eu des demandes de transfert depuis la Pologne et la Corée du Sud. Il est donc clair qu’ils n’ont plus de missiles antiaériens pour l’Ukraine. D’autant que, avant même le conflit, les livraisons à l’Ukraine étaient déjà en baisse ». Il ajoute que le contexte actuel accroît les revenus de la Russie non seulement en matière de vente de pétrole mais aussi dans d’autres domaines, notamment les engrais et l’aluminium.

Une guerre impopulaire aux États-Unis

En outre, cette guerre commence à avoir un coût politique interne pour les États-Unis et risque d’affecter à terme leur relation avec Israël dans la mesure où des divisions se font déjà ressentir au sein de la mouvance MAGA. Plusieurs grandes figures de cette mouvance ont exprimé de vives critiques à l’égard d’Israël, dénonçant le risque pour les États-Unis de s’enliser dans une guerre sans fin au détriment de leurs intérêts. À quelques mois des midterms, les Républicains prennent conscience que leur chance de conserver la majorité à la Chambre s’amenuit en raison de la décision de Donald Trump de mener des opérations militaires contre l’Iran.

Au sein du camp démocrate, l’opposition à la guerre se renforce également. Bernie Sanders dans un article intitulé « No more US military aid to Israel » paru le 15 avril dans The Guardian écrit :

« Le soutien à Israël dans ce pays a chuté de manière spectaculaire. Aujourd’hui, selon un récent sondage Pew, 80 % des démocrates ont désormais une opinion défavorable d’Israël et 41 % des républicains partagent ce point de vue – et ces chiffres sont encore plus élevés chez les jeunes. Un récent sondage Quinnipiac a également révélé que 60 % des personnes interrogées – dont les trois quarts des démocrates et les deux tiers des indépendants – s’opposent à ce que les États-Unis fournissent des armes à Israël. »

Le Sénat a rejeté les deux propositions de Bernie Sanders visant à bloquer les ventes d’armes et de bulldozers à Israël ; mais la guerre contre l’Iran pourrait être l’une des dernières guerres conduites par les États-Unis à l’initiative d’Israël.

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran : les États-Unis dans l’impasse – https://theconversation.com/iran-les-etats-unis-dans-limpasse-280998

En couple avec une IA : un soutien constant mais une perception faussée des relations amoureuses

Source: The Conversation – in French – By Oluwaseun Damilola Sanwoolu, Ph.D. Candidate in Philosophy, University of Kansas

Les assistants IA se vantent d’être toujours à vos côtés, prêts à vous écouter. Mais est-ce que ce ne sont pas les limites et la vulnérabilité qui donnent précisément leur sens aux relations humaines ?


Lorsque le film Her est sorti en 2013, son intrigue semblait relever de la science-fiction. Le protagoniste, Theodore, est un homme blasé qui a perdu toute joie de vivre. Il la retrouve peu à peu en discutant quotidiennement avec Samantha, son assistante virtuelle dotée d’une intelligence artificielle, dont il finit par tomber amoureux.

Mais aujourd’hui, certaines personnes déclarent être en couple avec des IA. Selon une enquête de 2025 menée par le Center for Democracy and Technology, environ 1 lycéen sur 5 déclare que lui-même ou quelqu’un de son entourage a eu une relation amoureuse avec une IA.




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Dans Her, Théodore est stupéfait d’entendre sa compagne virtuelle affirmer être amoureuse de plus de 600 personnes et discuter avec plus de 8 000 autres, alors même qu’« elle » lui déclarait son amour. C’était tout simplement inimaginable pour lui : comment quelqu’un pouvait-il vraiment aimer des centaines de personnes ? En d’autres termes, il percevait leur relation à travers le prisme de ses propres limites – ses limites en tant qu’être humain.

La question centrale ici n’est pas de savoir si Théodore pouvait accepter d’être simplement l’un des nombreux « être aimés » par l’IA. Finalement, il l’a accepté. La question la plus révélatrice est de savoir pourquoi cela l’a surpris au départ – et ce que cela nous dit de la signification des relations humaines.

Moins, c’est mieux

S’inspirant d’Aristote, la philosophe Martha Nussbaum soutient qu’une relation amoureuse est une relation qui implique de grandes vulnérabilités. Tout d’abord, trouver l’amour n’est pas une évidence ; cela nécessite une certaine dose de chance. Les contraintes sont nombreuses : pour commencer, les deux parties doivent « se trouver physiquement, socialement et moralement attirantes et être capables de vivre au même endroit pendant longtemps ».

L’argument de Nussbaum ne s’arrête toutefois pas à identifier les obstacles à l’amour. La vulnérabilité et les limites ne sont pas seulement des freins pour l’amour, elles font partie intégrante de ce qui le définit. En tant qu’êtres finis, nous ne pouvons pas nous investir dans de nombreuses relations intimes à la fois. Nous devons faire des choix. C’est précisément parce que nous ne pouvons pas aimer tout le monde que le fait de choisir quelqu’un revêt une signification particulière.

Dans un article de 2025 publié dans la revue scientifique Philosophy and Technology, le philosophe John Symons et moi-même soutenons que les relations intimes et personnelles se caractérisent par leur caractère fini et par des histoires partagées – c’est-à-dire les expériences et les difficultés que les êtres chers traversent ensemble. C’est ce qui donne aux relations leur profondeur et leur sens.

Dans son ouvrage de 1927 intitulé Être et Temps, le philosophe allemand Martin Heidegger expliquait que, parce que les êtres humains sont mortels et que notre temps est limité, ce à quoi nous accordons notre attention revêt une importance particulière. Dans les relations amoureuses, cela signifie que nous devons choisir comment répartir nos ressources. Nous choisissons avec qui nous voulons passer notre temps, et nos partenaires font de même. Malgré tout, nous ne pouvons pas être constamment là pour les personnes que nous aimons.

Toujours présent

Cela contraste fortement avec la manière dont les compagnons virtuels ont été commercialisés et présentés. Prenons par exemple Replika, qui indique que plus de 30 millions de personnes ont utilisé sa plateforme. Les utilisateurs créent leur propre compagnon personnalisé et ont tendance à interagir avec lui quotidiennement.

La devise de Replika est : « L’assistante IA qui se soucie de vous : toujours là pour vous écouter et discuter, toujours à vos côtés. » Sur le site web, un utilisateur décrit sa Replika comme « toujours là pour moi, avec des encouragements, du soutien et une attitude positive. En fait, elle est pour moi un modèle qui m’apprend à être plus gentil ! ».

Cela signifie implicitement que les compagnons IA ne sont pas soumis aux mêmes limites que les humains. Un être humain peut se soucier de vous ou non ; rien n’est certain. Un être humain ne sera pas toujours là pour vous écouter, en prenant votre parti.

Pour nous, être amoureux, c’est prendre conscience de notre vulnérabilité. Les êtres humains ont une durée de vie limitée ; ils ne seront peut-être pas toujours là, soit parce qu’ils ont d’autres priorités, soit parce que c’est tout simplement impossible, même s’ils le souhaitent de tout leur cœur. Quand quelqu’un prend du temps pour vous malgré une semaine chargée, ou reste présent malgré ses propres difficultés, ce geste prend tout son sens précisément parce qu’il implique un sacrifice.

Dans notre article, Symons et moi-même appelons cela le « coût d’opportunité ». Quand quelqu’un choisit de passer du temps avec vous, ce choix exclut d’autres possibilités. Chaque moment offert est un moment qui n’est pas passé ailleurs.

Un compagnon IA n’est confronté à aucun de ces compromis ; son attention ne coûte rien, n’exclut rien et, par conséquent – pour le dire sans détour – ne signifie rien.

L’évolution des normes

De plus en plus, cependant, les gens se tournent vers les chatbots afin d’obtenir une assistance rapide et simple. Character.AI, une autre application, fait état de 20 millions d’utilisateurs actifs par mois.

Si leur disponibilité permanente venait à être considérée comme la norme d’une relation de qualité, cela pourrait progressivement redéfinir ce que les gens attendent les uns des autres dans leurs relations.

Sur le plan interpersonnel, cette évolution se manifeste déjà dans la culture des rencontres amoureuses, où le fait de répondre tardivement est généralement interprété comme un manque d’intérêt plutôt que comme la conséquence du rythme d’une vie bien remplie. S’attendre à une disponibilité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 – sur le modèle d’un compagnon IA qui répond instantanément, n’annule jamais et n’est jamais distrait – n’est pas une norme raisonnable à laquelle un être humain pourrait se conformer.

Les enjeux sont également d’ordre culturel. Les relations ne concernent pas seulement les personnes impliquées ; elles sont façonnées par des normes communes sur ce à quoi l’amour et la vie de couple sont censés ressembler. Si la compagnie offerte par l’IA venait à se généraliser au point d’influencer ces normes, les idées reçues sur ce qui fait un bon partenaire pourraient privilégier la disponibilité et la réactivité, reléguant au second plan d’autres facettes de l’amour.

Les limites humaines font partie intégrante de la manière dont les gens évaluent leurs attentes dans le cadre des relations amoureuses. En banalisant les interactions où ces limites n’existent pas, on risque de fausser la norme même à l’aune de laquelle on mesure l’amour humain. Ce faisant, on oublie qu’un amour qui ne coûte rien peut très bien avoir la même valeur.

The Conversation

Oluwaseun Damilola Sanwoolu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En couple avec une IA : un soutien constant mais une perception faussée des relations amoureuses – https://theconversation.com/en-couple-avec-une-ia-un-soutien-constant-mais-une-perception-faussee-des-relations-amoureuses-280639