Afrique de l’Ouest : cinq leçons pour comprendre la vague de coups d’État et préserver la démocratie

Source: The Conversation – in French – By Salah Ben Hammou, Postdoctoral Research Associate, Rice University

Août 2025 marque les cinq ans du coup d’État au Mali. En 2020, des soldats ont renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta. Ce coup a bouleversé la vie politique malienne. Mais il a aussi ouvert la voie à une série de prises de pouvoir militaires dans d’autres pays africains, entre 2020 et 2023

Des soldats ont renversé les gouvernements du Niger, du Burkina Faso (à deux reprises), du Soudan, du Tchad, de la Guinée et du Gabon.

Le retour des coups d’État militaires a choqué de nombreux observateurs.
On pensait que ces pratiques appartenaient au passé, à l’époque de la guerre froide. Elles semblaient avoir disparu. Pourtant, elles font leur retour.

Aucun nouveau coup d’État n’a eu lieu depuis celui du Gabon en 2023. Mais les conséquences sont toujours là. En mai 2025, le général Brice Oligui Nguema, auteur du coup au Gabon, a été officiellement investi président. Ce faisant, il a rompu sa promesse de retirer l’armée du pouvoir.

Au Mali, la junte au pouvoir a dissous tous les partis politiques afin de renforcer son emprise sur le pouvoir.

Dans tous les pays touchés, les dirigeants militaires restent bien implantés. Le Soudan, pour sa part, a sombré dans une guerre civile dévastatrice à la suite du coup d’État de 2021.

Les analystes invoquent souvent la faiblesse des institutions, l’insécurité croissante et le mécontentement populaire à l’égard des gouvernements civils pour expliquer les coups d’État. Si ces facteurs comptent, ils ne suffisent pas pour comprendre ce qui se passe.

J’étudie et écris sur les coups d’État militaires depuis près de dix ans, en particulier sur cette vague de coups d’État.

Mon analyse montre que la communauté internationale doit changer de regard. Ces coups ne sont pas des événements isolés. Ils suivent une logique. Les chefs de junte ne font pas que prendre le pouvoir. Ils s’inspirent les uns des autres. Ils apprennent à s’installer durablement, à contourner les pressions internationales, et à construire un discours qui légitime leur pouvoir.

Pour défendre la démocratie, la communauté internationale doit tirer cinq enseignements des récentes prises de pouvoir militaires.

Principaux enseignements

L’effet domino: À peine un mois après que l’armée guinéenne a renversé le président Alpha Condé, l’armée soudanaise interrompait la transition démocratique dans le pays. Trois mois plus tard, des officiers burkinabés ont renversé le président Roch Marc Christian Kaboré dans un contexte d’insécurité croissante.

Chaque coup d’État a eu des déclencheurs spécifiques, mais le timing suggère plus qu’une simple coïncidence.

Les putschistes potentiels observent ce qui se passe ailleurs. Ils veulent savoir si un coup réussit, mais aussi quels problèmes apparaissent ensuite. Si les auteurs d’un coup sont punis sévèrement, cela peut décourager d’autres tentatives.

La propagation des coups d’État dépend autant des risques perçus que des opportunités. Mais lorsque les coups d’État réussissent, en particulier si les nouveaux dirigeants prennent rapidement le contrôle et évitent une instabilité immédiate, cela envoie un signal encourageant à d’autres militaires tentés par le pouvoir.

Le soutien de la population civile est important : le soutien de la population civile aux coups d’État est une réalité observable.

Depuis le début de la récente vague de coups d’État en Afrique, de nombreux observateurs ont souligné les foules en liesse qui accueillent souvent les soldats, célébrant la chute de régimes impopulaires. Le soutien de la population civile est un aspect souvent sous-estimé.

Pourtant, il donne de la légitimité aux putschistes. Il leur permet aussi de mieux résister aux critiques, aussi bien internes qu’internationales. Par exemple, à la suite du coup d’État de 2023 au Niger, les putschistes ont été confrontés à la condamnation internationale et à la menace d’une intervention militaire. En réponse, des milliers de partisans se sont rassemblés dans la capitale, Niamey, pour soutenir les dirigeants putschistes.

Au Mali, des manifestants ont envahi les rues en 2020 pour saluer le renversement par l’armée du président Ibrahim Boubacar Keïta. En Guinée, des foules se sont rassemblées derrière la junte après la destitution d’Alpha Condé en 2021. Et au Burkina Faso, les deux coups d’État de 2022 ont été accueillis par une approbation généralisée.

Réactions internationales : La réaction de la communauté internationale envoie des signaux tout aussi forts. Lorsque ces réactions sont faibles, tardives ou incohérentes – comme l’absence de sanctions significatives, la suspension symbolique de l’aide ou l’exclusion symbolique des instances régionales –, elles peuvent donner l’impression que la prise illégale du pouvoir ne coûte pas grand chose.

Les réactions internationales aux récents coups d’État ont été mitigées. Certaines, comme celle du Niger, ont déclenché des réactions initiales fortes, notamment des sanctions et des menaces d’intervention militaire .

Mais au Tchad, la prise de pouvoir de Mahamat Déby en 2021 a été légitimée par les principaux acteurs internationaux, qui l’ont présentée comme une mesure nécessaire pour assurer la stabilité après la mort au combat de son père, le président Idriss Déby, aux mains des forces rebelles.

En Guinée et au Gabon, les mesures de suspensions régionales ont été largement symboliques, avec peu de pression pour rétablir le pouvoir civil. Au Mali et au Burkina Faso, les calendriers de transition ont été prolongés à plusieurs reprises sans grande opposition.

Cette incohérence indique aux auteurs des coups d’État que la prise du pouvoir peut provoquer l’indignation, mais rarement des conséquences durables.

Les auteurs de coups d’État apprennent les uns des autres : l’effet domino ne se limite pas au moment de la prise de pouvoir. Les auteurs de coups d’État tirent également des leçons de la manière dont leurs prédécesseurs se sont maintenus au pouvoir. Ils observent quelles tactiques permettent de neutraliser l’opposition et de prolonger leur emprise sur le pouvoir.

En général, dans les pays touchés, le pouvoir militaire s’installe dans la durée. En moyenne, les dirigeants militaires restent au pouvoir pendant près de 1 000 jours depuis le début de la vague actuelle. Avant cette vague, les dirigeants militaires conservaient le pouvoir pendant 22 jours en moyenne depuis l’année 2000.

Au Tchad, Mahamat Déby a consolidé son pouvoir grâce à des élections contestées en 2024. Le Gabonais Nguema lui a emboîté le pas en 2025, remportant près de 90 % des voix après que des modifications constitutionnelles lui ont ouvert la voie.

Dans ces deux cas, les élections ont servi à donner une apparence démocratique à des régimes militaires. Mais sur le fond, le rôle de l’armée reste inchangé.

Relier les pièces du puzzle

Les gouvernements putschistes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont tourné le dos à l’Occident pour se rapprocher de la Russie, renforçant ainsi leurs liens militaires et économiques. Les trois pays ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et formé l’Alliance des États du Sahel (AES), dénonçant les pressions régionales.

S’aligner sur la Russie offre à ces régimes un soutien extérieur et un vernis de souveraineté, tout en légitimant l’autoritarisme sous couvert d’indépendance.

La dernière leçon est claire : lorsque les coups d’État sont traités comme des événements isolés plutôt que comme des phénomènes interconnectés, il y a de fortes chances que d’autres suivent. Les comploteurs potentiels observent la réaction des citoyens, la réponse du monde et la manière dont les autres leaders putschistes consolident leur pouvoir.

Et si le message qu’ils reçoivent est que les coups sont tolérés, qu’ils peuvent réussir, l’effet dissuasif s’affaiblit.

Poema Sumrow, chercheur au Baker Institute, a contribué à cet article

The Conversation

Salah Ben Hammou does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Afrique de l’Ouest : cinq leçons pour comprendre la vague de coups d’État et préserver la démocratie – https://theconversation.com/afrique-de-louest-cinq-lecons-pour-comprendre-la-vague-de-coups-detat-et-preserver-la-democratie-260641

Les amours de vacances des adolescents : entre liberté, exploration et normes sociales

Source: The Conversation – France (in French) – By Marine Lambolez, Doctorante, ENS de Lyon

Le temps des vacances permet aux jeunes d’explorer sans pression, loin de leur cercle quotidien, des relations avec des jeunes issus d’autres milieux qu’ils n’auraient pas croisés autrement. Un temps de liberté précieux pour le développement de leur personnalité ?


Les grandes vacances s’accompagnent de tout un imaginaire : la chaleur (de plus en plus), la baignade, le vélo entre copains, l’ennui des longues journées, les cartes postales, le camping, la maison des grands-parents ou le quartier qui se vide pour deux mois… et les amours de vacances, qui se nouent plus souvent en bord de plage qu’aux vacances de la Toussaint, d’où leur nom anglais de « summer fling ».

En dehors de l’espace scolaire et, bien souvent, sous un contrôle parental plus diffus qu’à l’accoutumée, la liberté estivale des jeunes s’étend à la sphère amoureuse.

Loin du regard du cercle quotidien, les idylles se lient sans pression. L’été, les jeunes peuvent se réinventer et sortir de leur place attitrée au sein de leurs familles ou de leurs groupes d’amis : l’intello, le rigolo, la bonne copine, l’ex d’untelle…). C’est l’occasion d’explorer des relations amicales et amoureuses avec des jeunes de milieux sociaux ou d’appartenance géographique éloignées, que l’on ne croiserait pas dans son quotidien, et de faire fi de son capital de popularité scolaire.




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Il est fréquent que les élèves débutent l’année scolaire avec un nouveau style vestimentaire, une nouvelle coiffure, une nouvelle facette de leur identité expérimentés et perfectionnés à l’abri des regards pendant l’été.

Il en va de même pour les relations amoureuses. Les vacances permettent au jeune couple de passer beaucoup de temps ensemble, dehors ou à des évènements estivaux organisés par la ville, le camping, le club de vacances… tout cela en ayant généralement moins besoin de demander l’autorisation aux parents de voir un ou une partenaire en particulier ni de s’organiser autour des activités extrascolaires et sociales qui rythment l’année scolaire.

Ces espaces de liberté et d’expérimentation permettent aux jeunes de construire une base de relation solide avant de présenter leur partenaire à leurs familles et leurs amis et amies au retour des vacances… ou d’arrêter la relation avant qu’elle soit soumise à l’approbation des proches ou à la logistique du quotidien, notamment pour les relations à distance.

Échapper au jugement des autres

Les amours de vacances fonctionnent comme des espaces de liberté pour les jeunes, hors du regard des pairs et de la famille. À l’école, au contraire, les histoires d’amour sont un sujet de conversation quotidien.

Du côté des groupes de garçons, il convient de se moquer de l’ami amoureux. D’abord, il faut mettre à distance l’intérêt pour l’amour car celui-ci serait fondamentalement féminin. Par conséquent, les garçons amoureux, surtout à un jeune âge, vont être moqués et leur masculinité remise en cause.

Chez les adolescents, quand le fait d’avoir une petite amie n’est plus sanctionné socialement, il convient de bien rappeler aux garçons en couple que la loyauté masculine surpasse la relation amoureuse, selon l’adage sexiste « les potes avant les putes ».

Chez les filles, le jugement des amies porte plus sur le partenaire que sur leur amie. Il s’agit pour elles de protéger leur amie de garçons malintentionnés, ou qui ne les « mériteraient » pas. Cependant, les critères selon lesquels un partenaire masculin va être considéré comme à la hauteur ou non varient et souffrent parfois des ancrages sociaux des jeunes. Ainsi, un garçon issu d’un milieu social plus défavorisé, ou d’une culture tout à fait différente, pourra faire l’objet des critiques des proches de sa petite amie, sans raison valable.

C’est par exemple autour de ces dynamiques conflictuelles que s’ouvrait la série Newport Beach (The OC). Les réactions amicales genrées sont représentées, de façon caricaturales, dans la chanson Summer nights de Grease, dans laquelle Sandy et Danny décrivent leur histoire de vacances de façons bien différentes :

Summer Nights (Clip du film Grease).

Evidemment, échapper au jugement des autres peut être particulièrement libérateur pour les jeunes soumis à des normes familiales strictes. C’est notamment le moment idéal pour les adolescent·es LGBTQIA+ de découvrir leurs attirances sans craindre de conséquences sociales au sein de leur famille ou de leur établissement scolaire.

Remettre en cause les normes de socialisation

En dehors de l’institution scolaire et à distance, figurativement ou géographiquement, de l’institution familiale, les normes de socialisation auxquelles est soumis chaque individu, a fortiori parmi les plus jeunes, se font moins sentir. L’été devient le moment parfait pour remettre en cause les normes respectées le reste de l’année.

Toutefois, ce n’est pas toujours une mauvaise chose quand les autres se mêlent des histoires de cœur des adolescentes et adolescents. Le contrôle parental permet bien sûr d’éviter des situations inappropriées (écarts d’âge, manque de prévention) et les filles (et de plus en plus les garçons) savent mettre en garde leurs amies contre des comportements toxiques dans leurs relations amoureuses. L’autre face du jugement est celle des conseils, parfois bons, qui permettent aux jeunes (et moins jeunes) de naviguer dans ces premières relations de couple.


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En dehors des vacances, les jeunes sont friands de moments dérobés au regard de leurs proches pour se découvrir « de leur côté ». Nous observons notamment cela avec l’investissement sentimental des espaces numériques anonymes. Les rencontres amoureuses se font aussi maintenant sur Discord ou dans les tchats de jeux en réseau (League of Legends, Fortnite…).

Parfois, l’entièreté de la relation amoureuse se vit sans rencontrer le cercle de son partenaire et, cela en étonnera plus d’un, sans même que les amoureux ne se rencontrent « en vrai ».

Internet offre ces « vacances infinies », enfermées dans le temps du loisir, au sein duquel les jeunes couples virtuels peuvent ne se soucier que de leur relation et de leurs activités ludiques. On peut se questionner sur le rôle que joueront ces relations dans la formation amoureuse des nouvelles générations, qui semblent convaincues de la fable « pour vivre heureux, vivons cachés ».

The Conversation

Marine Lambolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les amours de vacances des adolescents : entre liberté, exploration et normes sociales – https://theconversation.com/les-amours-de-vacances-des-adolescents-entre-liberte-exploration-et-normes-sociales-258093

Qui fait la culture ? Le modèle français à l’épreuve des tensions budgétaires

Source: The Conversation – France (in French) – By Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

La programmation du festival des arts de rue de Ramonville, organisé par l’association Arto, près de Toulouse, a dû être réduite d’un tiers en 2025 du fait des coupes budgétaires. Mathieu Lacout, CC BY-ND

Réductions budgétaires et logiques de concurrence mettent sous tension les différents acteurs de la culture publique. Une recomposition silencieuse du modèle français serait-elle en cours ?


Depuis un an, les coupes budgétaires annoncées par l’État et les collectivités territoriales bouleversent l’écosystème culturel français. Ces réductions sont plus complexes à appréhender qu’elles n’en ont l’air. Il demeure qu’elles ont un effet structurel majeur : elles mettent en tension les différents acteurs du secteur culturel public, dont l’équilibre reposait sur des soutiens croisés (État, régions, départements, villes). De plus, elles ravivent d’anciennes lignes de fracture entre ces acteurs de la culture inégalement dotés, renvoient à des conceptions différentes de la culture, et interrogent plus largement la pertinence du modèle français d’action culturelle fondé sur l’intervention publique.

Quatre grandes familles de professionnels face à la crise

La crise actuelle révèle avec acuité la coexistence, au sein du monde de la culture subventionnée, de quatre grandes familles d’acteurs aux logiques différentes – et parfois concurrentielles.

Un premier type d’acteur est constitué des structures les plus historiquement installées : théâtres nationaux, centres dramatiques, scènes nationales, opéras, musées nationaux, conservatoires. Elles concentrent environ 75 % des crédits d’intervention du ministère de la Culture affectés au spectacle vivant et bénéficient d’une multisubvention stable et pluriannuelle. Ce sont aussi elles qui disposent d’un personnel permanent (direction, technique, administration), et qui structurent l’agenda culturel national. Mais leur centralité symbolique et économique est aujourd’hui questionnée : ces structures restent souvent centrées sur une offre culturelle relevant des Beaux-Arts, de la création contemporaine, du patrimoine artistique. Actrices de la culture légitime, inscrites dans une logique de démocratisation culturelle et centrées sur des questions artistiques, elles apparaissent parfois éloignées des pratiques et des attentes de la population. De plus, leur gouvernance verticale fait parfois obstacle à l’expérimentation ou à l’inclusion.


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Compagnies indépendantes et collectifs artistiques

Les compagnies indépendantes et collectifs artistiques constituent un deuxième groupe d’acteurs qui apparaît de plus en plus dépendant du premier. Ils sont essentiellement financés sur projets, via appels à candidatures, aides à la création ou conventionnements limités dans le temps. Ces équipes sont au cœur de la création contemporaine, mais subissent de plein fouet les logiques de sous-traitance qui les assignent à un rôle d’exécutants, contraints de s’adapter aux conditions imposées par les institutions détentrices des lieux, des moyens et de la visibilité. Près de 80 % des compagnies n’ont aucun lieu de diffusion en propre, ce qui les oblige à négocier en permanence avec les institutions pour diffuser leur travail. Le Syndicat des Cirques et Compagnies de Création (SCC) a d’ailleurs rejeté, en février 2025, la « Charte des relations entre équipes artistiques et lieux » proposée par le Syndeac, l’une des principales organisations professionnelles du secteur culturel public, estimant que le texte renforçait cette logique de sous-traitance.

Secteur associatif et citoyen

Le tiers secteur culturel (associatif et citoyen) regroupe lui les initiatives culturelles locales citoyennes, souvent portées par des associations, des tiers-lieux, des collectifs d’habitants ou des structures hybrides. Ces acteurs incarnent une vision décentrée de la culture, centrée sur l’animation des territoires, les droits culturels, et la co-construction de l’offre avec les habitants. Loin des canons de la culture classique des grandes institutions, elles apparaissent plus en phase avec les pratiques culturelles réelles des Français et les dynamiques locales : pratiques amatrices, participation, ancrage dans les réseaux locaux. Si la logique artistique et la création peuvent irriguer ces initiatives, elles sont avant tout orientée vers l’animation, l’événementiel, l’expression et la créativité des habitants. Les coupes budgétaires fragilisent en priorité ces structures, car elles dépendent le plus des financements croisés et ne disposent ni de réserves ni de financements d’État direct. En mai 2025, le collectif MCAC (Mobilisation et Coopération Arts et Culture) mettait ainsi en avant dans une lettre ouverte à la ministre de la Culture que près d’une structure sur deux a subi des coupes de la part d’au moins deux niveaux de collectivités, menaçant la pérennité d’écosystèmes locaux entiers.

Le clown Typhus Bronx devant une foule au festival de Ramonville en septembre 2024
Le clown Typhus Bronx au festival des arts de rue de Ramonville en 2024. Organisé par une association, le festival a vu sa programmation diminuer d’un tiers en 2025 en raison des coupes budgétaires.
Mathieu Lacout, CC BY-ND

Les agents territoriaux

Enfin, un quatrième groupe d’acteurs, moins visibles, regroupe les agents territoriaux chargés de la mise en œuvre concrète des politiques culturelles au sein des collectivités locales : chargés de mission, médiateurs culturels, responsables des affaires culturelles dans les mairies, départements ou régions. Au fil des lois de décentralisation, les collectivités territoriales ont acquis un rôle majeur dans la gestion et le développement culturel. Elles ont ainsi pris en charge des compétences clés comme le soutien à la création artistique, la diffusion, l’éducation artistique et culturelle, la médiation culturelle, ou encore animent des projets d’inclusion sociale. Leur action repose souvent sur des partenariats avec des structures associatives, des établissements scolaires ou des institutions artistiques. Lorsque les budgets culturels sont revus à la baisse – ou coupés comme dans la Région Pays de la Loire – les conséquences sont immédiates : suppression de projets éducatifs, gel des subventions aux associations partenaires, fermeture temporaire ou définitive d’équipements culturels, etc. Ne sachant plus comment maintenir leur action sans moyens, ces agents expriment depuis quelques mois un profond sentiment de découragement, voire de désespoir.

Concurrentes plutôt qu’irréconciliables ?

Il serait excessif de dire que ces familles d’acteurs sont « irréconciliables » : des coopérations existent, des passerelles aussi. Mais la réduction de moyens observable depuis septembre 2025 les met en compétition directe pour l’accès aux subventions, aux lieux, à la reconnaissance institutionnelle. Cette mise en concurrence accentue les asymétries, renforce le pouvoir des structures les mieux dotées, et tend à marginaliser les formes plus fragiles et expérimentales.

Dans ce contexte, les débats sur la gouvernance, sur les droits culturels ou sur la légitimité des modèles économiques prennent une tournure conflictuelle. Le rejet de la Charte du Syndeac par le SCC, mentionné plus haut, en est un symptôme : derrière un désaccord sur les conditions de travail, se cache une fracture sur la définition même du pacte culturel républicain. Le SCC revendique ici une parole singulière, celle de « ceux qui font », en opposition à « ceux qui ont ». Plus qu’un désaccord financier ou professionnel, c’est un désaccord sur les fondements mêmes du pacte culturel. Qui décide ? Qui produit le sens ? Qui est légitime pour parler au nom de « la culture » ?

La poursuite du désengagement budgétaire, même marginal, risque ainsi de déséquilibrer durablement le modèle français de soutien à la culture. Elle renforce les logiques de sélection, de concentration des moyens, et affaiblit les formes culturelles les plus proches des publics éloignés de l’offre institutionnelle.

The Conversation

Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qui fait la culture ? Le modèle français à l’épreuve des tensions budgétaires – https://theconversation.com/qui-fait-la-culture-le-modele-francais-a-lepreuve-des-tensions-budgetaires-260359

Shopping en ligne : comment Shein, Temu et les autres utilisent l’IA pour vous rendre accro

Source: The Conversation – in French – By Ghassan Paul Yacoub, Associate Professor of Innovation and Strategy, EDHEC Business School

Le succès rencontré par des applis comme Temu ou Shein (et d’autres) s’appuie sur des outils marketing très efficaces. L’intelligence artificielle est devenue un levier majeur pour fidéliser les clients… Au-delà du raisonnable ?


Ces dernières années, plusieurs sites Internet à positionnement ultra low cost ont fait leur apparition sur le marché français. Shein, Temu ou encore Aliexpress, pour ne citer qu’eux, rebattent les cartes du commerce en ligne. D’après une étude menée par BPCD Digital & Payments en 2023, le nombre de cartes de paiements enregistrant au moins une transaction mensuelle sur un site discount a ainsi augmenté de 20 % entre le premier trimestre de 2022 et le premier trimestre de 2023.

Rien d’étonnant si le site Temu compte 18,4 millions d’internautes français chaque mois, selon les données de la fédération du e-commerce et vente à distance (Fevad)). Et, désormais, les plates-formes low cost représentent 22 % des colis pris en charge par la Poste, contre 5 % il y a 5 ans. Cette hausse devrait se prolonger, puisque l’on anticipe une croissance du secteur à 6,5 % en 2025.

Bien entendu, l’inflation galopante en France ces dernières années explique pour partie cet engouement. Mais celle-ci n’est pas la seule explication de ces évolutions. L’usage de l’intelligence artificielle (IA), au cœur du business model de ces plates-formes low cost, permet de fidéliser les consommateurs.




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Comment fait Temu pour proposer des prix aussi bas ?


Profilage comportemental

Ainsi, dans nos derniers articles sur Shein et Temu, nous avons analysé, notamment, la façon dont ces plates-formes œuvrent en coulisses. En analysant les données comportementales des utilisateurs, les outils d’IA utilisés par les plates-formes peuvent identifier les clients les plus susceptibles de réaliser un achat et ajuster les messages publicitaires que ceux-ci reçoivent.

Des algorithmes prédictifs analysent également le comportement des utilisateurs pour leur proposer des recommandations personnalisées. Cette approche vise à créer un besoin avant même qu’il n’apparaisse, en jouant sur le sentiment de rareté et d’urgence. C’est le fameux FOMO, l’acronyme de fear of missing out, défini comme la crainte de rater une occasion importante.

Ces algorithmes prédictifs existent depuis de nombreuses années, mais leurs nouvelles capacités « augmentées » par les outils IA ouvrent une nouvelle ère, s’adaptant encore plus finement et rapidement à chaque internaute. En bas de chaque page, figure ainsi une liste d’« articles également consultés » par les autres utilisateurs, qui ressemblent au produit recherché. Cette technique marketing classique est poussée plus loin : les algorithmes soumettent en permanence de nouveaux contenus au client pour étudier sa réaction. La moindre réaction (clic, ajout d’un article dans le panier…) est analysée en direct. L’algorithme, appuyé par l’IA, utilise ensuite ces données pour inciter l’utilisateur à acheter d’autres produits, qu’il n’était pas venu chercher en premier lieu.


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Jouer pour mieux vendre

La gamification, aussi appelée ludification en français, désigne l’utilisation des mécanismes du jeu à des fins de marketing pour capter l’attention des clients.

Sur l’application Temu, les interfaces s’inspirent des jeux d’argent, connus pour être particulièrement addictifs : roue de la fortune, comptes à rebours mettant en avant des offres limitées dans le temps, cadeaux et codes promotionnels à débloquer… Ces stimulations constantes génèrent chez l’utilisateur un sentiment d’urgence, tout en perturbant le mécanisme biochimique du circuit de la récompense.

Les leviers psychologiques exploités par les plates-formes low cost sont redoutables. Elles agissent sur :

  • le besoin : grâce à des prix très bas qui incitent à acheter toujours plus de produits ;

  • le sentiment d’urgence, avec des comptes à rebours qui laissent croire que l’article ne sera bientôt plus disponible ;

  • la transformation de l’expérience shopping en un jeu.

Tarification dynamique

Toujours sur Temu, des mini-jeux intégrés à l’application mobile (Farmland, Fishland) promettent de gagner des objets gratuits et des coupons de réduction. Par ailleurs, des systèmes de points et de bons d’achat sont utilisés pour pousser les utilisateurs à retourner sur le site le plus souvent possible. Des notifications personnalisées sont également envoyées selon le moment propice, en fonction des données recueillies sur l’utilisateur (jour, heure, humeur supposée).

Par ailleurs, des algorithmes de tarification dynamique (qui ajustent les prix en fonction des variations de la demande) affichent des réductions dont la réalité est parfois loin d’être patente. Elles n’en sont pas moins psychologiquement puissantes sur les consommateurs.

Une hyperpersonnalisation en temps réel

Autre levier utilisé : l’hyperpersonnalisation de la plate-forme. Grâce à l’intelligence artificielle, qui collecte d’abondantes données relatives aux profils des utilisateurs, chaque client dispose d’une boutique en ligne différente, personnalisée selon son historique, ses goûts, ses préférences et ses aversions. De quoi augmenter la probabilité d’un ou de plusieurs achats impulsifs.

Mais la contribution la plus importante de l’IA au succès de Shein va bien plus loin, et précède l’arrivée des clients sur la plate-forme. En effet, Shein a développé ses propres outils d’IA et ses propres algorithmes pour collecter et analyser des données. Les utilisant pour suivre le comportement de ses clients sur Internet (sur et au-delà de son site), Shein s’appuie aussi sur ces outils pour analyser les résultats des recherches faites en ligne, les posts des réseaux sociaux, les sites de ses concurrents, etc.

Ces outils sont donc au cœur du succès de Shein, qui peut identifier les tendances (couleurs, prix, designs, etc.) en temps réel ou presque, et ajuster très rapidement la conception et la production de ses produits car l’ensemble de ces données est partagé avec ses fournisseurs, qui produisent l’intégralité des pièces vendues sur son site. Ceci est facilité par une stratégie privilégiant une production de petits volumes (100 pièces ou moins) pour tout nouveau produit.

France 24 2025.

D’importants enjeux éthiques

L’ensemble de ces éléments soulève évidemment des problèmes éthiques, eu égard à l’opacité des algorithmes utilisés et du manque de transparence quant à l’utilisation qui est faite des données recueillies.

Shein a d’ailleurs été condamnée en 2022 par la justice new-yorkaise pour ne pas avoir informé près de 40 millions d’utilisateurs d’un vol de données sur les utilisateurs intervenu en 2018. Comme nous l’avons évoqué plus haut, l’entreprise est aussi dans le viseur de la Commission européenne, qui lui reproche au moins six pratiques trompeuses ou abusives envers les consommateurs (faux rabais, informations mensongères, pression à l’achat, opacité de certaines informations, etc.).

Alors, jusqu’à quel point faut-il réguler l’intelligence artificielle dans la vente et le marketing en ligne ? Quelles limites doit-on poser ? Jusqu’où, enfin, doit aller la protection du consommateur ? Selon un rapport Statista de 2024, les systèmes de recommandation basés sur l’intelligence artificielle influencent près de 35 % des achats en ligne, ce qui démontre leur impact considérable. Ceci interroge sur la portée effective du Digital Services Act et de l’EU AI Act, pourtant supposés œuvrer pour une meilleure protection des consommateurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Shopping en ligne : comment Shein, Temu et les autres utilisent l’IA pour vous rendre accro – https://theconversation.com/shopping-en-ligne-comment-shein-temu-et-les-autres-utilisent-lia-pour-vous-rendre-accro-257029

Tour de France 2025 : quand des réserves naturelles émergent sur des sites pollués

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrick de Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

La mare à Goriaux, née d’un affaissement minier. Wikimedia commons, CC BY-NC-SA

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. Le XXIe siècle est marqué par un regain de sensibilité à la nature, qui a poussé à la protection de certains sites, sélectionnés parmi de nombreuses possibilités. Mais paradoxalement, certaines aires sont protégées alors qu’elles semblent polluées… par un phénomène naturel ?


Le naturaliste respecte tout ce qui vient de la nature. De cette dernière il exclut généralement l’humain et ses œuvres, tant elles portent atteinte à un équilibre sain. En témoignent les nombreuses traces laissées par le passé industriel de notre pays : certaines sont visibles (bâtiments en ruines…), quand d’autres, plus insidieuses, sont chimiques (sols pollués).

Et pourtant, en France, certaines pollutions et désordres industriels sont aujourd’hui classés… comme des réserves naturelles.

La troisième étape du Tour de France 2025, le 7 juillet dernier, a permis de l’illustrer avec deux exemples : les pelouses métallicoles de Mortagne-du-Nord et la « Mare à Goriaux », deux réserves biologiques du Parc Naturel régional Scarpe-Escaut traversées par la route dans la forêt de Saint-Amand, à une dizaine de kilomètres de son départ. Nous évoquerons aussi un troisième cas dans le Massif central, que les cyclistes parcourront lors de la 10e étape, le lundi 14 juillet 2025.

Pelouses métallicoles et plantes hyperaccumulatrices

Éliminer les cicatrices que l’humain a laissées en maltraitant la Terre n’est pas chose aisée et les approches sont aussi variées que les causes sont différentes. Les blessures visuelles se résorbent quand les moyens financiers sont mobilisés. La pollution chimique en revanche requiert, outre des subsides, un bien non achetable : du temps.

Magie de la nature, certaines plantes dites hyperaccumulatrices ont la propriété de prospérer sur des sols qui empoisonneraient la plupart des autres. Elles ne sont pas rares : on en connaît près de 400 espèces. La plupart bioaccumulent un ou deux métaux, mais certaines prélèvent un plus large éventail, en pourcentage variable selon le polluant.


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Ces capacités d’extraction par des plantes qui absorbent et concentrent dans leurs parties récoltables (feuilles, tiges) les polluants contenus dans le sol sont utilisées pour la dépollution : on parle de phytoremédiation. Le plus souvent, les végétaux sont récoltés et incinérés : les cendres sont stockées ou valorisées pour récupérer les métaux accumulés.

Mortagne du Nord, commune qui appartient au Parc naturel régional Scarpe-Escaut, en offre un exemple édifiant. Une usine y traitait du zinc, du cadmium, du plomb et quelques terres rares.

Mortagne-du-Nord, une pelouse métallicole décontaminante environne le collège, 2005.
Patrick De Wever, Fourni par l’auteur

Désormais, en lieu et place de l’amoncellement de déchets qui y étaient entreposés, prospèrent de jolis prés. Des pelouses dites « métalicolles » ou « calaminaires » qui entourent un collège en pleine nature.

Une réserve biologique fruit d’un effondrement minier

Le nord de la France est connu pour son absence de relief, comme la plaine de Flandre, vers Dunkerque, ou la région marécageuse de Saint-Amand-les-Eaux. Cette horizontalité est démentie par une dépression, notamment visible sur certaines routes.

Ainsi, à proximité de la terrible « trouée de Wallers-Arenberg », passage célèbre du Paris-Roubaix, une route montre une dépression très nette qui semble évoquer le passage d’une rivière. Or il n’y a pas de rivière. Quelle peut en être l’explication ?

La dépression de la route D313 ne correspond pas à un vallon naturel mais à un effondrement minier du Boulevard des mineurs d’Aremberg.
Patrick de Wever, Fourni par l’auteur

La dépression de la route ci-dessus permet de quantifier l’effondrement topographique. On notera, sur la partie droite de la photo, que la ligne de chemin de fer est restée horizontale car un remblai régulier était effectué. C’est d’ailleurs ce remblai, pris annuellement en charge par les houillères, qui a permis de les rendre responsables de cet effondrement. La gauche de la route, derrière les arbres, est bordée par le terril qui délimite la Mare à Goriaux (gorets en picard), une zone naturelle protégée installée sur un terril plat.

Les bois de la gauche de la route sont ceux de la « Mare à Goriaux », une réserve naturelle créée suite à un affaissement minier en 1916. En effet, il existait là un ancien terril horizontal – avant de prendre leur forme conique avec la mécanisation des apports, les terrils étaient horizontaux car alimentés par des wagonnets poussés par des hommes ou tirés par des chevaux. L’affaissement a formé trois mares, qui ont fini par se réunir en 1930 en un seul plan d’eau, la Mare à Goriaux.

La colonisation des lieux par la flore et la faune, riche et diversifiée, a conduit à décréter ce lieu réserve biologique domaniale de Raismes-St Amand-Wallers en 1982.

Une source de pétrole au cœur de l’Auvergne

La nature rejette du pétrole depuis toujours : on en connaît dans les Caraïbes tant au fond de la mer, où il suinte et est constamment digéré par des bactéries spécialisées, qu’à terre. Il était déjà utilisé par les Amérindiens Olmèques 12 siècles avant notre ère, afin d’imperméabiliser les toitures, étanchéifier les navires, les canalisations, les récipients ou décorer des masques. Dans l’Antiquité Classique, il a servi à étanchéifier les jardins suspendus de Babylone, à enduire l’arche de Noé ou à conserver les momies.

Si le bitume affleurait en surface dans toutes les régions aujourd’hui connues comme étant pétrolifères, de l’Arabie saoudite à l’Iran (alors la Perse) en passant par l’Irak (alors la Mésopotamie), en France, le pétrole est plus rare. Il existe néanmoins un endroit où il coule en surface.

Près de Clermont-Ferrand, à proximité de l’aéroport de Clermont-Aulnat se trouve une rivière de pétrole. L’eau, très riche en organismes (bactéries, algues…), présente une couleur d’un vert très particulier.
Patrick de Wever, Fourni par l’auteur

À l’est de Clermont-Ferrand, que traversera le peloton lors de la 10e étape, est visible entre l’autoroute et l’aéroport la « Source de la Poix », un lieu géré par le Conservatoire des espaces naturels. Le bitume qui s’y écoule librement est associé à de l’eau salée, du méthane et des traces d’hydrogène sulfuré, dont l’odeur parfois forte peut évoquer celle d’œufs pourris. Le mélange, qui circule sur une quinzaine de mètres avec un débit extrêmement faible (de l’ordre d’un hectolitre/an), surgit par des fractures dans la roche volcanique, ce qui explique qu’il n’est plus exploité. Dans le passé, il fut utilisé pour calfater (c’est-à-dire, étanchéifier) les embarcations de l’Allier.

Panneau de la source de la poix. Ce site, unique en France, n’est cependant pas protégé aux yeux de la loi. Il est demandé de le « préserver ensemble » (haut du panneau), mais (est-ce parce qu’il s’agit de pétrole ?), en bas… on pense à le partager !
Patrick de Wever, Fourni par l’auteur

Cet hydrocarbure vient des sédiments de Limagne qui se sont déposés dans un grand lac peu profond qui permettait une vie abondante, il y a une trentaine de millions d’années (Oligocène). Celle-ci a évolué avec le temps pour devenir le bitume que l’on trouve aujourd’hui – il ne s’agit pas vraiment de pétrole car il a subi une légère oxydation. N’ayant pas été piégé par une couche ou une structure imperméable, le liquide remonte lentement en surface.

Les suintements de bitumes sont nombreux en Limagne : outre au Puy de la Poix, on en connaît au Puy de Crouël, à la carrière de Gandaillat et à Dallet, à quelques kilomètres, où une mine a été exploitée jusqu’en 1984.

Cette source de bitume a été plus ou moins aménagée au cours des siècles, mais depuis, le site est presque tombé dans l’oubli. Il présente pourtant un joli potentiel pédagogique, d’un point de vue géologique, biologique, environnemental et sociétal.




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The Conversation

Patrick de Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tour de France 2025 : quand des réserves naturelles émergent sur des sites pollués – https://theconversation.com/tour-de-france-2025-quand-des-reserves-naturelles-emergent-sur-des-sites-pollues-258130

Destruction des statues de la reine égyptienne Hatchepsout : une nouvelle étude conteste la vengeance

Source: The Conversation – in French – By Jun Yi Wong, PhD Candidate in Egyptology, University of Toronto

Après la mort de la reine pharaon égyptienne Hatchepsout vers 1458 avant notre ère, de nombreuses statues à son effigie ont été détruites. Initialement, les archéologues pensaient que son successeur, Thoutmosis III, avait agi par vengeance. Cependant, l’état des statues retrouvées à proximité de son temple funéraire varie et beaucoup ont survécu avec leur visage pratiquement intact.

Une nouvelle étude, menée par l’archéologue Jun Yi Wong, propose une autre explication. En se basant sur les fouilles anciennes, il suggère que les statues n’ont pas été détruites par haine. Il pense plutôt qu’elles ont été « désactivées » lors d’un rituel, puis recyclées comme matière première. Nous lui avons demandé de nous en dire plus.


Qui était la reine Hatchepsout et pourquoi était-elle importante ?

Hatchepsout a régné en tant que pharaon d’Égypte il y a environ 3 500 ans. Son règne fut exceptionnellement prospère : elle fut une bâtisseuse prolifique de monuments et son règne fut marqué par de grandes innovations dans les domaines de l’art et de l’architecture. C’est pourquoi certains la considèrent comme l’un des plus grands souverains de l’Égypte antique, hommes et femmes confonfus. Elle a également été décrite comme la « première grande femme de l’histoire ».

Hatchepsout était l’épouse et la demi-sœur du pharaon Thoutmôsis II. Après la mort prématurée de son mari, elle devient régente au nom de son beau-fils, le jeune Thoutmosis III. Cependant, environ sept ans plus tard, Hatchepsout accéde au trône et se proclame souveraine d’Égypte.

Pourquoi a-t-on cru que ses statues avaient été détruites par vengeance ?

Après sa mort, le nom et les représentations d’Hatchepsout, notamment ses statues, ont été systématiquement effacés de ses monuments. Cet événement, souvent appelé la « proscription » d’Hatchepsout, fait actuellement partie de mes recherches plus vastes.

Il ne fait guère de doute que cette destruction a commencé sous le règne de Thoutmôsis III. En effet, certaines représentations d’Hatchepsout, effacées puis dissimulées, ont été retrouvées derrière les nouvelles constructions qu’il avait fait ériger

Les statues sur lesquelles porte ma récente étude ont été découvertes dans les années 1920. À cette époque, la proscription d’Hatchepsout par Thoutmôsis III était déjà bien connue. Les archéologues ont donc tout de suite – et à juste raison – pensé que les statues avaient été détruites sous son règne. Certaines d’entre elles ont même été retrouvées sous une chaussée construite par Thoutmôsis III, ce qui confirme cette hypothèse.

Comme les statues ont été retrouvées en fragments, les premiers archéologues ont supposé qu’elles avaient dû être brisées violemment, peut-être en raison de l’animosité de Thoutmosis III envers Hatchepsout. Par exemple, Herbert Winlock, l’archéologue qui a dirigé les fouilles de 1922 à 1928, a remarqué que Thoutmosis III avait dû « décréter la destruction de tous les portraits (d’Hatchepsout) existants » et que

toutes les indignités imaginables avaient été infligées à l’effigie de la reine déchue.

Le problème avec cette interprétation est que certaines statues d’Hatchepsout ont survécu dans un état relativement bon, avec leurs visages pratiquement intacts. Pourquoi y a-t-il eu une telle variation dans le traitement des statues ? C’est cette question qui a guidé l’essentiel de mes recherches.

Comment avez-vous cherché à résoudre cette énigme ?

Il était évident que les dommages causés aux statues d’Hatchepsout n’étaient pas uniquement le fait de Thoutmôsis III. Beaucoup d’entre elles avaient été laissées à l’air libre et n’avaient pas été enterrées, et beaucoup avaient été réutilisées comme matériaux de construction. En effet, non loin de l’endroit où les statues ont été découvertes, les archéologues ont trouvé une maison en pierre partiellement construite à partir de fragments de ses statues.

La question est bien sûr de savoir dans quelle mesure ces réutilisations ont contribué à endommager les statues. Heureusement, les archéologues qui ont fouillé les statues ont laissé des notes de terrain assez détaillées.

Grâce à ces archives, il est possible de reconstituer les emplacements où bon nombre de ces statues ont été trouvées.

Les résultats sont surprenants. Les statues les plus abîmées, souvent dispersées sur de grandes surfaces ou incomplètes, présentent des visages fortement endommagés. En revanche, les statues trouvées dans un état relativement complet ont généralement le visage intact.

En d’autres termes, les statues qui ont été largement réutilisées sont beaucoup plus susceptibles d’avoir subi des dommages au niveau du visage.

Il est donc probable que Thoutmôsis III ne soit pas responsable des dommages subis par les visages des statues. Les dégâts qu’on peut lui attribuer semblent plus spécifiques : il aurait fait briser les statues au niveau du cou, de la taille et des genoux.

Ce type de traitement n’est pas propre aux statues d’Hatchepsout.

C’est fascinant. Mais alors, qu’est-ce que cela signifie ?

La pratique consistant à briser les statues royales au niveau du cou, de la taille et des genoux est courante dans l’Égypte ancienne. Elle est souvent appelée « désactivation » des statues.

Pour les anciens Égyptiens, les statues étaient plus que de simples images. Par exemple, les statues nouvellement créées étaient soumises à un rituel appelé « ouverture de la bouche », où elles étaient rituellement ramenées à la vie. Les statues étant considérées comme des objets vivants et puissants, leur pouvoir inhérent devait être neutralisé avant qu’elles puissent être jetées.




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En effet, l’une des découvertes les plus extraordinaires de l’archéologie égyptienne est la Cachette de Karnak, où des centaines de statues royales ont été trouvées enterrées dans un seul dépôt. La plupart de ces statues ont été « désactivées », alors même qu’elles représentent des pharaons qui n’avaient subi aucune hostilité après leur mort.

Cela indique que la destruction des statues d’Hatchepsout était principalement motivée par des raisons rituelles et pragmatiques, plutôt que par la vengeance ou l’animosité. Cela change bien sûr la façon dont on comprend la relation entre Hatchepsout et Thoutmôsis III.

The Conversation

Jun Yi Wong bénéficie d’un financement de la Fondation Andrew W. Mellon.

ref. Destruction des statues de la reine égyptienne Hatchepsout : une nouvelle étude conteste la vengeance – https://theconversation.com/destruction-des-statues-de-la-reine-egyptienne-hatchepsout-une-nouvelle-etude-conteste-la-vengeance-260639

Raison d’être : une nouvelle arme stratégique pour les conseils d’administration européens ?

Source: The Conversation – in French – By Rodolphe Durand, Professeur, stratégie et Politique d’Entreprise, HEC Paris Business School

Comme des centaines de grandes entreprises européennes, le groupe Véolia s’est doté d’une raison d’être. Shutterstock

Une étude menée auprès de 21 très grandes entreprises européennes comme Accor, Barclays, Decathlon, Enel, L’Oréal, Michelin, Philips ou RTL Group, révèle une approche nuancée du corporate purpose par les conseils d’administration des entreprises européennes interrogées. Quatre approches se dégagent: la raison d’être comme slogan, guide, style et boussole, chacune avec ses avantages.


Le 24 avril dernier, l’assemblée générale de Veolia a voté à plus de 99 % l’inscription de la raison d’être dans les statuts de la société. Ce qui veut dire que le conseil d’administration de Veolia plus encore qu’avant devra suivre la mise en œuvre de sa raison d’être par la direction générale de l’entreprise. Quelle sera son approche ?

Dans cet article, plutôt qu’une fois encore se poser la question du management de la raison d’être de l’entreprise (ou corporate purpose) par la direction de l’entreprise, nous nous demandons comment les conseils d’administration des grandes entreprises européennes orchestrent… leur administration. Pour rappel, le conseil d’administration organise les pouvoirs de décision, définit la stratégie de la société, et s’assure de sa mise en œuvre.

La récente étude menée par HEC Paris et Oxford University auprès de 21 très grandes entreprises européennes comme Accor, Barclays, Decathlon, Enel, L’Oréal, Michelin, Philips ou RTL Group, révèle une approche nuancée du corporate purpose par les conseils d’administration des entreprises européennes interrogées . Elle révèle une vision de la raison d’être comme un principe organisateur qui structure la prise de décision, définit les activités et contours identitaires de l’entreprise.

En Europe, au sein des conseils d’administration, quatre approches existent, que nous avons appelé: slogan, guide, style et boussole, chacune avec ses avantages et ses inconvénients. Le maître mot ? Ajuster l’approche de la raison d’être par le conseil d’administration avec les objectifs et les moyens donnés à la direction générale et au management pour sa bonne mise en œuvre.

Quatre approches de la raison d’être

Notre étude identifie ces quatre approches au niveau des conseils d’administration des grandes entreprises européennes. L’approche change selon deux dimensions : si le conseil, et ses comités associés se réfèrent à la raison d’être de façon implicite ou explicite et si les mesures, valeurs et comportements associés à la raison d’être sont abordés de façon générale – abstraite – ou précise – détaillée.

Types de mode d’administration de la raison d’être au sein des conseils des grandes entreprises européennes. Motto signifiant slogan.
Fourni par l’auteur

L’une des conclusions les plus frappantes concerne l’importance cruciale de l’alignement entre l’orchestration au niveau du conseil et la mise en œuvre opérationnelle par le management. Les entreprises qui échouent à synchroniser ces deux niveaux risquent de dysfonctionner. Soit elles engagent trop de ressources, alors que leur mode d’administration ne le requiert pas. Soit elles engagent trop peu de ressources, alors que leur mode d’administration l’exigerait.

Le défi principal ne réside pas tant dans la formulation du corporate purpose, que dans sa traduction opérationnelle au sein des conseils d’administration, à l’interface des représentants des actionnaires – les administrateurs – et de ceux qui agissent pour le développement de l’entreprise – les managers.

Slogan : l’agilité au prix de la cohésion ?

L’approche « Slogan », implicite et abstraite, est la version la plus libre et fluide des quatre approches. Dans cette celle-ci, la raison d’être demeure implicite, car elle n’est pas inscrite dans des pratiques formalisées. Elle est invoquée sous forme de rappel lors de certaines décisions, sans processus formel au sein des comités. Prenons l’exemple d’une des entreprises interrogées.

« La raison d’être est partie intégrante de qui nous sommes et alimente la prise de décision, tant au sein du conseil qu’à l’intérieur de l’entreprise ». rappelle la présidence d’un comité interviewé

Cette approche permet une grande agilité, sans brider la capacité à innover rapidement. En laissant aux équipes de management la liberté d’interpréter la raison d’être selon leur contexte culturel et concurrentiel, elle autorise une forte résonance locale à la raison d’être. Elle séduit particulièrement les entreprises opérant dans des environnements complexes ou multiculturels. Cette flexibilité peut toutefois virer à la dispersion. Lorsque chaque filiale ou business unit s’approprie à sa manière les valeurs et la finalité de la raison d’être de l’entreprise, le risque existe de perdre la cohésion d’ensemble. Le sens commun s’effiloche, et avec lui, l’alignement stratégique.


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Style : les valeurs comme moteur, au risque de l’ambiguïté ?

L’approche « Style » correspond à une compréhension implicite de la raison d’être par le corps social de l’entreprise corrélée à un suivi par le conseil d’un certain nombre d’indicateurs. Cette approche valorise la confiance et l’autonomie des dirigeants dans les propositions stratégiques qu’ils soumettent au conseil. En retour, le conseil suit des indicateurs d’engagement des salariés, de cohérence des valeurs dans les décisions, notamment au sein de comités spécifiques traitant de la stratégie ou de la rémunération des dirigeants.

Pour le management, le caractère implicite permet de s’appuyer sur la force de cultures professionnelles. Le suivi détaillé d’indicateurs fournit des appuis pour décliner des pratiques managériales au sein des unités opérationnelles. Comme pour l’approche « slogan », l’absence de cadre explicite peut générer des interprétations ambiguës de la raison d’être et mener à des incohérences. Chacun y projette son propre sens, au risque de créer de la confusion stratégique. Si des mécanismes de suivi trop lourds sont mis en place, cette approche se retrouve piégée dans une logique d’exécution… plus que d’inspiration.

Guide : des principes affichés, mais pas infaillibles ?

L’approche « Guide » rend explicites les valeurs de la raison d’être sans pour autant imposer un suivi détaillé d’indicateurs par le conseil d’administration. Ce mode d’orchestration renforce la coordination entre les équipes, installe une culture d’entreprise partagée par le plus grand nombre, ce qui favorise l’engagement des collaborateurs. Le conseil peut mobiliser la raison d’être au sein de comités, notamment le comité stratégique au sujet des cessions et des acquisitions. La raison d’être sert de guide informel pour orienter le management dans ses plans de développement de l’entreprise.




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Du point de vue de la direction générale, cette approche peut s’avérer difficile à suivre en l’absence de critères détaillés. La culture forte de l’entreprise peut, avec le temps, devenir une fin en soi, voire réduire la raison d’être à un symbole plutôt qu’un véritable moteur stratégique. En période de crise, en l’absence d’indicateurs suivis précisément par les comités du conseil, le « guide » peut être oublié pour se tourner vers les solutions plus immédiatement lucratives. Et le management pourrait prendre des décisions déconnectées de la raison d’être initiale, semant les graines de dilemmes futurs.

Boussole : aligner mais sans étouffer

Le modèle « Boussole » combine une explicitation de la raison d’être avec un suivi détaillé de nombreux indicateurs. Dans cette configuration, l’espace de jeu entre le conseil et le management est réduit : ils sont conjointement tenus responsables de la réalisation de la raison d’être.

« Les chiffres des budgets vus en conseil reflètent de façon précise et détaillée l’application factuelle de la raison d’être et le développement à long terme des projets qui viennent la soutenir », confie un président de conseil d’administration

Une autre présidente souligne que l’ensemble des comités (y compris celui sur les risques) se réfèrent explicitement à la raison d’être et aux indicateurs pour porter ses analyses. Cette approche crée une forte mobilisation, des comportements alignés et une cohérence globale. Cette rigueur a un prix. La mesure et le reporting de la raison d’être peuvent devenir complexes, voire paralysants selon certains dirigeants. Lorsque les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes élevées, le risque est de susciter incompréhensions, frustrations, voire désenchantement au sein de l’entreprise.

La raison d’être s’administre autant qu’elle se manage

L’avenir du corporate purpose en Europe ne se résume pas à une compliance réglementaire ou à une stratégie de communication. Non plus à un ensemble de pratiques managériales. Pour en retirer le meilleur, il s’agit de bien aligner les pratiques du conseil d’administration et les demandes et moyens alloués au top management pour mettre en œuvre la raison d’être. Quatre approches existent, chacune avec ses forces et ses faiblesses.

Nous pensons que cette conception européenne du corporate purpose, ancrée dans l’histoire du continent et tournée vers l’avenir, dépasse désormais la simple question du management. Elle concerne la définition, le rôle et les responsabilités des membres des conseils d’administration et plus généralement de la gouvernance des entreprises, au service d’une compétitivité repensée dans ses dimensions, sa finalité, et sa temporalité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Raison d’être : une nouvelle arme stratégique pour les conseils d’administration européens ? – https://theconversation.com/raison-detre-une-nouvelle-arme-strategique-pour-les-conseils-dadministration-europeens-256615

Les enjeux actuels sont mondiaux. Pour y faire face, il faut créer de véritables partenariats en recherche

Source: The Conversation – in French – By Rémi Quirion, Scientifique en chef du Québec et professeur au Département de psychiatrie de l’Université McGill, McGill University

Des inondations dans l’État du Rio Grande do Sul, au Brésil. Les changements climatiques provoquent de nombreuses catastrophes naturelles. Seul un réel partenariat entre scientifiques du monde entier nous permettra de les affronter. (Unsplash)

En science, la collaboration est devenue un mot d’ordre. On la cite volontiers dans les appels à projets, dans les publications, dans les communiqués de presse. Elle incarne un idéal de travail collectif, d’ouverture, de mise en commun des expertises.

Depuis 2011, la collaboration est au cœur de mon mandat à titre de premier scientifique en chef du Québec. En plus de mes fonctions de conseil auprès du gouvernement et de PDG du Fonds de recherche du Québec (FRQ), j’ai tissé au fil des ans de nombreuses ententes avec des partenaires à travers le globe pour soutenir et développer des collaborations scientifiques sur des préoccupations communes, et positionner nos équipes sur l’échiquier mondial de la recherche.

Alors que je quitterai mes fonctions à l’automne prochain, je souhaite aujourd’hui faire un vœu pour l’avenir : celui d’oser aller plus loin. Face aux défis de plus en plus complexes, transnationaux et systémiques auxquels nous sommes confrontés, je fais le vœu de véritables partenariats en recherche.


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Favoriser le partenariat

En français, le mot partenariat a une profondeur particulière. Il dépasse la simple collaboration ponctuelle ou utilitaire. Il évoque une relation fondée sur la confiance, la durabilité et une intention commune d’avancer ensemble, en toutes circonstances. Certains vont jusqu’à le comparer à un mariage : une union qui suppose engagement, patience, résilience et loyauté, y compris dans les périodes de turbulence.

Les collaborations, bien qu’essentielles, restent souvent éphémères. Elles naissent autour d’un projet, durent le temps d’un financement, puis s’effacent lorsque les conditions changent ou que les agendas se séparent. Ce modèle, qui a longtemps suffi pour répondre à des problématiques scientifiques bien définies, montre aujourd’hui ses limites.




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Car les enjeux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui – crise climatique, pandémies, sécurité alimentaire, intelligence artificielle, migrations, perte de biodiversité – ne respectent ni les frontières disciplinaires ni les frontières géographiques. Ils exigent des réponses coordonnées, durables, enracinées dans des liens solides et stables.

Par exemple, le partenariat entre le FRQ et le Centre National pour la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST) du Maroc permet depuis 2021 de rassembler nos équipes respectives autour de projets de recherche portant sur de grands défis de société, tels que la santé humaine ou encore les adaptations aux changements climatiques et la gestion de l’eau.

Un homme et une femme prennent une photographie
Jamila El Alami, directrice du CNRST (à gauche), et Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec (à droite), lors de la signature de l’entente de collaboration scientifique, en septembre 2021.
(Courtoisie de l’auteur)

Les partenariats scientifiques ont cette capacité unique de résister aux aléas. Là où une collaboration peut s’interrompre à la première difficulté administrative, financière ou politique, un partenariat repose sur une intention de long terme, sur une infrastructure de confiance et de partage qui dépasse les projets individuels. Ces relations profondes entre institutions, entre équipes, entre individus, permettent de continuer à travailler même lorsque le contexte se durcit.

La science au-delà des contingences politiques

Un exemple emblématique de cette résilience des partenariats scientifiques peut être observé dans les relations entre chercheurs canadiens et américains.

Malgré des divergences politiques ponctuelles entre gouvernements, des liens profonds entre institutions de recherche ont permis de préserver, voire de renforcer, des coopérations critiques. Dans le contexte actuel trouble, nous avons pu observer que des quantités considérables de données en santé publique, en climatologie, en biodiversité ont été sauvées, partagées, et mises à disposition des communautés scientifiques, alors qu’elles auraient pu être perdues.

Il ne s’agissait pas d’un simple échange ponctuel, mais bien d’une action conjointe rendue possible par des années de travail en commun, de confiance mutuelle, et d’objectifs partagés. Ce sont ces partenariats durables qui permettront à la science de faire face aux crises actuelles et futures.

Le programme de scientifique en résidence dans les représentations du Québec à l’étranger, que j’ai initié en collaboration avec le ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec, constitue un moyen pour bâtir et renforcer ce type de partenariat. En plus d’ouvrir les horizons de carrière de la relève en recherche, ces résidences les initient à la diplomatie scientifique en contribuant à la coopération et la mobilité internationales en recherche. Depuis 2017, treize délégations en Amérique du Nord, en Afrique, en Asie et en Europe ont accueilli des scientifiques en résidence.




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Dans un monde de plus en plus polarisé, où la diplomatie scientifique devient parfois la dernière ligne de dialogue entre nations, les partenariats entre chercheurs jouent un rôle critique. Ils incarnent des ponts de compréhension, des espaces de continuité, même en temps d’incertitude.

Lorsque les liens politiques vacillent, les liens scientifiques, eux, peuvent perdurer – à condition qu’ils aient été construits avec soin, dans la durée, avec un véritable engagement de part et d’autre.

Une diplomatie quotidienne

Créer de tels partenariats exige plus que des accords institutionnels ou des lettres d’intention. Cela demande du temps, des efforts constants, des échanges réguliers, une reconnaissance réciproque des contraintes et des savoirs. Cela demande aussi une volonté politique et institutionnelle de soutenir ces liens sur le long terme, au-delà des échéances électorales ou des cycles de financement.

Il ne s’agit pas d’idéaliser : les partenariats ne sont pas toujours faciles. Ils nécessitent une diplomatie quotidienne, une capacité à gérer les désaccords, à s’adapter à l’évolution des contextes. Mais c’est précisément dans cette complexité qu’ils trouvent leur force.

Un groupe d’hommes et de femmes prend une photographie
Rencontre franco-québécoise à l’occasion du renouvellement du Laboratoire de recherche international Takuvik et du lancement de la Chaire GEOMARIS, lors de la Conférence des Nations unies sur l’Océan, à Nice, en juin 2025.
(Courtoisie de l’auteur)

Car lorsqu’une crise éclate, ce ne sont pas les collaborations de circonstance qui tiennent. Ce sont les partenariats éprouvés, forgés au fil du temps, qui permettent d’agir rapidement, efficacement, avec cohérence.

Penser ensemble

Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de ces partenariats.

Si nous voulons que la recherche scientifique joue pleinement son rôle dans la résolution des grands défis de notre temps, nous devons bâtir des liens durables, profonds, transdisciplinaires et transnationaux.

Il ne s’agit plus seulement de partager des données ou de publier à plusieurs mains, mais de penser ensemble, d’agir ensemble, de construire ensemble un avenir commun.

La science ne peut plus être une mosaïque de projets isolés. Elle doit être un tissu vivant, tissé de relations fortes, de valeurs partagées, d’engagements communs. Le partenariat n’est pas une option : c’est une condition essentielle pour que la science continue à éclairer notre monde, même dans ses zones les plus obscures.

La Conversation Canada

Rémi Quirion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les enjeux actuels sont mondiaux. Pour y faire face, il faut créer de véritables partenariats en recherche – https://theconversation.com/les-enjeux-actuels-sont-mondiaux-pour-y-faire-face-il-faut-creer-de-veritables-partenariats-en-recherche-257186

Du point de vue de l’évolution, votre téléphone intelligent est un parasite

Source: The Conversation – in French – By Rachael L. Brown, Director of the Centre for Philosophy of the Sciences and Associate Professor of Philosophy, Australian National University

À l’instar des poux, des puces ou des vers solitaires, les téléphones intelligents sont des parasites pour l’humain. (Shutterstock)

Les poux, les puces et les vers solitaires accompagnent l’humanité depuis le début de son histoire. Toutefois, le parasite le plus important de l’ère moderne n’est pas un invertébré suceur de sang. Il a des lignes épurées, un écran vitré et est conçu pour créer une dépendance. Son hôte ? Tous les êtres humains de la planète disposant d’un signal wifi.

Loin d’être inoffensifs, les téléphones intelligents parasitent notre temps, notre attention et nos informations personnelles, tout cela dans l’intérêt des entreprises technologiques et de leurs annonceurs.

Dans un article paru récemment dans l’Australasian Journal of Philosophy, nous soutenons que les téléphones intelligents présentent pour la société des risques uniques, qui apparaissent clairement lorsqu’ils sont considérés à travers le prisme du parasitisme.

Qu’est-ce qu’un parasite ?

Selon les biologistes de l’évolution, un parasite est une espèce qui vit aux dépens d’un autre organisme, l’hôte, et qui tire profit de cette association, tandis que l’hôte en paie le prix.

Le pou de tête, par exemple, dépend entièrement de notre espèce pour subsister. Il ne se nourrit que de sang humain et ne survit pas longtemps s’il se détache de son hôte, à moins qu’il n’ait la chance de tomber sur le cuir chevelu d’un autre humain. En échange de notre sang, les poux nous donnent une affreuse démangeaison — c’est le prix à payer.

Les téléphones intelligents ont radicalement changé notre existence. Qu’il s’agisse de s’orienter dans une ville ou de gérer une maladie chronique telle que le diabète, ces petits objets technologiques de poche nous facilitent la vie. À tel point que nous n’arrivons plus à nous en passer.

Pourtant, malgré ces avantages, beaucoup d’entre nous deviennent otages de leur téléphone et esclaves du défilement sans fin, incapables de se déconnecter complètement. Le prix à payer est le manque de sommeil, de moins bonnes relations en personne et des troubles de l’humeur.

Du mutualisme au parasitisme

Toutes les relations étroites entre espèces ne sont pas parasitaires. De nombreux organismes qui vivent sur nous ou à l’intérieur de nous sont bénéfiques.

Prenons l’exemple des bactéries présentes dans l’intestin des animaux. Elles ne peuvent survivre et se reproduire hors de l’intestin de leur hôte, et elles absorbent les nutriments qui y transitent. Elles procurent toutefois des avantages à leur hôte, notamment en améliorant son immunité et sa digestion. Ces associations bénéfiques pour les deux parties sont appelées mutualistes.

L’association entre l’humain et le téléphone intelligent a commencé par être mutualiste. La technologie s’est avérée utile aux humains pour rester en contact, se déplacer à l’aide de cartes et trouver des informations.


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Les philosophes n’ont pas parlé de mutualisme, mais ont plutôt présenté le téléphone comme un prolongement de l’esprit humain, à l’instar des carnets, cartes et autres outils pratiques.

Cependant, nous considérons que cette relation, inoffensive au départ, est devenue parasitaire. Un tel changement n’est pas rare dans la nature. Un mutualisme peut se transformer en parasitisme, et inversement.

Les téléphones, ces parasites

Pendant que les téléphones intelligents devenaient quasiment indispensables, certaines des applications qu’ils proposent en sont venues à servir plus fidèlement les intérêts des fabricants d’applications et de leurs annonceurs que ceux des utilisateurs humains.

Conçues pour influencer notre comportement, ces applications nous incitent à continuer de faire défiler les pages, à cliquer sur des publicités et à nous indigner perpétuellement.

Les données relatives à notre façon d’utiliser le défilement sont exploitées à des fins commerciales. Notre téléphone ne s’intéresse à nos objectifs personnels de remise en forme ou à notre désir de passer plus de temps avec nos enfants que dans la mesure où il utilise ces informations pour mieux capter notre attention.

Il peut donc être pertinent d’envisager les utilisateurs comme des hôtes et les téléphones comme leurs parasites, du moins dans certaines situations.

Si cette prise de conscience est intéressante en soi, le fait de considérer les téléphones intelligents sous l’angle évolutif du parasitisme prend tout son sens lorsqu’on s’interroge sur la transformation possible de cette relation, mais aussi sur la manière dont nous pourrions déjouer ces parasites technologiques.

Gros plan sur un poisson rose avec un poisson rayé plus petit qui passe sa tête dans la bouche du poisson plus gros
Un labre nettoyeur nettoie la bouche d’un rouget.
(Wayne and Pam Osborn/iNaturalist), CC BY-NC

La régulation

Dans la Grande Barrière de corail, les labres nettoyeurs établissent des « postes de nettoyage » où les plus gros poissons permettent aux labres de se nourrir de peaux mortes, d’écailles qui se détachent et de parasites invertébrés qui vivent dans leurs branchies. Il s’agit d’une relation classique de mutualisme : les gros poissons se débarrassent de leurs parasites nuisibles et les labres nettoyeurs s’alimentent.

Parfois, les labres nettoyeurs « trichent » et mordent leurs hôtes, faisant passer la relation du mutualisme au parasitisme. Les poissons nettoyés peuvent punir les coupables en les chassant ou en les empêchant de les approcher. Les poissons de récif font ainsi preuve d’un comportement que les biologistes de l’évolution considèrent comme important pour maintenir l’équilibre des mutualismes : la régulation.

Est-il possible de réguler la façon dont les téléphones intelligents nous exploitent et de rétablir une relation bénéfique pour tous ?

L’histoire de l’évolution montre que deux éléments sont essentiels : la capacité de détecter l’exploitation lorsqu’elle se produit et la capacité de réagir (en cessant par exemple de fournir des services au parasite).

Une rude bataille

Dans le cas du téléphone intelligent, il est difficile de détecter l’exploitation. Les entreprises technologiques qui conçoivent les fonctionnalités et les algorithmes qui nous incitent à utiliser notre téléphone ne publicisent pas ce comportement.

Même quand on est conscient que les applications pour téléphones intelligents nous exploitent, il est plus facile de simplement déposer son téléphone que de modifier la situation.

Beaucoup d’entre nous sont devenus dépendants de leur téléphone intelligent pour accomplir des tâches quotidiennes. Plutôt que de se rappeler certains faits, nous nous en remettons à des appareils numériques, ce qui peut altérer la cognition et la mémoire.

Nous avons besoin d’un appareil photo pour immortaliser les moments importants de notre vie, ou même simplement enregistrer l’endroit où nous avons garé notre voiture. Notre mémoire des événements s’en trouve à la fois améliorée et limitée.

Les gouvernements et les entreprises n’ont fait que renforcer notre dépendance aux téléphones en transférant leurs services en ligne via des applications mobiles. Lorsque nous prenons notre téléphone pour accéder à nos comptes bancaires ou aux services gouvernementaux, la bataille est perdue d’avance.

Comment les utilisateurs peuvent-ils corriger le rapport déséquilibré avec leur téléphone, et transformer une relation parasitaire en une relation mutualiste ?

Notre analyse suggère que le choix individuel ne suffit pas. Nous sommes dépassés par l’énorme avantage en matière d’information que les entreprises technologiques détiennent dans la course aux armements entre l’hôte et le parasite.

L’interdiction par le gouvernement australien de l’usage des médias sociaux pour les mineurs est un exemple d’action collective qui permet de limiter ce que les parasites peuvent faire de manière légale. Pour remporter la bataille, nous devrons également imposer des restrictions sur les fonctionnalités des applications connues pour créer une dépendance, ainsi que sur la collecte et la vente de nos données personnelles.

La Conversation Canada

Rob Brooks bénéficie d’un financement du Conseil australien de la recherche.

Rachael L. Brown ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du point de vue de l’évolution, votre téléphone intelligent est un parasite – https://theconversation.com/du-point-de-vue-de-levolution-votre-telephone-intelligent-est-un-parasite-258444

Comment le XIXᵉ siècle a réinventé les fêtes populaires, des cafés-concerts aux bals masqués

Source: The Conversation – France in French (3) – By Corinne Legoy, Professeure en histoire contemporaine, Université d’Orléans

Si aucun siècle ni aucune culture n’ignore les fêtes, c’est à partir du XIXe siècle que s’impose une nouvelle offre de divertissements, entre parcs d’attractions, théâtres, cafés-concerts, restaurants… multipliant les occasions de célébrations dans l’espace public. Explications alors qu’on s’interroge sur le sens contemporain de la fête.


Les fêtes populaires, dans les rues ou aux terrasses, en des lieux dédiés ou non, semblent, aujourd’hui, toujours un peu nous surprendre. Ainsi de la dernière fête de la musique, promue festival le plus cool du monde sur les réseaux sociaux, drainant une foule inédite de touristes fêtards attirés par l’événement.

Ainsi, un an auparavant, durant l’été des Jeux Olympiques, de ce Paris redevenu une fête aux yeux de bien des observateurs étonnés. Quelque chose s’était alors joué d’une vaste fête publique, irréductible aux grandes cérémonies orchestrées d’ouverture et de clôture et ce fut, pour beaucoup, une surprise. Comme si ressurgissait un usage perdu de la fête populaire, ce simple plaisir de s’amuser et de partager dans l’espace public et ses lieux.




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L’actualité, au reste, a brouillé le sens de la fête : la fermeture ou la fragilité de nombre de ses lieux (des discothèques aux bars et restaurants) ainsi que les confinements liés à la pandémie du Covid-19 ont conduit à s’interroger sur la place et les conditions de possibilité de la fête dans nos sociétés. Tragiques, les attentats de 2015, prenant pour cible une salle de spectacle, le Bataclan, et des terrasses de cafés, puis celui de 2016, lors du 14 juillet à Nice, ont tout à la fois associé nos cultures à des pratiques festives et teinté dramatiquement ces grands rassemblements publics.

La peur, aussi, rôde sur la fête. Elle est, de surcroît, régulièrement nourrie par la crainte des débordements, constamment rappelés, voire instrumentalisés, à l’image de ceux qui ont suivi la victoire du PSG en finale de la ligue des Champions le 1er juin dernier. Journalistes, chercheurs ou acteurs du monde de la nuit se sont ainsi, depuis quelques années, emparés de la question, s’interrogeant sur ce sens perdu de la fête ou sur sa présence-absence dans nos sociétés.

Le clown géant qui va prendre la tête de la Cavalcade du Bœuf Gras au Carnaval de Paris, en 1897.
Le Petit Journal, via Wikimedia

Cette idée que l’on ne saurait plus, ou que l’on ne pourrait plus, faire la fête n’est cependant pas un constat neuf. Dès 1961, Willy Ronnis commente ainsi le 14 juillet dans l’île Saint-Louis : « ce jour-là, j’étais monté sur un petit tabouret pour avoir une vue plongeante du petit bal. Il y avait une telle gaieté dans les rues de Paris, au 14 Juillet. Ça s’est raréfié, peu à peu ». Mais ce discours de la nostalgie entoure toujours, en réalité, le discours sur la fête. Dès le XIXe siècle, bien des contemporains déplorent ces fêtes qui ne seraient plus ce qu’elles étaient. La mélancolie qui s’empare des fêtards au petit matin semble souvent s’emparer de nombre de ses observateurs, masquant la résistance et la réinvention des pratiques festives.

Au fond, les confinements n’ont-ils pas surtout montré leur puissance de renouvellement, ici sous contrainte, avec leurs apéros-zooms, l’organisation de fêtes et de dîners privés en dépit de la distanciation sociale imposée partout, l’improvisation de concerts ou de performances sur les balcons ?

Alors plutôt que de nous demander, sans doute en vain, si l’on sait encore ou si l’on ne sait plus faire la fête, essayons plutôt d’éclairer un peu ce qu’elle fut juste avant nous, en ce XIXe siècle où s’inventèrent bien des formes festives.

Les « nuits parisiennes », naissance d’un mythe

Si aucun siècle ni aucune culture n’ignorent les fêtes, c’est à partir du XIXe siècle que s’impose progressivement une nouvelle offre de divertissements marquée par la démultiplication et la diversification des lieux festifs. Elle est particulièrement visible à Paris où la présence et la pratique de la fête s’intensifient alors, contribuant à forger le mythe puissant des « nuits parisiennes ».

L’obsession des contemporains pour l’inventaire de tous ces lieux « consacrés à la joie » dit, à elle seule, le caractère inédit de cette offre et de ces pratiques : physiologies, tableaux de Paris, guides touristiques ou articles de presse dressent inlassablement la liste de ces lieux où sortir et s’amuser, cherchant à rendre lisible ce nouveau Paris festif et nocturne en train de naître.

Cette forte présence de la fête dans le Paris du XIXe siècle tient au moment charnière qu’il représente : moment où persistent des usages festifs hérités encore très vivaces et où s’inventent de nouveaux divertissements, liés à une culture urbaine en pleine mutation.

Le principal héritage festif est celui de Carnaval, dont la tradition, très ancienne, est encore étonnamment puissante au XIXe siècle. Foules costumées, cortèges, voitures de masques, bals et festins scandent cette parenthèse admise de subversion des normes et des codes, ce monde à l’envers railleur.

La Descente de la Courtille, entre 1835 et 1845, Musée Carnavalet
La Descente de la Courtille, entre 1835 et 1845.
Jean Pezous, via Wikimedia — (musée Carnavalet)

La rue, alors, est au peuple. Elle est parcourue de masques et de costumes, et traversée de grands cortèges rituels dont la population parisienne est longtemps coutumière : descente de la courtille, qui voit, dans la première moitié du siècle, les fêtards enterrer carnaval en un cortège déguisé, divagant et bruyant, rejoignant le cœur de Paris depuis la barrière de Belleville ; promenade du bœuf gras, ce défilé de bœufs, choisis pour leur fort poids en viande, mené en musique par des garçons bouchers déguisés et accompagné de chars ; cortège des blanchisseuses, enfin, avec sa reine des reines élue chaque année.

Fête rituelle, le carnaval parisien, en ce siècle des révolutions, se fait également politique. Les journées révolutionnaires de février 1848 qui chassent Louis-Philippe du pouvoir mêlent ainsi soulèvement politique et gestes carnavalesques quand, souvent, le mannequin traditionnellement brûlé à la fin des réjouissances prend le visage de tel ou tel homme politique. L’instrumentalisation de la fête en une arme d’affranchissement et d’affirmation est consacrée, et pour longtemps.

Progressivement, cependant, les fêtes de Carnaval deviennent plus commerciales, plus encadrées, leur présence reflue, en tout cas sous leurs formes anciennes, populaires et provocatrices. Les chars publicitaires se multiplient, les notables et les grands patrons s’imposent dans leur organisation. Carnaval alors se meurt – peut-être – mais les pratiques festives se renouvellent, affirmant leur présence dans la ville et leur vivacité populaire.

Danser pour faire la fête

Ces pratiques festives doivent alors beaucoup à l’essor, sans précédent, d’une offre de loisirs inédite, liée aux mutations de la ville et du rapport à elle : la nuit est conquise peu à peu par l’éclairage public qui se répand ; les divertissements proposés ferment plus tard ; un temps pour soi libéré peu à peu – même en d’étroites limites – permet de sortir plus aisément, et la diversification de l’offre permet presque à chacun – ouvrier, grisette, étudiant ou bourgeois – de trouver un lieu où divertir sa soirée et sa nuit.

Faire la fête, c’est alors avant tout danser. Ce goût si profondément ancré et si socialement partagé – qui fait parler de « dansomanie » – n’est certes pas tout à fait neuf, mais il bénéficie alors de l’expansion considérable du nombre de salles de bal jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle.


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Selon les mots de Victor Rozier, « de même qu’à Paris, chaque quartier a ses habitants, chaque boulevard ses promeneurs, chaque bal a son public » : étudiants aux bals du Prado et à Bullier (fondé sous le nom de Closerie des Lilas et qui est resté quand le bal s’est transformé en brasserie) ; classes populaires au Château-Rouge, à la Reine-Blanche ou à la Boule-Noire, les grands bals de Montmartre ; monde mêlé de toutes les catégories sociales à Valentino ou Frascati.

En réalité, cependant, on ne danse pas que dans des salles dédiées. Bien d’autres lieux permettent de danser. C’est le cas des guinguettes, qui naissent alors, ces modestes restaurants ou débits de boisson, ajoutant un bal à leurs attractions. Elles existent à Paris, mais surtout à ses barrières, sur un axe Belleville-Montrouge. La Grande-Chaumière est l’une des plus fameuses, située à la barrière de Montparnasse, alors sur la commune de Montrouge. Quand le nombre de salles de bal commence à refluer, notamment à partir des années 1880, elles poursuivent leur histoire, renouvelée par les bals musettes qui se multiplient sur les bords de Marne.

Les salles de bal font en effet face, dans la seconde moitié, à la rude compétition des innombrables divertissements crées alors : cafés-concerts, cabarets, music-halls, cirques, fêtes foraines, skating-rinks, puis, plus tardivement, parcs d’attraction (Luna-Park ou Magic-City).

Affiche de Toulouse-Lautrec pour les bals du Moulin Rouge (1891, Musée Carnavalet)
Affiche de Toulouse-Lautrec pour les bals du Moulin Rouge (1891, Musée Carnavalet).

Mais cette nouvelle offre culturelle n’est cependant pas qu’une offre de spectacles, elle est, indissociablement et profondément, participative : presque tous les lieux de divertissement sont alors, et c’est une particularité du temps, des lieux hybrides, où se combinent spectacles et possibilités festives. D’abord parce que l’on peut y boire, fumer et se déplacer librement, ensuite parce que l’on peut aussi, et souvent, y danser, enfin parce qu’ils abritent, tous, une foule de fêtes.

L’Élysée-Montmartre, fondé en 1807, combine ainsi salle de spectacle et salle de bal ; les Folies-Bergère (fondées en 1869) et le Moulin Rouge (fondé en 1889), de la même façon, sont à la fois établissements de spectacle et salles de bal. Plus étonnant, peut-être, pour nous, ces skating-rinks, salles de patinage (à glace ou à roulettes) où le public se presse autant pour patiner que pour les fêtes qui y sont régulièrement données.

La vogue des bals masqués

Parcs d’attraction, théâtres, cafés-concerts, restaurants… Tous ces lieux voient alors triompher, jusqu’à la Première Guerre mondiale, une forme totalement disparue – du moins dans sa dimension publique et populaire – de fête nocturne, aux échos considérables dans la ville, les imaginaires et la culture du temps : les bals masqués et costumés. Dérivés du bal de l’Opéra, crée en 1715, ils sont d’abord organisés durant la période de Carnaval puis s’en émancipent au fur et à mesure du siècle.

Tous les lieux de divertissement évoqués, à commencer par les théâtres, organisent leurs bals masqués, ouverts moyennant un billet d’entrée dont les tarifs varient selon le prestige des salles. Ils drainent dans les salles des foules considérables de fêtards, mais aussi bien des curieux, et attirent, dans les rues, des badauds guettant les déambulations des noctambules déguisés. Ces fêtes sont, aussi, dans la ville. Fascinantes ou scandaleuses, selon les points de vue des contemporains, elles sont affolantes pour les pouvoirs qui les surveillent scrupuleusement, mais les tolèrent pourtant et les laissent même se multiplier.

1912, photographie de la montée au bal des Quat’z’Arts au Skating de la rue d’Amsterdam.
Association des Quat’Z’Arts

La présence publique de ces fêtes masquées est redoublée par celles qu’organisent de nombreuses associations, étudiantes, professionnelles ou syndicales. Fêtes privées officiellement, puisque sur invitation, certaines d’entre elles brouillent cependant la frontière du privé, s’invitant dans la ville et s’ouvrant, bon gré mal gré, à des fêtards échappant à leur cercle. Le cas emblématique est celui du bal des Quat’z’Arts (le bal des étudiants des Beaux-Arts), dont les cortèges (le soir, avant le bal, et au petit matin, après lui) sillonnent Paris en un rituel provocateur perdurant de 1892 à 1966.

La familiarité avec la fête était-elle alors plus grande ? Son inscription dans l’espace de la ville plus forte ? Son appropriation partagée plus intense ? Nous laisserons à chacun le soin de trancher… Et d’y penser, peut-être, le 14 juillet, le jour de cette fête, voulue républicaine et populaire, par les pères de la IIIe République qui en firent, en 1881, la fête nationale.

The Conversation

Corinne Legoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le XIXᵉ siècle a réinventé les fêtes populaires, des cafés-concerts aux bals masqués – https://theconversation.com/comment-le-xix-siecle-a-reinvente-les-fetes-populaires-des-cafes-concerts-aux-bals-masques-256652