La génération Z souffre davantage d’épuisement professionnel que toute autre génération. Voici pourquoi et ce qui peut être fait

Source: The Conversation – in French – By Nitin Deckha, Lecturer in Justice Studies, Early Childhood Studies, Community and Social Services and Electives, University of Guelph-Humber

Les travailleurs de la génération Z font état de niveaux d’épuisement professionnel parmi les plus élevés jamais enregistrés, et de nouvelles recherches suggèrent qu’ils croulent sous un stress sans précédent.

Si les personnes de tous âges affichent des niveaux d’épuisement professionnel, la génération Z et la génération Y signalent un « pic d’épuisement professionnel » à un âge plus précoce. Aux États-Unis, un sondage réalisé auprès de 2 000 adultes a révélé qu’un quart des Américains sont épuisés avant l’âge de 30 ans.

De même, une étude britannique a mesuré l’épuisement professionnel sur une période de 18 mois après la pandémie de Covid-19 et a révélé que les jeunes de la génération Z signalaient des niveaux d’épuisement professionnel de 80 %. Des niveaux plus élevés d’épuisement professionnel parmi la cohorte de la génération Z ont également été signalés par la BBC il y a quelques années.

Une enquête menée dans 11 pays auprès de plus de 13 000 employés et cadres de première ligne a révélé que les travailleurs de la génération Z étaient plus susceptibles de se sentir épuisés (83 %) que les autres employés (75 %).

Une autre étude internationale sur le bien-être a révélé que près d’un quart des 18-24 ans souffraient d’un « stress ingérable », 98 % d’entre eux déclarant présenter un ou plusieurs symptômes d’épuisement professionnel.

Au Canada, un sondage réalisé par Canadian Business a révélé que 51 % des répondants de la génération Z se sentaient épuisés, un pourcentage inférieur à celui des millénariaux (55 %), mais supérieur à celui des baby-boomers (29 %) et de la génération X (32 %).

En tant qu’enseignant universitaire depuis de nombreuses années auprès d’étudiants de la génération Z et père de deux enfants de cette génération, je trouve stupéfiant le niveau d’épuisement professionnel de la génération Z dans le monde du travail actuel. Plutôt que de rejeter les jeunes travailleurs en les qualifiant de distraits ou trop exigeants en matière d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, nous devrions peut-être considérer qu’ils tirent la sonnette d’alarme sur ce qui ne va pas au travail et sur la manière dont nous pouvons y remédier.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

Qu’est-ce que le l’épuisement professionnel ?

L’épuisement professionnel peut varier d’une personne à l’autre et d’un métier à l’autre, mais les chercheurs s’entendent généralement sur ses caractéristiques fondamentales. Il survient lorsqu’il y a un conflit entre ce qu’un travailleur attend de son emploi et ce que celui-ci exige réellement.

Ce décalage peut prendre plusieurs formes : des tâches professionnelles ambiguës, une surcharge de travail, ou un manque de ressources ou de compétences nécessaires pour répondre aux exigences d’un poste.

En bref, l’épuisement professionnel est plus susceptible de se produire lorsqu’il y a un décalage croissant entre les attentes d’une personne vis-à-vis de son travail et de la réalité. Les jeunes travailleurs, les femmes et les employés ayant moins d’ancienneté sont particulièrement exposés au risque d’épuisement professionnel.

L’épuisement professionnel évolue généralement selon trois dimensions. Si la fatigue en est souvent le premier symptôme perceptible, le deuxième est le cynisme ou la dépersonnalisation, qui conduit à l’aliénation et au détachement du travail. Ce détachement conduit à la troisième dimension de l’épuisement professionnel : une baisse du sentiment d’accomplissement personnel ou d’efficacité personnelle.




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Pourquoi la génération Z est-elle particulièrement vulnérable à l’épuisement professionnel ?

La génération Z est vulnérable pour plusieurs raisons. Tout d’abord, de nombreux membres de la génération Z sont entrés sur le marché du travail pendant et après la pandémie de Covid-19.

C’était une période de profonds bouleversements, d’isolement social et de changement des protocoles et des exigences de travail. Ces conditions ont perturbé l’apprentissage informel qui se fait généralement par le biais d’interactions quotidiennes avec des collègues, difficiles à reproduire dans le cadre d’un travail à distance.

Deuxièmement, les pressions économiques générales se sont intensifiées. Comme l’affirme l’économiste américaine Pavlina Tcherneva, « la mort du contrat social et la précarisation des emplois » – l’espoir qu’une formation universitaire déboucherait sur un emploi bien rémunéré – a laissé de nombreux jeunes dans une situation beaucoup plus précaire.

L’intensification des perturbations économiques, l’aggravation des inégalités, l’augmentation des coûts du logement et de la vie et la montée de l’emploi précaire ont exercé une pression financière accrue sur cette génération.

Un troisième facteur est la restructuration du travail qui s’opère sous l’influence de l’intelligence artificielle. Comme l’a écrit Ann Kowal Smith, spécialiste des stratégies en milieu de travail, dans un article récent publié dans Forbes, la génération Z est la première génération à entrer sur un marché du travail défini par une « nouvelle architecture du travail : des horaires hybrides qui fragmentent les relations, une automatisation qui supprime le contexte et des dirigeants trop occupés pour donner l’exemple en matière de jugement ».


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Que peut-on faire ?

Si vous lisez cet article et que vous vous sentez épuisé, la première chose à savoir est que vous ne réagissez pas de manière excessive et que vous n’êtes pas seul. Heureusement, il existe des moyens de s’en remettre.

L’un des remèdes les plus négligés contre l’épuisement professionnel consiste à lutter contre l’aliénation et l’isolement qu’il engendre. La meilleure façon d’y parvenir est de créer des liens et d’établir des relations avec les autres, en commençant par vos collègues de travail. Cela peut être aussi simple que de demander à un collègue comment il va après une réunion, ou d’organiser un café hebdomadaire avec un collègue.




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Par ailleurs, il est important d’abandonner l’idée que travailler trop est synonyme de mieux travailler. Fixez des limites au travail en bloquant du temps dans votre agenda et en indiquant clairement votre disponibilité à vos collègues.

Mais les stratégies d’adaptation individuelles ont leurs limites. Les solutions plus fondamentales doivent venir des lieux de travail eux-mêmes. Les employeurs doivent proposer des conditions de travail plus flexibles, notamment en matière de bien-être et de santé mentale. Les dirigeants et les responsables doivent communiquer clairement leurs attentes professionnelles, et les lieux de travail doivent mettre en place des politiques visant à examiner et à redistribuer de manière proactive les charges de travail excessives.

Kowal Smith a également suggéré de mettre en place une nouvelle « architecture d’apprentissage » sur le lieu de travail, qui inclurait le mentorat, fournirait des boucles de rétroaction et récompenserait la curiosité et l’agilité.

Ces efforts conjugués de transformation du lieu de travail pourraient humaniser celui-ci, réduire l’épuisement professionnel et améliorer l’engagement, même à l’ère de l’intelligence artificielle. Un lieu de travail qui convient mieux à la génération Z est finalement plus efficace pour nous tous.

La Conversation Canada

Nitin Deckha est membre de l’Institute for Performance and Learning et de la Canadian Community of Corporate Educators.

ref. La génération Z souffre davantage d’épuisement professionnel que toute autre génération. Voici pourquoi et ce qui peut être fait – https://theconversation.com/la-generation-z-souffre-davantage-depuisement-professionnel-que-toute-autre-generation-voici-pourquoi-et-ce-qui-peut-etre-fait-272142

Dérapages sur Twitter/X : le départ discret des universités

Source: The Conversation – in French – By Denis Carlier, Doctorant en science politique (UQAM) et en histoire (université d’Angers), Université du Québec à Montréal (UQAM)

Longtemps colonne vertébrale de la sociabilité académique en ligne, Twitter/X se vide désormais de ses universitaires. Le virage idéologique de la plate-forme vers l’extrême droite après son rachat par Elon Musk en 2022 a poussé les chercheurs à ne plus rester passifs : le « Twitter scientifique » se fragmente, puis se dissout, au profit d’un écosystème dispersé… et plus méfiant.

Créée en 2006, Twitter/X s’était imposé comme la plate-forme de prédilection des professions intellectuelles. Malgré le rejet par de nombreux universitaires des positions d’extrême droite d’Elon Musk, beaucoup ont eu du mal à quitter le réseau après son rachat en 2022, faute d’alternative offrant les mêmes ressources professionnelles.

L’attentisme dominait, dans l’espoir qu’une alternative émergerait, freinée par la nécessité d’atteindre une masse critique, en particulier pour les comptes les plus suivis capables d’attirer le public plus passif.

Un sondage publié en juin dernier conclut finalement à un éclatement du « Twitter scientifique », avec à la fois un intérêt renouvelé pour des plates-formes préétablies (YouTube, Instagram, LinkedIn), l’investissement de nouvelles plates-formes (Bluesky, Mastodon) et un retour aux lettres d’information, aux courriels et aux interactions en personne.




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Élections, émeutes et ingérences : les déclencheurs d’un exode académique

Plusieurs événements auront pu servir de déclencheur au départ de Twitter/X, depuis le rachat lui-même et l’introduction d’un système d’abonnement premium jusqu’à la restauration du compte de Donald Trump, suspendu après l’attaque du Capitole.

Des événements plus locaux ont aussi servi de déclencheur, comme le blocage judiciaire de Twitter/X au Brésil à l’automne 2024, après le refus de Musk de suspendre des comptes liés à la tentative de coup du 8 janvier 2023. En Grande-Bretagne, son soutien aux émeutes anti-immigration de l’été 2024 a également précipité des départs. Le milliardaire avait auparavant amplifié la portée de Tommy Robinson, l’un des artisans des émeutes, en restaurant son compte.

L’événement majeur aura cependant été la réélection de Donald Trump en novembre 2024, à l’issue d’une campagne financée par Elon Musk. L’association des deux noms, la consternation face à une campagne marquée par les mensonges racistes, et les craintes quant aux politiques à venir ont agi comme un électrochoc bien au-delà des États-Unis. Dès novembre, des universitaires très suivis annonçaient leur départ pour Bluesky.

Les événements évoqués ne suffisent toutefois pas à expliquer, à eux seuls, la dissolution du « Twitter universitaire ». S’y ajoutent notamment les frustrations associées à la fin de l’interface de programmation (API) gratuite, utilisée pour de nombreuses recherches empiriques, ou le risque réputationnel pour les comptes les plus influents.

Le risque de harcèlement n’est pas le même pour tous : il concerne particulièrement les femmes, avec des campagnes qui peuvent s’étaler sur des années et mènent rarement à des condamnations.

Dans plusieurs pays, le départ des institutions s’est trouvé motivé par l’ingérence d’Elon Musk dans la politique nationale. Cela a été le cas en Grande-Bretagne après les émeutes de l’été 2024, avec notamment des annonces de départ de la part de la bibliothèque de York University et de la London Metropolitan University.

Ce désengagement est cependant demeuré largement silencieux, d’autres institutions arrêtant simplement de poster de nouveaux messages, dont la London Business School.

En Allemagne et en Autriche, c’est une intervention vidéo d’Elon Musk lors d’un rassemblement du parti d’extrême droite AfD qui a déclenché, en janvier 2025, le départ concerté d’une soixantaine d’universités. Au même moment en France, Polytechnique ou l’École des hautes études en sciences sociales annonçaient leur départ, suivies par d’autres universités. Au Pays-Bas enfin, un phénomène semblable a eu lieu.




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Un départ en toute discrétion

Cette tendance a été beaucoup plus discrète en Amérique du Nord. Toutefois, sans en faire grande publicité, les deux tiers des universités du Québec ont bien cessé de mettre à jour leur compte officiel. Le 27 janvier 2025, l’UQAR annonçait en interne sa décision, après avoir stoppé toute communication durant l’automne. Le compte de l’Université de Montréal, non alimenté depuis le 11 février, comprend en description la mention « Ce compte est inactif ». Enfin l’ÉTS publiait le 5 décembre un message annonçant son basculement vers Bluesky, après des mois d’inaction.

Pour la plupart des universités, ce départ a été parfaitement silencieux. On le constate pour l’UQTR (dernier message le 17 octobre 2024), l’UQAT, Polytechnique, ou encore HEC.

L’UQAC (octobre 2021) et le Collège militaire royal Saint-Jean (juin 2024) ont précédé cette vague, cet établissement ayant même supprimé son compte au cours de l’année 2025. Quant au compte de l’Institut national de la recherche scientifique, il est désormais passé en mode « privé ».

Seules six universités québécoises continuent aujourd’hui de communiquer sur Twitter/X : l’UQAM, l’UQO, l’Université Laval, Bishop’s, Concordia et McGill.

Parmi les raisons expliquant le maintien d’un compte institutionnel figure, selon le chercheur en communication Andy Tattersall, une volonté d’éviter l’usurpation d’identité, de laisser ouverte la possibilité de revenir, de maintenir une veille des discussions à propos de l’université et de maximiser la capacité à communiquer. Sur ce dernier point, on peut noter cependant un effondrement de l’engagement avec la fin du Twitter académique. Un tweet de l’UQAM n’atteint aujourd’hui que 100 à 200 personnes, avec un nombre négligeable de clics mensuels.

Parmi les raisons de quitter le réseau figure à l’inverse le risque réputationnel associé à une plate-forme d’extrême droite. La reprise en main du réseau par Elon Musk a également été marquée par des décisions incongrues, annoncée par des réactions impulsives à certains tweets. De quoi susciter une perte de confiance face à un manque de prévisibilité et de constance.


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Fin de la neutralité des plates-formes

En faisant de Twitter/X son bac à sable personnel, Elon Musk rend de plus en plus difficile toute dissociation entre l’homme et le réseau social. Depuis son rachat, la modération des contenus a été considérablement réduite. Coutumier de sorties haineuses, souvent présentées comme de simples provocations pour rire (« pour le lulz »), Musk partage également des messages d’autres comptes pour en amplifier la diffusion – une pratique qui fait l’objet d’une plainte en France, déposée par la boxeuse algérienne Imane Khelif.

Le milliardaire est aussi engagé personnellement dans la guerre contre les sciences de l’administration Trump. Il y contribue notamment à travers l’outil conversationnel Grok, intégré à Twitter/X en novembre 2023. En novembre 2025, Grok faisait l’apologie de la Shoah. Deux mois plus tard, l’outil était utilisé pour générer des images pédopornographiques ou « déshabiller » des femmes par hypertrucage (deepfake).

Au-delà des prises de position d’Elon Musk, la droitisation de Twitter/X a accentué des dérives déjà présentes. Le harcèlement et la haine, autrefois perçus comme des abus, s’imposent désormais comme des traits centraux du réseau. L’échec relatif d’un « Bluesky académique » et le retour à des formats plus traditionnels, comme l’infolettre, relancent enfin la question d’un déclin des réseaux sociaux, marqué par une baisse globale du nombre de messages publiés, au profit de la simple consultation (lurking).

La Conversation Canada

Denis Carlier a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), du Réseau québécois en études féministes (RÉQEF) et de la Société québécoise de science politique (SQSP). Il possède un compte Twitter, inactif depuis plusieurs années.

ref. Dérapages sur Twitter/X : le départ discret des universités – https://theconversation.com/derapages-sur-twitter-x-le-depart-discret-des-universites-270209

Agatha Christie : la reine du crime était aussi la reine du châtiment

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Bareït, Maître de conférences HDR en droit privé et sciences criminelles, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

*Le Crime de l’Orient-Express* (1934) est, avec *Ils étaient dix* (1939), l’un des romans d’Agatha Christie ayant connu le plus de succès. Photo tirée d’une Exposition à l’Institut du monde arabe, Paris, 2014., CC BY

Agatha Christie, souvent surnommée la reine du crime, demeure l’autrice de fiction la plus vendue au monde : plus de 2 milliards d’exemplaires de ses livres ont été écoulés depuis leur première publication. Ses intrigues captivantes – de Ils étaient dix au Crime de l’Orient-Express – ont été traduites dans plus de 100 langues, plaçant Christie non seulement au sommet du genre policier mais aussi parmi les auteurs les plus lus de tous les temps. Mais l’habileté littéraire dissimule un autre aspect de son œuvre et de sa personnalité : Agatha Christie était aussi, dans ses livres, la reine de la répression.


Pourquoi (re)lire Agatha Christie ? Pour prendre conscience du fonds idéologique de son œuvre. Pour saisir ce qui peut échapper à la (première) lecture, le lecteur étant implacablement pris et entraîné par la mécanique de l’intrigue policière, tournant les pages vers la résolution finale tant attendue. Les énigmes policières, qui pourraient sembler n’être que des constructions abstraites suspendues dans le vide, des casse-têtes brillants mais sans enjeux concrets, des jeux pour divertir l’esprit, portent, en leur sein ou dans le décor fictionnel dans lequel elles s’inscrivent, un discours sur la société. Lire le Meurtre de Roger Ackroyd pour la prouesse littéraire, oui, bien sûr, il le faut. Mais le relire aussi pour y percevoir « l’arrière-fable », selon une expression du philosophe Michel Foucault, et décrypter les messages ainsi adressés au lecteur, à son insu souvent.

Les romans policiers à énigme ne sont donc pas des produits littéraires jetables, dont la relecture serait du temps perdu. Bien au contraire : délivré de l’emprise de l’intrigue, le lecteur y gagne une nouvelle intelligence du texte. Il peut prendre le temps de discerner certains fils dans la trame policière qui disent quelque chose de la philosophie ou de la politique de l’auteur.

Alors, relisez Agatha Christie. Les rééditions infinies de ses textes vous y encouragent. Relisez-la en usant d’une clé de lecture tout à fait efficace pour avoir accès à sa vision du monde : les représentations de la justice pénale. Tous ces romans et nouvelles sont, en effet, porteurs d’une philosophie répressive singulière. Une philosophie répressive, c’est-à-dire une manière de concevoir les fonctions sociales de la peine.

Trois modèles de justice pénale

Il est plusieurs conceptions possibles de la sanction pénale, qui peuvent d’ailleurs coexister. La peine peut tout d’abord être la réponse violente à l’infraction, le prix à payer par le criminel pour le crime qu’il a commis – le prix du sang. Il s’agit alors de justice rétributive : l’harmonie du monde est rétablie dès lors que le mal infligé à la victime est compensé par le mal subi par l’auteur du crime. La peine peut ensuite être un moyen d’empêcher un nouveau passage à l’acte, de dissuader les potentiels récidivistes. La justice pénale est, dans ce cas, utilitariste et elle se fonde sur l’idée que les individus peuvent être corrigés, améliorés. Enfin, la peine peut perdre son nom et devenir une « mesure » de justice restaurative : l’État est laissé de côté, l’objectif est dès lors de permettre à l’auteur et à la victime de l’infraction de trouver ensemble, par le dialogue, une issue satisfaisante à leur conflit.

Qu’en est-il chez Agatha Christie ? Dans son œuvre, la justice pénale est résolument rétributive. Elle est même, par certains de ses aspects, réactionnaire. Ne vous fiez pas trop aux aimables photographies présentant la romancière dans son bureau en inoffensive grand-mère. Tous ses récits à énigme enseignent que la justice humaine est inefficace, que les procédures légales tournent à vide, que les procès ne permettent pas d’aboutir à la vérité. Ce sont des agents d’une justice supérieure, surnaturelle, qui triomphent chez elle : le silencieux et mélancolique Harley Quinn, l’avocat des morts, messager de l’au-delà. Mais aussi Hercule Poirot – personnage à la vanité assumée et délicieusement comique, méthodique jusqu’à l’obsession, qui se prend pour Dieu le Père et qui finira sa carrière en assassin. Enfin Miss Marple, à l’apparence bienveillante, mais redoutablement lucide et plus perfide qu’il n’y paraît, incarnation de la déesse grecque de la vengeance Némésis. Némésis et non Thémis, la déesse de la justice.

Némésis l’implacable

Pour Agatha Christie, la vengeance est une forme de justice, et c’en est la forme la plus efficace. En effet, selon elle, le meurtre appelle la mort du meurtrier. Pas de place pour le pardon, ni pour la correction des comportements. Non, elle est très claire, elle l’écrit noir sur blanc dans son Autobiographie : les criminels doivent soit être exécutés, soit accepter d’être des cobayes pour la science, « la marque de Caïn enfin effacée de leur front ». Elle écrit ceci non pas en 1930 mais en 1977.

Toutes les morts se valent d’ailleurs. Que le criminel se suicide, qu’il succombe lors d’un accident ou qu’il soit exécuté sur le gibet, toutes ces issues sont satisfaisantes pour l’écrivain, dès lors que le prix du sang est payé.

Notre sensibilité européenne actuelle sera peut-être heurtée, mais l’évidence s’impose : Agatha Christie défend la peine de mort, c’est la seule peine qui lui semble juste. Il est d’ailleurs intéressant de relever qu’à chaque réforme adoptée en Angleterre en faveur de l’abolition de la peine capitale, Agatha Christie a fait connaître sa désapprobation dans ses récits de fiction. Relisez le Train de 16 h 50, relisez le Crime d’Halloween. Dès 1930, elle faisait dire à Miss Marple :

« Les scrupules humanitaristes modernes à propos de la peine capitale m’exaspèrent. »

Rétablir l’ordre du monde

Le monde littéraire d’Agatha Christie est un monde ordonné, un monde harmonieux, une bibliothèque où chaque ouvrage est à sa place. Le cadavre qui y surgit doit être évacué, les taches de sang effacées, la vérité dévoilée et le meurtrier châtié. Et peu importe le temps qui passe : la prescription de l’action publique n’existe pas dans l’œuvre d’Agatha Christie (elle n’existait pas non plus en droit anglais à l’époque où elle écrivait). Némésis possède une mémoire d’éléphant. C’est pourquoi Hercule Poirot peut enquêter seize ans après les faits dans Cinq petits cochons. Idem pour Miss Marple qui intervient dix-huit ans après l’affaire, dans la Dernière Énigme.

Réordonner le monde dérangé par le meurtre passe aussi par un moyen plus doux : le mariage. Innombrables sont les romans d’Agatha Christie dans lesquels l’intrigue policière se double d’une intrigue amoureuse trouvant son dénouement dans un mariage ou dans un projet de mariage. Hercule Poirot n’est pas qu’un détective, c’est aussi un entremetteur, un facilitateur de fiançailles. Or, réunir des amants, c’est, de fait, rétablir l’ordre du monde : l’infraction a sectionné le lien social, le mariage le retisse. Si, comme dans les contes de fées, le héros se marie à la fin d’un roman d’Agatha Christie, ce n’est pas par goût frivole du happy end, mais c’est encore pour traduire une philosophie pénale qui a été distillée dans l’esprit de millions de lecteurs, en sourdine.

Relire Agatha Christie, c’est finalement se donner les moyens de prendre conscience qu’un texte littéraire – même un texte relevant de la littérature populaire – est porteur d’un discours philosophique, social ou politique. Relire Agatha Christie, c’est également comprendre qu’il est possible d’aimer un auteur, sans nécessairement adhérer aux valeurs qu’il diffuse.

The Conversation

Nicolas Bareït ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Agatha Christie : la reine du crime était aussi la reine du châtiment – https://theconversation.com/agatha-christie-la-reine-du-crime-etait-aussi-la-reine-du-chatiment-273855

Les agriculteurs du Sahel obtiennent de meilleurs rendements en combinant plusieurs innovations

Source: The Conversation – in French – By Lateef Olalekan Bello, Project Researcher, University of Tokyo

Les petits exploitants agricoles du Sahel, en Afrique de l’Ouest, sont confrontés à un climat difficile qui ne cesse de se détériorer. Les précipitations sont irrégulières, les températures augmentent, les sols se dégradent et les sécheresses sont de plus en plus fréquentes.

Au Mali et au Niger, des millions de ménages ruraux dépendent de l’agriculture pluviale. Ces contraintes constituent une menace pour la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance.

En tant qu’économistes agricoles, nous menons des recherches sur l’impact des interventions climato-intelligentes sur les revenus agricoles et les revenus des agriculteurs. Nos dernières recherches se sont concentrées sur cinq cultures de base largement cultivées dans le Sahel : le niébé, l’arachide, le maïs, le millet et le sorgho. Nous avons examiné quelles technologies offraient les meilleurs avantages et quels facteurs favorisaient ou limitaient leur adoption.

Les données provenant de 3 371 petits exploitants agricoles dans huit régions agricoles du Mali et du Niger ont montré que les technologies intelligentes face au climat amélioraient considérablement le bien-être des agriculteurs. Les technologies agricoles intelligentes face au climat comprennent des variétés de semences améliorées, des produits agrochimiques et une gestion durable des terres. Elles sont conçues pour augmenter la productivité des cultures et renforcer la résilience face au stress climatique.

Les agriculteurs qui utilisent ces technologies ont déclaré des revenus et des recettes plus élevés que leurs homologues qui s’appuient uniquement sur des méthodes agricoles traditionnelles.

Les technologies intelligentes face au climat ont augmenté les rendements, réduit les pertes liées au climat et augmenté la production commercialisable. Par exemple, les variétés de semences améliorées ont stimulé la productivité et la tolérance à la sécheresse. Les produits agrochimiques ont renforcé la fertilité des sols et la santé des cultures. Et les pratiques de gestion durable des terres ont préservé l’humidité et la qualité des sols. Ensemble, elles ont rendu les exploitations agricoles plus résistantes aux précipitations irrégulières et aux chocs climatiques.

Cependant, un résultat clé est ressorti : des gains substantiels n’ont été enregistrés que lorsque les technologies ont été utilisées conjointement. Par exemple, la combinaison de semences améliorées et de produits agrochimiques a permis de maximiser le potentiel de production des cultures. La combinaison d’une gestion durable des terres et de produits agrochimiques a amélioré l’efficacité des nutriments et la santé à long terme des sols.

L’utilisation de combinaisons complètes ou partielles de ces technologies a permis de générer les bénéfices les plus élevés. Elle permet d’augmenter les revenus les revenus agricoles de plus de 181 000 francs CFA (307 dollars US) par hectare. Le recours à une seule innovation n’a offert que des avantages bien moindres.

Ces résultats mettent en évidence une idée simple mais puissante : l’agriculture intelligente face au climat est plus efficace qu’en tant que système cohérent et non comme une simple juxtaposition d’outils isolés.

Technologies agricoles intelligentes face au climat utilisées par les agriculteurs

Nous avons étudié trois catégories de technologies intelligentes face au climat couramment promues en Afrique subsaharienne.

  • Variétés de semences améliorées : variétés de cultures de base résistantes à la sécheresse, à maturation précoce ou résistantes aux maladies.

  • Gestion durable des terres : conservation des sols et de l’eau, cultures intercalaires, rotation des cultures, paillage, amélioration de l’espacement et travail minimal du sol.

  • Produits agrochimiques : engrais et pesticides.

La recherche a identifié six modes d’utilisation, allant des non-utilisateurs aux agriculteurs qui utilisaient les trois technologies en même temps.

Lieu de la recherche

L’étude a porté sur huit grandes régions agricoles du Mali (Kayes, Koulikoro, Sikasso, Ségou) et du Niger (Tillabéry, Dosso, Maradi, Zinder).

Ces régions constituent l’épine dorsale de la production céréalière et légumineuse au Sahel, mais elles font également partie des zones les plus vulnérables au climat dans le monde. Les précipitations sont faibles et irrégulières, les sols sont lessivés et la plupart des agriculteurs dépendent entièrement des systèmes pluviaux.

Les ménages agricoles sélectionnés pour l’étude couvrent 32 communes et 320 villages, ce qui offre une bonne représentation des conditions agricoles locales.

Nos recherches ont montré qu’environ 85,5 % des agriculteurs ont adopté au moins une technologie intelligente face au climat. Le groupe le plus important – 25,1 % (845 agriculteurs) – a utilisé deux technologies ensemble, le plus souvent des produits agrochimiques combinés à une gestion durable des terres. Seuls 14,86 % (501 agriculteurs) ont utilisé les trois technologies simultanément.

Les modèles d’adoption différaient entre le Mali et le Niger, en fonction de la qualité des sols, des précipitations, de l’accès au marché et des services de vulgarisation.

La combinaison des technologies a apporté les plus grands avantages

Une conclusion claire s’est dégagée : les technologies fonctionnent mieux ensemble. Les agriculteurs qui ont utilisé conjointement des semences améliorées, des produits agrochimiques et une gestion durable des terres ont gagné environ 181 100 francs CFA (307 dollars US) de revenus de vente de récoltes par hectare et 115 000 francs CFA (195 dollars US) de revenus agricoles par hectare de plus que ceux qui ont utilisé des méthodes traditionnelles.

Les agriculteurs qui ont combiné les technologies ont obtenu des revenus de vente de récoltes et des revenus agricoles nettement plus élevés que ceux qui ont utilisé les technologies séparément.

Les agriculteurs qui ont utilisé uniquement des produits agrochimiques ont gagné environ 112 260 francs CFA (190 dollars américains) de plus en revenus de vente de récoltes par hectare que ceux qui ont utilisé des méthodes traditionnelles.
Ils ont également obtenu 56 290 francs CFA (95 dollars américains) de plus en revenus agricoles par hectare.

Les résultats de nos recherches montrent un effet globalement similaire au Mali et au Niger.

Cela signifie que les programmes politiques devraient encourager des paquets de technologies et non des interventions isolées.

Facteurs favorisant ou entravant l’adoption

La recherche a en outre révélé que les décisions d’adoption des agriculteurs étaient influencées non seulement par les conditions agroécologiques (telles que le sol et la pluie), mais aussi par les caractéristiques des ménages et les ressources disponibles (actifs des ménages, revenus non agricoles, nombre total d’unités de bétail). Le soutien institutionnel, notamment le crédit formel, les services de vulgarisation et les organisations d’agriculteurs, joue également un rôle important dans ces décisions.

Ces facteurs augmentent la probabilité pour les agriculteurs d’utiliser les technologies. Ils agissaient comme des « facilitateurs d’adoption ». Sans eux, même les technologies efficaces pouvaient rester hors de portée.

Cependant, nous avons constaté que la taille importante des ménages, l’âge avancé des agriculteurs et les distances plus longues à parcourir pour se rendre aux champs décourageaient l’adoption.

Ces contraintes démographiques et infrastructurelles avaient autant d’influence que les conditions agronomiques, soulignant la nécessité d’investissements plus importants dans le développement rural.

Enseignements pour les politiques publiques

Le climat du Sahel devient plus rude, et non plus doux. Avec des températures qui augmentent 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, les systèmes agricoles doivent s’adapter rapidement. Les conclusions de cette étude orientent les décideurs politiques vers les interventions qui produiront les meilleurs résultats :

Promouvoir des ensembles de technologies plutôt que des interventions isolées : les programmes devraient encourager les agriculteurs à utiliser plusieurs technologies simultanément, plutôt qu’une seule à la fois.

Renforcer les services de vulgarisation : il est essentiel de former les agriculteurs à la bonne utilisation des technologies.

Améliorer l’accès au crédit : des prêts à faible taux d’intérêt pourraient favoriser l’adoption simultanée de plusieurs technologies.

Soutenir les organisations d’agriculteurs : les ONG et les agences gouvernementales peuvent aider à créer des groupes d’agriculteurs.

Investir dans les infrastructures rurales : la revitalisation des réseaux routiers ruraux réduirait les obstacles liés aux longues distances à parcourir pour se rendre aux parcelles agricoles et améliorerait l’accès aux intrants et aux marchés.

The Conversation

Lateef Olalekan Bello travaille comme chercheur de projet à l’université de Tokyo et a été chercheur à l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA) au Nigeria et au Sahel Hub. Il est également chercheur à l’université Walter Sisulu en Afrique du Sud. Il a précédemment reçu un financement du Fonds international de développement agricole (FIDA) et a également été boursier du MEXT japonais.

ref. Les agriculteurs du Sahel obtiennent de meilleurs rendements en combinant plusieurs innovations – https://theconversation.com/les-agriculteurs-du-sahel-obtiennent-de-meilleurs-rendements-en-combinant-plusieurs-innovations-273274

Entretien annuel : le danger du marketing de soi

Source: The Conversation – France (in French) – By George Kassar, Full-time Faculty, Research Associate, Ascencia Business School

L’effet Dunning-Kruger caractérise cette tendance : les moins compétents surestiment leurs capacités tandis que les plus compétents se montrent plus prudents dans leur jugement. StockHolm/Shutterstock

Nous sommes bel et bien en janvier. Le mois du blanc est surtout celui du grand théâtre des entretiens d’évaluation individuelle de performance dans bien des entreprises. Alors, comment les cadrer au mieux pour distinguer les salariés qui se mettent en scène de ceux qui créent réellement de la valeur, mais sous-estiment leur capacités ?


L’entretien annuel de performance est devenu un passage obligé dans la plupart des organisations. Il ne s’agit pas d’une simple discussion informelle, mais d’un moment qui pèse sur les primes, les promotions ou les opportunités de carrière. Très différent des entretiens de parcours professionnels qui sont une obligation légale, les salariés y voient un verdict sur leur année ; les managers doivent trancher, classer, justifier. La pression est forte des deux côtés de la table.

Dans ce contexte tendu, le collaborateur entre, armé de son powerpoint mental avec ses objectifs atteints, ses initiatives personnelles ou son leadership exemplaire. Le manager, lui, soucieux de préserver l’éthique dans ce processus, coche des cases, écoute poliment et note des mots-clés : confiance, dynamisme, vision, etc. Tout semble sérieux, objectif, quantifié. En réalité, la scène tient parfois plus du théâtre qu’une vraie application scientifique de la gestion de la performance.

De ce fait, ces entretiens, pourtant censés évaluer les résultats concrets, finissent souvent par mesurer autre chose, celle de la capacité à se vendre. Ce glissement ne serait qu’un détail s’il n’avait pas de conséquences bien réelles sur la motivation et la rétention des « talents ».

Quand la confiance se déguise en compétence

Durant le mois de janvier, un paradoxe managérial devient presque une tradition. Ceux qui maîtrisent tout juste leur sujet arrivent sûrs d’eux, brandissant leurs « grandes réussites » et occupent l’espace. Les vrais compétents, eux, minimisent leurs exploits, soulignent ce qui reste à améliorer… et passent sous le radar. Résultat : on récompense ceux qui parlent le plus fort, pas forcément ceux qui contribuent le plus. On s’étonne ensuite de voir les meilleurs partir.

Le phénomène a un nom : l’effet Dunning-Kruger. Décrit dès 1999 par les psychologues David Dunning et Justin Kruger, il désigne la tendance des moins compétents à surestimer leurs capacités tandis que les plus compétents se montrent plus prudents dans leur jugement.

Les études contemporaines confirment que ce biais ne s’arrête pas à la salle de classe, au laboratoire ou même sur le champ. Transposé au bureau, ce syndrome donne une situation paradoxale : plus on est limité, plus on risque de se croire excellent, plus on est bon, plus on doute et plus on voit ce qui pourrait être mieux.

Marketing de soi-même

Si le manager ne s’appuie que sur le discours tenu pendant l’entretien, sans preuves solides, il a toutes les chances de se laisser influencer par cette confiance parfois mal placée. L’aisance orale, la capacité à « vendre » un projet ou à reformuler ses tâches en succès stratégiques deviennent des critères implicites d’évaluation.

Cette surestimation omniprésente pourrait entraîner de graves atteintes au bon jugement professionnel. Elle déforme la perception des compétences réelles et favorisent une culture d’apparence plutôt qu’une culture de résultats.

Les vrais performants, souvent modestes, finissent par comprendre que la reconnaissance interne ne récompense pas les résultats et l’impact de leur travail, mais le récit qu’on en fait et la capacité à se mettre en scène.

Ces derniers peuvent ressentir un décalage entre ce qu’ils apportent réellement et ce que l’organisation valorise. Leur engagement s’érode, leur créativité aussi. Ce qui est un facteur bien documenté de démotivation et de départ.

Le plus ironique ? Ceux qui doutent d’eux-mêmes sont souvent ceux qu’on aimerait garder. Les études sur la métacognition montrent que la capacité à se remettre en question est un signe de compétence. À l’inverse, les plus sûrs n’évoluent pas. Persuadés d’avoir déjà tout compris, ils s’enferment dans leur propre suffisance durable.

L’entreprise perd, dans le silence, celles et ceux qui faisaient avancer les projets les plus exigeants et les plus sensibles. Elle garde ceux qui savent surtout parler de leurs succès.

Cadrer l’évaluation sur des faits

La bonne nouvelle est qu’il est possible de corriger cette dérive. Les pistes sont connues mais rarement appliquées.

Tout commence par un bon cadre pour la mise en place de l’évaluation de la performance. Une formation adaptée aux managers, évaluateurs et collaborateurs est encouragée, avec un système de revue fréquente de la performance, un dispositif de mesure clairement défini et un groupe d’évaluateurs multiples.




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Il est important de fonder les évaluations sur des faits en revenant à des concepts fondamentaux tels que le management by objectives (MBO). L’enjeu : définir des objectifs clairs, mesurables, ambitieux mais réalistes, suivi à l’aide d’indicateurs alignés sur l’impact réel, avec une stratégie de mesure fondée sur les données pour évaluer des résultats concrets, et pas seulement le récit de la personne évaluée.

L’avis d’un seul manager ne devrait pas suffire à juger la performance d’une personne qui travaille en équipe. Il faut regarder sa contribution au collectif.

Les dispositifs de « feed-back à 360° » permettent de diversifier les retours
– collègues, clients, revues de projets, etc. Quand plusieurs personnes confirment la contribution d’un collaborateur discret, il devient plus difficile de l’ignorer. À l’inverse, un profil très visible mais peu fiable sera plus vite repéré.

Distinguer assurance et compétence

Il est important de garder à l’esprit que la gestion de la performance est un processus social. Les recherches montrent que le feed-back formel, donné lors de l’entretien annuel, est bien plus efficace lorsqu’il est soutenu par un feed-back informel et des échanges réguliers. Ces discussions spontanées renforcent la confiance et créent le contexte nécessaire pour que l’évaluation finale soit juste, non biaisée, acceptée et réellement utile.

Il est essentiel de former les managers à mieux reconnaître et anticiper les biais cognitifs, en particulier ceux du jugement, dont le fameux décalage entre confiance affichée et compétence réelle. Comprendre que l’assurance n’est pas une preuve en soi, et que la prudence peut être le signe d’une réelle expertise, change la manière de conduire un entretien.

Tant que les entreprises confondront assurance et compétence, elles continueront à promouvoir les plus confiants et à perdre, peu à peu, leurs meilleurs éléments.

Dans un marché où les talents ont le choix, ce biais n’est pas qu’un détail psychologique : mais un véritable risque stratégique. Après tout, ceux qui parlent le plus fort ne sont pas toujours ceux qu’il faudrait écouter !

The Conversation

George Kassar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entretien annuel : le danger du marketing de soi – https://theconversation.com/entretien-annuel-le-danger-du-marketing-de-soi-271897

Manger sans viande est-il bon pour la santé ? Un débat récurrent dans l’histoire de la diététique

Source: The Conversation – in French – By Bruno Laurioux, Professeur émerite, Université de Tours

Image extraite de _Mœurs, usages et costumes au Moyen Âge et à l’époque de la Renaissance_ (1871), de Paul Lacroix, illustré par F. Kellerhoven., CC BY

De l’intérêt de limiter sa consommation de viande, voire de s’en priver, au bénéfice de sa santé. C’est un des arguments avancés par celles et ceux qui promeuvent le végétarisme. Mais savez-vous que cette question, ô combien d’actualité, divise les spécialistes depuis… le Moyen Âge ? C’est ce que nous raconte Bruno Laurioux, professeur émérite à l’université de Tours et président de l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation dans Une histoire de la diététique. D’Hippocrate au Nutri-Score (éditions du CNRS, 2025).


Dans la longue histoire du végétarisme, trois arguments principaux ont été avancés pour justifier le refus – ou le rejet – de la viande. Le plus ancien est d’ordre éthique ; on le retrouve chez certains néo-pythagoriciens de l’Antiquité tardive, qui stigmatisent la violence faite à l’animal lorsqu’on le met à mort pour le consommer. L’argument le plus récent – il date du XXe siècle – est de nature environnementale et pointe les impacts très négatifs de l’élevage intensif, en termes de rejet de gaz à effet de serre ou de prélèvement des eaux.

Mais, on l’oublie souvent, l’une des motivations de ceux qui se privent totalement de viande peut être le souci de leur santé. Entretenue par les crises sanitaires à répétition qui touchent le secteur de la production animale depuis le déclenchement de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB, surnommée communément « maladie de la vache folle ») à la fin des années 1990, puis ravivée par la mise en évidence des effets cancérogènes d’une consommation soutenue de viande rouge, une méfiance certaine envers la viande s’est installée dans notre paysage.




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Or, cette ligne de contestation de la consommation carnée a été également utilisée dans un passé parfois lointain, qui va du Moyen Âge au XXe siècle. C’est ce que nous décrivons dans Une histoire de la diététique. D’Hippocrate au Nutri-Score.

La défense du régime chartreux « sans viande » : Arnaud de Villeneuve

Le traité De esu carnium (en français, Sur la consommation des viandes) a été composé entre 1302 et 1305 par l’un des plus grands médecins du temps, le Catalan Arnaud de Villeneuve ; la version originale intégrale de cet ouvrage intégrale étant De esu carnium d’Arnaldus de Villanova, éd. Dianne M. Bazell, Barcelone (Arnaldi de Villanova Opera medica Omnia, XI), 1999).

Professeur renommé à l’université de Montpellier, très bon connaisseur des textes médicaux traduits récemment de l’arabe, Arnaud de Villeneuve met ses talents de praticien au service du roi d’Aragon comme du pape. Il prend ici la défense des Chartreux ; cet ordre monastique rigoriste, fondé par saint Bruno, est accusé de laisser mourir ses membres malades, en leur refusant absolument l’usage de la viande. Or, la possibilité d’en manger avait été ouverte, précisément pour les malades, par la règle bénédictine, la plus répandue en Occident.

De manière générale, l’interdiction de la viande des animaux terrestres et aériens, qui constituait le cœur du carême pour les fidèles et s’imposait aux moines à perpétuité, s’était notablement assouplie. Et ceci sous l’effet du système de représentation dominant dans la société laïque qui valorisait la consommation carnée ; un système face auquel les petites communautés de Chartreux apparaissaient comme des pôles de résistance.

Contre les détracteurs des Chartreux qui les présentent comme cruels ou dénués de toute humanité en ne permettant pas la viande aux malades en grand danger de mort, Arnaud de Villeneuve veut prouver qu’on agit plus efficacement en leur administrant des médicaments et que les mets végétaux ne présentent aucun danger supplémentaire par rapport aux mets carnés – bien au contraire. Il pose ainsi une série d’arguments médicaux tirés des auteurs de référence qu’il maîtrise à merveille.

D’abord, démontre-t-il, prescrire de la viande ne sert à rien quand le malade a juste besoin de médicaments. Ensuite, la chaleur supplémentaire que procure la graisse contenue dans la viande, invoquée par certains détracteurs des Chartreux, n’apporte rien aux malades et peut même être très nuisible à leur guérison.

Troisième argument : la viande restaure certes les muscles mais non la force vitale tout entière ; si le sang « épais et glutineux » qu’elle engendre peut certes aider le corps au quotidien, le vin et les jaunes d’œuf (qui font partie du régime monastique ordinaire), parce qu’ils sont « légers et subtils », se révèlent, juge-t-il, bien plus utiles pour restaurer l’ensemble de ses fonctions physiques et cognitives. (La « prescription » de vin à des malades peut surprendre aujourd’hui, à raison. Mais à l’époque, leur donner du vin, donc de l’alcool, ne fait pas débat, ndlr).

Le médecin catalan, qui se pique aussi de théologie, rappelle au passage que la Bible ne présente jamais la viande comme une nourriture saine ni nécessaire. Et il constate que les Chartreux, même s’ils se privent totalement de viande, vivent fort vieux, atteignant couramment 80 ans, à l’instar des patriarches des premiers âges du monde, où la viande n’était pas encore d’usage.

La conclusion s’impose : la consommation de viande n’est nullement une nécessité en cas de maladie et, par conséquent, s’en priver ne constitue pas un danger ; ceux qui prétendent nécessaire l’usage de la viande ont en réalité mal compris ses effets sur l’alimentation. Conclusion forte, qui intéressa les lecteurs mais n’eut guère d’impact sur les pratiques. Le De esu carnium fut souvent copié et parfois cité mais n’empêcha pas le vaste courant favorable à la viande de se développer et d’emporter tout sur son passage.

Les bienfaits du carême : Andry contre Hecquet

Pourtant le plaidoyer anti-viande ressurgit au début du XVIIIe siècle, sous la plume du bouillant Philippe Hecquet. Ce « self-made-man », devenu médecin du prince de Condé et doyen de la faculté parisienne, manifeste ses talents de polémiste en s’attaquant aux libertés que des fidèles toujours plus nombreux ont pris avec les obligations du carême. Et, scandale majeur pour le rigoureux janséniste qu’il est, sur les conseils mêmes de leur médecin traitant !

Car le contexte a bien changé depuis Arnaud de Villeneuve. Le carême s’est retrouvé au cœur de la contestation que la Réforme protestante a menée contre bien des dogmes et des pratiques catholiques non attestés dans l’Écriture. Avec le siècle des Lumières s’amorce un mouvement encore plus profond dans la société d’Ancien Régime, celui d’une déchristianisation progressive. S’ensuit une forte augmentation de la vente de viande, qui, durant le carême, est traditionnellement détenue par l’Hôtel-Dieu, en vertu des dispenses accordées aux malades.

C’est contre cette évolution que s’élève Hecquet, lorsqu’il publie en 1709 son Traité des dispenses du carême.

Il entend notamment y établir « par l’histoire, par l’analyse et par l’observation », la « convenance » que les aliments maigres entretiennent « avec la santé ». Au bout de quelque 73 chapitres, Hecquet a réussi l’exploit de démontrer à la fois

« que le Carême n’a rien de si extraordinaire » ni de « trop austère » et « que les fruits, les grains et les légumes sont », contrairement à la viande, « les aliments les plus à naturels à l’homme ».

Pour cela, il dresse le profil diététique d’un grand nombre de produits végétaux.

La conclusion qu’il en tire est sans appel :

« Il est vrai de dire que le maigre est plus naturel à l’homme que le gras, qu’il fait moins de maux, et guérit plus de maladies. »

C’est un renversement complet du système de valeur diététique qui est ici proposé, avec l’affirmation d’une absolue supériorité médicale des céréales, fruits et légumes.

Le traité de Philippe Hecquet connait un retentissement immédiat. Mais il indispose fort la plupart des collègues. Dans l’ombre, l’un d’entre eux fourbit ses armes en vue d’un ouvrage qui va en prendre le contrepied. Pour ce Nicolas Andry, l’abstinence de viande n’est ni plus ni moins que « l’écueil de la santé ». Or, Hecquet affirme exactement le contraire, en voyant dans l’antériorité du régime végétal mentionnée dans la Bible la preuve de sa supériorité sur le régime carné : Dieu n’a-t-il pas ainsi manifesté sa préférence ?

D’autre part, tout à sa volonté de combattre les dispenses abusives de carême, Hecquet a déniché, dans les statistiques sur les consommations carnées de Paris, les preuves d’un fâcheux relâchement des pratiques d’abstinence. Ce faisant, il touche les puissants intérêts professionnels des bouchers comme ceux des médecins. Il semble aussi franchir une ligne rouge aux yeux de l’Église, en faisant de la privation de viande non plus une pénitence mais un choix, semblant revenir à d’anciennes hérésies.

Défaite du végétarisme médical en France, au XVIIIᵉ siècle

C’en est trop. Andry réfute point par point les arguments de Hecquet dans les deux volumes de son Traité des dispenses de Carême parus en 1713. L’une de ses affirmations les plus fortes se fonde sur un retournement de son raisonnement : c’est précisément parce que les aliments de carême nourrissent mal que l’Église en a prescrit l’usage, afin de ne pas satisfaire complètement les besoins du corps. En 1714, l’intervention du plus grand médecin du temps, Jean Astruc, qui affirme clairement la supériorité nutritive du gras sur le maigre, marque la défaite du végétarisme médical. Tout au moins en France.

Car, outre-Manche, le courant végétarien qui se développe à partir du XIXe siècle s’appuie sur des arguments médicaux, auxquels une figure comme Anna Klingsford donnera la forme d’un axiome :

« Non seulement les substances végétales renferment tous les éléments nécessaires à la nutrition et à la production de force et de chaleur, mais […] même elles en contiennent plus que les substances animales. »

Paradoxalement, c’est dans la citadelle du carnisme qu’était devenue la faculté de Paris qu’elle soutiendra sa thèse en 1880.

The Conversation

Bruno Laurioux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Manger sans viande est-il bon pour la santé ? Un débat récurrent dans l’histoire de la diététique – https://theconversation.com/manger-sans-viande-est-il-bon-pour-la-sante-un-debat-recurrent-dans-lhistoire-de-la-dietetique-272844

Au Kazakhstan, le débat brûlant sur le mariage polygame

Source: The Conversation – in French – By Hélène Thibault, Professeure agrégée de science politique, Nazarbayev University

Au Kazakhstan, les propositions de légaliser la polygynie font régulièrement surface, y compris en novembre dernier, portées par des élus qui souhaitent donner un statut civil aux familles déjà engagées dans ces unions. Mais, chaque fois, elles rallument la controverse : pour leurs opposants, ce serait un glissement dangereux pour la laïcité de l’État et un net recul pour les droits des femmes.

On utilise souvent le mot polygamie pour parler de la polygynie, c’est-à-dire le mariage d’un homme avec plusieurs femmes. En réalité, polygamie est un terme général qui signifie simplement « mariage entre plusieurs personnes », sans préciser le sexe.

La polygynie (un homme avec plusieurs femmes) est de loin la forme la plus répandue, au point où elle a fini par devenir l’usage courant du mot « polygamie ». L’inverse – une femme mariée à plusieurs hommes, la polyandrie – est extrêmement rare. C’est pourquoi, dans la langue commune, les termes « polygamie » et « polygynie » sont souvent utilisés comme synonymes.

En tant que spécialiste de l’Asie centrale, professeure de science politique à l’Université Nazarbayev au Kazakhstan et chercheure en résidence au CÉRIUM de l’Université de Montréal (UdeM), je m’intéresse depuis longtemps aux questions de genre et de religion en Asie centrale. Ayant grandi en milieu rural au Québec, j’ai développé une passion pour cette région lors de mes études de baccalauréat à l’UdeM. Mes recherches doctorales à l’Université d’Ottawa sur le renouveau religieux au Tadjikistan m’ont emmenée à être confrontée à des situations cocasses liées à mon genre et à mon statut marital. À la suite de cette expérience de terrain et à mon déménagement au Kazakhstan en 2016, je me suis davantage intéressée aux dynamiques de genre.

Autrefois pratiquée par les nomades

Au Kazakhstan, la polygynie, qui était pratiquée traditionnellement parmi les populations nomades, est devenue un crime à l’époque soviétique, mais a été décriminalisée en 1998. Cependant, elle n’a pas été légalisée. Dans l’état actuel des choses, un homme ne peut pas être légalement marié à plus d’une femme, mais rien dans la loi n’interdit la « bigamie » et « polygamie » comme c’est le cas dans de nombreux pays, dont le Canada.

Le tokalisme à nouveau à la mode
Le tokalisme à nouveau à la mode ? Qui sont ceux qui prennent des secondes femmes, et comment procèdent-ils ? Photo tirée de la chaîne YouTube du Parti populaire du Kazakhstan ayant organisé une discussion entre experts sur le thème de la légalisation.
YouTube

Ceci fait en sorte que la polygynie tend à florir dans cet état laïc, mais majoritairement de culture musulmane : environ 6 % des hommes kazakhs seraient aujourd’hui engagés dans une relation polygyne, soit trois fois plus qu’il y a 10 ans. En l’absence de loi régulant ces mariages, les époux souhaitant se marier (incluant ceux qui sont peu pratiquants), se tournent vers la mosquée pour obtenir la bénédiction d’un imam. Leur union est alors reconnue devant Dieu, mais n’a aucune valeur aux yeux de la loi.

Cette situation, passée presque inaperçue au moment où les autorités entamaient de grandes réformes législatives visant à désoviétiser le système judiciaire, est loin de faire consensus. Pour les uns, elle signe une islamisation rampante de la société et pour d’autres, elle illustre la superficialité des liens matrimoniaux.

Je présente ici les grandes lignes de ce débat qui mêle religion, égalité des hommes et des femmes et dynamiques familiales.




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Tentatives ratées de légalisation

À trois reprises, des politiciens kazakhs ont proposé, sans succès, de légaliser la polygynie en modifiant la loi sur la famille et le mariage ; en 2001, en 2008 et plus récemment en novembre au moment où Abzal Kuspan, un député de la chambre basse du Parlement, le Majilis, est revenu avec une proposition de légaliser « l’institution de la tokal » au pays, un terme utilisé au Kazakhstan pour désigner la deuxième femme.

L’un des arguments avancés pour justifier ce changement est, qu’on le veuille ou non, ce type d’union est très répandu et que les femmes au sein de ces unions ne bénéficient d’aucune protection légale en cas de divorce.

Signe de l’islamisation de la société ?

Comme elle est permise en Islam, l’idée que la polygynie est une manifestation de la croissance de la religiosité au pays est très répandue. Cependant, le phénomène est loin d’être limité aux communautés pratiquantes.

Dans le cadre de mes recherches, parmi les 16 individus en situation polygyne interrogés dans différentes régions du Kazakhstan, un seul se disait pratiquant alors que les autres s’identifiaient comme musulmans, mais ne respectaient pas plusieurs règles comme la prière quotidienne et l’abstinence d’alcool.

Les résultats d’un sondage que j’ai commandé en 2019 montrent aussi que le soutien à la polygynie reste très faible parmi les Kazakhs musulmans. Pour ses opposants, cette pratique constitue surtout une violation du caractère séculier de l’État.

Le Kazakhstan a hérité de l’Union soviétique un état séculier où la séparation de la religion et de l’État est très prononcée et la majorité de la population est de confession musulmane, mais où la pratique rigoureuse de l’Islam est marginale.


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Une menace aux droits de femmes ?

D’autres s’opposent à la légalisation pour des raisons d’égalité des sexes. De façon générale, les études montrent que là où la polygynie est permise, les femmes se retrouvent dans des positions d’infériorité structurelle.

Au Kazakhstan, ce discours est aussi très présent. Chaque initiative de légalisation a provoqué de vives discussions au sein de la société. Des femmes d’influence, dont des parlementaires, se sont prononcées et ont proposé que ces mesures s’accompagnent également d’une légalisation de la polyandrie, invoquant le principe d’égalité entre les sexes. Au sein d’une société encore largement patriarcale, cette idée a cependant peu de chances de se concrétiser. Symptôme de ces inégalités, les « tokals » sont souvent perçues comme des femmes opportunistes cherchant un mariage fortuné pour échapper au travail. Cependant, mes recherches révèlent une réalité plus nuancée : il s’agit souvent de femmes divorcées cherchant une relation amoureuse qui leur procure une certaine autonomie, notamment en leur permettant de s’affranchir de l’influence, souvent très exigeante, de la belle-famille.

Bien que l’idée de légaliser la polygynie soit présentée comme une mesure visant à « protéger » les femmes, elle s’apparente plutôt à une pente glissante : une telle réforme s’inscrirait dans un contexte marqué par des inégalités économiques et sociales structurelles, et ne ferait que renforcer la dépendance des femmes envers les hommes. D’ailleurs, le taux de divorce est très élevé au Kazakhstan et les femmes divorcées peinent déjà à faire respecter le paiement des pensions alimentaires par leur ancien conjoint. Rien ne permet d’espérer qu’il en serait autrement pour les « tokals » et leurs enfants.

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Hélène Thibault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Apprendre de ses erreurs : comment former les étudiants à rebondir après un échec

Source: The Conversation – France (in French) – By Odile Paulus, Maître de conférences en gestion publiant (EM Strasbourg), Université de Strasbourg

On ne peut progresser sans se tromper. Comment dès lors inviter les étudiants à ne plus craindre l’erreur mais à la voir comme une opportunité d’acquérir de nouvelles compétences ? Exemple à travers un dispositif d’apprentissage par l’action.


Dans un système classique de cours magistraux, l’enseignant est considéré comme dépositaire d’un savoir à transmettre, et le résultat de cette transmission est évalué par des contrôles de connaissances réguliers. L’erreur y est encore souvent appréhendée par les élèves comme un échec plutôt que comme un tremplin vers l’apprentissage.

Or on ne peut progresser sans se tromper. Se pose alors la question de proposer aux étudiants des cadres les incitant à prendre des risques, à oser agir, se tromper et en tirer des apprentissages.

Nous avons pu observer la mise en œuvre de ce type de démarche dans un dispositif pédagogique expérientiel à l’EM Strasbourg, au sein de l’Université de Strasbourg, au fil de 4 promotions successives. Au total, 40 étudiants s’y sont engagés durant leurs trois années de bachelor en conduisant des projets entrepreneuriaux ou des missions pour des organisations.

C’est en se retrouvant ainsi mis en situation, sur le terrain, qu’ils se rendent compte de leur manque de compétences et vont lire, rencontrer des experts et partager leurs apprentissages avec d’autres étudiants pour être capables de surmonter les défis qui se présentent à eux.

Les compétences ainsi développées leur permettent d’alimenter le portfolio nécessaire à leur diplomation sans suivre de cours et en apprenant de leurs actions. Cette pédagogie « Team Academy » a été créée il y a plus de vingt-cinq ans à l’Université des sciences appliquées de Jyväskylä en Finlande.

Apprendre à prendre ses responsabilités

Tout au long de leur formation, les apprenants sont encadrés par une équipe d’enseignants coachs formés à cette pédagogie et chargés de garantir un cadre bienveillant et sécurisant. Les étudiants sont invités à vivre ainsi dans une boucle d’apprentissage où alternent l’action et la réflexivité permettant de lier les actions, les lectures et les rencontres d’experts.

Dans cette dynamique, nier sa responsabilité au moment d’expliquer une erreur, en invoquant des causes externes ou non contrôlables (comme « C’est la faute des autres » ou « L’environnement n’est pas favorable »), peut engendrer des comportements indésirables, alors que reconnaître sa responsabilité favorise des postures permettant d’atteindre un résultat concret et d’apprendre. C’est ce que nous avons constaté : lorsque les étudiants parlent de leurs erreurs, ils le font en disant « je » ou « nous » : s’attribuer une part de la responsabilité apparaît comme un préalable pour apprendre.

Cependant, les étudiants relèvent le caractère douloureux de l’erreur qui « fait mal au cœur » et « peut rapidement faire peur ». Une fois comprise et acceptée, celle-ci semble prendre une coloration plus « positive » et constructive. Ils la perçoivent comme un « challenge » à relever. Le concept d’erreur devient à leurs yeux inhérent à l’action, à mesure que les trois ans de formation se déroulent.

Ainsi, plongés dans une culture de valorisation de l’erreur, les étudiants relatent :

« Il n’y a pas eu d’erreurs, il n’y a eu que des apprentissages [et des] occasions de progresser. »

En partant de leurs erreurs, les étudiants considèrent avoir acquis des compétences tant au niveau des « soft skills » (persévérance pour mener à bien un projet entrepreneurial ; régulation des émotions (pour « passer outre et avancer ») que des « hard skills » (meilleure maîtrise de « la gestion de projet »).

La culture de l’erreur apprenante vécue dans leur formation les conduit aussi à revisiter leur conception de la réussite entrepreneuriale de façon plus réaliste :

« Un entrepreneur qui réussit aujourd’hui dans son business, c’est un entrepreneur qui a osé se planter, qui a osé arrêter […] pour moi, c’est vraiment inspirant […] [de] savoir quelles sont les erreurs qu’ils ont faites, pour ne pas les refaire. »

Déconstruire la culture de la performance

Pour leur emploi après leur formation, certains étudiants rêvent d’un environnement de travail valorisant une culture similaire, mais ils s’interrogent sur le décalage possible entre leur univers d’études et le monde professionnel : « Ce n’est pas la réalité. On est tellement dans une bulle. On est dans notre monde… l’erreur est acceptée. Dans d’autres boîtes, l’erreur… Il faut quand même faire attention. »

Les étudiants se sont appuyés sur les deux rôles qu’un apprenant engagé dans un dispositif d’apprentissage par l’expérience peut investir :

  • dans leur rôle d’apprenants, ils choisissent d’interpréter l’erreur comme une opportunité d’apprendre. Les étudiants cherchent à développer des compétences personnelles en dédramatisant l’objectif de réussite du projet ;

  • dans leur rôle d’acteurs, ils parviennent à interpréter l’erreur comme un défi à relever.

Ces deux stratégies permettent de diminuer l’intensité émotionnelle associée aux erreurs pour, dans le premier rôle, se focaliser sur l’acquisition de compétences nouvelles et, dans le second, rechercher des solutions au problème.

Cette forme d’apprentissage par l’erreur exige un travail de déconstruction de la culture de la réussite et de la performance, dont le résultat est en grande partie dépendant de l’intensité des efforts consentis par les étudiants.

Pour les pédagogues souhaitant introduire un apprentissage par l’erreur, notre recherche met en lumière la nécessité d’organiser un espace résolument bienveillant pour partager les questionnements, les difficultés et les erreurs, et de l’inscrire dans un temps suffisamment long pour modifier les représentations et les comportements.


Olga Bourachnikova, chercheuse et entrepreneuse, a participé à la rédaction de cet article avec Odile Paulus, maîtresse de conférences en gestion à l’EM Strasbourg, Sonia Boussaguet, professeure associée à la Neoma Business School, Julien de Freyman, professeur associé à la South Champagne Business School et Caroline Merdinger-Rumpler, maîtresse de conférences en management des organisations de santé à l’EM Strasbourg.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Apprendre de ses erreurs : comment former les étudiants à rebondir après un échec – https://theconversation.com/apprendre-de-ses-erreurs-comment-former-les-etudiants-a-rebondir-apres-un-echec-271552

Fin de vie : ce que le débat parlementaire doit à la Convention citoyenne

Source: The Conversation – in French – By Sandrine Rui, Sociologue, Université de Bordeaux

Le Sénat débat à compter du 20 janvier des deux lois sur la fin de vie adoptées en mai dernier par l’Assemblée nationale. En première lecture, les députés avaient pu s’appuyer sur les conclusions de la Convention citoyenne instituée sur ce même sujet, de décembre 2022 à avril 2023, dont l’objectif était d’éclairer le législateur. Retour sur la plus-value de ce dispositif de démocratie participative.


Le Sénat s’apprête à examiner les textes sur la fin de vie adoptés en mai dernier par l’Assemblée nationale. En première lecture, les députés s’étaient alors prononcés pour renforcer les soins palliatifs et, de façon inédite, pour un droit à l’aide à mourir. Ils avaient globalement suivi les conclusions de la Convention citoyenne sur la fin de vie (CCFV) qui s’était déroulée de décembre 2022 à avril 2023 à la suite de la saisine de la première ministre Élisabeth Borne.

En tant que membre du comité de gouvernance de cette Convention citoyenne sur la fin de vie, sollicitée au titre de mes travaux sur la démocratie participative, je voudrais rappeler les caractéristiques de cette convention et insister sur ce qui a fait sa plus-value.

Des conventions citoyennes pour rendre un avis sur une question d’intérêt général

Les conventions citoyennes comptent parmi les dispositifs participatifs qui se sont installés en quelques décennies dans le paysage de la démocratie représentative. Elles sont constituées par un panel de citoyens tirés au sort pour représenter la diversité de la population. Ces derniers sont invités à délibérer et à rendre un avis sur une question d’intérêt général. Ces expériences se multiplient à différentes échelles dans de nombreux pays (Irlande, Belgique, Espagne, Chili, Islande…).

En France, la Convention citoyenne pour le climat (2019-2020) a été la première du genre à l’échelle nationale, suivi par la Convention citoyenne sur la fin de vie (2022-2023) et, plus récemment, la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant (2025).




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Comme d’autres innovations démocratiques, les conventions citoyennes font l’objet de débats. Au regard favorable des uns – ces assemblées sont perçues comme une « bonne chose » par 67 % des Français – répond le scepticisme des autres : sont notamment incriminées la légitimité douteuse des citoyens tirés au sort, la possible instrumentalisation politique d’un dispositif sans garantie juridique ou encore la vanité d’un exercice coûteux sans portée décisionnelle.

Si la Convention citoyenne sur la fin de vie n’échappe pas pleinement à la règle, il reste qu’elle a été jugée « réussie », notamment par les évaluateurs du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), missionnés par le Conseil économique social et environnemental (Cese), comme par les quatre garants internationaux chargés de veiller à la qualité du processus délibératif. Et ce, alors même que le devenir de ses propositions était incertain.

Le mandat des 184

La CCFV s’est déroulée au fil de neuf week-ends, de décembre 2022 à avril 2023, à Paris, au siège du Conseil économique social et environnemental (Cese), qui en était l’organisateur.

Les 184 membres de la Convention tirés au sort et panélisés selon six critères (genre, âge, région, catégorie socio-professionnelle, niveau de diplômes, types d’unités urbaines) avaient pour mandat de contribuer au débat national en répondant à la question suivante :

« Le cadre d’accompagnement de la fin de vie est-il adapté à toutes les situations rencontrées ou des changements devraient-ils être introduits ? »

Le rôle des conventionnels n’était pas d’écrire la loi mais bien, le cas échéant, d’éclairer le législateur.




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L’un des défis pour les organisateurs est de « cadrer » la délibération « sans l’orienter ». Comme le souligne le chercheur Hervé Pourtois, il s’agit de trouver le bon équilibre entre l’exigence de régulation formelle et la préservation de l’autonomie citoyenne.

Dans ce cadre, les conventionnels se sont informés – par des lectures, des auditions, des visites d’unités de soins palliatifs… Ils ont travaillé en petits groupes ; ils ont délibéré en hémicycle ; ils ont voté. Tout du long, ils se sont appuyés sur les expertises et sur les témoignages de près de 70 intervenants. Parfois versés sous forme contradictoire, à l’instar du débat entre Claire Fourcade, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFASP), et Jonathan Denis, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), incarnant deux positions opposées et structurantes du débat public relatif à l’aide à mourir.

In fine, la Convention s’est prononcée à une quasi-unanimité en faveur du renforcement des « soins palliatifs pour toutes et tous et partout », et, pour une large majorité, en faveur de l’ouverture d’un droit à « l’aide active à mourir » (75,6 % des votants contre 23,2 %), proposant divers modèles – selon que l’euthanasie et le suicide assisté étaient défendus ensemble, au choix, ou de façon exclusive – assortis de critères et conditions.

Se construire une opinion éclairée

Sans faire du consensus un horizon obligé, la convention a été capable de travailler les dissensus. Certains ont pu entrer en délibération convaincus ; d’autres étaient tiraillés par des dilemmes moraux et éthiques. Interrogés par les chercheurs-observateurs sur leurs opinions préalables à l’égard d’une ouverture d’un droit à une aide à mourir, 69 % disaient y être favorables, 7,8 % y étaient défavorables, quand 23,3 % sont entrés dans la convention sans avis tranché ou sans y avoir jamais réfléchi.




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Mais tous ont travaillé à se construire une opinion éclairée. Au fil des sessions, celles et ceux qui n’avaient pas d’avis ont pu prendre position : à l’issue du processus, les répondants au questionnaire des chercheurs n’étaient plus que 4,5 % à ne pas savoir comment se prononcer, quand 63,5 % d’entre eux disaient avoir stabilisé leur avis après la phase de délibération. L’enquête des chercheurs comme l’évaluation du Crédoc révèlent que certains des participants disent avoir changé d’avis une fois (33 % et 24 %), parfois deux fois (13 et 11,5 %) et jusqu’à plus de deux fois pour 7 % ou 8 % d’entre eux.

Des débats exemplaires

En dépit de leurs différences et désaccords, les conventionnels se sont livrés à des débats exemplaires. L’universalité du sujet a favorisé l’engagement et l’inclusion des membres, comme leur sentiment de légitimité à se prononcer : parce que « nous mourrons tous », les citoyens ont pu, selon leurs mots, s’envisager comme également « concernés », « experts » et « légitimes ».

La fin de vie est aussi de ces rares enjeux de délibération publique qui permettent d’assumer tant l’expression de la raison que celle de l’émotion. Cette diversité des registres a facilité l’empathie et le respect mutuel, comme l’écoute et la « réceptivité » des conventionnels. Ces aptitudes, généralement moins valorisées que la capacité à prendre la parole, sont pourtant nécessaires à l’échange démocratique, comme le soulignent les politistes Pascale Devette et Jonathan Durand Falco.

Enfin, mêlant « l’intime et le collectif », le sujet a été exploré depuis des considérations personnelles, et selon ses dimensions sociales et politiques : l’enjeu de la délibération est bien de bâtir une position argumentée sur ce qui serait juste et utile pour la société.

Invités par les chercheurs à indiquer sur une échelle de 0 à 10 le point de vue qu’ils avaient privilégié pour prendre position, près d’un répondant sur deux (48,7 %) a affecté le plus haut score à « ce que la société doit aux personnes en fin de vie de façon générale » (25,5 % privilégiant ce qu’ils souhaiteraient que l’on fasse pour leurs proches, 19,3 % pour eux-mêmes).

De la portée de la Convention citoyenne sur la fin de vie

Les participants de toute convention citoyenne appréhendent, comme le dit l’un d’eux, que le « travail collectif ne débouche sur rien et n’ait qu’une fonction d’affichage de participation citoyenne ».

La portée de la Convention citoyenne sur la fin de vie semble d’emblée assez visible, même s’il convient de s’armer de patience. En mars 2024, un projet de loi a été présenté par l’exécutif aux 184 lors d’une séance dite de redevabilité, avant qu’il ne soit soumis au débat parlementaire.

Sans être le strict calque de la position majoritaire de la Convention citoyenne sur la fin de vie, les lois adoptées par les députés en mai peuvent être envisagées, en suivant la juriste Marie Sissoko Noblot comme « une greffe réussie ». Tant la position très consensuelle en faveur du renforcement des soins palliatifs que l’aspiration à l’ouverture d’un droit à l’aide à mourir, dans des conditions strictement définies, ont été retenues par l’Assemblée nationale.

Cet exemple illustre le fait qu’une convention citoyenne peut s’articuler aux mécanismes parlementaires et jouer un rôle pré-législatif, ce que défendent Jean-Michel Fourniau et Hélène Landemore, spécialistes de la démocratie participative.

Pour mesurer la portée définitive de cette Convention citoyenne, il faudra cependant attendre l’issue du processus parlementaire. Si le renforcement des soins palliatifs fait consensus, on sait déjà que l’aide à mourir suscite d’importantes réticences au Sénat. Les parlementaires se montreront-ils à la hauteur des débats de la Convention citoyenne ?

The Conversation

Sandrine Rui a été membre du comité de gouvernance de la Convention citoyenne
sur la fin de vie, et plus récemment garante de la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant.

ref. Fin de vie : ce que le débat parlementaire doit à la Convention citoyenne – https://theconversation.com/fin-de-vie-ce-que-le-debat-parlementaire-doit-a-la-convention-citoyenne-267475

L’« enshittification » en cinq étapes des publications scientifiques

Source: The Conversation – in French – By Martina Linnenluecke, Professor at UTS Business School; Centre for Climate Risk and Resilience, University of Technology Sydney

Dans un contexte de très forte croissance du nombre d’articles scientifiques produits, le secteur de l’édition académique a prospéré et affichent aujourd’hui des marches bénéficiaires comparables à celles de géants de la tech. Rhot Tandon/Unsplash, CC BY

Devenue une industrie de plusieurs milliards de dollars, l’édition académique adopte des mécanismes proches de ceux des géants du numérique. Revues commerciales, frais de publication et indicateurs de performance redessinent en profondeur le paysage de la recherche.


Lorsque l’écrivain Cory Doctorow a introduit le terme « enshittification » ou « merdification » en bon français en 2023, il a mis des mots sur un phénomène que de nombreux utilisateurs avaient déjà constaté dans leur vie quotidienne. Les plateformes de réseaux sociaux, les sites de commerce en ligne et les moteurs de recherche qu’ils utilisaient s’étaient visiblement dégradés en qualité. Beaucoup de ces sites se mettaient à privilégier les contenus provenant des annonceurs et d’autres tiers. Le profit était devenu l’objectif principal.

Doctorow décrit ce déclin comme une spirale mortelle : les plateformes en ligne offrent d’abord de la valeur à leurs utilisateurs, avant de déplacer progressivement leur attention vers l’extraction de valeur, sans grand souci des conséquences.

Mais nos recherches récentes, publiées dans Organization, montrent que l’enshittification ne se limite pas au monde en ligne. Elle est désormais visible dans l’édition académique et se déploie en cinq étapes. Les mêmes forces qui vident les plateformes numériques de leur substance façonnent la manière dont une grande partie de la recherche est produite, évaluée et publiée.

Le grand business de l’édition académique commerciale

L’édition académique a connu une croissance importante ces dernières années. Entre 2016 et 2022, le nombre d’articles indexés dans les principales bases de données est passé de 1,92 million à 2,82 millions. Le secteur aurait généré plus de 16 milliards d’euros par an.

À ce titre, l’édition académique rivalise avec les industries de la musique et du cinéma. Certains éditeurs affichent des marges bénéficiaires comparables à celles de géants de la tech, comme Microsoft et Google.

Cette expansion s’est accompagnée de signes d’enshittification. L’essor des grandes revues en libre accès et des revues prédatrices privilégie le profit au détriment de l’intégrité scientifique. Cela a entraîné une explosion des publications de faible qualité. Nombre d’entre elles se présentent comme des contributions à des « numéros spéciaux ».

Ces tendances font écho à la dégradation observée sur les plateformes en ligne, où la valeur pour les utilisateurs est sacrifiée au profit du gain financier. Ces parallèles nous ont conduits à enquêter sur les forces qui transforment la communication scientifique.

La recherche comme marchandise commerciale

Depuis les années 1980, l’édition académique a connu une marchandisation progressive. Elle est désormais façonnée par la rentabilité, la concurrence et les indicateurs de performance. Les universités ont adopté des pratiques de gestion inspirées du marché et s’appuient de plus en plus sur des indicateurs de performance pour évaluer leur personnel.

La science s’achète et se vend. Elle se trouve de plus en plus modelée par les financements venus du privé et par une logique managériale. Les chercheurs ont qualifié ce tournant – illustré par l’édition académique commerciale – de « capitalisme académique ». Il influence les recherches menées, leur évaluation et l’évolution des carrières.

Le mouvement « open access » visait à l’origine à rendre le savoir plus largement accessible. Cependant, de grands éditeurs, dont Wiley, Elsevier et Springer Nature, y ont vu un moyen de faire peser leurs coûts de production sur les auteurs – tout en générant des revenus supplémentaires.

Les éditeurs ont instauré des frais de traitement des articles, élargi leurs services et lancé de nouveaux titres afin de capter des parts de marché. Lorsque la revue très prestigieuse Nature a annoncé son option « open access » en 2021, celle-ci s’accompagnait de frais pouvant atteindre 9 500 euros par article pour les auteurs.

Le passage aux « frais de traitement des articles » a suscité des inquiétudes quant au déclin de la qualité et de l’intégrité de la recherche. À l’autre extrémité du spectre, on trouve des revues prédatrices qui imitent les véritables revues en libre accès, mais facturent des frais sans proposer ni évaluation par les pairs ni encadrement éditorial.

Ces plateformes prédatrices publient des travaux de faible qualité et utilisent souvent des appellations trompeuses pour paraître crédibles. Avec environ 15 000 revues de ce type en activité, l’édition prédatrice est devenue une industrie majeure et contribue à l’enshittification de l’édition académique.

Ces dynamiques renforcent – et sont renforcées par – la culture bien ancrée du « publish or perish » dans le monde académique.

La « merdification » académique

À partir de ces tendances, nous avons identifié une spirale descendante en cinq étapes dans l’enshittification de l’édition académique.

  1. La marchandisation de la recherche déplace la valeur du mérite intellectuel vers la commercialisation.

  2. La prolifération des revues en modèle « Pay-to-Publish » (« payer pour publier ») s’étend et touche aussi bien les revues d’élite que les revues prédatrices.

  3. Un déclin de la qualité et de l’intégrité s’ensuit, lorsque les revues, guidées par le profit, compromettent l’évaluation par les pairs et la supervision éditoriale.

  4. Le volume même des publications rend difficile l’identification des travaux faisant autorité. Des revues frauduleuses diffusent des articles canulars et des contenus piratés.

  5. L’enshittification s’installe. Le système académique est submergé par la quantité, déformé par des logiques de profit et dépouillé de sa finalité première : faire progresser le savoir.

Faire de l’édition académique un bien public

Nos recherches constituent un avertissement face à l’enshittification. Il s’agit d’un problème systémique qui menace la valeur et le développement de l’édition académique. Le monde universitaire est de plus en plus guidé par des indicateurs. En conséquence, la qualité de la recherche est jugée davantage à l’aune du lieu de publication qu’à celle de sa valeur intrinsèque.

Mais pourquoi les utilisateurs (et les universitaires) ne se détournent-ils pas tout simplement de cette expérience « enshittifiée » ? La réponse est la même que pour de nombreuses plateformes en ligne : l’absence d’alternatives crédibles rend le départ difficile, même lorsque la qualité se dégrade.

Enrayer cette tendance demande d’agir et de créer des alternatives. Celles-ci passent notamment par une réévaluation des critères d’évaluation, une moindre dépendance aux éditeurs commerciaux et une plus grande équité mondiale dans la recherche.

Certaines alternatives prometteuses existent déjà. Les modèles d’édition coopératifs, les archives institutionnelles et des initiatives politiques telles que la Coalition for Advancing Research Assessment plaident tous en faveur d’évaluations plus larges et plus pertinentes de l’impact scientifique.

Refaire de l’édition académique un bien public nécessitera un retour à des modèles à but non lucratif et à des systèmes de libre accès durables. La qualité, l’accessibilité et l’intégrité doivent primer sur le profit. Un changement est indispensable pour protéger la finalité essentielle de la recherche académique : faire progresser les connaissances dans l’intérêt public.

The Conversation

Martina Linnenluecke reçoit des financements de l’Australian Research Council (ARC) ainsi que de l’Australian Investment and Securities Commission (ASIC) pour le projet « Climate Related Financial Disclosure – External Capacity Building ».

Carl Rhodes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’« enshittification » en cinq étapes des publications scientifiques – https://theconversation.com/l-enshittification-en-cinq-etapes-des-publications-scientifiques-273023