Rosa Luxemburg, une critique marxiste de la course à l’armement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mylène Gaulard, Maître de conférences, Université Grenoble Alpes (UGA)

Rosa Luxemburg s’opposa à la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut d’être exclue du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Elle cofonda ensuite la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d’Allemagne. Wikimediacommons

En 1915, alors qu’elle est en prison pour s’être opposée à la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg formule une analyse critique des dépenses militaires, qui résonne avec la situation actuelle en Europe. Selon la militante révolutionnaire et théoricienne marxiste, le réarmement sert de débouché à la surproduction et permet au capital de se maintenir face à la stagnation économique.


Rosa Luxemburg est née le 5 mars 1871, à Zamość en Pologne ; elle est morte assassinée, le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne, par des membres d’un groupe paramilitaire nationaliste d’extrême droite. Cofondatrice en 1893, à 22 ans, du Parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie (SDKPIL), qui jouera un rôle important dans les grèves et la révolution russe de 1905, Rosa Luxemburg adhère six ans plus tard au Parti social-démocrate allemand (SPD).

Après avoir soutenu à Zurich (Suisse) une thèse de doctorat portant sur le développement industriel de la Pologne, elle enseigne l’économie politique à l’école du SPD. Située à l’aile gauche du parti, elle se montre rapidement critique de la bureaucratie qui s’y constitue, ainsi que de ses tendances réformistes.

Selon elle, le capitalisme ne peut être réformé de l’intérieur. Seule une révolution, s’appuyant sur la spontanéité des masses, est susceptible de mener à un réel dépassement de ce mode de production. Dans Grève de masse, parti et syndicats, elle affirme :

« Si l’élément spontané joue un rôle aussi important dans les grèves de masses en Russie, ce n’est pas parce que le prolétariat russe est “inéduqué”, mais parce que les révolutions ne s’apprennent pas à l’école. »

Opposition au militarisme

Karl Liebknecht cofonde avec Rosa Luxemburg, en 1914, la Ligue spartakiste puis, en 1918, le Parti communiste d’Allemagne (KPD).
EverettCollection/Shutterstock

Autre point de divergence avec la majorité des membres du SPD, le parti social-démocrate d’Allemagne, elle affiche une opposition marquée aux tendances militaristes de son époque. Cela lui vaut d’être emprisonnée dès 1915, quelques mois après les débuts de la Première Guerre mondiale. Elle n’est libérée que trois ans et demi plus tard. C’est d’ailleurs en prison qu’elle rédige, en 1915, la Brochure de Junius, dans laquelle elle adresse de vives critiques à son parti et à la presse sociale-démocrate.

Cette presse justifie le vote des dépenses militaires en agitant le chiffon rouge d’une Russie tsariste assoiffée de sang et prête à envahir l’Allemagne. En 1914, Karl Liebknecht, avec qui elle cofonde Parti communiste d’Allemagne, est le seul membre du Reichstag à refuser de voter les crédits de guerre.

Cette décision l’amène à créer, avec Rosa Luxemburg, la Ligue spartakiste, groupe politique révolutionnaire qui appelle à la solidarité entre les travailleurs européens. Grande figure de l’insurrection berlinoise de janvier 1919, il est assassiné, aux côtés de sa camarade polonaise, par un groupe paramilitaire, les Freikorps, à l’instigation du gouvernement social-démocrate.

Spirale militariste

Le réarmement européen a un air de déjà-vu. Les propos militaristes fleurissent comme à l’époque. Pour Nicolas Lerner, le directeur de la DGSE, la Russie est une « menace existentielle ». Les menaces d’invasion conduisent l’Allemagne à renforcer son équipement en bunkers.

Car la Russie de son côté, est passée de 16,97 milliards de dollars états-uniens de dépenses militaires en 2003 à 109,45 milliards en 2023. L’« Opération militaire spéciale » russe en Ukraine, déclenchée le 24 février 2022, marque le retour de la guerre de haute intensité.

Dans un tout autre contexte international, en pleine Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg souligne les conséquences de l’impérialisme allemand sur ses relations avec le tsarisme russe, faisant de ces anciens alliés des ennemis sur le front. « Ce n’est pas dans le domaine de la politique intérieure qu’ils s’affrontèrent […] où, au contraire […] une amitié ancienne et traditionnelle s’était établie depuis un siècle […], mais dans le domaine de la politique extérieure, sur les terrains de chasse de la politique mondiale. »

La militante internationaliste ironise sur ceux qui, dans la presse social-démocrate allemande, trompent la population sur les buts de guerre de la Russie :

« Le tsarisme […] peut se fixer comme but aussi bien l’annexion de la Lune que celle de l’Allemagne. »

Et de souligner : « Ce sont de franches crapules qui dirigent la politique russe, mais pas des fous, et la politique de l’absolutisme a de toute façon ceci en commun avec toute autre politique qu’elle se meut non dans les nuages, mais dans le monde des possibilités réelles, dans un espace où les choses entrent rudement en contact. »

Selon elle, les peurs entretenues par le pouvoir n’ont qu’une fonction : justifier la spirale militariste. Ce mécanisme de psychose collective sert de levier à l’expansion des budgets militaires, véritable bouée de sauvetage pour un capitalisme en crise. Dès 1913, dans l’Accumulation du capital, elle y démontre l’inévitabilité des crises de surproduction. Présentée comme un débouché extérieur indispensable pour la poursuite du processus d’accumulation, la périphérie du mode de production capitaliste – Asie, Afrique, Amérique latine – joue un rôle majeur tout au long du XIXe siècle.

Surproduction mondiale

Rédigée en 1915 en prison, la Crise de la social-démocratie est plus connue sous l’appellation de Brochure de Junius.
Agone, FAL

Cette stratégie de report sur les marchés périphériques, et les politiques impérialistes qui l’accompagnent, ne constitue qu’une solution temporaire. Rosa Luxemburg en est consciente. L’intégration progressive de nouvelles régions à la sphère de production capitaliste renforce naturellement la surproduction et la suraccumulation. En un siècle, l’Asie passe de la périphérie au centre de l’industrie mondiale. Sa part dans la production manufacturière bondissant de 5 % à 50 % entre 1900 et aujourd’hui – 30 % uniquement pour la Chine.

Quelques chiffres révèlent l’ampleur des phénomènes de surproduction actuels. En 2024, pour le seul secteur sidérurgique, 602 millions de tonnes d’acier excédentaire, soit cinq fois la production de l’Union européenne, pèsent sur la rentabilité du secteur. On estime que la surproduction mondiale d’automobiles correspond à 6 % du volume produit, avec près de 5 millions de véhicules excédentaires, l’équivalent de la production allemande.

Production/destruction

Consciente de l’incapacité de la périphérie à absorber durablement les excédents de production, Rosa Luxemburg se penche dans le dernier chapitre de l’Accumulation du capital sur les dépenses militaires, solution qu’elle remettra en question sur le plan économique.

« Si ce champ spécifique de l’accumulation capitaliste semble au premier abord être doué d’une capacité d’expansion illimitée […], on peut redouter qu’à un certain degré de développement, les conditions de l’accumulation se transforment en conditions de l’effondrement du capital. »

Il est pourtant fréquent pour une branche de la pensée marxiste de considérer que ces dépenses participent à lutter contre la surproduction, en entrant simplement dans un cycle rapide de production/destruction. Opposé à l’analyse de Luxemburg, cela rejoindrait en fait la thèse du « keynésianisme militaire ». Keynes déclarait, en 1940, qu’une politique de relance réellement efficace ne pouvait être observée que dans le cadre d’un conflit armé.

« Il semble politiquement impossible pour une démocratie capitaliste d’organiser des dépenses à l’échelle nécessaire pour réaliser les grandes expériences qui prouveraient ma thèse, sauf en temps de guerre. »

Deux mille sept cent vingt milliards de dollars

Face à un ralentissement économique se renforçant depuis cinquante ans, les dépenses militaires mondiales ont pour cette raison plus que doublé entre 2000 et 2021. Elles passent de 1 000 milliards à 2 100 milliards de dollars, avant de croître encore de 28 % ces trois dernières années, pour atteindre 2 720 milliards en 2024 (presque l’équivalent du PIB de la France)… Avec une domination écrasante des États-Unis – 40 % du total, contre 11 % pour la Chine et 5,5 % pour la Russie.




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Le programme ReArm Europe, lancé en mars 2025 par l’Union européenne, marque un tournant décisif. Il permet aux États membres d’acquérir des équipements militaires à des conditions privilégiées. Grâce à la possibilité de dépasser le plafond de déficit public fixé jusque-là à 3 % du PIB, les pays membres de l’UE devraient augmenter de 650 milliards d’euros d’ici 2029 leurs dépenses militaires, complétant ainsi l’emprunt européen de 150 milliards effectué dans ce sens.

Dividendes de la guerre

Si le retrait progressif des États-Unis du conflit ukrainien pourrait sous-tendre la montée en puissance militaire actuelle, ce sont pourtant bien les motivations et objectifs économiques qui priment.

ReArm Europe impose aux États membres de s’approvisionner auprès d’industriels européens, un impératif stratégique encore loin d’être atteint. Entre 2022 et 2023, 78 % des dépenses militaires européennes se sont orientées vers des fournisseurs extérieurs, 63 % vers des firmes états-uniennes. Mais aujourd’hui, ce sont finalement les géants historiques de l’armement allemand, comme Rheinmetall, Thyssenkrupp, Hensoldt et Diehl, qui tirent leur épingle du jeu, au point d’offrir à l’Allemagne une bouffée d’oxygène face à la récession. Rosa Luxemburg estimait d’ailleurs :

« Le militarisme assure, d’une part, l’entretien des organes de la domination capitaliste, l’armée permanente, et, d’autre part, il fournit au capital un champ d’accumulation privilégié. »

Les carnets de commandes de firmes françaises comme Dassault ou Thales se remplissent aussi ces derniers mois. Grâce aux dernières commandes de l’État, Renault s’apprête à produire des drones de combat à quelques kilomètres seulement du front ukrainien. Volkswagen, qui envisageait pourtant 30 000 licenciements d’ici 2030, amorce sa mue vers le secteur militaire.

Une reconversion qui dope l’emploi industriel et enchante les marchés : l’indice STOXX Aerospace and Defense a bondi de 175 % depuis 2022.

Remise en cause de l’État-providence

Rosa Luxemburg met pourtant en garde contre cette fausse solution des dépenses militaires qui ne permettent que temporairement d’éviter les « oscillations subjectives de la consommation individuelle ». Elle rappelle :

« Par le système des impôts indirects et des tarifs protectionnistes, les frais du militarisme sont principalement supportés par la classe ouvrière et la paysannerie […]. Le transfert d’une partie du pouvoir d’achat de la classe ouvrière à l’État signifie une réduction correspondante de la participation de la classe ouvrière à la consommation des moyens de subsistance. »

Au-delà d’une hausse d’impôts, il est actuellement admis par la plupart des dirigeants politiques européens qu’une réduction des dépenses non militaires, notamment sociales, deviendra aussi rapidement nécessaire.

Alors que 17 milliards d’euros de dépenses militaires supplémentaires sont prévus en France d’ici 2030, 40 milliards d’économies sont réclamées dans les autres secteurs. La dette publique atteignant 113 % du PIB en 2024, proche de son niveau record de 1945.

En réalité, non seulement les dépenses militaires ne représentent pas une réponse pérenne sur le plan économique aux difficultés évoquées plus haut, mais elles risquent même d’avoir l’effet inverse. Sur le plan humain, le désastre ukrainien qu’elles contribuent à alimenter, par l’envoi massif d’armes et une production d’armes accélérée, n’est aussi que le prélude des catastrophes qui nous attendent. La logique même de ces dépenses exigeant l’écoulement d’une production toujours plus importante sur le terrain.

Il est donc à craindre que l’absence d’un véritable débat politique sur la pertinence de ces dépenses ne précipite l’avènement de cette barbarie évoquée par Rosa Luxemburg en 1915.

« Un anéantissement de la civilisation, sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. »

The Conversation

Mylène Gaulard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rosa Luxemburg, une critique marxiste de la course à l’armement – https://theconversation.com/rosa-luxemburg-une-critique-marxiste-de-la-course-a-larmement-259328

Tique, punaise ou moustique ? Apprendre à identifier l’insecte ou autre « petite bête » qui nous a piqués

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marta Diarte Oliva, Docente en la Universidad de San Jorge (Zaragoza), Universidad San Jorge

L’été, difficile d’échapper aux piqûres d’insectes, tiques etc. Il faut donc apprendre à les reconnaître pour appliquer les soins appropriés et savoir quand consulter. CeltStudio/Shutterstock

Quels sont les symptômes associés aux piqûres d’insectes, tiques ou araignées les plus courantes et quelles sont les mesures à prendre ? On fait le point, avec des focus sur les situations à risque qui doivent conduire à consulter un professionnel de santé, voire à prévenir les urgences médicales.


Aux beaux jours, personne ne résiste à l’envie d’aller se promener au parc ou d’organiser une excursion à la campagne pour s’immerger dans la nature.

Cela semble fantastique (et ça l’est). Mais nous sommes souvent obligés de partager ces moments avec de petits compagnons indésirables. Moustiques, abeilles, tiques, araignées, puces, etc. peuvent transformer une journée parfaite en une expérience irritante, voire inquiétante.

Qui n’a jamais ressenti une démangeaison soudaine ou découvert une mystérieuse bosse en rentrant chez soi ? Le type de démangeaisons, leur intensité et leur aspect en disent long sur l’insecte qui nous a piqués. Et, in fine, cela nous donne des indices pour savoir comment agir afin de soulager les symptômes et déterminer s’il est nécessaire de se rendre dans un centre de santé.

En fin de compte, prendre les bonnes mesures avec discernement peut nous éviter bien des frayeurs, des visites inutiles chez le médecin et même des complications médicales.

Comment identifier les piqûres les plus courantes ?

Malgré une ressemblance indéniable entre la plupart des piqûres, il existe des différences entre elles. En effet, chaque piqûre possède ses propres caractéristiques, des symptômes spécifiques et doit être soumise à un traitement particulier.

C’est pourquoi nous allons vous donner les clés pour distinguer au moins six piqûres parmi les plus courantes : celles occasionnées par des moustiques, des guêpes et des abeilles, des tiques, des puces, des punaises de lit et des araignées.

1. Les moustiques

  • Symptômes : rougeur, gonflement léger et démangeaisons intenses.
    Les piqûres de moustiques disparaissent généralement sans complications et spontanément au bout de trois jours.

  • Recommandations : laver la zone avec de l’eau et du savon, appliquer une compresse froide et utiliser des crèmes antihistaminiques en cas de démangeaisons intenses.

2. Les abeilles et les guêpes

  • Symptômes : douleur immédiate, gonflement léger, démangeaisons intenses. Les abeilles laissent leur dard, mais pas les guêpes.

  • Recommandations : retirer le dard s’il y en a un, appliquer de la glace, prendre des antihistaminiques en cas de réaction locale et surveiller les signes d’allergie.

3. Les tiques

  • Symptômes : la particularité de ce parasite vient du fait que sa piqûre peut passer inaperçue. Ce qui doit nous mettre sur la piste, le signe qui doit alerter, est le fait que sa piqûre laisse une petite marque, une rougeur en forme de cible.
Rougeur en forme de cible qui peut être laissée par une piqûre de tique.
Alexey Androsov/Shutterstock
  • Recommandations : retirer à l’aide d’une pince sans tourner ni presser le corps de la tique. (Les crochets « tire-tique » sont particulièrement appropriés et sont même recommandés. À défaut, une pince fine ou une pince à épiler peut constituer une alternative, ndlr.) Désinfecter et surveiller l’apparition d’une fièvre ou d’éruptions cutanées au cours des jours suivants.



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Comment retirer une tique.

4. Les puces

  • Symptômes : apparition de petites taches rouges, généralement en plaques ou groupées, accompagnées de démangeaisons intenses. Celles-ci sont généralement localisées sur les chevilles, les jambes ou au niveau des zones où les vêtements sont serrés. Le pic peut durer plusieurs jours et il existe un risque de surinfection en cas de grattage excessif.

  • Recommandations : laver la zone concernée à l’eau et au savon, appliquer des antihistaminiques topiques (qui agissent localement, ndlr) et oraux si les démangeaisons sont sévères. Il convient d’effectuer un contrôle sur les animaux domestiques et les textiles de la maison, car ils sont souvent à l’origine de la présence de ces insectes.

5. Les punaises de lit

  • Symptômes : de multiples piqûres groupées provoquant une démangeaison intense, surtout la nuit.

  • Recommandations : laver la zone et appliquer des antihistaminiques topiques. Inspecter les environs et prendre des mesures de lutte contre ces nuisibles.




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6. Les araignées

  • Symptômes : douleur locale et rougeur. On observe parfois deux points visibles (crocs).

  • Recommandations : laver à l’eau et au savon et appliquer du froid. Consulter en cas de nécrose, de fièvre ou de malaise.

Quand faut-il s’inquiéter ? Quels sont les signes d’alerte ?

En général, les piqûres mentionnées ci-dessus ne représentent guère plus qu’une simple gêne qui disparaît au bout de quelques jours. Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait qu’elles peuvent parfois aussi se transformer en un problème de santé sérieux.

Voici trois conséquences parmi les plus graves associées à une piqûre :

1. Réaction allergique grave (« anaphylaxie ») : on ressent des difficultés à respirer, un gonflement des lèvres ou des paupières, des vertiges ou une perte de connaissance.

Que faire ? Appeler les urgences. Si la personne dispose d’un auto-injecteur d’adrénaline, elle doit l’utiliser.

En France, pour les urgences médicales, il convient de composer le 15 qui correspond au SAMU ou le 112 qui est le numéro d’urgence européen. Le 114, accessible par application, Internet et SMS est le numéro pour les personnes sourdes, sourdaveugles, malentendantes et aphasiques.

2. Infection : apparition progressive d’une rougeur, d’une sensation de chaleur locale, de pus et de fièvre.

Que faire ? Consulter un professionnel de santé. La personne peut avoir besoin d’un traitement antibiotique.

3. Transmission d’une maladie par l’intermédiaire des tiques, par exemple la maladie de Lyme. Quelques jours après la piqûre, des éruptions cutanées en forme de cible, de la fièvre et des douleurs musculaires ou articulaires apparaissent dans ce cas-là.

Que faire ? Toujours consulter un professionnel de santé.




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Les répulsifs sont-ils tous identiques ?

Pour réduire le risque de souffrir des conséquences, légères ou graves, des piqûres d’insectes (ou autre animal), l’une des mesures les plus efficaces, et donc l’une des plus recommandées, consiste à utiliser des répulsifs autorisés, contenant du DEET (diéthyltoluamide) ou de l’icaridine.

On trouve dans les pharmacies et les rayons des supermarchés de nombreux produits contenant ces composés. Le problème réside dans le fait que l’offre peut être déroutante. Cependant, choisir judicieusement n’est pas aussi difficile qu’il y paraît. La réponse se trouve sur l’étiquette.

Vous y trouverez des informations sur la composition des répulsifs, et c’est là que vous devez regarder. Parmi les ingrédients, vérifiez si figurent du DEET ou de l’icaridine, ces substances actives couramment utilisées pour repousser les insectes tels que les moustiques, les tiques et les autres insectes vecteurs de maladies.

Mais lequel des deux est le plus efficace ? Leurs effets durent-ils aussi longtemps ? Sont-ils aussi efficaces dans notre environnement que dans un pays exotique ? Pour faire un choix éclairé, examinons en détail chacun d’entre eux :

  • le DEET : c’est le répulsif le plus utilisé et le plus étudié scientifiquement. Il est considéré comme l’un des plus efficaces contre les moustiques, les tiques et les mouches.

Il est utilisé depuis les années 1950. Sa durée d’action dépend de sa concentration. Par exemple, si l’étiquette du flacon vendu en pharmacie indique 30 % de DEET, ses effets peuvent durer environ six heures.

En termes de sécurité, on peut affirmer que l’utilisation de répulsifs contenant du DEET ne présente aucun risque pour la santé s’ils sont utilisés correctement. Il convient toutefois de noter qu’ils peuvent irriter la peau ou endommager les vêtements en tissu synthétique.

  • l’icaridine : il s’agit d’une alternative plus moderne et plus actuelle au DEET, tout aussi efficace à des concentrations similaires. Par exemple : un répulsif contenant 20 % d’icaridine équivaut en durée d’action à un autre contenant 30 % de DEET.

Il se distingue du DEET par son odeur moins forte, sa texture moins grasse et sa meilleure tolérance pour la peau et les tissus. De plus, il est efficace contre les moustiques et les tiques, et sa durée d’action varie de six à huit heures.

Pour une application sur des enfants ou des personnes à la peau sensible, il est préférable d’utiliser l’icaridine, car elle est plus douce.

Dans les zones à haut risque de maladies telles que la dengue, le paludisme ou Zika, les deux composés sont efficaces. Il faut toutefois s’assurer qu’ils présentent une concentration suffisante : au moins 30 % de DEET et au moins 20 % d’icaridine.

D’autres moyens de protection

Outre les répulsifs, nous pouvons utiliser des mesures physiques telles que le port de vêtements protecteurs, en particulier dans les zones rurales ou à végétation dense. Il est également très utile d’installer des moustiquaires et, bien sûr, d’éviter les eaux stagnantes.

Une autre bonne habitude à adopter consiste à inspecter minutieusement son corps à son retour d’une promenade dans la campagne (ou en forêt, ndlr), car les tiques se cachent dans des zones telles que les aisselles, les aines ou même derrière les oreilles.

Si une personne sait qu’elle est allergique à la piqûre d’un des insectes et autre animal cités dans cet article, elle doit toujours avoir sur elle un auto-injecteur d’adrénaline.

Être la cible de ces insectes n’a rien d’exceptionnel. En effet, leurs piqûres sont fréquentes, surtout au printemps et en été. Sachant qu’il est assez difficile d’y échapper, l’essentiel est donc de savoir identifier les piqûres, d’appliquer les soins appropriés et de savoir quand il est nécessaire de demander de l’aide ou une assistance médicale.

Une intervention éclairée peut faire la différence entre un simple désagrément et une urgence médicale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Tique, punaise ou moustique ? Apprendre à identifier l’insecte ou autre « petite bête » qui nous a piqués – https://theconversation.com/tique-punaise-ou-moustique-apprendre-a-identifier-linsecte-ou-autre-petite-bete-qui-nous-a-piques-259174

Les professionnels de la santé ne sont pas à l’abri des préjugés envers les personnes handicapées

Source: The Conversation – in French – By Matthieu P. Boisgontier, Professor, Faculty of Health Sciences, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Puisque les attitudes des praticiens de santé peuvent influencer les soins prodigués aux personnes en situation de handicap, intensifier les efforts pour améliorer ces attitudes devrait être une priorité des institutions de formation et des politiques de santé. (Shutterstock)

Nous avons tous des biais, qu’ils soient positifs ou négatifs, lorsque nous analysons les situations et les personnes qui nous entourent.

Par exemple, on peut spontanément penser, à tort, qu’une personne qui parle avec un accent est moins compétente, que les garçons sont naturellement meilleurs en mathématiques, ou encore qu’une personne avec un handicap physique a forcément des difficultés intellectuelles et qu’elle ne peut donc pas occuper un poste à responsabilités.

Qu’on le veuille ou non, ces biais psychologiques, aussi appelés attitudes, sont incrustés dans notre cerveau et influencent tant nos décisions que nos comportements au quotidien.

Les cliniciens ne sont pas à l’abri d’attitudes défavorables, notamment à l’égard de leurs patients.

Chercheur en neuropsychologie de la santé à l’Université d’Ottawa, je propose d’apporter un éclairage sur deux études que j’ai menées sur les attitudes envers les personnes en situation de handicap.

Testez vos propres biais en quelques clics !

Mes deux études se basent sur les données de participants répartis en trois grands groupes professionnels : les cliniciens (médecins, physiothérapeutes, ergothérapeutes, infirmiers), les assistants en réadaptation (notamment les aides-ergothérapeutes et aides-physiothérapeutes) et les personnes exerçant d’autres professions, pas forcément en relation avec la santé.

Ces données ont été recueillies pendant 19 ans sur le site Implicit Project, qui offre à n’importe qui, n’importe où dans le monde, la possibilité de tester gratuitement et anonymement ses attitudes dans différents domaines, tels que l’origine ethnique, la religion, le poids, la sexualité et le handicap.

Personnes handicapées ou personnes en situation de handicap ?

Avant de présenter mes deux études plus en détail, je dois préciser que mon choix de mots pour parler du handicap n’est pas dû au hasard.

L’expression « personne en situation de handicap » est parfois privilégiée, car elle met l’accent sur la personne plutôt que sur le handicap. À l’inverse, l’expression « personne handicapée » peut être perçue comme une réduction de la personne à son handicap.

Cependant, des recherches récentes montrent que l’utilisation du terme « personne en situation de handicap » ne réduit pas toujours les préjugés, et pourrait même renforcer la distance ou la condescendance.

De plus, imposer un seul type de langage pourrait occulter les préférences de chacun.

L’Association américaine de psychologie conclut que les deux formulations sont légitimes, tant qu’elles sont utilisées avec bienveillance et qu’elles respectent les préférences des personnes concernées.

Attitudes implicites et attitudes explicites

La première étude, publiée dans Physiotherapy Canada, se base sur les données de plus de 660 000 participants.

Elle a permis de caractériser l’évolution des attitudes envers deux types de handicaps : le handicap général, incluant la cécité par exemple (données récoltées de 2006 à 2021), et le handicap physique (données récoltées de 2022 à 2024).

L’étude teste aussi deux types d’attitudes : les attitudes explicites, qui peuvent être formulées consciemment en répondant à des questionnaires (par exemple : « je préfère les personnes qui ne sont pas en situation de handicap aux personnes handicapées »), et les attitudes implicites (ou automatiques), qui sont souvent inconscientes.

Le test d’association implicite, qui est notamment utilisé sur le site Implicit Project, permet d’évaluer ces attitudes implicites. Son fonctionnement est simple. Les participants doivent classer le plus rapidement possible et sans se tromper des mots et des images en associant, par exemple, des concepts de « bon » ou « mauvais » à des images illustrant le handicap ou l’absence de handicap.

Il importe cependant de noter que ce test n’est pas sans limites. En effet, son association avec les comportements réels est faible, ce qui pousse certains chercheurs à recommander l’ajout de mesures physiologiques des attitudes, comme l’activité cérébrale, ainsi que d’entretiens qui permettent de mieux comprendre les perceptions et les expériences des individus.

Un discours qui évolue, des automatismes qui persistent

Les résultats montrent que les attitudes explicites – soit celles qui sont déclarées par les participants – à l’égard des personnes handicapées sont devenues moins défavorables au fil des années.

Cependant, les attitudes implicites (inconscientes) sont restées relativement stables et défavorables.

En effet, pendant la période de l’étude, la population générale, incluant les cliniciens, semble avoir plus de difficulté à associer des images illustrant le handicap à des mots positifs qu’à des mots négatifs, en comparaison à des images illustrant l’absence de handicap.

Ces attitudes défavorables sont particulièrement marquées lorsqu’il s’agit de handicap physique, tel que représenté par des personnes en fauteuil roulant ou des personnes qui utilisent des béquilles ou une canne.

En comparaison, les attitudes semblaient légèrement moins négatives envers des formes de handicap plus générales, incluant par exemple des personnes aveugles et malvoyantes.

Les professionnels de la santé pas épargnés

La seconde étude, publiée dans European Rehabilitation Journal, s’est concentrée sur les données des années 2022 à 2024 portant uniquement sur le handicap physique et incluant plus de 210 000 personnes.

Les résultats renforcent l’idée d’une préférence implicite et explicite de l’ensemble de la population pour les personnes sans handicap, tout en montrant que les cliniciens ne sont pas mieux prédisposés que les autres professions.

Il semble donc que la profession ait peu d’effets sur les attitudes envers les personnes handicapées.

Cependant, d’autres facteurs ont émergé des analyses. D’une part, les hommes ont des attitudes plus défavorables envers les personnes handicapées que les femmes. D’autre part, les participants ayant une expérience personnelle du handicap, comme avoir des amis, des connaissances ou des membres de la famille handicapés, ou qui sont eux-mêmes handicapés, ont des attitudes plus favorables envers les personnes handicapées.

Un impact sur les soins de santé ?

La présence et la stabilité d’attitudes implicites défavorables chez les cliniciens soulèvent des questions quant à leur possible impact sur les soins prodigués aux patients.

En particulier, la première étude a montré que les attitudes étaient plus défavorables envers les personnes en situation de handicap physique qu’envers les personnes ayant d’autres types de handicaps, comme la cécité, potentiellement parce que ces derniers sont moins évidents.

Est-ce que cette différence d’attitudes pourrait rendre leur prise en charge moins équitable ? Ce n’est pas impossible. En effet, les attitudes, en plus de prédire les comportements futurs, influencent la prise de décision dans des contextes professionnels.

Par exemple, un clinicien ayant un biais implicite défavorable pourrait, sans s’en rendre compte, consacrer moins de temps à un patient en fauteuil roulant, douter de sa capacité à suivre un traitement, ou encore orienter ce patient vers des options moins ambitieuses de réadaptation.

De même, il pourrait accorder plus de crédibilité aux plaintes ou objectifs de santé d’un patient non handicapé qu’à ceux d’un patient ayant une limitation physique visible. Ces décisions, bien qu’anodines en apparence, peuvent en s’accumulant aboutir à des inégalités d’accès, de qualité ou d’expérience des soins.

professionnelle de la santé avec un patient en chaise roulante dans un corridor d’hôpital
Un clinicien ayant un biais implicite défavorable pourrait par exemple, sans s’en rendre compte, consacrer moins de temps à un patient en fauteuil roulant, douter de sa capacité à suivre un traitement, ou encore orienter ce patient vers des options moins ambitieuses de réadaptation.
(Shutterstock)

Le poids du capacitisme

Ces résultats illustrent la tendance de nos sociétés à considérer une personne handicapée comme intrinsèquement moins capable ou moins importante que les personnes qui ne sont pas en situation de handicap.

Cette dévalorisation des personnes en situation de handicap s’appelle le « capacitisme ». Tout comme le racisme, le sexisme et l’âgisme, le capacitisme ostracise une partie de la société en réduisant, consciemment ou inconsciemment, leurs opportunités de participer à la vie de leurs collectivités.

Historiquement, le handicap a longtemps été perçu comme une anomalie à corriger pour correspondre aux normes de la société.

Si de nos jours, les modèles de référence ont dépassé cette vision réductrice du handicap, mes résultats suggèrent que le capacitisme continue d’imprégner notre société, de façon systémique et culturelle, influençant jusqu’à nos professionnels de la santé.

Comment réduire ces biais ?

Même si nos attitudes déclarées envers les personnes en situation de handicap se sont améliorées au fil des années, nos préjugés inconscients persistent.

Ce constat souligne l’importance de mettre en place des stratégies éducatives plus efficaces.

Les interventions les plus prometteuses sont celles qui vont au-delà de la simple transmission d’informations en ajoutant des rencontres et des expériences, directes ou indirectes, avec des personnes handicapées. Cette exposition favorise l’empathie.

Pour déconstruire les stéréotypes de façon durable, il faut multiplier ces occasions de côtoyer des personnes handicapées.

Puisque les attitudes des praticiens de santé peuvent influencer les soins prodigués aux personnes en situation de handicap, intensifier les efforts pour améliorer ces attitudes devrait être une priorité des institutions de formation et des politiques de santé.

À une époque où les idéaux d’équité sont à la fois en progrès et en danger, la lutte contre ces tendances psychologiques défavorables aux personnes handicapées est non seulement essentielle pour améliorer leurs soins, mais aussi une priorité éthique pour la société que nous voulons construire pour notre futur.

La Conversation Canada

Dr. Matthieu P. Boisgontier est professeur à la Faculté des sciences de la santé et directeur de l’Ecole des sciences de la réadaptation de l’Université d’Ottawa, au Canada. Il est chercheur senior à l’Institut du Savoir Monfort et au Bruyère Health Research Institute d’Ottawa. Il est le manager principal de Peer Community In (PCI) Health & Movement Sciences. Il est également rédacteur en chef du journal Communications in Kinesiology et membre de la Society for Transparency, Openness, and Replication in Kinesiology (STORK).

ref. Les professionnels de la santé ne sont pas à l’abri des préjugés envers les personnes handicapées – https://theconversation.com/les-professionnels-de-la-sante-ne-sont-pas-a-labri-des-prejuges-envers-les-personnes-handicapees-252847

Alzheimer : la réalité virtuelle, dernière bouée pour les proches aidants ?

Source: The Conversation – in French – By Sivime El Tayeb El Rafei, Étudiante candidate au doctorat en technologie éducative, Université Laval

Dans l’ombre des soins, des milliers de personnes proches aidantes (PPA) vivent fatigue, isolement et détresse, souvent ignorées par le système de santé. Pourtant, une solution prometteuse émerge : une formation humaine et novatrice, rendue possible grâce à la réalité virtuelle.

Derrière chaque statistique, il y a des histoires poignantes : un octogénaire seul avec sa conjointe atteinte d’Alzheimer, une jeune mère aidant à la fois son mari malade et son enfant handicapé, ou ce vieil homme de 81 ans qui a mis fin à la souffrance de sa conjointe par désespoir.

En 2050, près de 211 600 personnes au Québec endosseraient ce rôle, prodiguant plus de cinq millions d’heures de soins par semaine. En 2021, le Québec adoptait une politique nationale, à la suite de la loi 56 ou LPPA qui reconnaît les personnes proches aidantes comme des acteurs essentiels du soin.

Pourtant, sur le terrain, l’offre de formation reste limitée : horaires rigides, contenus trop théoriques, peu adaptés aux réalités rurales ou multiculturelles. Résultat : ces partenaires de soins peinent à endosser la responsabilité de prestation de soins. Elles ont souvent besoin d’information et de formation pour comprendre la maladie d’Alzheimer.

Titulaire d’un doctorat en technologie éducative à l’Université Laval, j’ai cumulé plus de 20 ans d’expérience en enseignement et en conseil pédagogique au Liban et au Québec. J’ai notamment accompagné des enseignants dans l’intégration des technologies numériques et la conception de formations présentielles et distantielles.

La réalité virtuelle à la rescousse

Et si on pouvait apprendre à être proche aidant autrement ? C’est déjà le cas dans plusieurs pays. En France, la Maison des Aidants en Normandie et l’entreprise SocialDream utilisent des casques de RV pour simuler des situations du quotidien : refus de soins, agitation, confusion. Aux États-Unis, Embodied Labs offre des formations en RV aux PPA et au personnel de la santé pour mieux comprendre la maladie d’Alzheimer. D’ailleurs, le Department of Veterans Affairs rapporte une augmentation de 34 % de la confiance des aidants après des formations en RV.

En Australie, le programme D-Esc est conçu pour former les travailleurs sociaux à gérer les comportements des personnes vivant avec la maladie d’Alzheimer. Au Canada, VRx@Home permet à des aidants d’utiliser la RV à domicile pour soulager leurs proches atteints d’Alzheimer.


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Pourquoi miser sur la réalité virtuelle ?

Utilisée de plus en plus en santé mentale, la réalité virtuelle fait ses preuves dans les traitements psychothérapeutiques des personnes âgées en institution qui souffrent de problèmes psychiques liés à la perte de mémoire et à la douleur somatique.

Mais son potentiel ne s’arrête pas la. Grâce à l’automatisation des thérapies immersives, ce service deviendrait plus accessible et abordable et réduirait la demande de thérapeutes qualifiés.

À la croisée de l’immersion, de l’interaction et de l’imagination, la réalité virtuelle s’impose aujourd’hui comme un outil pédagogique polyvalent. Qualifiée d’« accélérateur » ou d’« amplificateur de formation », elle est capable de rendre les apprentissages plus concrets et engageants.

Prenons par exemple une femme de 50 ans qui travaille à temps plein et s’occupe de sa mère atteinte d’Alzheimer. Elle a peu de temps pour suivre des formations en personne. Grâce à un programme de formation en RV, elle peut, depuis chez elle, vivre des scènes réalistes, comme une crise d’agitation en pleine nuit, et apprendre comment réagir avec calme et efficacité. En quelques sessions, elle se sent mieux outillée, moins seule, et surtout, comprise.

Plus qu’un outil technologique

La force de la réalité virtuelle, c’est son pouvoir d’immersion. Elle ne se contente pas de montrer : elle fait ressentir. L’aidant ne regarde pas passivement une vidéo, il devient acteur. Il voit le monde à travers les yeux d’une personne malade, ressent ses frustrations, ses angoisses. Cette immersion change la perspective et, souvent, les comportements.

Des études montrent que la RV peut aussi réduire l’isolement des aidants et améliorer leur bien-être psychologique. C’est une façon concrète d’allier formation, soutien émotionnel et accessibilité. La RV peut aussi être une valeur ajoutée aux services classiques de la télésanté et un complément aux formations traditionnelles.

Un virage possible pour le Québec

Le Québec dispose déjà d’expertises locales, comme le programme MEMO, conçu en collaboration avec le Conseil national de recherches du Canada (CNRC), qui utilise déjà la RV pour stimuler les capacités cognitives des personnes vivant avec des troubles neurocognitifs. Il est temps de faire un pas de plus, en s’adressant à celles et ceux qui les soutiennent chaque jour.

Imaginez : une femme en région éloignée pourrait suivre une formation de qualité sans devoir se déplacer. Un homme peu à l’aise avec les formations en ligne classiques pourrait, avec un casque, expérimenter une situation et apprendre « sur le terrain », de façon interactive et engageante.

Pour que cela devienne réalité, il faut investir dans des projets pilotes, co-construits en collaboration avec les milieux communautaires, les universités, les PME innovantes et, surtout, avec les personnes concernées : les PPA elles-mêmes. Il faut créer des formations adaptées et flexibles, en français, et ancrées dans les réalités culturelles du Québec.

En janvier dernier, le gouvernement du Québec a lancé une nouvelle politique sur la maladie d’Alzheimer, qui évoque déjà l’importance de l’innovation.

Oser le changement

Les initiatives internationales démontrent qu’il est possible – et souhaitable – d’utiliser la réalité virtuelle pour soutenir les personnes proches aidantes. Sans ignorer les aspects éthiques de leur usage, ces outils sont des solutions concrètes, accessibles, humaines. Il est temps que le Québec franchisse ce cap.

Soutenir les PPA, c’est défendre des valeurs fondamentales : équité, dignité, inclusion. À l’heure où l’on parle d’innovation et de transformation sociale, il faut mettre la technologie au service de l’humain. La RV peut être une lumière d’espoir pour celles et ceux qui, comme le disait l’infirmière et autrice suisse Rosette Poletti, apprennent à danser sous la pluie, plutôt que d’attendre la fin de l’orage.

Le Québec ne manque ni de compétences, ni de ressources. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est une véritable volonté politique, un brin d’audace, et surtout, beaucoup d’écoute.

La Conversation Canada

Sivime El Tayeb El Rafei fait en temps en temps du bénévolat dans la société d’Alzheimer de Québec pour animer un atelier pour les proches aidants et aidantes. Elle était proche aidante de son père atteint de la maladie d’Alzheimer qui est décédé en novembre 2023. C’est la raison pour laquelle elle s’intéresse à la cause des personnes proches aidantes, fait du bénévolat pour apporter de l’appui à cette population vulnérable et veut contribuer, par sa recherche, aux avancées scientifiques. Donc il n’existe aucun conflit d’intérêt.

ref. Alzheimer : la réalité virtuelle, dernière bouée pour les proches aidants ? – https://theconversation.com/alzheimer-la-realite-virtuelle-derniere-bouee-pour-les-proches-aidants-257681

Qu’est-ce que le « trait de côte » des cartes géographiques ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Eric Chaumillon, Chercheur en géologie marine, La Rochelle Université

On pense bien connaître le trait de côte des cartes géographiques. Sa définition est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît, car il ne s’agit pas d’une référence immuable au cours du temps. Le changement climatique, sans surprise, vient encore compliquer la donne.


Tout le monde pense connaître le trait de côte qui est représenté sur les cartes géographiques. Il occupe une place importante dans nos représentations et semble correspondre à une ligne de référence stable dans le temps. Nous allons voir qu’il n’en est rien.

Commençons par le définir. Selon le service hydrographique et océanographique de la Marine nationale (SHOM) et l’Institut géographique national (IGN), il s’agit de la « limite de laisse » (c’est-à-dire, jusqu’où peuvent s’accumuler les débris déposés par la mer) des plus hautes mers, dans le cas d’une marée astronomique de coefficient 120 et dans des conditions météorologiques normales (pas de vent du large et pas de dépression atmosphérique susceptible d’élever le niveau de la mer).

Il faut encore ajouter à ces conditions « pas de fortes vagues », car elles peuvent aussi faire s’élever le niveau de l’eau. De façon pragmatique toutefois, on peut se limiter aux marées hautes de vives-eaux dans des conditions météorologiques normales pour définir le trait de côte.

Les marées de grandes vives-eaux se produisant selon un cycle lunaire de 28 jours et les très grandes vives-eaux se produisant lors des équinoxes deux fois par an (en mars et en septembre).

Entre accumulation de sédiments et érosion

Le trait de côte est situé à l’interface entre l’atmosphère, l’hydrosphère (mers et océans) et la lithosphère (les roches et les sédiments), ce qui en fait un lieu extrêmement dynamique. Le trait de côte peut reculer, quand il y a une érosion des roches ou des sédiments, ou avancer, quand les sédiments s’accumulent.

Par conséquent il est nécessaire de le mesurer fréquemment. Il existe tout un arsenal de techniques, depuis l’utilisation des cartes anciennes, l’interprétation des photographies aériennes et des images satellitaires, les mesures par laser aéroporté, les mesures topographiques sur le terrain et les mesures par drones.

Les évolutions des côtes sont très variables et impliquent de nombreux mécanismes. En France, selon des estimations du CEREMA, 19 % du trait de côte est en recul.

Un indicateur très sensible aux variations du niveau de la mer

Le principal problème est que l’évolution du trait de côte est très sensible aux variations du niveau de la mer. En raison du réchauffement climatique d’origine humaine, la mer monte, du fait de la fonte des glaces continentales et de la dilation thermique des océans, et ce phénomène s’accélère.

Pour les côtes sableuses, cela conduit à une aggravation des phénomènes d’érosion déjà existants. Avec l’élévation du niveau des mers, des côtes stables, voire même des côtes en accrétion pourraient changer de régime et subir une érosion chronique. Sur un horizon de quelques décennies, il est impossible de généraliser, car la position du trait de côte dépend aussi des apports sédimentaires qui sont très variables d’une région à une autre.

Le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) estime que d’ici 2050, 5 200 logements et 1 400 locaux d’activité pourraient être affectés par le recul du trait de côte, pour un coût total de 1,2 milliard d’euros. La dynamique et le recul du trait de côte sont un sujet majeur, dont l’intérêt dépasse les seuls cercles spécialisés, avec des implications très concrètes, notamment en matière de droit de la construction. En premier lieu parce que le trait de côte est utile pour définir le domaine public maritime (DPM).

Ses limites ont été précisées en 1681 par une ordonnance de Colbert qui précise que le DPM naturel ne peut être cédé et qu’une occupation ou une utilisation prolongée par des particuliers qui se succèdent sur cette zone ne leur confère aucun droit réel ou droit de propriété.

Protéger le trait de côte sans construire des digues

La législation française relative au trait de côte a récemment évolué. En témoigne par exemple la loi Climat et résilience de 2021, qui renforce l’adaptation des territoires littoraux. La stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte insiste sur la mise en place de solutions durables pour préserver le littoral, tout en assurant la préservation des personnes et des biens.

Concrètement, comment faire ? L’approche la plus connue est la défense de côte en dur, souvent en béton ou en roches. Cette stratégie est chère, nécessite un entretien, elle est inesthétique et entraîne une forte dégradation, voire une disparition, des écosystèmes littoraux. Surtout, on ne pourrait généraliser cette stratégie sur les milliers de kilomètres de côtes en France et dans le monde (on parle de 500 000 km de côte).

Sans rentrer dans le détail de toutes les solutions existantes, on peut noter que la communauté scientifique qui étudie les littoraux appelle à davantage recourir aux solutions fondées sur la nature (SFN). En simplifiant, on peut dire qu’il s’agit de tirer parti des propriétés des écosystèmes sains pour protéger les personnes, tout en protégeant la biodiversité.

Ces approches ont fait leurs preuves, particulièrement en ce qui concerne les prés salés, les mangroves ou les barrières sédimentaires en général (constituées par la plage sous-marine, la plage et la dune). On peut assimiler ces écosystèmes littoraux à des « zones tampons » qui absorbent l’énergie des vagues et limitent les hauteurs d’eau tout en préservant la biodiversité et les paysages.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.

The Conversation

Eric Chaumillon a reçu des financements de l’ANR et du Département de Charente-Maritime.

ref. Qu’est-ce que le « trait de côte » des cartes géographiques ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-le-trait-de-cote-des-cartes-geographiques-261604

Biodiversité : pourquoi ce mot est souvent mal compris

Source: The Conversation – France (in French) – By Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Créé à la fin des années 1980, ce mot a immédiatement connu un grand succès. Mais ce qu’il désigne est bien plus vaste qu’on le pense souvent. Aujourd’hui, de nouvelles notions émergent également pour nous permettre de mieux penser la diversité du vivant comme la biodiversité fantôme ou la biodiversité potentielle.


Demandez à un enfant de huit ans, à un homme politique ou à une mère de famille, quel organisme symbolise, pour eux, la biodiversité… À coup sûr, ce sera un animal et plutôt un gros animal. Ce sera le panda, le koala, la baleine, l’ours, le loup, présent aujourd’hui dans nombre de départements français. Ce sera rarement un arbre, même si la déforestation ou les coupes rases sont dans tous les esprits, encore plus rarement une fleur… Et jamais un insecte, une araignée, un ver, ou une bactérie ou un champignon microscopique… qui pourtant constituent 99 % de cette biodiversité.

Raconter l’évolution de ce terme c’est donc à la fois évoquer un grand succès mais aussi des incompréhensions et certaines limites.

Mais pour prendre la mesure de tout cela, commençons par revenir sur ses débuts.

Biodiversité, un terme récent 

Le terme biodiversité traduction de l’anglais biodiversity est issu de la contraction de deux mots diversité biologique (biological diversity). Il est relativement récent, datant seulement de la fin des années 1980, mais il a connu depuis un intérêt croissant.

Ainsi, en 2012, la Plateforme Intergouvernementale Scientifique et Politique sur la Biodiversité et les Services Ecosystèmiques (IPBES), équivalent, pour la biodiversité du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a été lancée par le programme des Nations unies pour l’environnement.

L’IPBES a publié depuis nombre de rapports dont, par exemple, en 2023, un rapport sur les espèces exotiques envahissantes (EEE) qui constituent l’une des cinq principales pressions sur la biodiversité.

Courbe montrant l’évolution de l’utilisation du mot biodiversité dans la base des livres disponibles sur Google Books
Courbe montrant l’évolution de l’utilisation du mot biodiversité dans la base des livres disponibles sur Google Books.
Capture d’écran de l’outil Google Ngram, Fourni par l’auteur

La progression spectaculaire de l’utilisation de ce terme depuis sa création témoigne de l’intérêt croissant pour cette notion, notamment depuis le sommet de la Terre de Rio en 1992 où la biodiversité et sa préservation ont été considérés comme un des enjeux principaux du développement durable.

L’herbe de la Pampa (Cortaderia selloana), une espèce exotique envahissante, dans le Pays Basque
L’herbe de la Pampa (Cortaderia selloana), une espèce exotique envahissante, dans le Pays Basque.
Fourni par l’auteur

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Les 3 principaux niveaux d’organisation de la biodiversité

Mais dès qu’on s’intéresse à ce que cette notion tâche de décrire, on voit rapidement qu’il existe différents critères complémentaires pour mesurer la richesse du monde vivant, avec au moins trois niveaux de biodiversité retenus par les scientifiques. :

  • la diversité spécifique, soit la richesse en espèces d’un écosystème, d’une région, d’un pays donné. Elle correspond par exemple, concernant les espèces de plantes natives, à près de 5000 espèces pour la France hexagonale pour seulement 1700 pour la Grande-Bretagne.

  • la diversité génétique, soit la diversité des gènes au sein d’une même espèce. C’est, par exemple, la très faible diversité génétique de la population de Lynx boréal de France, issue de quelques réintroductions à partir des Carpates slovaques.

  • la diversité des écosystèmes, soit la diversité, sur un territoire donné, des communautés d’êtres vivants (biocénose) en interaction avec leur environnement (biotope), ces interactions constituant aussi un autre niveau de biodiversité, tant elles façonnent le fonctionnement de ces écosystèmes.

Ces différents niveaux tranchent avec la représentation que peuvent se faire nos concitoyens de cette biodiversité, souvent limitée à la diversité spécifique mais surtout à une fraction particulière de cette biodiversité, celle qui entretient des relations privilégiées ou affectives avec l’homme. Ces espèces sont d’ailleurs aussi celles que l’on voit incarnée dans les principaux organismes de défense de la nature, par exemple le panda du WWF. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt.

Une biodiversité trop mal connue… concentrée dans les sols et dans les océans

Car à ce jour, seulement environ 2 millions d’espèces ont pu être inventoriées et on estime qu’il en existe entre 8 et 20 millions.




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Cette méconnaissance affligeante et paradoxale, à une époque où l’on veut conquérir Mars, est liée au fait que cette biodiversité se trouve pour une grande partie dans deux endroits, les sols d’une part, les océans d’autre part. Soit deux milieux encore trop peu investigués et pourtant recélant l’essentiel de la biodiversité spécifique de notre planète.

Concernant les sols, si l’on s’intéresse simplement à sa faune on sait qu’elle correspond à environ 80 % de la biodiversité animale. Plus de 100000 espèces ont déjà été identifiées (notamment collemboles, acariens, vers de terre…), alors qu’il n’existe que 4500 espèces de mammifères. Mais, rien que pour les nématodes, ces vers microscopiques au rôle capital pour le fonctionnement du sol, il y aurait en réalité entre 300000 et 500000 espèces.

Il faut aussi avoir en tête tous les micro-organismes (bactéries et champignons) dont on ne connait environ que 1 % des espèces et dont on peut retrouver un milliard d’individus dans un seul gramme de sol forestier.

Ainsi, dans une forêt, et d’autant plus dans une forêt tempérée où la biodiversité floristique reste faible, c’est donc bien dans le sol que cette biodiversité, pour l’essentielle cachée, s’exprime.

Elle demeure enfin indispensable au fonctionnement des écosystèmes, indispensable au fonctionnement de la planète, marqué par les échanges de matière et d’énergie.


Fourni par l’auteur



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Darwin, en 1881, nous disait à propos des vers de terre qu’il avait beaucoup étudié, on le sait peu : « Dieu sait comment s’obtient la fertilité du sol, et il en a confié le secret aux vers de terre » il ajoutait ensuite « Il est permis de douter qu’il y ait beaucoup d’autres animaux qui aient joué dans l’histoire du globe un rôle aussi important que ces créatures d’une organisation si inférieure ».

Concernant maintenant la biodiversité des océans, et notamment celle des écosystèmes profonds, il est frappant de voir comment les chiffres avancés restent très approximatifs. On connait moins la biodiversité, notamment marine, de notre planète que les étoiles dans notre univers.




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À ce propos, Evelyne Beaulieu, l’héroïne océanographe du dernier prodigieux roman de Richard Powers, Un Jeu sans fin, s’exclame, après une plongée dans l’archipel indonésien Raja Ampat :

« C’est presque absurde des compter les espèces. Rien que pour les cnidaires, il y a sans doute au moins un millier de variétés, dont un bon nombre qu’aucun humain n’a jamais vu. Combien d’espèces encore à découvrir ? autant qu’on en veut ! je pourrais passer ma vie à donner à des créatures ton nom et le mien. »

La diversité génétique

La diversité génétique demeure ensuite la deuxième manière d’aborder la biodiversité. Elle est fondamentale à considérer, étant garante de la résilience des espèces comme des écosystèmes. Dans une forêt de hêtres présentant une diversité génétique importante des individus, ce sont bien les arbres qui génétiquement présentent la meilleure résistance aux aléas climatiques ou aux ravageurs qui permettront à cette forêt de survivre. Si, à l’inverse, la forêt ou le plus souvent la plantation est constituée d’individus présentant un patrimoine génétique identique, une sécheresse exceptionnelle ou encore une attaque parasitaire affectant un arbre les affecterait tous et mettra en péril l’ensemble de la plantation.




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Fourni par l’auteur

La diversité des écosystèmes

Les écosystèmes sont également définis comme des ensembles où des organismes vivants (la biocénose) se trouvent en interaction avec leur environnement physique (le biotope) dans un espace délimité. Écosystèmes et biodiversité sont ainsi indissociables d’une part parce que la diversité d’écosystèmes va de pair avec la diversité spécifique mais surtout parce que les interactions qui définissent ces écosystèmes se réalisent au travers des organismes vivants constituant cette même biodiversité spécifique. Maintenir dans un espace donné des écosystèmes diversifiés, c’est en même temps favoriser la biodiversité et le fonctionnement de chacun de ces écosystèmes. Les paysages méditerranéens du Sud de la France, présentent ainsi une diversité d’écosystèmes où se côtoient pelouses sèches, garrigue ou maquis, forêts de pins, forêts de chênes verts, blancs ou liège, s’inscrivant tous dans une dynamique successionnelle, auxquels s’ajoutent oliveraies, champs de céréales ou de légumineuses, etc.

Raoul Dufy, Vue des remparts de Saint-Paul-de-Vence, 1919 : une diversité d’écosystèmes
Raoul Dufy, Vue des remparts de Saint-Paul-de-Vence, 1919 : une diversité d’écosystèmes.

Pallier au manque de connaissances ?

Pour dépasser la difficulté à inventorier complètement et partout ces différentes facettes de la biodiversité, a pu se développer le concept d’une biodiversité potentielle. Des forestiers ont ainsi développer l’Indice de Biodiversité Potentielle (IBP), un outil scientifique particulièrement intéressant et pédagogique permettant d’évaluer le potentiel d’accueil d’un peuplement forestier par les êtres vivants (faune, flore, champignons), sans préjuger de la biodiversité réelle qui ne pourrait être évaluée qu’avec des inventaires complexes, non réalisables en routine.

La forêt d’exception de la Sainte-Baume : un IBP très élevé.
Fourni par l’auteur

Cet IBP permet donc d’identifier les points d’amélioration possibles lors des interventions sylvicoles. Cet indicateur indirect et « composite », repose sur la notation d’un ensemble de dix facteurs qui permettent d’estimer les capacités d’accueil de biodiversité de la forêt.

Ainsi sera noté, par exemple, la présence ou non dans l’écosystème forestier de différentes strates de végétation, de très gros arbres, d’arbres morts sur pied ou au sol mais aussi de cavités, blessures, excroissances se trouvant au niveau des arbres et susceptibles d’abriter des organismes très divers, des coléoptères aux chiroptères.

La forêt de pins maritimes des landes : un IBP faible.
Fourni par l’auteur

Enfin, cette biodiversité peut aussi s’exprimer au travers de la biodiversité fantôme c’est-à-dire la biodiversité des espèces qui pourraient naturellement occuper un environnement du fait de leurs exigences écologiques mais qui en sont absentes du fait des activités humaines.

De fait, chaque écosystème a, par les caractéristiques climatiques, géographiques, géologiques de son biotope, un potentiel de biodiversité, potentiel entravé par la main de l’homme ancienne ou récente. Dans les régions fortement affectées par les activités humaines, les écosystèmes ne contiennent que 20 % des espèces qui pourraient s’y établir, contre 35 % dans les régions les moins impactées, un écart causé par la fragmentation des habitats, favorisant la part de la diversité fantôme.

Inventoriée, cachée, potentielle ou fantôme, la biodiversité n’en reste pas moins la clé du fonctionnement des écosystèmes et la clé de notre résilience au changement climatique. En témoignent toutes les publications scientifiques qui s’accumulent montrant l’importance de cette diversité pour nos efforts d’atténuation et d’adaptation. De plus en plus menacée dans toutes ses composantes sur la planète, la biodiversité doit donc plus que jamais être explorée et décrite, notamment là où elle est la plus riche mais la moins connue.

The Conversation

Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Biodiversité : pourquoi ce mot est souvent mal compris – https://theconversation.com/biodiversite-pourquoi-ce-mot-est-souvent-mal-compris-255522

L’opéra en Asie : entre héritage colonial, soft power et appropriation locale

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

L’opéra national de Pékin a été conçu par Paul Andreu, architecte de l’aéroport parisien de Roissy Trey Ratcliff / Flickr, CC BY-NC-ND

De la Chine à l’Indochine, en passant par Hongkong et la Corée du Sud, l’art lyrique occidental s’est implanté en Asie dans des contextes très variés. Héritage colonial ou outil de distinction sociale, il révèle bien plus que des goûts musicaux : une géographie du pouvoir, des hiérarchies culturelles, et des trajectoires d’appropriation locale.

Second épisode de la série « L’opéra : une carte sonore du monde ».


L’implantation de l’art lyrique en Asie ne fut ni spontanée ni universellement répartie dans le temps et l’espace. Elle s’intègre dans un processus lent de greffes culturelles débutées dès la fin du XVIe siècle par des missionnaires jésuites, notamment en Chine. Toutefois, ce n’est qu’au XIXe siècle, dans un contexte de domination coloniale, que l’art lyrique occidental s’inscrit dans les paysages urbains de l’Asie du Sud-Est. L’opéra occidental devient alors un marqueur d’urbanité à l’Européenne à travers son architecture et sa place centrale dans la cité, mais aussi grâce à l’image qu’il véhicule urbi et orbi. Objet de distinction sociale à l’origine réservé aux colons, il sera peu à peu adopté par les nouvelles générations ouvertes aux influences véhiculées par la mondialisation.

En Chine, une partition à plusieurs voix

L’art lyrique occidental co-existe avec l’opéra de Pékin, un genre populaire autochtone chinois, né à la fin du XVIIIe siècle, qui propose des spectacles mêlant musique, danse acrobatique et théâtre présentés avec des costumes colorés traditionnels.

Le répertoire européen sera timidement importé à partir des années 1980, comme en témoignent les représentations de Carmen à Pékin, en 1982, à destination d’un public chinois parfois un peu perdu face à cet art si éloigné de la tradition culturelle locale. Le Parti communiste chinois avait d’ailleurs distribué des cassettes audio aux spectateurs pour leur expliquer l’œuvre et les prévenir de la moralité de Carmen…

Sur le plan architectural, le recours à l’architecte Paul Andreu, concepteur de l’aéroport de Roissy (Paris), pour réaliser la maison d’opéra (à l’architecture futuriste) de Pékin, en 2007, est significatif. Il témoigne d’une volonté politique d’utiliser l’opéra comme un outil à plusieurs dimensions. D’un côté, cette forme musicale est pensée comme un loisir destiné aux nouvelles classes sociales chinoises, davantage perméables à la musique classique ou contemporaine occidentale. De l’autre, elle est mobilisée comme un symbole de puissance ouverte sur le monde, l’innovation et la créativité. (Dix-sept nouveaux opéras ont ainsi été commandés à des compositeurs chinois entre 2007 et 2019).

La maison d’opéra devient, comme en Europe, un lieu central, dont la fréquentation s’inscrit dans un processus de distinction sociale prisé des classes sociales supérieures. Ce bâtiment futuriste a ainsi remplacé une partie de la ville composée de petites maisons traditionnelles et d’habitants souvent âgés, montrant une volonté politique forte d’inscrire la Chine dans la modernité. Ce phénomène rappelle mutatis mutandis, les opérations d’urbanisme menées sous la houlette du baron Haussmann à Paris, destinées à mettre en scène l’opéra dans la ville et à structurer l’urbanisme autour de sa centralité.

En Indochine française, un théâtre d’apparat pour la bonne société coloniale puis l’élite hanoïenne

Au début du XXe siècle, l’implantation lyrique en Indochine reste strictement coloniale et sous le contrôle étroit de la censure. À Saïgon, à Haïphong ou à Hanoï, les colons français importent l’art théâtral et dans une moindre mesure l’opérette et les grandes œuvres du répertoire pour recréer les sociabilités parisiennes dont ils sont nostalgiques. Ces villes deviennent les vitrines culturelles de l’empire français reproduisant, ici comme dans d’autres colonies, les signes urbains de la centralité métropolitaine à travers le triptyque « cathédrale, théâtre et Palais du gouverneur ».

Dès les années 1880, ces édifices accueillent des troupes venues de France, renforçant ainsi le lien affectif avec la métropole. Les représentations d’art lyrique s’intègrent dans des activités culturelles variées avec le recours fréquent d’orchestres militaires. Ces activités lyriques restent destinées à la population coloniale dont le territoire lyrique demeure hermétique à la population autochtone.

Bien que parfois initiée à la culture française, celle-ci demeure le plus souvent exclue des pratiques musicales européennes, pour des raisons tant culturelles qu’économiques. Utilisé par les communistes lors de la révolution d’août 1945, l’opéra conserve aujourd’hui une activité culturelle réservée à une élite. Il est devenu le lieu où l’on accueille les délégations internationales et bientôt des touristes…

À Pondichéry, une implantation lyrique franco-indienne aidée par l’armée

L’expérience coloniale française liée à l’art lyrique en Inde, notamment à Pondichéry, propose un modèle plus mixte. Comptoir commercial et place forte militaire de longue date (1674–1954), la ville s’organise selon un urbanisme à l’européenne.

Le théâtre, propriété de l’armée, devient au début du XXe siècle un lieu culturel diffusant entre autres de l’art lyrique, chanté en français et destiné à un public mêlant colons, fonctionnaires, militaires et élite tamoule francophone. Cette appropriation partielle du répertoire par certains groupes locaux témoigne d’un ancrage culturel plus diffus, bien que toujours limité à une élite cultivée. Les musiciens militaires jouent un rôle essentiel dans l’entretien de cette vie lyrique, participant parfois aux représentations.

Aujourd’hui, le lieu tente de conserver une activité culturelle variée malgré de nombreuses difficultés, notamment financières.

Hongkong, plaque tournante d’un art lyrique mondialisé

À la croisée des routes commerciales entre l’Europe et l’Asie, Hongkong développe, dès le XIXe siècle, un territoire lyrique singulier. Sous domination britannique depuis 1841, cette cité cosmopolite accueille des troupes itinérantes diffusant majoritairement le répertoire italien – Verdi, Rossini, Donizetti –, assez populaire dans ce lieu. L’opéra s’implante le long des circuits du négoce et s’ancre dans un paysage urbain en mutation, où la culture devient vitrine de réussite sociale.

À partir des années 1970, les élites locales s’approprient l’opéra occidental. Si l’italien reste la langue dominante utilisée, des artistes chinois, comme Ella Kiang, s’imposent désormais sur scène. Par la suite, les représentations sont sous-titrées en caractères chinois, et certaines œuvres françaises traduites dans la langue locale. À partir de 1973, le festival de Hongkong devient un espace de dialogue entre cultures, tandis que l’influence française décline au profit de celle de l’Italie et du Royaume-Uni.

Le centre culturel de Hongkong, dans le quartier de Tsim Sha Tsui
Le centre culturel de Hongkong, dans le quartier de Tsim Sha Tsui.
Wikimedia

En 1989, lors de l’inauguration du centre culturel Tsim Sha Tsui, Louis Vuitton offre le rideau de scène peint par Olivier Debré, symbole d’un soft power français à travers l’industrie du luxe…

En Corée du Sud, un art lyrique marqué par le répertoire italien et ascenseur social pour jeunes artistes

La Corée du Sud, qui échappe aux influences coloniales occidentales directes mais pas à la mondialisation culturelle récente, adopte l’opéra comme outil de distinction sociale. L’Opéra national est inauguré en 1959, avec un répertoire dominé par Verdi, chanté en coréen.

Le chant devient un moyen d’ascension sociale pour une jeunesse ambitieuse dont les meilleurs éléments s’exporteront dans les grandes scènes lyriques mondiales. Cependant, l’opéra français peine à s’imposer, tant pour des raisons linguistiques (difficultés de prononciation de la langue française et notamment du e muet pour les larynx des chanteurs coréens). Le répertoire français reste donc marginal face à l’italien.

Le National Opera adapte aussi des récits coréens dans un style lyrique mêlant musique traditionnelle et instruments occidentaux, ce qui témoigne d’une appropriation du genre à travers une esthétique hybride.

L’art lyrique en Asie, un indicateur géopolitique et culturel

À travers ces différents cas, l’art lyrique en Asie apparaît comme un révélateur des rapports de domination, de circulation culturelle et de hiérarchies linguistiques.

Si la colonisation a été un vecteur d’importation de formes lyriques européennes, elle a également été une force de sélection et de segmentation. En effet, l’art lyrique occidental n’a réellement pris racine que là où les élites – coloniales ou nationales – y ont trouvé un intérêt social ou politique. Plus récemment, la montée de classes moyennes et cultivées dans les grandes métropoles asiatiques a transformé le rapport à l’opéra, qui devient désormais un bien culturel universalisé, affranchi de ses origines européennes, adapté aux langues et aux esthétiques locales.

Ainsi, l’art lyrique, autrefois outil de cohésion entre colons, devient aujourd’hui un symbole de puissance et d’ouverture des sociétés asiatiques en quête de reconnaissance sur la scène internationale.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’opéra en Asie : entre héritage colonial, soft power et appropriation locale – https://theconversation.com/lopera-en-asie-entre-heritage-colonial-soft-power-et-appropriation-locale-262238

Génération Z : l’amour en crise ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Katherine Twamley, Professor of Sociology, UCL

Les femmes sont, en moyenne, plus heureuses célibataires que les hommes, qui, de plus en plus, sombreraient dans l’heteropessimisme Drazen Zigic/Shutterstock

Baisse de l’activité sexuelle, montée d’un certain « hétéropessimisme » ou célibat revendiqué… de plus en plus d’éléments indiquent que la génération Z se détourne des formes traditionnelles de rencontres et des relations amoureuses à long terme. Dans le même temps, on observe un clivage politique entre jeunes femmes – plus libérales – et jeunes hommes – plus conservateurs. Comment analyser ces évolutions, au regard du contexte politique, social et économique ?


Des signes de clivage politique entre les jeunes hommes et les jeunes femmes ont pu être observés au cours de l’année écoulée. Les données issues des élections dans plusieurs pays indiquent que les femmes âgées de 18 à 29 ans se montrent nettement plus libérales, tandis que les jeunes hommes penchent davantage vers le conservatisme. Une récente étude, menée dans 30 pays a également révélé que la génération Z est plus divisée que les précédentes sur les questions liées à l’égalité entre les sexes.

Parallèlement, de plus en plus d’éléments montrent que cette génération se détourne des rencontres amoureuses. Selon les données de l’enquête nationale sur la croissance des familles aux États‑Unis (National Survey of Family Growth), entre 2022 et 2023, 24 % des hommes et 13 % des femmes, âgés de 22 à 34 ans, ont déclaré n’avoir eu aucune activité sexuelle au cours de l’année écoulée.

Il s’agit d’une augmentation significative par rapport aux années précédentes. Et les adolescents états-uniens sont moins enclins à entretenir des relations amoureuses que ceux des générations précédentes.

Au Royaume-Uni, les enquêtes menées au cours des dernières décennies révèlent une tendance à la baisse de l’activité sexuelle, tant en termes de fréquence que de nombre de partenaires chez les jeunes. Les applications de rencontre perdent également de leur attrait, les principales plateformes enregistrant des baisses significatives du nombre d’utilisateurs parmi les hétérosexuels de la génération Z l’an dernier.

Une fracture politique genrée

Une fracture politique genrée rend-elle les rencontres plus difficiles ? En tant que sociologues de l’intimité, nos travaux ont montré comment les relations sont affectées par des tendances sociales, économiques et politiques plus larges.

Nos recherches sur la persistance des inégalités de genre montrent qu’elles peuvent affecter la qualité des relations intimes ainsi que leur stabilité.

Par exemple, les relations hétérosexuelles reposent souvent sur une répartition inégale du travail émotionnel et domestique, même au sein des couples ayant des revenus similaires. Certains commentateurs et chercheurs ont identifié une tendance à l’« hétéropessimisme » – un désenchantement vis-à-vis des relations hétérosexuelles, souvent marqué par l’ironie, par le détachement ou par la frustration. De nombreuses femmes expriment une lassitude face aux inégalités de genre qui peuvent apparaître dans les relations avec les hommes.

Mais l’hétéropessimisme a également été identifié chez les hommes et des recherches ont montré que les femmes sont, en moyenne, plus heureuses célibataires que ces derniers.

Prenons le travail domestique. Malgré les avancées en matière d’égalité entre les sexes dans de nombreux domaines, les données montrent que, dans les couples hétérosexuels, les femmes assument encore la majorité des tâches ménagères et des tâches liées au soin. Au Royaume-Uni, elles effectuent en moyenne 60 % de travail non rémunéré de plus que les hommes. Cet écart subsiste même au sein des couples où les deux partenaires travaillent à temps plein.




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En Corée, l’inégalité persistante entre les sexes est considérée comme étant à l’origine du mouvement 4B. Des jeunes femmes coréennes, lassées des stéréotypes sexistes qui les cantonnent à des rôles traditionnels, déclarent rejeter le mariage, la maternité, les relations amoureuses et le sexe avec les hommes.

Dans ce pays et ailleurs, sur les réseaux sociaux, des jeunes femmes se disent « boy sober » [littéralement « sobres de garçons », ndlr_]. Le harcèlement, les abus et les « comportements toxiques » sur les applications de rencontre ont, selon certains témoignages, détourné nombre d’entre elles de toute envie de sortir avec quelqu’un.

D’autres ont opté pour la célibat volontaire. Un élément d’explication tient au fait que, pour certaines femmes, la remise en cause des droits reproductifs – comme l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade (qui garantissait le droit fédéral à l’avortement aux États-Unis, ndlr) – rend les questions d’intimité fondamentalement politiques.

Des désaccords politiques, qui auraient, autrefois, pu être surmontés dans une relation, sont aujourd’hui devenus profondément personnels, car ils touchent à des enjeux tels que le droit des femmes à disposer de leur corps et les expériences de misogynie qu’elles peuvent subir.

Bien sûr, les femmes ne sont pas seules à pâtir des inégalités de genre. Dans le domaine de l’éducation, les données suggèrent que les garçons prennent du retard sur les filles à tous les niveaux au Royaume-Uni, bien que des recherches récentes montrent que la tendance s’est inversée en mathématiques et en sciences.

Nombre d’hommes estiment être privés d’opportunités de s’occuper de leurs enfants, notamment en raison de normes dépassées en matière de congé parental, limitant le temps qu’ils peuvent leur consacrer.

Certains influenceurs capitalisent sur les préjudices réels ou supposés des hommes, diffusant leurs visions rétrogrades et sexistes des femmes et du couple sur les réseaux sociaux de millions de garçons et de jeunes hommes.




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Compte tenu de tout cela, il n’est pas surprenant que les jeunes hommes soient plus enclins que les jeunes femmes à affirmer que le féminisme a « fait plus de mal que de bien ».

Anxiété et incertitude

Mais des enjeux politiques et économiques plus larges influencent également les jeunes hommes et les jeunes femmes, et conditionnent leur façon – voire leur décision – de se fréquenter. La génération Z atteint l’âge adulte à une époque de dépression économique. Des recherches montrent que les personnes confrontées à des difficulté économiques peuvent avoir du mal à établir et à maintenir des relations intimes.

Cela peut être en partie dû au fait que les débuts d’une romance sont fortement associés au consumérisme – sorties au restaurant, cadeaux, etc. Mais il existe aussi un manque d’espace mental pour les rencontres lorsque les gens sont sous pression pour joindre les deux bouts. L’insécurité financière affecte également la capacité des jeunes à se payer un logement et, donc, à disposer d’espaces privés avec un partenaire.

On observe, par ailleurs, une augmentation des problèmes de santé mentale signalés par les jeunes dans le monde entier. Les angoisses liées à la pandémie, à la récession économique, au climat et aux conflits internationaux sont omniprésentes.

Ces inquiétudes se reflètent dans les rencontres amoureuses, au point que certains voient dans une relation sentimentale une prise de risque supplémentaire dont il vaut mieux se protéger. Des recherches menées auprès d’utilisateurs hétérosexuels d’applications de rencontre au Royaume-Uni, âgés de 18 à 25 ans, ont révélé qu’ils perçoivent souvent les rencontres comme un affrontement psychologique – dans lequel exprimer son intérêt trop tôt peut mener à l’humiliation ou au rejet.

Il en résulte que ni les jeunes hommes ni les jeunes femmes ne se sentent en sécurité pour manifester un véritable intérêt envers un potentiel partenaire. Cela les enferme souvent dans le fameux, et souvent décrié, « talking stage » (« phase de discussion »), où les relations peinent à progresser.

Comme l’ont montré Lisa Wade et d’autres sociologues, même dans le cadre de relations sexuelles occasionnelles, l’attachement émotionnel est souvent volontairement évité.

Cartoonish illustration of a man holding a mobile phone, which shows a woman running away through an open door
Être vulnérable et risquer le rejet, ou quitter le navire ?
Dedraw Studio/Shutterstock

Si la génération Z se détourne des relations amoureuses, ce n’est pas forcément par manque d’envie de créer du lien, mais sans doute en raison d’un sentiment de vulnérabilité accru, nourri par une montée des problèmes de santé mentale et un climat d’insécurité sociale, économique et politique.

Il ne s’agit peut-être pas d’un rejet des relations de la part des jeunes. Peut-être ont-ils plutôt du mal à trouver des espaces émotionnellement sûrs (et financièrement accessibles) propices au développement d’une intimité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Génération Z : l’amour en crise ? – https://theconversation.com/generation-z-lamour-en-crise-261739

Heinrich von Stackelberg : on ne peut séparer l’économiste du nazi

Source: The Conversation – France (in French) – By Damien Bazin, Maître de Conférences HDR en Sciences Economiques, Université Côte d’Azur

Le point d’aboutissement de l’attraction qu’exerce sur Stackelberg le nationalisme allemand est son adhésion au Parti national-socialiste (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, NSDAP) en 1931, puis à la Schutzstaffel (SS) en 1933. JasonLincolnLester/Shutterstock

Économiste de génie et… membre de la Schutzstaffel (SS). Comment séparer la biographie un des auteurs majeurs de la théorie des jeux et du duopole, de ses convictions politiques ? Dans la période de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre, Heinrich Von Stackelberg entendait peser sur le cours du monde. À base de compétition, de corporatisme fasciste et d’ordolibéralisme.


Heinrich von Stackelberg est à la fois un économiste méconnu et un théoricien de réputation internationale. Il a laissé son nom à la postérité en proposant une typologie des marchés qui fait encore l’objet de recherches aujourd’hui, en développant la théorie des jeux et en questionnant l’idée d’« équilibre économique ». Il ne fut pourtant pas que cela. Son itinéraire de théoricien de l’économie renferme une face sombre, très sombre même, puisqu’il adhéra au Parti national-socialiste allemand en 1931, soit deux ans avant l’accession de Hitler à la Chancellerie.

L’actualité de la politique commerciale de Donald Trump pose un problème bien connu des économistes. Faut-il rétorquer par des sanctions similaires, et s’engager dans l’escalade tarifaire, ou bien négocier pour alléger les droits de douane additionnels du pays qui les a établis ? Doit-on participer à un jeu coopératif ou bien à un jeu non coopératif ? En lien direct avec cette actualité commerciale, c’est la figure de l’économiste et mathématicien Heinrich Freiherr Von Stackelberg qui se dessine en toile de fond. Un économiste dont la réputation tient essentiellement à son approche des coûts, de la concurrence et des formes de marché.

La figure de Stackelberg dans le champ de la science économique conduit à penser qu’un discours théorique n’est que rarement, voire jamais, séparé d’une vision du monde (Weltanschaung), d’un engagement politique. L’entre-deux-guerres en constitue une période hautement symbolique. Les théoriciens de l’économie, au sein desquels il prit place, entendaient peser sur le cours du monde, ce qui explique l’âpreté des conceptions des uns et des autres.

Équilibre et déséquilibre

Heinrich von Stackelberg
L’économiste Heinrich von Stackelberg, né en 1905 à Moscou et décédé en 1946 à Madrid, a développé dès son arrivée en Allemagne, à 18 ans, une attirance pour le nationalisme conservateur.
Wikimediacommons

Nul doute que cet économiste, baron de son état, né en Russie en 1905, devenu allemand par la suite et mort en Espagne en 1946, aura marqué la théorie économique. Il analyse tout particulièrement les comportements des acteurs, ces entreprises dans la sphère marchande, pouvant être à l’origine de rapports économiques asymétriques. Ces comportements participent in fine à l’émergence d’un acteur leader. Ce leader est en mesure d’empêcher, par le pouvoir dont il est doté sur le marché, la formation d’un équilibre économique. C’est lui qui fixe les règles de fonctionnement du marché, l’autre acteur étant considéré comme un suiveur. Stackelberg en déduit que l’équilibre sur les marchés est une conception très éloignée de la réalité économique.

Stackelberg s’éloigne en cela de ses prédécesseurs français, Antoine Cournot ou Joseph Bertrand, qui, pour leur part, avaient axé leur réflexion sur des jeux coopératifs. Ils aboutissaient à des marchés considérés comme équilibrés.

Structure du marché et équilibre

L’extrême rigueur de la démonstration de Stackelberg tient à la dotation élevée en capital mathématique qui caractérisait cet économiste. Elle lui vaut une insertion rapide dans les grands débats qui animent la science économique durant les années 1920-1930, années souvent qualifiées de « haute théorie », et ce, en dépit de la barrière de la langue allemande. Sa vision de l’instabilité des marchés fait qu’il n’est pas un économiste isolé puisque, la Grande Dépression aidant, d’autres économistes développent des travaux similaires comme ceux de Nicholas Kaldor en Grande-Bretagne.

Couverture du livre Market Structure and Equilibrium
Marktform und Gleichgewicht (1934), ou Market Structure and Equilibrium (2011) en anglais, est l’ouvrage phare de Stackelberg.
Springer, FAL

Avec de telles avancées théoriques, Stackelberg s’installe durablement dans le paysage éditorial économique, et en particulier dans les ouvrages d’économie industrielle et, plus largement, dans les manuels contemporains de science économique couvrant les trois premières années d’économie dans les universités.

C’est en 1934 qu’il publie son ouvrage phare, en langue allemande, et longtemps resté sans traduction ni anglaise ni encore moins française, Marktform und Gleichgewicht. Il faudra attendre 2011 pour avoir une traduction anglaise complète de ce livre Market Structure and Equilibrium. La théorie du duopole de Stackelberg, que l’on peut trouver dans cet ouvrage, lui a valu une notoriété mondiale. Un ouvrage publié en 1934 qui suscita d’emblée des commentaires et des recensions dans les revues d’économie les plus prestigieuses, et signés par les grands noms de la discipline, à l’image de Wassily Leontief aux États-Unis, de Nicholas Kaldor et de John Hicks en Grande-Bretagne, ou encore de Walter Eucken en Allemagne.

Économiste nazi

Mathématicien, statisticien, économiste, Stackelberg est un intellectuel brillant. Ses travaux sur les coûts et les formes de marché l’attestent. La science, celle de l’économie en particulier, n’est toutefois pas idéologiquement neutre. Dans le cas de Stackelberg, l’homme de connaissances développe une conscience nationaliste, une attirance pour les mouvements paramilitaires dès qu’il foule le sol allemand à l’âge de 18 ans, après avoir fui sa Russie natale avec ses parents et ses trois frères.

Le point d’aboutissement de l’attraction qu’exerce sur lui le nationalisme allemand, est l’adhésion au Parti national-socialiste (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, NSDAP) en 1931, puis à la Schutzstaffel (SS) en 1933. Si ses recherches sur les formes de marché sont finalisées dans la publication de l’ouvrage de 1934, Stackelberg publie plusieurs articles dans des revues comme Jungnationale Stimmen (Voies des jeunesses nationalistes. Lire James Konow).

On pourrait considérer qu’une ligne de démarcation sépare les travaux théoriques de l’engagement politique de Stackelberg, et affirmer ainsi que la science ne se mélange pas à la politique. L’argument principal qui plaide en faveur de cette étanchéité entre les deux champs tient à l’antériorité de l’adhésion au NSDAP sur les recherches académiques qui vont faire de lui un économiste de réputation internationale.

En réalité, Stackelberg prend des positions politiques qui transpirent dans ses analyses scientifiques.

Corporatisme d’obédience fasciste

Un premier indice réside dans sa vision de la politique monétaire. Lors d’une conférence (« Die deutsche Geldpolitik seit 1870 »), prononcée en 1942 à Bonn, dont le thème est la politique monétaire allemande, Stackelberg s’attache à retracer l’évolution des réformes monétaires de l’Allemagne depuis 1870. L’ambition de cette conférence est d’identifier les fondements d’une souveraineté monétaire de l’Allemagne en phase avec ses ambitions hégémoniques dans une Europe en voie de renouveau. La publication des inaugural lectures (Antrittsvorlesung) de l’Université de Bonn est placée sous la responsabilité de Karl Franz Johann Chudoba (1898-1976), qui enseigne la minéralogie à Bonn, mais qui est, par ailleurs, un membre actif du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, NSDAP).

Le second indice est beaucoup révélateur de l’articulation qu’il peut y avoir entre démarche scientifique et engagement politique. Il tient fondamentalement à la période historique dans laquelle évolue Stackelberg. Cette période, c’est celle de la défaite de 1918 et celle de la République de Weimar. Comme bon nombre d’économistes, dont le français François Perroux, Stackelberg s’emploie, dans son livre de 1934 (Marktform und Gleichgewicht), à cherche une troisième voie entre, d’une part, le bolchévisme et le nivellement social qu’il lui semble incarner et, d’autre part, le capitalisme et son individualisme exacerbé qui a mis à l’épreuve les valeurs de l’Allemagne.

C’est pourquoi, dans un court chapitre (trois pages seulement), il prône l’adhésion au corporatisme. En cela, il rejoint une frange des économistes qui, comme lui, ont la certitude que le capitalisme est instable, et qui sont en quête d’une troisième voie, celle du corporatisme d’obédience fasciste.

Ordolibéralisme

Stackelberg n’est donc pas qu’un théoricien, il définit des leviers de politique économique, admet l’importance de l’interventionnisme de l’État, dans la perspective d’une réconciliation des acteurs d’une même filière économique, participant ainsi d’une unité nationale. Cette conception, il en échange les principes fondamentaux avec son collègue et ami, l’économiste Luigi Amoroso, auteur en 1938 d’un article publié par la prestigieuse revue Econometrica, dédié à Vilfredo Pareto, et dans lequel il rend un vibrant hommage à Benito Mussolini.

Stackelberg participe pleinement à la bataille des idées économiques de l’entre-deux-guerres. S’éloignant du nazisme à partir de 1943, il rejoint le groupe de Fribourg, autour d’économistes comme Eucken Walter ou Röpke Wilhelm ou encore Böhm Franz. Un groupe qui fera date, puisque les économistes qui le composent forment l’ordolibéralisme, incarnation allemande d’une voie médiane entre le laissez-faire intégral et le socialisme. Ce courant de pensée libéral conceptualise que la mission économique de l’État est de créer et de maintenir un cadre normatif permettant la « concurrence libre et non faussée » entre les entreprises.

Des économistes qui entendent préparer le lendemain de la guerre en proposant de nouveaux principes organisationnels de l’économie allemande.

Invité par l’Université de Madrid comme visiting professor, Stackelberg profite de cette opportunité en 1944 pour fuir l’Allemagne nazie. Il échappe au sort qui fut réservé à tous les opposants au régime dont il fait partie. En effet, après son adhésion sans ambiguïté au nazisme, Stackelberg s’était rangé dans le camp des opposants à Hitler. Ses enseignements en Espagne font de Stackelberg un diffuseur de l’ordolibéralisme, dans un régime politique autoritaire, attestant une fois de plus de l’attirance de cet économiste pour le fascisme et le nationalisme.

Il va laisser une forte empreinte chez ses collègues espagnols, empreinte que l’on peut mesurer dans les recherches menées sur lui en Espagne, jusqu’à très récemment. Cette empreinte aura été réalisée dans un laps de temps très court, puisque Stackelberg mourut en 1946. Durant ces deux années, il publiera un ouvrage en langue espagnole : Principios de Téoria Economica.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Heinrich von Stackelberg : on ne peut séparer l’économiste du nazi – https://theconversation.com/heinrich-von-stackelberg-on-ne-peut-separer-leconomiste-du-nazi-257405

Sommet Trump-Poutine en Alaska : « Ce n’est pas ainsi que l’on met fin à une guerre »

Source: The Conversation – in French – By Donald Heflin, Executive Director of the Edward R. Murrow Center and Senior Fellow of Diplomatic Practice, The Fletcher School, Tufts University

Le président états-unien Donald Trump et le président russe Vladimir Poutine se rencontreront en Alaska, le 15 août 2025. Ici, ils arrivent ensemble pour la photo de groupe lors du sommet du G20 à Osaka, le 28 juin 2019. Brendan Smialowski/AFP/Getty Images

Un sommet organisé à la hâte entre les présidents Donald Trump et Vladimir Poutine est prévu le 15 août 2025 en Alaska, où les deux dirigeants discuteront d’un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine. Le chef de l’État ukrainien Volodymyr Zelensky ne sera pas présent, sauf changement de dernière minute. « The Conversation » s’est entretenu avec le diplomate chevronné Donald Heflin, qui enseigne aujourd’hui à la Fletcher School de l’Université Tufts, près de Boston, afin de connaître son point de vue sur cette rencontre inhabituelle et sur les raisons pour lesquelles elle aboutira, selon lui, probablement à une photo et à une déclaration, mais pas à un accord de paix.

The Conversation : Comment les guerres prennent-elles fin ?

Donald Heflin : Les guerres prennent fin pour trois raisons. La première est que les deux camps s’épuisent et décident de faire la paix. La deuxième, plus courante, est qu’un camp s’épuise, lève la main et dit : « Oui, nous sommes prêts à nous asseoir à la table des négociations. »

Et puis la troisième raison, que nous avons vue au Moyen-Orient, c’est que des forces extérieures, comme les États-Unis ou l’Europe, interviennent et disent : « Ça suffit. Nous imposons notre volonté de l’extérieur. Arrêtez ça. »

Ce que nous voyons dans la situation entre la Russie et l’Ukraine, c’est qu’aucune des deux parties ne montre une réelle volonté de s’asseoir à la table des négociations et de céder du territoire.

Les combats se poursuivent donc. Et le rôle que jouent actuellement Trump et son administration correspond à la troisième possibilité, celle d’une puissance extérieure qui intervient et dit « Ça suffit ».

Regardons la Russie. Elle n’est peut-être plus la superpuissance qu’elle a été, mais c’est une puissance qui dispose d’armes nucléaires et d’une armée importante. Ce n’est pas un petit pays du Moyen-Orient que les États-Unis peuvent dominer complètement. C’est presque un égal. Alors, peut-on vraiment lui imposer sa volonté et le faire venir sérieusement à la table des négociations s’il ne le veut pas ? J’en doute fort.

Deux personnes debout sur des décombres à côté d’immeubles de plusieurs étages bombardés
Des habitants de Kramatorsk (Ukraine) sortent de leur voiture au milieu d’immeubles résidentiels bombardés par les forces russes, le 10 août 2025.
Pierre Crom/Getty Images

De quelle manière cette rencontre entre Trump et Poutine en Alaska s’inscrit-elle dans l’histoire des négociations de paix ?

D. H. : Beaucoup de gens font l’analogie avec la conférence de Munich de 1938, où la Grande-Bretagne et la France ont rencontré l’Allemagne hitlérienne. Je n’aime pas faire de comparaison avec le nazisme ou avec l’Allemagne hitlérienne. Ces gens ont déclenché la Seconde Guerre mondiale, perpétré l’Holocauste et tué de 30 millions à 40 millions de personnes. Il est difficile de comparer quoi que ce soit à cela.

Mais sur le plan diplomatique, ce qui s’est passé en 1938 peut éclairer la situation actuelle. L’Allemagne a dit : « Écoutez, nous avons tous ces citoyens allemands qui vivent dans ce nouveau pays qu’est la Tchécoslovaquie. Ils ne sont pas traités correctement. Nous voulons qu’ils fassent partie de l’Allemagne. » Et ils étaient prêts à envahir le pays.

L’Europe est alors en pleine crise des Sudètes : la situation est explosive. Pour éviter la guerre, le premier ministre britannique Neville Chamberlain décide de mener seul des négociations avec le chancelier Hitler. Il fait trois fois le voyage en Allemagne en quinze jours et ces rencontres mèneront aux accords de Munich, qui actent la cession par la Tchécoslovaquie des Sudètes au profit du IIIe Reich, avec des garanties françaises et anglaises sur l’intégrité du reste du pays. Et cela devait s’arrêter là. L’Allemagne ne devait avoir aucune autre exigence.

La Tchécoslovaquie n’était pas présente en 1938. C’est une paix qui lui a été imposée.

Et, bien sûr, il n’a pas fallu attendre plus d’un an ou deux ans avant que l’Allemagne déclare : « Non, nous voulons toute la Tchécoslovaquie. Et, d’ailleurs, nous voulons aussi la Pologne. » C’est ainsi que la Seconde Guerre mondiale a commencé.

Deux hommes se serrant la main ; l’un porte un uniforme militaire avec une croix gammée sur un brassard
Le dictateur allemand Adolf Hitler, à droite, serre la main du premier ministre britannique Neville Chamberlain, lors de leur rencontre à Godesberg, en Allemagne, le 23 septembre 1938.
New York Times Co./Getty Images

Pourriez-vous préciser davantage ces comparaisons ?

D. H. : La Tchécoslovaquie n’était pas à la table des négociations. L’Ukraine n’est pas à la table des négociations.

Encore une fois, je ne suis pas sûr de vouloir comparer Poutine à Hitler, mais c’est un homme fort autoritaire à la tête d’une armée importante.

Des garanties de sécurité ont été données à la Tchécoslovaquie et n’ont pas été respectées. L’Occident a donné des garanties de sécurité à l’Ukraine lorsque ce pays a renoncé à ses armes nucléaires en 1994. Nous leur avons dit : « Si vous faites preuve de courage et renoncez à vos armes nucléaires, nous veillerons à ce que vous ne soyez jamais envahis. » Et ils ont été envahis deux fois depuis, en 2014 et en 2022. L’Occident n’a pas réagi.

L’histoire nous enseigne donc que les chances que ce sommet débouche sur une paix durable sont assez faibles.

Quel type d’expertise est nécessaire pour négocier un accord de paix ?

D. H. : Voici comment cela se passe généralement dans la plupart des pays qui ont une politique étrangère d’envergure ou un appareil de sécurité nationale important, et même dans certains petits pays.

D’abord, les dirigeants politiques définissent leur objectif politique, ce qu’ils veulent atteindre.

Ils communiquent ensuite leurs objectifs aux agents de l’État, des services diplomatiques et aux militaires en leur disant : « Voici ce que nous voulons obtenir à la table des négociations. Comment y parvenir ? »

Alors ces experts leur font des propositions : « Nous allons faire ceci et cela, et nous affecterons du personnel à cette tâche. Nous travaillerons avec nos homologues russes pour tenter de réduire le nombre de points litigieux, puis nous proposerons des chiffres et des cartes. »

Or, il y a eu beaucoup de turnover au département d’État depuis l’investiture en janvier. L’équipe est nouvelle, et si certains, comme Marco Rubio, savent généralement ce qu’ils font en matière de sécurité nationale, d’autres moins. De nombreux hauts fonctionnaires et personnels du département d’État ont été licenciés, et beaucoup de cadres intermédiaires partent, et avec eux, c’est l’expertise qui s’en va.

C’est un vrai problème. L’appareil de sécurité nationale américain est de plus en plus dirigé par une équipe B, dans le meilleur des cas.

Pourquoi cela posera-t-il un problème quand Trump rencontrera Poutine ?

D. H. : Une rencontre entre deux dirigeants de deux grands pays comme ceux-ci ne s’organise pas à la hâte, à moins qu’il s’agisse d’une situation de crise.

C’est-à-dire que cette rencontre pourrait avoir lieu dans deux ou trois semaines, aussi bien que cette semaine.

En disposant de plus de temps, on peut mieux se préparer. On peut transmettre toutes sortes de documents et d’informations aux agents diplomatiques américains qui vont participer au sommet. Ceux-ci auraient le temps de rencontrer leurs homologues russes, ainsi que leurs homologues ukrainiens, voire des agents d’autres pays d’Europe occidentale. Et lorsque les deux parties finiraient par s’asseoir à la table des négociations, cela se passerait de manière très professionnelle.

Les négociateurs auraient des documents de travail similaires. Chacun aurait à peu près le même niveau d’information. Les questions seraient ciblées.

Ce n’est pas du tout le cas avec ce sommet en Alaska. Ici, il s’agit de deux dirigeants politiques qui vont se rencontrer et prendre des décisions – souvent motivées par des considérations purement politiques –, mais sans aucune idée réelle de leur faisabilité ou de la manière dont elles vont pouvoir être mises en œuvre.

Un accord de paix pourrait-il être appliqué ?

D. H. : Une fois encore, la situation est, en quelque sorte, hantée par le fait que l’Occident n’a jamais appliqué les garanties de sécurité promises en 1994.

Historiquement, la Russie et l’Ukraine ont toujours été liées, et c’est là le problème. Quelle est la ligne rouge de Poutine ? Renoncerait-il à la Crimée ? Non. Renoncerait-il à la partie de l’est de l’Ukraine qui a été prise de facto par la Russie avant même le début de la guerre ? Probablement pas. Renoncerait-il à ce qu’ils ont gagné depuis lors ? Peut-être.

Mettons-nous ensuite à la place de l’Ukraine. Veut-elle renoncer à la Crimée ? Elle répond « Non ». Veut-elle renoncer à une partie de l’est du pays ? Encore « Non ».

Je suis curieux de savoir ce que vos collègues du monde diplomatique pensent de cette réunion à venir.

D. H. : Les personnes qui comprennent le processus diplomatique pensent que cette initiative est de l’amateurisme et qu’elle a peu de chances d’aboutir à des résultats concrets et applicables. Elle donnera lieu à une déclaration et à une photo de Trump et de Poutine se serrant la main. Certains croiront que cela résoudra le problème. Ce ne sera pas le cas.

The Conversation

Donald Heflin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sommet Trump-Poutine en Alaska : « Ce n’est pas ainsi que l’on met fin à une guerre » – https://theconversation.com/sommet-trump-poutine-en-alaska-ce-nest-pas-ainsi-que-lon-met-fin-a-une-guerre-263122