Le développement industriel provoque le morcellement de la forêt boréale canadienne. Une réflexion s’impose

Source: The Conversation – in French – By Maria Strack, Professor, Department of Geography and Environmental Management, University of Waterloo

Profil sismique dans le nord-est de la Colombie-Britannique, près de la ville de Fort Nelson. (Maria Strack), CC BY-NC-SA

Ces derniers temps, on parle beaucoup de grands projets d’infrastructure au Canada, le gouvernement fédéral ayant prévu d’accélérer l’exploitation des ressources à l’échelle du pays.

Cette initiative n’est pas surprenante. En 2024, le secteur des ressources naturelles représentait 16 % du PIB du pays et fournissait 1,8 million d’emplois.

Ces avantages économiques s’accompagnent toutefois de compromis environnementaux dont les conséquences restent à déterminer. Avant d’accélérer le développement en réduisant la surveillance environnementale, il faut prendre en compte ces éventuelles répercussions.

Les exemples de conséquences environnementales imprévues ne manquent pas au Canada. Si l’on vous parle d’un réseau à haute densité de corridors, souvent espacés de moins de 100 mètres, vous penseriez peut-être à des routes urbaines ou à des sentiers dans un parc.

En fait, un réseau de clairières linéaires, ou « profils sismiques », s’étend à travers la forêt boréale canadienne. On estime que ces clairières totalisent plus de 1,8 million de kilomètres rien qu’en Alberta.

Créées à des fins d’exploration géophysique, elles permettent au personnel et à l’équipement de se déplacer à travers le territoire et de cartographier les ressources souterraines telles que le pétrole et le gaz. En Alberta, les premières traces de ce type d’exploration remontent à la fin des années 1920, et l’activité s’est considérablement intensifiée à partir des années 1960.


Cet article fait partie de notre série Forêt boréale : mille secrets, mille dangers

La Conversation vous propose une promenade au cœur de la forêt boréale. Nos experts se penchent sur les enjeux d’aménagement et de développement durable, les perturbations naturelles, l’écologie de la faune terrestre et des écosystèmes aquatiques, l’agriculture nordique et l’importance culturelle et économique de la forêt boréale pour les peuples autochtones. Nous vous souhaitons une agréable — et instructive — balade en forêt !


Les programmes d’exploration ont pris de plus en plus de l’ampleur, sans que les gouvernements n’exigent des entreprises qu’elles remettent les terres dans leur état initial. On partait du principe que les arbres repousseraient tout simplement sur les étroites clairières, rétablissant ainsi le couvert forestier. Cependant, de nombreux profils sismiques sont restés dépourvus de couvert forestier pendant des décennies, en particulier ceux qui traversent des zones humides boisées.

Même si les progrès de la technologie géophysique et la compréhension des conséquences environnementales ont permis de mettre au point des méthodes moins néfastes, cet héritage de l’activité humaine persiste sous la forme d’un réseau qui endommage les forêts.

Des forêts fragmentées

des arbres bordent de part et d’autre une clairière dans la forêt
Profil sismique près de Cold Lake, en Alberta.
(Maria Strack), CC BY-NC-SA

Les profils sismiques fragmentent les forêts et réduisent leur capacité à servir d’habitats et à contribuer à l’atténuation des changements climatiques. La fragmentation modifie la façon dont les animaux utilisent le territoire et a été associée à un déclin marqué des populations de caribous.

Ces couloirs ouverts permettent aux prédateurs de se déplacer plus rapidement et de voir plus loin, ce qui facilite la chasse au caribou. Ils améliorent par ailleurs l’accès à la forêt, normalement dense, à d’autres herbivores, comme les chevreuils et les orignaux, ce qui accroît la concurrence pour la nourriture.

Les profils sismiques nuisent aussi à la capacité des tourbières de contribuer à la régulation du climat. Ces dernières stockent d’énormes quantités de carbone. Les restes de plantes qui s’accumulent dans le sol des tourbières sont protégés de la décomposition par des conditions humides, fraîches et acides.

Ces conditions humides favorisent également la production de méthane, un gaz à effet de serre. Cependant, une grande partie du méthane est consommée par les micro-organismes vivant dans les couches supérieures du sol et n’est donc jamais rejetée dans l’atmosphère.

Les micro-organismes qui consomment du méthane ont besoin d’un milieu oxygéné, condition assurée par une couche de mousse aérée à la surface qui facilite un bon drainage. Dans ces conditions non perturbées, le stockage du carbone dans les tourbières compense largement les émissions de méthane, ce qui permet aux tourbières d’apporter un bénéfice climatique net.

La perturbation du sol des tourbières causée par l’utilisation d’équipements lourds lors des levés géophysiques comprime la couche superficielle, rendant les conditions plus humides. C’est une des raisons pour lesquelles les arbres mettent du temps à repousser, et cela entraîne également une hausse des émissions de méthane. Ces changements peuvent modifier le bilan des gaz à effet de serre dans les tourbières et contribuer ainsi au réchauffement climatique.

Ce n’est qu’après des décennies de recherche dans la forêt boréale que ces effets imprévus ont pu être compris. Les nouvelles connaissances permettent d’élaborer des programmes de restauration visant à reconstituer le couvert forestier et à favoriser le rétablissement des populations de caribous.

Ces programmes apportent des avantages environnementaux, mais ils entraînent également des coûts financiers imprévus. Ce cas met en lumière la nécessité d’une surveillance environnementale permettant de prévenir des problèmes et de réaliser des économies à long terme.

D’autres types d’impacts

Le cas des profils sismiques n’est pas isolé. Les impacts imprévus pourraient bien être la norme plutôt que l’exception. L’exploitation minière, par exemple, génère toutes sortes de déchets qui ont des répercussions sur la qualité de l’eau.

Les routes d’accès aux ressources agissent comme des barrages dans les milieux humides, modifiant le débit de l’eau, provoquant des inondations et entraînant la mort des arbres en amont.

Les activités humaines dans les régions sauvages peuvent accroître les risques d’incendies de forêt et augmenter ainsi les superficies brûlées. Les règlements en vigueur doivent être régulièrement révisés et mis à jour pour garantir la protection de l’environnement, ainsi que la santé et le bien-être des humains, à mesure que les projets progressent.

Les répercussions environnementales sont évaluées à l’aide des meilleures connaissances disponibles avant l’approbation des projets.


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Cependant, il est difficile de déterminer l’impact combiné de toutes les activités sur le territoire. Ces effets cumulatifs ne sont pas évidents à prévoir. Les perturbations peuvent en effet interagir de manière imprévisible, entraînant parfois une incidence plus importante que celle envisagée sur la base de la somme des zones touchées.

La compréhension des méthodes d’évaluation et de gestion des impacts est un domaine de recherche en constante évolution. À mesure que nos connaissances progressent, il est essentiel de mieux prendre en compte les effets cumulatifs dans les processus décisionnels relatifs au développement futur.

La forêt boréale canadienne est l’une des mieux préservées de la planète. Sa protection pose toutefois des défis, et il serait encore plus difficile de la restaurer si elle venait à disparaître. Alors que des projets d’envergure continuent d’être proposés et approuvés, il est important de poursuivre les efforts pour protéger le territoire sur lequel le Canada est bâti.

La Conversation Canada

Maria Strack bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, d’Environnement et Changement climatique Canada, de Parcs Canada, du gouvernement de l’Alberta, de l’Association canadienne de la tourbe de sphaigne, de Canards Illimités Canada, d’Imperial Oil Ltd., d’Alberta Pacific Forest Industries Inc., de Cenovus Energy, de Canadian Natural Resources Limited, de ConocoPhillips Canada, de Ressources naturelles Canada et de l’Institut de surveillance de la biodiversité de l’Alberta. Dans le cadre du projet Can-Peat, Maria Strack collabore avec un réseau de partenaires à travers le Canada, notamment des administrations provinciales, territoriales et municipales, des organisations autochtones ainsi que des groupes privés et à but non lucratif.

– ref. Le développement industriel provoque le morcellement de la forêt boréale canadienne. Une réflexion s’impose – https://theconversation.com/le-developpement-industriel-provoque-le-morcellement-de-la-foret-boreale-canadienne-une-reflexion-simpose-288052

Notre cerveau n’aime pas les probabilités, ou pourquoi on joue mal au loto et à la roulette

Source: The Conversation – France in French (2) – By Laurent Delisle, Chercheur associé en Mathématiques, ECE Paris


L’ESSENTIEL

  • Au loto, le tirage 1-2-3-4-5-6 est tout aussi (peu) probable que 7-13-21-32-45-7. Cela vous paraît-il contre-intuitif ?

  • Découvrez pourquoi notre cerveau juge très mal le hasard.

  • Les sciences cognitives et les probabilités peuvent nous aider à mieux comprendre les jeux de hasard.


On annonce un mégajackpot de 5 000 000 euros au Loto, le rêve ! Vous vous décidez à jouer. Vous vous arrêtez à votre bureau de tabac et prenez une grille. Quels numéros choisir ? La règle est simple : vous devez cocher 5 numéros sur une grille de 49 numéros, puis 1 numéro chance sur une grille de 10 numéros. Ce qui fait 19 068 840 grilles possibles ! Incapable de vous décider, vous faites un flash, les numéros sont choisis pour vous par un ordinateur. Vous obtenez la grille suivante : 7-13-21-32-45 pour les 5 numéros et 7 pour le numéro chance. Une bonne grille de loto, vous rentrez chez vous avec l’espoir qu’aujourd’hui sera votre dernier jour de travail.

22 heures, le soir même ! Jackpot non remporté, la grille « gagnante » obtenue par les bouliers de la Française des jeux est 1-2-3-4-5 pour les 5 numéros et 6 pour le numéro chance, ce qui fait la grille 1-2-3-4-5-6. Vous vous dites que c’est impossible d’obtenir une telle combinaison, que le tirage était forcément truqué ou qu’il était impossible que l’ordinateur vous génère une telle grille.

Injustice, voire complot ! Pourtant : les deux grilles ont exactement la même probabilité de sortir. Une chose est certaine : sur les 19 068 840 grilles possibles, chacune d’entre elles a la même probabilité de sortir.

Ce qui nous paraît improbable, ce sont surtout les grilles qui semblent appartenir à des motifs trop réguliers pour relever du hasard. Dans une expérience, des chercheurs ont proposé à 26 individus dans un café français de choisir 2 grilles de loto parmi 14 grilles dont notre grille gagnante. Aucun participant n’a choisi 1-2-3-4-5-6, et tous ont même affirmé qu’il était impossible de gagner avec une telle grille.

Bien qu’une telle grille n’ait jamais été tirée au Loto de la Française des jeux, la combinaison 5-6-7-8-9-10 est sortie, le 1er décembre 2020, à la loterie sud-africaine pour un jackpot d’approximativement 6 000 000 euros. Paradoxalement à l’étude précédemment citée, 20 joueurs avaient choisi cette grille et se sont partagés le jackpot, alors que les tirages précédents ne comptaient pas de gagnant ou seulement un.

Ce paradoxe peut s’expliquer par notre culture du jeu et la différence entre la stratégie du « choisir pour gagner » et celle du « miser sur l’impossible ». Dans le café français, le joueur cherche, parmi les grilles proposées, sa perception du vrai hasard. À l’inverse, au loto sud-africain, il existe toujours un petit groupe pour tenter des grilles régulières soit par superstition, soit par défi. C’est le pari du « Et si ça se produisait ? »

Comment expliquer la perception de l’impossibilité d’une telle grille ?

En sciences cognitives, cette impossibilité s’appelle l’heuristique de représentativité. Dans cette étude menée auprès de 472 personnes, 70 % des participants ont rejeté les suites logiques dans de vraies grilles de loto pour des combinaisons se rapprochant de leur perception du hasard. Cette étude montre aussi que, parmi eux, 84 % ont refusé un avantage financier plutôt que d’échanger leur combinaison contre une grille régulière. Cette heuristique est fondée sur notre idée stéréotypée du hasard.

Une grille comme 1-2-3-4-5-6 est souvent associée à une suite logique tout comme 5-10-15-20-25-5, tandis que 3-17-26-45-49-6 nous semble plus aléatoire et donc plus près de notre idée de « hasard ». Cette dernière grille nous semble plus cohérente pour un jeu de hasard comme le loto et pourtant toutes ses grilles ont mathématiquement la même probabilité de sortir.

Le paradoxe du parieur et les biais cognitifs

Ce refus d’accepter le « vrai » hasard au sens des probabilités peut prendre aussi une autre forme : le sophisme du joueur. Pour un joueur, l’heuristique de représentativité juge une grille impossible par sa forme, tandis que le sophisme du joueur nous fait penser que les tirages sont liés entre eux, comme s’ils avaient une mémoire !

Ce phénomène n’est pas propre au jeu de loto. Selon une anecdote, reprise dans de nombreux ouvrages sur les probabilités, le plus célèbre des exemples remonterait au soir du 18 août 1913, au casino de Monte-Carlo, où la roulette serait tombée 26 fois de suite sur la couleur noire, ce qui n’a qu’une chance sur 67 108 864 de se produire. Gagner au loto est 3,5 fois plus probable !

Défiant l’intuition, les joueurs se seraient mis à miser des sommes de plus en plus importantes sur le rouge. Les joueurs étant convaincus que plus la série de noir augmentait, plus la probabilité d’obtenir un rouge au tour suivant augmentait également. Une soirée lucrative pour le casino ! Ce qui nous échappe, c’est qu’un tour de roulette est indépendant des précédents, la roulette n’a pas de mémoire tout comme les bouliers de la Française des jeux. Dans cet exemple, le sophisme du joueur est un biais statistique. Au loto, un joueur évitera de choisir, par exemple, la même grille que la grille gagnante précédente pensant qu’une même grille ne peut pas gagner successivement.

Au loto, la grille 1-2-3-4-5-6 est tout autant aléatoire que la grille 7-31-42-47-49-2, ces deux grilles ont exactement la même probabilité d’être gagnantes. Une chose est claire, notre cerveau n’aime pas les probabilités et nos biais cognitifs continueront à déjouer les mathématiques et le hasard !

The Conversation

Laurent Delisle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Notre cerveau n’aime pas les probabilités, ou pourquoi on joue mal au loto et à la roulette – https://theconversation.com/notre-cerveau-naime-pas-les-probabilites-ou-pourquoi-on-joue-mal-au-loto-et-a-la-roulette-288449

Pourquoi j’apprends à mes étudiants en littérature ce que l’IA ne sait pas faire

Source: The Conversation – France (in French) – By Billy J. Stratton, Professor of English and Literary Arts, University of Denver

Émile Bernard, *Madeleine au Bois d’Amour*, 1888. Art Media/The Print Collector via Getty Images

L’ESSENTIEL

  • Tandis que l’usage de l’intelligence artificielle s’est généralisé chez ses étudiants, un professeur de littérature à l’Université de Denver, aux États-Unis, expose son approche pour mieux comprendre les limites de ChatGPT.

  • Il les invite à poser des questions à l’IA au sujet d’une œuvre étudiée en cours, puis à examiner ses réponses de façon critique.

  • Une telle méthode permet de percevoir la valeur de la sensibilité humaine et de l’empathie, indispensables pour analyser une œuvre littéraire.


Il est déconcertant d’imaginer que la pensée humaine puisse devenir superflue ou être considérée comme inférieure en raison des progrès de l’intelligence artificielle. Mais malgré tous ses inconvénients, on ne peut ni ignorer l’intelligence artificielle (IA) ni espérer qu’elle disparaisse. Son usage va perdurer, et je veux que mes élèves comprennent les enjeux d’une dépendance excessive à cette technologie.

Je ne peux pas leur en vouloir de se demander pourquoi ils devraient consacrer autant de temps et d’efforts à perfectionner leur écriture et leur esprit critique si les grands modèles linguistiques semblent faire un travail tout à fait acceptable.




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Pourtant, cette situation a des implications majeures pour la culture et les sociétés. Il est facile d’imaginer un avenir où la dépendance à l’IA conduirait à un conformisme intellectuel et à l’érosion de l’esprit critique. Des chercheurs documentent déjà ces effets, qui menacent de faire de la lutte acharnée avec les idées un art perdu.

C’est pourquoi je pense qu’il est essentiel que les enseignants abordent de front la question de l’IA. La clé, selon moi, consiste à apprendre aux élèves à distinguer les capacités de reconnaissance de patterns de l’IA – la reconnaissance de motifs statistiques consistant à identifier des régularités statistiques au sein des ensembles de données – de son incapacité à rêvasser, à se mettre à la place d’autrui et à s’exprimer de manière authentique.

Donnez-moi votre avis

Dans un cours que j’ai récemment dispensé sur la littérature gothique du Sud, j’ai proposé un exercice à mes étudiants. Ils devaient demander à l’IA d’analyser « l’atmosphère émotionnelle » d’une scène tirée du roman de Carson McCullers publié en 1940, Le cœur est un chasseur solitaire.

Bon nombre des personnages que l’on rencontre dans les œuvres du gothique sudiste comme celles de McCullers sont étranges et brutaux. Vus à travers un prisme déformé et artificiel, ils parlent des dialectes étranges et évoquent ce que la romancière américaine Flannery O’Connor appelait le « grotesque ».

Ils vivent dans des lieux isolés, figés dans le passé et, pour reprendre une autre expression d’O’Connor, « hantés par le Christ ».

De nombreux lecteurs ont du mal à appréhender les univers étranges de ces personnages. L’IA a encore plus de mal à généraliser les tensions complexes entre foi et incrédulité, ou entre le bien et le mal, qui animent ces récits.

Photo en noir et blanc d’une jeune femme assise sur un perron, la tête appuyée sur une main tandis qu’elle tient une cigarette dans l’autre
Carson McCullers.
AP Photo

Afin de limiter l’éventail des réponses et de permettre des comparaisons utiles, j’ai proposé aux étudiants des scènes mettant en scène les personnages principaux du roman. L’une d’entre elles était cette séquence déchirante où Spiros Antonapoulos, personnage du livre frappé de surdité, est envoyé dans un asile psychiatrique public, laissant derrière lui son seul ami, John Singer.

La scène dégage un sentiment palpable d’angoisse et de tristesse. De plus, elle suscite une colère légitime envers le cousin d’Antonapoulos qui l’a fait interner
– une décision motivée par des considérations de commodité et fondée sur une incompréhension des difficultés de Spiros, perçues comme un comportement déviant et antisocial. Le fait qu’il soit issu de l’immigration et qu’il vive dans une petite ville de Géorgie confère à la scène un caractère encore plus poignant.

ChatGPT, cependant, a décrit la scène en utilisant une terminologie stérile et abstraite. Pour citer une réponse représentative partagée par l’un de mes étudiants :

« L’atmosphère est d’une solitude dévastatrice, comme figée dans le temps. La scène dégage un sentiment de calme, d’impuissance et d’asymétrie émotionnelle. Il n’y a pas d’adieu dramatique ; au contraire, ce moment est marqué par l’angoisse silencieuse de Singer. Le départ du train symbolise une séparation irréversible. »

Cette analyse est clinique et froide. Elle ne parvient pas à saisir le poids de la profonde tristesse qui se dégage de la séparation de deux amis qui n’ont que l’un l’autre. Elle comportait également une erreur factuelle : c’est un bus, et non un train, qui s’éloigne.

Il manque également toute reconnaissance claire de la crainte de Singer face aux horreurs qui attendent Antonapoulos ainsi que de l’ironie dramatique créée par l’apparente inconscience d’Antonapoulos quant au bouleversement que subit sa vie. L’IA manque tout simplement d’expérience vécue pour acquérir une conscience contextuelle lui permettant de véritablement comprendre le roman envoûtant de McCullers.

Comme l’IA fonctionne en grande partie comme un moteur d’optimisation – en s’appuyant sur la synthèse d’énormes quantités de données en ligne et en résumant les résultats –, ses analyses de cette scène et d’autres se sont systématiquement révélées superficielles ; elles « manquaient de profondeur » et regorgeaient de « platitudes vagues », comme l’ont formulé deux étudiants.

Accéder à l’expérience incarnée

J’ai ensuite demandé à mes étudiants de demander à l’IA de générer « une nouvelle scène impliquant au moins trois personnages » de leur choix.

Le résultat créatif s’est révélé encore plus dépourvu d’âme. Les étudiants ont particulièrement trouvé amusant que l’IA fasse intervenir John Singer, qui sert de pivot reliant tous les autres personnages, pour s’exprimer sur divers sujets. Le problème, bien sûr, est que Singer, tout comme Antonapoulos, est également sourd.

Photo tirée d’un film montrant un homme assis en costume, les yeux fermés, la tête baissée et les mains levées
Alan Arkin incarne John Singer dans l’adaptation cinématographique de 1968 du roman Le cœur est un chasseur solitaire.
Warner Bros

Il n’est pas surprenant que l’IA n’ait pas pu appréhender l’expérience de l’incapacité d’entendre. Il est important de garder à l’esprit qu’interagir avec l’IA revient à avoir affaire à une intelligence synthétique dépourvue d’un corps lui permettant de faire l’expérience du monde et d’interagir avec lui.

Sans présence incarnée, elle ne peut pas se mettre à la place de ses utilisateurs ni éprouver quoi que ce soit qui s’approche de l’empathie humaine. Alors que des milliardaires du secteur technologique, tels qu’Elon Musk et Marc Andreessen, peuvent considérer l’empathie et l’introspection comme des faiblesses, ces traits de caractère constituent le cœur battant de la littérature et de l’art, la source de la créativité et des liens humains.

En d’autres termes, l’émotion, l’empathie et l’irrationalité pourraient être considérées comme certains des contrepoids les plus puissants à l’IA.

Accepter la fragilité humaine

Il peut y avoir des situations où l’IA peut être utile à mes élèves, et je pense que les efforts visant à interdire l’utilisation de l’IA sont irréalisables et contre-productifs.

La possibilité de se passer complètement de ces outils relève en grande partie du luxe. Tout comme beaucoup de gens n’ont pas les moyens de faire appel à quelqu’un pour nettoyer leur maison, entretenir leur jardin ou s’occuper de leurs enfants, ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts peuvent avoir besoin de s’appuyer sur l’aide de l’IA.

Mais j’espère que mes étudiants – en particulier lorsqu’il s’agit de leur travail intellectuel – comprendront que le recours à cette technologie implique d’abandonner des capacités essentielles à la pensée et à la créativité humaines : l’imagination, l’intuition et l’introspection.

Je veux qu’ils y réfléchissent à deux fois avant d’essayer de masquer, à l’aide d’un chatbot, les fragilités, les faiblesses, les obsessions et les digressions inhérentes à l’esprit humain. Au contraire, je veux qu’ils embrassent ces tendances humaines et s’abandonnent à ce que le poète britannique William Wordsworth appelait le « débordement spontané de sentiments puissants ».

Après tout, le plus grand art émerge souvent de ceux qui sont les plus vulnérables, les plus désorientés et les plus perdus.

The Conversation

Billy J. Stratton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi j’apprends à mes étudiants en littérature ce que l’IA ne sait pas faire – https://theconversation.com/pourquoi-japprends-a-mes-etudiants-en-litterature-ce-que-lia-ne-sait-pas-faire-291182

Les publicités utilisant des visages générés par IA sont contre-productives lorsqu’elles vous ressemblent trop

Source: The Conversation – France (in French) – By Arno De Caigny, Full Professor of Marketing Analytics, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • Les visages générés par IA offrent aux publicitaires un moyen de créer une impression de proximité avec le consommateur.

  • Une étude souligne que, au-delà de 57 % de similarité faciale, de telles publicités seraient contre-productives.

  • Jusqu’où personnaliser la publicité grâce à l’IA ?


En apparence, l’intelligence artificielle générative offre aux publicitaires un outil idéal : créer une annonce qui ressemble à chaque consommateur. Plus une publicité paraît personnelle, plus elle devrait convaincre.

La réalité est plus nuancée. Notre étude souligne que les visages générés par IA peuvent augmenter l’efficacité d’une publicité. Mais seulement jusqu’à un certain point. Lorsque le visage présenté ressemble trop à la personne qui regarde l’annonce, l’intention d’achat diminue.

Le résultat principal est simple : la ressemblance aide tant qu’elle reste modérée. Dans notre échantillon, l’effet positif est maximal autour de 57 % de similarité faciale. Au-delà, la publicité devient moins persuasive.

La personnalisation par IA fonctionne comme une arme à double tranchant : elle peut à la fois créer de la proximité et donner l’impression d’une intrusion.

Promesse d’une publicité sur mesure

Depuis l’essor de l’IA générative, les marques testent de nouvelles formes de personnalisation. Ces outils ne servent plus seulement à produire des textes ou des images plus vite. Ils adaptent également un contenu à une personne précise.

Dans la publicité, ce changement est important. Pendant longtemps, la personnalisation consistait surtout à cibler des groupes : jeunes parents, amateurs de sport, voyageurs fréquents ou cadres urbains. L’IA générative permet désormais d’aller plus loin. Elle peut modifier une image, un décor, un produit ou un visage pour un particulier. Cette évolution s’inscrit dans l’émergence de la « publicité synthétique », pour laquelle proposent un cadre théorique destiné à comprendre les réactions des consommateurs aux contenus publicitaires créés ou manipulés par l’IA.

Les entreprises Samsung et Glance ont par exemple annoncé une expérience où des publicités sur écran verrouillé peuvent intégrer la ressemblance de l’utilisateur. Concrètement, l’utilisateur peut volontairement fournir un selfie à partir duquel l’IA génère des images hyperréalistes de lui portant différentes tenues, qui peuvent ensuite être affichées sur son écran verrouillé. Dans le secteur de la mode, une publicité Guess utilisant des mannequins générés par IA dans Vogue a suscité un débat sur l’authenticité et les standards de beauté.

Ces exemples illustrent une évolution plus large. La publicité ne cherche plus seulement à parler à une cible. Elle cherche à se rapprocher du consommateur lui-même. Le visage rend cette évolution particulièrement sensible.

Tester la limite de la ressemblance

La question n’est pas seulement de savoir si la ressemblance fonctionne. Elle est de savoir jusqu’où elle peut aller.

Pour étudier cette question, nous avons d’abord mesuré automatiquement la similarité entre deux visages. Leur méthode utilise une technologie issue de la reconnaissance faciale. Chaque visage est transformé en représentation numérique. L’algorithme compare ensuite deux représentations et attribue un score compris entre 0 et 1.

Un score proche de 0 indique deux visages très différents. Un score proche de 1 indique deux visages très similaires.

Exemple d’un visage généré par l’IA utilisé dans notre première étude. Pour chaque participant, nous avons modifié ce visage afin qu’il ressemble plus ou moins à son propre visage, sur la base d’une photo provenant de ses réseaux sociaux. Le texte et la présentation de la publicité restaient identiques ; seule la ressemblance du visage changeait.
Fourni par l’auteur

Dans une étude de validation, l’algorithme et les participants sont parvenus à des conclusions très similaires. Pour cent comparaisons, les participants devaient indiquer lequel de deux visages ressemblait le plus à un visage de référence. L’algorithme a ensuite effectué la même tâche. L’accord entre ses choix et ceux des participants était élevé (kappa de Cohen = 0,88).

L’algorithme peut donc évaluer la ressemblance faciale d’une manière largement comparable à la perception humaine, sans devoir solliciter de nouveaux participants pour chaque image.

Point optimal : 57,6 % de similarité faciale

Nous avons ensuite mené deux expériences.

Dans la première, les participants voyaient une publicité pour une assurance automobile. Cette publicité contenait un visage généré par IA. Ce visage était plus ou moins proche de la photo de profil du participant sur un réseau social, utilisée avec son accord.

Conclusion : la relation entre la similarité faciale et l’intention d’achat n’est pas linéaire. Lorsque la similarité part d’un niveau faible et augmente, l’intention d’achat progresse. Toutefois, lorsqu’elle devient très élevée, l’intention d’achat diminue.

Une seconde expérience, portant sur dix niveaux de ressemblance allant d’une similarité très faible à une similarité très élevée, confirme cette relation en forme de « U inversé ». Comme l’illustre le graphique ci-dessus, une ressemblance modérée améliore l’efficacité de la publicité, tandis qu’une ressemblance excessive la pénalise. Cela veut dire, lorsque le visage ne ressemble presque pas au consommateur, l’intention d’achat est relativement faible.

Cette ressemblance excessive peut paraître étrange, intrusive ou donner l’impression que la publicité cherche trop manifestement à manipuler le consommateur.

Le point optimal estimé est de 57,6 % de similarité faciale. L’intervalle de confiance se situe entre environ 52 % et 63 %.

Pourquoi un visage familier peut convaincre

La ressemblance joue un rôle connu dans la persuasion. Les individus sont souvent plus réceptifs aux personnes qu’ils perçoivent comme proches d’eux. En publicité, ce mécanisme est décrit comme un effet de similarité. Celui-ci s’inscrit notamment dans la théorie de la comparaison sociale du psychologue Leon Festinger, selon laquelle les individus tendent à se comparer à des personnes qu’ils perçoivent comme similaires.

Cette proximité peut venir de l’âge, du style, du genre ou du langage. Elle peut aussi venir du visage. Des travaux antérieurs montrent que la ressemblance faciale peut influencer la confiance ou l’attitude envers une marque.

L’IA générative change l’échelle de ce mécanisme. Il ne s’agit plus seulement de choisir un mannequin proche d’une catégorie de consommateurs. Il devient possible de générer un visage qui ressemble à une personne donnée.

Quand la proximité devient intrusion

Pourquoi une publicité trop ressemblante convainc-t-elle moins ? Une première explication tient au sentiment d’intrusion. Une publicité très personnalisée peut donner l’impression que la marque en sait trop sur le consommateur. Des recherches montrent que l’utilisation d’éléments personnels, comme le nom ou la photographie peut renforcer cette impression et réduire l’intention d’achat.




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Une deuxième explication renvoie à la « vallée de l’étrange ». Cette théorie suggère qu’un visage presque humain, mais pas totalement naturel, peut provoquer un malaise. Dans une publicité, un visage qui ressemble beaucoup au consommateur sans le représenter exactement peut produire un effet similaire.

Une troisième explication concerne la persuasion elle-même. Lorsqu’un consommateur comprend trop clairement qu’une marque cherche à l’influencer, il peut devenir plus méfiant. Une personnalisation trop visible peut donc rendre la stratégie publicitaire trop évidente.

La vraie limite de l’IA publicitaire

Notre étude ne conclut pas que les visages générés par IA doivent être évités. Elle montre qu’ils doivent être calibrés.

Pour les annonceurs, l’objectif ne devrait pas être de créer le visage le plus ressemblant possible. Il devrait être de créer une impression de proximité sans franchir le seuil où cette proximité devient gênante.

La technologie permet d’aller très loin dans la personnalisation. Mais l’efficacité publicitaire dépend aussi de ce que les consommateurs acceptent.

La bonne question n’est donc pas seulement : jusqu’où peut-on personnaliser une publicité ? Elle est plutôt : à partir de quand la personnalisation cesse-t-elle d’être utile et commence-t-elle à devenir intrusive ?

The Conversation

Gudrun Roose est membre de Departement Marketing, Innovation and Organisation de Ghent University (Belgium).

Arno De Caigny ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les publicités utilisant des visages générés par IA sont contre-productives lorsqu’elles vous ressemblent trop – https://theconversation.com/les-publicites-utilisant-des-visages-generes-par-ia-sont-contre-productives-lorsquelles-vous-ressemblent-trop-282771

Quand les algorithmes de recrutement renforcent les biais que l’on voulait réduire

Source: The Conversation – France (in French) – By Matthijs Meire, Associate professor, IÉSEG School of Management

Alors que l’Union européenne met en œuvre sa législation sur l’intelligence artificielle, l’usage de l’IA dans le processus de recrutement par les entreprises fait l’objet d’une attention croissante. De nouvelles recherches montrent que les biais algorithmiques ne proviennent pas toujours des algorithmes eux-mêmes, mais des décisions humaines « intégrées » dans les données avec lesquelles ils sont entraînés.


À la fin de 2025, l’autorité française chargée de la lutte contre les discriminations a exprimé des inquiétudes concernant le système de diffusion d’offres d’emploi d’une grande plateforme de réseaux sociaux. Certaines annonces étaient davantage montrées aux hommes, d’autres aux femmes. Cette affaire illustre une question désormais centrale pour les entreprises et les décideurs publics : comment des systèmes d’IA peuvent-ils produire des résultats inéquitables sans avoir été explicitement programmés pour discriminer ?

Cette question est devenue encore plus importante avec l’entrée en vigueur progressive du règlement européen sur l’IA, qui classe les systèmes utilisés dans le recrutement et l’emploi parmi les applications à haut risque. Le message est clair pour les entreprises qui recourent à l’IA afin de sélectionner, classer ou recommander des candidats… Supprimer les variables sensibles telles que le sexe ou l’origine ethnique ne suffit pas à s’acquitter de ses responsabilités en matière d’équité.




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La fausse neutralité des données

Une idée répandue consiste à penser que les biais apparaissent uniquement lorsqu’un algorithme utilise directement des caractéristiques protégées. Or, le problème est souvent plus subtil. Les systèmes d’IA apprennent à partir de données historiques, elles-mêmes issues de décisions humaines qui peuvent déjà refléter des inégalités.

Les plateformes de travail en ligne et les outils de recrutement s’appuient de plus en plus sur des systèmes de classement. Ceux-ci privilégient généralement des indicateurs tels que les performances passées, le nombre de missions réalisées ou l’expérience accumulée.

Du point de vue des entreprises, cette logique paraît parfaitement rationnelle, puisqu’elle réduit les coûts de recherche, facilite l’identification des profils pertinents et valorise l’expérience. Mais elle comporte aussi un risque. Ces indicateurs supposent que les résultats passés reflètent uniquement le mérite individuel. Or, ils peuvent également être le produit d’un accès inégal aux opportunités.

Une perfide boucle de rétroaction

C’est ainsi qu’apparaît une boucle de rétroaction. Une personne qui bénéficie d’un léger avantage au début de sa carrière accumule davantage d’expérience. Cette expérience améliore son classement dans les systèmes automatisés, ce qui augmente sa visibilité et lui ouvre de nouvelles opportunités. Au fil du temps, cet avantage initial se renforce.

Pour les entreprises qui utilisent des outils de recrutement fondés sur l’IA, cela signifie qu’un classement présenté comme « objectif » ou « basé sur la performance » peut, en réalité, reproduire et amplifier des inégalités préexistantes.

Des inégalités humaines aux biais algorithmiques

Nos recherches sur les grandes plateformes de travail en ligne montrent que ces mécanismes peuvent affecter plusieurs groupes simultanément. Les femmes, en moyenne, accumulent moins de missions réalisées que des hommes présentant des caractéristiques comparables, comme l’âge, le niveau d’études, le tarif horaire, les évaluations reçues et les vérifications du profil. Cette différence se traduit ensuite par une moindre visibilité dans les classements. Les écarts peuvent être encore plus marqués lorsque plusieurs facteurs se combinent : les femmes issues de minorités ethniques, par exemple, sont souvent davantage pénalisées que ne le laisserait prévoir l’effet de chacune de ces caractéristiques prise isolément.

De même, les jeunes professionnels disposent souvent de moins d’expérience à valoriser et peuvent être systématiquement désavantagés dans les classements, malgré des compétences comparables. Il en résulte un « déficit de visibilité » qui ne reflète pas nécessairement les capacités réelles des candidats.

L’un des enseignements majeurs est que ces résultats peuvent apparaître même en l’absence de toute information démographique explicite. Les biais passent alors par des variables indirectes, comme le nombre de missions déjà réalisées. Cet indicateur, qui reflète les décisions de recrutement passées, semble neutre, mais il est étroitement lié à des désavantages structurels.

Ouvrir la boîte noire

Pour les organisations qui déploient l’IA dans le recrutement, la gestion des talents ou les ressources humaines, plusieurs enseignements se dégagent. D’abord, supprimer les données sensibles ne suffit pas. Un système peut continuer à reproduire des inégalités s’il apprend à partir de résultats historiques eux-mêmes biaisés. On peut se demander si le fait de supprimer complètement les données sensibles des profils de free-lances permettrait de résoudre le biais humain initial.

Ensuite, les critères d’optimisation méritent une attention particulière. Les outils conçus pour identifier les « meilleurs candidats » risquent de favoriser ceux qui ont déjà bénéficié d’une plus grande visibilité ou d’un accès privilégié aux opportunités.

Enfin, les boucles de rétroaction doivent être considérées comme un véritable enjeu de gouvernance. Lorsqu’un système influence la visibilité des candidats, et que cette visibilité façonne les données utilisées demain, les biais peuvent s’autoalimenter.

B smart, 2026.

Un défi majeur pour la gouvernance de l’IA

La mise en œuvre de la réglementation européenne marque un changement de perspective. La question n’est plus seulement de savoir si un algorithme utilise des données sensibles, mais aussi s’il produit des effets discriminatoires par des mécanismes indirects.

Les enjeux dépassent largement le recrutement. Aujourd’hui, les algorithmes influencent également l’octroi de crédit, la tarification des assurances, les recommandations personnalisées ou encore la modération de contenu. Dans tous ces domaines, comprendre l’origine des données devient aussi important que la conception technique des modèles.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Quand les algorithmes de recrutement renforcent les biais que l’on voulait réduire – https://theconversation.com/quand-les-algorithmes-de-recrutement-renforcent-les-biais-que-lon-voulait-reduire-285384

Les publicités utilisant des visages générés par IA deviennent contre-productives lorsqu’elles ressemblent trop au consommateur

Source: The Conversation – France (in French) – By Arno De Caigny, Full Professor of Marketing Analytics, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • Les visages générés par IA offrent aux publicitaires un moyen de créer une impression de proximité avec le consommateur.

  • Une étude souligne que, au-delà de 57 % de similarité faciale, de telles publicités seraient contre-productives.

  • Jusqu’où personnaliser la publicité grâce à l’IA ?


En apparence, l’intelligence artificielle générative offre aux publicitaires un outil idéal : créer une annonce qui ressemble à chaque consommateur. Plus une publicité paraît personnelle, plus elle devrait convaincre.

La réalité est plus nuancée. Notre étude souligne que les visages générés par IA peuvent augmenter l’efficacité d’une publicité. Mais seulement jusqu’à un certain point. Lorsque le visage présenté ressemble trop à la personne qui regarde l’annonce, l’intention d’achat diminue.

Le résultat principal est simple : la ressemblance aide tant qu’elle reste modérée. Dans notre échantillon, l’effet positif est maximal autour de 57 % de similarité faciale. Au-delà, la publicité devient moins persuasive.

La personnalisation par IA fonctionne comme une arme à double tranchant : elle peut à la fois créer de la proximité et donner l’impression d’une intrusion.

Promesse d’une publicité sur mesure

Depuis l’essor de l’IA générative, les marques testent de nouvelles formes de personnalisation. Ces outils ne servent plus seulement à produire des textes ou des images plus vite. Ils adaptent également un contenu à une personne précise.

Dans la publicité, ce changement est important. Pendant longtemps, la personnalisation consistait surtout à cibler des groupes : jeunes parents, amateurs de sport, voyageurs fréquents ou cadres urbains. L’IA générative permet désormais d’aller plus loin. Elle peut modifier une image, un décor, un produit ou un visage pour un particulier. Cette évolution s’inscrit dans l’émergence de la « publicité synthétique », pour laquelle proposent un cadre théorique destiné à comprendre les réactions des consommateurs aux contenus publicitaires créés ou manipulés par l’IA.

Les entreprises Samsung et Glance ont par exemple annoncé une expérience où des publicités sur écran verrouillé peuvent intégrer la ressemblance de l’utilisateur. Concrètement, l’utilisateur peut volontairement fournir un selfie à partir duquel l’IA génère des images hyperréalistes de lui portant différentes tenues, qui peuvent ensuite être affichées sur son écran verrouillé. Dans le secteur de la mode, une publicité Guess utilisant des mannequins générés par IA dans Vogue a suscité un débat sur l’authenticité et les standards de beauté.

Ces exemples illustrent une évolution plus large. La publicité ne cherche plus seulement à parler à une cible. Elle cherche à se rapprocher du consommateur lui-même. Le visage rend cette évolution particulièrement sensible.

Tester la limite de la ressemblance

La question n’est pas seulement de savoir si la ressemblance fonctionne. Elle est de savoir jusqu’où elle peut aller.

Pour étudier cette question, nous avons d’abord mesuré automatiquement la similarité entre deux visages. Leur méthode utilise une technologie issue de la reconnaissance faciale. Chaque visage est transformé en représentation numérique. L’algorithme compare ensuite deux représentations et attribue un score compris entre 0 et 1.

Un score proche de 0 indique deux visages très différents. Un score proche de 1 indique deux visages très similaires.

Exemple d’un visage généré par l’IA utilisé dans notre première étude. Pour chaque participant, nous avons modifié ce visage afin qu’il ressemble plus ou moins à son propre visage, sur la base d’une photo provenant de ses réseaux sociaux. Le texte et la présentation de la publicité restaient identiques ; seule la ressemblance du visage changeait.
Fourni par l’auteur

Dans une étude de validation, l’algorithme et les participants sont parvenus à des conclusions très similaires. Pour cent comparaisons, les participants devaient indiquer lequel de deux visages ressemblait le plus à un visage de référence. L’algorithme a ensuite effectué la même tâche. L’accord entre ses choix et ceux des participants était élevé (kappa de Cohen = 0,88).

L’algorithme peut donc évaluer la ressemblance faciale d’une manière largement comparable à la perception humaine, sans devoir solliciter de nouveaux participants pour chaque image.

Point optimal : 57,6 % de similarité faciale

Nous avons ensuite mené deux expériences.

Dans la première, les participants voyaient une publicité pour une assurance automobile. Cette publicité contenait un visage généré par IA. Ce visage était plus ou moins proche de la photo de profil du participant sur un réseau social, utilisée avec son accord.

Conclusion : la relation entre la similarité faciale et l’intention d’achat n’est pas linéaire. Lorsque la similarité part d’un niveau faible et augmente, l’intention d’achat progresse. Toutefois, lorsqu’elle devient très élevée, l’intention d’achat diminue.

Une seconde expérience, portant sur dix niveaux de ressemblance allant d’une similarité très faible à une similarité très élevée, confirme cette relation en forme de « U inversé ». Comme l’illustre le graphique ci-dessus, une ressemblance modérée améliore l’efficacité de la publicité, tandis qu’une ressemblance excessive la pénalise. Cela veut dire, lorsque le visage ne ressemble presque pas au consommateur, l’intention d’achat est relativement faible.

Cette ressemblance excessive peut paraître étrange, intrusive ou donner l’impression que la publicité cherche trop manifestement à manipuler le consommateur.

Le point optimal estimé est de 57,6 % de similarité faciale. L’intervalle de confiance se situe entre environ 52 % et 63 %.

Pourquoi un visage familier peut convaincre

La ressemblance joue un rôle connu dans la persuasion. Les individus sont souvent plus réceptifs aux personnes qu’ils perçoivent comme proches d’eux. En publicité, ce mécanisme est décrit comme un effet de similarité. Celui-ci s’inscrit notamment dans la théorie de la comparaison sociale du psychologue Leon Festinger, selon laquelle les individus tendent à se comparer à des personnes qu’ils perçoivent comme similaires.

Cette proximité peut venir de l’âge, du style, du genre ou du langage. Elle peut aussi venir du visage. Des travaux antérieurs montrent que la ressemblance faciale peut influencer la confiance ou l’attitude envers une marque.

L’IA générative change l’échelle de ce mécanisme. Il ne s’agit plus seulement de choisir un mannequin proche d’une catégorie de consommateurs. Il devient possible de générer un visage qui ressemble à une personne donnée.

Quand la proximité devient intrusion

Pourquoi une publicité trop ressemblante convainc-t-elle moins ? Une première explication tient au sentiment d’intrusion. Une publicité très personnalisée peut donner l’impression que la marque en sait trop sur le consommateur. Des recherches montrent que l’utilisation d’éléments personnels, comme le nom ou la photographie peut renforcer cette impression et réduire l’intention d’achat.




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Une deuxième explication renvoie à la « vallée de l’étrange ». Cette théorie suggère qu’un visage presque humain, mais pas totalement naturel, peut provoquer un malaise. Dans une publicité, un visage qui ressemble beaucoup au consommateur sans le représenter exactement peut produire un effet similaire.

Une troisième explication concerne la persuasion elle-même. Lorsqu’un consommateur comprend trop clairement qu’une marque cherche à l’influencer, il peut devenir plus méfiant. Une personnalisation trop visible peut donc rendre la stratégie publicitaire trop évidente.

La vraie limite de l’IA publicitaire

Notre étude ne conclut pas que les visages générés par IA doivent être évités. Elle montre qu’ils doivent être calibrés.

Pour les annonceurs, l’objectif ne devrait pas être de créer le visage le plus ressemblant possible. Il devrait être de créer une impression de proximité sans franchir le seuil où cette proximité devient gênante.

La technologie permet d’aller très loin dans la personnalisation. Mais l’efficacité publicitaire dépend aussi de ce que les consommateurs acceptent.

La bonne question n’est donc pas seulement : jusqu’où peut-on personnaliser une publicité ? Elle est plutôt : à partir de quand la personnalisation cesse-t-elle d’être utile et commence-t-elle à devenir intrusive ?

The Conversation

Gudrun Roose est membre de Departement Marketing, Innovation and Organisation de Ghent University (Belgium).

Arno De Caigny ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les publicités utilisant des visages générés par IA deviennent contre-productives lorsqu’elles ressemblent trop au consommateur – https://theconversation.com/les-publicites-utilisant-des-visages-generes-par-ia-deviennent-contre-productives-lorsquelles-ressemblent-trop-au-consommateur-282771

Travailleurs indépendants en situation de handicap : attention au risque d’épuisement professionnel

Source: The Conversation – France (in French) – By Christel Tessier Dargent, Maître de Conférences, Université Jean Monnet, Saint-Étienne


L’ESSENTIEL

  • De nombreuses personnes en situation de handicap sont des travailleurs indépendants par nécessité tout autant que par choix.

  • Cette solution est loin d’être idéale, car les impacts négatifs sur la santé mentale et physique sont nombreux.

  • Une politique publique est d’autant plus nécessaire que l’entrepreneuriat possède des impacts positifs importants pour cette population souvent discriminée dans l’emploi.


En France, près de 80 000 personnes en situation de handicap travaillent à leur compte, sous le statut de travailleur indépendant handicapé (TIH), reconnu depuis 2016 uniquement. Ce choix, le plus souvent contraint, a un coût que l’on mesure rarement : leur santé. Une étude que nous avons menée auprès de 126 de ces travailleurs indépendants révèle un risque d’épuisement professionnel parmi les plus élevés jamais observé en France par notre observatoire, supérieur même à celui des agriculteurs, jusqu’ici en tête des populations les plus exposées.

Le handicap concerne 16 % de la population mondiale, soit 1,3 milliard de personnes. En France, une personne sur deux y sera confrontée, temporairement ou durablement, au cours de sa vie. Or, le taux de chômage des personnes en situation de handicap y reste nettement supérieur à la moyenne nationale (11,5 % contre 7,7 % en 2025). Quand les portes du salariat se ferment, par discrimination à l’embauche, stigmatisation dans l’emploi, plafond de verre ou absence d’aménagement raisonnable, beaucoup créent leur propre emploi, par nécessité plus que par opportunité. Or, cet entrepreneuriat « inclusif » demeure, malgré les discours, un angle mort des politiques publiques.




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Moins de 3 000 euros de chiffre d’affaires annuel

Qui sont-ils ? Plus âgés (47,5 ans en moyenne), plus souvent des femmes (64 %) et plus diplômés (61 % ont au moins un bac+5) que la moyenne des indépendants, les trois quarts des TIH interrogés travaillent depuis leur domicile et la plupart en tirent de maigres revenus, puisque 43 % déclarent moins de 3 000 euros de chiffre d’affaires annuel, preuve d’activités plutôt pérennes, mais peu rémunératrices.

Dans quelle mesure et, à quelles conditions, cette activité professionnelle est-elle « salutogène », c’est-à-dire positive, ou, au contraire, un piège pour la santé physique et mentale des TIH ? Pour le savoir, nous avons demandé à ces entrepreneurs ce qui les épuise et ce qui les comble. La réponse tient en un subtil équilibre : le handicap « leste » la trajectoire entrepreneuriale des personnes en situation de handicap, mais l’« entrepreneuriabilité » peut être un facteur de bien-être et d’épanouissement, dans un environnement capacitant.

Un risque élevé d’épuisement

Sur l’échelle de référence du burn out, le BMS-10, gradué de 1 à 7, les TIH interrogés atteignent en moyenne 4,22. À titre de comparaison, les dirigeants de PME suivis par l’observatoire Amarok se situent autour de 3,4 et les agriculteurs, jusqu’ici la population la plus touchée, autour de 3,82. Surtout, 42,1 % des travailleurs indépendants handicapés présentent un risque avéré d’épuisement, et 17,5 % un risque sévère. Leur qualité de vie ainsi que leur santé physique et mentale ressenties sont globalement basses.

Tous les parcours ne se valent pas. Dans notre échantillon, 65 % se sont lancés par nécessité, faute d’autre issue professionnelle. Or, c’est précisément cet entrepreneuriat subi qui est associé à l’épuisement professionnel, tandis que l’entrepreneuriat choisi, d’opportunité, va de pair avec un meilleur bien-être.

Aux pressions communes à tout indépendant (trésorerie, prospection, isolement…) s’ajoutent des contraintes propres au handicap. La disparition de certaines allocations rend les revenus incertains ; la charge administrative, empreinte de complexité et d’incertitude, s’alourdit, entre les démarches auprès de l’Urssaf, de la Maison départementale des personnes handicapées ou de Cap Emploi ; la stigmatisation et la discrimination persistent.

« Au niveau intégration, il y a encore beaucoup de préjugés, surtout de la méconnaissance », confie Laura.

Quant au handicap lui-même, il grève la productivité : douleurs chroniques, fatigue, jours où travailler devient impossible.

De l’importance des soutiens de proximité

Les trajectoires entrepreneuriales des personnes en situation de handicap s’appuient sur des soutiens essentiels, comme la famille, les pairs ou les associations, car l’écosystème entrepreneurial « classique » s’avère peu adapté pour répondre à leurs besoins spécifiques, comme le soulignent les verbatims de notre étude : les lieux et dispositifs censés soutenir les entrepreneurs restent peu accessibles.

Paul, malvoyant, « se perd régulièrement dans Station F » ; Jessica, sourde, explique, en colère, avoir été « dispensée d’une formation clé parce qu’il n’y avait pas d’interprète ». À cela s’ajoute l’isolement, qui accroît le risque d’épuisement et dégrade la santé mentale ressentie, sans pour autant entamer le bien-être, comme si une accoutumance s’installait.

Public Sénat, 2025.

Le travail indépendant offre pourtant de puissants leviers de santé aux TIH. La souplesse du statut d’indépendant permet d’ajuster le rythme selon l’évolution de sa condition : horaires, pauses, télétravail, réduction des déplacements, aménagement du lieu de travail et choix des clients. S’y ajoutent la reconnaissance, la fierté des projets aboutis, le sens retrouvé, les rencontres et les réseaux de soutien, et la satisfaction du travail bien fait.

« C’est ma revanche sur la vie », résume Marc.




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Une source d’épanouissement malgré tout ?

Autant d’indices que l’entrepreneuriat peut être générateur de bonne santé physique et mentale, à condition que l’environnement le permette. Un chiffre éclaire ce constat : pour près de neuf répondants sur dix (88,9 %), le travail occupe une place existentielle, au cœur de leur identité.

Ces résultats restent « corrélationnels » : seul un suivi dans le temps, que nous engageons, permettra d’établir des liens de cause à effet. L’alerte, elle, est sans ambiguïté.

Protéger la santé des entrepreneurs en situation de handicap suppose des mesures concrètes : simplifier les démarches administratives, sécuriser un revenu d’autonomie, sensibiliser clients et institutions à la réalité du handicap, y compris invisible, et bâtir des réseaux de soutien et des outils réellement accessibles à tous, sans reléguer ces entrepreneurs dans des dispositifs à part. Reste une question : combien de talents notre société laissera-t-elle encore s’épuiser, faute d’un écosystème à leur mesure ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Travailleurs indépendants en situation de handicap : attention au risque d’épuisement professionnel – https://theconversation.com/travailleurs-independants-en-situation-de-handicap-attention-au-risque-depuisement-professionnel-288233

L’épidémie d’Ebola en RDC risque de se transformer en pandémie mondiale : comment éviter cela

Source: The Conversation – in French – By Jia B. Kangbai, Senior lecturer, Njala University

Compte tenu de sa rapidité, de son ampleur et de sa portée, l’épidémie de maladie à virus Ebola due au virus Bundibugyo, qui s’est déclarée en République démocratique du Congo à la mi-2026, pourrait devenir une épidémie mondiale.

Je suis épidémiologiste spécialisé dans les maladies infectieuses et j’ai participé à la gestion de l’épidémie d’Ebola de 2014-2016 dans mon pays, la Sierra Leone. Fort des enseignements tirés de l’expérience de la Sierra Leone et après avoir suivi l’épidémie qui a éclaté mi-2026 en RDC, je conclus qu’elle risque de se transformer en épidémie mondiale.

Plusieurs raisons expliquent cela.

Il est difficile de prévenir une épidémie à propagation rapide qui s’est déjà étendue à une vaste région géographique.

La rapidité de la propagation rend même difficile l’évaluation de l’ampleur réelle de son extension. Il est difficile de mesurer quotidiennement ses véritables indicateurs, tels que l’incidence (le nombre de cas détectés) et le taux de létalité (la proportion ou le pourcentage de décès parmi les cas détectés).

Il a fallu en moyenne quatre mois pour que le nombre cumulé de cas de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest de 2013-2016 en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone atteigne 1 000 après la déclaration officielle de l’épidémie. Lors de l’épidémie en RDC, il a fallu moins de deux mois pour atteindre ce même chiffre.

Ces statistiques sont postérieures à la déclaration de l’épidémie. Celle-ci a commencé bien avant d’être officiellement détectée, ce qui implique que des transmissions et des décès se sont produits sans avoir été comptabilisés. Seuls les cas d’Ebola apparus après la déclaration officielle ont été recensés. Cela signifie que les professionnels de santé en première ligne doivent faire face à un énorme retard accumulé en matière de prise en charge, de surveillance et de recherche de contacts.

Compte tenu de l’ampleur et de la rapidité actuelles de l’épidémie, les mesures suivantes s’imposent :

  • mobliser des financements suffisants et durables pendant plusieurs mois pour financer les salaires des professionnels de première ligne, les consommables de laboratoire, les équipements de protection individuelle et les fournitures destinées à la prévention et au contrôle des infections

  • veiller au respect rigoureux des mesures de prévention et de contrôle des infections dans les établissements de santé et aux postes frontières

  • impliquer activement les membres de la communauté dans la riposte en collaborant avec des leaders locaux de confiance, des chefs religieux, des groupes de jeunes et des agents de santé communautaires

  • mettre en place un dépistage aux frontières

  • concevoir un parcours de soins plus sûr pour les patients – un système de triage, d’isolement, de dépistage et de traitement.

Raisons possibles de la propagation rapide

Ebola est généralement une maladie très contagieuse, caractérisée par un taux de transmission élevé. Un cas primaire d’Ebola peut transmettre l’infection à 1,5 à 2,5 autres personnes.

Mais la propagation rapide de la maladie à virus Bundibugyo ne correspond pas au schéma épidémiologique attendu. Un certain nombre de facteurs interdépendants sont à l’origine de cette propagation rapide. Parmi ceux-ci figurent l’émergence de « super-propagateurs » ; le manque de données ; la pénurie de traitements et de vaccins ; la lenteur et l’absence de mise en œuvre des interventions de santé publique ; les difficultés à obtenir un engagement total et la confiance de la communauté ; et l’insécurité due au conflit armé en cours.

Le rôle des « super-propagateurs »

Le rôle des super-propagateurs de maladies lors des épidémies n’est pas nouveau. Une étude menée pendant l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 a révélé que les super-propagateurs étaient responsables de plus de 60 % de la transmission soutenue.

Les « super-propagateurs » sont des personnes infectées qui transmettent de manière disproportionnée des agents pathogènes à des personnes sensibles au cours d’une épidémie. Cela peut s’expliquer par la manière dont la maladie affecte l’organisme, ainsi que par des facteurs environnementaux, comportementaux, sociaux et démographiques.

La super-propagation d’une maladie est plus fréquente au début d’une épidémie. Elle est plus marquée dans le cas d’une maladie relativement nouvelle ou d’une souche rare d’un agent pathogène. Dans ces situations, les personnes infectées jouent le rôle de super-propagateurs principalement parce qu’elles ignorent comment l’infection se transmet ou comment la prévenir.




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La rareté du virus Bundibugyo en fait un candidat probable à une propagation massive. L’absence de kits de dépistage adaptés a largement contribué au retard dans le diagnostic au début de l’épidémie. Cela a entraîné la poursuite de sa propagation. Compte tenu de l’étendue géographique et de la vitesse de propagation de cette épidémie, l’insuffisance des kits de dépistage a encore compliqué sa gestion.

Lorsqu’une personne tombe malade, la démarche normale consiste à établir un diagnostic et à la traiter. Cela fonctionne bien lorsque la personne infectée connaît les signes et symptômes de la maladie. La méconnaissance des symptômes peut entraîner des retards dans la recherche d’un traitement et, par conséquent, une transmission prolongée.

L’âge a également joué un rôle dans la propagation massive – lors de cette épidémie comme lors des précédentes. L’âge de la personne infectée (en particulier les enfants de moins de 15 ans et les adultes de plus de 45 ans) aurait été le principal facteur responsable de la super-propagation lors des épidémies de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest.

Dans l’épidémie actuelle en RDC, les personnes âgées de 18 à 49 ans représentent la majeure partie des cas, tandis qu’un quart des décès concerne des enfants de moins de 15 ans. Les enfants ne connaissent pas bien les signes et symptômes d’Ebola et consultent tardivement. Ils risquent ainsi de transmettre la maladie à leurs proches.

Les personnes âgées de 18 à 49 ans se livrent à des activités à haut risque, notamment des rapports sexuels non protégés, ce qui augmente le risque de transmission de la maladie. Le virus Bundibugyo se transmet par contact avec le sang ou les fluides corporels d’une personne infectée, ou avec des surfaces ou des objets contaminés.




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La propagation massive dépend également de la manière dont la maladie se manifeste.

En RDC, en raison de la rareté du virus Bundibugyo, on sait peu de choses sur ses signes et symptômes, ce qui complique le diagnostic clinique précoce.

Ebola Zaïre, la souche la plus courante du virus, présente une phase aiguë précoce caractérisée par des vomissements, de la diarrhée, de la toux et des hémorragies. En revanche, les symptômes précoces d’une infection par le virus Bundibugyo sont de type « sec » : la personne peut présenter de la fièvre, de la fatigue, des douleurs musculaires, des maux de tête et des maux de gorge. Ces symptômes pourraient facilement être confondus avec ceux d’autres infections tropicales. Ce caractère bénin donne de faux espoirs aux patients et les « incite » à retarder la recherche d’un traitement.

À cette complexité s’ajoute le climat d’insécurité qui règne en RDC, ce qui retarde encore davantage l’accès des populations aux soins. L’est de la RDC est en proie à des conflits violents depuis des décennies, et c’est là que l’épidémie se propage.

Lacunes dans les données, résistance et insécurité

L’épidémie en RDC a montré ce que la préparation aux épidémies peut permettre d’accomplir et ce qui reste à faire.

Les données constituent un défi majeur. Lorsqu’une épidémie sévit en silence depuis des semaines, sans être détectée, les données qui émergent après la déclaration de l’état d’urgence sont pour la plupart spéculatives.

Dans certaines zones de santé, moins de 20 % des cas recensés peuvent être rattachés à des contacts identifiés. La maladie a donc tendance à se propager vers des régions non touchées, ce qui rend difficile la maîtrise de l’épidémie.

À ce problème s’ajoutent les agressions commises à l’encontre du personnel de santé et des travailleurs humanitaires par les familles des patients atteints. Le mois d’août 2026 a enregistré le nombre le plus élevé. Ces agressions découlent principalement d’une profonde méfiance envers les autorités, ainsi que de cultures et de traditions qui entrent en conflit avec les protocoles médicaux.

Parmi les autres facteurs contribuant à la propagation, on peut citer :

  • la taille gigantesque de la RDC – dont la superficie est presque équivalente à celle de l’Europe occidentale. En septembre 2026, le virus Bundibugyo avait touché une zone de la taille de la France.

  • des frontières poreuses, rendant impossible le suivi des déplacements des personnes

  • l’insécurité persistante : le gouvernement de Kinshasa peine à gouverner et à fournir les services de base sur l’ensemble du territoire

  • le vide thérapeutique – l’absence de traitements et de vaccins homologués pour soigner et prévenir la propagation du virus de Bundibugyo est une autre raison pour laquelle celui-ci risque de devenir une épidémie mondiale.




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L’incapacité à mettre au point un vaccin contre le Bundibugyo constitue une défaillance catastrophique tant sur le plan biomédical qu’en matière de gouvernance. Cela n’aurait pas dû se produire, étant donné que des flambées localisées de Bundibugyo s’étaient déjà produites à plusieurs reprises en RDC.

Des kits de diagnostic, des traitements et des candidats-vaccins potentiels ont été mis en phase d’essais cliniques. Mais la préparation à une épidémie aurait dû commencer bien plus tôt.

Prévenir une épidémie mondiale de Bundibugyo

Il sera difficile d’empêcher une épidémie à propagation rapide qui s’est déjà étendue à une vaste région géographique. Cela nécessite une stratégie nuancée.

L’un des principaux enseignements que j’ai tirés des épidémies d’Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 est que les stratégies de prévention doivent toujours être conçues pour faire face aux revers. Les responsables de la planification doivent être capables d’anticiper ces nouveaux défis, de persévérer et d’y répondre au fur et à mesure qu’ils se présentent.

Le déploiement du vaccin Ervebo contre Ebola-Zaïre en RDC est une bonne nouvelle. Mais pour endiguer une épidémie, il faut des interventions de santé publique solides, notamment la vaccination, qui s’appuient sur un engagement total et la confiance de la communauté. Au moins, l’essai clinique actuel du vaccin Ervebo contre Ebola Zaïre permettra de recueillir des données, ce qui vaut mieux que de devoir tout recommencer à zéro à l’avenir.

La contribution des acteurs de la santé mondiale, tant au niveau international que national, est également nécessaire. La dissolution de l’USAID et les coupes dans le financement de la santé publique ne manqueront pas de créer davantage de problèmes sanitaires à l’échelle mondiale. L’octroi d’un financement ponctuel en période de crise sanitaire ne peut combler les lacunes en matière de préparation et de prévention des épidémies.

La réduction des financements a exercé une pression considérable sur la surveillance, qui revêt une importance capitale lors d’une épidémie aussi fulgurante. Les zones sanitaires où les taux de prévalence, de mortalité et de transmission du virus de Bundibugyo sont élevés devraient faire l’objet d’une attention prioritaire en matière de surveillance. Dans un pays aussi vaste que la RDC, la surveillance nécessite d’énormes ressources logistiques et humaines.

La mesure la plus urgente à prendre pour prévenir une épidémie mondiale consiste à redoubler d’efforts en matière de dépistage en temps réel, ce qui dépend à son tour d’une surveillance sanitaire solide.

Le financement est essentiel. Le manque de fonds peut entraver l’arrivée d’experts internationaux, la logistique et l’aide humanitaire dans les zones encore épargnées situées en dehors de l’est de la RDC. Plus de 500 millions de dollars américains auraient déjà été versés à la RDC depuis que l’épidémie a été déclarée. Il n’y a donc aucune raison pour que les agents de première ligne ne soient pas rémunérés.

Les actions de grève menées par les agents de première ligne suggèrent que les activités de santé publique visant à lutter contre une épidémie d’une telle ampleur et d’une telle rapidité devraient aller de pair avec une gestion financière rigoureuse et des politiques administratives efficaces.

The Conversation

Jia B. Kangbai does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. L’épidémie d’Ebola en RDC risque de se transformer en pandémie mondiale : comment éviter cela – https://theconversation.com/lepidemie-debola-en-rdc-risque-de-se-transformer-en-pandemie-mondiale-comment-eviter-cela-291573

À quoi sert la Banque de France ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Adriano do Vale, Maître de Conférences à l’Université de Poitiers et chercheur affilié au Laboratoire d’économie de Poitiers (LEP), Université de Poitiers


L’ESSENTIEL

  • Créée le 18 janvier 1800 par Napoléon Bonaparte, la Banque de France a pour rôle la stabilité monétaire, macroéconomique, bancaire et financière.

  • Avec la création de l’euro, la Banque de France rejoint l’Eurosystème et siège au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne.

  • La nomination d’Emmanuel Moulin, ancien secrétaire général de l’Élysée, au poste de gouverneur de la Banque de France vient questionner l’indépendance de cette institution.


Dans la vie des banques centrales indépendantes, le moment politique par excellence est celui de la nomination du gouverneur. La prise de fonction d’Emmanuel Moulin le 2 juin 2026, jusqu’alors secrétaire général de l’Élysée, en tant que gouverneur de la Banque de France a une nouvelle fois soulevé les débats sur l’indépendance d’une telle institution, sur fond d’un départ anticipé de François Villeroy de Galhau.

Partant de cet épisode, cet article revient sur l’histoire et le rôle de la banque centrale française, son insertion dans l’Eurosystème et la question de son indépendance par rapport aux autorités politiques et au secteur privé. Il le fait dans la lignée de mes travaux sur l’indépendance des banques centrales, notamment dans une perspective historique, et sur leur responsabilisation devant les autorités politiques.

Qu’est-ce qu’une banque centrale ?

En 2016, le regretté économiste Edwin Le Héron commettait un ouvrage intitulé À quoi sert la Banque centrale européenne ? L’usage d’une telle interrogation, en l’occurrence pour la Banque de France, renvoie non seulement à la question des finalités et de l’utilité d’une institution, mais elle appelle aussi à décrire son rôle. À l’instar de la monnaie, on définit souvent une banque centrale en décrivant ses fonctions, « ce qu’elle fait ».

Banque des banques et banque d’État, les banques centrales sont à la fois au cœur du système bancaire et impliquées dans les affaires d’État, à travers la formulation et la conduite de la politique monétaire, en assurant des services bancaires à l’État, voire en intervenant dans la gestion de l’endettement public.

Les banques centrales modernes ont deux missions principales aux fonctions correspondantes :

  • la stabilité monétaire et macroéconomique : émission de monnaie au cours légal, conduite de la politique monétaire et régulation du crédit ;

  • la stabilité bancaire et financière : prêteur en dernier ressort, régulation et supervision bancaires et gestion du système des paiements.

« Créatures de l’État »

Les premières banques centrales, ou plutôt les banques d’émission comme on les appelait alors, ont, en règle générale, obtenu un monopole sur l’émission de la monnaie au cours légal contre des prêts et de l’assistance financière à l’État, souvent en période de guerre (Banque de France, en 1800).

En tant que « créatures de l’État », elles ont toujours été, en quelque sorte, « publiques ». Pourtant, elles étaient des sociétés privées anonymes censées ne pas être trop entre les mains du gouvernement, comme Napoléon l’aurait dit devant le Conseil d’État en 1806 :

« La Banque n’appartient pas seulement aux actionnaires, elle appartient aussi à l’État puisqu’il lui donne le privilège de battre monnaie. […]. Je veux que la Banque soit assez dans la main du gouvernement et n’y soit pas trop. »

Le caractère juridique privé, avec d’autres dispositions légales, servait à accroître la crédibilité de l’État, surtout aux yeux de ses créanciers, étant donné la contradiction potentielle entre le rôle historique des banques centrales de gestionnaire de la dette publique/banquier de l’État et leur mission de stabilité monétaire.

Indépendance des banques centrales

Les banques centrales ont, et d’un point historique et d’un point de vue logique, deux principaux « clients » et relations, avec l’État, à travers les autorités politiques, et avec les banques commerciales. Cette ambivalence ou dualité est le trait caractéristique des banques centrales qui se situent entre le public et le privé, entre l’État et le marché et le milieu bancaire.

La notion d’indépendance des banques centrales renvoie à l’idée d’une politique monétaire déléguée à des banquiers centraux, des fonctionnaires non élus, et d’une influence politique limitée sur la politique monétaire. Or, compte tenu de la relation duale intrinsèque aux banques centrales, il est nécessaire de penser leur indépendance de façon également duale et de poser la question de l’indépendance par rapport au secteur bancaire et financier.

À partir de l’entre-deux-guerres et avec l’effritement de l’étalon-or, les banques centrales assument une politique monétaire active insérée dans les politiques macroéconomiques de stabilisation des prix et de production.

La Banque de France, historiquement peu indépendante

Il en va sans dire que le degré d’intervention étatique a toujours été scruté et discuté depuis la naissance des banques centrales. Nationalisée dans l’immédiat second après-guerre (1945) comme sa congénère anglaise, « la vieille dame de la rue La Vrillière », surnom renvoyant à son rôle historique et à son premier siège, a toujours été un exemple paradigmatique de banque centrale peu indépendante.

En 1873, Walter Bagehot mettait en garde, dans Lombard Street, contre l’ingérence du gouvernement dans la gestion d’une banque centrale ; il l’illustrait avec l’exemple de la Banque de France dont le gouverneur et le vice-gouverneur étaient nommés par les autorités politiques.

Dans le second après-guerre, la norme était une faible indépendance voire la subordination des banques centrales aux gouvernements dans le cadre d’un régime de politique monétaire keynésien. La Banque de France se caractérisait tout de même par un modèle que l’économiste Michel Aglietta a pu qualifier d’« autocratique », dans lequel le ministère des finances avait la mainmise sur la banque centrale.

Rôle de la Banque de France dans l’Eurosystème

La création de l’euro conduit la Banque de France à adopter en 1993 le modèle d’indépendance forte, caractéristique de l’Allemagne. Les banques centrales nationales, dont douze fondatrices, et la Banque centrale européenne (BCE), créée en 1998, composent l’Eurosystème qui définit la politique monétaire de la zone euro. Son objectif principal : la stabilité des prix.

La Banque de France contribue à définir cette politique. Son gouverneur siège au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, et la met en œuvre en France. Toutes les six semaines, le Conseil détermine les taux d’intérêt directeurs, aspect le plus conventionnel de la politique monétaire, mais aussi les éventuels achats de dette publique et privée sur les marchés secondaires, aspect moins conventionnel.




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La Banque de France conduit à l’échelle nationale les opérations de politique monétaire. Elle fabrique et s’assure de la qualité des billets mis en circulation, détient et gère les réserves de change de la France et produit des statistiques, des prévisions et des études économiques. Elle joue également un rôle de supervision des banques et assurances, à travers l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), et ce, dans le cadre de l’Union bancaire européenne.

Responsabilité devant les autorités politiques

La contrepartie de l’indépendance des banques centrales, ou de toute agence, est logiquement la responsabilisation (accountability) devant les autorités politiques qui leur ont délégué des pouvoirs. Cela passe par la reddition de comptes – expliquer et justifier ses actions, souvent dans le cadre d’une audition parlementaire – et par l’éventuelle évaluation de la performance.

Le caractère supranational de l’Eurosystème n’a pas d’équivalent politique ; ce qui engendre un problème de légitimité démocratique. La responsabilisation de la Banque centrale européenne se trouve alors limitée par l’absence d’un souverain en face : il n’y a pas de véritable exécutif au niveau fédéral avec lequel se coordonner ni de véritable Parlement auquel rendre des comptes – pas de pouvoir de sanction ni de modification des statuts.

Retrait anticipé de François Villeroy de Galhau

Dans la vie des banques centrales indépendantes, la nomination d’un gouverneur de banque centrale est le moment politique par excellence. Dans les démocraties, elles impliquent un jeu politique pour l’obtention du soutien nécessaire à la validation d’un profil qui sera toujours scruté par les marchés et les acteurs économiques, la presse et l’opinion publique.

Dans l’Hexagone, le retrait anticipé du gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau a interrogé au vu du caractère quasi inamovible des banquiers centraux indépendants en France et dans l’Eurosystème.

L’insistance sur le caractère personnel de la décision n’a pas empêché des spéculations sur un agenda politique derrière sa démission, car celle-ci enclenchait une nomination clé avant la présidentielle de 2027.

Nomination d’Emmanuel Moulin : l’importance des trajectoires de carrière

Vu l’article 13 de la Constitution française et l’article L142-8 du Code monétaire et financier, le pouvoir de nomination revient au président de la République. Ayant reçu des propositions de la part du premier ministre et du ministre de l’économie et des finances, le président de la République propose un nom, ensuite le Parlement auditionne le candidat indiqué et se prononce, en validant ou pas, par le biais des commissions de finances de l’Assemblée nationale et du Sénat.

Emmanuel Macron a proposé Emmanuel Moulin, jusqu’alors secrétaire général de l’Élysée. À la suite de l’audition et du vote des commissions des finances de l’Assemblée nationale et du Sénat, le 20 mai, le Conseil des ministres du 27 mai 2026 a officiellement entériné sa nomination pour un mandat de six ans. Les parlementaires n’ont pas empêché sa nomination malgré plus de voix « contre » que « pour », car, pour rejeter la proposition de nomination, les votes « contre » auraient dû atteindre ou dépasser les trois cinquièmes du total des suffrages exprimés dans les deux commissions).

Lors de son audition, Emmanuel Moulin s’engage à exercer en « toute impartialité, tant à l’égard du pouvoir exécutif que des intérêts privés », revendiquant son indépendance duale, dirait-on. Si pour son prédécesseur, c’était la proximité avec le secteur bancaire qui suscitait le débat du fait d’éventuels conflits d’intérêts et risques de capture, le principal défi pour Emmanuel Moulin a été de se poser en homme libre de l’influence politique.

La trajectoire de carrière est d’importance dans le choix des gouverneurs de banque centrale. L’épisode du changement de celui de la Banque de France aura, dans tous les cas, révélé le caractère intrinsèquement politique des banques centrales.

The Conversation

Adriano do Vale a reçu des financements de l’Etat français via l’Université de Poitiers.
Il est lauréat de l’appel à projets Émergences de Recherches Interdisciplinaires» (ERI) de l’Université de Poitiers 2025 avec le projet “QUI? – Dis-moi QUI tu fréquentes, je te dirais qui tu es ? Une analyse des agendas des banquiers centraux européens à l’aune des enjeux climatiques et d’égalité”.
Il a été lauréat de l’appel à projets Impulsions Interdisciplinaires – Recherche / 2IR de l’Université de Poitiers 2024 avec le projet “Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirais qui tu es ? Une analyse des agendas des banquiers centraux européens”.
Ces projets s’inscivent le programme UP-SQUARED, financé par le Programme d’Investissement d’Avenir (PIA 4) « ExcellencES sous toutes ses formes » de France 2030, suivi par l’ANR.

– ref. À quoi sert la Banque de France ? – https://theconversation.com/a-quoi-sert-la-banque-de-france-279391

« Pourquoi n’as-tu rien dit ? » : Ce que la recherche nous apprend sur le silence des victimes de violences sexuelles dans l’enfance

Source: The Conversation – France in French (3) – By Théo Mouhoud, Pédopsychiatre, Université Sorbonne Paris Nord; AP-HP


L’ESSENTIEL

  • Les victimes de violences sexuelles dans l’enfance peuvent mettre de longues années avant de dévoiler ce qu’elles ont vécu, ce qui retarde leur prise en charge et constitue un enjeu de santé publique majeur.

  • Les mécanismes qui empêchent les victimes de s’exprimer sont particulièrement puissants dans les situations d’inceste, mais ils peuvent exister dans tous les contextes où un adulte détient une autorité et un pouvoir sur un enfant.

  • L’analyse de témoignages de victimes recueillis par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, ou Ciase, permet de mettre en lumière quatre domaines d’obstacles étroitement liés : les obstacles institutionnels et culturels, les obstacles psychologiques, la mémoire et le silence, et les obstacles familiaux.


Des travaux publiés en 2025 dans la revue médicale The Lancet estimaient que, sur la période 1990-2023, 18,9 % des filles et 14,8 % des garçons dans le monde avaient été victimes de violences sexuelles avant l’âge de 18 ans. En France, selon une étude de 2022, cette situation concernerait 14,5 % des femmes et 6,4 % des hommes.

D’autres travaux académiques révèlent quant à eux que les délais moyens avant un premier dévoilement varient entre 3 ans et 18 ans, et que plus de la moitié des victimes se confient pour la première fois à l’âge adulte.

Il ne s’agit donc plus de savoir si le dévoilement est retardé – il l’est, massivement –; mais de comprendre pourquoi la plupart des victimes de violences sexuelles ne parlent pas, ou pas avant un certain temps.

Le dévoilement n’est pas un acte ponctuel, mais un processus complexe

Avant tout, précisons que si l’expression « abus sexuel », traduction de child sexual abuse (CSA), capture bien la dimension de confiance trahie et de pouvoir exercé, il n’exprime pas, en français, la notion de maltraitance – aujourd’hui, un abus désigne surtout un usage excessif ou détourné.

Pour cette raison, nous lui préférons ici le terme de « violences sexuelles sur enfant », qui intègre la notion d’atteinte à l’intégrité physique et psychologique. Cela permet de souligner que, dans les contextes étudiés (familiaux et parafamiliaux), ces violences impliquent systématiquement un abus de confiance et d’autorité.

Qu’est-ce que le contexte parafamilial ?
Les violences sexuelles sur enfant surviennent le plus souvent au sein de la famille et aussi très fréquemment dans ce que la recherche appelle les contextes parafamiliaux. Il s’agit de situations impliquant des personnes connues de la famille, qui ont souvent une relation de proximité, de confiance et d’autorité avec l’enfant. Ces contextes sont particulièrement propices au silence : l’agresseur y bénéficie souvent d’une légitimité sociale et institutionnelle ainsi que d’une proximité affective qui floutent les frontières entre protection et agression. Ce contexte rend la reconnaissance des violences sexuelles plus difficile et complique le dévoilement.

Selon la littérature scientifique, le dévoilement des violences sexuelles n’est pas un acte ou un évènement isolé, mais un processus progressif, complexe, relationnel, non linéaire, qui dépend simultanément de plusieurs facteurs psychologiques, familiaux, sociaux, culturels et institutionnels. Il peut être partiel, différé, rétracté, puis repris des années plus tard.

Le disclosure process, processus par lequel une victime révèle des violences sexuelles qu’elle a subies, est un champ de recherche à part entière depuis les années 1980 dans la littérature scientifique anglo-saxonne.

En français, le terme disclosure se traduit par « dévoilement », « révélation » ou « divulgation ». Ces trois mots ont en commun de placer la charge de l’action sur la victime : c’est elle qui doit lever le secret, rompre le silence et parler.

Dans la littérature francophone spécialisée, c’est le premier terme de cette liste, « dévoilement », qui s’est imposé (notamment au Québec, où ce champ est étudié depuis plusieurs décennies). C’est également celui retenu par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) et la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

Dans ce contexte, le dévoilement désigne « un processus complexe, interactif et graduel qui se déroule tout au long de la vie », et non une série de moments de révélation isolés.

Aider au dévoilement, un enjeu de santé publique

Les conséquences psychiatriques et psychologiques des violences sexuelles dans l’enfance sont bien documentées. Chez les personnes qui en ont subi, les taux de dépression, d’anxiété, de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de trouble de stress post-traumatique complexe (TSPTc), d’addiction, de trouble du comportement alimentaire, de trouble de la personnalité borderline et le risque suicidaire sont significativement plus élevés que dans la population générale.

Les victimes de violences sexuelles dans l’enfance présentent, par exemple, un risque de trouble psychiatrique de 2,2 à 2,9 fois plus élevé que les autres.

Les violences sexuelles dans l’enfance conduisent également tout au long de la vie à davantage de difficultés dans la vie sexuelle, la vie relationnelle et sociale (couple, parentalité, niveau académique, vie professionnelle) et la santé physique (maladies cardio-vasculaires, pulmonaires, hépatiques).

De ce fait, le dévoilement constitue un enjeu clinique majeur. En effet, lorsqu’il est accueilli de manière adaptée, avec croyance, écoute et validation, il permet la mise en place d’une prise en charge précoce. Il est alors associé à des trajectoires plus favorables pour les victimes. Comprendre ce qui empêche le dévoilement est donc une priorité de santé publique.

L’Église catholique romaine : un exemple systémique très documenté

Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), rendu public en 2021, a mis en évidence le caractère systémique du phénomène, confirmé par l’enquête indépendante menée par l’Inserm.

La sociologue Nathalie Bajos et ses collaborateurs estiment que, au sein de l’Église catholique romaine française, environ 220 000 enfants auraient été agressés sexuellement entre 1950 et 2020.

Dans notre étude publiée en 2026 dans la revue Child Abuse & Neglect, nous avons analysé 23 témoignages oraux de victimes rendus publics par la Ciase afin d’identifier les obstacles au dévoilement dans ce contexte spécifique. Pour cela, nous avons utilisé une méthode qualitative d’analyse thématique.

Ces travaux révèlent que 87 % des survivants ont dévoilé les faits pour la première fois à l’âge adulte, et 39 % ont attendu plus de quarante ans.

Le corpus utilisé est constitué de personnes ayant finalement décidé de témoigner devant la Ciase et de rendre leur témoignage public ; celles qui n’ont jamais rien dévoilé en étant, par définition, absentes. Les obstacles que nous décrivons sont donc probablement sous-estimés.

En outre, ces résultats s’inscrivent dans un contexte national, institutionnel et historique particulier et leur transférabilité à d’autres contextes doit être envisagée avec prudence. Ils mettent néanmoins en lumière quatre domaines d’obstacles étroitement liés.

Les obstacles institutionnels et culturels

Les agresseurs détenaient une double autorité sur les victimes, l’autorité de l’adulte sur l’enfant et l’autorité spirituelle.

Cette configuration relationnelle fondée sur une asymétrie majeure du pouvoir rendait difficile toute remise en question de l’autorité. De plus, lorsque certaines victimes tentaient de signaler les faits, les réponses institutionnelles n’apportaient pas de reconnaissance explicite, de qualification juridique des faits ou de sanctions. Cela avait pour conséquence de prolonger et de renforcer le silence des victimes, en décourageant toute tentative ultérieure de dévoilement, phénomène qualifié de « silenciation secondaire ».

À cela s’ajoutaient les normes sociales restrictives : dans ces environnements, la sexualité était souvent un tabou, ce qui privait l’enfant des mots pour nommer ce qu’il avait subi. La confusion entre le registre moral (le péché) et le registre juridique (le crime) brouillait la gravité des actes et maintenait le silence.

Les obstacles psychologiques

La culpabilité et la honte étaient activement induites par l’agresseur grâce à un mécanisme de renversement de la responsabilité et de la faute. Dans un contexte religieux, cette culpabilité opérait sur deux niveaux simultanément : la transgression sexuelle et la violation de l’ordre moral et spirituel, ce dernier point rendant encore plus difficile la parole.

À cela s’ajoute la confusion de rôles, un obstacle majeur au dévoilement : l’agresseur était à la fois le prêtre, l’éducateur, la figure parentale (étant souvent appelé « mon père »), l’ami, le mentor… Il devenait presque impossible pour l’enfant de différencier ce qui relevait de l’autorité, de l’affection ou de la sexualisation.

Ainsi, un témoin décrivait son agresseur comme une figure si sacralisée que la violence sexuelle en devenait littéralement impensable. Une ambivalence affective envers l’agresseur était souvent rapportée, mêlant affection, admiration et dégoût.

Cette ambivalence émotionnelle et spirituelle rendait le dévoilement coûteux et incitait à maintenir le silence, ledit dévoilement étant perçu comme mettant en danger une relation parfois idéalisée par le sujet.

La mémoire et le silence

Contrairement à une idée reçue, l’absence de dévoilement n’est pas synonyme d’amnésie totale, dite « dissociative ». Cette dernière peut certes se rencontrer. Cependant, plutôt qu’à une perte mémorielle complète, le dévoilement tardif est le plus souvent lié à des mécanismes psychologiques protecteurs.

Parmi ceux-ci, on peut citer, par exemple, le déni fonctionnel (mécanisme psychologique qui permet à la victime de maintenir à l’écart de sa conscience ce qu’elle a subi, non par oubli, mais pour préserver un équilibre psychologique et des liens relationnels essentiels), la fragmentation (les souvenirs des violences ne sont pas stockés de manière cohérente et linéaire, mais sous forme de traces parcellaires et éparses, sans récit organisé pour les relier), la mise à distance (processus actif par lequel la victime s’éloigne psychiquement de ses souvenirs pour continuer à vivre, parfois même en contact avec l’agresseur).

Les victimes interrogées par la Ciase décrivaient des traces mémorielles et sensorielles fragmentées, une odeur, un son, une image, parfois sans un récit pour les organiser. Or, sans ce récit, le dévoilement reste impossible.




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En effet, on ne peut se souvenir que de ce que l’on a pu reconnaître, lorsque l’agresseur est une figure de confiance, d’affection et d’autorité, la violence reste longtemps inaccessible à la conscience, non par oubli, mais par impossibilité psychologique de la nommer, car paradoxale.

L’absence prolongée de dévoilement ne peut donc pas être réduite à un manque mémoriel, elle reflète souvent un processus actif, de compromis psychologique et relationnel, permettant de maintenir des liens affectifs essentiels et un équilibre fragile.

Les obstacles familiaux

Les parents accordaient aux figures religieuses une confiance importante, quasi totale, souvent liée à la foi ou à la renommée, donnant aux agresseurs un accès répété à l’enfant, parfois même au sein du domicile familial.

Les agresseurs ne ciblaient pas seulement l’enfant, mais séduisaient et manipulaient également les parents et la famille. Ce type de « mise en condition » est appelé « grooming » (du verbe anglais to groom, signifiant « panser » – pour un cheval – ou « préparer »).

Les mécanismes classiquement décrits dans les cas d’inceste, comme les conflits de loyauté, la confusion des rôles, la dépendance émotionnelle et l’ambivalence envers l’agresseur, se retrouvent également dans le contexte parafamilial religieux.

Enfin, pour certaines victimes, parler revenait à accuser leurs propres parents de complicité involontaire, à les confronter à leur aveuglement, à leur manque de protection ainsi qu’à la trahison de leur foi et de leur confiance. Les implications psychologiques supposées rendaient, pour beaucoup de victimes, la parole impossible.

Au-delà de l’Église : un modèle pour comprendre d’autres contextes

Soulignons que les effets de ces quatre domaines ne s’additionnent pas : ils interagissent.

Les obstacles au dévoilement s’inscrivent dans un système où les facteurs individuels, relationnels, familiaux, contextuels et institutionnels s’alimentent mutuellement. Ensemble, ils constituent un environnement relationnel et symbolique où la parole devient structurellement difficile ou même impossible, bien au-delà de la seule relation agresseur-victime. Le silence n’est pas un échec de la victime, ni sa responsabilité, mais une réponse adaptative à ce même système.

Le cas de l’Église catholique est le contexte parafamilial le mieux documenté empiriquement. Mais les mécanismes identifiés, tels que l’autorité institutionnelle, le grooming familial, la confusion des rôles, la silenciation secondaire, ne sont pas propres à l’Église.

Ils opèrent, selon des configurations spécifiques, partout où un adulte détient une autorité et un pouvoir sur un enfant. Et notamment, en premier lieu, au sein de la famille, le contexte le plus fréquent des violences sexuelles sur enfant.

Ces mécanismes sont susceptibles d’exister également dans tous les espaces où une figure extérieure à la famille détient une autorité morale forte sur l’enfant et son entourage : milieu sportif, milieu périscolaire, secteur médical, secteur éducatif, etc.

Ces contextes ne sont pas suffisamment étudiés et explorés dans la recherche sur le dévoilement des violences sexuelles, alors que l’enjeu est majeur. En effet, en l’absence de dévoilement et de parole, les violences sexuelles se poursuivent, les victimes ne reçoivent pas l’aide et la prise en charge adaptée et le risque de revictimisation augmente. In fine, c’est toute la trajectoire développementale de l’enfant qui peut être lourdement impactée, avec des conséquences à long terme sur la santé mentale et physique, la scolarité, la vie affective (et, plus tard, sexuelle), ainsi que sur la socialisation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Pourquoi n’as-tu rien dit ? » : Ce que la recherche nous apprend sur le silence des victimes de violences sexuelles dans l’enfance – https://theconversation.com/pourquoi-nas-tu-rien-dit-ce-que-la-recherche-nous-apprend-sur-le-silence-des-victimes-de-violences-sexuelles-dans-lenfance-286995