Qui sont les fans de Taylor Swift ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

Taylor Swift est aujourd’hui bien plus qu’une star de la pop. Artiste parmi les plus écoutées au monde, elle cristallise des passions, des controverses et des formes d’identification particulièrement intenses. Mais que dit réellement Taylor Swift du monde social ? Et surtout, que disent ses fans de nos sociétés contemporaines ?


À partir d’une enquête sociologique menée auprès de plus de 1 000 fans en France, je propose de déplacer le regard : il ne s’agit pas d’analyser uniquement l’artiste, mais de comprendre ce que son œuvre et sa figure produisent socialement. Qui sont les Swifties (les fans de la chanteuse) ? Comment se rencontrent-ils ? En quoi Taylor Swift accompagne-t-elle les trajectoires de vie ? Et que révèle son succès des attentes politiques, féministes ou morales de ses publics ? C’est ce qu’explore mon essai, Sociologie de Taylor Swift, qui vient de paraître.

Loin des clichés sur un fandom adolescent et irrationnel, l’analyse met en évidence des pratiques culturelles structurées, genrées, durables et socialement situées. À travers Taylor Swift, c’est toute une sociologie des émotions, des identités et des engagements contemporains qui se donne à voir.

Une sociologie des Swifties

Contrairement aux représentations médiatiques qui réduisent souvent les fans de Taylor Swift à des adolescentes exaltées, l’enquête montre une réalité bien plus nuancée. Du point de vue de l’âge, les Swifties qui ont répondu à mon enquête se situent majoritairement dans le jeune âge adulte : près de la moitié ont entre 18 et 34 ans, mais plus d’un tiers ont plus de 35 ans, attestant d’un attachement durable à l’artiste bien au-delà de l’adolescence.

Le genre constitue un marqueur central de ce fandom (de ce groupe de fans). Les femmes représentent près de 80 % des personnes interrogées tandis que les hommes restent minoritaires. L’enquête met aussi en évidence une présence significative de personnes non binaires ou transgenres, proportionnellement bien plus élevée que dans la population générale (5 %). L’identité sexuelle apparaît également comme un facteur structurant de la fanité : plus d’un quart des fans ayant participé à l’enquête se déclarent lesbiennes, gays, bisexuel·les ou queer. Ces chiffres confirment que l’univers de Taylor Swift constitue un espace d’identification particulièrement fort pour les minorités sexuelles et de genre (on nomme le fandom gay de Taylor le « Gaylord ».

Aimer Taylor Swift ne relève donc pas d’un simple goût musical, mais d’une pratique culturelle située, marquée par des expériences sociales, genrées et biographiques spécifiques.

Créer du lien grâce à Taylor Swift : sociabilités et communautés

Être fan de Taylor Swift, ce n’est pas seulement écouter de la musique : c’est aussi créer du lien. L’enquête montre que la communauté Swiftie fonctionne comme un véritable espace de sociabilité. Plus de 60 % des répondantes et répondants déclarent avoir noué des amitiés grâce à leur intérêt commun pour Taylor Swift, que ce soit en ligne, lors de concerts ou dans des contextes du quotidien.

Ces rencontres prennent des formes multiples : échanges sur les réseaux sociaux, discussions autour des paroles, participation à des événements collectifs ou rituels devenus emblématiques, comme l’échange de bracelets d’amitié. Les liens décrits sont souvent durables et émotionnellement investis, dépassant le simple cadre du fandom.

Cette sociabilité repose sur une grammaire affective partagée. Les chansons servent de supports à la discussion, à la confidence et parfois à l’entraide. Loin d’un fandom nécessairement conflictuel ou « toxique », les Swifties qui ont participé à l’enquête évoquent majoritairement des normes de bienveillance et de soutien mutuel, souvent attribuées à l’image publique et aux discours portés par l’artiste elle-même.

Une artiste qui accompagne les trajectoires de vie

La relation des fans à Taylor Swift s’inscrit dans le temps long. Plus de la moitié des personnes interrogées se déclarent fans depuis plus de dix ans, et une part importante explique avoir découvert l’artiste à l’adolescence. Cette ancienneté témoigne d’une fidélité rare dans les industries culturelles contemporaines.

Taylor Swift n’est pas seulement écoutée : elle accompagne les parcours de vie. Près de 70 % des fans déclarent que l’artiste occupe une place « importante » ou « très importante » dans leur vie. Pour beaucoup, ses chansons sont associées à des moments clés : ruptures amoureuses, amitiés, périodes de doute, maladies, transitions identitaires ou professionnelles.

Cette centralité s’explique par l’écriture intime et narrative de Taylor Swift, qui permet aux fans de projeter leurs propres expériences dans ses chansons. Le fandom fonctionne ainsi comme une ressource biographique : aimer Taylor Swift, c’est disposer d’un répertoire émotionnel et symbolique pour se raconter et traverser les épreuves du quotidien.

Valeurs, féminisme et engagements : une figure politique ambivalente

Mais pour comprendre les fans de Taylor, on pourra aussi interroger les liens entre ce fandom et valeurs politiques. Les données montrent que les fans de Taylor Swift se situent majoritairement du côté de valeurs progressistes, qu’elles soient environnementales ou féministes. Une large majorité se déclare favorable à l’égalité femmes-hommes, aux droits des personnes LGBTQIA+ et à la lutte contre les discriminations (entre 70 et 80 %).

Ces valeurs influencent directement les attentes vis-à-vis de l’artiste. Près de deux tiers des personnes interrogées estiment que Taylor Swift devrait prendre position publiquement sur certaines causes, notamment féministes ou sociales, même si une minorité défend son droit à la neutralité.

Taylor Swift apparaît ainsi comme une figure politique paradoxale : ni militante au sens classique, ni totalement neutre. Son engagement est perçu comme mesuré, parfois stratégique, mais néanmoins porteur d’effets symboliques forts. L’enquête montre que les fans ne sont pas passifs : ils discutent, critiquent et évaluent les prises de position de l’artiste à l’aune de leurs propres valeurs, révélant la politisation croissante de la culture populaire.

Au terme de cette enquête, une chose apparaît clairement : Taylor Swift elle est un fait social. Son œuvre, ses prises de parole et la communauté qu’elle fédère révèlent des transformations profondes de nos rapports à la culture, à l’intimité et au politique. Étudier Taylor Swift, ce n’est donc pas céder à l’air du temps : c’est prendre au sérieux ce que la pop dit du social, des émotions et des attentes collectives – souvent bien au-delà d’une seule génération.

The Conversation

Arnaud Alessandrin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qui sont les fans de Taylor Swift ? – https://theconversation.com/qui-sont-les-fans-de-taylor-swift-273968

Quelle est la véritable situation financière des universités françaises ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion – Agrégé des facultés – IAE – CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)

De nombreuses universités lancent l’alerte sur leurs difficultés financières. Pourtant, si l’on se réfère aux critères officiels fixés par un décret de soutenabilité mis en place en 2024, la situation semble beaucoup moins préoccupante. Qu’est-ce qui se cache réellement derrière ces nouveaux critères ? Dans quelle mesure nous informent-ils vraiment sur la situation financière des universités ?


En 2024, on dénombrait 60 universités françaises présentant de potentielles difficultés financières (principalement déficitaires). En 2025, alors que 80 % des universités présentent encore des budgets déficitaires et que les universités appellent au secours, officiellement, on ne compterait plus que 12 universités en difficulté. Par quel miracle, en moins d’un an, la situation financière des universités françaises a-t-elle pu se redresser de la sorte ?

La réponse à cette interrogation se trouve dans un décret de soutenabilité financière (n° 2024-1108) du 2 décembre 2024 qui modifie les critères d’évaluation des difficultés financières des universités. Ce décret introduit des indicateurs de soutenabilité financière qui considèrent qu’une université déficitaire (même depuis plusieurs années) n’est plus en difficulté financière. Elle ne l’est que si elle dépasse un seuil minimum de trésorerie (argent détenu sur le compte bancaire au Trésor public), de fonds de roulement (réserve d’argent détenue pour faire face à des dépenses programmées ou imprévues) et un seuil maximum de charges de personnel (rémunérations et cotisations sociales).

En réalité, l’introduction de ces trois nouveaux indicateurs (ou ratios) relâche certaines contraintes budgétaires des universités pour les forcer à utiliser massivement leurs réserves (trésorerie et fonds de roulement), comme cela est également demandé à de nombreux opérateurs de l’État dans le budget 2026 en cours de vote au Parlement.

Cependant, pour les universités, ces réserves ne sont souvent que très partiellement disponibles, car déjà pré-engagées pour financer des investissements à long terme, des contrats de recherche, de maintenance, de fourniture ou certains éléments de rémunérations (primes, promotions ou évolution programmée des salaires).

Décryptons ces nouveaux indicateurs. Ne créent-ils pas surtout une illusion, rendant plus présentable la situation financière des universités et plus acceptable le désengagement progressif de l’État ?

De nouvelles méthodes de calcul

Comme dans d’autres domaines, le diable se cache dans le détail des méthodes de calcul de ces indicateurs.

Selon ce nouveau décret, en fin d’année civile, la trésorerie et le fonds de roulement (FdR) d’une université doivent être respectivement supérieurs à 30 jours et à 15 jours de fonctionnement en crédits de paiement hors investissement. Ces deux premiers ratios sont calculés de la manière suivante :


Fourni par l’auteur

Le numérateur de ces ratios intègre la trésorerie ou le fonds de roulement générés par les ressources d’investissement. En revanche, le dénominateur ne prend pas en compte les dépenses d’investissement autorisées au cours de l’année (crédits de paiement).

Ce mode de calcul ne respecte pas une règle élémentaire de calcul des ratios de gestion financière qui impose d’utiliser un périmètre de calcul identique pour le numérateur et le dénominateur. Ici le numérateur comprend les investissements et le dénominateur est calculé hors investissement, ce qui augmente artificiellement la valeur du ratio et permet, artificiellement aussi, de dépasser les seuils minimums requis.

Un changement de périmètre budgétaire

Pour permettre le calcul de ces nouveaux indicateurs, le nouveau décret financier a redéfini le périmètre du budget de l’établissement, dénommé désormais « budget » et qui agrège le budget principal (en personnel, fonctionnement et investissement) et les budgets annexes (dont le budget annexe immobilier pour les universités qui en disposent) (article R. 719-52).

Ce changement ne permet plus de différencier, pour le calcul de ces indicateurs, les trésoreries et fonds de roulement réellement disponibles (pour payer le personnel et le fonctionnement) de ceux pré-engagés dans des opérations particulières (investissements, contrats de recherche notamment). En recalculant ces ratios pour la seule partie de trésorerie et fonds de roulement réellement disponibles à partir des informations financières du ministère de l’enseignement supérieur, le nombre de jours de trésorerie est en moyenne divisé par deux et par trois pour celui du fonds de roulement.

Ainsi, une université qui présente officiellement un ratio de trésorerie de 50 jours (donc significativement supérieur au seuil de 30 jours) ne détient probablement que 25 jours de trésorerie réellement disponibles. De même, la même université (ou une autre) qui présenterait un fonds de roulement de 30 jours (donc significativement supérieur au seuil de 15 jours) a toutes les chances de ne détenir seulement qu’environ 10 jours de fonds de roulement de fonctionnement disponible.

Autant dire que juger la santé financière d’une université sur la base du calcul actuel de ces deux ratios relève plus de la « roulette russe » que d’une observation objective et sincère.

Des charges courantes de fonctionnement comme variables d’ajustement

Pour ce qui concerne le troisième ratio financier, c’est moins son calcul qui est contestable (total charges de personnel/produits encaissables), même si les produits encaissables intègrent très majoritairement des ressources rigides et contraintes (subvention pour charges de service public), que celui de son seuil maximum (83 % des produits encaissables, 85 % pour les établissements à dominante sciences humaines et sociales).

Pourquoi 83 % (ou 85 %) ? Et pourquoi pas 70 % ? 75 % ? 80 % ? À titre de comparaison, en 2022, les charges de personnel des universités publiques des 38 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) représentaient en moyenne 66 % de leurs dépenses totales (les universités françaises présentant le taux moyen le plus élevé à environ 77 %).

En fixant ce seuil d’alerte à 83 %, on autorise les universités à consacrer seulement 17 % (voire 15 %) de leurs produits encaissables à des charges de fonctionnement pourtant indispensables à la stabilité et la pérennité des universités (électricité, chauffage, entretien de locaux et du matériel, fournitures et services d’enseignement et de recherche, etc.).

Un calcul de ce ratio par catégories de personnel (enseignant, administratif, technique) à partir des dépenses totales, comme le réalise d’ailleurs l’OCDE, serait probablement plus pertinent et autoriserait des comparaisons internationales.

Un flou sur les difficultés financières réelles des universités

Finalement, l’ensemble de ces approximations ou insuffisances calculatoires peut soit donner une impression d’amateurisme dans le contrôle financier des universités françaises, soit, plus assurément, le sentiment d’une volonté de dissimulation de la réalité des difficultés financières tout en rendant les universités toujours plus comptables de celles-ci.

Un récent rapport d’information du Sénat de 2025 reconnaissait que la seule lecture des budgets et des indicateurs de soutenabilité financière des universités ne permet pas de faire le lien entre les données budgétaires des établissements et leurs activités.

À court terme, les fonds de roulement et trésoreries des universités n’étant pas des puits sans fond, il est probable qu’un grand nombre d’universités ne soit plus en mesure, très rapidement, d’assumer des engagements financiers récurrents (entretien des locaux et matériels, paiement des rémunérations, accueil physique de tous les étudiants).

À moyen terme, c’est la réalisation des principales missions de service public des universités (développement de l’accès à l’enseignement supérieur, réussite des étudiants, augmentation de leur employabilité, renforcement de la cohésion sociale et territoriale, développement de la recherche) qui sera profondément remise en cause.

The Conversation

Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quelle est la véritable situation financière des universités françaises ? – https://theconversation.com/quelle-est-la-veritable-situation-financiere-des-universites-francaises-273042

« Psychose induite par l’IA » : un danger réel pour les personnes à risque, selon un psychiatre

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Hudon, Medical psychiatrist, clinician-researcher and clinical assistant professor in the department of psychiatry and addictology, Université de Montréal

L’intelligence artificielle est de plus en plus intégrée à la vie quotidienne, des agents conversationnels qui offrent une forme de compagnie aux algorithmes qui façonnent ce que nous voyons en ligne. Mais à mesure que l’IA générative (IA gen) devient plus conversationnelle, immersive et émotionnellement réactive, les cliniciens commencent à se poser une question délicate : l’IA générative peut-elle aggraver, voire déclencher une psychose chez des personnes vulnérables ?


Les modèles de langage de grandes tailles et les agents conversationnels sont largement accessibles et souvent présentés comme des outils de soutien, empathiques, voire thérapeutiques. Pour la majorité des utilisateurs, ces systèmes sont utiles ou, au pire, sans effet délétère.

Toutefois, récemment, plusieurs reportages médiatiques ont décrit des personnes présentant des symptômes psychotiques, dans des situations où ChatGPT occupe une place centrale.

Pour un groupe restreint, mais cliniquement significatif (les personnes présentant un trouble psychotique ou celles à haut risque), les interactions avec l’IA générative peuvent être beaucoup plus complexes et potentiellement dangereuses, ce qui soulève des questions importantes pour les cliniciens.

Comment l’IA s’intègre aux systèmes de croyances délirantes

La « psychose induite par l’IA » n’est pas un diagnostic psychiatrique formel. Il s’agit plutôt d’un raccourci émergent utilisé par des cliniciens et des chercheurs pour décrire des symptômes psychotiques façonnés, intensifiés ou structurés autour d’interactions avec des systèmes d’IA.

La psychose implique une perte de contact avec la réalité partagée avec le monde extérieur et intérieur. Les hallucinations, les idées délirantes et la désorganisation de la pensée en constituent les manifestations centrales. Les délires psychotiques s’appuient fréquemment sur des éléments culturels (religion, technologie ou structures de pouvoir politique) afin de donner sens à des expériences internes.

Historiquement, les thèmes délirants ont fait référence à divers objets ou forces, tels que Dieu, les ondes radio ou la surveillance gouvernementale. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle offre une nouvelle avenue narrative.

Certains patients rapportent des croyances selon lesquelles l’IA générative serait consciente, transmettrait des vérités secrètes, contrôlerait leurs pensées ou collaborerait avec eux dans le cadre d’une mission spéciale. Ces thématiques s’inscrivent dans des schémas bien établis de la psychose, mais l’IA y ajoute un degré d’interactivité et de renforcement que les technologies antérieures n’offraient pas.




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Le risque d’une validation sans ancrage dans la réalité

La psychose est fortement associée à la saillance aberrante, soit la tendance à attribuer une signification excessive à des événements neutres. Les systèmes d’IA conversationnelle sont, par conception, capables de générer un langage réactif, cohérent et sensible au contexte. Chez une personne présentant une psychose émergente, cela peut être vécu comme une confirmation troublante, voire dérangeante.

Les recherches sur la psychose montrent que la validation excessive et la personnalisation peuvent intensifier les systèmes de croyances délirantes. L’IA générative est optimisée pour poursuivre les conversations, refléter le langage de l’utilisateur et s’adapter à l’intention perçue.

Si cela est sans conséquence pour la plupart des utilisateurs, ces mécanismes peuvent renforcer involontairement des interprétations déformées chez des personnes dont le test de réalité est altéré — c’est-à-dire la capacité à distinguer les pensées internes et l’imaginaire de la réalité objective et externe.

Il existe également des données indiquant que l’isolement social et la solitude augmentent le risque de psychose. Les compagnons d’IA générative peuvent réduire la solitude à court terme, mais ils peuvent aussi se substituer aux relations humaines.

Cela concerne tout particulièrement les personnes déjà en retrait des interactions sociales. Cette dynamique rappelle les préoccupations antérieures liées à l’usage excessif d’Internet et à la santé mentale, mais la profondeur conversationnelle de l’IA générative contemporaine est qualitativement différente.




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Ce que la recherche nous apprend, et ce qui reste incertain

À ce jour, aucune donnée probante n’indique que l’IA cause directement une psychose.

Les troubles psychotiques sont multifactoriels et peuvent impliquer une vulnérabilité génétique, des facteurs neurodéveloppementaux, des traumatismes et l’usage de substances. Toutefois, certaines préoccupations cliniques suggèrent que l’IA pourrait agir comme facteur précipitant ou de maintien chez des individus vulnérables.

Des rapports de cas et des études qualitatives portant sur les médias numériques et la psychose montrent que les thématiques technologiques s’intègrent fréquemment aux contenus délirants, en particulier lors des premiers épisodes psychotiques.

Les recherches sur les algorithmes des médias sociaux ont déjà démontré que des systèmes automatisés peuvent amplifier des croyances extrêmes par des boucles de renforcement. Les systèmes de clavardage fondés sur l’IA pourraient présenter des risques similaires si les garde-fous sont insuffisants.

Il est important de souligner que la plupart des développeurs d’IA ne conçoivent pas leurs systèmes en pensant aux personnes vivant avec des troubles mentaux sévères. Les mécanismes de sécurité tendent à se concentrer sur l’automutilation ou la violence, plutôt que sur la psychose. Cela crée un décalage entre les connaissances en santé mentale et le déploiement des technologies d’IA.

Les enjeux éthiques et les implications cliniques

Du point de vue de la santé mentale, l’enjeu n’est pas de diaboliser l’IA, mais de reconnaître les vulnérabilités individuelles.

De la même manière que certains médicaments ou substances comportent des risques accrus pour les personnes vivant avec un trouble psychotique, certaines formes d’interaction avec l’IA peuvent nécessiter une prudence particulière.

Les cliniciens commencent à rencontrer des contenus liés à l’IA intégrés aux idées délirantes, mais peu de lignes directrices cliniques abordent la manière d’évaluer ou de prendre en charge ces situations. Les thérapeutes devraient-ils interroger l’usage de l’IA générative de la même façon qu’ils questionnent la consommation de substances ? Les systèmes d’IA devraient-ils détecter et désamorcer les idées psychotiques plutôt que d’y engager la conversation ?

Des questions éthiques se posent également pour les développeurs. Lorsqu’un système d’IA apparaît empathique et doté d’une autorité perçue, porte-t-il une forme de devoir de diligence ? Et qui est responsable lorsqu’un système renforce involontairement une idée délirante ?


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Faire le pont entre la conception de l’IA et les soins en santé mentale

L’IA n’est pas appelée à disparaître. L’enjeu consiste désormais à intégrer l’expertise en santé mentale dans la conception des systèmes d’IA, à développer une littératie clinique autour des expériences liées à l’IA et à s’assurer que les utilisateurs vulnérables ne soient pas exposés à des préjudices involontaires.

Cela nécessitera une collaboration étroite entre cliniciens, chercheurs, éthiciens et technologues. Cela exigera également de résister aux discours sensationnalistes (qu’ils soient utopiques ou dystopiques) au profit d’échanges fondés sur les données probantes.

À mesure que l’IA adopte des caractéristiques de plus en plus humaines, une question s’impose : comment protéger les personnes les plus vulnérables à son influence ?

La psychose s’est toujours adaptée aux outils culturels de son époque. L’IA n’est que le miroir le plus récent à travers lequel l’esprit tente de donner sens à lui-même. Notre responsabilité collective est de veiller à ce que ce miroir ne déforme pas la réalité chez celles et ceux qui sont le moins en mesure de la corriger.

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Alexandre Hudon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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PIB du Sénégal : comment le nouveau calcul redessine les marges de manœuvre de l’État

Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco

Aucune économie ne peut être correctement gérée sans données économiques fiables. Cette idée, qui traverse toute l’histoire de la pensée économique – d’Adam Smith à Simon Kuznets, le père de la comptabilité nationale moderne – est au cœur du débat sur sur le “rebasing” du Produit intérieur brut (PIB) sénégalais.

Le Sénégal, comme beaucoup d’économies africaines, a décidé en 2023 de réviser la base de calcul de son PIB. Derrière cet exercice technique se joue un enjeu central : disposer d’indicateurs crédibles pour évaluer les politiques publiques et la performance économique du pays, de même que la soutenabilité de la dette. Les comptes nationaux du Sénégal ont ainsi changé d’année de base au mois de novembre 2025.

La révision de la base du PIB — ou rebasing — est un outil stratégique pour corriger les distorsions dans la mesure de l’activité économique. Au Sénégal, cette opération intervient dans un contexte de tensions macroéconomiques, de découverte de passifs cachés et de négociations difficiles avec le Fonds monétaire international (FMI).

Ce rebasing intervient dans un contexte de marges de manœuvre budgétaires limitées et où le FMI maintient une posture prudente, voire dilatoire, face aux demandes d’ajustement alignées sur l’agenda national de transformation économique, appelé “Sénégal 2050”. Cette situation révèle un dilemme structurel : concilier discipline macroéconomique, souveraineté dans le choix des politiques économiques et impératif de croissance économique durable et inclusive.

En tant qu’économiste spécialisé dans les statistiques et politiques macroéconomiques, je propose ici une analyse des enjeux macroéconomiques et financiers liés au rebasing au Sénégal. J’examine également la manière dont cette opération statistique pourrait contribuer à renforcer la crédibilité des réformes et éclairer les arbitrages stratégiques nécessaires pour une transformation durable de l’économie sénégalaise.

Qu’est-ce que le rebasing ?

Le rebasing consiste à actualiser l’année de référence utilisée pour calculer le PIB et donner aux utilisateurs des données économiques fiables, c’est-à-dire :

• Actualiser les prix relatifs;

• Réviser les pondérations sectorielles;

• Intégrer de nouvelles sources de données;

• Ajuster les méthodes statistiques;

• Identifier et mesurer les nouveaux secteurs d’activité.

Pour la nouvelle base de 2021, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) a mobilisé des enquêtes essentielles : secteur informel, orpaillage, extraction de sable et de sel, transport, marges commerciales, flux transfrontaliers non enregistrés, institutions sans but lucratif, recensement de l’élevage, etc.




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Pourquoi le rebasing était nécessaire pour le Sénégal

Dans un pays comme le Sénégal, cette mise à jour régulière du PIB est indispensable pour plusieurs raisons structurelles :

1. Une économie en mutation rapide

En effet, l’économie sénégalaise ne ressemble plus à celle d’il y a dix ou quinze ans. Le poids des télécoms, du numérique, des services financiers dématérialisés (paiements mobiles, fintechs), du commerce tertiarisé (processus de fournir des services à la population dominée par le petit commerce au détail), du développement pharmaceutique, des chaînes de distribution et des industries culturelles est devenu considérable.

Or, tant que l’année de base reste ancienne, ces secteurs sont sous-estimés ou ignorés.

2. Une meilleure prise en compte du secteur informel

Le Sénégal, comme la plupart des économies africaines, possède un secteur informel large et diversifié. Les techniques statistiques modernes permettent une meilleure prise en compte de cette partie de l’activité économique longtemps mal mesurée.

3. Une meilleure prise en compte des investissements

Les changements dans l’investissement public (infrastructures, énergie, transport), l’investissement privé dans les activités pétrolières et gazières, dans les chaînes de valeur privée n’étaient pas correctement reflétés par l’ancienne base (2014)

4. Une démographie jeune et dynamique

Le récent recensement de la population (2023) révèle une croissance démographique très dynamique caractérisée par une population jeune – âge médian moins de 19 ans – et urbaine. Comptant parmi les pays les plus jeunes au monde avec près de 75 % de la population âgée de moins de 35 ans, le Sénégal peut exploiter judicieusement ce dividende démographique. En effet, les jeunes de 15 a 34 ans représentent 59 % de la population en âge de travailler mais la majorité d’entre eux (63 %) sont sans emploi.

5. Des enjeux de crédibilité internationale

Une économie sous-évaluée statistiquement peut sous-évaluer sa richesse réelle et surestimer artificiellement ses ratios d’endettement, entraînant une mauvaise perception des investisseurs étrangers sur sa trajectoire économique.

Un rebasing plus précoce aurait permis d’intégrer ces changements dès leur apparition sur la scène économique. De plus, il aurait favorisé un renforcement de la planification économique en permettant une meilleure identification des moteurs de la croissance de l’économie sénégalaise et un alignement plus rigoureux entre politiques économiques et structures productives.

Ce retard de presque dix ans a eu des conséquences importantes sur les ratios macro-économiques du pays qui ont affecté la cohérence des politiques publiques, des prévisions macro-économiques et de la communication avec les partenaires financiers.




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Ce qui change après le rebasing

Le rebasing a plusieurs effets mécaniques et importants sur les indicateurs macro-économiques et les critères de convergence de l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa).

1. Un PIB plus élevé

Pour le Sénégal, la nouvelle base intègre mieux les services modernes, l’économie numérique et l’informel. Elle actualise les méthodes de collecte de données, et corrige les prix relatifs et les structures de production pour obtenir un PIB plus fiable.

Avec le rebasing, le PIB passe de 15,261 milliards de FCFA à 17,316 milliards de FCFA (27,5 millions à 31,2 millions de dollars US), soit une hausse de 14 %. Cette revalorisation s’explique par une meilleure couverture statistique et l’intégration de nouvelles enquêtes. Le rebasing a aussi eu des implications majeures sur la soutenabilité de la dette publique sénégalaise. .

Dans un contexte marqué par la découverte d’une dette cachée et par l’accroissement des besoins de financement, la soutenabilité de la dette constitue un enjeu central. Ainsi un rebasing du PIB entraîne généralement une baisse mécanique du ratio dette/PIB, une amélioration des indicateurs de convergence et une atténuation des pressions pour une consolidation budgétaire immédiate du fait de l’élargissement des marges de manœuvre fiscales. Pour le Sénégal, le solde budgétaire global rapporté au PIB est passé de -13,3 % à -11,8 % en 2021.

• Le taux de pression fiscale s’établit en 2021 à 15,9 % contre 18,0 % dans l’ancienne base (2014).

• Le taux d’endettement public est ressorti en 2021 à 80,0 % contre 90,8 % du PIB avec l’ancienne base.

• Le solde extérieur courant rapporté au PIB s’est situé en 2021 à -10,7 % contre -12,1 % avec l’ancienne base.

Toutefois, cette amélioration ne modifie pas les flux réels de dette qui demeurent inchangés malgré l’ajustement des indicateurs. Ces indicateurs peuvent contribuer à la restauration de la crédibilité macro-économique, à l’amélioration des conditions de financement sur les marchés, et enfin au renforcement de la position du Sénégal dans les discussions bilatérales et multilatérales.




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2. Une reclassification sectorielle plus fidèle

Le poids du secteur tertiaire en 2021 a ainsi enregistré une augmentation, passant de 50,5 % à 53,4 %.

Le poids des activités du primaire a été relativement stable (15,6 % avec l’ancienne base à 15,4 % avec la nouvelle base). En revanche, celui du secteur secondaire s’est replié, passant de 23,9 % à 22,6 %.

La part des dépenses de consommation finale dans le PIB est passée de 81,7 % à 84,7 % alors que celle de l’investissement est passée de 38,4 % à 32,8 % à la suite du rebasing. En revanche, le poids des exportations nettes de biens et services s’établit à -17,5 % dans la nouvelle base contre -20,1 % dans l’ancienne.

Ainsi les services modernes deviennent plus importants, le secteur primaire, notamment l’agriculture, diminue en proportion et le secteur industriel régresse. Cette nouvelle structure sectorielle permet des politiques publiques plus ciblées, une meilleure compréhension de la productivité et des chaînes de valeur et aussi une réactualisation ou une amélioration du Plan de redressement économique et social (PRES), voire une meilleure planification de l’Agenda national de développement économique, de la Vision 2050 et des stratégies sectorielles.

Ce qui ne change pas

En revanche, le rebasing ne crée pas de richesse mais permet de mieux la mesurer dès l’instant où la capacité productive réelle du pays ne change pas avec cette opération. Il ne réduit pas non plus la dette publique réelle car seul le dénominateur du ratio dette publique augmente. Par contre, il peut refléter une bonne soutenabilité de la dette, même si les échéances restent inchangées. Il peut aussi alléger la pression sur la trésorerie de l’État.

Les problèmes budgétaires tels que la rigidité des dépenses publiques, les tensions sur la masse salariale, les subventions à l’énergie, la faible pression fiscale, les retards de paiement ou les arriérés ne disparaissent pas ni ne sont résolus. De même les défis structurels de l’économie sénégalaise – une productivité très faible, une dépendance alimentaire, une vulnérabilité aux chocs externes, une dualité entre secteur moderne et secteur informel et une faible industrialisation – demeurent sans solution. Bien que le rebasing améliore la perception extérieure, il ne garantit ni croissance future ni investissements nouveaux.

Dès lors, des réformes structurelles, la création d’un meilleur climat des affaires, un État stratège plus efficace, et une mobilisation fiscale renforcée doivent être mises en place pour l’achèvement des objectifs économiques du pays.




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Ce qu’il faut retenir

Le rebasing n’est pas une simple opération statistique : dans le contexte actuel du Sénégal, il s’agit d’un levier stratégique pour restaurer la crédibilité macroéconomique, clarifier l’état réel des finances publiques et rééquilibrer les relations avec les partenaires internationaux.

Il offre au gouvernement une opportunité de consolider son agenda de transformation structurelle de l’économie, à condition de l’accompagner d’une gouvernance renforcée, d’une transparence accrue et d’un cadre de réformes cohérent.

Dans un environnement mondial incertain et face à des attentes sociales grandissantes, la capacité du Sénégal à articuler discipline macroéconomique, innovation institutionnelle et ambition de développement sera déterminante. Le rebasing constitue une étape majeure vers cette recomposition nécessaire.

The Conversation

Souleymane Gueye receives funding from the Fulbright Foundation. He has been affiliated with the American Economic Association since 2010

ref. PIB du Sénégal : comment le nouveau calcul redessine les marges de manœuvre de l’État – https://theconversation.com/pib-du-senegal-comment-le-nouveau-calcul-redessine-les-marges-de-manoeuvre-de-letat-272828

« Ce que tu veux, c’est ce que tu es » : « Gourou » ou la violence invisible de la positivité toxique

Source: The Conversation – France (in French) – By Isabelle Barth, Secrétaire général, The Conversation France, Université de Strasbourg

Le comportement du personnage interprété par Pierre Niney dans _Gourou_ reflète-t-il avec exactitude la réalité du coaching ? Ou est-il caricatural ? WY Productions/Ninety Films/Studiocanal/M6 Films/Photographe Jérôme Prébois

Dans Gourou, le nouveau film de Yann Gozlan, Pierre Niney interprète un coach en développement personnel qui pousse les limites trop loin. Si les excès du bien-être méritent d’être critiqués, le coaching, sous certaines conditions, reste un outil qui peut être utile… à condition de ne pas lui demander ce qu’il ne peut pas faire. La croyance en une toute-puissance (de soi, du coach ou du coaching), voilà le danger !


« Ce que tu veux, c’est ce que tu es ! » Dans le film Gourou, ce mantra répété jusqu’à l’épuisement par le public à l’initiative du « gourou » (incarné par Pierre Niney) n’est pas un simple slogan de motivation, c’est le symptôme d’une idéologie dans laquelle nous baignons dans nos sociétés occidentales (c’est un prérequis indispensable de se situer dans ce cadre culturel) : celle qui prétend que la volonté suffit à tout, que le bonheur est un choix individuel, que la souffrance relève d’un défaut personnel.

Le film en fait une ritournelle hypnotique, révélant la face sombre de cette croyance devenue hégémonique : car la réalité est qu’elle culpabilise, elle isole, elle invalide.

Le gourou : une figure moderne de l’emprise

Traditionnellement, le terme « gourou » désigne un maître spirituel (à l’origine dans la religion brahmanique). Mais les sciences sociales ont montré son évolution vers une figure plus ambiguë : celle d’un individu charismatique qui exerce une influence disproportionnée sur un groupe en promettant transformation, sens et salut personnel. Les travaux de Janet Jacobs et de Benjamin Zablocki sur les dynamiques sectaires montrent que le gourou moderne n’a plus besoin de religion : il lui suffit d’un récit séduisant et performatif pour réunir autour de lui une communauté soudée qui croit en sa promesse de réussite totale.

Dans le film Gourou, cette figure est incarnée par un maître du développement personnel qui exige une adhésion sans faille à son credo. Il ne guide pas : il prescrit. Il ne propose pas : il impose. Et surtout, il réduit toute souffrance à un manque de volonté. C’est là que le film touche juste : il montre comment l’emprise peut se construire non par la contrainte, mais par la promesse de bonheur.




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Les exemples contemporains abondent. Dans les entreprises, on peut trouver des ateliers de « gestion émotionnelle » proposés à des salariés soumis à des cadences intenables. Sur LinkedIn, des cadres racontent leur burn out comme une « aventure inspirante ». Sur Instagram, des influenceurs affirment que « la maladie est un message de l’Univers ». Dans tous ces cas, la souffrance est requalifiée en défaut de mindset, et la porte de sortie est de rebondir, mais nous ne sommes pas des balles en caoutchouc !

C’est cette dénonciation de la « positivité toxique » qui est, à mon sens, l’angle le plus intéressant et interpellateur du film.

La positivité toxique : une norme sociale qui invalide

La positivité toxique n’est pas une invention de scénariste. La psychologue Barbara Held parle dès 2002 de « tyranny of the positive attitude », une tyrannie douce qui exige d’afficher un optimisme constant. Dès 2002, Whitney Goodman a popularisé le terme toxic positivity pour désigner cette injonction à nier les émotions négatives. Quant à Sara Ahmed, elle montre dans The Promise of Happiness (2010) que le bonheur est devenu une norme morale : ceux qui ne s’y conforment pas sont perçus comme des perturbateurs.

Cette idéologie produit un mécanisme central : l’invalidation émotionnelle. Les psychologues parlent d’emotional invalidation pour désigner cette dynamique où l’on explique à quelqu’un que ce qu’il ressent n’est « pas utile », « pas constructif », ou « pas la bonne manière de voir les choses ». Dans Gourou, cette invalidation est systémique : toute émotion « basse » est immédiatement interprétée comme un manque de volonté ou un défaut de caractère. La tristesse devient une erreur, la colère une faute morale, la fatigue un manque d’ambition.

Cette invalidation fragilise les individus, les coupe de leur propre expérience, et les rend dépendants d’un discours qui prétend les sauver tout en les dépossédant de leur réalité. Le film illustre bien une dérive, mais s’adosse aux polémiques autour du coaching qui font les choux gras des médias.

Ne pas jeter le coaching… avec l’eau du bain !

Le coaching occupe aujourd’hui une place ambivalente. Le lien entre positivité toxique et coaching est souvent fait. Pour certains chercheurs (on peut citer les travaux de Roland Gori ou ceux d’Eva Illouz et Edgar Cabanas dans leur livre Happycratie, 2018) le coaching contemporain, loin de se limiter à un accompagnement professionnel, s’est transformé en industrie du développement personnel. Pour ces critiques, le coaching promeut une vision individualiste du bonheur : chacun serait responsable de son état émotionnel, indépendamment des conditions sociales, économiques ou politiques.

Le coaching reposerait alors sur une logique d’auto-optimisation permanente : devenir la meilleure version de soi-même, corriger ses « blocages », éliminer ses « pensées limitantes ». Cette rhétorique, en apparence émancipatrice, produit un effet pervers : elle transforme les difficultés structurelles en problèmes psychologiques individuels.

L’individu responsable de tous les maux ? Vraiment ?

Dans Gourou, le maître-coach incarne cette dérive. Il ne questionne jamais les causes des souffrances ; il accuse les individus de ne pas « vouloir assez ». Il ne libère pas ; il enferme dans une spirale où chaque faille devient une preuve d’insuffisance personnelle.

Mais réduire toute la profession à ces dérives serait injuste. Le coaching, lorsqu’il est exercé avec éthique, offre un espace d’écoute, de clarification et de progression réelle. De nombreux travaux, notamment en psychologie du travail, montrent qu’un accompagnement bien mené peut renforcer l’autonomie, soutenir la prise de décision et aider à traverser des transitions complexes. Le problème n’est donc pas le coaching en soi, mais son instrumentalisation par une idéologie du « tout dépend de toi ». Gourou pointe ces excès, et enfonce la porte déjà bien entrouverte de la valeur d’un métier qui, pratiqué avec rigueur, peut réellement aider.

Ce que « Gourou » dit de notre société

Le film révèle une violence invisible, enveloppée de bienveillance, mais profondément normative. Une violence qui dit : « Tu n’as pas le droit d’être triste. » Une violence qui exige que chacun soit son propre coach, son propre thérapeute, mais aussi son propre bourreau en s’imposant des défis sans avoir forcément les ressources pour les relever. Une violence qui simplifie le monde pour éviter de regarder en face ce qui ne va pas.

Il est temps de rappeler une évidence : la tristesse n’est pas un échec, la colère n’est pas un défaut, le doute n’est pas une faiblesse. Ce sont des émotions humaines, légitimes, nécessaires. Gourou invite à refuser la dictature du sourire et à retrouver le droit fondamental d’être humain, donc… imparfait.

The Conversation

Isabelle Barth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Ce que tu veux, c’est ce que tu es » : « Gourou » ou la violence invisible de la positivité toxique – https://theconversation.com/ce-que-tu-veux-cest-ce-que-tu-es-gourou-ou-la-violence-invisible-de-la-positivite-toxique-274660

French (Dry) January : les consommateurs de vins sans alcool consomment de l’alcool

Source: The Conversation – France (in French) – By Rossella Sorio, Professeure Associée, Département Marketing ICN BS, ICN Business School

Le French January invite à reconnaître la pluralité des pratiques entre boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire. BearFotos/Shutterstock

Après le Dry January, place au French January : boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire. Une étude sur les vins sans alcool ou à faible teneur en alcool (vins « nolo », pour no-low) analyse cette nouvelle tendance française invitant à dépasser un choix binaire entre consommation et abstinence. Explication avec le témoignage de consommateurs.


Notre analyse de près de 150 entretiens montre que les consommateurs de vins « nolo », ou no-low, en France ne sont ni majoritairement des abstinents stricts ni des individus contraints par des impératifs médicaux ou physiologiques. Le plus souvent, ces consommateurs réguliers d’alcool sont attachés au vin comme pratique sociale et culturelle, mais restent désireux de mieux maîtriser leur consommation et d’en moduler l’intensité et les occasions.

Nos résultats suggèrent que la sobriété s’inscrit moins dans une logique d’abstinence normative que dans des formes de régulation des pratiques et de gouvernement de soi. C’est dans cette tension, entre contrôle de soi et refus de l’abstinence normative, que s’inscrit aujourd’hui le débat entre Dry January et French January.

Cette régulation prend très concrètement la forme d’une alternance des produits selon les contextes. Un consommateur français dans notre étude de 2019 disait « Ce n’est pas pour arrêter de boire du vin, c’est pour mieux gérer selon les moments ». Un autre consommateur français dans notre étude de 2024 soulignait le caractère situationnel de ce choix : « Je bois du vin classique quand le moment s’y prête, et du sans alcool quand je dois conduire ou rester concentré ». Une autre personne interviewée ajoute « continuer à boire pour le plaisir, sans se sentir limité, et sans renoncer complètement au vin ».

Décryptage de ce paradoxe French (Dry) January.

Juste milieu entre le trop et le zéro

Le Dry January, lancé au Royaume-Uni en 2013, repose sur une logique claire : une abstinence totale pendant un mois, afin de favoriser une prise de conscience individuelle et de générer des bénéfices mesurables pour la santé. En France, cette initiative, portée depuis 2020 principalement par des associations de prévention, s’inscrit dans un contexte particulier, celui d’un pays où l’alcool, et en particulier le vin, occupe une place centrale dans les pratiques sociales et culturelles.

Face à cette logique de rupture temporaire, le French January s’est imposé comme une contre-proposition culturelle, défendue par la filière vitivinicole et largement relayé dans la presse. Cette orientation est explicitement formulée dans le manifeste du French January qui invite à « savourer plutôt que s’interdire », à reconnaître la pluralité des pratiques – boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire – et à rechercher « un juste milieu entre le trop et le zéro ».

Le French January reformule les enjeux de santé publique dans un cadre narratif différent, en revendiquant une sobriété choisie et non imposée, appelée à s’inscrire dans la durée plutôt que dans la seule parenthèse du mois de janvier.

Limites du « tout ou rien »

Cette coexistence de deux initiatives révèle une polarisation très française du débat. D’un côté, une sobriété conçut comme abstinence temporaire, de l’autre, une sobriété pensée comme régulation des pratiques. Cette polarisation est souvent caricaturée en opposition entre « hygiénistes » et « épicuriens », alors même que les données scientifiques rappellent une réalité incontestable : toute consommation d’alcool comporte un risque.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’alcool est responsable de millions de décès chaque année, et il n’existe pas de seuil de consommation totalement sans risque. Mickaël Naassila, chercheur et président de la Société française d’alcoologie, insiste sur une bascule culturelle réelle : recul des croyances dans un alcool « protecteur », acceptation croissante de la non-consommation, notamment chez les jeunes, et meilleure connaissance des risques.




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Cette bascule reste incomplète et entravée par des blocages politiques et institutionnels. Contrairement au tabac, il n’existe pas en France de véritable « plan alcool ». Les campagnes de prévention sont souvent limitées à la lutte contre les excès ou les dépendances, au détriment de la prévention primaire. Dans ce contexte, le Dry January joue un rôle important : il rend visible la non-consommation, légitime le refus de boire et permet à certains individus de développer des compétences psychosociales pour réguler leurs pratiques.




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Les limites du « tout ou rien » sont également documentées. Des travaux récents suggèrent que l’abstinence temporaire peut produire des effets de compensation après janvier, et qu’elle touche principalement des consommateurs occasionnels, sans nécessairement atteindre les publics les plus vulnérables.

Ces constats ne disqualifient pas le Dry January  ils rappellent simplement qu’un changement durable des comportements ne peut reposer sur un seul dispositif normatif.

Vins « nolo », l’angle mort du débat

C’est précisément ici que les recherches en marketing, en comportement du consommateur et en sociologie des marchés peuvent enrichir le débat. La transition vers une consommation d’alcool plus responsable ne dépend pas uniquement des messages de santé publique, mais aussi de la manière dont les produits et les pratiques sont catégorisés, légitimés et émotionnellement valorisés.

Les vins sans alcool ou à faible teneur en alcool (vins « nolo ») constituent un révélateur particulièrement intéressant. Souvent présentés comme des alternatives responsables, ils se situent pourtant dans une zone de tension. D’un côté, ils répondent à une demande croissante de réduction de la consommation ; de l’autre, ils souffrent d’un déficit de légitimité, notamment lorsqu’ils sont associés à une logique de privation ou de contrainte temporaire.

Cette alternance est d’autant plus importante que, pour une majorité de consommateurs interrogés, les vins « nolo » ne sont pas conçus comme des substituts du vin, mais comme des options complémentaires. Nos enquêtes de 2019 et 2024 insistent sur le fait qu’ils continuent à consommer du vin avec alcool pour certaines occasions, tout en recourant au vin sans alcool pour rester pleinement dans le moment social, sans se sentir mis à l’écart. Cette alternance est d’abord liée aux occasions de sociabilité :

« Boire du vin, c’est surtout un moment pour être ensemble, pour partager un repas », explique un consommateur français.

Dans ce contexte, le vin sans alcool est mobilisé non pas comme un substitut, mais comme un ajustement, comme exprimé par un autre consommateur français :

« Ce n’est pas un vin de repas pour moi, plutôt quelque chose pour l’apéritif ou quand on veut rester sobre », souligne une personne interviewée.

Cette distinction entre usages est également très présente dans les discours des consommateurs. Pour les consommateurs français, le vin sans alcool « n’est pas fait pour remplacer le vin », mais pour répondre à des situations spécifiques : « un déjeuner d’affaires », « un événement en journée » ou « un moment où l’on veut rester lucide ».

Produits « free-from » alcool

Nos travaux sur les produits « free-from » montrent que, dans les catégories hédoniques comme le vin, la suppression d’un attribut central – ici l’alcool – peut altérer la valeur perçue, l’authenticité et le plaisir anticipé. Le risque est alors double : soit le vin « nolo » est perçu comme un simple substitut fonctionnel, dépourvu de valeur émotionnelle ; soit il est rejeté comme un « faux vin », ni pleinement vin, ni véritable alternative.

Nos entretiens mettent en évidence une tension entre attentes hédoniques et logiques de régulation. Pour certains consommateurs, l’alcool demeure indissociable du plaisir associé au vin, au point que le vin sans alcool est perçu comme ne permettant ni de « se détendre » ni d’« oublier ses émotions négatives ».

Dans ce contexte, le French January peut offrir un cadre discursif différent. En valorisant la pluralité des choix – boire moins, boire autrement, ou ne pas boire –, il permet de repositionner les vins « nolo » non comme une solution miracle, ni comme un gadget marketing, mais comme une option parmi d’autres dans un répertoire de pratiques responsables. Cette recatégorisation est essentielle : elle conditionne l’acceptabilité sociale de ces produits et leur capacité à s’inscrire durablement dans les usages.

Consommation d’alcool plus responsable

Cette opportunité est ambivalente. Si la modération est invoquée sans rappel explicite des risques liés à l’alcool, elle peut contribuer à brouiller les messages de santé publique. À l’inverse, si les vins « nolo » sont présentés comme une réponse suffisante aux enjeux sanitaires, ils risquent de créer une illusion de solution, détournant l’attention des changements plus profonds nécessaires dans les pratiques.

Ce débat ne devrait pas être lu comme un affrontement entre deux camps irréconciliables, mais comme le symptôme d’une transition normative inachevée. Là où la santé publique explique pourquoi il faut réduire la consommation d’alcool, les sciences sociales et du management permettent de comprendre pourquoi certaines manières de formuler, de vendre et de catégoriser la sobriété fonctionnent… ou échouent.

Une consommation d’alcool plus responsable ne se construira ni par la seule abstinence ponctuelle ni par une modération vague et dépolitisée. Elle suppose des messages clairs sur les risques, des cadres normatifs cohérents, et une réflexion approfondie sur la place des marchés et des émotions dans nos choix. À ce prix seulement, le débat pourra gagner en maturité, et en efficacité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. French (Dry) January : les consommateurs de vins sans alcool consomment de l’alcool – https://theconversation.com/french-dry-january-les-consommateurs-de-vins-sans-alcool-consomment-de-lalcool-274132

Suivre la faune grâce à l’ADN : une percée scientifique en collaboration avec une communauté autochtone

Source: The Conversation – in French – By Valérie S. Langlois, Professor/Professeure titulaire, Eau Terre Environnement Research Centre, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Orignaux, caribous, cerfs… Ils traversent les forêts depuis des millénaires et façonnent les écosystèmes autant que les cultures humaines. Mais comment confirmer leur présence sans les observer, les capturer ou les déranger ? La réponse tient parfois à l’invisible : des fragments d’ADN laissés dans la neige, la poussière ou transportés par des insectes.

Cette approche, appelée ADN environnemental (ADNe), transforme le suivi de la faune terrestre, à condition d’en adapter les méthodes aux réalités du territoire.

Au Canada, la protection de la biodiversité se fait sous des pressions croissantes liées à l’exploitation des ressources et aux changements climatiques. Le Cerf de Virginie, par exemple, se déplace vers le nord, empiétant sur les habitats d’orignal et du caribou. Il peut transporter avec lui des maladies qui mettent à risque des populations entières de cervidés. La progression de l’espèce est suivie de près, mais repose sur des informations parfois difficiles à obtenir.

Il en va de même pour le suivi des espèces rares et difficiles à observer, comme le carcajou, dont la présence dans plusieurs régions du nord du Québec demeure incertaine, faute de données tangibles pour la confirmer.

Pour orienter les décisions nécessaires à la protection de la biodiversité, l’ensemble des acteurs — gouvernements, organismes de conservation, industrie et Peuples autochtones — ont besoin de données fiables, comparables et produites de manière socialement responsable. Or, les outils de suivi traditionnels (observation directe, capture, colliers GPS ou pièges photographiques) sont souvent coûteux, intrusifs ou difficiles à déployer dans des régions éloignées.

L’ADN environnemental : promesses et limites

L’ADNe repose sur un principe à la fois simple et puissant : tous les organismes vivants libèrent des fragments de leurs cellules contenant de l’ADN dans leur environnement, notamment par leurs excréments, leur urine, leur salive, leur peau ou leurs poils. En analysant ces traces génétiques présentes dans l’eau, le sol, la neige ou l’air, il devient possible d’identifier les espèces qui fréquentent un milieu donné, sans contact direct ni perturbation des animaux.

Si cette approche est aujourd’hui bien établie pour les espèces aquatiques, son application aux animaux terrestres demeure un défi scientifique majeur. Contrairement aux milieux aquatiques, l’ADNe est dispersé de façon inégale. Sa détection dépend étroitement du comportement des espèces, des conditions climatiques, de la nature des substrats (sol, poussière, neige) et des processus de dégradation de l’ADN dans l’environnement. Ces facteurs rendent le suivi plus complexe et nécessitent des méthodes adaptées aux réalités locales.

Dans ce contexte, un récent article scientifique publié dans la revue Environmental DNA a marqué une avancée majeure pour le suivi de la biodiversité au Canada. Nous y présentons de nouveaux outils permettant de suivre 125 espèces animales d’Amérique du Nord de manière non invasive. Fait marquant, près de la moitié de ces espèces ont été sélectionnées par des partenaires autochtones à travers le pays, pour leur importance culturelle, écologique ou alimentaire. Parmi elles figure le caribou, une espèce emblématique et culturellement centrale pour de nombreuses Nations autochtones.

C’est précisément à l’interface entre ces promesses technologiques et ces défis scientifiques qu’est née une collaboration étroite entre des chercheuses et chercheurs de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et la Première Nation Abitibiwinni à Pikogan, au nord d’Amos en Abitibi-Témiscamingue, dans le cadre du projet pancanadien iTrackDNA.




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Une recherche co-construite sur le territoire

En 2021, la communauté anicinape s’est jointe au projet iTrackDNA afin de développer des outils de suivi de la faune répondant à ses priorités culturelles et territoriales. Les gardiens du territoire, les biologistes communautaires et les chercheuses et chercheurs ont d’abord identifié des espèces clés, dont l’orignal, le caribou forestier et le cerf de Virginie, qui suscitent des préoccupations sur les plans culturel, écologique et de subsistance.

Une première campagne d’échantillonnage, fondée sur la filtration classique de l’eau, s’est soldée par des résultats décevants. Malgré la présence confirmée des espèces, les taux de détection étaient faibles, voire inexistants. Loin d’être un échec, ce revers a mis en lumière une réalité essentielle : les méthodes standards d’ADNe ne sont pas universelles et doivent être adaptées aux contextes écologiques et sociaux dans lesquels elles sont utilisées.

Repenser les méthodes, ensemble

Plutôt que d’abandonner, l’équipe a choisi de repenser entièrement l’approche. Une étude expérimentale rigoureuse a été menée sur le territoire ancestral de la Nation Abitibiwinni, en forêt boréale au Québec, afin de comparer différentes méthodes de collecte d’ADNe pour le suivi de la faune terrestre. Les protocoles ont été co-développés avec les gardiens du territoire, en privilégiant des matériaux peu coûteux, accessibles et applicables en régions éloignées.

Quatre grandes approches ont été testées : l’échantillonnage de la neige de surface, la collecte de poussières et d’invertébrés (mouches charognardes), l’échantillonnage de l’eau locale et l’échantillonnage de l’eau en aval. Les essais ont été réalisés dans des environnements contrôlés, notamment au refuge faunique Pageau et dans un enclos gouvernemental de caribous, afin de comparer clairement l’efficacité de chaque méthode.

La neige, alliée inattendue du suivi faunique

Les résultats, récemment publiés dans la revue scientifique Journal of Applied Ecology, sont sans équivoque. L’échantillonnage de la neige de surface s’est révélé la méthode la plus performante, avec une détection parfaite de l’ADN des trois espèces ciblées. La neige agit comme un excellent conservateur : froide, sombre et peu perturbée, elle accumule et préserve l’ADNe déposé par les animaux en déplacement.

Les méthodes basées sur les invertébrés et la poussière aérienne ont également montré une forte efficacité. Ces approches sont prometteuses pour les saisons sans neige ou pour les espèces qui ne sont actives que l’été. À l’inverse, l’échantillonnage de l’eau s’est avéré moins fiable pour certaines espèces terrestres, sauf dans des contextes très spécifiques, soulignant la nécessité d’une validation locale préalable.




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Partager les nouvelles connaissances

Suite à cette collaboration fructueuse, une formation unique sur l’ADNe, co-organisée par l’INRS, la Première Nation Abitibiwinni et l’Institut de développement durable des Premières Nations du Québec et du Labrador, a réuni des membres de 12 communautés et organismes autochtones. L’objectif était de renforcer les capacités locales en matière de suivi de la faune à l’aide d’outils scientifiques adaptés aux réalités du territoire.

Les participantes et les participants ont acquis des compétences concrètes, allant de la conception d’un plan d’échantillonnage à l’interprétation des résultats de laboratoire. Les méthodes enseignées, développées conjointement par des chercheuses, des chercheurs et des gardiens du territoire, sont respectueuses des animaux, fiables et applicables en milieux éloignés avec du matériel accessible. Cette formation illustre comment une technologie de pointe peut être appliquée localement pour soutenir la gestion du territoire, tout en respectant les savoirs, les cultures et les priorités des communautés.




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Une science utile, ancrée et durable

Au-delà des résultats techniques, cette recherche montre la force d’une démarche menée conjointement, où les savoirs écologiques autochtones et la génomique moderne se complètent et se renforcent. Les protocoles développés sont désormais accessibles à d’autres organisations autochtones et non autochtones, au Canada comme ailleurs, et contribuent directement à l’élaboration de normes canadiennes pour l’analyse de l’ADNe.

Si l’ADNe n’apporte pas encore toutes les réponses, il constitue un outil puissant et adaptable pour appuyer la gouvernance territoriale et la conservation de la biodiversité. En misant sur la collaboration, l’innovation méthodologique et l’ancrage territorial, cette approche ouvre la voie à un suivi de la faune plus inclusif, plus fiable et mieux aligné avec les défis environnementaux d’aujourd’hui et de demain.

La Conversation Canada

Valérie S. Langlois a reçu des financements de Génome Canada, Génome Québec et du programme de Chaires de recherche du Canada pour effectuer ce projet de recherche.

Annie Claude Bélisle a reçu des financements de Mitacs Élévation et de la Première Nation Abitibiwinni.

ref. Suivre la faune grâce à l’ADN : une percée scientifique en collaboration avec une communauté autochtone – https://theconversation.com/suivre-la-faune-grace-a-ladn-une-percee-scientifique-en-collaboration-avec-une-communaute-autochtone-272110

Les inégalités économiques croissantes pavent la voie à la montée des autoritarismes

Source: The Conversation – in French – By Jonathan Martineau, Professeur de philosophie, Liberal Arts College, Université Concordia, Concordia University

En concentrant la richesse et le pouvoir entre les mains d’une minorité, le système économique dominant fragilise les démocraties et ouvre la voie aux autoritarismes, révèle le dernier rapport d’Oxfam, publié la semaine dernière en marge de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, un choix de calendrier loin d’être anodin.


Alors que les élites économiques et politiques mondiales s’y réunissaient pour débattre du « nouvel ordre mondial » et de stratégies pour diversifier les marchés et maintenir la croissance économique mondiale à flots, le rapport d’Oxfam dresse quant à lui un constat accablant : le système économique dominant produit des niveaux d’inégalités sans précédent historique.

Loin d’être des anomalies conjoncturelles, ces inégalités apparaissent comme le symptôme structurel d’un modèle économique fondé sur l’exploitation, dont les effets menacent de plus en plus la stabilité démocratique à l’échelle mondiale.

Professeur de philosophie au Liberal Arts College de l’Université Concordia, mes recherches portent sur le temps, la technologie et l’économie politique du capitalisme contemporain.




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Un système inégalitaire

Le rapport souligne d’abord l’extrême concentration de la richesse. Les 12 milliardaires les plus riches de la planète possèdent aujourd’hui une richesse équivalente à celle détenue par la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit environ 4 milliards de personnes. Ce chiffre, déjà frappant en soi, illustre une dynamique propre au capitalisme contemporain. Les inégalités ne sont pas qu’un résultat indésirable du système, mais une structure fondamentale de son fonctionnement.

Les marchés mondiaux reposent sur une série de relations sociales structurées par des rapports de propriété et de pouvoir asymétriques entre les personnes et les pays. Le système ne fait pas que concentrer la richesse une fois qu’elle est produite, il « crée » de la richesse sur la base de rapports sociaux inégaux. La richesse des uns dépend de la pauvreté des autres.

L’un des constats les plus préoccupants du rapport réside justement dans cette mise en parallèle de l’augmentation de la richesse des milliardaires et de la progression de l’insécurité alimentaire à l’échelle mondiale. Les données présentées indiquent que ces deux phénomènes suivent des trajectoires similaires. Alors qu’une fraction infinitésimale de la population mondiale voit sa richesse croître de manière exponentielle, des centaines de millions de personnes basculent ou demeurent dans des situations de précarité alimentaire.

Cette relation n’est pas fortuite : le système privilégie la maximisation du profit plutôt que la satisfaction des besoins fondamentaux, et l’accès aux nécessités dépend de la capacité de payer, et non d’un droit humain.

De l’économique au politique

L’évolution récente de la fortune des milliardaires renforce ce diagnostic, et ouvre également sur les dimensions politiques du problème des inégalités.

Depuis la seconde élection de Donald Trump en novembre 2024, la richesse des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois supérieur à la moyenne observée au cours des cinq années précédentes. Cette accélération ne peut être comprise indépendamment des choix politiques favorables au capital : déréglementation, baisses d’impôts sur les hauts revenus et le capital, affaiblissement des mécanismes de redistribution et du pouvoir de négociation du travail.

Aux États-Unis, la convergence entre les intérêts des milliardaires de la tech et les politiques économiques de l’administration Trump illustre également cette dynamique. Le rapport met ainsi en lumière l’imbrication étroite entre la sphère politique et les inégalités économiques.

Ces inégalités économiques ont également des conséquences majeures sur les processus démocratiques. Le rapport d’Oxfam montre que les milliardaires ont environ 4000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyennes et citoyens ordinaires. Cette surreprésentation des élites économiques dans les sphères du pouvoir contribue à orienter les politiques publiques en fonction de leurs intérêts propres.

Dans un tel contexte, les institutions démocratiques tendent à fonctionner de manière formelle, tandis que leur substance – l’égalité politique et la souveraineté populaire – s’érode progressivement.

Les données comparatives présentées dans le rapport renforcent ce constat : les pays caractérisés par les niveaux d’inégalités économiques les plus élevés présentent un risque sept fois plus important de voir leur démocratie s’affaiblir que ceux où les inégalités sont les moins prononcées. Loin d’être un simple enjeu de justice distributive, l’inégalité apparaît ainsi comme un facteur structurel de déstabilisation démocratique.

Lorsque de larges segments de la population sont exclus des bénéfices économiques et privés de toute influence politique réelle, la confiance envers les institutions décline, ouvrant la voie à des formes politiques autoritaires.




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Contrôle, répression et délégitimation

Dans ce contexte, l’argument selon lequel le capitalisme contemporain engendre des formes politiques autoritaires mérite une attention particulière. Plus les inégalités se creusent, plus le maintien de l’ordre social existant requiert des dispositifs de contrôle, de répression et de délégitimation des revendications populaires.

Par exemple, les discours anti-immigration de ce point de vue peuvent servir de diversion afin de canaliser la grogne populaire non pas envers les classes dominantes, mais envers des boucs-émissaires vulnérables. La montée des droites autoritaires dans de nombreux contextes nationaux peut ainsi être interprétée non pas comme une rupture avec le système économique dominant, mais comme l’une de ses modalités de stabilisation politique face à des contradictions internes croissantes.

En dernière analyse, le récent rapport d’Oxfam met en évidence un enchaînement préoccupant : concentration extrême de la richesse, aggravation de la précarité matérielle, captation du pouvoir politique et érosion démocratique. Le rapport invite donc à dépasser une lecture strictement morale ou technocratique des inégalités.


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Celles-ci ne sont pas de simples « excès » qu’il suffirait de corriger à la marge par des ajustements fiscaux. Elles constituent le produit normal d’un système économique fondé sur l’exploitation et la précarité du plus grand nombre, et la subordination de la démocratie aux intérêts économiques.

Dans ce cadre, la défense de la démocratie ne peut se limiter à la protection des procédures électorales ; elle suppose également une transformation plus profonde des structures économiques qui conditionnent l’exercice effectif de la citoyenneté.

Résister à la montée des autoritarismes implique dès lors de s’attaquer aux causes structurelles de ces dynamiques. Cela passe non seulement par des politiques de redistribution ambitieuses, mais aussi par le développement de formes d’organisation économique et sociale alternatives au capitalisme, plus à même de mettre l’économie et le travail au service des besoins de tous et toutes, plutôt qu’à l’accumulation privée des richesses par une poignée de milliardaires.

La Conversation Canada

Jonathan Martineau a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), du Fonds de recherche du Québec, Société et Culture (FRQ-SC), et de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle (Obvia).

ref. Les inégalités économiques croissantes pavent la voie à la montée des autoritarismes – https://theconversation.com/les-inegalites-economiques-croissantes-pavent-la-voie-a-la-montee-des-autoritarismes-274520

CAN 2025 de football : les réussites et les ratés de l’édition marocaine

Source: The Conversation – in French – By Chuka Onwumechili, Professor of Communications, Howard University

La 35e édition de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025, organisée par le Maroc, a été riche en frissons et en rebondissements avec du bon et du moins bon. Elle s’est terminée par une victoire du Sénégal, qui remporte ainsi son deuxième titre de champion d’Afrique. Si la victoire 1-0 contre le Maroc était méritée, la finale s’est terminée sur une note amère. Les supporters ont envahi le terrain et l’équipe victorieuse a quitté le terrain pendant 16 minutes.

Je suis chercheur en communication sportive et auteur de plusieurs ouvrages sur le football en Afrique.

Les quatre points positifs du tournoi ont été les suivants :

  • des matchs de qualité disputés sur des terrains impeccables

  • une couverture médiatique élargie

  • un intérêt mondial accru

  • une augmentation du nombre de supporters.

En revanche, nous avons assisté à l’abandon de l’équipe sénégalaise lors de la finale, à de mauvaises décisions arbitrales, en particulier dans les matchs impliquant le Maroc, et à des problèmes de billetterie.

Cette CAN 2025 a offert des exemples à suivre comme la qualité des terrains et le marketing réussi, dont les futurs pays organisateurs devraient s’inspirer. Cependant, la Confédération africaine de football (CAF) doit tirer les leçons de ce tournoi en matière de sécurité autour du terrain et de formation des arbitres.

Ce qui a bien fonctionné

Les infrastructures de la CAN ont démontré que le Maroc était prêt à accueillir la Coupe du monde plus tard dans l’année. Rien que pour les six stades, le pays a dépensé 1,4 milliard de dollars américains. Pas moins de 10 milliards de dollars américains ont été dépensés pour les infrastructures publiques connexes dans le domaine des transports. Les matchs ont été de grande qualité et se sont déroulés sur d’excellentes pelouses.

Les supporters qui ont assisté à ce spectacle de football ont été transportés par un système ferroviaire à grande vitesse et d’autres moyens de transport fluides.

La qualité des surfaces a peut-être contribué au fait qu’il y ait eu moins de surprises ou de bouleversements. Les quatre équipes qui ont atteint les demi-finales – l’Égypte, le Maroc, le Nigeria et le Sénégal – étaient toutes en tête de leur groupe.

Finalement, la finale a opposé les deux équipes africaines les mieux classées. Le match a été exceptionnel, les grands noms ayant produit un football mémorable tout au long du tournoi.




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Couverture médiatique élargie

La décision de s’étendre à d’autres marchés a conduit à une couverture médiatique élargie en Chine, au Brésil et sur les principaux marchés européens. La participation de plusieurs joueurs de renom issus de clubs européens a permis d’assurer une audience mondiale au tournoi. Des équipes telles que le Real Madrid, le PSG, le Bayern Munich, Manchester United et Liverpool ont vu certains de leurs joueurs participer à la compétition.

À ceux-ci s’ajoutaient des joueurs de renommée mondiale tels que Sadio Mané, Riyad Mahrez et Pierre-Emerick Aubameyang. Ces noms étaient assurés d’attirer l’attention des médias du monde entier.

L’audience a globalement augmenté, avec des hausses remarquables en Europe. La France a enregistré 3,4 millions de téléspectateurs et le Royaume-Uni 1,7 million de téléspectateurs.

Intérêt mondial accru

La CAF a annoncé une augmentation de 90 % de ses revenus. Le chiffre d’affaires s’est élevé à 192,6 millions de dollars (114 millions de dollars américains de bénéfices), contre 105,6 millions de dollars dont 72 millions de bénéfices lors de la précédente CAN. Cela montre une augmentation constante, avec le nombre de partenaires qui passe de 9 à 17 entre 2021 et 2023. Une plus grande couverture médiatique a suscité l’intérêt commercial autour du tournoi.

L’affluence dans les stades a aussi nettement progressé. Les chiffres annoncés à la fin de la compétition ont montré que 1,34 million de personnes ont assisté aux matchs. En 2023, en Côte d’Ivoire, le nombre de spectateurs était de 1,1 million.

Cela montre clairement l’intérêt croissant pour le tournoi. La proximité du Maroc avec l’Europe a également été un facteur déterminant. Davantage de spectateurs ont fait le déplacement depuis le continent et d’ailleurs.

Les primes remises aux équipes lors du tournoi ont également battu des records, le Sénégal remportant 11,6 millions de dollars. Les équipes éliminées lors de la phase de groupes ont reçu chacune 1,3 million de dollars américains.




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Erreurs

Scènes de colère : La finale a été gâchée par un retrait du terrain des Sénégalais, qui protestaient contre un penalty accordé au Maroc pendant les arrêts de jeu. Le match a été suspendu pendant 16 minutes. Les Sénégalais étaient furieux suite à l’annulation de leur but dans les dernières minutes du temps réglementaire. Les protestations contre le penalty accordé au Maroc ont duré jusqu’à ce que l’une des figures emblématiques de l’équipe, Sadio Mané, demande à ses coéquipiers de poursuivre le match.

À ce moment-là, les supporters sénégalais en colère avaient arraché des sièges dans les tribunes et de nombreuses bagarres ont éclaté. Finalement, le Maroc n’a pas réussi à convertir le penalty et le Sénégal a marqué un but mémorable pour remporter la victoire.

Questions relatives à l’arbitrage : Tout au long du tournoi, le Maroc a semblé être favorisé par plusieurs décisions et absences de décision arbitrales. La CAF devrait envisager des programmes d’échange d’arbitres avec d’autres confédérations afin d’améliorer l’arbitrage. Cela aiderait non seulement la CAN, mais permettrait également aux arbitres de découvrir d’autres événements continentaux.

Il est également préoccupant que des ramasseurs de balles marocains aient été vus en train d’arracher les serviettes des gardiens de but des équipes adverses lors des matchs Nigeria-Maroc et Sénégal-Maroc.

Problèmes de billetterie : Il y a également eu des problèmes de billetterie. Alors que les billets étaient tous vendus, plusieurs stades étaient déserts pendant les matchs de groupe. Cela peut s’expliquer par des problèmes liés au fait que les revendeurs secondaires ont peut-être acheté plus de billets qu’ils ne pouvaient en revendre. Néanmoins, chaque match a attiré en moyenne 21 167 spectateurs. La présence des médias a également augmenté pendant le tournoi. Selon certaines informations, plus de 3 800 journalistes ont couvert l’événement depuis le Maroc.

Perspectives

La compétition a démontré que le Maroc était prêt à accueillir les matchs de la Coupe du monde en 2030. Le Maroc, ainsi que l’Espagne et le Portugal, accueilleront les matchs, auxquels participeront 48 équipes. Les six villes utilisées pour la CAN 2025 accueilleront le monde entier en 2030. Le Portugal n’aura que deux villes hôtes et l’Espagne fournira neuf sites.




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Il sera difficile pour les pays hôtes de la CAN 2027 d’égaler la réussite du Maroc.

Les trois pays hôtes de la CAN 2027 – le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda – devraient au moins atteindre le niveau de la Côte d’Ivoire qui avait accueilli l’édition de 2023.

Ils peuvent au moins s’inspirer de la Côte d’Ivoire en cherchant à améliorer le système de billetterie, la sécurité autour des stades et former les ramasseurs de balles afin de protéger les équipes en déplacement.

Mais les perturbations sur le terrain ne doivent occulter ni les nombreuses réalisations de ce tournoi ni les infrastructures déployées.

The Conversation

Chuka Onwumechili does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN 2025 de football : les réussites et les ratés de l’édition marocaine – https://theconversation.com/can-2025-de-football-les-reussites-et-les-rates-de-ledition-marocaine-274558

Dans l’océan, comment les écosystèmes marins s’organisent sans chef

Source: The Conversation – France (in French) – By Céline Barrier, Chercheuse, Université de Corse Pascal-Paoli

Et si on élargissait l’idée qu’on se fait de l’intelligence ? Exemple appliqué au milieu marin. Céline Barrier, Fourni par l’auteur

À la différence de l’intelligence humaine, régie par un centre de décision (le cerveau), celle du monde marin s’organise sans chef d’orchestre. Elle repose sur une multitude d’interactions où chaque processus physique contribue à un fonctionnement global. Que penser de cette analogie ? Peut-on encore parler d’intelligence ? Étudier ces formes d’organisation non humaines invite à repenser notre définition de l’intelligence.


Docteure en sciences marines, spécialisée dans la modélisation des processus écologiques, je travaille principalement sur la dispersion larvaire et la connectivité entre habitats marins, en particulier dans les écosystèmes côtiers de la Méditerranée.

Mes recherches consistent notamment à « suivre des larves marines », afin de comprendre comment l’information circule dans un système naturel complexe, à travers l’espace, le temps et de fortes contraintes physiques. Les « propagules » marines, larves de poissons ou d’invertébrés, ne sont en effet pas seulement de la matière vivante transportée passivement par les courants.

Elles sont aussi des vecteurs d’information écologique. En effet, elles transportent un patrimoine génétique, des traits d’histoire de vie, une mémoire évolutive et surtout un potentiel fondamental : celui de permettre, ou non, le maintien d’une population dans un habitat donné.

Leur évolution dans l’espace est un exemple intéressant de la façon dont les écosystèmes marins s’organisent. Cette organisation fait intervenir une forme d’intelligence bien différente de celle que nous connaissons en tant qu’humains.




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Une intelligence sans chef d’orchestre

Les écosystèmes marins peuvent être décrits comme des systèmes distribués : il n’y existe ni centre de décision, ni contrôle centralisé.

L’organisation globale émerge de l’interaction continue entre des processus physiques (courants, stratification de la colonne d’eau), biologiques (développement larvaire, mortalité, parfois comportement) et écologiques (disponibilité et qualité des habitats).

Comprendre cette organisation revient à comprendre comment des systèmes complexes peuvent fonctionner efficacement sans intelligence centrale. Dans ce cadre, l’« intelligence » du monde marin n’est ni neuronale ni intentionnelle. Elle est collective, spatiale et émergente.

Chaque processus physique y joue un rôle spécifique. Par exemple :

  • les courants marins forment une infrastructure invisible, comparable à un réseau de communication ;

  • les habitats fonctionnels, zones de reproduction, de nourricerie ou habitats adultes, constituent des nœuds ;

  • enfin, les larves assurent la circulation entre ces nœuds, rendant possible la connectivité du système.




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Modéliser des réseaux invisibles

Dans mon travail, je cherche à modéliser cette connectivité, c’est-à-dire le réseau d’échanges dont la structure conditionne la résilience, l’adaptabilité et la persistance des populations marines face aux perturbations environnementales.

Pour explorer ces réseaux invisibles, j’utilise des modèles biophysiques dits lagrangiens, qui combinent des données océaniques (courants, température, salinité) avec des paramètres biologiques propres aux espèces étudiées, tels que la durée de vie larvaire ou la période de reproduction.

L’objectif n’est pas de prédire le trajet exact de chaque larve, mais de faire émerger des structures globales : corridors de dispersion, zones sources, régions isolées ou carrefours d’échanges.

C’est précisément ce que j’ai montré dans un travail récent consacré à la grande araignée de mer Maja squinado en Méditerranée nord-occidentale. En simulant plus de dix années de dispersion larvaire à l’échelle régionale, j’ai mis en évidence l’existence de véritables carrefours de connectivité. Ils relient certaines zones côtières éloignées, tandis que d’autres, pourtant proches géographiquement, restent faiblement connectées.

Une intelligence fondée sur les relations

Cette organisation ne résulte d’aucune stratégie consciente. Elle émerge de l’interaction entre la circulation océanique, la biologie des espèces et la distribution spatiale des habitats favorables.

Les résultats obtenus illustrent une forme d’intelligence collective du système, dans laquelle l’organisation globale dépasse largement la somme des trajectoires individuelles.

On retrouve ici des propriétés communes à de nombreux systèmes complexes – colonies d’insectes, réseaux trophiques ou dynamiques sociales humaines. Dans tous les cas, ce sont les relations entre les éléments, bien plus que les éléments eux-mêmes, qui structurent le fonctionnement de l’ensemble.

Élargir notre définition de l’intelligence

Un parallèle peut enfin être établi avec l’intelligence artificielle, sans qu’il soit nécessaire de forcer l’analogie. Les modèles que je développe agissent, avant tout, comme des outils de traduction : ils transforment un monde continu, chaotique et tridimensionnel en représentations intelligibles – cartes, matrices de connectivité, probabilités.

Comme en intelligence artificielle, l’enjeu n’est pas de tout contrôler ni de tout prédire, mais d’identifier les échelles pertinentes et les relations clés à partir desquelles le sens peut émerger.

Étudier ces formes d’organisation non humaines nous invite ainsi à repenser notre définition de l’intelligence. Dans un monde marin sans cerveau, sans mémoire explicite et sans intention, des systèmes entiers parviennent pourtant à se maintenir, à se réorganiser et parfois à résister aux perturbations environnementales.

Reconnaître cette intelligence diffuse, incarnée dans des flux et des réseaux, ne revient pas à humaniser la nature, mais à élargir notre regard sur ce que signifie « être intelligent » dans un monde complexe et interconnecté.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Céline Barrier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dans l’océan, comment les écosystèmes marins s’organisent sans chef – https://theconversation.com/dans-locean-comment-les-ecosystemes-marins-sorganisent-sans-chef-273541