Langues officielles : le risque du nivellement par le bas

Source: The Conversation – in French – By Anne Levesque, Associate professor, Faculty of Law, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

La Loi sur les langues officielles vise à garantir des services gouvernementaux de qualité égale en français et en anglais. Or, certaines situations récentes révèlent une logique inverse : certaines institutions répondent aux plaintes linguistiques en réduisant l’accès à certains services ou contenus pour l’ensemble du public, plutôt que d’élever les standards pour tous.


En tant que spécialistes de l’histoire, des droits des minorités linguistiques et de l’égalité, nous estimons que cette approche mérite une attention particulière. Elle semble difficilement conciliable avec l’esprit de la Loi sur les langues officielles et pourrait également affaiblir la confiance du public envers les institutions appelées à en assurer l’application.

Un cadre juridique clair

Depuis son adoption en 1969, la Loi sur les langues officielles établit les bases du bilinguisme de l’appareil fédéral et garantit que les minorités francophones et anglophones du Canada puissent recevoir la même qualité de services lorsqu’elles interagissent avec les institutions fédérales. Ces garanties sont enchâssées dans la Charte canadienne des droits et libertés, la loi suprême du pays, en 1982.

Depuis sa modernisation en 2023, la Loi sur les langues officielles reconnaît non seulement l’égalité réelle du français et l’anglais dans les services et les communications avec le public, mais aussi l’obligation des institutions fédérales de prendre des mesures positives pour favoriser la réalisation de l’égalité réelle du français et de l’anglais. L’objectif de la loi a toujours été la progression et l’amélioration du niveau des services pour tous, et non de le tirer vers le bas. Or, certains incidents récents illustrent le contraire.




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Une course vers le bas

Un des cas les plus récents concerne une plainte contre le registraire de la Cour suprême du Canada pour ne pas avoir rendu disponibles certaines décisions en français. Le juge en chef avait alors affirmé qu’il n’était « pas utile » de traduire en français les jugements rendus en anglais par ses prédécesseurs avant 1969, une position des plus étonnantes.

Plutôt que de se conformer aux recommandations du Commissaire aux langues officielles, la Cour a choisi de retirer les décisions en anglais de son site web, privant ainsi le public de l’accès à cette jurisprudence. Bien que certains efforts aient depuis été faits pour rendre certaines décisions disponibles, la question demeure toujours devant les tribunaux.




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Une autre illustration récente concerne la Bibliothèque du Parlement : une étude historique sur les interventions des sénateurs francophones au Sénat du Canada a révélé que les comptes rendus officiels des débats n’étaient pas publiés en français avant 1896, contrairement aux obligations prévues par la Loi constitutionnelle de 1867.

Cette loi stipule clairement que « dans la rédaction des archives, procès-verbaux et journaux respectifs de ces chambres, l’usage de ces deux langues sera obligatoire ». Or, le sténographe du Sénat a capté les débats en verbatim de 1874 à 1896 en anglais seulement, ce qui explique en partie l’absence actuelle de versions françaises pour cette période.

Suite à son enquête sur la question, le Commissaire aux langues officielles a recommandé que la Bibliothèque traduise et publie ces débats dans les deux langues officielles du Canada. Toutefois, plutôt que de rendre ces documents accessibles en français, la Bibliothèque a choisi de retirer tous les débats historiques de son site web, un choix qui prive l’ensemble des citoyens d’un pan essentiel du patrimoine politique canadien. Dorénavant, un chercheur souhaitant consulter les ressources en anglais pour cette période de notre histoire devra formuler une demande écrite à la Bibliothèque du Parlement, afin que l’accès ne constitue pas une communication au public au sens de la Loi.


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La suppression d’un contenu disponible en anglais parce qu’il n’existe pas en français, au lieu de le rendre bilingue, constitue un exemple typique de ce que les spécialistes des droits à l’égalité désignent comme du « nivellement par le bas ». Une telle logique rappelle des réactions observées dans le sud des États-Unis lorsque les piscines réservées aux Blancs étaient jugées discriminatoires. Plutôt que de les ouvrir à tous, certaines municipalités, notamment à Jackson au Mississippi, ont choisi de la fermer. Cette affaire est désormais citée comme un exemple classique et tristement célèbre d’égalité vidée de sa substance.

Les institutions fédérales qui sont titulaires d’obligations en matière de langues officielles ne devraient pas s’inspirer des pratiques d’(in) égalité du sud des États-Unis des années 1970, où des arguments techniques servaient à légitimer la ségrégation raciale. Clairement, le retrait de services ou de documents en anglais par la Cour suprême et la Bibliothèque du Parlement ne contribue en rien à la protection des droits des minorités francophones.

Une forme de représailles

Ces mesures constituent plutôt une forme de représailles à l’égard de celles et ceux qui osent faire valoir leurs droits. Pire encore, elles peuvent alimenter le ressentiment de la majorité, qui pourrait à tort leur reprocher de ne plus avoir accès à une communication qui était jadis disponible dans leur langue.

Suivant le principe de l’exemplarité, ces institutions fédérales devraient prendre acte des recommandations du Commissaire aux langues officielles, plutôt que chercher des moyens techniques pour échapper à leurs obligations légales envers les minorités d’expression française. Si même la Cour suprême du Canada considère qu’il est trop coûteux de servir les francophones et de protéger les droits des minorités linguistiques, qu’en sera-t-il des entreprises privées, ou de gouvernements provinciaux ou territoriaux ? Le risque est évident : une normalisation du nivellement par le bas, une réduction des protections et, à terme, une érosion du principe même de l’égalité réelle.

Si une personne à mobilité réduite ose se plaindre d’un bâtiment inaccessible, ne serait-il moins coûteux de simplement fermer le bâtiment pour tous plutôt que de construire une rampe ? Cette manière d’appréhender l’égalité devrait alerter toutes les minorités, et pas uniquement les francophones.

Il est temps que les institutions fédérales prennent leurs responsabilités au sérieux en matière de langues officielles. La protection des droits linguistiques doit être une priorité, et non un fardeau à éviter. La Cour suprême et la Bibliothèque du Parlement ont l’occasion de montrer la voie : au lieu de chercher des excuses et de réduire l’accès, elles doivent investir dans l’inclusion et l’égalité réelle. L’avenir des droits linguistiques au Canada dépend de leur capacité à élever le standard pour tous, et non à le tirer vers le bas.

La Conversation Canada

Yves Y. Pelletier est l’auteur de la plainte déposée au Commissariat aux langues officielles. Historien de formation, il souhaitait analyser les interventions des sénateurs franco‑ontariens. Cette démarche l’a mené à constater que les débats du Sénat n’étaient pas disponibles en français.

Anne Levesque et François Larocque ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Langues officielles : le risque du nivellement par le bas – https://theconversation.com/langues-officielles-le-risque-du-nivellement-par-le-bas-277905

Notre conception de ce qu’est un quartier a changé

Source: The Conversation – in French – By Christina Bouchard, professeur à temps partiel I Part-time professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

À Montréal, plusieurs projets de logement sont en cours, qui prévoient des aspects à l’échelle communautaire, notamment des rues piétonnes, des corridors commerciaux dynamiques, des galeries et des espaces publics. Si la construction sur des sites déjà situés au cœur de villes établies présente de nombreux avantages, la mise en œuvre de projets de densification peut entraîner également des défis complexes.


En m’appuyant sur mon expérience en tant qu’urbaniste et en enseignement de la gouvernance à l’université d’Ottawa, j’examine dans cet article des tendances qui se dégagent des projets de densification urbaine actuels.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et – tout particulièrement en cette année électorale – politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Construire un quartier

On peut se demander, au juste, quand a commencé cette pratique consistant à construire plusieurs bâtiments à la fois, avec les équipements communautaires (par exemple des parcs, jardins, patios, terrasses, zones de jeu, centres sportifs et culturels) en parallèle au développement de logements. L’objectif de l’urbanisme a toujours été d’organiser les espaces, tant publics que privés. Cependant, l’équilibre entre la gestion des ces espaces peut être envisagé de différentes manières et a eu des caractéristiques différentes selon les époques.

En Amérique du Nord, la commercialisation de la construction de lotissements s’est considérablement développée après la Seconde Guerre mondiale. Une nouvelle technologie de transport a vu le jour : l’automobile. La prolifération, à partir de ces années, des constructions à très faible densité, est une conséquence directe de la démocratisation de l’automobile. Le quartier Levittown, à New York, est souvent cité comme exemple à la fois de morphologies suburbaines, mais aussi de l’émergence de la construction de logements comme une chaîne de production.

En effet, le caractère homogène et standardisé du mode de vie suburbain s’accordait naturellement avec la mentalité du marché de masse de la construction immobilière, qui a rapidement donné naissance à des quartiers entiers. Les maisons construites ne reflétaient plus les préférences individuelles des propriétaires. Malgré cela, elles étaient populaires auprès des consommateurs et donc attrayantes pour les promoteurs immobiliers, qui ont pendant des décennies axé leurs activités sur ces produits.

De leur côté, les gouvernements nord-américains ont encouragé les promoteurs immobiliers à construire des banlieues en appliquant de manière rigide des règles de zonage qui séparaient les habitations des zones commerciales. Les gouvernements ont mis en place un zonage fonctionnel qui séparait les espaces résidentiels des espaces commerciaux et sociaux. La distance entre ces derniers, et même par rapport aux centres d’emploi, était souvent telle qu’il fallait disposer d’une voiture privée pour se déplacer.

En revanche, les développements actuels à Montréal (Canoë, Quartier des Lumières, Bridge-Bonaventure, Langelier, Quartier Molson, Esplanad-Cartier, etc.) mettent en avant leur accessibilité à pied et leur proximité avec les stations de métro dans leur marketing auprès des acheteurs.

Adopter le zonage à usage mixte et la piétonnisation

À la fin des années 1970, les critiques commençaient déjà à dénoncer les faiblesses des communautés trop centrées sur l’automobile (mode de vie sédentaire, problèmes de fragmentation sociale, diminution des interactions communautaires, pertes de terres agricoles, et autres coûts économiques et environnementaux).

Les tendances actuelles vers le zonage à usage mixte et la piétonnisation remontent aux années 1980, quand les urbanistes nord-américains ont commencé à organiser le mouvement du Nouvel Urbanisme. On considère généralement que les principes du mouvement comprennent :

  • La conviction qu’un bon design crée de bonnes communautés

  • Promouvoir les usages mixtes et accorder une attention particulière au design urbain de haute qualité.

  • Appréciation de l’aménagement urbain compact des villes des siècles précédents (par opposition à l’étalement urbain).

  • Soutien à la conception axée sur les transports en commun.

  • Privilégier les immeubles de moyenne hauteur (urbanisme préindustriel) plutôt que les gratte-ciel (urbanisme moderniste).

  • Valoriser le patrimoine urbain.

  • Promotion du développement (ou réaménagement) des quartiers historiques des villes (en particulier ceux qui ont été abandonnés par l’industrie ou touchés par la pauvreté).

  • Soutien des pratiques de conception plus participatives, impliquant divers acteurs.

Même si les villes canadiennes ont continué à construire des banlieues à leurs abords, plusieurs initiatives visent maintenant à encourager le développement urbain en parallèle. De nombreuses administrations municipales reviennent sur les politiques de zonage régressives qu’elles appliquaient auparavant. Le consensus a tellement changé que le gouvernement fédéral a même proposé un financement direct aux municipalités qui prennent des mesures pour augmenter la densité urbaine.




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Ces questions fondamentales relatives au développement à usage mixte s’accompagnent de détails de conception importants qui contribuent à rendre les villes agréables et à échelle humaine. Les développements modernistes de type « Tower on the Park » comprenaient souvent des pelouses avec des allées piétonnes. Cependant, ces installations piétonnes mettaient l’accent sur l’activité récréative de la marche à côté de l’herbe. En revanche, les projets de densification urbaine d’aujourd’hui sont plus axés sur le social, ce qui permet d’aller à pied ou vélo aux magasins, aux centres communautaires, aux écoles et à d’autres endroits pratiques. Les nouveaux aménagements placent à proximité des espaces communautaires et des espaces commerciaux, tels que des épiceries.

Vue aérienne sur une ville
Exemple typique des constructions « Tower on the Park », la coopérative Penn South (1962) à Manhattan comprend de nombreuses tours entourées d’une bande de terrain paysager afin que l’édifice ne donne pas directement sur la rue.
(Wikimedia)

Combler les lacunes des zones urbaines établies

Les coûts d’infrastructure liés à l’étalement urbain ont aussi aidé les municipalités à voir le potentiel de développement des terrains inutilisés ou sous-utilisés dans leur ville. Cependant, la planification et le développement de ce type de sites peuvent être plus complexes que ceux des terrains vierges en périphérie, précisément parce qu’ils se trouvent à l’intérieur des villes. Le site Molson a l’avantage d’avoir des bâtiments historiques, mais c’est aussi compliqué de repenser un endroit qui servait avant à des fins industrielles.


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Le réaménagement des sites urbains peut entraîner des coûts, comme le temps et les dépenses nécessaires pour remédier à la contamination industrielle, les évaluations archéologiques, ou les consultations avec les parties prenantes concernées. Ces questions peuvent également impliquer des arrangements de gouvernance plus complexes, selon l’ancien propriétaire et les circonstances relatives aux droits fonciers.




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Bien que les sites intercalaires soient géographiquement proches des routes, des transports en commun et d’autres infrastructures existantes, les coûts d’infrastructure demeurent. S’agissant par exemple du projet Namur-Hippodrome à Montréal, les promoteurs se sont montrés réticents à construire les routes, égouts, et autres infrastructures nécessaires pour desservir le site, préférant que ces infrastructures soient fournies par le gouvernement. Cette situation nous rappelle qu’en fin de compte, les promoteurs sont des entreprises à but lucratif qui déterminent les coûts et les avantages des projets en fonction de leurs propres frais, et non en fonction d’objectifs sociaux.

Une plus grande mixité

Depuis plusieurs années, Montréal et d’autres villes tentent de créer une morphologie urbaine plus variée et attrayante, qui comprend un mélange de hauteurs de bâtiments, de destinations et de types de logements. Un mélange intriqué d’espaces publics et privés peut attirer des regards bienveillants au niveau de la rue, renforçant ainsi le sentiment de sécurité. Les nouveaux projets de Montréal se présentent tous comme dynamiques, animés et axés sur la communauté.

La création d’espaces sociaux vise à encourager les interactions sociales positives et à éviter les sentiments d’anonymat et de déconnexion par rapport aux activités quotidiennes. Le projet Molson prévoit un grand parc le long des rives du Saint-Laurent. Le projet Esplanade-Cartier a mis l’accent sur les équipements sociaux du projet, avec non seulement une rue piétonne, mais aussi une « maison du projet » avec un jardin communautaire sur le toit-terrasse. Bien que le jardinage sur les toits soit déjà bien développé à Montréal sur le plan commercial, ce projet s’annonce comme le premier jardin communautaire sur le toit d’un édifice privé au Québec.




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Embrasser la complexité de la ville, c’est accepter la dimension sociale

Construire dans des villes déjà développées implique une certaine complexité. Le processus de consultation et de planification du projet Namur-Hippodrome à Montréal, qui a duré 10 ans, en est un exemple, mais pas un cas isolé. À quelques pas de la colline du Parlement, le réaménagement des plaines Lebreton à Ottawa est promis depuis des décennies. Le processus de développement du quartier résidentiel Ookwemin Minising dans les terrains portuaires de Toronto est pour sa part en cours depuis 2017.

Les nombreux projets de densification urbaine en cours à Montréal suggèrent une certaine reconnaissance du fait que le programme suburbain n’était pas suffisamment diversifié. Les projets actuels permettent de créer de nouveaux logements à proximité de corridors commerciaux dynamiques. Les ingrédients qui composent le concept de quartier 15 minutes (zonage à usage mixte qui permet des corridors commerciaux praticables à pied), ne sont pas nouveaux. Ce qui est peut-être nouveau, c’est le degré auquel les réseaux d’acteurs ont intégré les idées du Nouvel Urbanisme dans leurs pratiques de planification, de conception, et de construction. Les projets suggèrent qu’il existe désormais un nombre important de professionnels pour qui la notion de quartier a évolué.

La Conversation Canada

Christina Bouchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Notre conception de ce qu’est un quartier a changé – https://theconversation.com/notre-conception-de-ce-quest-un-quartier-a-change-270760

Les avantages et risques du nouveau régime d’exonération tarifaire de la Chine pour l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Lauren Johnston, Associate Professor, China Studies Centre, University of Sydney

Le président chinois Xi Jinping a annoncé, en février 2026, qu’à compter du 1er mai, la Chine va supprimer les droits de douane pour 53 pays africains. Il s’agit de tous les pays du continent à l’exception de l’Eswatini, qui reconnaît Taïwan.

Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 348 milliards de dollars américains en 2025, soit une hausse de 17,7 % par rapport à 2024. Les exportations chinoises vers l’Afrique dominent les flux commerciaux et se sont élevées à 225 milliards de dollars américains, soit une augmentation de 25,8 %.
Ce chiffre est à comparer aux 123 milliards de dollars d’importations en provenance d’Afrique, qui n’ont augmenté que de 5,4 %. Un tel déficit commercial croissant entre l’Afrique et son plus grand partenaire commercial souverain rend urgentes les nouvelles mesures chinoises en faveur des exportations africaines vers la Chine.

Au-delà du commerce et de la diplomatie, que signifie ce changement dans un contexte de rivalité commerciale entre grandes puissances ?

En me basant sur des années de recherche sur les relations commerciales sino-africaines, j’identifie deux effets probables positif et négatif.

D’abord, du côté positif, la suppression des droits de douane pourrait encourager la coopération transfrontalière en matière d’exportation au sein de l’Afrique. Du côté négatif, cela risque de profiter beaucoup plus aux économies africaines les plus fortes au détriment des économies plus faibles.

Le régime actuel

Les préférences commerciales de la Chine spécifiques à l’Afrique ont évolué grâce au Forum sur la coopération sino-africaine, créé en 2000. L’intégration de la Chine dans le commerce mondial depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 a également évolué.

Depuis 2005, les pays les moins avancés d’Afrique bénéficient d’un accès sans droits de douanes à la Chine pour toutes les lignes tarifaires. Les pays les moins avancés sont des pays à faible revenu confrontés à de graves obstacles structurels au développement durable. Ils sont très vulnérables aux chocs économiques et environnementaux et disposent d’un faible capital humain.

Il y a 33 pays africains qui profitaient de ce régime. Les pays africains à revenu intermédiaire en étaient exclus. Ce chiffre est susceptible de changer en fonction de la croissance des revenus et de la reconnaissance diplomatique de Pékin.

L’Afrique du Sud, par exemple, a continué à être soumise à des droits de douane sur la plupart de ses exportations, notamment les fruits, le vin et les produits alimentaires transformés. Beaucoup se situaient entre 10 % et 25 %.

Seuls quelques articles de recherche se sont penchés sur les préférences commerciales chinoises antérieures envers l’Afrique. Par exemple, le chercheur en politiques publiques et économiste Adam Minson a estimé que les accords d’exonération tarifaire pour les pays les moins avancés de 2005 n’apporteraient à certains pays qu’à peine 100 000 dollars supplémentaires par an.

Ma propre thèse de doctorat a montré qu’en 2009, ces politiques commerciales préférentielles n’avaient eu aucun impact significatif sur les exportations. Plus récemment, les économistes Zhina Sun et Ehizuelen Michael Mitchell Omoruyi ont constaté que la politique actuelle de droits de douane nuls avait favorisé la diversification des exportations manufacturières vers la Chine et du commerce régional. Mais cela n’a eu que peu d’effets sur la diversification des exportations agricoles et minières.

Une recommandation revenait souvent dans les analyses: étendre le traitement tarifaire égalitaire à l’ensemble des blocs régionaux africains. Il s’agit notamment de la Communauté de l’Afrique de l’Est, de l’Union douanière d’Afrique australe et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

Cela pourrait conduire à une organisation régionale de la production destinée à l’exportation, plutôt que de la voir faussée, voire entravée, par des écarts tarifaires.

Les réformes annoncées par Xi en février constituent un pas dans cette direction.

Une incitation à coopérer ?

En étendant les droits de douane nuls à presque tous les pays africains, la Chine a supprimé une distorsion de sa politique tarifaire antérieure. Lorsque seuls certains pays bénéficiaient d’avantages d’exportation en franchise de droits, les investisseurs et les producteurs étaient incités à implanter leur production destinée à l’exportation dans les pays les moins avancés afin de s’assurer un accès à ces franchises douanières.

Cela ne fonctionnait pas toujours. En effet, les pays les moins avancés ont du mal à devenir des exportateurs car ils sont confrontés à des barrières commerciales comme l’approvisionnement en électricité peu fiable et des infrastructures déficientes.

La suppression totale des tarifs désavantagera les pays les moins avancés, car ils perdront le « statut spécial » qui leur était accordé sous l’ancien régime. Mais ce changement pourrait ouvrir de nouvelles perspectives. Les décisions de production peuvent désormais tirer parti des chaînes d’approvisionnement transnationales et intrarégionales existantes et potentielles, fondées sur l’avantage comparatif, au lieu de se concentrer sur les endroits où les droits de douane à l’exportation étaient les plus bas.

De plus, la baisse des droits de douane pour les économies africaines plus développées pourrait permettre aux entrepreneurs africains de travailler au-delà des frontières pour se livrer au commerce sans se heurter à des barrières commerciales différentes selon les localités. Cela pourrait à son tour soutenir le programme d’intégration commerciale de l’Afrique.

Pour stimuler le commerce, la Chine a également signalé qu’elle étendrait ses mesures de facilitation des échanges. Cela inclut des « voies vertes » améliorées pour les importations africaines. Voici quelques exemples potentiels :

  • un dédouanement plus rapide

  • des procédures phytosanitaires simplifiées (règles régissant la sécurité alimentaire). On pourrait par exemple établir un ensemble clair de critères permettant à un exportateur agréé, par exemple d’avocats kenyans, de bénéficier d’une pré-autorisation pour le dédouanement.

  • des investissements accrus dans la formation et la logistique liée au commerce.

La Chine a également mis en place un centre dédié à la facilitation des échanges Chine-Afrique à Changsha, la capitale de la province du Hunan. L’objectif est de disposer d’un pôle central d’expertise et d’industries liées au commerce, facilitant ainsi les échanges commerciaux entre les entreprises africaines et chinoises.

Le risque d’une répartition inégale des bénéfices

Le nouveau régime tarifaire risque d’entraîner une concentration de la production destinée à l’exportation dans les pays plus développés, tels que l’Afrique du Sud, le Maroc et le Kenya. Ces économies sont mieux placées pour développer leurs exportations lorsque ce régime entrera en vigueur.

En revanche, les pays les moins avancés continueront à faire face à des difficultés pour :

  • construire des infrastructures commerciales efficaces telles que les télécommunications, l’électricité et la connectivité portuaire

  • produire à l’échelle de l’exportation

  • respecter les normes commerciales, telles que les tailles requises pour les fruits et l’uniformité de leur couleur.

Le changement de politique de la Chine invite les nouveaux exportateurs africains vers la Chine à mettre en place des chaînes d’approvisionnement liées au commerce au-delà des frontières africaines afin d’acquérir l’échelle et la compétitivité nécessaires pour développer leurs propres exportations – bientôt exemptes de droits de douane – vers la Chine. Cela permettrait en retour de réduire la pression sur les pays les moins avancés, qui n’auraient plus besoin d’exporter directement vers la Chine. Ils n’auraient plus qu’à rejoindre les chaînes d’approvisionnement commerciales régionales.

Idéalement, au sein des sous-régions africaines, cela pourrait se transformer en une nouvelle incitation à créer des chaînes de valeur liées au commerce.

Le potentiel d’égalisation

Les réformes tarifaires du 1er mai constituent une avancée positive en supprimant les barrières tarifaires formelles à un moment où les droits de douane augmentent, sous l’impulsion des États-Unis. Ce changement simplifie les incitations et élimine les asymétries structurelles du régime commercial de la Chine avec l’Afrique.

Les droits de douane constituent toutefois rarement le principal obstacle à la transformation industrielle et aux espoirs d’exportation de l’Afrique. De surcroît, l’incertitude complique l’environnement commercial mondial.

Néanmoins, ces réformes constituent un pas en avant vers la promotion des chaînes d’approvisionnement sous-régionales si les pays africains coordonnent leurs stratégies de production.

The Conversation

Lauren Johnston est affiliée à l’AustChina Institute et à l’Institut sud-africain des affaires internationales.

ref. Les avantages et risques du nouveau régime d’exonération tarifaire de la Chine pour l’Afrique – https://theconversation.com/les-avantages-et-risques-du-nouveau-regime-dexoneration-tarifaire-de-la-chine-pour-lafrique-278435

Le scarabée japonais à la conquête de l’Europe : un insecte sous haute surveillance

Source: The Conversation – France (in French) – By Sylvain Poggi, Chercheur en écologie quantitative et analyse de données, Inrae

Le scarabée japonais _Popillia japonica_ a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Inrae/Borner, Fourni par l’auteur

Sans une surveillance efficace et des mesures de lutte appropriées, le scarabée japonais (Popillia japonica), détecté en France pour la première fois dans la région Grand-Est en juillet 2025, pourrait coloniser une grande partie de l’Europe continentale dans les prochaines années.


C’est un coléoptère au régime varié. Le scarabée japonais peut s’alimenter sur plus de 400 espèces de plantes hôtes. Ses larves se nourrissent principalement des racines de graminées, en particulier celles des gazons, des prairies et surfaces enherbées, tandis que les adultes attaquent de nombreuses cultures agricoles (vignes, fruits à noyau, etc.), mais également des espèces ornementales telles que les rosiers.

Les dégâts potentiels sont considérables : aux États-Unis, les dégâts sont estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an, en incluant à la fois les pertes de production et les coûts de lutte.

Le scarabée japonais est de ce fait sous haute surveillance en France, où il a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Cette détection a de quoi inquiéter, mais elle était hélas prévisible : dès mai 2022, un rapport d’expertise collective de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) anticipait son introduction comme inéluctable en France hexagonale.

Une espèce exotique envahissante bien documentée

Originaire du Japon, le scarabée japonais est une espèce exotique envahissante dont les routes d’invasion sont bien connues (Figure 1). Accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada.

À partir des années 1970, il a colonisé l’archipel des Açores, puis fut signalé pour la première fois en Europe continentale près de Milan (Italie) en 2014. Il s’est propagé en Suisse, dès 2017, et a été intercepté dans d’autres pays européens : Pays-Bas (2019), Allemagne (2022), Slovénie (2024) et, en 2025, en France, en Espagne, en Belgique et en Autriche.

Figure 1 : Historique d’invasion du scarabée japonais.
Fourni par l’auteur

Cette invasion a suivi trois étapes classiques : l’entrée, l’établissement et la dissémination de l’espèce. Dans le cadre du projet européen IPM-Popillia, nous avons développé des cartes de risque pour chacune de ces étapes à l’échelle de l’Europe, afin d’aider les services phytosanitaires et les décideurs à mettre en place des stratégies de surveillance efficaces. Voici ce que nous avons appris.

Le scarabée japonais : une invasion à nos portes

Le scarabée japonais se déplace principalement grâce aux activités humaines : il s’introduit dans de nouvelles régions par le transport de personnes et de marchandises, ce qui est caractéristique d’un insecte « auto-stoppeur ».

Nous avons évalué le risque d’introduction dans chaque région européenne (Figure 2) en analysant les flux de voyageurs et de marchandises par avion, par train et en camion, à partir du foyer principal d’invasion (localisé en Italie du Nord et au sud de la Suisse). Les zones étudiées correspondent aux unités NUTS3, définies par l’Union européenne, qui correspondent à des zones de la taille d’un département ou d’une petite province.

Figure 2 : Cartes de risque d’introduction du scarabée japonais en Europe continentale depuis le foyer principal d’invasion (en noir) par voie aérienne (A), ferroviaire (B), routière (C), et par une combinaison de ces trois modes (indice composite, D). Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et al. (2024).
Fourni par l’auteur

Où le scarabée japonais pourrait-il s’établir ?

Une fois introduite, une population de scarabées peut-elle survivre et se reproduire ? C’est ce que l’on appelle l’étape d’établissement. Les conditions climatiques, l’usage des sols et l’environnement local déterminent si ces populations peuvent se maintenir durablement.

Grâce à des modèles de distribution d’espèces, nous avons relié les données de présence du scarabée dans les zones colonisées, issues notamment des plateformes de sciences citoyennes, avec des informations environnementales géoréférencées.

La carte de risque d’établissement (Figure 3) montre que les contreforts des Alpes, le nord des Balkans et les rives orientales de la mer Noire sont très favorables à l’insecte. Le sud-ouest de la France, la Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas présentent un risque plus modéré.

Figure 3 : Carte de risque d’établissement du scarabée japonais en Europe continentale. Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et al. (2023).
Fourni par l’auteur

Comment l’espèce continue-t-elle de se propager ?

Les scarabées japonais émergent une fois par an sous les latitudes tempérées et sont responsables de la progression du front d’invasion en été via leur vol actif. Ils se déplacent pour se nourrir, s’accoupler et pondre leurs œufs, qui poursuivent ensuite leur développement dans le sol tout l’hiver.

L’interaction entre le cycle de vie de l’insecte et les conditions locales gouverne la vitesse à laquelle il se propage dans différentes régions d’Europe (Figure 4).

Figure 4 : Carte de vitesse locale de propagation du front de colonisation du scarabée japonais en Europe continentale.
Fourni par l’auteur

Des cartes de risque pour mieux prévenir

Nos cartes de risque permettent de visualiser trois aspects essentiels :

  1. Risque d’introduction : où l’espèce peut arriver via les transports humains.

  2. Risque d’établissement : où les conditions environnementales sont favorables à sa survie et sa reproduction.

  3. Risque de dispersion active : où l’insecte peut se déplacer naturellement grâce à son vol.

Considérées séparément, mais plus encore combinées, ces cartes constituent un outil précieux pour anticiper et limiter la progression du scarabée japonais. Elles aident à définir des zones prioritaires pour la surveillance, à coordonner les actions transfrontalières et à adapter les mesures de confinement selon la vitesse de propagation locale.

La surveillance des espèces exotiques envahissantes : un enjeu crucial

Les invasions biologiques sont en forte croissance depuis deux siècles, et la tendance devrait se poursuivre avec l’intensification du commerce, des transports et du changement climatique. Entre 1980 et 2019, les dommages liés aux invasions se sont élevés à 1 208 milliards de dollars (plus de 1 049 milliards d’euros) à l’échelle mondiale, avec une augmentation de 702 % des pertes déclarées entre 1980-1999 et 2000-2019.

Dans ce contexte, il est donc crucial d’améliorer la prévention, la surveillance et la réponse rapide afin de stabiliser, voire de réduire à terme, le nombre de nouvelles invasions. Nos cartes de risque viennent compléter les outils existants pour optimiser les stratégies de surveillance permettant d’activer les mesures appropriées pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes.

En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en précisant le lieu de l’observation.

The Conversation

Sylvain Poggi a reçu des financements de I’Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

Davide Martinetti a reçu des financements de IPM-Popillia project, (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

Leyli Borner a reçu des financements de l’Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

ref. Le scarabée japonais à la conquête de l’Europe : un insecte sous haute surveillance – https://theconversation.com/le-scarabee-japonais-a-la-conquete-de-leurope-un-insecte-sous-haute-surveillance-277548

Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Deux femelles adultes de _Toumeyella parvicornis_ fixées sur une tige de pin maritime protégées par une fourmi (_Crematogaster scutellaris_), à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Le département du Var, en France, est touché par l’arrivée de cet insecte venu d’Amérique du Nord qui s’attaque au pin maritime et au pin parasol. Si la cochenille-tortue du pin se propage, elle pourrait transformer durablement les paysages et l’écologie du pourtour méditerranéen.


Des terrasses qui collent, des voitures poisseuses… On croirait d’abord à une histoire de pollution, puis on lève la tête vers les pins parasols caractéristiques du littoral méditerranéen. On voit alors leurs aiguilles noircir, leurs silhouettes familières se dégarnir, leurs grosses branches dépérir puis se rompre.

Derrière ces symptômes constatés dans le Var se cache un minuscule insecte, qui prend une place gigantesque dans les préoccupations locales : la cochenille-tortue du pin (Toumeyella parvicornis). Venue d’Amérique du Nord, on l’a détectée pour la première fois en France en 2021 dans le golfe de Saint-Tropez, dans le Var – un département en première ligne pour les espèces exotiques.

Discrètes, célèbres ou redoutées

Mais qu’est-ce donc qu’une cochenille ? Insectes de l’ordre des hémiptères, apparentés aux pucerons, aux cigales ou encore aux punaises, elles se caractérisent par une biologie souvent discrète. Les femelles adultes sont peu mobiles et restent fixées sur la plante hôte pour se nourrir de sève, tandis que les rares mâles sont souvent de petite taille, ailés, et d’une courte durée de vie.

Beaucoup d’espèces portent une cuticule épaissie ou cireuse, parfois en forme de petit bouclier – d’où l’impression de petite écaille collée au rameau. Certaines cochenilles sont célèbres pour un usage ancien comme colorant – la cochenille du carmin, par exemple. D’autres sont redoutées en agriculture, en horticulture et en foresterie, car elles peuvent pulluler, affaiblir les plantes et favoriser des champignons par l’intermédiaire du miellat qu’elles produisent.

Il y a plus de soixante ans, le massif des Maures dans le Var avait déjà vu arriver une cochenille, Matsucoccus feytaudi. Alors qu’on ne lui connaît pas de dégâts notoires en région atlantique dont elle est endémique (Landes en France, Espagne, Portugal, etc.), elle a détruit dans ce massif 120 000 hectares de pins maritimes en vingt ans de présence.

Biologie et mécanismes de dégâts de la cochenille-tortue du pin

Mais venons-en à celle qui nous intéresse, la cochenille-tortue du pin. Originaire d’Amérique du Nord, Toumeyella parvicornis appartient à la famille des Coccidae.

Elle se fixe volontiers sur les jeunes rameaux de pins, perce les tissus végétaux et se nourrit directement de la sève. Ce vol de ressources affaiblit l’arbre, mais le mécanisme le plus visible est ailleurs : l’insecte rejette en quantité un miellat sucré qui rend tout collant, attire souvent les fourmis… et, surtout, nourrit la fumagine, un champignon noirâtre qui recouvre aiguilles et rameaux, y compris les strates inférieures.

gros plan sur une colonie de cochenilles sur une branche
Colonie de Toumeyella parvicornis avec femelles adultes et petites larves fixées (rougeâtres), à Grimaud dans le massif des Maures, octobre 2023.
Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Résultat : la photosynthèse est freinée et empêchée, l’arbre s’épuise, il perd des aiguilles et voit sa croissance stoppée. Des infestations fortes et répétées peuvent mener jusqu’au dépérissement et à la mort de l’arbre, souvent précédés de chutes de branches qui rendent les abords dangereux.

La France prudente après l’expérience italienne

Comme beaucoup d’espèces exotiques, les raisons de la diffusion de la cochenille tient à un « alignement des planètes » défavorable : augmentation des échanges commerciaux de végétaux et de matériels, densité d’hôtes (plantations notamment) et hivers plus doux.

En France, les foyers actuellement identifiés se concentrent encore dans le Var, mais un premier cas a été relevé à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Les impacts visibles ont été identifiés sur le pin parasol (Pinus pinea) et le pin maritime (Pinus pinaster).

Face à ce constat, les autorités sanitaires ont mis en place une surveillance et des recommandations de gestion : un repérage précoce, des précautions lors des travaux d’élagage, une limitation des déplacements de végétaux potentiellement infestés, et le signalement des symptômes.

Les dégâts restent encore relativement localisés à l’échelle nationale, mais l’expérience antérieure de l’Italie nous invite à la prudence. La cochenille-tortue du pin a été signalée dès 2014 en Campanie, dans la région de Naples, avant de gagner d’autres régions jusqu’à atteindre Rome, où le pin parasol constitue une icône paysagère et culturelle.

Les infestations ont entraîné des dépérissements massifs, et les gestionnaires ont dû intervenir sur des arbres adultes, parfois patrimoniaux. Plusieurs études récentes utilisant des indicateurs de croissance, des mesures physiologiques et de la télédétection ont pu mettre en évidence les liens entre l’intensité de l’attaque à la baisse de vitalité des pins et au risque de mortalité en Italie.

Après l’Italie et la France, l’espèce a aussi été signalée dans d’autres pays du bassin (par exemple, dans les Balkans), ce qui alimente la crainte d’une diffusion à l’échelle méditerranéenne, d’autant que le pin parasol est présent sur une large partie du pourtour méditerranéen.

Une menace écologique majeure

Le point crucial, souvent sous-estimé dans le débat public, tient au rôle du pin parasol et du pin maritime. Loin d’être de simples arbres d’ornement urbain, ils structurent les milieux naturels, parfois au cœur d’aires protégées.

Dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures (Var), les pins parasols participent à des paysages uniques et à la structuration écologique locale. Ils façonnent une ambiance de plaine ouverte arborée très caractéristique.

La disparition ou le dépérissement de ces arbres n’aurait pas seulement un effet esthétique : elle affecterait la structure du milieu, les microclimats locaux et toute une biodiversité associée aux pins – faune, champignons, cortèges d’invertébrés, etc. Une grande partie du littoral du Var fait partie de l’aire du parc national de Port-Cros, directement menacée par cet insecte.




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Le pin maritime, comme le pin parasol, dépasse en outre largement le cadre méditerranéen. Il est présent également sur la façade atlantique, où il constitue l’essence dominante du massif landais et l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Europe occidentale. Une extension de la cochenille-tortue vers ces régions – si elle s’y acclimatait et y trouvait les conditions propices – poserait donc des questions écologiques, paysagères et économiques à une tout autre échelle : santé des forêts, gestion sylvicole, risque d’affaiblissement face aux sécheresses et coûts de surveillance.

Plus largement, ce cas illustre comment un insecte de quelques millimètres peut, en interaction avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, devenir un facteur de transformation durable des paysages et des écosystèmes, en s’associant aux modifications en cours, en modifiant l’identité visuelle et écologique de régions entières. L’enjeu dépasse donc la seule nuisance : il interroge notre capacité à anticiper et gérer les invasions biologiques avant qu’elles ne redessinent, silencieusement, nos horizons.

La cochenille-tortue des pins (Toumeyella parvicornis, Coccidae, Hemiptera). Source : Ysyeb/YouTube.

Des pistes de solutions au cas par cas

Face à cette invasion, les solutions restent jusqu’ici limitées, surtout sur de grands arbres. Il n’existe pas de « recette miracle » universelle. La gestion implique une approche intégrée, qui combine détection précoce, réduction des sources de dispersion, tailles ciblées quand c’est possible et maintien de la vitalité des arbres : arrosage raisonné en période sèche, protection des racines en contexte urbain, limitation des blessures.

paysage d’arbre rompu par les dégâts causés par un insecte
Dégâts de Toumeyella parvicornis sur pin parasol, défoliation et chute de branches, à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023.
Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Des pistes existent aussi du côté des ennemis naturels de ces insectes. Comme pour d’autres cochenilles, certains prédateurs, notamment des coccinelles, peuvent consommer des cochenilles jeunes, et des communes testent parfois des lâchers d’auxiliaires. Mais l’efficacité à grande échelle dépend du bon choix d’espèces, du calendrier d’intervention et de la capacité des auxiliaires à suivre le rythme des pullulations.

Collectivités et particuliers, les bons réflexes à adopter

En tant que collectivités et en qualité de citoyens, comment contribuer à cette lutte ? Il s’agit d’abord d’apprendre à reconnaître les symptômes : miellat collant, fumagine noire, rameaux couverts de « petites carapaces » brunâtres, puis jaunissement.

Il faut ensuite éviter de déplacer des branches, rameaux ou végétaux de pins depuis une zone infestée vers une zone saine, et signaler les cas aux services compétents lorsqu’un nouveau foyer est suspecté.

Enfin, dans les espaces gérés, il s’agit de prioriser les arbres les plus sensibles (pins parasols, sujets en bord de route ou en ville) et intervenir le plus tôt possible : une fois l’arbre très affaibli, les chances d’inverser la trajectoire sont minces.

Une autre difficulté tient au manque de connaissances scientifiques produites en France sur Toumeyella parvicornis. Les données sur sa dynamique locale (nombre de générations par an selon les microclimats et les espèces d’arbres), ses ennemis naturels réellement efficaces, ses voies de dissémination et ses interactions avec le stress hydrique et les effets post-incendies restent encore à établir. Cette lacune contraste avec la situation italienne, où plusieurs travaux récents décrivent déjà la progression, les impacts sur la croissance des pins et des outils de suivi (dont la télédétection) qui peuvent aider les gestionnaires.

L’urgence en France, pour la recherche, est donc de cartographier finement l’extension du phénomène, en utilisant la télédétection et des drones par exemple, de mesurer l’impact sur la croissance des pins et, surtout, d’identifier les régulations naturelles efficaces, qui passent par l’identification génétique des arbres.

Par exemple, quelles coccinelles et autres prédateurs ou parasitoïdes attaquent réellement la cochenille dans le Var ? À quelle période de l’année ? Avec quel niveau de contrôle ? Sans ces données, il est difficile d’évaluer ce qui marche, ce qui coûte cher pour peu d’effets, et ce qui pourrait être déployé à grande échelle sans risques écologiques secondaires.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDIV (ANR), MRAE, MTE, National Geographic,

ref. Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens – https://theconversation.com/dans-le-var-la-progression-de-la-cochenille-tortue-du-pin-menace-les-paysages-mediterraneens-273538

Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur

Source: The Conversation – France (in French) – By Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae

Un nématode du pin _Bursaphelenchus xylophilus_ mâle, un _Monochamus galloprovincialis_, l’insecte vecteur de la maladie du flétrissement, et un pin desséché. L. D. Dwinell, USDA Forest Service/Gilles San Martin /Mateinsixtynine, CC BY

Partout où il s’est installé, le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus a tué des millions d’arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon. Pour lutter contre cette espèce invasive, il faut bien sûr connaître son cycle de vie et la façon dont la maladie qu’il véhicule se transmet d’arbre en arbre. C’est ce que nous explique le spécialiste d’entomologie forestière Hervé Jactel.


Le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus, responsable de la maladie du flétrissement, est sans conteste le pire agent pathogène pour les forêts de pin du continent eurasiatique. Il s’agit d’un ver microscopique qui, une fois dans l’arbre, se nourrit des vaisseaux du bois, et bloque la circulation de la sève. Les symptômes sont, dans un premier temps, le rougissement des aiguilles puis leur chute, ensuite la courbure des pousses (d’où le nom de flétrissement), puis enfin la mort de l’arbre en quelques semaines seulement.

Bursaphelenchus xylophilus (adulte mâle).
David Pires (INIAV, PT), Fourni par l’auteur

Partout où il a été introduit, il a provoqué la mort de millions d’arbres. Cette espèce exotique envahissante (classée organisme de quarantaine en Europe) est originaire d’Amérique du Nord où elle ne cause pas de dégâts, car les pins nord-américains sont résistants. En revanche, elle s’avère très agressive envers les espèces de conifères avec lesquelles elle n’a pas longtemps cohabité.

Une série d’invasions en Asie

Comme pour toutes les espèces invasives, le nématode du pin se joue des frontières terrestres ou maritimes. Il est arrivé en 1905 au Japon sans doute par l’intermédiaire d’une cargaison de bois venue des États-Unis. Il a, depuis, causé la perte de 95 % de la ressource en pins du pays. Il a ensuite été détecté en Chine en 1982, à Nankin (Nanjing en chinois), possiblement à cause de l’importation depuis les États-Unis de matériaux de construction d’un grand télescope. Il est désormais présent dans 18 provinces et a tué plus de 50 millions d’arbres.

Des travaux de modélisation ont montré que cette rapide expansion est surtout due à une propagation assistée par l’humain, avec des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres par an sans doute liés au transport de matériaux en bois contaminés. Les dégâts sont tout aussi considérables en Corée (10 millions d’arbres morts en dix ans) malgré toutes les mesures d’éradication et de contrôle mises en place.

Détecté en Europe depuis 1999

Au Portugal, où il a été détecté en 1999, il occupe désormais plus de la moitié de la surface des forêts de pin maritime et a réduit de 30 % leur production. Des analyses génétiques ont montré que les populations de nématode du pin arrivées au Portugal étaient d’origine asiatique et non américaine. L’hypothèse est que du bois contaminé aurait été utilisé pour la construction de l’un des pavillons asiatiques de l’Exposition universelle de Lisbonne en 1998.

Des foyers sont également présents en Espagne depuis 2008, non loin de la frontière portugaise. Alors que certains semblent éradiqués, le foyer en Galice connu depuis une dizaine d’années est officiellement hors de contrôle et progresse de manière inquiétante.

Dans tous ces pays, le rythme de mortalité est d’environ un  million d’arbres par an.

Autant dire que la menace est grave pour la forêt des Landes en France, où le pin maritime est omniprésent et où un premier foyer vient d’être découvert fin 2025 à Seignosse. Les 500 kilomètres qui séparent les foyers du nord du Portugal et de Galice du sud des Landes indiquent que, là encore, c’est le transport par l’être humain qui est à l’origine de cette invasion.

Un coléoptère qui transmet la maladie d’arbre en arbre

La maladie du flétrissement du pin est une maladie à transmission vectorielle. Le nématode du pin ne peut pas passer d’un arbre à l’autre sans l’aide de son insecte vecteur, capable de voler, qui est dans tous les pays infectés un coléoptère longicorne xylophage du genre Monochamus.

En Europe du Sud, il s’agit de l’espèce méditerranéenne Monochamus galloprovincialis. L’insecte vecteur transporte les nématodes dans ses trachées (tubes conduisant l’air aux différents organes) et les dissémine d’un arbre à l’autre à deux étapes de son cycle de développement.

Deux modes de transmission

À leur émergence de l’arbre où ils se sont développés, les jeunes adultes doivent se nourrir sur de jeunes pousses de pin en bonne santé pour acquérir l’énergie nécessaire pour faire fonctionner leurs muscles moteurs du vol et produire des ovocytes (les œufs avant leur fécondation).

C’est pendant cette phase de maturation sexuelle que l’essentiel de la charge en nématode est transmise à l’arbre. Cette transmission est passive, car les nématodes ne sont pas injectés mais sortent d’eux-mêmes des trachées, attirés par l’odeur de la résine qui s’écoule des morsures de l’insecte sur l’écorce des pousses de pin.

Monochamus galloprovincialis (adulte femelle), se nourrissant sur une pousse verte de pin maritime.
Inge van Halder, Fourni par l’auteur

Les nématodes gagnent alors le réseau de canaux de résine où ils peuvent se multiplier si l’arbre n’est pas résistant et si les températures sont suffisamment élevées. Le nématode du pin produit une nouvelle génération tous les quatre et cinq jours à 25 °C. En quelques semaines, la population de nématodes peut donc augmenter de façon exponentielle, conduisant à une obstruction des canaux de sève et à la mort de l’arbre par embolie.

Le deuxième mode de transmission des nématodes par les insectes vecteurs intervient, mais dans une moindre mesure, lorsque la femelle fécondée cherche un arbre hôte dépérissant pour effectuer sa ponte, car c’est l’habitat le plus favorable au développement de sa descendance.

Cet arbre peut être dépérissant parce qu’affaibli par une grave sécheresse, le passage d’un feu (les Monochamus sont attirés par l’odeur de la fumée), une attaque de scolytes (des coléoptères xylophages), une infection par un champignon ou par le nématode lui-même (si un Monochamus l’avait auparavant contaminé lors de son repas de maturation). La femelle pond ses œufs un par un dans des encoches creusées dans l’écorce des arbres. Les nématodes qui restaient dans ses trachées peuvent alors pénétrer dans l’arbre par ces blessures de l’écorce. Les jeunes larves de l’insecte creusent ensuite une galerie sous l’écorce pour se nourrir aux dépens des tissus où circule la sève de l’arbre chargée de sucres. C’est pourquoi les arbres supports de ponte ne doivent pas être morts (pas complètement secs) mais seulement moribonds.

Ensuite, les autres stades larvaires se développent lentement dans les tissus du bois alors que les nématodes survivent en se nourrissant de champignons à l’intérieur de ces mêmes tissus. Attirés par l’odeur des insectes, les nématodes présents dans le bois se regroupent dans la loge où la larve s’est transformée en nymphe et s’insèrent dans les trachées du jeune adulte avant que celui-ci n’émerge de l’arbre, emportant avec lui quelques centaines à quelques milliers de nématodes. Au total, le cycle de reproduction de l’insecte vecteur Monochamus dure un an, avec une période d’arrêt du développement pendant l’hiver.

Des coléoptères qui peuvent voler sur plusieurs dizaines de kilomètres dans leur vie

Pour boucler le cycle de la maladie, un arbre hôte doit donc être visité deux fois par des Monochamus, une fois par un Monochamus jeune adulte (mâle ou femelle) qui transmet les nématodes lors de son repas et induit donc le dépérissement de l’arbre, et une deuxième fois par un Monochamus femelle fécondée, attirée par l’arbre dépérissant, et dont les insectes de la génération fille assurent la récupération puis le transport des nématodes hors de l’arbre infecté.

Les insectes vecteurs de l’espèce M. galloprovincialis sont doués d’une grande capacité de vol, capables de se déplacer sur plusieurs dizaines de kilomètres durant toute leur vie d’adulte.

Monochamus galloprovincialis (adulte mâle) prêt à s’envoler
Monochamus galloprovincialis (adulte mâle), prêt à s’envoler.
Gilles San Martin, Fourni par l’auteur

Contrairement aux incendies de forêt qui ravagent en quelques jours des grandes surfaces de plantations de pin, si elle n’est pas éradiquée, la maladie du flétrissement provoquée par le nématode progresse inéluctablement mais lentement, de quelques kilomètres par an, avec une petite proportion d’arbres morts par parcelle chaque année (5 à 10 %). Il conviendrait donc d’envisager d’ores et déjà des mesures pour ralentir le front de progression de la maladie, en cas d’échec de l’éradication, et pour reconstituer les forêts impactées.

Le temps long du dépérissement des forêts infectées par le nématode du pin devrait donc permettre d’évaluer différentes options de renouvellement forestier.

The Conversation

Hervé Jactel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur – https://theconversation.com/le-nematode-du-pin-un-redoutable-globe-trotteur-277438

Lorsque la guerre prend des allures de prophétie : comment les récits apocalyptiques américains façonnent la guerre contre l’Iran

Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

Après que les États-Unis et Israël ont commencé à bombarder l’Iran, tuant certains des plus hauts dirigeants du gouvernement, dont le Guide suprême Ali Khamenei, ainsi que plus de 1 000 civils, certains des partisans évangéliques les plus fidèles de Trump ont rapidement présenté le conflit en termes de guerre religieuse.

Le matin des attaques, le prédicateur américain Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association et fondateur de Samaritan’s Purse, a publié sur X : « Priez pour nos militaires engagés dans l’opération contre l’Iran, pour le président @realDonaldTrump, et pour que le peuple iranien soit libéré de l’asservissement de l’islam. »

Dans mon livre, Ces évangéliques derrière Trump : hégémonie, démonologie et fin du monde, j’explique comment le dispensationalisme prémillénariste, une des grilles d’interprétation contemporaines de la fin des temps, demeure largement influente parmi les évangéliques américains. Le dispensationalisme fonctionne pour certains évangéliques à la fois comme une méthode d’interprétation biblique et comme un cadre pour en comprendre l’histoire. Les « dispensations » désignent des périodes distinctes de l’histoire, chacune instituée par Dieu pour régir et structurer l’ordre du monde.

Le dispensationalisme enseigne que le Christ reviendra avant la fin des temps afin d’établir sur Terre un règne de paix et de justice d’une durée de mille ans, communément appelé le Millénium.

Une feuille de route méthodique

Depuis l’attaque américaine contre l’Iran, Greg Laurie, fondateur et pasteur de la Harvest Christian Fellowship en Californie, a réalisé une série de vidéos promouvant sa lecture dispensationaliste de l’actualité. Pour Laurie, le prochain événement sur « le calendrier de Dieu » est l’enlèvement de l’Église (Rapture), moment où les croyants « nés de nouveau » sont ravis au ciel. Dans certaines interprétations des prophéties bibliques, l’enlèvement est suivi de la Grande Tribulation, une période de tourmente de sept ans. Certains croient que durant cette période, le peuple juif reconstruira son temple à Jérusalem, que des jugements divins frapperont la Terre et qu’une figure politique connue sous le nom d’Antéchrist accédera au pouvoir.

Cette période culmine dans une confrontation finale entre Jésus et les nations rassemblées par l’Antéchrist contre Israël appelée Armageddon. Après ce conflit, le Christ doit établir son règne millénaire depuis Jérusalem, où les nations du monde seront placées sous son autorité.

Certains évangéliques interprètent la lutte entre l’Iran et Israël à travers ce même prisme eschatologique.

Selon leur lecture, l’Iran, connu dans l’Antiquité sous le nom de Perse, serait identifié dans certains textes prophétiques comme l’une des nations destinées à jouer un rôle dans un conflit décrit dans Ézéchiel 38–39, souvent appelé la bataille de Gog et Magog.

L’influenceuse évangélique Traci Coston a également utilisé un argument numérologique pour renforcer la caractérisation de Trump comme un nouveau roi Cyrus, une idée popularisée par Lance Wallnau, un entrepreneur pentecôtiste influent. Coston écrit que l’Iran « vit sous un régime islamique oppressif depuis 47 ans » et souligne que Donald Trump est le 47e président des États-Unis. Elle le compare à « un dirigeant politique païen » que Dieu aurait oint « pour briser des verrous et infléchir le cours de l’histoire au profit de Son peuple ».

Trump a tiré parti de telles caractérisations à son égard et a repartagé sur son compte Truth Social, le 9 mars, une prophétie de 2007 faite par Kim Clement, un musicien, pasteur et figure prophétique populaire décédé en 2016.




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Combat spirituel et réveil de la fin des temps

Parmi certains dirigeants pro-Trump des milieux néo-pentecôtistes et néo-charismatiques, le conflit avec l’Iran est interprété comme un combat spirituel. Ils lisent les événements mondiaux comme les manifestations d’un affrontement continu entre forces divines et démoniaques, et estiment que la prière des chrétiens contribue à contenir, voire à repousser, ce qu’ils perçoivent comme des puissances maléfiques.

La veille de l’attaque, Lou Engle, prophète néo-charismatique américain, rappelle qu’en 2006, un groupe de soixante-dix croyants s’était rassemblé à Boston pour une période de prière continue de quarante jours et quarante nuits. Il cite la prophétie de Jérémie 49,34-38, qui annonce le jugement contre Élam – une région antique correspondant au sud de l’Iran actuel. S’appuyant sur ce passage, il affirme que les fidèles avaient prié pour que « Dieu brise l’arc de l’islam et établisse Son trône en Iran ».


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La fête juive de Pourim, célébrée les 2 et 3 mars, a aussi été instrumentalisée pour présenter le conflit actuel comme un combat spirituel.

Ce paradigme du combat spirituel puise ses racines dans la lecture que font certains dirigeants pentecôtistes pro-Trump des textes bibliques, où ils voient des affrontements cosmiques. C’est notamment le cas de Daniel 10,12-21, où des forces surnaturelles interviennent et influencent les conflits entre nations. En s’appuyant sur ces passages bibliques, des partisans influents de ce paradigme, comme Wallnau, affirment que c’est un « esprit territorial » qui alimente les conflits. Selon eux, seul le combat spirituel peut déloger cette influence : l’objectif est de briser le pouvoir des forces démoniaques qui entravent la diffusion de l’Évangile dans les régions réfractaires au christianisme.

De nombreux dirigeants néo-pentecôtistes pro-Trump adhèrent à une eschatologie victorieuse, selon laquelle le Royaume de Dieu s’étendra visiblement à travers le monde et l’Église connaîtra puissance, unité, maturité et gloire avant le retour du Christ.

Ce cadre offre une autre vision de la fin des temps, dans laquelle certains anticipent un grand réveil spirituel entraînant des conversions massives au christianisme.




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Une vision qui ne date pas d’hier

L’idée d’un réveil spirituel mondial à la fin des temps n’est pas nouvelle. Les premiers pentecôtistes étaient convaincus de vivre dans les derniers jours et considéraient le parler en langues comme un outil missionnaire. Grâce à cette capacité surnaturelle de parler des langues qu’ils n’avaient pas apprises, ils croyaient pouvoir parcourir le monde et proclamer l’Évangile avant le retour du Christ.

Plus tard, dans les années 1940, le mouvement connu sous le nom du Nouvel ordre de la pluie de l’arrière-saison (New Order of the Latter Rain) – qui connaît un réveil en 1948 à North Battleford, en Saskatchewan – adopte une vision similaire. Ses idées exerceront finalement une influence majeure sur le mouvement charismatique et sur les églises charismatiques indépendantes dans le monde entier. Le Nouvel ordre s’est séparé du pentecôtisme classique au Canada, dénonçant la « sécheresse spirituelle » qu’il y perçoit et cherchant à vivre une expérience spirituelle renouvelée.

Des « décisions fondées sur la théologie »

Lorsque le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, affirme que le régime iranien prend des « décisions fondées sur la théologie, leur vision de la théologie qui est apocalyptique », et que le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, déclare que des « régimes fous, comme l’Iran, obsédés par des délires islamistes prophétiques, ne peuvent pas posséder d’armes nucléaires ; ce n’est que bon sens », cette rhétorique tend à présenter Téhéran comme étant uniquement mue par l’extrémisme religieux.

Pourtant, des dirigeants chrétiens alliés à Donald Trump ont été accueillis au Bureau ovale pour prier et lui imposer les mains. Trump a lui-même relayé des messages prophétiques sur son ascension politique, suggérant ainsi à ses partisans que sa présidence relevait de la volonté divine.

Le contraste est saisissant. Lorsque la croyance religieuse façonne la politique de rivaux, elle est qualifiée de théologie dangereuse, mais lorsqu’elle apparaît à Washington, elle est présentée comme une manifestation de la Providence divine.

La Conversation Canada

André Gagné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lorsque la guerre prend des allures de prophétie : comment les récits apocalyptiques américains façonnent la guerre contre l’Iran – https://theconversation.com/lorsque-la-guerre-prend-des-allures-de-prophetie-comment-les-recits-apocalyptiques-americains-faconnent-la-guerre-contre-liran-278747

Comment le réchauffement climatique nourrit la violence

Source: The Conversation – France (in French) – By Oliver Vanden Eynde, Professeur titulaire d’une chaire et directeur de recherche CNRS, Paris School of Economics – École d’économie de Paris; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Le changement climatique peut aussi nourrir, indirectement, les violences. En cause, des tensions sur l’agriculture et l’exploitation des ressources minières requise pour la transition énergétique, notamment. De quoi mieux comprendre les risques de conflit armés dans le monde.


Les événements météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus fréquents et intenses. Ces chocs climatiques ne se contentent pas de perturber les écosystèmes : ils redessinent les dynamiques sociales, économiques et politiques à l’échelle mondiale. En parallèle, la transition vers une économie sobre en carbone, bien que nécessaire, engendre une demande sans précédent en ressources minières, comme le lithium ou les terres rares. Celles-ci sont souvent extraites dans des régions déjà fragilisées par des tensions sociales ou des conflits armés.

Le cas du conflit entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, par exemple, dans lequel chacun accuse l’autre d’armer des groupes rebelles, arbitré finalement par les États-Unis, constitue un cas emblématique. Ce sont des terres riches en cobalt et en cuivre, marquées par des sécheresses de plus en plus prolongées et des pluies de plus en plus abondantes, sur lesquelles les populations vivent majoritairement encore de l’agriculture.

Depuis les années 2010, les économistes s’intéressent de plus en plus aux liens complexes entre toutes ces composantes : changement climatique, exploitation des ressources naturelles et risque de conflits. Aujourd’hui, nous disposons de résultats robustes, même si des zones d’ombre persistent, et de pistes concrètes pour guider l’action des décideurs publics.

L’agriculture au cœur des conflits

C’est d’abord par le truchement de l’agriculture que le mécanisme a pu être mis en évidence. Sécheresses, vagues de chaleur et inondations augmentent systématiquement la probabilité que des violences surviennent ainsi que leur intensité, en particulier dans les régions où les moyens de subsistance dépendent de l’agriculture pluviale – autrement dit directement des pluies.

Cela se joue à travers plusieurs leviers :

  • la baisse des revenus agricoles peut rendre plus attractif le fait de rejoindre des groupes armés ;

  • la rareté des ressources peut intensifier la compétition entre communautés ;

  • la chaleur elle-même peut accroître l’agressivité, même en milieu urbain.

La causalité peut cependant aussi fonctionner dans l’autre sens. En effet, les conflits dégradent souvent l’environnement : exploitation minière illégale, expansion de cultures illégales pour produire des drogues (par exemple, le pavot ou la coca), déforestation, destruction des infrastructures, pollution des rivières…

Des cercles vicieux se mettent en place, dans lesquels la détérioration environnementale et la violence s’entretiennent mutuellement.




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Quand la transition verte exacerbe les violences

Si les chocs climatiques redéfinissent ainsi les opportunités localement, les hausses du cours des ressources naturelles augmentent les enjeux des conflits. Les hausses des prix du pétrole et des métaux ont souvent intensifié les violences dans les zones de production, en particulier lorsque l’extraction est intensive en capital et que les ressources peuvent être pillées. La transition verte risque d’exacerber ces dynamiques.

La demande en « minéraux de la transition » (aussi appelés « minerais critiques ») augmente rapidement, menaçant d’amplifier cette forme de rapacité dans certaines régions, tandis que les revenus des énergies fossiles diminuent ailleurs.

Les mécanismes précis par lesquels l’activité minière déclenche des conflits dépendent également du type d’exploitation. Dans le cas d’une exploitation minière artisanale, l’emploi de la population locale joue un rôle bien plus important que dans une exploitation industrielle. En outre, la pollution due à l’extraction de ces minéraux – en particulier la contamination de l’eau – peut aussi réduire les rendements agricoles bien au-delà des sites miniers. Des moyens de subsistance sont ainsi perdus, ce qui alimente doublement les risques de conflit.

Les facteurs de risque, ainsi, se chevauchent souvent. Les régions sujettes à la sécheresse se trouvent fréquemment au-dessus de gisements minéraux. Les risques climatiques et les risques liés aux ressources pourraient s’aggraver mutuellement pour déclencher des violences, bien que ces complémentarités soient encore mal comprises.




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Comment atténuer les risques ?

Quelles politiques publiques pourraient donc atténuer les risques de conflit ? Grâce à des évaluations rigoureuses, nous avons identifié des dispositifs qui pourraient s’avérer les plus efficaces. Les assurances individuelles et la protection sociale, tout d’abord, peuvent briser le lien entre sécheresses et recrutement par les groupes armés.

Mais leur bonne conception est cruciale : une assurance qui stabilise les revenus lors des mauvaises années peut involontairement encourager la prédation lors des meilleures récoltes. Cela requiert donc une conception minutieuse des contrats et des mécanismes de suivi crédibles.

L’irrigation, le choix de semis résistants à la sécheresse et le développement de liaisons de transport peuvent également atténuer les chocs météorologiques locaux et réduire les risques de famine. Routes et marchés peuvent néanmoins aussi aider les groupes armés à taxer le commerce ou à déplacer des marchandises de contrebande. Les choix d’infrastructures devraient donc être accompagnés de renforcements de la gouvernance.




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Même avec ces protections, certains chocs nécessiteront toujours une aide humanitaire rapide. Son ciblage et le timing de son déploiement sont cruciaux. Les preuves sont mitigées sur le fait de savoir si elle atténue ou aggrave la violence, soulignant le besoin de systèmes d’alerte précoce et d’évaluation des modèles de distribution.

Réguler l’extraction des minerais et partager les bénéfices de manière crédible paraît également essentiel. La transparence et la certification peuvent réduire le financement des groupes armés dans certains contextes : caractère industriel ou artisanal de l’exploitation, proximité de frontières ou capacité de l’État, par exemple. Les mesures complémentaires comptent aussi : le partage local des revenus, les campagnes d’information qui fixent des attentes réalistes et la gestion décentralisée de l’eau et des forêts peuvent amplifier les effets positifs d’une régulation bien conçue et réduire les possibilités de capture politique.

Deux précisions s’imposent à ce stade.

  • Premièrement, atténuer les risques de conflit par des actions publiques est onéreux. Une grande partie de ces mesures coûte cependant moins cher qu’un conflit prolongé et peut apporter des bénéfices supplémentaires en termes de croissance économique.

  • Deuxièmement, la conception de politiques efficaces nécessite des preuves scientifiques supplémentaires. Des facteurs, comme la perte de biodiversité ou les migrations, sont notamment sous-étudiés comme causes de conflits. Les connaissances scientifiques à ces sujets peinent parfois à suivre le rythme des débats politiques.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiennent du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Oliver Vanden Eynde est Head of Engagement pour l’initiative de recherche conjointe FCDO-CEPR sur la réduction des conflits et l’amélioration des performances économiques (ReCIPE). Il est également Theme Leader du thème du programme de recherche ReCIPE « Changement climatique, ressources naturelles et conflits ». Il a également reçu des financements de l’ANR ANR-17-EURE-0001.

Juan Vargas et Oliver Vanden Eynde ont reçu des financements, dans le cadre des travaux présentés ici, de l’initiative de recherche conjointe FCDO-CEPR sur la réduction des conflits et l’amélioration des performances économiques (ReCIPE).

ref. Comment le réchauffement climatique nourrit la violence – https://theconversation.com/comment-le-rechauffement-climatique-nourrit-la-violence-278258

Maths en classe : la confiance en soi, une clé de la réussite ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Braun, Chercheur en sciences de l’éducation et de la formation et en didactique des mathématiques, CY Cergy Paris Université

La réussite en maths n’est pas qu’une affaire de programmes et de compétences. Elle repose aussi sur des émotions. Le stress face à de nouvelles notions, la peur de se tromper ou l’impression de « ne pas être fait pour les maths » nourrissent les inégalités entre les élèves. Des expérimentations autour de jeux mathématiques ouvrent des pistes pour diminuer la pression de « la bonne réponse immédiate » et transformer l’erreur en ressource.


Une étude française, publiée en 2025 dans la revue Nature et réalisée sur plus de 2,6 millions d’élèves de CP et de CE1, montre qu’un écart de performance en maths apparaît entre filles et garçons dès les premiers mois de scolarité.

Ces résultats alimentent les débats sur les inégalités face à cette discipline. Cependant, derrière les notes et les moyennes se cache une autre réalité, moins visible : le rapport émotionnel des élèves aux mathématiques, entre stress face aux évaluations, peur de se tromper au tableau, ou encore impression durable de « ne pas être fait pour les maths ».

Une menée en 2026 auprès de lycéens aux Philippines, montre que, plus l’anxiété est élevée, plus les résultats tendent à baisser. Elle indique également que les filles tendent à ressentir davantage d’anxiété mathématique, tandis que les garçons réussissent mieux dans cette discipline.




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Ces travaux trouvent un écho dans les analyses des tests internationaux Pisa de 2022 qui soulignent le rôle essentiel des attitudes, de la confiance en soi et du sentiment d’efficacité dans la réussite en mathématiques.

Et si réussir en mathématiques ne dépendait pas seulement des programmes ou du niveau d’exigence demandé mais aussi du bien-être dans cette discipline ?

Se pose alors une question supplémentaire : comment enseigner les mathématiques de manière à soutenir à la fois l’exigence des apprentissages dans cette discipline et le bien-être des élèves ?

Le bien-être en contexte scolaire peut être défini comme un état global positif comprenant une dimension émotionnelle (plaisir et sécurité affective), une dimension cognitive (sentiment de compétence et d’efficacité) et enfin une dimension relationnelle avec qualité des interactions et sentiment d’appartenance à un groupe.

Des jeux pour changer l’enseignement des maths

Au cours de deux années scolaires, nous avons observé et analysé le travail d’un collectif de cinq professeurs de mathématiques de collège, qui évolue de manière autonome pour apprendre à enseigner les raisonnements mathématiques via les jeux mathématiques. Les différentes expérimentations ont été conduites dans des classes de cinquième d’un même collège. Ces classes sont constituées d’élèves aux profils variés tant dans les résultats scolaires en mathématiques que dans le rapport de confiance des élèves à la discipline.




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En quoi ces pratiques se distinguent-elles d’un enseignement plus traditionnel ? Et que révèlent-elles sur le lien entre bien-être et apprentissage des raisonnements mathématiques ?

Les jeux mathématiques mis en œuvre dans ces différentes classes ne relèvent pas d’une simple transformation ludique des apprentissages, ils appartiennent aux « situations de recherche pour la classe (SiRC) », où les élèves sont placés en position de chercheurs, de mathématiciens. Dans ces situations la solution n’est pas donnée d’emblée, plusieurs stratégies sont possibles, et la validation émerge progressivement de l’exploration et de la confrontation des points de vue.

Les élèves ne cherchent pas à appliquer une technique déjà apprise : ils font des essais, ils émettent des conjectures, ils testent et ils argumentent. Ainsi, dans ces situations, le jeu devient un milieu structurant qui organise les interactions, stimule la recherche et soutient la construction progressive des raisonnements mathématiques.

Diminuer la pression de la « bonne réponse »

Le jeu choisi, Le Jeu de Nim, en est une illustration. C’est un jeu de stratégie à deux joueurs dans lequel plusieurs tas d’objets sont disposés et où chacun, à tour de rôle, retire un nombre quelconque d’éléments d’un seul tas, le vainqueur étant celui qui prend le dernier objet ou inversement. Derrière sa règle simple, ce jeu mobilise divers raisonnements mathématiques : il conduit les élèves à repérer des régularités, formuler des conjectures, anticiper les coups des adversaires et justifier leurs choix.

Pourquoi tant d’anxiété avec les maths ? (Leçon d’Orly Rubinsten, animation d’Adriatic Animation).

Ces situations de jeux mathématiques nous ont permis d’observer le développement du bien-être des élèves dans ses trois dimensions.

Tout d’abord, les SiRC ont permis d’engendrer du bien-être émotionnel, à savoir le plaisir ressenti dans la tâche mathématique. L’erreur a été perçue comme un élément du jeu et non comme une faute scolaire, la pression de la « bonne réponse immédiate » a été diminuée, les élèves ont osé davantage proposer des hypothèses et l’anxiété initiale face à la tâche s’est atténuée. Ainsi, le cadre ludique agit comme un espace sécurisé pour les élèves où la prise de risque intellectuelle devient possible.

Ces situations ont permis aussi de développer le bien-être cognitif des collégiens. Ces derniers ne se sont pas contentés d’appliquer une méthode connue : ils ont cherché, testé, comparé des stratégies. Cette dynamique a favorisé l’engagement des élèves dans la tâche mathématique, même ceux ayant habituellement des difficultés en mathématiques. Le sentiment d’apprendre et celui de progresser par soi-même ont été aussi développés.

Enfin, ces situations ont renforcé le bien-être relationnel, c’est-à-dire la qualité des interactions au sein de la classe : les échanges entre élèves sont devenus centraux, l’argumentation a été valorisée, les stratégies ont été discutées collectivement, et les enseignants ont adopté une posture de régulation plutôt que de simple correction.

Créer une sécurité émotionnelle

Ces trois dimensions ne fonctionnent pas isolément, elles sont complémentaires. Le cadre des SiRC en permet une articulation dynamique en mettant en jeu un climat émotionnel sécurisant qui favorise l’engagement des élèves dans la tâche, une activité cognitive qui renforce la confiance et des interactions qui soutiennent à la fois la compréhension et le sentiment d’appartenance au groupe.

Dans ces dispositifs, le bien-être n’est pas un objectif secondaire, il constitue une condition structurante du développement des raisonnements mathématiques des collégiens.

Lorsqu’on parle de réussite en mathématiques, le débat public se focalise sur les programmes, des horaires ou des méthodes d’évaluation. Ces dimensions sont évidemment importantes. Mais elles ne suffisent pas. Nos travaux montrent qu’on ne peut dissocier l’apprentissage des raisonnements mathématiques du climat dans lequel les élèves les construisent. En effet, raisonner suppose d’oser : oser formuler une hypothèse, oser se tromper, oser argumenter devant les autres… Sans un minimum de sécurité émotionnelle, cette prise de risque des élèves devient difficile, voire impossible.

Les SiRC mises en œuvre à travers des jeux comme le jeu de Nim, ne simplifient pas les mathématiques. Elles ne réduisent pas l’exigence mais la rendent accessible. En transformant l’erreur en ressource, en valorisant la recherche plutôt que la réponse immédiate, elles créent les conditions d’un engagement plus profond des élèves en mathématiques.

Le bien-être en mathématiques ne consiste donc pas à rendre la discipline plus divertissante. Il permet aux élèves, même ceux ayant des difficultés, de ressentir du plaisir en mathématiques et de s’engager davantage.

The Conversation

Nathalie Braun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maths en classe : la confiance en soi, une clé de la réussite ? – https://theconversation.com/maths-en-classe-la-confiance-en-soi-une-cle-de-la-reussite-274705

En France, la gastronomie des Alpes tutoie les sommets

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Louisgrand, Enseignante-chercheuse, GEM

Trois générations à La Bouitte, en Savoie : René Meilleur et son fils Maxime, les deux chefs, et les deux fils de Maxime, Oscar et Calixte, qui travaillent dans la brigade. Site du restaurant La Bouitte

Comment expliquer que les tables étoilées se multiplient dans les stations de haute montagne ? Parallèlement à la nécessité de diversifier les options destinées à une clientèle fortunée dans le contexte du réchauffement climatique (la neige se fait plus rare), cette ascension fulgurante est liée à la revalorisation des recettes et des produits locaux par des chefs particulièrement créatifs et inspirés, depuis une trentaine d’années.


Au cœur des Alpes, à 3 032 mètres d’altitude, la nouvelle saison de « Top Chef » (diffusée sur M6) s’ouvre sur la terrasse du restaurant Le Panoramic qui côtoie le glacier de la Grande Motte. La production de l’émission n’a pas choisi ce décor spectaculaire par hasard : les Alpes sont devenues un lieu emblématique de la haute gastronomie.

En 2026, les départements de l’Isère, de la Savoie et de la Haute-Savoie totalisent 41 restaurants étoilés, contre 139 pour la région Paris-Île de France et 104 pour l’ensemble d’Auvergne-Rhône-Alpes. La station de Courchevel regroupe à elle seule sept établissements distingués par le guide Michelin et totalisant 13 étoiles dont le triple-étoilé 1947 à Cheval Blanc dirigé par le chef Yannick Alléno.

D’autre part, 12 restaurants alpins figurent parmi les 1 000 meilleures tables mondiales selon le classement de référence La Liste. Il apparaît cependant clairement que la haute gastronomie demeure un univers majoritairement masculin puisque que seules 7 % des femmes sont étoilées et aucune n’est distinguée dans les Alpes.

Le triomphe de cette haute gastronomie dans un environnement montagnard aux conditions extrêmes n’avait pourtant rien d’une évidence. Comment expliquer cette incroyable ascension en une trentaine d’années seulement, et par quels mécanismes une cuisine paysanne, initialement rudimentaire, s’est-elle hissée au sommet de l’art culinaire ?

De la cuisine de survie au trio « raclette-fondue-tartiflette »

La cuisine alpine puise sa force dans la nécessité, façonnée par la rudesse du climat. Jusqu’au XXᵉ siècle, elle avait d’abord pour fonction de rassasier après une journée de dur labeur dans un environnement souvent hostile. À haute altitude, l’élevage domine tandis que l’agriculture représente un véritable défi, de nombreuses cultures ne pouvant y prospérer. Tout ce qui parvient à pousser et à se conserver devient alors crucial pour affronter des hivers longs et rigoureux.

Cette cuisine de montagne s’inscrit dans une tradition paysanne, avec des plats économiques et roboratifs, fondés sur l’utilisation de produits locaux tels que les céréales, les pommes de terre, les légumes et les ressources de la cueillette. Le cochon élevé à la ferme fournissait la charcuterie et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fromage constituait avant tout une source précieuse de revenus pour le foyer et était donc plus souvent vendu que consommé sur place.

À partir du milieu du XXe siècle, avec l’essor du ski et l’apparition des stations de sport d’hiver, les Alpes deviennent un nouvel Eldorado touristique, et l’alimentation locale connaît un premier bouleversement, car il faut désormais rassasier les skieurs affamés. La fondue et la raclette, toutes deux d’origine Suisse, sont alors érigés en emblèmes nationaux. Quant à la célèbre tartiflette, souvent considérée comme un plat traditionnel, elle n’est en réalité qu’une création marketing des années 1980-1990 destinée à relancer les ventes de reblochon, bien qu’elle s’inspire directement de la « péla », un plat paysan savoyard cuit dans une poêle, à base de pommes de terre et de fromage.

Dans le même temps, les restaurants gastronomiques que l’on trouve alors en station sont marqués par un véritable complexe d’infériorité. Certains chefs éprouvent presque une forme de « honte » à l’égard de leurs produits locaux, jugés trop frustes ou insuffisamment valorisant pour figurer sur la carte. À cette époque, la plupart d’entre eux se désintéressent du terroir alentour. Pour répondre aux besoins d’une clientèle urbaine et internationale fortunée, ils calquent leurs offres sur des standards parisiens avec des viandes acheminées depuis Rungis, des homards et des poissons venant de la mer, autant d’ingrédients importés qui relèguent au second plan les richesses abondantes des lacs et des alpages environnants.

Révolution végétale et retour au biotope

La véritable métamorphose de la gastronomie de montagne s’opère au début des années 1990, portée par l’emblématique Marc Veyrat. Son apport majeur tient dans la réhabilitation de la cueillette alpine. Le chef sillonne les alpages et les sous-bois, à la recherche d’herbes sauvages, comme la berce, l’angélique ou la reine-des-prés. Cette « révolution végétale » bouleverse la gastronomie qui devient plus naturelle, plus locale, enracinée dans son environnement.

Parallèlement, Marc Veyrat remet à l’honneur les poissons des lacs alpins, comme la féra ou l’omble chevalier, tout en éduquant peu à peu le palais de sa clientèle. Enfin, sa philosophie rompt avec les codes traditionnels de la cuisine de montagne jugée souvent trop lourde. Il allège les plats en profondeur : moins de crème, moins de gratin, davantage de bouillons et d’infusions. La cuisine gagne alors en lisibilité, en finesse et en élégance.

Veyrat contribue ainsi à l’émergence d’une identité culinaire alpine authentique. Cette approche novatrice sera couronnée en 1995 par l’obtention de trois étoiles au guide Michelin pour l’Auberge de l’Éridan sur les rives du lac d’Annecy.

La démarche du chef savoyard a décomplexé toute une génération de cuisiniers qui, à sa suite, ont décidé de s’engager pleinement dans une haute gastronomie en lien direct avec la nature alpine, attentive au rythme des saisons.

C’est ainsi qu’aujourd’hui une véritable constellation de tables d’exception portent cette identité au plus haut. À Megève, Emmanuel Renaut, chef trois étoiles du Flocon de Sel propose une cuisine entièrement tournée vers la nature, magnifiant poisson du Léman, gibiers et fromages locaux au gré d’une carte en perpétuelle évolution. Sur les rives du lac d’Annecy, Jean Sulpice développe à l’Auberge du père Bise (deux étoiles) un univers à la fois sensible et percutant en étroite collaboration avec artisans, pêcheurs et maraîchers locaux. À Saint-Martin-de-Belleville, la famille Meilleur fait de La Bouitte (deux étoiles) un lieu où le patrimoine savoyard s’élève au rang d’art.

Cette quête de l’excellence s’accompagne d’un véritable défi scientifique : cuisiner en altitude. À 1 500 mètres, la pression atmosphérique, plus faible, fait bouillir l’eau autour de 95 °C, ce qui allonge les temps de cuisson, accélère l’évaporation et rend les pochages délicats. L’air sec accentue le dessèchement des préparations et, en pâtisserie, provoque une dilatation trop rapide des gaz de levure pouvant amener les gâteaux à s’affaisser.

Pour contourner ces contraintes, les chefs alpins ont développé une véritable créativité technique avec des cuissons lentes, braisées, mijotées à l’étouffée, du fumage, ainsi que l’usage de l’autocuiseur pour rétablir une pression stable. Cette maîtrise des lois physiques propres à la montagne est devenue l’un des fondements de la haute cuisine alpine.

Cette concentration exceptionnelle d’étoiles est le fruit d’une alchimie unique entre un territoire d’une immense richesse, l’audace de chefs locaux et une clientèle au fort pouvoir d’achat. Aujourd’hui, le tourisme culinaire est devenu un moteur économique à part entière, et de nombreux visiteurs viennent autant pour l’expérience culinaire que pour le ski.

En réinventant une cuisine de survie paysanne en véritables œuvres d’art, ces chefs ont redéfini la notion de luxe. Ils démontrent que l’excellence contemporaine repose sur l’authenticité, l’ancrage local et un profond respect de la nature. Et la nouvelle vague de jeunes cuisiniers – mais aussi désormais de cheffes à l’image des cheffes pâtissières de montagne Tess Evans-Miallet et Aurélie Collomb-Cler – s’inscrit dans cette lignée, tout en y apportant sa propre sensibilité.

The Conversation

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En France, la gastronomie des Alpes tutoie les sommets – https://theconversation.com/en-france-la-gastronomie-des-alpes-tutoie-les-sommets-276599