Quand macaques et hippopotames se baignaient dans la Seine il y a 400 000 ans

Source: The Conversation – France in French (2) – By Julie Dabkowski, Directrice de recherche CNRS en Géologie de la Préhistoire, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Le paysage de la vallée de la Seine lors de l’optimum climatique interglaciaire il y a
400 000 ans
Illustration : Benoit Clarys, Fourni par l’auteur

S’il est aujourd’hui à nouveau possible de se baigner dans la Seine, pouvez-vous imaginer devoir faire attention aux hippopotames avant de plonger ? C’était bien ce que devaient faire nos ancêtres, il y a 400 000 ans. Une étude récente décrit un paysage insoupçonné.


À 15 km de Fontainebleau (Seine-et-Marne), le site de La Celle est connu depuis le XIXᵉ siècle. Il livre à cette époque quelques outils façonnés par des humains préhistoriques mais, surtout, une remarquable collection d’empreintes de végétaux et de coquilles de mollusques. Au cours de nouvelles études entamées en 2003, des restes d’hippopotame et de macaque y sont également découverts.

Notre équipe de recherche constituée d’une quinzaine de spécialistes de disciplines très variées a pu exploiter tout le potentiel de ce site pour reconstituer des conditions climatiques et environnementales particulièrement douces dans la vallée de la Seine, il y a environ 400 000 ans. Retour sur plus de vingt années de recherche dont nous avons récemment publié une synthèse.

Depuis 2,6 millions d’années, le climat de la Terre alterne entre périodes glaciaires et interglaciaires. Les périodes glaciaires sont des phases froides. Les glaciers y étaient bien plus étendus, aux pôles comme en montagne. Ces périodes durent en moyenne 80 000 ans. Les interglaciaires sont, au contraire, des phases chaudes. Elles ressemblent au climat actuel et sont plus courtes, environ 20 000 ans.

Le site de La Celle est daté par des méthodes diverses d’une de ces périodes interglaciaires survenue il y a environ 400 000 ans. Cet interglaciaire en particulier peut être considérée comme une période « modèle » pour comprendre l’évolution récente du climat, depuis une dizaine de milliers d’années, en dehors des effets du dérèglement climatique lié aux activités humaines.

La principale formation géologique observée à La Celle est ce que l’on appelle un tuf calcaire. C’est une roche sédimentaire qui se forme à l’émergence de certaines sources ou dans des cours d’eau peu profonds. Sa formation est favorisée par un climat tempéré et humide, justement typique des périodes interglaciaires. Les tufs sont des archives géologiques particulièrement intéressantes car ils fossilisent des informations riches et diversifiées sur les environnements et climats passés.

Café GéodéO : Aux sources du passé : les tufs calcaires des super-enregistrements de l’environnement, du climat et des occupations humaines paléolithiques, par Julie Dabkowski.

À La Celle, plusieurs milliers d’années ont été nécessaires à la formation de près de 15 mètres d’épaisseur de tuf. Dans certains niveaux les empreintes de feuilles d’arbres et de fruits sont conservées et renvoient l’image d’une végétation riche qui se développe sous des conditions plutôt chaudes : chêne, peuplier, saule… mais surtout buis, figuier et micocoulier. Au milieu du dépôt la présence d’ossements de macaque et d’hippopotame est aussi un indice de conditions climatiques clémentes.

Reconstruire les milieux du passé grâce aux escargots

Notre équipe a également étudié de petits fossiles particulièrement intéressants pour reconstituer en détail l’évolution de l’environnement : les coquilles de mollusques (escargots et limaces). Chaque escargot a des contraintes écologiques particulières et porte sur sa coquille des caractères distinctifs qui permettent même sur un petit morceau de reconnaître l’espèce à laquelle elle appartenait. Ainsi, la malacologie, discipline qui étudie ces fossiles de mollusques, permet de déduire à partir des assemblages d’escargots les milieux dans lesquels ils vivaient.

Quelques espèces emblématiques de la « faune à Lyrodiscus ». Espèces éteintes : 1.- Retinella (Lyrodiscus) elephantium, 2.- Aegopis acieformis, 3.- Aegopinella bourdieri. Espèces centre-européennes : 4.- Macrogastra ventricosa, 5.- Ruthenica filograna, 6.- Platyla polita, 7.- Ena montana. Espèce atlantique : 8.- Spermodea lamellata. Aucun de ces escargots n’est plus présent dans la faune moderne de la région.
Photographie : Pierre Lozouet, Fourni par l’auteur

Dans le tuf de La Celle, les coquilles sont particulièrement bien conservées : plus de 42 000 individus ont été collectés, représentant 94 espèces de mollusques ! Elles sont par ailleurs présentes sur toute l’épaisseur du tuf ce qui permet de reconstituer des changements environnementaux sur plusieurs milliers d’années. La succession des faunes d’escargots de La Celle révèle trois étapes environnementales. À la base, une prairie marécageuse évolue vers une forêt de plus en plus dense. Celle-ci est contemporaine des silex taillés par les préhistoriques et des ossements de macaque et d’hippopotame. Dans la partie supérieure du dépôt, la forêt laisse place à une zone humide.

À La Celle les escargots de milieu forestier sont remarquables par leur diversité. Plusieurs espèces sont aujourd’hui éteintes où ne vivent plus que dans des contrées éloignées d’Europe centrale ou de la côte Atlantique sud. Elles constituent ce qui est nommée « la faune à Lyrodiscus » du nom d’un sous-genre d’escargot qui n’existe plus dans la faune moderne qu’aux îles Canaries. La faune à Lyrodiscus a été identifiée dans sept gisements de tuf répartis dans les vallées de la Seine, de la Somme et le sud de l’Angleterre, tous datés du même interglaciaire. Cependant, par son épaisseur exceptionnelle, le tuf de La Celle est le seul qui enregistre en détail l’émergence, le développement et la disparition de cette faune caractéristique d’une forêt tempérée et humide. La Celle sert de modèle pour positionner dans la succession forestière les séries plus courtes des autres gisements.

Des macaques et des hippopotames dans le nord de la « France »

Certaines caractéristiques chimiques du tuf lui-même renseignent sur les conditions de température et d’humidité au moment de sa formation : c’est l’étude géochimique. Ces analyses menées en parallèle de l’étude des mollusques montrent que l’optimum climatique, qui correspond aux conditions les plus chaudes et les plus humides enregistrées au cours de toute la séquence, intervient au même moment que le développement maximal de la forêt. Ces données géochimiques ont été comparées avec celles obtenues sur d’autres tufs du nord de la France datés de périodes interglaciaires plus récentes : le dernier interglaciaire, il y a environ 125 000 ans (enregistré à Caours dans la Somme) et l’interglaciaire actuel. Nous avons ainsi pu montrer que l’interglaciaire de La Celle, il y a 400 000 ans, avait été le plus chaud et le plus humide, ce qui explique, au moins en partie, la très grande richesse des faunes d’escargots, mais également la présence du macaque, de l’hippopotame et de plantes méridionales.

1. Prémolaire de macaque. 2. Métatarse d’hippopotame. Le macaque de La Celle appartient à la même espèce que les singes de Gibraltar. L’hippopotame est proche de son congénère actuel africain.
Photographie : Pierre Lozouet, Fourni par l’auteur

Par son épaisseur importante, rarement observée pour un tuf de cet âge, la diversité et la complémentarité des informations conservées, le tuf de La Celle peut maintenant être considéré comme une référence européenne pour la connaissance des changements environnementaux et climatiques au cours de la période interglaciaire survenue il y a 400 000 ans. De tels sites sont importants, car si les sédiments marins ou les couches de glace en Antarctique nous renseignent de façon spectaculaire sur les variations climatiques globales des dernières centaines de milliers d’années, il est plus complexe d’obtenir des enregistrements longs sur les séries des continents beaucoup plus soumises à l’érosion. Or, les macaques, les hippopotames… et les humains préhistoriques ne vivaient ni au fond des océans, ni au Pôle sud !

Si vous avez envie de voir à quoi ressemble ce tuf en vrai, bonne nouvelle : il est aménagé et accessible librement, alors venez le visiter !

Le tuf de La Celle, aujourd’hui.
Photographie : Julie Dabkowski, Fourni par l’auteur

The Conversation

Julie Dabkowski a reçu des financements de CNRS.

Nicole Limondin-Lozouet a reçu des financements de CNRS.

Pierre Louis Antoine a reçu des financements de CNRS

ref. Quand macaques et hippopotames se baignaient dans la Seine il y a 400 000 ans – https://theconversation.com/quand-macaques-et-hippopotames-se-baignaient-dans-la-seine-il-y-a-400-000-ans-272401

Pourquoi les pénis humains sont-ils si grands ? Une nouvelle étude sur l’évolution révèle deux raisons principales

Source: The Conversation – France in French (2) – By Upama Aich, Forrest Research Fellow, Centre for Evolutionary Biology, The University of Western Australia

Formations rocheuses dans la vallée de l’Amour entre les villages d’Uçhisarr et de Göreme, en Anatolie centrale, Turquie. Nevit Dilmen/Wikimédia Commons, CC BY

Comparés à ceux des autres grands singes, les pénis humains sont mystérieusement grands, ce qui suggère qu’ils pourraient servir de signal aux partenaires.


« La taille compte », c’est une phrase assez cliché, mais pour les biologistes de l’évolution, la taille du pénis humain constitue un véritable mystère. Comparé à celui d’autres grands singes, comme les chimpanzés et les gorilles, le pénis humain est plus long et plus épais que ce à quoi on pourrait s’attendre pour un primate de notre taille.

Si la fonction principale du pénis est simplement de transférer le sperme, pourquoi le pénis humain est-il si nettement plus grand que celui de nos plus proches parents ?

Notre nouvelle étude, publiée aujourd’hui dans PLOS Biology révèle qu’un pénis plus grand chez l’être humain remplit deux fonctions supplémentaires : attirer des partenaires et intimider les rivaux.

Pourquoi est-il si proéminent ?

Comprendre pourquoi le corps humain a cette apparence est une question centrale en biologie évolutive. Nous savons déjà que certaines caractéristiques physiques, comme une grande taille ou un torse en forme de V, augmentent l’attrait sexuel d’un homme

En revanche, on sait moins de choses sur l’effet d’un pénis plus grand. Les humains ont marché debout bien avant l’invention des vêtements, ce qui rendait le pénis très visible aux yeux des partenaires et des rivaux pendant une grande partie de notre évolution.

Cette proéminence aurait-elle favorisé la sélection d’une plus grande taille ?

Un graphique montrant que les humains ont les plus gros pénis par rapport à leur taille corporelle, tandis que les autres singes ont des testicules plus gros ou que les deux sont petits
Organes sexuels masculins des grands singes, comparaison par taille.
Mark Maslin, « The Cradle of Humanity »/The Conversation

Il y a treize ans, dans une étude qui a fait date, nous avons présenté à des femmes des projections grandeur nature de 343 silhouettes masculines en 3D générées par ordinateur, anatomiquement réalistes, variant selon la taille, le rapport épaules-hanches (silhouette) et la taille du pénis.

Nous avons constaté que les femmes préfèrent généralement les hommes plus grands, avec des épaules plus larges et un pénis plus grand.

Cette étude a fait la une des médias du monde entier, mais elle ne racontait qu’une partie de l’histoire. Dans notre nouvelle étude, nous montrons que les hommes aussi prêtent attention à la taille du pénis.

Une double fonction ?

Chez de nombreuses espèces, les traits plus marqués chez les mâles, comme la crinière du lion ou les bois du cerf remplissent deux fonctions : attirer les femelles et signaler la capacité de combat aux autres mâles. Jusqu’à présent, nous ne savions pas si la taille du pénis humain pouvait elle aussi remplir une telle double fonction.

Dans cette nouvelle étude, nous avons confirmé notre conclusion précédente selon laquelle les femmes trouvent un pénis plus grand plus attirant. Nous avons ensuite cherché à déterminer si les hommes percevaient également un rival doté d’un pénis plus grand comme plus attirant pour les femmes et, pour la première fois, si les hommes considéraient un pénis plus grand comme le signe d’un adversaire plus dangereux en cas de confrontation physique.

Pour répondre à ces questions, nous avons montré à plus de 800 participants les 343 silhouettes variant en taille, en morphologie et en taille de pénis. Les participants ont observé et évalué un sous-ensemble de ces silhouettes, soit en personne sous forme de projections grandeur nature, soit en ligne sur leur propre ordinateur, tablette ou téléphone.

Exemple des silhouettes utilisées dans l’étude.
Aich U, et coll., 2025, PLOS Biology

Nous avons demandé aux femmes d’évaluer l’attrait sexuel des personnages, et aux hommes de les évaluer en tant que rivaux potentiels, en indiquant dans quelle mesure chaque personnage leur semblait physiquement menaçant ou sexuellement compétitif.

Ce que nous avons découvert

Pour les femmes, un pénis plus grand, une stature plus élevée et un torse en forme de V augmentaient l’attrait d’un homme. Toutefois, cet effet présentait un rendement décroissant : au-delà d’un certain seuil, une augmentation supplémentaire de la taille du pénis ou de la taille corporelle n’apportait que des bénéfices marginaux.

La véritable révélation est cependant venue des hommes. Ceux-ci percevaient un pénis plus grand comme le signe d’un rival à la fois plus combatif et plus compétitif sur le plan sexuel. Les silhouettes plus grandes et au torse plus en V étaient évaluées de manière similaire.

Cependant, contrairement aux femmes, les hommes classaient systématiquement les individus présentant les traits les plus exagérés comme des concurrents sexuels plus redoutables, ce qui suggère qu’ils ont tendance à surestimer l’attrait de ces caractéristiques pour les femmes.

Nous avons été frappés par la cohérence de nos résultats. Les évaluations des différentes silhouettes ont conduit à des conclusions très similaires, que les participants aient vu les projections grandeur nature en personne ou les aient observées sur un écran plus petit en ligne.

Jugement instantané – avec des limites

Il est important de rappeler que le pénis humain a avant tout évolué pour le transfert du sperme. Néanmoins, nos résultats montrent qu’il fonctionne également comme un signal biologique.

Nous disposons désormais de preuves indiquant que l’évolution de la taille du pénis pourrait avoir été en partie guidée par les préférences sexuelles des femmes et par son rôle de signal de capacité physique entre hommes.

Il convient toutefois de noter que l’effet de la taille du pénis sur l’attractivité était quatre à sept fois plus important que son effet en tant que signal de capacité de combat. Cela suggère que l’augmentation de la taille du pénis chez l’homme a évolué davantage en réponse à son rôle d’ornement sexuel destiné à attirer les femmes qu’en tant que symbole de statut social pour les hommes, bien qu’il remplisse effectivement ces deux fonctions.

Fait intéressant, notre étude a également mis en évidence une particularité psychologique. Nous avons mesuré la rapidité avec laquelle les participants évaluaient les silhouettes. Ceux-ci étaient nettement plus rapides pour juger les silhouettes présentant un pénis plus petit, une taille plus réduite et un haut du corps moins en forme de V. Cette rapidité suggère que ces traits sont évalués inconsciemment, presque instantanément, comme moins attirants sexuellement ou moins menaçants physiquement.

Il existe bien sûr des limites à ce que révèle notre expérience. Nous avons fait varier la taille corporelle, la taille du pénis et la morphologie, mais dans la réalité, des caractéristiques telles que les traits du visage et la personnalité jouent également un rôle important dans la manière dont nous évaluons les autres. Il reste à déterminer comment ces facteurs interagissent entre eux.

Enfin, bien que nos conclusions soient valables pour des hommes et des femmes issus de différentes origines ethniques, nous reconnaissons que les normes culturelles de la masculinité varient à travers le monde et évoluent au fil du temps.

The Conversation

Upama Aich a reçu des financements de la Forrest Research Foundation pour travailler à l’Université d’Australie occidentale et a reçu une bourse de recherche de la Monash University pour mener cette étude.

MIchael Jennions ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les pénis humains sont-ils si grands ? Une nouvelle étude sur l’évolution révèle deux raisons principales – https://theconversation.com/pourquoi-les-penis-humains-sont-ils-si-grands-une-nouvelle-etude-sur-levolution-revele-deux-raisons-principales-274588

ISS : quelles expériences scientifiques va réaliser Sophie Adenot, la nouvelle astronaute française ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Rémi Canton, Chef de Projet Vols Habités (CADMOS) , Centre national d’études spatiales (CNES)

Dans la Station spatiale internationale, les astronautes réalisent de nombreuses expériences scientifiques – c’est même le cœur de leur activité. Aujourd’hui, Rémi Canton, responsable au Centre national d’études spatiales de la préparation des expériences françaises à bord de l’ISS, nous parle des recherches scientifiques à bord.


The Conversation : Sophie Adenot, la nouvelle astronaute française, va partir un peu en avance par rapport à ce qui avait été prévu et devrait rester huit mois à bord d’ISS – ce qui est plus long que la plupart des missions ?

Rémi Canton : Oui, le départ de Sophie va peut-être être légèrement avancé à cause du retour anticipé de la mission précédente, en raison d’un problème de santé d’un des membres de l’équipage. La durée de sa mission en revanche n’est pas liée à des raisons scientifiques ou de santé, mais a été fixée par la Nasa qui souhaite réduire le nombre de lancements de rotation d’équipage pour réduire les coûts et prévoit donc que les missions à bord de l’ISS seront dorénavant plus longues.

Outre les expériences de physiologie dont nous parle votre collègue Marc-Antoine Custaud dans un autre article, Sophie Adenot va travailler sur les contaminations par des microorganismes : bactéries, champignons, virus… Mais honnêtement, on n’imagine pas au premier abord une station spatiale comme un nid à microbes ! D’où viennent ces contaminations ?

R. C. : La biocontamination n’est évidemment pas une spécificité spatiale, et il n’y a pas de problème particulier identifié à bord, mais les enjeux dans un espace confiné sont importants. En premier lieu pour protéger la santé de l’équipage, mais aussi pour minimiser le temps d’entretien afin de maximiser le temps consacré aux expériences scientifiques.

Le matériel que l’on monte est bien sûr désinfecté pour éviter d’amener toute sorte de contamination dans l’ISS. Mais il peut y avoir des résidus et, avec l’équipage à bord, il y a forcément du vivant. Le corps humain contient en grand nombre tout un ensemble de bactéries, de microchampignons et autres microorganismes, que l’on appelle le microbiote. Et qui peut se propager à cause de postillons, par exemple.

Il faut donc en limiter la prolifération, dans cet environnement confiné et que l’on ne peut pas aérer !

Dans quel but étudier ces contaminations ?

R. C. : Il s’agit d’abord de protéger la santé des astronautes, mais aussi la durée de vie du matériel, qui peut être endommagé par la corrosion bactérienne. Il y a des endroits difficiles d’accès et donc compliqués à nettoyer : connectique, derrière des câbles ou des baies informatiques, par exemple.

La première étape est de caractériser les microorganismes présents dans l’ISS et qui sont responsables de la biocontamination. La deuxième étape est de trouver des matériaux et des traitements – physiques et non chimiques – de surface, c’est-à-dire des textures ou revêtements, qui ralentissent ou empêchent la prolifération des contaminants. Soit en les piégeant, soit en les repoussant pour les empêcher de s’accrocher et de proliférer derrière un biofilm protecteur. Cela se fait grâce à l’expérience Matiss-4, dernière itération d’une expérience commencée dès la mission Proxima de Thomas Pesquet en 2016. On étudie par exemple des surfaces hydrophiles et hydrophobes, des surfaces texturées avec des petits plots en silice qui font que c’est plus difficile de s’accrocher d’un point de vue microscopique.

À terme, on espère identifier les meilleurs matériaux et revêtements qui pourraient être utilisés pour les futures stations spatiales et bases lunaires, et qui répondent parfaitement à cette problématique.

À bord, Sophie Adenot n’analysera pas ces surfaces ?

R. C. : Non, Sophie accrochera ces porte-échantillons avec différents types de surfaces dans des endroits stratégiques de l’ISS, près des filtres et bouches d’aération par exemple. Ils seront exposés pendant plusieurs mois à l’environnement ISS avant d’être ramenés sur Terre bien après sa mission pour une analyse au sol par fluorescence X ou spectroscopie Raman, par les scientifiques.

En parallèle, elle utilisera un deuxième instrument, appelé MultISS, caméra multimodale et multispectrale, qui permettra de prendre des photos des surfaces dans différentes longueurs d’onde (ultraviolets notamment) pour évaluer la contamination des surfaces invisible à l’œil nu. Cela permettra d’identifier les zones qui nécessitent le plus d’attention.

Existe-t-il pour ces expériences un objectif de développement d’applications qui soient utiles sur Terre ?

R. C. : Le but du Cadmos, le service dont je m’occupe au CNES, est d’abord de répondre à des objectifs scientifiques pour améliorer la connaissance et la compréhension de phénomènes inobservables sur Terre : nous recevons des demandes de laboratoires de recherche qui veulent observer certains phénomènes physiques, biologiques ou physiologiques en impesanteur, car cela permet de s’affranchir des effets de la gravité, comme le poids, la convection thermique, la poussée d’Archimède, la sédimentation ou la pression hydrostatique. Ces chercheuses et chercheurs ne cherchent pas à aller dans l’espace ! Au contraire, pour eux c’est plus une contrainte qu’autre chose. Mais c’est le seul endroit où ils peuvent avoir accès à l’impesanteur sur de longues périodes, ce qui leur « ouvre les yeux » sur un univers invisible sur Terre.

Donc, pour répondre à votre question : les applications terrestres ne sont pas dans le cahier des charges initial, c’est le principe même de la recherche fondamentale, mais le fait est que l’on découvre ensuite une multitude d’applications terrestres possibles.

Par exemple, nous avons étudié les fluides supercritiques (des fluides sous très haute pression et très haute température) dans l’expérience DECLIC. Parmi les propriétés qui ont été découvertes : en présence d’un oxydant, l’eau supercritique dissout et oxyde les substances organiques sans dégager d’oxyde d’azote… En d’autres termes, il s’agit d’un procédé de combustion « propre », beaucoup moins polluante. Au niveau spatial, cela pourrait être très intéressant pour le traitement des déchets, par exemple, sur une base lunaire. C’est d’ailleurs ce procédé qu’utilise Matt Damon dans Seul sur Mars, avec notre expérience, pour traiter ses déchets organiques. Mais ce serait surtout une technologie très utile sur Terre, car bien moins polluante que les incinérateurs classiques. Peut-être avec un rendement moindre que dans l’ISS, car le fluide supercritique serait moins homogène qu’en impesanteur, mais ce serait une technologie issue de la recherche spatiale, et qui a d’ailleurs commencé à être déployée pour traiter les déchets de certaines usines pétrochimiques.

Au-delà des expériences scientifiques qui nous sont demandées par les chercheurs, nous travaillons aussi à la préparation des technologies nécessaires pour l’exploration habitée plus lointaine. Et même si c’est moins intuitif et que cela peut paraître paradoxal, beaucoup d’applications terrestres découlent de cette branche. Car il s’agit de répondre à des problématiques de gestion et de recyclage de l’eau, le stockage de l’énergie, le traitement des déchets ou l’autonomie en santé. Et en effet, un équipage dans une station ou sur une base spatiale doit utiliser au mieux des ressources limitées, comme nous sur Terre, à une autre échelle. L’environnement exigeant et très contraint du spatial nous force ainsi à trouver des solutions innovantes, et sert ainsi d’accélérateur de technologie. Nous avons par exemple développé des techniques pour faire de l’échographie à distance avec des sondes motorisées et pilotables à distance, qui sont utilisées aujourd’hui en télémédecine dans des déserts médicaux.

Nous parlions de prévention de biocontamination tout à l’heure : l’objectif initial était une application spatiale, mais au final l’application sera surtout terrestre, pour les milieux hospitaliers, les transports en commun (barres de métro…), les lieux publics (boutons d’ascenseur, poignées de porte…), afin d’éviter la propagation d’agents pathogènes.

En parlant de recherche fondamentale : en 2023, l’astronaute danois Andy Morgensen a fait une mousse au chocolat pour étudier la formation d’émulsions en micropesanteur. Est-ce que Sophie Adenot va tester une nouvelle recette ?

R. C. : Oui, mais plus pour le plaisir que pour la science, cette fois-ci ! Nous avons juste décidé d’intégrer un objectif supplémentaire par rapport à la mousse au chocolat : dans un scénario réaliste, il n’y aura ni cacaotier ni d’œufs sur une base lunaire… Sophie va réaliser ce coup-ci une recette incorporant des ingrédients que des astronautes pourraient un jour faire pousser sur une base spatiale. Au menu : houmous et caviar d’aubergine !

The Conversation

Rémi Canton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. ISS : quelles expériences scientifiques va réaliser Sophie Adenot, la nouvelle astronaute française ? – https://theconversation.com/iss-quelles-experiences-scientifiques-va-realiser-sophie-adenot-la-nouvelle-astronaute-francaise-273912

Images de nos corps, likes et survie : Le réconfort dans la masse virtuelle

Source: The Conversation – in French – By Isaac Nahon-Serfaty, Associate Professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Dans un monde de plus en plus façonné par les écrans et les réseaux sociaux, où nos interactions se déroulent à distance, une question fondamentale s’impose : la « masse » humaine s’est-elle dissoute dans le cyberespace, ou bien persiste-t-elle sous de nouvelles formes, numériques et immatérielles ?

Pour répondre à cette question, il convient de revenir au chef-d’œuvre du prix Nobel de Littérature (1981), le Juif séfarade né en Bulgarie Elias Canetti, Masse et Puissance (1960).

Lorsque Canetti rédige cet essai, ses références sont les deux extrêmes des phénomènes de masse du XXe siècle : le nazi-fascisme, vaincu lors de la Seconde Guerre mondiale, et le communisme soviétique, encore bien vivant et puissant à cette époque. De plus, les médias de masse sont en pleine expansion, notamment la télévision, et son effet persuasif, support idéal pour les figures charismatiques, comme l’a démontré le débat entre J. F. Kennedy et Richard Nixon en 1960. On assiste enfin à l’émergence de la culture pop sous l’impulsion d’Elvis Presley et des Beatles.

Professeur titulaire de communication à l’Université d’Ottawa, j’étudie depuis un certain temps comment les réseaux numériques contribuent au façonnement de nos émotions autour des sujets comme la santé, le terrorisme, la politique et la nature. L’Opus Magnus de Canetti m’a aidé à mieux comprendre notre écosystème communicationnel et affectif.

Cet article fait partie de notre série Des livres qui comptent, dans laquelle des experts de différents domaines abordent ou décortiquent les ouvrages qu’ils jugent pertinents. Ces livres sont ceux, parmi tous, qu’ils retiennent lorsque vient le temps de comprendre les transformations et les bouleversements de notre époque.


La densité des foules

La thèse de Canetti ne se contente toutefois pas de traiter d’un problème contemporain. Elle cherche à remonter aux racines du phénomène humain du clan, de la tribu et d’autres manifestations de la vie collective. Son point de départ est le corps. Les premières lignes de Masse et Puissance valent la peine d’être lues :

Il n’est rien que l’homme craigne plus que le contact de l’inconnu […]. L’homme tend toujours à éviter le contact physique avec tout ce qui est étrange. Dans l’obscurité, la peur d’un contact inattendu peut se muer en panique […]. C’est seulement au sein d’une foule que l’homme peut se libérer de cette peur d’être touché. C’est la seule situation dans laquelle la peur se change en son contraire. La foule dont il a besoin est la foule dense, où les corps se pressent les uns contre les autres ; une foule, aussi, dont la constitution psychique est également dense, ou compacte, de sorte qu’il ne remarque plus qui le presse. Dès qu’un homme s’est abandonné à la foule, il cesse de craindre son contact.

La foule à l’ère numérique

Ce contact entre les corps a-t-il une quelconque importance dans les communications virtuelles d’aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord clarifier ce que nous entendons par le virtuel.

Le philosophe franco-canadien Pierre Lévy, spécialiste des phénomènes collectifs à l’ère d’Internet, affirmait en 2007 qu’il existe un lien indissoluble entre le virtuel et le réel. Selon Lévy, la condition virtuelle renvoie au symbole tandis que le réel renvoie au matériel. Mais il n’y a aucun moyen d’accéder au physique ou au matériel sans se référer au virtuel ou au symbolique.




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Cette affirmation sur la prépondérance du symbolique comme médiateur virtuel face au « réel » et même au physique est plus évidente que jamais dans le monde hypermédiatisé dans lequel nous avons tous et toutes à produire et à diffuser des symboles (p.e : les photos, les emojis, les « likes », les textes).

À notre époque de communications virtuelles (toute communication est virtuelle, car elle implique toujours une médiation symbolique), le corps a de nouveau pris une place prépondérante. Son aspect symbolique est plus présent que jamais dans les millions d’images de corps que les gens produisent et consomment via les médias sociaux.

De plus, les conséquences matérielles de ces communications virtuelles se traduisent en actions corporelles, et pas seulement en représentations mentales. Les exemples abondent : manger à partir de la recommandation d’un aliment ou d’une marque sur une plate-forme numérique, avoir des relations sexuelles selon les désirs suscités par des contenus médiatisés, faire de l’exercice en suivant les conseils d’un influencer, ou voyager à partir de l’expérience d’un autre voyageur partagée dans les réseaux numériques.


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Mouvement centrifuge et centripète

Canetti établit une distinction entre les foules fermées, celles qui tendent à se limiter, et les foules ouvertes, celles qui cherchent à s’étendre. Les collectifs numériques peuvent également être décrits comme fermés ou ouverts.

Lorsque les membres d’une communauté virtuelle se comportent comme une tribu (un terme que les experts en marketing aiment utiliser), ils activent ce que l’on peut appeler des boucles discursives et imaginaires pour confirmer ou renforcer leurs opinions et leurs comportements. D’un autre côté, les collectifs ouverts dans l’espace numérique cherchent à attirer davantage de corps pour développer des réseaux en expansion, ce qui est typique de Tik Tok ou d’Instagram, qui comptent déjà des milliards d’utilisateurs.

Canetti souligne l’effet réconfortant des corps qui se touchent, créant une entité dans laquelle les corps individuels sont incorporés dans un seul corps collectif plus grand. La masse, qui se présume puissante, n’a pas peur du danger.

C’est justement cette impression de puissance collective, par la multiplication de corps virtuels, qui se reproduit dans les réseaux numériques. Il ne s’agit pas seulement de l’anonymat propre à la communication numérique qui encourage la participation dans ce corps unifié de la multitude (y compris les bots ou robots algorithmiques). C’est l’agrégat de « likes », commentaires et rediffusions qui créent cette entité plus large que l’individu.




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La masse face à la mort

La force de la masse provient de ce que Canetti appelle le moment de survie, illustré par la situation dans laquelle un clan nomade trouve un cadavre sur la route. La première réaction est le cri déchirant du clan. Ils savent qu’un jour ils mourront tous. Mais, bientôt, les pleurs se transforment en rires, qui s’expriment d’abord avec une certaine réserve, puis résonnent bruyamment. Le clan rit aux éclats, car il sait qu’il est survivant, qu’il vit une victoire momentanée sur la mort.

Relire Masse et Puissance de Canetti à l’heure des multitudes numériques nous aide à mieux comprendre les collectifs virtuels dans lesquels nos corps sont exposés et s’exposent à un large spectre d’émotions, de l’horreur à la sentimentalité kitsch. C’est aussi le réconfort que l’on ressent à être, même virtuellement, parmi tant d’autres afin de sortir d’une solitude de plus en plus répandue. Et il y a, finalement, cette illusion de survie renforcée par la multiplication des images de nos propres corps que l’on décide de partager sur les plates-formes numériques en brisant la distinction entre l’espace privé et l’espace public.

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Isaac Nahon-Serfaty ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Images de nos corps, likes et survie : Le réconfort dans la masse virtuelle – https://theconversation.com/images-de-nos-corps-likes-et-survie-le-reconfort-dans-la-masse-virtuelle-268714

Addicts à nos écrans : et si tout avait commencé avec la télé en couleurs ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Michel Bettembourg, Enseignant, Métiers du multimédia et de l’Internet, Université de Tours

Le télévision couleurs a transformé le paysage médiatique et notre rapport aux écrans. Pexels, Marshal Yung, CC BY

Octobre 1967, le premier programme en couleurs est diffusé sur la deuxième chaîne de l’ORTF (aujourd’hui, France 2). Pourtant, la démocratisation de la télévision couleur a pris de nombreuses années, pour s’imposer à la fin des années 1980 dans quasiment tous les foyers de France, créant une forme de séduction qui se poursuit peut-être aujourd’hui à travers l’addiction aux écrans.


Le 1er octobre 1967, dans quelques salons français, le monde bascule avec l’avènement de la télévision en couleurs : une révolution médiatique, mais aussi politique, sociale et culturelle.

Cette première diffusion a lieu sur la deuxième chaîne de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Mais la télévision en couleurs, au début, n’est pas à la portée de tous. Pour la grande majorité des Français, elle reste un rêve inaccessible. Il y a, d’un côté, une ambition nationale immense pour promouvoir cette vitrine de la modernité et, de l’autre, une réalité sociale qui reste encore largement en noir et blanc.

La décision, très politique, vient d’en haut. La couleur n’était pas qu’une question d’esthétique, et le choix même de la technologie, le fameux procédé Sécam, est une affaire d’État. Plus qu’une décision purement technique, le choix d’un standard de télé est en réalité une affaire de souveraineté nationale.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Dans la période gaullienne, le maître mot, c’est l’indépendance nationale sur tous les fronts : militaire, diplomatique, mais aussi technologique.

Un standard très politique

Pour le général de Gaulle et son gouvernement, imposer un standard français, le Sécam, est un acte politique aussi fort que de développer le nucléaire civil ou plus tard de lancer le programme Concorde. La France fait alors face à deux géants : d’un côté le standard américain, le NTSC, qui existe déjà depuis 1953, et le PAL, développé par l’Allemagne de l’Ouest. Choisir le Sécam, c’est refuser de s’aligner, de devenir dépendant d’une technologie étrangère.

L’État investit. Des millions de francs de l’époque sont investis pour moderniser les infrastructures, pour former des milliers de techniciens et pour faire de la deuxième chaîne une vitrine de cette modernité à la française. Sécam signifie « Séquentiel couleur à mémoire », un système basé sur une sorte de minimémoire tampon avant l’heure, qui garantit une transmission sur de longues distances et des couleurs stables qui ne bavent pas.

Le pari est audacieux, car si la France opte ainsi pour un système plus robuste, cela l’isole en revanche du reste de l’Occident. Le prix à payer pour cette exception culturelle et technologique est double. Tout d’abord, le coût pour le consommateur : les circuits Sécam étaient beaucoup plus complexes et donc un poste TV français coûtait entre 20 et 30 % plus cher qu’un poste PAL, sans compter les problèmes d’incompatibilité à l’international. L’exportation des programmes français est acrobatique : il faut tout transcoder, ce qui est coûteux et entraîne une perte de qualité. Et ce coût, justement, nous amène directement à la réalité sociale de ce fameux 1er octobre 1967.

Fracture sociale

D’un côté, on avait cette vitrine nationale incroyable et, de l’autre, la réalité des salons français. Le moment clé, c’est l’allocution du ministre de l’information Georges Gorse qui, ce 1er octobre 1967, lance un sobre mais historique « Et voici la couleur… ». Mais c’est une image d’Épinal qui cache la fracture.

Le prix des télévisions nouvelle génération est exorbitant. Un poste couleur coûte au minimum 5 000 francs (soit l’équivalent de 7 544 euros, de nos jours). Pour donner un ordre de grandeur, le smic de l’époque est d’environ 400 francs par mois … 5 000 francs, c’est donc plus d’un an de smic, le prix d’une voiture !

La démocratisation a été extrêmement lente. En 1968, seuls 2 % des foyers environ étaient équipés, et pour atteindre environ 90 %, il faudra attendre jusqu’en… 1990 ! La télévision couleur est donc immédiatement devenue un marqueur social. Une grande partie de la population voyait cette promesse de modernité à l’écran, mais ne pouvait pas y toucher. La première chaîne, TF1, est restée en noir et blanc jusqu’en 1976.

Cette « double diffusion » a accentué la fracture sociale, mais en même temps, elle a aussi permis une transition en douceur. Le noir et blanc n’a pas disparu du jour au lendemain. Et une fois ce premier choc encaissé, la révolution s’est mise en marche.

La couleur a amplifié de manière exponentielle le rôle de la télé comme créatrice d’une culture populaire commune. Les émissions de variétés, les feuilletons, les jeux et surtout le sport, tout devenait infiniment plus spectaculaire. L’attrait visuel était décuplé. Lentement, la télévision est devenue le pivot qui structure les soirées familiales et synchronise les rythmes de vie. Et en coulisses, c’était une vraie révolution industrielle. L’audiovisuel s’est professionnalisé à une vitesse folle. Les budgets de production ont explosé.

Cela a créé des besoins énormes et fait émerger de tout nouveaux métiers, les étalonneurs, par exemple, ces experts qui ajustent la colorimétrie en postproduction. Et bien sûr, il a fallu former des légions de techniciens spécialisés sur la maintenance des caméras et des télés Sécam pour répondre à la demande. Dans ce contexte, l’ORTF et ses partenaires industriels, comme Thomson, ont développé des programmes ambitieux de formation des techniciens, impliquant écoles internes et stages croisés.

Le succès industriel est retentissant. L’impact économique a été à la hauteur de l’investissement politique initial. L’État misait sur la recherche et le développement. Thomson est devenu un leader européen de la production de tubes cathodiques couleur, générant des dizaines de milliers d’emplois directs dans ses usines. C’est une filière entière de la fabrication des composants à la maintenance chez le particulier qui est née.

Et puis il y a eu le succès à l’exportation du système. Malgré son incompatibilité, le Sécam a été vendu à une vingtaine de pays, notamment l’URSS.

La place des écrans dans nos vies

Mais en filigrane, on sentait déjà poindre des questions qui nous sont très familières aujourd’hui, sur la place des écrans dans nos vies. C’est peut-être l’héritage le plus durable de la télévision en couleurs. La puissance de séduction des images colorées a immédiatement renforcé les craintes sur la passivité du spectateur. On commence à parler de « consommation d’images », d’une « perte de distance critique ».

Le débat sur le temps d’écran n’est pas né avec les smartphones, mais bien à ce moment-là, quand l’image est devenue si attractive, si immersive, qu’elle pouvait littéralement « capturer » le spectateur. La télé couleur, avec ses rendez-vous, installait une logique de captation du temps.

Et avec l’arrivée des premières mesures d’audience précises à la fin des années 1960, certains observateurs parlaient déjà d’une forme d’addiction aux écrans. La couleur a ancré durablement la télévision au cœur des industries culturelles, avec le meilleur des créations audacieuses et le moins bon, des divertissements certes très populaires mais de plus en plus standardisés.

L’arrivée de la couleur, c’était la promesse de voir enfin le monde « en vrai » depuis son salon. Cette quête de réalisme spectaculaire, de plus vrai que nature, ne s’est jamais démentie depuis, de la HD à la 4K, 6K et au-delà. On peut alors se demander si cette promesse initiale vendue sur un écran de luxe ne contenait pas déjà en germe notre rapport actuel à nos écrans personnels ultraportables, où la frontière entre le réel et sa représentation est devenue une question centrale.

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Jean-Michel Bettembourg ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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L’UFC, la mécanique bien huilée de la violence et de sa spectacularisation

Source: The Conversation – in French – By Blaise Dore-Caillouette, Doctorant en communication, Université de Montréal

L’Ultimate Fighting Championship a transformé un sport de combat brutal en empire de 10 milliards de dollars. Son secret ? Faire de la violence le cœur même du spectacle. Bonus financiers pour les K.O. les plus impressionnants, dramatisation des rivalités, valorisation des combattants offensifs. Voici comment l’UFC a érigé la spectacularisation de la violence en modèle d’affaires.

Moi-même pratiquant de MMA, je poursuis actuellement des recherches doctorales en communication à l’Université de Montréal. Mes recherches portent sur les études médiatiques, les Cultural Studies et la communication politique.

Une organisation globale

Créé en 1993, l’UFC a été conçu à l’origine pour déterminer quel style d’art martial était le plus efficace dans un combat limité par le moins de règles possible. Les arts martiaux mixtes sont donc devenus un sport de combat mêlant frappes, projections et techniques de soumission qui combine plusieurs disciplines comme la boxe, le judo, le jiu-jitsu brésilien et la lutte. L’UFC est aujourd’hui une organisation globale, capitalisant une dizaine de milliards de dollars et rassemblant les meilleurs combattants de toutes disciplines.

Mais ce qui distingue véritablement l’UFC, ce n’est pas seulement la qualité de ses athlètes, mais sa capacité à transformer un affrontement technique, stratégique et violent en spectacle, où chaque geste, chaque coup et chaque réaction est mis en scène pour maximiser l’impact émotionnel sur le public.

La violence dans les disciplines sportives ainsi que sa spectacularisation n’ont évidemment rien de nouveau. Que ce soit au football américain, au hockey, ou même à la boxe, les affrontements, les rivalités et les moments de tension et de violence sont médiatisés et amplifiés pour captiver le public. Il est cependant intéressant de constater que, à la différence des autres sports, le MMA est de nature plus violente, et que l’UFC capitalise et amplifie cette violence pour la spectaculariser.

MMA, une discipline sportive intrinsèquement plus violente

À la différence des autres sports de combat, les règles encadrant les contacts physiques en MMA sont beaucoup moins restrictives, ce qui rend le combat plus brutal et imprévisible. À l’inverse, il y a des sports de combat comptant de nombreuses restrictions, comme la boxe qui interdit les frappes au sol, les soumissions ou les projections.




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Depuis l’adoption des Unified Rules of MMA (2009), un ensemble de règles interdit désormais certaines techniques trop dangereuses comme les coups de tête ou les coups de pied au visage d’un adversaire au sol. Il n’en demeure pas moins que les combattants risquent des blessures graves à chaque combat. En effet, le MMA autorise un éventail de techniques qui peut être dangereux pour l’intégrité physique des combattants.



Les frappes avec les coudes et les genoux, par exemple, sont parmi celles qui infligent le plus de dégâts. Elles provoquent fréquemment des coupures, des saignements abondants et des K.O. rapides. Les combats peuvent également se poursuivre au sol, ce qui permet non seulement de frapper un adversaire au tapis, mais aussi d’appliquer des étranglements, ou des clés articulaires qui peuvent mettre fin au combat en quelques secondes.


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Amplification de la spectacularisation de la violence

La violence est souvent spectacularisée dans les sports, car elle capte l’attention du public et renforce l’intensité dramatique des compétitions. Par exemple, au hockey, les bagarres sont devenues de véritables moments attendus par les spectateurs. On peut d’ailleurs les revivre au ralenti, en gros plans ou au sein de montages vidéo. En boxe, les K.O. spectaculaires sont mis en avant dans les moments clés.

Toutefois, l’UFC pousse encore plus loin cette logique en transformant la violence elle-même en moteur du spectacle. En effet, plusieurs éléments distinguent la spectacularisation de la violence dans l’UFC des autres arts martiaux ou disciplines sportives.




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Par exemple, l’UFC récompense directement à la hauteur de 50 000$ US les affrontements spectaculaires avec les bonus « Performance of the Night », ce qui incite les combattants à adopter un style offensif et à chercher les K.O. ou les soumissions les plus impressionnants. Cette politique valorise non seulement la violence des combats, mais crée aussi une dynamique où les athlètes savent qu’un combat particulièrement violent peut accroître leur notoriété et leurs revenus.

K.O particulièrement violent, où l’on voit que les athlètes sont encouragés à frapper leur adversaire – même inconscient – tant que l’arbitre n’a pas arrêté le combat.

L’UFC met à cet égard systématiquement de l’avant les combattants capables d’offrir des moments forts, et privilégie les profils connus pour leurs violences.

Parallèlement, l’UFC contribue à renforcer cette culture en valorisant publiquement les combats les plus violents et en critiquant ceux jugés trop prudents ou stratégiques. Cette culture instaure une pression implicite sur les combattants pour offrir un spectacle violent à chaque affrontement. L’ensemble de ces mécanismes, sans compter les nombreux autres que l’on retrouve dans tous sports de contacts (gros plans, ralentis et montages vidéo de tout genre sur les moments violents, pour en nommer quelques-uns), fait de la violence un élément central et soigneusement orchestré du spectacle UFC.

La dramatisation des rivalités

Les rivalités personnelles entre athlètes participent également à cette dramatisation de la violence dont je parle. Elles sont fréquemment mises de l’avant lors des conférences et tout au long de la promotion de l’affrontement.

Les combattants sont encouragés à accentuer leurs différends par des déclarations provocantes, des échanges verbaux intenses ponctués d’insultes. Il n’est pas rare de voir les combattants s’échanger des coups de poing en pleine conférence de presse.

Dans cette vidéo, les deux athlètes intensifient la tension de leur combat à venir avec des déclarations provocantes.

Cette spectacularisation de la violence transforme chaque affrontement en événement dramatique, où l’enjeu émotionnel dépasse la simple compétition sportive et contribue à capter l’attention du public.

Si l’UFC amplifie la violence de manière inédite, comme nous l’avons vu, d’autres sports, de la boxe au football américain, mobilisaient déjà des procédés semblables. Cette tendance démontre que la spectacularisation de la violence façonne les pratiques sportives modernes et la manière dont elles sont consommées par le public.

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Blaise Dore-Caillouette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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LSD, champignons hallucinogènes, ayahuasca… contre la tentation d’un « exceptionnalisme psychédélique »

Source: The Conversation – in French – By Zoë Dubus, Post docorante en histoire de la médecine, Sciences Po

LSD, psilocybine extraite de champignons hallucinogènes, mescaline issue de cactus, ayahuasca… les psychédéliques connaissent un regain d’intérêt en recherche médicale, pour des usages récréatifs ou expérientels voire stimulants, et bénéficient de représentations plus positives que les autres psychotropes. Ils ne doivent pas pour autant être considérés comme une catégorie « supérieure » aux autres substances psychoactives.


La « renaissance psychédélique », ce renouveau de l’intérêt scientifique autour de ces psychotropes, suscite des espoirs considérables : ces substances offriraient-elles des traitements miracles contre la dépression, le trouble de stress post-traumatique ou les addictions ? Rendraient-elles leurs usagers plus empathiques, plus écologistes, voire moralement meilleurs ? Seraient-elles finalement « supérieures » aux autres psychotropes ?

Comme le suggèrent des travaux en sciences sociales et en psychologie, ces attentes relèvent d’un imaginaire qui surestime les propriétés intrinsèques des substances et sous-estime la force des contextes d’usage ou des croyances préétablies, tout en dépolitisant profondément la manière de les aborder.

Ces représentations, partagées par une partie des usagers de psychédéliques voire par certains thérapeutes, sont en effet trompeuses : elles reposent sur des généralisations hâtives, amplifient des attentes démesurées et ne résistent ni à l’étude de la diversité des usages ni aux risques documentés.

La singularité des psychédéliques classiques justifie-t-elle des règles d’exception ?

Aucune de ces propositions ne justifie par ailleurs un « exceptionnalisme psychédélique », c’est-à-dire l’idée selon laquelle les substances psychédéliques classiques – psilocybine, le principe actif des champignons hallucinogènes ou « champignons magiques », LSD, DMT/ayahuasca et mescaline – seraient si singulières qu’elles devraient bénéficier de règles d’exception par rapport aux autres psychotropes en vertu d’une supposée « supériorité ».




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Au contraire : la cohérence scientifique, l’équité et la réduction des risques (RdR) exigent de rompre avec les narratifs qui hiérarchisent moralement les substances – et donc, par ricochet, leurs usagers –, de reconnaître les risques liés à la prise de ces produits (y compris en thérapie), d’intégrer la RdR au cœur des pratiques et d’instaurer des garde-fous éthiques solides.

Promesses thérapeutiques, risques et enjeux éthiques

L’évaluation des propriétés thérapeutiques des psychédéliques depuis une vingtaine d’années présente un intérêt marqué pour la prise en charge de plusieurs pathologies (par exemple, une amélioration rapide des symptômes voire une guérison complète dans certains tableaux dépressifs ou anxieux). Mais ces données font face à des défis méthodologiques spécifiques : difficultés à évaluer en « double aveugle contre placebo » (les participants devinent la substance qui leur a été administrée), mesure du biais « d’attente » (l’espoir des patients comme de l’équipe soignante de voir ce traitement avoir un effet), rôle crucial de la psychothérapie, questions concernant la durabilité et la sécurité.




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En outre, même en environnement contrôlé, ces substances ne sont pas dépourvues de risques avec, par exemple, des épisodes d’angoisse sévère, la réapparition de souvenirs traumatiques mal pris en charge, etc. Des thérapeutes sont même accusés d’agressions sexuelles, par exemple dans le cadre d’un essai clinique canadien en 2015. Sur le plan éthique, la suggestibilité accrue observée sous psychédéliques impose donc des protections renforcées : un consentement réellement éclairé qui explicite les effets attendus et leurs limites, la prévention des abus (notamment sexuels) et des dérives sectaires ainsi qu’une formation unifiée des praticiens.

Le long processus de réhabilitation de l’usage thérapeutique de ces substances repose sur des essais rigoureux. L’European Medicine Agency a organisé, en 2024, un atelier multiacteurs pour réfléchir à un cadre réglementaire de l’Union européenne vis-à-vis de ces traitements, puis a intégré, en 2025, des attendus spécifiques aux recherches sur psychédéliques concernant le traitement de la dépression, encourageant notamment à plus de rigueur statistique et à une meilleure évaluation des biais.

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) (l’Agence du médicament dans ce pays, ndlr) a publié en 2023 ses recommandations méthodologiques, insistant sur la nécessité d’essais plus nombreux et d’une évaluation précise de la contribution de la psychothérapie.

Au-delà de ces aspects techniques, il est crucial d’interroger les dimensions politiques des pathologies concernées. Les psychédéliques sont étudiés dans le traitement de la dépression et des addictions, mais ces troubles sont profondément liés aux conditions sociales. Aucune substance ne peut à elle seule résoudre l’anxiété liée à la pauvreté, la solitude, les discriminations ou la crise écologique. Un traitement efficace implique donc une évolution globale qui reconnaisse les déterminants politiques du mal-être.

Nuancer l’impact de la « plasticité cérébrale »

Des études en neurosciences récentes, largement relayées car passionnantes, suggèrent que les psychédéliques favoriseraient la plasticité cérébrale, c’est-à-dire la capacité d’apprendre de nouvelles choses ou de modifier ses schémas cognitifs. Pour autant, les personnes consommant des psychédéliques deviennent-elles systématiquement des hippies anticapitalistes, écologistes, pacifistes et humanistes ? Loin s’en faut.

Si certaines études observent des changements durables vers davantage d’ouverture ou de connexion, ces effets dépendent du contexte, des attentes et des valeurs préexistantes. Une personne déjà concernée par le bien-être animal pourra renforcer cette sensibilité après une expérience psychédélique et devenir végétarienne ; à l’inverse, des recherches montrent aussi des appropriations d’extrême droite des imaginaires psychédéliques.

Par ailleurs, l’écosystème psychédélique est traversé par des logiques extractivistes, entrepreunariales et néocoloniales. Le risque de captation privative (dépôts de brevets massifs, retraites thérapeutiques réservées aux élites, encadrement extrêmement limité pour réduire le coût de la prise en charge) est réel et bien documenté pour le cas états-unien.




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Dans la Silicon Valley, l’usage pour optimiser la performance au travail illustre ces dérives. En outre, des juristes et des anthropologues alertent au sujet de la biopiraterie et de la nécessité de protéger les traditions autochtones liées aux substances comme le cactus peyotl au Mexique ou l’arbuste iboga au Gabon, tous deux fortement menacés par la surexploitation, problèmes auxquelles s’ajoutent les questions plus globales d’expropriation permanente des terres indigènes, la déforestation et le changement climatique.

D’autres soulignent que les usages traditionnels peuvent s’inscrire dans des logiques guerrières ou malveillantes. Contrairement aux idées reçues largement partagées dans certains milieux psychédéliques, rien ne permet donc de les ériger en catalyseurs universels de transformations positives.

Contre une hiérarchie morale des psychotropes

En raison de leur faible toxicité et de la rareté de cas documentés d’addiction à ces substances, les psychédéliques sont parfois séparés des autres psychotropes. Le neuroscientifique américain Carl Hart critique ainsi la distinction entre de « bonnes drogues » (les psychédéliques) et de « mauvaises drogues » (opioïdes, stimulants), qui nourrit une rhétorique stigmatisante légitimant des politiques répressives discriminatoires qui touchent particulièrement les populations racisées et précarisées.

Réserver un traitement de faveur aux seuls psychédéliques dans les débats sur la réforme des stupéfiants sur la base de ce supposé exceptionnalisme serait en effet très préjudiciable. Rappelons qu’utilisés avec des connaissances adéquates, et malgré un marché illégal sans contrôle qualité, la majorité des usages de stupéfiants – héroïne ou crack compris – sont considérés comme « non problématiques », c’est-à-dire sans dommages majeurs pour la santé, les relations sociales ou le travail. Selon le « Tableau général de la demande et de l’offre de drogues. Office des Nations unies contre la drogue et le crime » (ONU, 2017, ONUDC), à l’échelle mondiale, la proportion des personnes qui consomment des drogues et qui souffriraient de troubles liés à cet usage serait d’environ 11 %.

Il faut de surcroît rappeler que la prise récréative ou expérientielle de psychédéliques comporte des risques : exacerbations psychiatriques chez des sujets vulnérables, reviviscence de traumas, expérience très intense dénuée de sens, dépersonnalisation, mais également interactions dangereuses avec d’autres médicaments, importance des techniques de set and setting qui visent à sécuriser l’expérience (set signifiant « prendre en compte le bien-être psychique de la personne » et setting correspondant au cadre de l’expérience).

Il s’agit de faire connaître ces risques aux usagers afin que ces derniers puissent consommer de manière plus sûre, selon les principes de la réduction des risques.Présenter ces substances comme différentes des autres psychotropes ne peut avoir qu’un effet délétère en minimisant la perception de ces risques.

La nécessité d’une lente et rigoureuse évaluation des psychédéliques

La généralisation de l’usage de psychédéliques en thérapie ne pourra se faire qu’au prix d’une lente et rigoureuse évaluation de leurs bénéfices, mettant au cœur de la pratique le bien-être et l’accompagnement au long cours des patients. Ce modèle suppose des prises de décisions politiques pour financer et rembourser un tel dispositif, mouvement à l’opposé de ce que nous observons actuellement dans le champ de la santé.

Les psychédéliques ne sont pas des produits d’exception. Ils doivent être intégrés à une réflexion plus large et nuancée sur l’évolution de nos représentations de l’ensemble des psychotropes, de leurs usages médicaux à ceux ayant une visée exploratoire ou de plaisir, informée par la science plutôt que par des paniques morales, des enjeux politiques ou des phénomènes de mode.

The Conversation

Zoë Dubus est membre fondatrice de la Société psychédélique française

ref. LSD, champignons hallucinogènes, ayahuasca… contre la tentation d’un « exceptionnalisme psychédélique » – https://theconversation.com/lsd-champignons-hallucinogenes-ayahuasca-contre-la-tentation-dun-exceptionnalisme-psychedelique-271779

Une nouvelle carte de la matière noire

Source: The Conversation – in French – By Olivier Ilbert, Astronome au Laboratoire d’Astrophysique de Marseille / Aix-Marseille Université, spécialiste de la formation et de l’évolution des galaxies, Aix-Marseille Université (AMU)

Une nouvelle carte de la matière permet de faire le lien entre les galaxies (en couleur) et la matière noire (contours blancs). Diana Scognamiglio et coll., Fourni par l’auteur

Depuis plus d’un siècle, les astronomes n’ont cessé d’étudier les galaxies, découvrant peu à peu la diversité de leurs formes et de leurs propriétés. Grâce aux progrès de nos instruments d’observation, nous avons pu cartographier la position de millions de galaxies dans l’Univers proche. De vastes régions de l’Univers se révèlent très vides, traversées par d’immenses filaments qui relient des régions où les galaxies se regroupent. Sous l’effet de la gravité, les galaxies sont entraînées inexorablement les unes vers les autres pour façonner ces immenses structures, qui grandissent au fil des milliards d’années de temps cosmique qui s’écoule.

L’étude d’une de ces structures, l’amas de Coma, par Fritz Zwicky en 1933 a mis au jour un des aspects les plus mystérieux de notre compréhension de l’Univers : la majeure partie de la masse de Coma ne peut pas être expliquée par la présence de matière ordinaire.

Les études cosmologiques les plus modernes confirment que le gaz et les étoiles ne représentent qu’environ un sixième de la masse totale de l’Univers. Le reste ? Une matière invisible, baptisée matière noire par les physiciens. L’une des plus grandes énigmes de la physique moderne reste entière : de quoi cette matière noire est-elle faite ? Comme interagit-elle avec la matière ordinaire ? Comment sa présence impacte-t-elle la formation et l’évolution des galaxies ?

Dans notre étude publiée dans Nature Astronomy, et dirigée par Diana Scognamiglio du Jet Propulsion Laboratory de la Nasa, nous présentons une carte détaillée de la distribution de la matière noire. Bien que notre étude ne puisse pas répondre directement à la question fondamentale sur la nature de la matière noire, elle apporte un outil puissant pour relier la matière ordinaire et la matière noire, sur un intervalle de temps cosmique couvrant les deux tiers de l’âge de l’Univers.

Notre nouvelle carte montre en particulier que la matière noire et la matière visible évoluent conjointement.

Comment cette découverte a-t-elle pu être réalisée ?

Dans cette étude, nous avons employé l’une des méthodes les plus puissantes pour révéler la présence de matière noire : le lentillage gravitationnel faible. La présence d’une grande structure de matière noire va entraîner une déformation de l’espace-temps. La lumière d’une galaxie qui se trouve en arrière-plan va être légèrement déviée en traversant la structure. La forme de cette galaxie d’arrière-plan va donc se trouver artificiellement étirée quand sa lumière atteindra nos télescopes.

schéma de lentille gravitationnelle faible
En analysant de nombreuses images du télescope spatial James-Webb, on décèle l’effet de lentille gravitationnelle : l’image des galaxies en arrière-plan est déformée très faiblement par les objets massifs qui se trouvent entre nous et la galaxie.
ESA (contribution d’ATG sous contrat avec l’ESA), CC BY-SA

La clé de notre méthode réside dans l’accumulation de données : en observant un grand nombre de galaxies dans une petite région du ciel, nous pouvons détecter une distorsion cohérente de la forme des galaxies d’arrière-plan et en déduire la masse de la structure en avant-plan.

Pour bâtir une carte de ces déformations de l’espace-temps, il est donc essentiel de mesurer la forme d’un grand nombre de galaxies.

Le miroir de 6,5 mètres du télescope spatiale James-Webb lors d’un test en 2020, avant son lancement. Il est tellement grand qu’il a dû être plié pour entrer dans la fusée, puis déployé dans l’espace.
NASA/Chris Gunn

Près de 255 heures d’observation sur le télescope spatial James-Webb ont permis de couvrir une zone beaucoup plus vaste que celles observées précédemment (environ la surface de trois pleines lunes), avec des détails sans précédent sur la forme des galaxies.

En analysant en détail 250 000 galaxies lointaines (distance, morphologie, masse), nous avons mesuré la densité de matière noire d’avant-plan et créé ainsi une carte de la matière noire dans cette région du ciel.

En effet, notre carte de lentille gravitationnelle faible retrace la distribution projetée de la matière totale, sombre et lumineuse, à travers les amas de galaxies, les filaments et les régions sous-denses. Les pics proéminents correspondent à des amas massifs.

En quoi cette recherche est-elle importante ?

Notre équipe étudie cette région du ciel, baptisée « COSMOS », depuis plus de vingt ans. En comparant cette nouvelle carte de matière noire avec les données accumulées sur les galaxies et le gaz chaud, nous voyons que la matière noire, le gaz chaud et les galaxies retracent souvent les mêmes structures.

En d’autres termes, cette carte nous montre que la matière noire et la matière visible évoluent conjointement.

De plus, COSMOS est aujourd’hui le champ de référence pour les études sur l’évolution des galaxies. Il fournit désormais un repère haute résolution à partir duquel les futures cartes de l’univers sombre pourront être calibrées et comparées.

carte des constellations
Le champ de vue COSMOS dans la constellation du Sextant.
ESO, IAU et Sky & Telescope, CC BY

Quelles sont les suites de ces recherches ?

La prochaine étape consiste à étendre cette cartographie à des volumes beaucoup plus importants de l’Univers à l’aide de missions telles que Euclid de l’Agence spatiale européenne (ESA) et le télescope spatial Nancy-Grace-Roman de la Nasa qui couvriront jusqu’à un tiers du ciel. Tous ces télescopes utilisent COSMOS comme point d’étalonnage.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


Le projet instruire l’émergence des galaxies massives et leur évolution — iMAGE est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Olivier Ilbert a reçu des financements de l’ANR et du CNES (projet HST-COSMOS).

ref. Une nouvelle carte de la matière noire – https://theconversation.com/une-nouvelle-carte-de-la-matiere-noire-274650

« Cold case » : comment élucider un crime effacé par le temps ?

Source: The Conversation – in French – By Magalie Sabot, Psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

En 2022, on dénombrait 173 crimes non élucidés (cold cases) en France. Comment travaille la police lorsque la mémoire des témoins s’efface avec le temps ? Magalie Sabot, psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, nous dévoile ses méthodes dans le cadre de l’enquête sur le meurtre d’Ariane Guillot qui s’est déroulé à Nice, en 2001.


À Nice, le parc de la colline du Château est ensoleillé le jour où les enquêteurs de la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ) se rendent sur les lieux du meurtre d’Ariane Guillot, âgée seulement de 25 ans.

Mais sur la scène de crime, en mars 2024, ni rubalise ni gyrophare. Pas de sang, aucune trace, aucun corps. Les enfants jouent à proximité, les promeneurs flânent, indifférents. Un jour comme un autre : les rires ont remplacé les cris depuis bien longtemps.

Le meurtrier s’est évaporé il y a vingt-quatre ans

Personne ne semble se souvenir de la journée qui intéresse les policiers de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) et le procureur du pôle cold cases (PCSNE) : celle du mercredi 18 avril 2001, à 17 h 15 précisément.

Aujourd’hui, il ne reste en effet plus rien du meurtre d’Ariane. Alors, l’album photographique de l’époque en main, les enquêteurs tentent de remonter le temps : le positionnement du corps, la localisation des traces de sang, le chemin de fuite de l’auteur.

Le dossier d’enquête précieusement conservé indique qu’Ariane a été tuée d’un seul coup de couteau, en pleine journée, alors qu’elle se promenait avec son neveu de trois ans. Aucun témoin visuel, mais deux personnes pensent avoir entendu, de loin, une femme pouvant être la victime crier ces mots terribles : « J’en ai pas, j’en ai pas… » Le petit garçon est retrouvé en état de choc à côté du corps. Il apporte la piste principale à l’enquête : « Le chasseur, il a tué Ariane ! »

Mémoire et témoignage dans les affaires criminelles

En 2022, on dénombrait en France 173 crimes non élucidés pour lesquels la justice était saisie.

Pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, la loi du 22 décembre 2021 a permis la création du pôle des crimes sériels ou non élucidés du tribunal judiciaire de Nanterre (PCSNE).

Des études identifient les critères favorisant la résolution des affaires criminelles : les témoignages y occupent une place centrale, ils apporteraient les pistes les plus contributives aux enquêteurs (Berresheim et Weber, 2003/ Kebbel et Milne, 1998/ Mc Ewen, 2009). Mais le cold case est une affaire criminelle qui lutte contre l’oubli et le temps, la qualité des souvenirs constitue donc un enjeu majeur.

Alors, s’appuyant sur les outils numériques, le ministère de l’intérieur et le ministère de la justice créent un nouveau programme d’appel à témoins nommé « En quête d’indices » : « Toute information, tout souvenir, même incertain peut nous aider : votre témoignage est la clé ! » Mais la mémoire est-elle fiable et à quel point faut-il lui faire confiance ?

Pour répondre à ces questions, la police accueille dans ses rangs trois psychocriminologues, un petit « groupe d’appui » venant apporter une analyse psychologique, un éclairage scientifique, à ces dossiers restés irrésolus.

La mémoire est en effet un phénomène complexe qu’il convient de mieux comprendre pour l’optimiser. Des études en neuropsychologie (W. Hirst, 2009, 2015) se sont intéressées à la fiabilité des témoignages après un événement à caractère traumatique. Les chercheurs observent que, même si les personnes affirmaient que leurs souvenirs étaient très vifs et qu’ils avaient particulièrement confiance en leur mémoire, le nombre de détails erronés augmentait au fil des années. La mémoire est donc « vivante » : elle transforme l’information et nous perdons naturellement des souvenirs, oublions des détails et modifions certains aspects des événements.




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Ces connaissances scientifiques ont des implications concrètes pour les affaires criminelles, elles nous apprennent que la mémoire non consolidée est fragile, sujette aux interférences émotionnelles ou pharmacologiques. Elle aurait même besoin de temps pour se stabiliser. Les neurosciences indiquent qu’il faudrait idéalement deux cycles de sommeil pour encoder une information avec précision. Ainsi, certains services de police aux États-Unis et au Canada conseillent de réaliser un bref interrogatoire initial, puis d’attendre pour mener une audition plus approfondie : le temps de sommeil contribuant à consolider le souvenir, le témoin sera plus fiable et modifiera moins sa version des faits.

Mémoire et traumatisme

Dans notre affaire, le seul témoin est un enfant retrouvé en état de choc, ce qui vient complexifier le rapport à la mémoire. En effet, en cas de stress intense (agression, viol, etc.), le système mnésique va être perturbé par la production de différentes hormones (glucocorticoïdes, adrénaline, cortisol, etc.). La zone cérébrale nommée « amygdale » va être surstimulée, tandis que l’hippocampe sera inhibé. Le souvenir est fragmenté, souvent sensoriel (odeurs, sons, etc.) et l’étude de D. M. Eliott (1997) a mis en avant que 32 % des personnes ayant vécu un événement traumatique présentaient une amnésie partielle.

Les neurosciences aident à comprendre la spécificité de la mémoire des victimes et du risque d’erreur dans leur témoignage : généralement au début de l’agression, au moment où la première vague d’hormones est déclenchée, le souvenir serait plutôt bien enregistré. C’est ensuite que le cerveau « sature » sous l’effet du stress. Les éléments les plus marquants ou liés à la survie (sortie du couteau, attaque, etc.) pourraient être mieux mémorisés. L’audition policière sera ainsi plus fiable si elle met d’abord l’accent sur les souvenirs sensoriels (odeurs, bruits, images, etc.) et émotionnels, mieux encodés, plutôt que sur la chronologie des faits souvent défaillante.

Alors, pour améliorer la qualité des souvenirs remémorés, les services spécialisés de police ont recours à un type d’audition nommé « audition cognitive », développé dans les années quatre-vingt par l’équipe de Fisher et Geiselman aux États-Unis. Des méta-analyses envisagent qu’elle augmente de 34 % les informations rapportées, tout en favorisant leur exactitude (Koehnken et al., 1999. Cette méthode (M. St Yves, 2007) repose sur l’idée que la mémoire sera meilleure si l’on recrée mentalement les conditions d’encodage du souvenir (contexte de l’événement) et que l’on respecte le rythme de la victime en réduisant les questions fermées des enquêteurs (récit libre). L’audition cognitive maximisera encore la récupération en jouant sur la concentration (faire raconter le récit à l’envers) ou en changeant la perspective (décrire la scène depuis un autre point de vue dans l’espace).

Les enquêteurs qui reprennent ces affaires disposent ainsi d’outils solides, validés par la recherche, améliorant les compétences cognitives et apportant aussi un cadre structuré, sécurisant, aux témoins particulièrement impactés par l’événement.

Fiabilité du témoignage d’un enfant

« Le chasseur, il a tué Ariane », la dernière question qui se pose ici est celle de la fiabilité du témoignage d’un enfant de 3 ans.

En 2001, l’équipe de Peterson et Whalen démontrait qu’après un événement stressant (examen médical), 94 % des détails racontés par l’enfant étaient exacts. Cependant, ses capacités mnésiques dépendent de nombreux facteurs comme son degré d’attention lors de l’événement, ses capacités langagières pour évoquer les détails, ses connaissances antérieures et ses sources d’intérêt qui vont participer à donner du sens à l’expérience. Au contraire, en cas d’agressions répétées, les informations ont tendance à se confondre et se regrouper sous une mémoire dite de « scénario ». Mais le premier fait (effet de primauté) et le dernier (effet de récence) sont habituellement mieux mémorisés. Les événements les plus solidement enregistrés dans la mémoire des enfants (dès 3 ans) sont donc les faits uniques, distincts et revêtant une signification pour eux.

Ainsi, une audition spécifique permet aux enquêteurs d’accueillir leur parole : le protocole du National Institute of Child Health and Human Development (NICHD), un standard international reposant sur des décennies de recherche en psychologie et témoignage de l’enfant (M. Cyr, 2019). Ce protocole standardisé permettrait d’augmenter jusqu’à 50 % l’exactitude des informations transmises. Cette méthode se fonde sur le récit libre, des questions ouvertes en excluant toute formulation directive, suggestive. Elle inclut aussi une mise en confiance de l’enfant dans un lieu sécurisant (comme les salles Mélanie aménagées dans certains commissariats) et un entraînement au récit à partir d’un événement neutre et récent.

« Le chasseur » a sans doute tué Ariane. Ce souvenir, recueilli quelques jours après les faits, peut être considéré comme fiable d’un point de vue scientifique. Mais que signifiait le mot « chasseur » pour le petit garçon ? À quels jeux, quelles représentations, quel dessin animé, faisait-il référence ? De cette parole enfantine, l’homme qu’il est devenu, entendu par la police vingt-quatre ans plus tard, en a-t-il gardé le moindre souvenir ? C’est ce que doit déterminer l’enquête, toujours en cours…


Créé en 2023, le Centre de recherche de la police nationale pilote la recherche appliquée au sein de la police nationale. Il coordonne l’activité des opérateurs scientifiques pour développer des connaissances, des outils et des méthodes au service de l’action opérationnelle et stratégique.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Cold case » : comment élucider un crime effacé par le temps ? – https://theconversation.com/cold-case-comment-elucider-un-crime-efface-par-le-temps-272398

Les fichiers Epstein, la boîte de Pandore de la transparence américaine

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Plusieurs millions de documents viennent d’être rendus accessibles au grand public dans l’affaire du financier Jeffrey Epstein, mort en 2019 en prison – la cause officielle du décès, un suicide par pendaison, suscitant à ce jour de nombreux doutes. Il faudra beaucoup de temps et d’énergie pour analyser en totalité cet immense afflux d’informations. Au-delà des nouvelles révélations, l’épisode pose d’importantes questions sur l’articulation entre, d’une part, le devoir de transparence et, d’autre part, la nécessité de protéger la présomption d’innocence.


La publication, le 30 janvier 2026, des « Epstein Files » par le département de la justice des États-Unis (DOJ) a eu l’effet de l’ouverture d’une véritable boîte de Pandore, libérant dans l’espace public une masse documentaire d’une ampleur inédite et déclenchant une onde de choc allant bien au-delà du champ judiciaire.

Ce qui était présenté comme un geste de clarté et de responsabilité démocratique s’est transformé en un événement politique et médiatique majeur, révélateur des fragilités contemporaines de la transparence institutionnelle.

Une divulgation de documents d’une ampleur sans précédent

La divulgation s’inscrit dans le cadre de l’Epstein Files Transparency Act, adopté à la fin de l’année précédente par le Congrès à une quasi-unanimité des élus des deux Chambres et ratifié peu après. Ce texte imposait au DOJ la publication de l’ensemble des dossiers relatifs aux enquêtes menées sur Jeffrey Epstein et son réseau, avec l’objectif explicite de mettre un terme aux soupçons persistants d’opacité et de traitement préférentiel favorisant certaines des personnalités concernées. Pour le DOJ, cette publication marque officiellement la fin d’un processus de divulgation long et juridiquement encadré, présenté comme l’ultime étape d’une obligation désormais satisfaite.

Pourtant, loin de refermer l’affaire, cette ouverture massive des archives semble inaugurer une nouvelle phase de controverse, où la transparence affichée nourrit la défiance plus qu’elle ne la dissipe.

L’ampleur des éléments rendus publics est sans précédent. Entre trois et cinq millions de documents, près de 2 000 vidéos et environ 180 000 photographies, issus de procédures civiles, d’enquêtes fédérales, de saisies numériques et de correspondances accumulées sur plusieurs décennies, ont été mis à la disposition du grand public.

Cette profusion donne l’impression d’une transparence totale, presque absolue, mais elle pose immédiatement un problème de lisibilité. Une grande partie des fichiers est partiellement caviardée pour des raisons juridiques, d’autres sont fragmentaires ou dépourvus de contexte précis. Le public se trouve confronté à un matériau brut, massif et hétérogène, difficile à hiérarchiser et à interpréter sans un travail d’analyse approfondi. La transparence promise se heurte ainsi à une réalité paradoxale : montrer beaucoup ne signifie pas nécessairement expliquer clairement.

Cette difficulté est accentuée par l’apparition de nouveaux noms qui viennent s’ajouter à une liste déjà longue de personnalités associées, de près ou de loin, à l’univers relationnel d’Epstein.

La place manque ici pour analyser la portée de la totalité des révélations relatives à ces personnalités qui n’étaient jusque-là pas évoquées, par exemple la future reine de Norvège Mette-Marit et l’ancien premier ministre travailliste de ce même pays Thorbjorn Jagland, ou encore l’ancien ministre slovaque des affaires étrangères Miroslav Lajcak. Parmi les noms qui ont attiré une attention médiatique immédiate figurent trois cas sur lesquels nous nous attarderons particulièrement : ceux de Sarah Ferguson, Peter Mandelson et Caroline Lang.

Des révélations propices à tous les soupçons

Dans le cas de Sarah Ferguson, duchesse d’York et ancienne épouse (1986-1996) du prince Andrew – frère de l’actuel roi Charles et dont la proximité avec Epstein a été largement documentée bien avant les révélations du 30 janvier, au point que son frère lui a retiré le statut de prince en octobre dernier –, les documents font état de relations sociales avec Epstein dans les années 1990 et 2000, notamment des rencontres et des échanges dans des cercles mondains communs.

Certaines accusations relayées par des témoignages évoquent des contacts répétés et des sollicitations financières indirectes, bien que la principale intéressée ait toujours nié toute implication dans des activités illégales et rappelé que ces relations relevaient d’un cadre social sans dimension criminelle établie. La présence de son nom dans les fichiers illustre néanmoins la manière dont des liens sociaux, même anciens ou périphériques, peuvent être réinterprétés à la lumière du scandale.

Peter Mandelson, figure centrale de la vie politique britannique et ancien commissaire européen au commerce (2004-2008), apparaît quant à lui dans des correspondances et des agendas liés à Epstein. Les accusations évoquées dans certains témoignages ne portent pas sur des faits pénaux établis, mais sur des fréquentations répétées et une proximité assumée avec le financier, y compris après la première condamnation de celui-ci en 2008. Mandelson a reconnu publiquement avoir côtoyé Epstein dans un cadre social et professionnel, tout en niant toute connaissance ou participation à des activités criminelles.

La récurrence de son nom dans les fichiers alimente cependant le débat sur la responsabilité morale des élites et sur la persistance de relations avec Epstein malgré les alertes judiciaires déjà connues à l’époque des faits. Après avoir été limogé de son poste d’ambassadeur aux États-Unis en septembre dernier à cause de ses liens avec le criminel américain, Mandelson a annoncé le 1er février qu’il quittait le parti travailliste britannique, dont il était une figure historique.

Le cas de Caroline Lang, fille de Jack Lang et déléguée générale du syndicat de la production indépendante, poste dont elle a démissionné à la suite de la révélation de la présence de son nom dans les dossiers Epstein, est plus opaque et contribue à la confusion générale. Les documents la mentionnent dans des échanges et des listes de contacts liés à l’entourage d’Epstein, sans que son rôle précis soit clairement établi. Certaines accusations évoquent des interactions régulières ou une présence lors d’événements organisés par le financier, mais les fichiers ne permettent pas de déterminer la nature exacte de ces relations ni d’établir une implication pénale.

Cette opacité illustre l’un des problèmes majeurs de la divulgation massive : l’exposition de noms sans cadre interprétatif clair, ce qui laisse place à des spéculations difficilement vérifiables.

L’éternelle tension entre devoir d’information et préservation de la présomption d’innocence

La publication de ces informations met en lumière une tension fondamentale entre le droit à l’information et le devoir de prudence. D’un côté, la société civile réclame une transparence totale, considérant que seule la divulgation intégrale des archives peut permettre un examen démocratique des réseaux de pouvoir ayant entouré Epstein. De l’autre, juristes et journalistes rappellent que la diffusion de documents non contextualisés peut porter atteinte à la présomption d’innocence, nuire à des individus cités sans preuve formelle et détourner l’attention des victimes au cœur de l’affaire. La logique de la liste et de l’exposition nominale tend ainsi à remplacer l’analyse rigoureuse des faits.

Cette tension est d’autant plus forte que les fichiers font référence à Donald Trump à plus de 1 500 reprises. Cette omniprésence alimente la défiance à l’égard du président actuel et ravive les critiques sur la lenteur avec laquelle son administration a accepté la divulgation complète des dossiers. Même en l’absence de preuves nouvelles établissant une responsabilité pénale, la répétition de son nom nourrit les soupçons d’un pouvoir réticent à une transparence totale et accentue la polarisation politique autour de l’affaire.

En définitive, la révélation des fichiers Epstein apparaît moins comme un point final que comme une ouverture brutale et incontrôlée, fidèle à la métaphore de la boîte de Pandore. Elle expose les limites d’une transparence réduite à la publication massive de données et met au défi les institutions, les médias et le pouvoir politique.

Pour Donald Trump, cette affaire constitue un test majeur : démontrer que la transparence peut s’accompagner de clarté, de responsabilité et de respect des principes fondamentaux de l’État de droit, sans nourrir durablement la confusion ni la défiance institutionnelle. Au vu de ses premières réactions – il affirme que la publication du 30 janvier l’absout totalement, tout en s’en prenant avec virulence aux « démocrates pourris » qui, selon lui, étaient « presque tous », de même que leurs donateurs, des visiteurs réguliers de la tristement célèbre île d’Epstein –, le locataire de la Maison-Blanche semble au contraire vouloir utiliser cet épisode pour alimenter le climat extrêmement polémique qui règne aujourd’hui dans la vie politique américaine…

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les fichiers Epstein, la boîte de Pandore de la transparence américaine – https://theconversation.com/les-fichiers-epstein-la-boite-de-pandore-de-la-transparence-americaine-275002