Le détroit d’Ormuz est un laboratoire pour gérer la logistique mondiale en temps de guerre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Face au blocage du détroit d’Ormuz, les entreprises doivent s’adapter, entre robustesse pour tenir le choc et résilience pour reconfigurer leur modèle économique quand ce choc dure. GreenOak/Shutterstock

Depuis les frappes israélo-américaines en Iran début mars 2026, la crise autour du détroit d’Ormuz se lit dans les prix à la pompe. L’enjeu central est ailleurs : la guerre met à nu la robustesse (tenir) et la résilience (se reconfigurer) des chaînes logistiques, ou « supply chains ». Le Golfe, habitué aux tensions géopolitiques, offre un laboratoire utile pour comprendre ce qui fait vraiment la différence en temps de crise.


Ces derniers jours, des distributeurs de carburant en France annoncent des baisses rapides des prix ou encore des prix plafonnés, en dessous de 2 euros le litre d’essence. Les automobilistes scrutent les totems pour décider quand faire leur plein et chacun se demande si la baisse « va venir ». Pour répondre à cette question, il faut regarder derrière l’affichage.

Celui-ci n’est que le reflet d’une longue chaîne logistique, mobilisant une multitude d’acteurs depuis l’extraction du pétrole brut jusqu’à la distribution dans les stations-service. La crise d’Ormuz n’est pas seulement un sujet de carburant. C’est un stress test grandeur nature des supply chain.

Le golfe Persique est en passe de devenir un laboratoire d’analyse des supply chains en temps de crise. Beaucoup d’organisations y opèrent depuis longtemps sous incertitude géopolitique, énergétique et maritime. Elles ont donc pu apprendre du passé et développer des réflexes d’action. Explication avec une étude que nous avons menée avant la guerre.

Près de 20 millions de barils par jour

Le détroit d’Ormuz concentre une part majeure des flux énergétiques. En 2024, selon l’Agence internationale pour l’énergie (AIE), l’ordre de grandeur est d’environ 20 millions de barils de pétrole par jour qui y transitent, soit 20 % du trafic mondial.

Face aux difficultés actuelles d’approvisionnement liées au blocage du détroit, l’AIE a annoncé une libération coordonnée de stocks, 400 millions de barils, dans le but d’amortir l’augmentation des prix. Si cette action atténue le choc, elle ne remplace pas un passage maritime durablement perturbé. Ces volumes ne correspondent qu’à vingt jours de blocage du détroit ou quatre jours de consommation mondiale de pétrole.

Les prix varient par à-coups et le cours du brut donne le ton. Les prix de gros des carburants réagissent aussi aux coûts de transport, d’assurance et de raffinage. C’est là que naissent les mouvements rapides à la pompe.

Logistique en crise

Résilience et robustesse sont souvent confondues, même par les professionnels du supply chain management. La robustesse permet de tenir le choc ; la résilience permet de se reconfigurer quand il dure. Dans les recherches portant sur les crises en logistique, la différence est concrète.

Une supply chain robuste encaisse grâce à des marges de manœuvre, des stocks de sécurité ou encore des capacités logistiques supplémentaires. Par exemple, la France a 16 millions de tonnes d’hydrocarbures en stock, soit 118 jours d’importations nettes en réserve.

Par contraste, une supply chain résiliente, elle, sait changer de trajectoire. Elle saura basculer de routes maritimes à d’autres ports, ou encore réallouer la production, substituer des fournisseurs, reprioriser des clients, le tout en maintenant l’approvisionnement et la distribution des produits. Actuellement, le groupe maritime français CMA CGM oblige sa flotte à passer par le cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud.




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Avec Ormuz, cette distinction devient opérationnelle. Si le choc est court, la robustesse « achète du temps » (stocks, redondance, capacité tampon) ; si le choc dure, la résilience devient critique (reconfiguration des flux, re-contrats, nouveaux schémas logistiques). La question qui se pose actuellement pour les supply chains du Golfe : faut-il faire preuve de robustesse ou bien de résilience ?

Détecter tôt, ouvrir des alternatives, basculer vite

Si le Golfe est un laboratoire, ce n’est pas parce que les crises y sont plus spectaculaires. C’est parce que, depuis des années, les entreprises y développent des façons de travailler qui soutiennent la robustesse et la résilience, mais pas de la même manière que dans pays occidentaux.

Parmi ces réflexes, l’un mérite une attention particulière, souvent mal comprise vue d’Europe, celui de normaliser et de rendre habituelle la capacité d’adaptation. L’idée est simple : détecter tôt, ouvrir des alternatives, basculer vite.

Nos travaux de recherche, menés juste avant la crise auprès de 38 managers dans cinq secteurs du Golfe, montrent trois mécanismes qui soutiennent directement la résilience :

  • Des dispositifs de coordination transversale facilitant la résolution rapide de problèmes, de facto une continuité de service en « mode dégradé ». Une directrice du secteur de la construction décrit des dispositifs où « les employés peuvent librement explorer de nouvelles idées […] et encourager la prise de risques calculés ».

  • Une capacité de veille continue et de market sensing, utile lorsque les routes, les coûts et les risques évoluent en temps réel. Un président-directeur général d’une entreprise de l’agroalimentaire explique que ce réflexe suppose de « détecter en permanence les évolutions du marché ».

  • Un effort soutenu de montée en compétences, qui permet de redéployer les équipes et d’exécuter la reconfiguration (nouveaux flux, nouveaux outils, nouvelles routines) sans trop dépendre de quelques individus clés. Un directeur du secteur pétrolier souligne que « la formation des employés s’inscrit dans le droit fil des stratégies nationales des pays du Golfe visant à mettre en place des économies fondées sur l’innovation ».

Le Golfe n’est pas seulement un espace exposé. C’est également un espace où certaines organisations ont appris à travailler « en régime d’incertitude ». Cependant, sans mécanismes de décision et de coordination, l’incertitude n’engendre pas automatiquement la résilience.

Danger de la surréaction

Le cœur du « stress test Ormuz » : reconfigurer les supply chain sans casser la continuité de service. Les entreprises doivent sans cesse arbitrer entre l’innovation logistique – nouveaux itinéraires, nouveaux contrats, nouveaux ports – et la sécurité ou la conformité.

Dans les périodes de tension, le principal risque n’est pas seulement le manque d’alternatives, c’est également la surréaction. Multiplier les initiatives, surcommander, lancer des contournements non coordonnés… toutes ces stratégies peuvent finalement aggraver la congestion, les coûts ou les pertes. À l’inverse, un excès de contrôle peut produire une inertie coûteuse.

La résilience se situe entre ces deux extrêmes.

C’est pourquoi, selon nos résultats, la résilience est systématiquement associée à des routines de gouvernance : discussion des risques, clarification de « qui décide quoi », et priorisation explicite des initiatives. Un directeur du secteur du transport explique construire des « shortlists » plutôt que « vouloir tout faire en même temps ». Sur la gestion de l’incertitude, un directeur financier du secteur pétrolier et gazier évoque des « discussions sur les risques » régulières pour que les décisions soient « examinées sous différents angles ».

En temps de crise, ces mécanismes sont parfois plus déterminants que la « bonne idée » logistique du moment. Ils font le lien entre robustesse et résilience, à savoir tenir à court terme sans compromettre la reconfiguration à long terme.

Savoir quand basculer de la robustesse à la résilience

Ces enseignements éclairent la question liminaire : face à Ormuz, faut-il faire preuve de robustesse ou de résilience ?

En pratique, les organisations combinent les deux, mais s’interrogent quand basculer de l’une à l’autre. Si la crise dure et que les routes se recomposent, la résilience devient décisive avec la réallocation des volumes, reconfiguration des réseaux, redéfinition des priorités clients et parfois la renégociation des niveaux de service.

C’est là que le Golfe est un laboratoire utile pour l’Europe. Il montre que la résilience n’est pas un slogan pour les supply chain managers, mais une capacité à gouverner l’action dans l’incertitude. Les entreprises qui tiennent ne sont pas celles qui bougent le plus vite, mais celles qui arbitrent vite sans se désaligner, en évitant deux extrêmes : l’inertie ou la surréaction.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le détroit d’Ormuz est un laboratoire pour gérer la logistique mondiale en temps de guerre – https://theconversation.com/le-detroit-dormuz-est-un-laboratoire-pour-gerer-la-logistique-mondiale-en-temps-de-guerre-278335

Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action

Source: The Conversation – in French – By Christophe Richer, Post-doctorant dans le cadre du projet Stratégie et Conflits Bordeaux Campus (SCBC), Université de Bordeaux; Université Paris-Panthéon-Assas

Le porte-avions *Charles-de-Gaulle* – ici en mer Ionienne, le 17 mars 2022, accompagné de plusieurs hélicoptères –, est arrivé en Méditerranée orientale le 6 mars dernier. Wikipedia

La guerre en Iran s’étend à l’échelle régionale, poussant la France à déployer son groupe aéronaval pour protéger ses intérêts et ses partenaires. Ce déploiement, qui s’inscrit dans un cadre juridique international strict, renforce la crédibilité stratégique de la France.


Depuis le 28 février 2026, l’Iran est la cible de frappes américaines et israéliennes destinées à anéantir les capacités militaires de Téhéran et à provoquer un changement de régime. En réaction à ces attaques, l’Iran frappe le territoire des États alliés à Washington et a fermé le détroit d’Ormuz. La guerre en Iran prend dès lors une ampleur régionale.

La menace que fait peser ce conflit sur la paix et la sécurité internationales a conduit Emmanuel Macron à annoncer, le 3 mars, le déploiement d’importants moyens militaires français dans la région. Le président a, en particulier, ordonné au groupe aéronaval (c’est-à-dire au porte-avions Charles-de-Gaulle, à son groupe aérien embarqué, et à ses navires d’escorte) de quitter la Suède où se trouvaient en vue de participer à un exercice, et de faire route au plus vite vers la Méditerranée orientale.

Un signal fort

Le déploiement du groupe aéronaval est un signal stratégique fort de la France, et ce, à plusieurs égards.

Premièrement, il démontre la volonté et la capacité de Paris à garantir, y compris par des moyens militaires, ses intérêts dans la région. Deuxièmement, il s’agit d’un signal fort envoyé aux partenaires de la France dans la région. Troisièmement, parce que le groupe aéronaval est accompagné de navires européens, ce déploiement contribue à la constitution d’une Europe de la défense. En effet, la mission militaire confiée au groupe aéronaval est, en partie, assurée, sous le commandement d’un officier général français, par trois frégates italienne, espagnole et néerlandaise. Quatrièmement, en permettant à la France de disposer de moyens autonomes d’appréciation de la situation militaire, la projection de ces capacités militaires renforce la capacité de Paris de peser dans la résolution du conflit.

Lors de son intervention du 3 mars, Emmanuel Macron a souligné que la projection des forces françaises dans la région était « strictement défensive ; elle vise à protéger et restaurer la paix ».

Ce principe a été réaffirmé depuis à plusieurs reprises, notamment à la suite de l’attaque de drones contre une base française au Kurdistan irakien, dans la nuit du 12 au 13 mars, revendiquée par le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf, qui a fait un mort (l’adjudant-chef Arnaud Frion) et au moins cinq blessés parmi les militaires français.

Au regard du droit international, ce déploiement soulève plusieurs interrogations. En effet, si les navires français opèrent a priori en haute mer, c’est-à-dire dans un espace marqué par la liberté de navigation, leurs possibilités de recours à la force sont limitées par l’article 2-§ 4 de la Charte des Nations unies. En effet, peuvent seulement être mobilisés, dans le respect du droit international humanitaire, des moyens destinés à assurer la défense des navires français ainsi que ceux destinés à assurer la défense d’alliés qui en auraient fait expressément la demande.

Les différents accords passés avec les États de la région

La France a tissé d’intenses relations avec les États de la région. Ainsi, des accords de coopération en matière de défense ont été conclus avec le Qatar (2019), le Koweït (2009), les Émirats arabes unis (2009), la Jordanie (1995), l’Irak (2013) ou encore Chypre (2017).

Ces accords partagent la même philosophie et le même objet. Ils ont vocation à organiser la coopération de défense entre la France et un autre État. Par exemple, ils organisent le soutien de la France à la formation des forces locales, notamment grâce à la conduite d’exercices conjoints. De plus, ils régissent, le plus souvent, les conditions d’entrée et de séjour des militaires sur le territoire de l’État partenaire.

La relation de défense entre la France et ces différents États est d’intensité variable. Ainsi, les accords conclus avec le Qatar, l’Irak et la Jordanie ne contiennent aucune clause d’assistance mutuelle. Autrement dit, aux termes de ces accords, la France n’a pas l’obligation d’appuyer les efforts déployés par ces États pour assurer leur propre sécurité. Pour autant, cela ne signifie pas que Paris est désintéressé de la situation dans ces États. Et pour cause : les forces françaises sont déployées au Qatar, en Irak et en Jordanie depuis 2014 dans le cadre de l’opération « Chammal », volet français d’« Inherent Resolve », la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis pour lutter contre Daech en Irak et en Syrie. Dès lors, dans la mesure où ses troupes sont toujours déployées dans ces États, la France a intérêt à assurer leur sécurité. Ce faisant, elle peut contribuer à la défense des États en question.

En revanche, la situation est tout autre dans le cas du Koweït, des Émirats arabes unis et de Chypre. Les traités conclus avec les deux États du Golfe imposent, en effet, une consultation en cas de menace ou d’agression pesant sur leur sécurité. C’est dans le cadre de ces consultations et sous réserve d’une décision commune que la France peut être amenée à participer à la défense du territoire koweïtien ou du territoire émirati. Paris est donc tenu à l’égard du Koweït et des Émirats arabes unis par une clause d’assistance mutuelle.

Si l’accord de coopération en matière de défense liant la France à Chypre n’évoque pas une éventuelle assistance, c’est parce que la question est déjà réglée dans le cadre de l’Union européenne. En effet, l’article 42-§ 7, du traité sur l’Union européenne introduit une clause de défense mutuelle. En cas d’agression armée contre le territoire de l’un d’entre eux, les États membres de l’UE se doivent aide et assistance. En l’espèce, Chypre, où une base britannique a été frappée par un drone iranien le 2 mars, n’a pas activé cette clause de défense mutuelle ; pour l’heure, la France n’est donc pas tenue d’intervenir militairement aux côtés de Nicosie pour assurer sa sécurité.

Dès lors, en déployant des moyens militaires dans la région et en renforçant les capacités d’ores et déjà présentes en Irak et en Jordanie, la France vient singulièrement renforcer sa crédibilité stratégique auprès de ses partenaires. Le président de la République chypriote a ainsi souligné que la réponse française « démontre clairement que la France est un partenaire stratégique très important de Chypre ». La capacité de la France à être, aux yeux des États de la région, un partenaire stratégique fiable est également attestée par l’appel lancé par le président de la République libanaise. Le 4 mars 2026, Joseph Aoun a sollicité l’intervention de la France pour mettre fin aux attaques d’Israël contre le territoire libanais.

C’est donc dans ce cadre stratégique et politique que les forces françaises ont été déployées dans la région et qu’elles assurent leur mission défensive. Pour autant, ces accords ne constituent pas le cadre d’analyse pertinent pour envisager les possibilités offertes aux forces françaises de riposter aux attaques iraniennes.

Ce que dit la résolution pertinente du Conseil de sécurité

Le Conseil de sécurité des Nations unies offre, dans sa résolution 2817 du 11 mars 2026, une synthèse du cadre juridique. Dans un premier temps, le Conseil rappelle que les États victimes des attaques iraniennes sont en situation de légitime défense. Autrement dit, ces États peuvent tout à fait riposter aux attaques dont ils sont l’objet, tout comme ils peuvent solliciter l’intervention d’un partenaire à cette fin.

Dans un deuxième temps, cette même résolution 2817 réaffirme le droit de tout État d’assurer la protection des navires battant son pavillon dans les eaux internationales. En d’autres termes, les moyens militaires français peuvent d’ores et déjà être mobilisés pour sécuriser le transit, dans la région, des navires battant pavillon français qui seraient menacés par les attaques de l’Iran.

Dans un troisième temps, le Conseil de sécurité précise que si l’Iran ne dispose pas du droit de fermer le détroit d’Ormuz, les États ne peuvent pas non plus forcer le blocage iranien. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies peut autoriser une opération destinée à rétablir le transit maritime dans le détroit.

En définitive, les forces françaises déployées dans le golfe Arabo-Persique et en Méditerranée orientale le sont dans le cadre de la coopération de défense liant la France à un certain nombre d’États de la région. En projetant aussi rapidement une telle capacité d’action, la France crédibilise les partenariats noués et contribue à accroître sa capacité à peser sur la résolution du conflit. Néanmoins, si les forces françaises interviennent dans le cadre d’une opération « défensive », elles pourront recourir à la force pour assurer leur propre défense, la défense des navires battant pavillon français présents dans le détroit d’Ormuz ou la défense, au titre de la légitime défense collective, du territoire des États qui auront sollicité l’aide de la France.

The Conversation

Le projet Stratégie & Conflits Bordeaux Campus que Christophe Richer a intégré bénéficie d’un financement pluriannuel de la Direction générale des relations internationales et stratégiques du ministère des Armées.

ref. Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action – https://theconversation.com/le-deploiement-francais-au-large-de-la-guerre-en-iran-cadre-juridique-et-modalites-daction-278860

Guerre des drones : la révolution low cost qui défie la puissance américaine

Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Lancement, en décembre dernier, depuis la frégate USS Santa Barbara d’un drone LUCAS (Low-cost Unmanned Combat Attack System — Système d’attaque de combat sans pilote à faible coût), la version américaine issue de la rétro-ingénierie du drone d’attaque à usage unique iranien Shahed. Les États-Unis tentent de combler leur retard en matière de drones de combat.
Cpl. Kayla Mc Guire

Les États-Unis, pionniers de la guerre des drones, voient leur avance remise en cause par l’essor de drones bon marché et produits en masse. La « guerre de saturation » en cours en Iran change les rapports de force : le nombre et l’adaptabilité deviennent aussi importants que la possession de systèmes technologiques très avancés et très coûteux. Washington accuse un retard stratégique plus que technologique et peine à adapter son modèle militaire.


Les États-Unis ont longtemps incarné la pointe de la guerre des drones. Dès les années 2000, avec les Predator puis les Reaper, Washington met en place une doctrine reposant sur la surveillance permanente et la frappe ciblée à distance, notamment en Afghanistan, au Pakistan ou en Irak. Ces opérations ont suscité d’intenses débats sur leur légalité, leur efficacité et leurs conséquences politiques. L’approche reposait sur une promesse centrale : frapper à distance avec précision tout en limitant l’exposition des forces américaines.

Les conflits récents, en Ukraine comme au Moyen-Orient, marquent un changement de paradigme. Cette avance historique ne protège plus Washington. Une nouvelle génération de menaces s’impose, plus simple, plus accessible et surtout beaucoup moins coûteuse. Des drones iraniens de type Shahed, utilisés massivement par la Russie, aux drones navals improvisés en mer Noire, en passant par les drones FPV (pour « First Person View », vue à la première personne), aussi appelés drones kamikazes, transformés en armes de précision à bas coût, la guerre des drones s’est démocratisée, au point de fragiliser les fondements mêmes de la supériorité américaine.

La fin d’un modèle technologique

La guerre des drones n’est plus seulement une guerre de précision, mais une guerre de saturation. Des drones produits en série, parfois rudimentaires, submergent désormais des systèmes sophistiqués en jouant sur le nombre, la répétition et la saturation des défenses, comme on l’a vu en Ukraine avec les Shahed utilisés par la Russie, mais aussi au Moyen-Orient, où ces mêmes systèmes, employés directement par l’Iran ou via ses proxies, ont visé Israël ou des infrastructures dans le Golfe.

Le coût de l’attaque s’est effondré. Un drone de type Shahed est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars (entre 17 000 et 43 000 euros), tandis que certains drones FPV ne coûtent que quelques centaines d’euros. À l’inverse, le coût de la défense reste extrêmement élevé. Intercepter ces menaces mobilise des systèmes avancés comme les batteries Patriot, dont chaque missile peut coûter entre 3 et 5 millions de dollars (entre 2,5 et 4,3 millions d’euros), ou des avions de chasse dont chaque heure de vol se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Détruire un drone à quelques dizaines de milliers de dollars avec un missile coûtant plusieurs millions pose, à terme, un problème de soutenabilité.

Les technologies de pointe incarnent toujours une supériorité réelle, mais elles reposent sur des coûts d’engagement sans commune mesure avec ceux des drones qu’elles doivent contrer. La puissance militaire ne repose plus seulement sur la supériorité qualitative. Elle dépend désormais de la capacité à produire, déployer et remplacer rapidement des systèmes nombreux, peu coûteux et adaptables.

Ce glissement remet en cause un modèle budgétaire. Malgré un budget de défense de plus de 1 100 milliards de dollars (950 milliards d’euros) aux États-Unis, et une demande récente liée à la guerre en Iran qui devrait l’augmenter de 200 milliards supplémentaires, la logique d’accumulation de capacités sophistiquées se heurte à une réalité nouvelle. Dans certains contextes, la quantité, la résilience et la capacité d’adaptation priment sur la sophistication. Cette logique a longtemps été pertinente face à des adversaires étatiques ou dans le cadre de conflits conventionnels. Elle l’est beaucoup moins face à des menaces diffuses, mobiles et peu coûteuses.

Cette évolution concerne aussi les rythmes de production et d’adaptation : là où les systèmes traditionnels nécessitent des années de développement, les drones peuvent être conçus, modifiés et déployés en quelques semaines. Elle est particulièrement visible dans des espaces stratégiques comme le Golfe, y compris face à des acteurs non étatiques ou hybrides. Depuis la « guerre des tankers » des années 1980, le contrôle du détroit d’Ormuz reposait sur la présence navale et la dissuasion. La généralisation des drones, aériens comme navals, bouleverse cet équilibre. Ils permettent de menacer à moindre coût des infrastructures critiques, des navires ou des points de passage stratégiques.

Une guerre asymétrique, diffuse et transnationale

Ce changement profite aussi à des acteurs non étatiques. Des groupes soutenus par l’Iran – du Hezbollah aux Houthis – ont progressivement intégré ces technologies. Ils les utilisent contre des cibles israéliennes, contre les pays voisins ou contre des intérêts occidentaux dans la région. L’accès à des drones bon marché leur permet de contourner les asymétries militaires classiques et de projeter une menace crédible à distance.

En Irak notamment, les bases et représentations diplomatiques occidentales sont devenues des cibles récurrentes. L’ambassade des États-Unis à Bagdad, pourtant située dans la Zone verte et protégée par plusieurs couches de défense anti-aérienne, fait l’objet d’attaques régulières. Ce basculement se traduit par des pertes humaines concrètes. Le 1er mars 2026, six soldats américains ont été tués lors d’une attaque de drone contre un centre opérationnel au Koweït. Quelques jours plus tard, l’adjudant-chef français Arnaud Frion était à son tour tué lors d’une frappe similaire en Irak. Ces attaques révèlent une réalité nouvelle. La menace est diffuse, persistante et adaptable. Elle s’inscrit dans des stratégies de harcèlement à bas coût, qui jouent à la fois sur la saturation et sur le déni plausible.

L’Ukraine a servi de laboratoire à ciel ouvert pour cette transformation. Depuis 2022, le champ de bataille ukrainien a vu l’essor de drones bon marché, notamment les FPV, utilisés massivement sur le front. Il a aussi vu l’usage massif de drones de type Shahed, conçus en Iran, employés par la Russie puis progressivement améliorés sur le terrain. Ces retours d’expérience ont ensuite été réinjectés vers l’Iran, notamment à travers des transferts de technologies, de données et de savoir-faire opérationnel. Cette interaction entre les théâtres de guerre est désormais centrale : ce qui est testé en Ukraine est réutilisé, adapté et amplifié ailleurs. À l’été 2025, des responsables ukrainiens ont proposé aux États-Unis leur expertise en matière de lutte anti-drones. D’abord écartée, cette offre revient aujourd’hui dans le débat, alors que Washington prend progressivement la mesure du basculement.

Le retard américain n’est pas technologique, mais structurel. Les États-Unis restent organisés autour de systèmes complexes, coûteux et produits en quantités limitées, issus de cycles de développement longs – qu’il s’agisse de plates-formes comme l’avion bombardier B-2 ou de munitions spécialisées comme la bombe lourde GBU-57. Leur réponse continue de s’inscrire dans une logique budgétaire, là où le basculement en cours exige une adaptation plus profonde des doctrines, des rythmes de production et des pratiques. Des initiatives émergent néanmoins. L’utilisation récente de drones à bas coût comme les LUCAS témoigne d’une tentative d’adaptation vers des systèmes plus simples, produits en série et plus proches des logiques observées en Ukraine. Mais ces évolutions restent encore ponctuelles et ne traduisent pas, à ce stade, une transformation stratégique d’ensemble.

Face à cette évolution, de nouvelles solutions émergent : brouillage, guerre électronique, systèmes à énergie dirigée. Israël s’appuie déjà sur l’Iron Dome, qui affiche des taux d’interception élevés, et intègre progressivement des systèmes laser comme l’Iron Beam, encore utilisés de manière limitée. Mais ces capacités reposent sur des architectures coûteuses et très intégrées, que peu d’États sont aujourd’hui capables de déployer à une telle échelle, face à une menace qui évolue rapidement, en volume comme en diversité.

La guerre des drones impose une logique différente. Produire vite, en masse, à bas coût, et accepter une forme d’attrition. La guerre redevient, en partie, une guerre d’usure. Cette évolution s’inscrit aussi dans une stratégie plus large, notamment du côté iranien. Face aux limites de ses capacités conventionnelles, Téhéran a investi dans une guerre asymétrique fondée sur la dispersion, les proxies et l’usage massif de drones. Sa capacité de nuisance repose désormais largement sur ces systèmes.

Un retard stratégique

Les États-Unis ne sont pas dépassés technologiquement, mais ils sont stratégiquement en retard. Ils continuent de répondre à une guerre de masse par des solutions de précision, et à une logique de coût par une logique d’investissement.

Ce décalage tient aussi à une forme d’aveuglement stratégique. Convaincus de la supériorité de leur modèle, ils peinent à intégrer pleinement les transformations en cours, comme l’a illustré leur réticence initiale à tirer les leçons de l’expérience ukrainienne. À bien des égards, cette situation rappelle les difficultés rencontrées face à des formes de guerre asymétrique.

La guerre des drones inverse ces équilibres. Elle récompense moins la sophistication que la capacité à produire, saturer et s’adapter. Ce n’est pas la fin de la puissance américaine. C’est la fin du modèle sur lequel elle reposait.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Guerre des drones : la révolution low cost qui défie la puissance américaine – https://theconversation.com/guerre-des-drones-la-revolution-low-cost-qui-defie-la-puissance-americaine-278866

Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre »

Source: The Conversation – in French – By Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l’Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)

Dans la guerre actuelle, les infrastructures énergétiques sont désormais des cibles directes, et la fermeture du détroit d’Ormuz est devenue un instrument de dissuasion. Ce conflit révèle une nouvelle ère de conflictualité où les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu mais un vecteur de guerre, dans un contexte de multipolarisation où les États-Unis ne peuvent plus seuls garantir la stabilité régionale. La crise accélère une recomposition globale des dépendances énergétiques, poussant l’Asie à diversifier ses fournisseurs, l’Europe à accélérer sa transition, et offrant à la Russie et à la Chine l’occasion de s’imposer comme potentiels nouveaux garants de la sécurité énergétique mondiale.


Il n’y a aucune nouveauté à affirmer que les matières premières (pétrole et gaz), depuis leur découverte au Moyen-Orient, y constituent la matrice de nombreux conflits. Les guerres qui se sont succédé sur la période contemporaine sont du reste indissociables de la centralité des hydrocarbures issus de cet espace pour l’économie locale et internationale.

Cette primauté a produit au moins trois effets qui éclairent la séquence ouverte le 28 février 2026 par les opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant » lancées respectivement par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

Convoitise, fragilité et militarisation

Le premier de ces effets est la convoitise qui entoure le contrôle des réserves, des infrastructures et des routes maritimes liées aux hydrocarbures. De longue date, en effet, ceux-ci ont attiré et articulé les ambitions d’un grand nombre d’acteurs régionaux et mondiaux. Ils sont un canal privilégié de puissance. Rappelons à ce titre que ces matières premières sont géographiquement concentrées (Arabie saoudite, Irak, Iran, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït) et que les frontières issues des anciens mandats européens ont été tracées en fonction des gisements locaux.

Le deuxième effet est une fragilité créée par la dépendance globale à ces ressources, qui explique pourquoi chaque incident retentit de manière quasi immédiate et systémique.

Le troisième est la militarisation continue des lignes de faille dans ce Moyen-Orient dont les richesses naturelles sont parfois associées à une malédiction.

Ces trois effets ont été amplifiés à mesure que la transition énergétique s’est éloignée dans ces États rentiers, malgré une indéniable volonté de diversifier leurs économies, et que se sont aiguisés les appétits. Depuis quelques années, cette guerre pour les hydrocarbures est ainsi plus explicite et les derniers développements géopolitiques sanctionnent un tournant. Pipelines et terminaux d’exportation, à l’instar de l’île iranienne de Kharg visée par l’armée américaine, ne sont plus uniquement des points névralgiques sur la carte, mais des cibles directes et donc pleinement intégrées à la logique guerrière.

On comprend mieux, dès lors, les investissements de défense massifs réalisés par les pétromonarchies arabes, les hydrocarbures transformant l’escalade militaire en une confrontation géostratégique globale.

Régime énergétique de conflictualité

La guerre de 2026 dessine-t-elle les contours d’une nouvelle donne ? Peut-on évoquer un régime de conflictualité distinct des précédents ? Il faut comprendre que le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran n’est pas une répétition des crises antérieures, mais l’entrée dans une ère où la transition inachevée vers d’autres sources d’énergie accroît, non sans paradoxe, la valeur des hydrocarbures au Moyen-Orient. Les attaques contre les infrastructures du Golfe ont provoqué une flambée des prix et une perturbation de l’offre mondiale, confirmant une intensification sans précédent des liens entre matières premières et guerres.

Dans ce contexte d’interdépendance conflictuelle, les États de la région utilisent l’instabilité comme un moyen de négocier, tandis que les acteurs étrangers perdent visiblement leur capacité de stabilisation.

La nouveauté réside aussi dans la synchronisation de deux dynamiques. D’une part, la « multipolarisation » de la géopolitique régionale signifie que les États-Unis ne sont plus en mesure de garantir seuls la stabilité du Moyen-Orient, après avoir eux-mêmes grandement contribué à déstabiliser cette zone. De l’autre, l’hybridation des conflits sur le terrain, qui passe notamment par une manipulation des flux d’hydrocarbures, fait de ces derniers non plus seulement un enjeu mais un canal premier de conflictualité.

Un instrument de politique étrangère

Doit-on voir dans la fermeture partielle du détroit d’Ormuz par l’Iran un outil politique qui crée un précédent risqué dans la manière dont d’autres États du Moyen-Orient seraient tentés de normaliser le recours à ce type de tactique dans la conduite des conflits ?

Tout un chacun a pu observer comment un Iran affaibli par les sanctions et les frappes israélo-américaines a fait de ce détroit un lieu de dissuasion qui ne repose plus sur une simple mise en garde mais sur une capacité de nuisance effective. Depuis 2019, Téhéran menaçait de procéder à cette fermeture pour s’arroger un levier de négociation avec Washington sur le dossier nucléaire, rétablir une légitimité interne écornée et éprouver la cohésion des Occidentaux. Cela se traduit pour l’heure par une navigation restreinte et escortée par les forces iraniennes.

Il s’agit de surcroît pour un régime aux abois d’anticiper l’avenir et de monnayer sa place dans le nouvel ordre régional à venir. Il est difficile, de ce point de vue, de prédire de quoi seront faits les lendemains de la guerre, mais il faut reconnaître que cette approche a permis à l’Iran de mettre à mal les intérêts des nations dépendantes des hydrocarbures moyen-orientaux, plus particulièrement golfiotes.

Il est à craindre également que la situation ait des répercussions comparables dans d’autres couloirs maritimes vitaux, à l’instar de Bab el-Mandeb ou du canal de Suez. Une telle évolution pourrait figer les logiques de conflit dans un cycle auto-entretenu, tout en obligeant les puissances extérieures à maintenir une présence militaire contre leur gré.

Reconfiguration clé des dépendances

La guerre de 2026 produit un autre effet, accélérateur d’autres tendances. Elle précipite tout d’abord une diversification des sources d’approvisionnement pour les pays asiatiques, qui subissent des ruptures de chaînes de production et des hausses de coûts, et se tournent par conséquent vers d’autres fournisseurs.

L’Europe, de son côté, réalise son retard dans la substitution aux ressources fossiles ainsi que sa dépendance historique envers le Moyen-Orient, ce qui l’incite à se tourner toujours plus vers les énergies renouvelables venues de Chine, toutefois elles-mêmes exposées à ces tensions.

La Russie, enfin, profite de l’augmentation des prix pour recouvrer ses marges de manœuvre. Autrement dit, la recomposition des dépendances énergétiques est à la fois rapide et globale.

La crise marque incontestablement une fragmentation du marché en divers blocs politico-énergétiques, au point que le Moyen-Orient pourrait ne pas rester un point géopolitique central. Elle procure à Pékin et à Moscou l’opportunité d’amoindrir l’emprise américaine, de même que des moyens de s’ingérer dans la gouvernance des grandes routes énergétiques en se présentant comme les potentiels nouveaux garants de la sécurité des États du Golfe.

Est-ce au fond le début d’une « démondialisation énergétique » au travers de laquelle les hydrocarbures cesseront d’alimenter un marché international et fluide pour devenir le pilier de pôles concurrents ?

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre » – https://theconversation.com/les-hydrocarbures-au-moyen-orient-matrice-de-guerre-278391

Afghanistan : quand « l’apartheid de genre » devient une loi d’État

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble Chercheur associé à l’IREMMO-Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

En Afghanistan, un nouveau code pénal, promulgué par les talibans en janvier dernier, légalise les violences domestiques. Ce texte, composé de 119 articles répartis en 10 articles et trois sections, suscite de vives inquiétudes à l’international. De nombreuses ONG alertent sur le risque accru de détention arbitraire et de violences à l’égard des femmes.


Depuis le retour des talibans au pouvoir le 15 août 2021, la condition des femmes en Afghanistan n’a cessé de se dégrader. Le 4 janvier 2026, le régime a promulgué un nouveau code pénal fondé sur une interprétation rigide et littéraliste de l’école sunnite hanafite, qui, selon l’ONG afghane Rawadari, entérine des dispositions légalisant certaines formes de violence et restreignant fortement les libertés des femmes, tout en renforçant l’impunité des auteurs.

Dans ce contexte, la situation des femmes afghanes apparaît particulièrement préoccupante. L’avenir de leurs droits dans le pays demeure plus que jamais incertain.

Une légalisation de la violence conjugale

Le texte complet du nouveau code pénal a été publié le 26 février 2026 par l’Afghanistan Analysts Network (AAN), un centre de recherche indépendant spécialisé dans l’analyse politique et sociale de l’Afghanistan. Cette publication a d’emblée suscité une vive inquiétude, tant au niveau international qu’au sein de la société civile afghane, bien que celle-ci soit aujourd’hui très affaiblie et largement réprimée. Les rares acteurs encore actifs agissent discrètement ou depuis l’étranger, notamment en faveur des droits des femmes, en dénonçant ce type de textes de loi à l’international.

La disposition centrale de ce nouveau texte se trouve dans l’article 32, qui légalise la violence faite aux femmes. Désormais, un mari ne peut être poursuivi pour violences conjugales que si celles-ci entraînent des fractures visibles, des plaies ouvertes ou des blessures graves nécessitant un traitement médical. Autrement dit, la plupart des violences domestiques (physiques, psychologiques ou sexuelles) échappent à toute sanction pénale dès lors qu’elles ne laissent pas de traces évidentes sur le corps de la victime.

Même dans les cas reconnus par la loi, la peine encourue reste limitée et ne dépasse pas quinze jours d’emprisonnement. Ce texte révèle également un déséquilibre grotesque dans la hiérarchie des crimes. À titre de comparaison, l’article 70 punit de cinq mois de prison l’organisation de combats d’animaux (chiens, chameaux, moutons ou oiseaux) pour leur éviter une souffrance inutile, soit une peine nettement plus lourde que celle prévue pour des violences graves exercées sur des femmes.

Juridiquement, cette disposition admet désormais que certaines violences puissent être justifiées au nom de la « discipline familiale », conférant ainsi au mari un droit implicite d’exercer une forme de « correction ». De plus, aucun article ne prévoit de moyen clair permettant aux femmes d’accéder à la justice en cas de violences familiales, même lorsque celles-ci laissent des traces et tombent donc sous le coup de l’article 32. Les victimes doivent prouver leurs blessures, mais il leur est interdit de se dévêtir devant un juge, ce qui rend tout recours quasiment impossible.

L’absence de procédure adaptée, combinée aux lourdes restrictions pesant sur la liberté de mouvement et sur l’exercice des droits juridiques des femmes, contribue à maintenir les violences conjugales largement impunies en pratique.

Restriction des libertés fondamentales

Le nouveau code pénal ne se limite pas à légaliser les violences domestiques.

L’article 34 prévoit qu’une femme qui rend visite à sa famille sans disposer, chaque fois, d’une autorisation ad hoc de son mari, peut être condamnée à trois mois de prison. Selon le deuxième alinéa, cette sanction peut également s’appliquer aux membres de la famille qui l’accueillent ou la protègent. Ainsi, même la famille de la victime, qui pourrait servir de refuge en cas de violence domestique, se retrouve exposée à des sanctions légales.

Avant l’adoption de ce nouveau code pénal, les restrictions imposées aux femmes afghanes avaient déjà commencé dès décembre 2021, avec une série de décrets émis par le ministère pour la Promotion de la Vertu et la Prévention du Vice. Parmi les dispositions clés, les femmes doivent être accompagnées d’un mouhram (parent masculin, généralement un père, un frère, un mari ou un fils) pour certains déplacements ou activités publiques, y compris les voyages et l’accès à certains services étatiques.




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Ces mesures ont ensuite été consolidées par la loi sur la « Promotion de la vertu et prévention du vice », ratifiée par Hibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiée par le ministère de la Justice du régime taliban le 31 juillet 2024.

La loi impose un code vestimentaire strict. Les femmes doivent se couvrir intégralement devant tous les hommes non mouhram (non-membres de la famille proche) et porter des vêtements ni fins, ni serrés, ni courts, afin d’éviter la « corruption ».

Elle interdit également que la voix des femmes (qu’il s’agisse de parole, de chant, de récitation ou de lecture à haute voix lors de rassemblements) soit entendue en public, car elle est considérée comme susceptible de conduire au « vice ».

La loi interdit également aux femmes d’utiliser les services de transport seules, sans être accompagnées d’un parent masculin. Le nouveau code pénal vient ainsi compléter ces mesures, en effaçant quasi totalement les femmes de la vie sociale et, surtout, de la vie juridique.

Pression internationale : et ensuite ?

L’ONG afghane Rawadari a estimé, le 22 janvier 2026, que près de neuf Afghanes sur dix seraient confrontées à des violences liées à leur genre au cours de leur vie. Cette estimation prend une signification particulièrement préoccupante dans un contexte où le nouveau code pénal tend à légaliser ces violences et à isoler encore davantage les victimes.

Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains, qui a qualifié l’Afghanistan de « cimetière pour les droits humains », a vigoureusement dénoncé ce nouveau code, le considérant comme un pas vers une forme d’« apartheid de genre ». Des organisations non gouvernementales, telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, ont également alerté sur ce nouveau code pénal afghan.

Le 6 mars 2026, Amnesty International a ainsi demandé aux autorités afghanes une révision complète du texte, estimant qu’il viole les principes fondamentaux du droit international, notamment l’égalité devant la loi et la protection contre la violence. L’Union européenne, quant à elle, par l’intermédiaire de son envoyé spécial Gilles Bertrand, a également dénoncé ce code, soulignant qu’il institutionnalise les inégalités, normalise la violence domestique et restreint l’autonomie des femmes.

Cependant, au-delà de ces condamnations, il reste difficile, dans l’état actuel du droit international, d’agir concrètement. De plus, dans le contexte international actuel, marqué par la guerre au Moyen-Orient et d’autres crises majeures, la situation des femmes afghanes est reléguée au dernier plan. La communauté internationale dispose de peu de moyens pour faire pression sur le régime taliban et protéger les droits humains, en particulier ceux des femmes.

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Afghanistan : quand « l’apartheid de genre » devient une loi d’État – https://theconversation.com/afghanistan-quand-lapartheid-de-genre-devient-une-loi-detat-278395

Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France

Source: The Conversation – in French – By Lucas Javaudin, Chercheur postdoc au LVMT, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

Parce qu’elles pénaliseraient injustement les ménages les plus modestes, les zones à faibles émissions, ou ZFE, sont aujourd’hui au cœur du débat politique en France, et pourraient être supprimées. Des travaux de simulation du comportement de millions d’usagers et du trafic en Île-de-France livrent un éclairage sur les effets réels de la mesure, tant en matière de pollution de l’air que de répartition des coûts entre les territoires.


Alors que la pollution atmosphérique continue de s’affirmer comme l’un des défis sanitaires majeurs des métropoles européennes, les zones à faibles émissions (ZFE) s’imposent comme un sujet de discorde politique et sociale.

En Île-de-France, où une ZFE couvre Paris et 76 communes voisines, l’interdiction progressive des véhicules les plus polluants (classés selon le système Crit’Air) vise à réduire les émissions de dioxyde d’azote (NO2) et de particules fines de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres (PM2,5). Ces deux polluants sont en effet responsables d’une large part des maladies respiratoires et cardiovasculaires.

Pourtant, ce dispositif, présenté comme une solution indispensable à la qualité de l’air, se trouve aujourd’hui au centre d’un débat parlementaire houleux. Sa suppression est ainsi envisagée, au nom d’un caractère présenté comme « injuste » et « inefficace ».




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Un contexte parlementaire explosif

Un projet de loi visant à supprimer les ZFE en France a relancé les tensions.

Les opposants aux ZFE dénoncent une mesure pénalisante pour les ménages modestes, souvent dépendants de véhicules anciens et confrontés à un manque d’alternatives de transport en commun accessibles. À l’opposé, les défenseurs des ZFE rappellent leur rôle crucial dans la lutte contre la pollution : les particules fines sont responsables de 40 000 décès prématurés par an en France, selon Santé publique France.

Face à cette polarisation, nous proposons une approche fondée sur la modélisation pour dépasser les postures idéologiques. Elle permet de s’intéresser conjointement aux comportements de mobilité, à la dynamique du trafic et aux impacts environnementaux de cette mesure. Il s’agit d’évaluer finement l’efficacité réelle des ZFE et les inégalités sociospatiales qu’elles engendrent potentiellement.

Un simulateur de trafic pour modéliser les effets des politiques de transport

Nous avons eu recours à l’outil METROPOLIS, un simulateur de trafic multi-agents à grande échelle que nous avons développé.

Il permet de modéliser le comportement de millions de voyageurs, chacun prenant des décisions quant à l’opportunité de se déplacer, au mode de transport à utiliser (voiture, transports en commun, marche, etc.), à l’itinéraire à emprunter et enfin à l’heure de départ. Chaque voyageur va alors minimiser un coût de déplacement généralisé incluant les coûts monétaires, les coûts de « deshorage » (c’est-à-dire l’ajustement de l’heure de départ pour limiter l’inconfort) et les temps de trajets dépendant de la congestion routière. Cette dernière est endogène : elle est le fruit des décisions individuelles prises par l’ensemble des usagers.

METROPOLIS est régulièrement utilisé dans le cadre académique pour évaluer diverses politiques urbaines. Il est également utilisé pour des applications plus opérationnelles. La Société des grands projets l’emploie ainsi pour anticiper les flux de trafic sur les futures lignes du Grand Paris Express ainsi que sur les services express régionaux métropolitains en développement. Des applications ont également été mises en œuvre à Québec (Canada) par l’Université Laval.

Les résultats que nous présentons ici s’appuient sur des simulations réalisées avec METROPOLIS pour évaluer la ZFE en Île-de-France, dans le cadre d’un scénario d’interdiction des véhicules classés Crit’Air 3 ou pire, théoriquement en vigueur depuis janvier 2025. Il est à noter que le scénario de référence que nous avons adopté s’entend en l’absence totale de ZFE.

Des effets positifs sur la congestion routière et la pollution de l’air

De fait, la mise en place d’une zone à faibles émissions modifie à la fois le volume du trafic et les comportements de déplacement. Certains conducteurs optent alors pour les transports en commun ou des mobilités douces, tandis que d’autres modifient leurs itinéraires.

Simuler ces ajustements comportementaux est indispensable, car ils forment le mécanisme central par lequel une zone à faibles émissions agit sur la qualité de l’air. En effet, moins de trajets en voiture (en particulier polluantes) impliquent moins d’émissions et donc une exposition réduite à la pollution.

Les modélisations prévoient que l’utilisation de la voiture diminue, tandis que les transports en commun gagnent des usagers. Le volume total du trafic et la congestion diminuent. À noter que le terme véhicule-kilomètre, dans le tableau ci-dessus, désigne le déplacement d’un véhicule routier sur une distance d’un kilomètre.

L’objectif principal de la ZFE reste de réduire la pollution atmosphérique. Les simulations de trafic montrent, à ce titre, des réductions substantielles des émissions de CO₂, NO₂ et PM2,5, ce qui se traduit par des avantages significatifs pour la santé publique.

Au-delà de leurs effets moyens sur la pollution et la congestion, les zones à faibles émissions ont également des conséquences spatiales spécifiques. La plupart des réductions d’émissions ont lieu dans la zone elle-même, mais des diminutions significatives sont également observées le long des principales voies d’accès à la zone.

Identifier les gagnants et les perdants de la ZFE

Les simulations de trafic à grande échelle permettent aussi d’identifier les ménages qui sont pénalisés et de quantifier ce qu’ils y perdent. Cet outil est donc décisif pour le débat public, car l’acceptabilité dépend non seulement des gains nets totaux, mais également de la répartition des bénéfices et des coûts.

Variations des émissions de particules PM 2,5 (de diamètre inférieur à 2,5 microns) à la suite de la mise en place de la ZFE avec interdiction des véhicules Crit’Air 3 ou pire, résultats estimés par simulation.
Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l’auteur

Entre municipalités, les ZFE ne créent pas de gagnants ni de perdants clairement définis en fonction des revenus, tant les municipalités à faibles revenus que celles à revenus élevés comptent de ménages qui tirent profit de cette politique et d’autres qui sont pénalisés.

Si les municipalités plus riches ont tendance, en moyenne, à compter un peu plus de gagnants et moins de perdants, cette corrélation est très faible. L’analyse statistique montre que le revenu n’explique qu’une infime partie de la variation des résultats entre les municipalités. Ces résultats suggèrent que cette politique n’accroît pas de manière significative les inégalités économiques entre les municipalités.

Les citadins sont ceux qui bénéficient le plus d’une exposition réduite à la pollution de l’air. En revanche, les ménages qui dépendent de véhicules plus anciens, souvent situés en zone périurbaine, supportent des coûts plus élevés.

Les communes « perdantes » à la suite de la mise en place de la ZFE sont principalement celles situées le long de ses contours.
Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l’auteur

Dans l’ensemble, nos résultats plaident en faveur des zones à faibles émissions comme instrument central de la politique de qualité de l’air, à condition que leurs effets distributifs (c’est-à-dire leurs effets positifs ou négatifs sur les revenus des différents groupes sociaux) soient correctement pris en compte et corrigés.




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Comment corriger les effets distributifs ?

Les avantages agrégés de la ZFE étant importants, des politiques de compensation pourraient être envisagées. Par exemple, un soutien ciblé en faveur de véhicules plus propres – notamment les voitures électriques – ou l’amélioration des services de transport en commun peuvent compenser les pertes de répartition sans compromettre les gains environnementaux.

Inspirés par le « leasing social » proposé par le gouvernement français, nous avons simulé un programme permettant aux ménages de louer un véhicule électrique (VE) pour environ 200 euros par mois. Cette location offrirait une solution de mobilité abordable et écologique aux ménages isolés qui dépendent de leur vieille voiture.

Associer la ZFE à un tel programme de location longue durée permettrait de réduire considérablement le nombre de ménages pénalisés. Le programme de location contribue à décarboner le parc automobile, avec un triplement du nombre de kilomètres parcourus en véhicule électrique. Nos résultats montent que les décès prématurés dus à la pollution atmosphérique diminueraient davantage, par rapport à la seule mise en place de la zone à faibles émissions.




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The Conversation

Lucas Javaudin a reçu des financements du centre interdisciplinaire Energy4Climate de l’Institut Polytechnique de Paris.

de Palma Andre a reçu des financements de France 2030 (décarbonation) projet Harmonic sur la compatibilité des politiques publiques

ref. Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France – https://theconversation.com/les-zfe-sont-elles-injustes-ce-que-montrent-les-simulations-de-trafic-en-ile-de-france-278004

Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Doctorante en science politique à l’Université Laval, mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales – https://theconversation.com/les-passeports-et-les-visas-ne-sont-pas-des-outils-neutres-ils-sont-marques-par-des-hierarchies-raciales-262782

Notre régime de visa est-il un héritage de l’ordre racial-colonial ?

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Je suis doctorante en science politique à l’Université Laval. Mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Notre régime de visa est-il un héritage de l’ordre racial-colonial ? – https://theconversation.com/notre-regime-de-visa-est-il-un-heritage-de-lordre-racial-colonial-262782

Comment transformer des déchets plastiques en vinaigre grâce à l’énergie solaire

Source: The Conversation – in French – By Yimin Wu, Associate Professor, Tang Family Chair in New Energy Materials and Sustainability, University of Waterloo

Chaque année, des centaines de millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde. Des recherches montrent comment on peut transformer ces déchets en quelque chose d’utile. (Unsplash/Nick Fewings)

Le plastique est un des matériaux les plus durables jamais créés. Sa durabilité l’a rendu indispensable dans les domaines de la médecine, de l’emballage alimentaire et des transports. Cependant, elle est également à l’origine d’un des problèmes environnementaux les plus graves auxquels nous sommes confrontés.

Chaque année, des centaines de millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde. Une grande partie de ces déchets finit dans des sites d’enfouissement, des incinérateurs ou dans la nature, où ils peuvent mettre des siècles à se décomposer.

Les méthodes dont nous disposons pour lutter contre la pollution plastique présentent des inconvénients. Leur dépôt dans des sites d’enfouissements entraîne une fuite de produits chimiques et de microplastiques dans l’environnement.

L’incinération libère des fumées nocives et des toxines. Le recyclage mécanique dégrade souvent les plastiques en produits de moindre valeur, tandis que le recyclage chimique requiert des températures et des pressions élevées, ainsi que d’importantes quantités d’énergie.

Mes collègues et moi-même avons récemment publié une étude qui explore une nouvelle possibilité. Nous avons utilisé la lumière du soleil et un catalyseur à base de fer pour transformer des déchets plastiques en acide acétique, qui est le composant principal du vinaigre, mais aussi un produit chimique industriel important.

Nous avons pu démontrer que, plutôt que de considérer le plastique comme un simple déchet, nous pouvons le convertir en un produit utile dans des conditions modérées.

Tirer des enseignements d’un champignon

C’est la nature qui a inspiré nos recherches. Le champignon de la pourriture blanche du bois, Phanerochaete chrysosporium, est réputé pour sa capacité à décomposer la lignine, l’un des polymères les plus résistants que l’on trouve dans le bois. Il y parvient grâce à des enzymes qui produisent des espèces chimiques hautement réactives pouvant décomposer des structures carbonées complexes.

Nous nous sommes demandé si un matériau synthétique pouvait reproduire cette stratégie.

Le catalyseur que nous avons conçu est du nitrure de carbone dopé au fer, un semi-conducteur qui absorbe la lumière visible. Nous avons ensuite ancré des atomes de fer individuels, de manière à créer ce qu’on appelle un catalyseur à atome unique.

Au lieu de former des nanoparticules, chaque atome de fer est isolé et intégré à la structure du nitrure de carbone. Cette précision atomique est cruciale. Chaque atome de fer se comporte comme un site actif dans une enzyme naturelle, ce qui optimise l’efficacité tout en garantissant la stabilité.

Une réaction en deux étapes activée par la lumière

Le système fonctionne grâce à une cascade de réactions activées par la lumière.

Sous l’effet de la lumière du soleil et en présence de peroxyde d’hydrogène, les sites ferriques activent le peroxyde afin de générer des radicaux hydroxyles hautement réactifs. Un radical est un atome, une molécule ou un ion possédant au moins un électron non apparié, ce qui le rend très réactif sur le plan chimique.

Ces radicaux attaquent les longues chaînes de carbone qui composent les plastiques, comme le polyéthylène (qu’on trouve dans les sacs en plastique), le polypropylène (récipients alimentaires), le PET (bouteilles de boissons) et même le PVC (tuyaux et emballages).

Les polymères s’oxydent progressivement et se décomposent en molécules plus petites, jusqu’à devenir du dioxyde de carbone (CO2).


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Au lieu de laisser s’échapper le CO2, ce catalyseur remplit alors une deuxième fonction : il utilise la lumière du soleil pour réduire le CO2 en acide acétique. Autrement dit, le carbone contenu dans les déchets plastiques est d’abord oxydé, puis réassemblé pour former une nouvelle molécule utile.

Concrètement, cette approche permet de décomposer le plastique et de convertir le carbone ainsi obtenu en un produit chimique de base au sein d’un même système. C’est ce qui la distingue de la plupart des technologies de recyclage existantes.

Pourquoi de l’acide acétique ?

L’acide acétique est connu comme étant l’ingrédient acide du vinaigre, mais c’est aussi une matière première industrielle importante. On s’en sert pour fabriquer des adhésifs, des revêtements, des solvants, des fibres synthétiques et des produits pharmaceutiques.

La demande mondiale en acide acétique s’élève à plusieurs millions de tonnes chaque année, ce qui représente un marché de plusieurs milliards de dollars.

Actuellement, la majeure partie de l’acide acétique est produite par un procédé très énergivore appelé « carbonylation du méthanol », dans lequel le méthanol réagit avec du monoxyde de carbone à haute température.

La transformation des rebuts plastiques en acide acétique permet d’adopter une approche circulaire : au lieu d’extraire du carbone neuf, nous réutilisons celui qui est déjà présent dans les déchets.

Dans le cadre de nos expériences, le système a produit de l’acide acétique à des taux comparables à ceux d’autres méthodes de conversion des plastiques par la lumière. Lorsque nous avons optimisé l’utilisation de la lumière à l’intérieur du réacteur, le taux de production a considérablement augmenté.

Il est important de noter que la réaction s’est déroulée à température ambiante et à pression atmosphérique normale. Cela contraste avec de nombreuses méthodes de recyclage chimique qui nécessitent de chauffer les plastiques à plusieurs centaines de degrés Celsius.

Des plastiques courants

Les études en laboratoire portent souvent sur des plastiques purs et isolés. Or, les déchets réels sont mélangés et contaminés. Nous avons donc testé différents plastiques courants séparément, ainsi que sous forme de mélanges.

Notre catalyseur a permis de transformer plusieurs matières plastiques du commerce. Nous avons remarqué que le PVC affichait des performances particulièrement élevées. Nous pensons que le chlore libéré lors de sa dégradation pourrait générer des radicaux supplémentaires, accélérant ainsi le processus de dégradation.

Les atomes de fer restaient dispersés à l’échelle atomique après plusieurs utilisations, ce qui témoigne d’une bonne stabilité. Cet aspect est important, car la dégradation du catalyseur ou la lixiviation des métaux peuvent nuire aux performances et à la sécurité environnementale.

Le système repose sur l’ajout de peroxyde d’hydrogène, qui est consommé au cours de la réaction. Bien que le peroxyde d’hydrogène se décompose en eau et en oxygène, ce qui le rend relativement inoffensif, il faudra se pencher sur une manière durable de le fournir à grande échelle dans le cadre de travaux futurs.

De la conception à la mise en pratique

Reproduire à grande échelle un nouveau procédé chimique est toujours un défi. La pénétration de la lumière, la conception des réacteurs et la variabilité des matières premières issues des déchets plastiques ont une incidence sur l’efficacité de la réaction. Les additifs présents dans les plastiques commerciaux, tels que les stabilisants, les pigments et les plastifiants, peuvent également influencer les résultats.

Afin d’étudier la faisabilité de notre méthode, nous avons effectué une évaluation technico-économique préliminaire. Cette démarche sert à analyser les avantages économiques d’un procédé industriel ou d’un produit.

Bien qu’une optimisation supplémentaire soit nécessaire, l’évaluation suggère que le fait de combiner le traitement des déchets avec la fabrication d’un produit chimique de valeur pourrait permettre de compenser les coûts, notamment grâce aux avantages environnementaux.

Ces travaux mettent également en évidence le potentiel des catalyseurs à atome unique et de la conception bio-inspirée. En reproduisant la manière dont les enzymes contrôlent la réactivité à des sites métalliques précis, nous parvenons à effectuer des transformations chimiques complexes dans des conditions modérées, en utilisant la lumière du soleil comme source d’énergie.

Revoir le cycle de vie du plastique

Le problème de la pollution plastique ne pourra pas être résolu par une seule technologie. Il est essentiel de réduire l’utilisation de ce matériau, d’améliorer la conception des produits et de perfectionner les systèmes de recyclage.

La transformation des déchets plastiques en produits utiles constitue une stratégie complémentaire. Elle permet de considérer le plastique comme une source de carbone et non seulement comme un fardeau pour l’environnement.

Si nous réussissons à exploiter l’énergie solaire pour effectuer ces transformations de manière efficace et à grande échelle, les emballages d’hier pourraient devenir la matière première industrielle de demain.

Le défi consiste désormais à transposer nos avancées au laboratoire en systèmes robustes et adaptables. Si nous y parvenons, nous franchirons une étape importante vers une économie plus circulaire, dans laquelle les déchets ne marquent pas la fin d’une histoire, mais le début d’une nouvelle.

La Conversation Canada

Yimin Wu bénéficie d’un financement de la Chaire Tang en matériaux énergétiques nouveaux et en développement durable, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ainsi que d’un financement de démarrage de l’Institut de l’eau (WI) et de l’Institut de nanotechnologie de Waterloo (WIN) de l’Université de Waterloo.

ref. Comment transformer des déchets plastiques en vinaigre grâce à l’énergie solaire – https://theconversation.com/comment-transformer-des-dechets-plastiques-en-vinaigre-grace-a-lenergie-solaire-278928

Des centaines d’insectes affamés, un étudiant et une combinaison en mesh… Comment une série d’expériences aide à comprendre le vol des moustiques

Source: The Conversation – in French – By David Hu, Professor of Mechanical Engineering and Biology, Adjunct Professor of Physics, Georgia Institute of Technology

En modélisant les trajectoires de moustiques volant autour d’une cible humaine, les scientifiques ont appris à prédire et caractériser leurs déplacements. David L. Hu, Georgia Tech

Derrière chaque piqûre se cache une mécanique précise : en suivant des moustiques à la trace, une équipe de chercheurs a mis au jour les lois qui gouvernent leur comportement.


« Quatre minutes, c’est trop long ».

Piqûres de moustiques
Le bras de Chris Zuo après une session avec les moustiques.
David L. Hu

Voici le message que m’a envoyé Chris Zuo, étudiant de premier cycle, accompagné de photos montrant d’innombrables piqûres de moustiques sur sa peau nue. Ce massacre sur l’ensemble du corps n’était pas le résultat d’un camping qui aurait mal tourné. Il avait passé ce laps de temps limité dans une pièce contenant 100 moustiques affamés, vêtu uniquement d’une combinaison en mesh que nous pensions capable de le protéger.

C’est ainsi qu’a débuté notre enquête de trois ans pour comprendre le comportement d’un insecte d’une simplicité trompeuse : le moustique. Cela peut ressembler au plan sadique d’un professeur, mais en réalité, nous avons respecté toutes les procédures. Le comité d’éthique de notre université a approuvé le protocole, en s’assurant que Chris était en sécurité et qu’il n’était soumis à aucune pression. Les moustiques étaient exempts de maladies et provenaient de notre État, la Géorgie. Et cette séance a donné lieu aux premières — et dernières — piqûres reçues par qui que ce soit dans le cadre de l’étude.

En plus de mon rôle de tortionnaire pour étudiants, je suis auteur et professeur à Georgia Tech, avec plus de 20 ans d’expérience dans l’étude des déplacements des animaux.

Les moustiques sont l’animal le plus dangereux au monde. Les maladies qu’ils transmettent, du paludisme à la dengue, provoquent plus de 700 000 décès par an. Les moustiques ont causé plus de morts que les guerres.

Le monde dépense 19 milliards d’euros par an en milliards de litres d’insecticides, en millions de kilos de larvicides et en millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide – le tout pour lutter contre un insecte minuscule qui pèse dix fois moins qu’un grain de riz et ne possède que 200 000 neurones.

Et pourtant, les humains sont en train de perdre la guerre contre les moustiques. Ces insectes évoluent pour prospérer en milieu urbain et propagent les maladies plus rapidement avec le changement climatique. Comment des animaux aussi simples peuvent-ils nous repérer avec une telle facilité ?

Les scientifiques savent que les moustiques ont une très mauvaise vue et qu’ils dépendent de signaux chimiques pour compenser. Mais savoir ce qui attire un moustique ne suffit pas à prédire son comportement. On peut savoir qu’un missile à guidage thermique est attiré par la chaleur sans pour autant comprendre comment il fonctionne.

C’est là qu’intervient Chris et son sacrifice dans la pièce infestée de moustiques. En suivant les trajectoires de nombreux moustiques autour de lui, nous espérions déterminer comment ils adaptent leurs décisions à sa présence. Comprendre la manière dont les moustiques réagissent aux humains constitue une première étape pour mieux les contrôler.

Comment les moustiques repèrent leur repas

Sur les 3 500 espèces de moustiques, plus de 100 sont dites anthropophiles, c’est-à-dire qu’elles préfèrent les humains comme source de nourriture. Certaines espèces sont capables de repérer une seule personne au milieu d’un troupeau entier de bovins pour aller lui sucer le sang.

C’est une prouesse, étant donné que les moustiques ne volent pas bien. Ils cessent de voler dès qu’il y a une légère brise de 3 à 5 km/h, soit une vitesse d’air comparable à celle générée par le balancement de la queue d’un cheval. Dans des conditions plus calmes, les moustiques utilisent leur cerveau minuscule pour suivre la chaleur, l’humidité et les odeurs humaines transportées par le vent.

Le dioxyde de carbone, sous-produit de la respiration de tous les êtres vivants, est particulièrement attractif. Les moustiques le détectent aussi facilement que vous percevez l’odeur d’une benne à ordures pleine, jusqu’à environ 9 mètres de leur hôte, là où les concentrations chutent à quelques parties par million, soit l’équivalent de quelques tasses de colorant dans une piscine olympique.

Contour noir des lettres G et T dans le panneau de gauche ; dans le panneau de droite, des lignes sinueuses noires représentant les trajectoires de vol des moustiques autour des lettres.
Le contour sombre du logo de Georgia Tech plaît beaucoup aux moustiques.
David L. Hu, Georgia Tech

La vision des moustiques ne leur est pas très utile pour partir à la recherche de leur prochain repas. Leurs deux yeux comptent plusieurs centaines de petites lentilles individuelles appelées ommatidies, chacune large comme un cheveu humain. Elles produisent une image en mosaïque, légèrement floue, comme pixelisée. En raison des lois de l’optique, les moustiques ne peuvent distinguer un humain adulte qu’à quelques mètres de distance. Avec la seule vue, ils sont incapables de différencier un humain d’un petit arbre. Ils examinent donc chaque objet sombre.

Collecter des données sur les trajectoires de vol

La difficulté lorsqu’on étudie le vol des moustiques, c’est que, comme des enfants surexcités, la plupart de leurs mouvements n’ont pas vraiment de sens. Dans une pièce vide, les moustiques modifient très souvent leur vitesse et leur direction de façon complètement aléatoire. Il nous fallait donc de nombreuses trajectoires de vol pour faire émerger un signal au milieu de ce bruit.

Un homme allongé au sol, visible sur deux images affichées sur l’écran d’un ordinateur portable au premier plan.
Vêtu d’une combinaison en maille, Chris Zuo attend les moustiques, un peu perplexe.
David L. Hu, Georgia Tech

L’un de nos collaborateurs, le biologiste de l’université de Californie à Riverside Ring Cardé, nous a expliqué que dans les années 1980, les scientifiques menaient des « études de piqûres » en se mettant en sous-vêtements et en écrasant les moustiques qui se posaient sur leur peau nue. Selon lui, la nudité permettait d’éviter des variables parasites, comme la couleur du tissu d’une chemise.

Chris et moi nous sommes regardés. S’asseoir nu et attendre de servir de proie aux moustiques ? Non… Nous avons plutôt conçu la combinaison en mesh que Chris portait initialement dans la pièce infestée. Mais après avoir vu ses piqûres, il nous fallait une meilleure solution.

À la place, Chris a choisi des vêtements à manches longues, qu’il a lavés avec une lessive sans parfum, et a enfilé gants et masque. Entièrement protégé, il n’avait plus qu’à rester debout et attendre, tandis qu’un nuage de moustiques tourbillonnait autour de lui.

Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis nous ont fait découvrir le Photonic Sentry, une caméra capable de suivre simultanément des centaines d’insectes en vol dans une pièce. Elle enregistre 100 images par seconde avec une résolution de 5 mm, dans un espace de la taille d’un grand studio. En seulement quelques heures, Chris et un autre doctorant, Soohwan Kim, ont produit plus de données sur le vol des moustiques que tout ce qui avait été mesuré auparavant dans l’histoire humaine.

100 moustiques volant autour de Chris Zuo pendant 10 minutes. Seule une partie des trajectoires observées est restituée.

Pour les mathématiciens, comme nos collaborateurs Jörn Dunkel, Chenyi Fei et Alex Cohen du MIT, la géométrie du corps de Chris reste trop complexe pour étudier les réactions des moustiques. Les mathématiciens excellent dans l’art de ramener les problèmes complexes à leur essence. Chenyi a donc suggéré d’épargner Chris : pourquoi ne pas le remplacer par un simple mannequin, une boule noire en polystyrène fixée sur un support, associée à une source de dioxyde de carbone ?

Au cours des deux années suivantes, Chris a filmé sans relâche les moustiques tournoyant autour de ces mannequins en polystyrène. Puis il les aspirait à l’aide d’un aspirateur, en essayant de ne pas se faire piquer.

Décrypter les trajectoires

Un moustique vole comme on pilote un avion : il tourne à gauche ou à droite, accélère ou freine. Nous avons d’abord caractérisé son comportement de vol en fonction de sa vitesse, de sa position et de sa direction par rapport à la cible, première étape pour construire notre modèle.

Notre confiance dans ces règles de comportement s’est renforcée à mesure que nous analysions davantage de trajectoires, jusqu’à exploiter 20 millions de données concernant les positions et les vitesses des moustiques. Cette idée consistant à intégrer des observations pour étayer une hypothèse mathématique remonte à 200 ans et porte le nom d’inférence bayésienne. Nous avons ensuite illustré le comportement des moustiques observé à l’aide d’une application web.

Quatre panneaux montrant la trajectoire d’un moustique en l’absence de cible, en présence d’une cible visuelle, d’une source de CO₂, ou des deux combinées.
Le moustique adapte son vol à la cible qu’on lui présente.
David L. Hu

Grâce à notre modèle, nous avons montré que différents types de cibles modifient le vol des moustiques. Les cibles visuelles provoquent des survols, où les moustiques passent à proximité avant de continuer leur route. Le dioxyde de carbone entraîne des hésitations, les moustiques ralentissant à proximité de la cible. La combinaison d’un signal visuel et de dioxyde de carbone génère des trajectoires orbitales à grande vitesse.

Jusqu’à présent, nous avions uniquement utilisé des expériences avec des sphères en polystyrène pour entraîner notre modèle. Le véritable test consistait à voir s’il pouvait prédire le vol des moustiques autour d’un humain. Chris est retourné dans la chambre, cette fois vêtu de blanc et coiffé d’un chapeau noir, se transformant en véritable cible. Notre modèle a correctement prédit la répartition des moustiques autour de lui. Nous avons ainsi identifié des zones à risque, où la probabilité de voir des moustiques tournoyer autour de lui était élevée.

Prédire le comportement des moustiques constitue une première étape pour les déjouer. Dans les zones infestées, on conçoit par exemple des maisons dotées de dispositifs empêchant les moustiques de suivre les signaux humains et d’entrer. De même, les pièges à moustiques aspirent les insectes lorsqu’ils s’approchent trop près, mais laissent encore s’échapper entre 50 % et 90 % d’entre eux. Beaucoup de ces dispositifs reposent encore sur des essais empiriques. Nous espérons que notre étude fournira un outil plus précis pour concevoir des méthodes de capture ou de dissuasion.

Lorsque la mère de Chris a assisté à sa soutenance de master, je lui ai demandé ce qu’elle pensait du fait que son fils se soit proposé comme appât pour les moustiques. Elle m’a répondu qu’elle en était très fière. Moi aussi — et pas seulement parce que je suis soulagé que Chris ne m’ait jamais demandé de prendre sa place dans la chambre infestée de moustiques.

The Conversation

David Hu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des centaines d’insectes affamés, un étudiant et une combinaison en mesh… Comment une série d’expériences aide à comprendre le vol des moustiques – https://theconversation.com/des-centaines-dinsectes-affames-un-etudiant-et-une-combinaison-en-mesh-comment-une-serie-dexperiences-aide-a-comprendre-le-vol-des-moustiques-278902