Recruter son remplaçant : réflexe naturel ou erreur stratégique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Elodie Gentina, Professeur à IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille, IÉSEG School of Management

Qui mieux que le sortant pour recruter son successeur ? Qui, mieux que lui, connaît le poste et ses attendus ? Gare pourtant aux fausses bonnes idées car de nombreux biais peuvent conduire à des recrutements imparfaits.


Le départ d’un collaborateur entraîne une perte de savoirs explicites et tacites, une rupture dans les routines de travail et un affaiblissement des réseaux relationnels, tant internes qu’externes. Bien souvent, il s’agit également de la disparition d’un repère collectif : un collègue reconnu pour son expertise, porteur d’une mémoire organisationnelle construite au fil du temps. Cette discontinuité impose nécessairement une réorganisation du travail, qu’il s’agisse d’un remplacement poste pour poste ou d’une redistribution des missions au sein des équipes existantes.

Dès lors, l’idée d’associer le collaborateur sortant au choix de son successeur peut sembler pertinente. En tant que détenteur d’une connaissance fine du poste et de ses contraintes, il apparaît, à première vue, comme un acteur légitime du processus de succession. Cette légitimité ne saurait toutefois se traduire par un pouvoir décisionnel autonome : elle suppose un cadrage méthodologique, généralement porté par les ressources humaines, afin d’objectiver les critères de sélection et de limiter les effets de reproduction.

Transmettre son rôle sans façonner son double

Lorsqu’un collaborateur quitte son poste, il peut manifester le souhait de contribuer au choix de son successeur, ce qui apparaît légitime. En tant qu’acteur directement impliqué, il détient une connaissance fine des exigences du métier, des interactions construites au fil du temps et des dimensions informelles du poste, souvent invisibles pour un nouvel arrivant.




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Cette implication suppose toutefois un équilibre subtil. Il s’agit de transmettre sans chercher à modeler, d’accompagner sans contraindre. Une transmission authentique repose sur la capacité de partager son expérience avec sincérité, sans tenter de reproduire son propre profil. Elle implique de rendre compte aussi bien des réussites que des difficultés rencontrées, d’identifier les fragilités du rôle, les contraintes opérationnelles et les zones d’incertitude. Dans cette perspective, le rôle des RH consiste à aider à distinguer ce qui relève du poste de ce qui relève de la personne, afin que l’expérience individuelle ne devienne pas une norme implicite. En offrant une vision lucide et exhaustive du poste, le collaborateur sortant permet à son successeur de s’approprier la fonction de manière autonome, sur des bases réalistes plutôt que sur une représentation idéalisée.

Prévenir l’ « Alzheimer organisationnel »

Ce phénomène, parfois qualifié d’« Alzheimer organisationnel » correspond à une disparition silencieuse de l’expertise accumulée, faute de transmission structurée. Sans démarche volontaire et sans plan de succession clair, la mémoire collective s’effrite, et, avec elle, la capacité de l’organisation à apprendre et à se renouveler. Le principe fondamental en matière de transmission des savoirs consiste à anticiper.

Celle-ci ne devrait pas relever d’une logique d’urgence déclenchée par un départ imminent, mais s’inscrire durablement dans les politiques de gestion des compétences et des talents de l’entreprise. Dans les organisations disposant de fonctions RH structurées, cette anticipation permet de formaliser les compétences clés, d’identifier les zones de vulnérabilité et d’encadrer la participation du collaborateur sortant. Lorsqu’un départ est identifié suffisamment en amont, l’organisation peut mettre en place des dispositifs progressifs de formation et d’accompagnement, favoriser une passation fluide des responsabilités et limiter les tensions opérationnelles liées à la transition.

Attention au piège du « clone »

De nombreuses recherches récentes montrent que les biais – qu’ils soient humains ou issus d’outils automatisés – poussent souvent les recruteurs, mais aussi les collaborateurs directement impliqués dans le processus de sélection, notamment le salarié sortant, à privilégier des profils qui leur ressemblent ou qui correspondent à des modèles déjà présents dans l’organisation, renforçant ainsi l’homogénéité plutôt que la diversité.

En matière de recrutement, les biais et les stéréotypes n’épargnent personne. Si les stéréotypes sont naturels, c’est parce qu’ils reposent sur des heuristiques, des raccourcis que nous utilisons pour prendre des décisions rapides sans mobiliser des ressources cognitives. Lors d’un entretien, 87 % des décisions sont prises en moins de quinze minutes, le reste ne servant qu’à confirmer la décision déjà prise. Les sociologues nomment ce phénomène « homophilie » : inconsciemment, on tend à recruter des personnes qui nous ressemblent. Dans un contexte de succession, ce mécanisme est renforcé par l’enjeu symbolique du départ : désigner un successeur « similaire » permet de préserver une continuité rassurante. Au fil du temps, ce mécanisme renforce l’homogénéité au sein d’une organisation, où les individus partagent un même habitus qui devient la norme, puis un statu quo qu’on ne remet pas en question.

Gare aux biais

Par conformisme et en raison de biais cognitifs, les organisations passent à côté de nombreux talents. Trois biais cognitifs se combinent.

Le premier mécanisme inconscient à l’œuvre, c’est celui qui nous pousse à ne retenir que ce qui conforte nos convictions : on appelle cela le biais de confirmation. Au moment de confier sa place à quelqu’un d’autre, notre regard se porte spontanément vers celles et ceux qui nous ressemblent. Même manière d’être, mêmes codes, même façon d’occuper la fonction, cette continuité nous rassure et finit par passer pour la norme.

À l’inverse, toute proposition différente est facilement rangée du côté de l’exception, de l’essai provisoire, voire de la prise de risque inutile. Plutôt que d’interroger notre attachement à la reproduction du modèle existant, nous trouvons de bonnes raisons de le maintenir. Dès lors, l’enjeu ne tient plus tant à imaginer d’autres façons de faire le travail qu’à identifier qui détient le pouvoir de fixer ce qui, justement, ne doit pas changer.

Répéter ne prouve rien

Le second piège mental s’appelle l’erreur d’attribution : on attribue des comportements à la personnalité, en oubliant le contexte. Ainsi, une prise de parole discrète peut être interprétée comme un manque d’assurance, sans que l’on s’interroge sur les conditions de l’entretien (le cadre, la dynamique de l’échange, le temps laissé pour répondre ou encore la posture de l’intervieweur). Ce n’est alors pas le filtre d’analyse qui est questionné, mais le candidat qui se voit assigner une caractéristique durable.

Le troisième biais est le biais de vérité illusoire, encore appelé l’effet de simple répétition. Comme pour les fake news, une affirmation douteuse – voire complètement fausse – peut finir par paraître crédible à force d’être répétée. Plus une affirmation circule, plus elle s’installe dans les esprits, même lorsqu’elle repose sur peu de faits. Avec le temps, ces discours deviennent des évidences. Ils influencent alors nos jugements et nos choix, notamment quand il s’agit de confier sa place à quelqu’un d’autre. Sans y prêter attention, on privilégie ce qui correspond à ces idées largement partagées, au détriment d’options différentes mais tout aussi pertinentes. En particulier lorsqu’il faut choisir son propre remplaçant, une personne en poste aura souvent le réflexe de désigner quelqu’un qui lui ressemble, persuadée que le rôle exige « un certain profil » ou « une manière d’être » bien précise. Ce n’est pas que les autres candidats manquent de compétences, mais plutôt que ces croyances, répétées depuis longtemps, finissent par passer pour des évidences.

Comment recruter sans biais ?

Les mises en situation et les tests de compétence – où l’on demande simplement au candidat de faire la preuve de ce qu’il sait faire – sont des méthodes plus efficaces pour limiter l’impact des biais cognitifs en recentrant l’évaluation sur des preuves concrètes de savoir-faire. Quant aux entretiens structurés, ils conservent le format de l’échange, mais en limitent drastiquement la subjectivité : mêmes questions pour tous, critères d’évaluation préétablis, notation rigoureuse. Un entretien structuré ressemble alors moins à une discussion qu’à un oral noté… et c’est justement ce qui en fait sa force.

B Smart, 2025.

Remplacer ce n’est pas fabriquer un clone

Alors, est-ce une bonne idée de laisser un collaborateur choisir celui ou celle qui prendra sa place ? Remplacer quelqu’un ne consiste pas à fabriquer un double. L’essentiel n’est pas de reproduire un style ou une manière de faire, mais de transmettre assez pour que le successeur puisse s’approprier le rôle, l’exercer différemment… et peut-être même l’améliorer.

Tout se joue dans l’intention du recrutement. Si l’objectif est simplement de combler un vide, on cherchera le même profil. Mais si l’on considère ce départ comme une transition, alors il devient une opportunité : celle d’introduire d’autres compétences, un regard neuf, une dynamique différente, à condition que cette ouverture soit accompagnée par une méthode claire et un cadre RH explicite.

The Conversation

Elodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Recruter son remplaçant : réflexe naturel ou erreur stratégique ? – https://theconversation.com/recruter-son-remplacant-reflexe-naturel-ou-erreur-strategique-275052

L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Simon, Assistant Professor, Montpellier Business School

Qu’advient-il quand l’« emploi de rêve », obtenu par telle ou tel jeune diplômé·e, se révèle vide de sens ? Comment comprendre ce décalage entre les promesses séduisantes de la « marque employeur » et un quotidien désenchanté, qui apparaît comme un sanctuaire contemporain des illusions perdues ?


Partons d’une expédition scientifique datée des années 1930. À l’invitation de l’ethnologue Marcel Griaule, l’écrivain français Michel Leiris embarque pour l’Afrique en tant que secrétaire-archiviste de la Mission Dakar-Djibouti. De retour de son périple africain d’ouest en est, il publie l’Afrique fantôme en 1934. Sous la forme d’un journal de bord tenu pendant deux ans, Leiris y consigne ses découvertes ethnographiques, la vie quotidienne des tribus qu’il rencontre, ses doutes existentiels et ses nombreuses déceptions… Le texte oscille en permanence entre littérature et anthropologie, entre confession intime et analyse scientifique, entre écriture de soi et récit des autres.

Quels liens cette expédition pourrait-elle avoir avec le phénomène contemporain de « révolte des premiers de la classe » décrit par le chroniqueur et journaliste Jean-Laurent Cassely ? Celui-ci dépeint dans son ouvrage un mouvement d’exode de jeunes diplômés qui quittent les grandes entreprises (conseil, audit, finance…) pour devenir entrepreneurs, artisans, bénévoles dans des ONG… Face à l’absurde et à l’abstraction qu’ils côtoient chaque jour au bureau, certains membres de cette jeune génération partent alors en quête de vérité en se tournant vers d’autres horizons professionnels.




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Dans le cadre d’un article de recherche récemment publié dans European Management Journal qui s’intéresse à la désillusion des jeunes diplômés en entreprise, nous nous appuyons sur l’expérience vécue par Leiris en Afrique et introduisons la notion d’« entreprise fantôme », qui permet de mieux comprendre le désengagement des jeunes vis-à-vis du monde du travail.

De l’Afrique de Leiris à l’entreprise des jeunes diplômés

Pourquoi reprendre le syntagme d’« Afrique fantôme » ? D’abord peut-être pour « faire sa part à la magie du titre ». À n’en pas douter, Leiris cherche à marquer les esprits avec ce titre énigmatique, qui fait entrer son travail dans le cénacle des œuvres littéraires. Au cœur de ce rapprochement, il y a avant tout l’idée d’une déception. Comme le souligne le professeur Guy Poitry, « l’Afrique “fantôme” est le continent rêvé dont on sait désormais qu’il ne correspond pas à la réalité ». En effet, tout le texte de Leiris est habité par le désenchantement. Il y a un véritable décalage entre le fantasme d’une Afrique mythique et la réalité du terrain.

En cela, les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur peuvent eux aussi être en proie à une sorte de désillusion fondamentale lorsqu’ils intègrent les entreprises. Ce n’est fort heureusement pas toujours le cas, mais nombreux sont ceux qui témoignent tantôt d’un fantasme, tantôt d’une image idéale, qu’ils se sont constitués de l’entreprise, avant d’être finalement confrontés à une réalité qui n’est que l’ombre de leurs rêves. C’est comme si l’Afrique de Leiris reproduisait, à sa manière, l’expérience de ces jeunes diplômés en entreprise : l’histoire d’un rendez-vous manqué. Mais comment en est-on arrivé là ?

Aux origines de la désillusion

Comme toutes les sociétés humaines, les entreprises ont toujours mobilisé des mythes pour se mettre en scène. Les offres d’emploi, les histoires d’entreprises et les plaquettes de recrutement fonctionnent comme des épopées modernes, promettant aventure, épanouissement et sens. C’est dans cette perspective que le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff a théorisé ce qu’il appelle le Mythe de l’entreprise.

En usant massivement du storytelling, les organisations développent des récits semblables aux contes de fées, avec ses passages obligés : le fondateur héroïque, l’innovation disruptive, la mission mondiale… Loin d’être de simples histoires innocentes, les mythes peuvent aussi devenir de puissants outils de désinformation. Ils transforment le banal en héroïque, convertissant un peu vite des tâches triviales en missions fascinantes. Mais lorsque la narration s’éloigne trop de la réalité et que les promesses ne se traduisent pas dans l’expérience vécue, on court alors le risque de voir émerger une profonde désillusion.

Poétique du désenchantement : correspondances entre deux situations existentielles

Pour mieux comprendre ce phénomène, nous avons mené 35 entretiens avec des jeunes diplômés de Grandes Écoles françaises afin d’établir un dialogue sous un angle métaphorique avec les propos de Michel Leiris dans son journal de bord, l’Afrique fantôme. Leiris est alors trentenaire lorsqu’il rejoint la Mission Dakar-Djibouti, à l’instar de nos interviewés qui ont intégré leurs entreprises, tous âgés de 25 à 30 ans : l’épreuve initiatique, la recherche d’une place dans la société et la confrontation à l’inconnu sont autant de points de convergence entre deux situations existentielles qui se font écho sur le plan symbolique.

Dès lors, les jeunes diplômés découvrent souvent que les « emplois de rêve » qu’ils avaient imaginés peuvent en réalité être monotones, procéduraux et intellectuellement peu stimulants. Rêvant d’aventures et d’exotisme, ils se retrouvent comme enlisés dans des tâches bureaucratiques banales, ce dont témoigne à sa manière Leiris dans sa traversée du continent africain.

« Quant à moi, je continue mon travail de pion, de juge d’instruction ou de bureaucrate. Jamais en France, je ne fus aussi sédentaire. »

Au lieu de développer leurs compétences et de parcourir le monde, les jeunes diplômés sont eux aussi confrontés à des tâches répétitives de saisie de données, à des présentations PowerPoint insipides et à des feuilles de calcul Excel interminables. Voici ce qu’Estelle* nous confie lors de son entretien :

« Grosse déception par rapport à l’annonce qui m’avait été faite en me disant : “Tu vas aller fréquenter des gens, tu seras en interaction avec les clients…” Non en fait, j’étais juste en interaction avec des tableaux Excel […]. Pour moi, ce n’était pas ce que j’attendais. »

L’« entreprise fantôme » entre mythe et réalité

En s’appuyant sur le texte de Leiris, notre recherche introduit la notion d’« entreprise fantôme » pour qualifier cette entité spectrale qui existe dans l’écart entre l’image mythifiée de l’entreprise et sa réalité plus prosaïque. La dimension fantomatique surgit quand :

  • le travail inspirant promis se transforme en tâches fragmentées, ennuyeuses et répétitives.

  • l’impact escompté se résume à n’être qu’une simple contribution dans un mécanisme général.

Ghislain Deslandes – La révolte des premiers de la classe contre les métiers à la con (Xerfi Canal, 2018).
  • le cosmopolitisme imaginé se réduit à des heures interminables passées devant un écran d’ordinateur.

  • l’épanouissement intellectuel s’étiole sous le poids des tâches monotones.

  • l’authenticité glorifiée est trahie par le mensonge institutionnalisé.

Dans ces conditions, les jeunes diplômés se décrivent parfois comme vidés, fantomatiques, détachés d’eux-mêmes et de leur intellect. Clémentine* a même l’impression d’avoir perdu son « aspect vivant » tandis qu’Iris* se retrouve « désolidarisée de son être ». Toutes ces confessions nous ramènent à l’amertume leirisienne perdant pied face à l’abîme de sa déception :

« Gueule de bois. […] Adieu à l’Afrique. Froid. Tristesse. Dégoût d’être en Méditerranée. »

Quelques recommandations pratiques

Au vu du phénomène décrit, nous esquissons plusieurs recommandations à destination de trois parties prenantes distinctes (jeunes diplômés, entreprises et lieux de formation). Nous encourageons en premier lieu les entreprises à être plus prévenantes dans leurs messages dédiés aux futurs recrutés en adoptant une communication davantage axée sur l’humilité et sur la transparence. En d’autres termes, renoncer à l’usage abusif de la « novlangue managériale » pour se tourner vers un management plus éthique et plus incarné, capable d’écouter les signaux faibles.

Ghislain Deslandes – « Une morale dans les affaires et une éthique dans le management » (Xerfi Canal, 2016).

Du côté des grandes écoles et des universités, nous suggérons d’une part de multiplier les points de contact avec les entreprises pour réduire le fossé entre le monde académique et le monde professionnel (stages, tables rondes, parcours en alternance…). D’autre part, la présence d’un enseignement en sciences humaines et sociales (SHS) dans les cursus nous paraît être un élément fondamental, parfois négligé hélas, pour mettre en lumière les apories des discours promotionnels.

Cette prise de recul salutaire offre aux étudiant(e) s une mise en perspective des enseignements de gestion avec des dimensions plus existentielles, ô combien importantes pour leur épanouissement dans l’environnement de travail.

Du mythe à la trace : écrire l’entreprise vécue

Nous invitons enfin les jeunes diplômés à remettre en question leurs propres illusions, à aborder les promesses des entreprises avec discernement, voire à tenir un journal de bord – passant par un travail de démythification et d’écriture ritualisée – sur le modèle de Leiris pour convertir leur déception en enseignement susceptible de les réconcilier avec leurs motivations les plus profondes. Comme le rappelle Vincent Debaene, c’est « le rite de l’écriture quotidienne [qui] a donné au voyage de [Leiris] une valeur initiatique ».

En somme, nous n’appelons pas de nos vœux une disparition soudaine (et sans doute chimérique) d’une « mythologie de l’entreprise », mais à son ancrage dans une réalité plus tangible ; au sens où si l’entreprise est un conte collectif, il doit être raconté par ceux qui y vivent, au plus près de l’expérience effectivement vécue.

Se réconcilier avec ses propres fantômes ?

Rendre attractifs et passionnants des lieux qui le sont déjà – ici l’Afrique et les entreprises – supposerait donc de renoncer aux récits grandiloquents qui fabriquent méprises et amertume. Notre parti pris est de miser sur un dialogue réel entre les parties prenantes (jeunes diplômés, entreprises et lieux de formation) et d’activer une capacité réflexive nourrie par les humanités.

L’avenir de nos économies se joue peut-être aussi dans cette forme de lucidité : la vie en entreprise est loin d’être un long fleuve tranquille. Reconnaître ses tensions, ses possibles et ses limites ouvre la voie à des trajectoires plus responsables, plus habitées, où chacun peut alors contribuer sans renoncer à sa part de vérité.


*Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise – https://theconversation.com/l-entreprise-fantome-les-jeunes-diplomes-face-aux-mythologies-de-lentreprise-273632

Les fonds vautours à l’origine des faillites de Camaïeu et de Vivarte (André, Minelli, Naf Naf)

Source: The Conversation – France (in French) – By Fidèle Balume, Professeur en Finance, ESSCA School of Management

Les fonds vautours se spécialisent dans l’achat à bas prix de dettes émises par des entreprises en difficulté financière. Kike Garcia 85/Shutterstock

En 2021, le groupe Vivarte aux marques célèbres, comme André, Minelli, Naf Naf ou Pataugas, est liquidé. En 2022, c’est au tour de Camaïeu. Une étude souligne une corrélation entre la faillite de ces entreprises et les « fonds vautours », ces fonds d’investissement spéculatifs qui rachètent les dettes des entreprises en difficulté afin de générer une plus-value. Alors, comment cela fonctionne-t-il concrètement ?


L’effondrement de Camaïeu et de Vivarte marque un tournant pour le secteur français du prêt-à-porter. Ces deux fleurons, autrefois leaders de l’habillement, ont succombé à une spirale de détresse financière exacerbée par des montages de type leveraged buy-out (LBO) successifs et un ralentissement structurel de la demande sectorielle.

Le LBO est un mécanisme de rachat d’entreprise qui repose sur l’effet de levier financier. Ce dernier utilise l’endettement pour accroître la rentabilité des fonds propres (grâce aux déductions fiscales) et l’effet de levier juridique, lié à l’intégration entre une société mère et sa fille.

Si ce dispositif vise théoriquement à rendre l’entreprise plus efficiente en réduisant certains coûts de gestion, il rend paradoxalement ses cibles beaucoup plus vulnérables aux chocs économiques et plus risquées que leurs concurrentes. Entre la crise des subprimes de 2008 et la pandémie de Covid-19 accroissant leur vulnérabilité, Camaïeu et Vivarte sont devenus des cibles privilégiées des fonds vautours.

Ma recherche publiée au sein de la revue Finance-Contrôle-Stratégie (FCS) contribue à comprendre les modes opératoires des fonds vautours, et les conséquences de leurs interventions sur la trajectoire de faillite des entreprises.

Racheter à « vil prix »

Les fonds vautours sont des fonds d’investissement spéculatifs qui interviennent aussi bien auprès des États que dans des entreprises en difficulté financière en rachetant leurs dettes afin de générer une plus-value. En général, leurs cibles présentent des risques de défaut élevés, c’est-à-dire des taux anticipés de faillite élevés.

Cette situation leur permet de racheter la dette d’une entreprise à une valeur de marché bien inférieure à sa valeur faciale. On parle alors de « dette décotée ». Selon les travaux du chercheur Miles Gietzmann, en ciblant les entreprises, la stratégie des fonds vautours ne se limite pas à l’utilisation d’un pouvoir de contrôle discrétionnaire. Elle s’étend à l’introduction des biais de valorisation pendant le processus de redressement de l’entreprise… à leur avantage.

Leur mode opératoire repose sur deux piliers :

  1. Le loan-to-own (prêt pour acquérir) : les fonds rachètent la dette pour devenir créancier, puis utilisent ce levier lors des restructurations pour convertir leurs créances en capital et prendre les commandes en tant qu’actionnaires.

  2. Le yield-chasing (recherche de rendement) : une fois au pouvoir, les fonds imposent des conditions de financement drastiques pour maximiser leurs gains immédiats.

Pour parvenir à leurs fins, les fonds vautours utilisent parfois des méthodes à la limite du légal, comme des campagnes médiatiques négatives visant à « dégouter les autres fonds » et à faire chuter la valeur des titres pour les racheter à « vil prix ».

Illustrations avec Camaïeu et Vivarte

Les groupes Camaïeu et Vivarte partagent une genèse de crise similaire, ancrée dans l’accumulation des dettes d’acquisition dans le cadre d’opérations de leveraged buy-out (LBO). Les trajectoires de faillite de ces figures du retail français prouvent que les fonds vautours ciblent des entreprises dont le modèle opérationnel reste souvent attractif, malgré l’asphyxie financière.

Devanture d’un magasin Camaïeu
Le 28 septembre 2022, le tribunal de commerce de Lille prononce la liquidation de l’entreprise Camaïeu, pourtant florissante dans les années 1990.
GrandWarszawski/Shutterstock

Camaïeu, créé en 1984 à Roubaix, a subi deux LBO successifs en 2005 et en 2007. De son côté, le groupe centenaire Vivarte, fondé en 1896 sous le nom d’André, a suivi une trajectoire parallèle avec des montages LBO en 2004 et en 2007. Dans les deux cas, ces opérations ont créé un déséquilibre structurel profond accroissant leur probabilité de faillite.

En appariant les informations disponibles au jeu de données de Distressed-Debt-Investing.com, mes résultats confirment la présence d’au moins un fonds vautour lors de chaque restructuration majeure de ces deux groupes. À titre d’exemple, lors de la restructuration de Vivarte en 2014, la dette a été convertie en capital, au cours du plus important debt-to-equity swap (conversion de la dette en actions) de l’histoire française ayant permis de convertir 2 milliards d’euros de dette en capital.

Ces fonds ont injecté 500 millions d’euros de liquidités supplémentaires à un taux d’intérêt de 11 %, contre un taux du marché proche de 1,6 % pour les emprunts d’État à dix ans, étouffant encore davantage le groupe. Finalement, Vivarte est liquidé en 2021, Camaïeu en 2022.

Soit se compromettre… soit s’opposer au prix de sa carrière

L’intervention des fonds vautours ne se limite pas à une ingénierie financière, elle génère des coûts cognitifs significatifs. Ces derniers résultent des désaccords profonds entre les dirigeants et les fonds sur la vision stratégique.

Ces fonds spéculatifs imposent souvent des stratégies dites low road : licenciement massif, ventes à la découpe et délocalisations pour mobiliser rapidement du cash, etc. Le dirigeant se retrouve face à un dilemme : « soit plier et se compromettre… soit s’opposer au prix de sa carrière », comme en témoignait Marc Lelandais, l’ancien président-directeur général de Vivarte.

On observe que les dirigeants qui coopèrent avec les fonds vautours, notamment ceux maintenus en place malgré un turnover élevé, ont tendance à négliger les activités de responsabilité sociale des entreprises. Cette pression a pu mener à des dérives, telles que l’implication de Camaïeu dans le scandale du Rana Plaza.

Encadrer les fonds vautours

Le cadre législatif actuel, incluant la loi Sapin II, vise à améliorer l’éthique des affaires. Elle s’avère souvent insuffisante pour protéger les entreprises en difficulté contre les tactiques prédatrices de « prêt-rachat ». Les résultats de cette recherche suggèrent plusieurs pistes de réforme :

Limiter les profits spéculatifs

À l’instar du modèle belge, la législation pourrait limiter la spéculation des fonds vautours. Suivant ce modèle, une fois qu’un fonds vautour est engagé dans une entreprise en détresse financière, si celle-ci vient à faire faillite, le remboursement de la mise de départ du fonds vautour devrait se limiter au prix payé lors du rachat.

Fonds souverain de dette

Créer un fonds public de dette pour les entreprises en difficulté, qui pourrait par exemple être géré par BpiFrance, pour offrir une alternative éthique aux fonds spéculatifs, dans le but de préserver la survie de l’entreprise et les emplois.

Le législateur contre les fonds vautours

L’Autorité des marchés financiers (AMF) ou la Banque de France pourraient être chargées d’évaluer et de fixer des seuils d’évaluation maximaux lors des opérations de LBO afin d’empêcher la formation de bulles de dette insoutenables qui attirent les fonds vautours.

L’action des fonds vautours peut être comparée à celle d’un remorqueur qui, voyant un navire en difficulté dans une tempête, n’accepterait de l’aider qu’à la condition d’en devenir le propriétaire légal pour le prix d’une épave. Une fois l’opération réalisée (le créancier devient actionnaire), au lieu de ramener le navire à bon port, il démonte les moteurs et vend la cargaison séparément pour maximiser son gain immédiat, laissant la coque vide couler définitivement.

C’est cela, en résumé, la trajectoire de défaillance accélérée par les coûts cognitifs et par les biais de valorisation occasionnés par les fonds vautours. Le législateur peut empêcher au navire en difficulté de disparaître.

The Conversation

Fidèle Balume ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les fonds vautours à l’origine des faillites de Camaïeu et de Vivarte (André, Minelli, Naf Naf) – https://theconversation.com/les-fonds-vautours-a-lorigine-des-faillites-de-cama-eu-et-de-vivarte-andre-minelli-naf-naf-268593

La NFL débarque à Paris : signe avant-coureur d’une américanisation de la « fan experience » en France ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Boris Helleu, Maitre de conférences, spécialiste de marketing du sport, laboratoire NIMEC, Université de Caen Normandie

Les fans français de football américain auront l’occasion d’assister à un match officiel de NFL en octobre prochain en se rendant au Stade de France. Ce sera une première en France, mais la NFL comme les deux autres grandes ligues sportives états-uniennes que sont la NBA (basket) et la MLB (baseball), mais aussi des organisations comme l’UFC (sports de combat) et la WWE (catch), organisent déjà depuis des années des événements majeurs dans de nombreux pays étrangers. Au menu : une « fan experience » pensée dans les moindres détails ; ce modèle américain, désormais accessible régulièrement en Europe et notamment en France, va-t-il se diffuser massivement dans « nos » sports ?


Dans la nuit de dimanche à lundi, les Seattle Seahawks ont remporté la 60e édition du Super Bowl. En octobre 2026, la France accueillera pour la première fois une rencontre de saison régulière de la National Football League (NFL). Si cet événement s’inscrit dans la volonté des ligues nord-américaines de globaliser leur marque, assiste-t-on pour autant à une américanisation de l’expérience du fan ?

Le 2 février, la NFL a annoncé que les Saints de la Nouvelle-Orléans disputeront un match au Stade de France. Cette ligue a déjà organisé plus de 60 matchs de saison régulière en dehors des États-Unis (Londres, Berlin, Munich, Francfort, Madrid, Dublin, São Paulo, Mexico City, Toronto). Ces rencontres officielles s’inscrivent dans le calendrier des International Series, qui visent à générer de nouveaux revenus commerciaux et à développer de nouvelles fanbases locales dans de grandes villes de par le monde.

La NFL estime que la France est son troisième marché européen avec 14 millions de fans potentiels, derrière l’Allemagne (20) et le Royaume-Uni (19), mais devant l’Espagne (9). La franchise de Louisiane, ancienne colonie française, dispose des droits marketing internationaux en France depuis 2023 dans le cadre du programme Global Market ; autrement dit, elle exerce une forme d’exclusivité en France pour y développer son image de marque. Ainsi, à l’été 2025, une partie de l’équipe s’est déplacée en France pour y renforcer sa présence. Un partenariat stratégique a notamment été conclu avec les Musketeers de Paris qui évoluent dans l’European League of Football.

Le match de l’automne prochain est organisé avec le concours de l’entreprise française d’événementiel GL Events (qui a décroché la concession de l’exploitation du Stade de France en juin 2025), avec le soutien du ministère des sports, de la Fédération française de football américain (FFFA) et de collectivités locales. Selon Brett Gosper, directeur Europe et Asie-Pacifique de la NFL :

« C’est un mini Super Bowl ! On l’appelle comme ça, sans trop en promettre. On essaie de faire le maximum pendant la semaine. Parfois, les équipes arrivent cinq jours avant, ça aide aussi. Les activités dans le centre-ville sont importantes, surtout pour le premier match. Et puis, pour le show de la mi-temps, espérons que ce sera un ou une grand·e artiste. »

En somme, ce n’est pas simplement une rencontre sportive qui sera exportée à Paris, mais une autre façon de voir et vivre un match.

La Fan Experience : un concept académique

La fan experience est l’adaptation au domaine du sport de la notion d’expérience client applicable à divers domaines comme l’hôtellerie ou encore la SNCF. Elle est capitale dans l’industrie du spectacle sportif. Ainsi, Roger Goodel, le grand patron de la NFL, avait-il dès 2017 écrit aux fans pour expliquer comment il songeait améliorer la Fan Experience. Mais la prise en compte de cette Fan Experience dépasse le cadre des États-Unis.

En France, en ce début d’année, l’association Sporsora, qui regroupe les grands acteurs français du sport business, a publié une étude dédiée à l’expérience spectateur. En 2023, le Pôle ressources national sport-innovations du ministère chargé des sports publie une notice intitulée « La “Fan Experience”, outil incontournable des stratégies de développement numérique des acteurs du sport ». Bref, la Fan Experience est partout ; mais elle est aussi un objet d’étude prisé des universitaires spécialistes de marketing du sport.

Ces derniers considèrent que le spectacle sportif n’est pas un bien de consommation comme les autres. Il tire sa singularité de son caractère intangible et imprévisible. En effet, le match est co-produit par des équipes, spectateurs et médias et se consomme et fur et à mesure de sa production. De fait, il génère un bénéfice client de tout autre nature qu’un produit classique. On y recherche excitation, socialisation et évasion sans vraiment savoir si on va assister à un beau match ou si l’équipe qu’on encourage va gagner.

Aussi attractif que soit ce caractère imprévisible, il constitue un défi pour l’organisateur, qui ne peut se contenter de faire reposer la satisfaction de sa clientèle sur un match à l’issue incertaine. Si le match demeure au cœur de l’expérience de consommation, il est nécessaire d’optimiser la qualité de services périphériques (accueil, animation, restauration…) et ainsi, même en cas de défaite, inciter les spectateurs à revenir. Autrement dit, la satisfaction des fans ne repose pas seulement sur la qualité du match ou son issue, mais plus certainement sur la qualité du service.

Dans une étude de 1994 consacrée à la stratégie marketing employée par les franchises NBA pour favoriser les affluences, les auteurs ont identifié 21 techniques. Selon eux, avoir une équipe victorieuse n’est pas forcément ce qui conditionne la venue au stade (même si ça aide !). D’autres chercheurs ont entrepris de différencier la part de la satisfaction des fans qui provient de la qualité du service et celle qui résulte du match. Leur étude, menée au Japon et aux États-Unis, établit un lien puissant entre l’ambiance du match et la satisfaction des fans, laquelle dépend également du personnel du stade et de la facilité d’accès aux services. Dans un article intitulé « Marketing expérientiel et analyse des logiques de consommation du spectacle sportif », les auteurs montrent comment la consommation de spectacles sportifs est façonnée par la recherche d’expériences vécues qui relèvent, les uns comme les autres, de variables individuelles (recherche de sensations, recherche d’esthétisme, besoin de stimulation, implication…) et des variables sociales (recherche d’interactions spectateur/joueur, spectateur/personnes proches…).

La littérature académique a donc conçu de nombreux modèles de l’expérience de consommation des fans. On considère que le produit « match », détaillé en services de qualité, va procurer une bonne expérience émotionnelle, générer de la satisfaction, de la loyauté et de la recommandation. Une étude identifie 11 items classés en trois principales catégories : qualité des interactions (agents de sécurité, buvette, joueurs) ; qualité de l’environnement (interactions sociales, sons et lumières, accessibilité, propreté, places, configuration du stade) ; et la qualité de l’issue du match (ambiance, qualité de la rencontre, divertissements). La fan experience, concept central du marketing du sport, désigne donc l’ensemble des interactions vécues par un spectateur avant, pendant et après un match. Bref, la satisfaction du fan ne repose pas seulement sur la victoire de son club préféré, mais aussi sur la qualité des services périphériques : accueil, restauration, animation, confort, expérience numérique (détaillée ici en 2023) etc.

La restauration, un élément fondamental de la Fan Experience.
B. Helleu, Fourni par l’auteur

Ce que Paris peut apprendre de Londres

Olivier Ginon, président du Groupe GL Events qui organisera le match au Stade de France, explique :

« Accueillir le premier match NFL à Paris au Stade de France reflète une ambition partagée et illustre notre capacité à rassembler différentes cultures sportives, à garantir une excellence opérationnelle et à positionner Paris et la France comme une destination de choix pour les plus grands événements sportifs mondiaux. »

Mais, à ce jour, la capitale européenne du sport US est Londres. Si Paris accueille depuis peu des rencontres de NBA (en 2020 puis chaque année depuis 2023), Londres dispose d’une solide expérience dans l’organisation de rencontres de NBA, NFL et MLB. S’appuyant sur la longue histoire de sa relation avec le Royaume-Uni, la NFL y a organisé une quarantaine de matchs depuis 2007 aux stades de Wembley, Twickenham et Tottenham, mobilisant de 60 000 à 86 600 spectateurs selon la capacité des enceintes.

Le stade de Tottenham a d’ailleurs été conçu par le cabinet d’architectes américain Popoulous, qui s’est inspiré de stades états-uniens en prévoyant une pelouse synthétique rétractable, ce qui a permis au club de signer un partenariat de dix avec la NFL pour accueillir deux matchs par an. Après avoir délocalisé des rencontres au Mexique, au Japon et en Australie, la ligue de baseball (MLB) a organisé des matchs de saison régulière en 2019 puis en 2023 et en 2024 au London Stadium, pour des affluences allant de 55 000 à 59 600 spectateurs par match. Dans le même temps, la MLB a renoncé à organiser des rencontres à Paris en 2025.

Match de baseball au Stade olympique dans le cadre des MLB London Series 2024.
B. Helleu, Fourni par l’auteur

Au-delà des rencontres, les ligues états-uniennes investissent la capitale britannique en mettant en place des animations à Trafalgar Square, Piccadilly ou encore Regent Street. L’objectif est double : séduire les fans européens et offrir aux Américains expatriés ou en voyage une expérience fidèle à celle des États-Unis.L’idée est de faire vivre aux fans une expérience authentique en concevant une rencontre telle qu’on pourrait la vivre aux États-Unis. Ce faisant, les organisateurs contentent tout à la fois des fans européens venus éprouver l’expérience d’un match comme aux États-Unis et les fans nord-américains qui ont fait le déplacement. Les premiers sont là pour voir un match NFL, les seconds pour encourager leur équipe dans des conditions similaires qu’à la maison.

Les organisateurs s’assurent d’ailleurs, lors d’enquêtes de satisfaction, que le public présent a apprécié les activités proposées (course des mascottes, hymnes nationaux, musique, effets pyrotechniques, spectacle de mi-temps…). La NFL connait un tel succès à Londres que Roger Goodel a évoqué la possibilité d’y organiser un jour un Super Bowl.

Une américanisation du spectacle ?

En octobre 2020 paraît dans le journal suisse Le Temps un article intitulé « La revanche du sport américain : comment “aller au stade” est devenu “partager la fan experience” ». On y lit_ :

« Si les Américains ne parviennent pas à mondialiser leurs sports, ils sont en train d’exporter leur vision du sport-spectacle, que l’on pourrait définir comme un acte de consommation, massive mais passive, du produit d’un secteur de l’industrie du divertissement. […] Depuis une dizaine d’années, la transformation du langage a mis des mots sur ce phénomène d’américanisation de la culture sportive “à l’européenne”. Aller au match est devenu “vivre la fan experience”. »

Trois ans plus tard, dans le média en ligne Konbini, une journaliste relate son expérience d’un match de NFL délocalisé à Londres. L’article est intitulé « J’ai passé le week-end aux États-Unis à essayer de comprendre quelque chose au foot US (mais j’étais à Londres) ». Il faut alors se demander si les modalités de consommation du spectacle sportif s’uniformisent sous l’effet d’une américanisation définie comme une forme particulière de globalisation culturelle dans laquelle les normes et valeurs issues des États-Unis s’imposeraient au niveau international, ou relèvent plutôt d’une forme de glocalisation, c’est-à-dire de l’adaptation de stratégies d’internationalisation aux contextes locaux.

La boutique du club de foot de Brentford propose des maillots aux couleurs du club selon une coupe NBA, MLB ou NHL.
B. Helleu, Fourni par l’auteur

Parler d’américanisation de la consommation de spectacle sportif en Europe paraît abusif. Toutes les bonnes pratiques identifiées dans des rencontres de sport US ne se diffusent pas dans les sports européens. Au-delà de raisons culturelles, logistiques (configuration des stades), il faut considérer que si les événements sportifs européens et américains relèvent du domaine du divertissement, ils sont des produits totalement différents.

Un match de Premier League (deux mi-temps) va durer en moyenne 114 minutes pour 51 % de temps de jeu effectif. Un match NFL (quatre quarts-temps) dure en moyenne 208 minutes pour 8 % de temps de jeu effectif. Un match de baseball (neuf manches) dure en moyenne 225 minutes pour 10 % de temps de jeu effectif. Aussi, les diverses animations habillant une rencontre de sport américain n’apparaissent pas transposables au football européen. Aussi, ce qui est perçu comme une américanisation du sport européen n’est pas tant l’adoption d’animations, musiques ou nourritures existant outre-Atlantique, mais plutôt la prise en compte systématique des variables de l’expérience fan avant, pendant et après le match.

The Conversation

Boris Helleu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La NFL débarque à Paris : signe avant-coureur d’une américanisation de la « fan experience » en France ? – https://theconversation.com/la-nfl-debarque-a-paris-signe-avant-coureur-dune-americanisation-de-la-fan-experience-en-france-275396

Blanchiment d’argent : l’illusion de la transparence des cryptomonnaies

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

Une adresse publique sur la blockchain se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, avec une clé privée connue uniquement du propriétaire des cryptoactifs. Max Acronym/Shutterstock

Une affirmation revient souvent : les criminels du monde entier utilisent les cryptomonnaies pour blanchir l’argent, en toute impunité. En effet, s’il est facile de tracer les échanges financiers via les blockchains, impossible d’identifier les personnes sans la coopération des acteurs comme Binance, Tether ou les prestataires de paiements. Car sur la blockchain, on peut tout voir sans savoir qui agit.


La promesse des blockchains publiques, comme Bitcoin ou Ethereum, est aussi simple qu’audacieuse : chaque transaction y est enregistrée, horodatée et visible par tous. À première vue, c’est un avantage décisif pour les enquêteurs financiers. À première vue seulement, car cette transparence se révèle souvent trompeuse. Si le registre décentralisé est public, les identités derrière les adresses restent inaccessibles sans intermédiaire.

Publiée en novembre 2025, l’enquête internationale The Coin Laundry (ICIJ) montre comment ce « paradoxe crypto » alimente une économie criminelle mondialisée, et comment l’identification des personnes dépend, en pratique, du bon vouloir d’intermédiaires privés, comme les plateformes (Binance) ou les guichets de conversion crypto-to-cash desks. Ces guichets sont des opérateurs, tels que Huione Guarantee ou Tether Operations Limited, souvent localisés dans des paradis fiscaux. Ces derniers convertissent des cryptoactifs en monnaie fiduciaire – euros, dollars – ou en actifs tangibles – or, immobilier – sans vérification systématique d’identité.

On peut tout voir sans savoir qui agit. Car la blockchain affiche seulement des transferts de crypto, pas des identités. Cet écart entre la traçabilité technique et la responsabilité juridique permet aux réseaux criminels de prospérer ; la transparence des flux ne garantit ni l’identification des acteurs, ni l’effectivité des contrôles.

Alors, comment concrètement ces transactions fonctionnent-elles ?

Piège de la pseudonymie

Sur une blockchain publique, l’unité de base n’est pas l’individu, mais l’adresse publique, c’est-à-dire une suite de caractères. Par exemple, 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv**** sur la blockchain Bitcoin. Cette adresse publique se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, en quantité illimitée. Elle est associée à une clé privée, par exemple L5oLkpXH3Z55rVgQv8gQJQ5v9X8fLpW7tQeNqW3TbKbYsZ1P**** qui elle, n’est connue que du propriétaire des cryptoactifs.

Les réseaux criminels exploitent cette pseudonymie en multipliant les adresses, en fragmentant les montants et en automatisant les transferts via des « services » variés – mixing, swaps décentralisés ou bridges. Le plus connu est le mixing, utilisé pour brouiller les traces des transactions en crypto.

Le mixing, une technique utilisée pour brouiller les traces des transactions sur une blockchain, suit un process complexe :
  • 1. Le dépôt des fonds : un utilisateur envoie ses crypto à une adresse pool gérée par un service de mixing, comme Tornado Cash.
  • 2. Le mélange des fonds : le service mélange ces crypto avec celles d’autres utilisateurs.
  • 3. La redistribution des fonds : après un délai aléatoire, le service renvoie les fonds, mais provenant d’autres adresses, vers une nouvelle adresse désignée par l’utilisateur, ce qui rend impossible le suivi des fonds originaux.

Le mixeur Tornado Cash a permis le blanchiment de plusieurs milliards de dollars en 2022 et 2023, dont certains directement liés à des cyberattaques et des ransomwares. En 2022, le groupe Lazarus, lié à la Corée du Nord, a utilisé un mixeur pour blanchir 615 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) volés lors du piratage du jeu Axie Infinity. Les hackers ont subtilisé des Ethereum (ETH) et les ont envoyés à Tornado Cash qui a fragmenté puis redistribué ces ETH vers des centaines d’adresses différentes, rendant le suivi impossible. Les fonds ont ensuite été convertis en monnaie fiduciaire via des guichets asiatiques ou réinvestis dans des casinos en ligne.

Relier une adresse à une identité

Les cellules de renseignements publiques comme Tracfin en France, Europol dans l’Union européenne, ou privées telles que Chainanalysis utilisée par le FBI ou Interpol peuvent identifier des schémas de blanchiment sur la blockchain. Mais relier une adresse à une identité relève de la seule volonté de l’intermédiaire.

Un exemple rapporté par l’ICIJ illustre ce piège. Entre juillet 2024 et juillet 2025, des adresses associées au groupe cambodgien Huione ont transféré au moins 408 millions de dollars (345,8 millions d’euros) en stablecoins USDT vers des comptes clients sur Binance. Ces transactions se sont poursuivies malgré le classement d’Huione en tant qu’entité majeure de blanchiment d’argent, ou primary money laundering concern, dès le 1er mai 2025, par le Financial Crimes Enforcement Network, un département du Trésor américain.

La visibilité des transactions n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la difficulté à convertir cette visibilité en attribution fiable et en action rapide, comme le gel, la saisie ou les poursuites.

Les intermédiaires, le talon d’Achille de la traçabilité

Tant que les fonds en cryptomonnaie restent dans la blockchain (« on-chain »), leur traçabilité est totale. En revanche, dès que les fonds sortent de la blockchain (« off-chain ») par une conversion en monnaie légale ou l’achat d’actifs financiers… tout dépend des intermédiaires (plateformes, prestataires de paiement…). Ces derniers jouent un rôle comparable à celui de douaniers. Eux seuls peuvent relier une adresse à une identité, condition indispensable pour déclencher une action judiciaire.




À lire aussi :
Comment les trafiquants de cocaïne blanchissent l’argent des cartels


L’enquête de l’ICIJ insiste sur une réalité moins technologique qu’institutionnelle. Même lorsque des signaux d’alerte existent, la réaction des intermédiaires peut être tardive, incomplète ou absente. Leur activité demeure structurée par un modèle économique fondé sur les volumes et les frais.

Binance, la principale plateforme, a généré plus de 17 milliards de dollars (14,4 milliards d’euros) de commissions sur les transactions en 2023. Cela crée une tension durable entre la croissance des flux, génératrice de revenus, et la traque des flux illicites. Comme le secret bancaire suisse dans les années 1990, les intermédiaires crypto aujourd’hui privilégient la rentabilité à court terme au détriment de la lutte contre la criminalité financière.

La différence ? Leur modèle est encore plus difficile à réguler, car il repose sur une technologie conçue pour contourner les contrôles.

Trois obstacles se cumulent.

Complexité technique

Les fonds peuvent changer de libellé, circuler via des services de swaps qui permettent d’échanger instantanément une cryptomonnaie contre une autre, franchir des ponts entre blockchains, ou emprunter des infrastructures décentralisées. Chaque étape n’efface pas la trace, mais multiplie les embranchements, donc les hypothèses, et accroît la difficulté probatoire.

Fragmentation juridique

Les plateformes, les prestataires et les serveurs sont dispersés géographiquement. L’entraide judiciaire internationale est lente. Et certaines juridictions sont peu coopératives, notamment dans les paradis fiscaux.

Asymétries économique et temporelle

Un criminel peut créer une nouvelle adresse en quelques clics alors qu’un enquêteur doit engager des procédures multiples dont l’issue est incertaine. L’ICIJ souligne l’émergence de crypto-to-cash desks qui permettent de convertir de grosses sommes de crypto en cash, avec des contrôles variables.

Un indicateur aide à saisir l’ampleur du phénomène. Pour 2024, l’Internet Crime Complaint Center du FBI estime à 9,3 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) les pertes déclarées par des victimes de crimes liés aux cryptomonnaies. Au-delà du chiffre, cela dit la vitesse d’adaptation des fraudeurs et la pression sur les capacités d’enquête.

La régulation européenne en progrès

L’Union européenne a créé deux instruments majeurs pour renforcent la traçabilité aux points d’entrée et de sortie du système régulé.

Le règlement européen Markets in Crypto-Assets, dit MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs via un régime d’autorisation depuis le 30 décembre 2024. Il crée de fait des exigences de gouvernance et des obligations de conformité.




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La règle du « voyage des fonds » (règlement UE 2023/1113) impose, depuis le 30 décembre 2024, que certaines informations accompagnent les transferts afin de réduire l’opacité des flux dans les circuits régulés.

Leurs limites sont intrinsèques. Ils ne couvrent ni les échanges de pair à pair qui se réalisent sans intermédiaire (via des groupes Telegram), ni les plateformes offshore, localisées dans des paradis fiscaux, ni les portefeuilles auto-hébergés (MetaMask, Ledger…) où l’utilisateur contrôle seul ses clés.

En clair, la réglementation sécurise le pont sans combler les fossés.

La transparence ne suffit pas

Affirmer que « la blockchain est transparente » est un leurre. Cette transparence ne porte que sur les mouvements de fonds, jamais sur les acteurs et sur leur identité. La lutte contre le blanchiment se joue aux marges du système, c’est-à-dire dans la rigueur des contrôles Know Your Customer, la réactivité des plateformes, et la coopération internationale.

Trois priorités semblent aujourd’hui s’imposer :

  • harmoniser les règles pour éviter l’arbitrage entre des juridictions permissives et d’autres, strictes ;

  • doter les enquêteurs de moyens techniques et juridiques adaptés ;

  • sanctionner réellement les intermédiaires défaillants, afin de transformer la transparence en responsabilité.

Au vu de l’expérience de la coopération internationale pour lutter contre les paradis fiscaux, on peut supposer que le chemin sera, sans nul doute, périlleux pour atteindre ces priorités. Sans elles, la blockchain restera un registre ouvert où les criminels savent tourner les pages sans y laisser leur nom.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Blanchiment d’argent : l’illusion de la transparence des cryptomonnaies – https://theconversation.com/blanchiment-dargent-lillusion-de-la-transparence-des-cryptomonnaies-273051

Blanchiment d’argent et cryptomonnaie : l’illusion de la transparence de la blockchain

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

Une adresse publique sur la blockchain se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, avec une clé privée connue uniquement du propriétaire des cryptoactifs. Max Acronym/Shutterstock

Une affirmation revient souvent : les criminels du monde entier utilisent les cryptomonnaies pour blanchir l’argent, en toute impunité. En effet, s’il est facile de tracer les échanges financiers via les blockchains, impossible d’identifier les personnes sans la coopération des acteurs comme Binance, Tether ou les prestataires de paiements. Car sur la blockchain, on peut tout voir sans savoir qui agit.


La promesse des blockchains publiques, comme Bitcoin ou Ethereum, est aussi simple qu’audacieuse : chaque transaction y est enregistrée, horodatée et visible par tous. À première vue, c’est un avantage décisif pour les enquêteurs financiers. À première vue seulement, car cette transparence se révèle souvent trompeuse. Si le registre décentralisé est public, les identités derrière les adresses restent inaccessibles sans intermédiaire.

Publiée en novembre 2025, l’enquête internationale The Coin Laundry (ICIJ) montre comment ce « paradoxe crypto » alimente une économie criminelle mondialisée, et comment l’identification des personnes dépend, en pratique, du bon vouloir d’intermédiaires privés, comme les plateformes (Binance) ou les guichets de conversion crypto-to-cash desks. Ces guichets sont des opérateurs, tels que Huione Guarantee ou Tether Operations Limited, souvent localisés dans des paradis fiscaux. Ces derniers convertissent des cryptoactifs en monnaie fiduciaire – euros, dollars – ou en actifs tangibles – or, immobilier – sans vérification systématique d’identité.

On peut tout voir sans savoir qui agit. Car la blockchain affiche seulement des transferts de crypto, pas des identités. Cet écart entre la traçabilité technique et la responsabilité juridique permet aux réseaux criminels de prospérer ; la transparence des flux ne garantit ni l’identification des acteurs, ni l’effectivité des contrôles.

Alors, comment concrètement ces transactions fonctionnent-elles ?

Piège de la pseudonymie

Sur une blockchain publique, l’unité de base n’est pas l’individu, mais l’adresse publique, c’est-à-dire une suite de caractères. Par exemple, 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv**** sur la blockchain Bitcoin. Cette adresse publique se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, en quantité illimitée. Elle est associée à une clé privée, par exemple L5oLkpXH3Z55rVgQv8gQJQ5v9X8fLpW7tQeNqW3TbKbYsZ1P**** qui elle, n’est connue que du propriétaire des cryptoactifs.

Les réseaux criminels exploitent cette pseudonymie en multipliant les adresses, en fragmentant les montants et en automatisant les transferts via des « services » variés – mixing, swaps décentralisés ou bridges. Le plus connu est le mixing, utilisé pour brouiller les traces des transactions en crypto.

Le mixing, une technique utilisée pour brouiller les traces des transactions sur une blockchain, suit un process complexe :
  • 1. Le dépôt des fonds : un utilisateur envoie ses crypto à une adresse pool gérée par un service de mixing, comme Tornado Cash.
  • 2. Le mélange des fonds : le service mélange ces crypto avec celles d’autres utilisateurs.
  • 3. La redistribution des fonds : après un délai aléatoire, le service renvoie les fonds, mais provenant d’autres adresses, vers une nouvelle adresse désignée par l’utilisateur, ce qui rend impossible le suivi des fonds originaux.

Le mixeur Tornado Cash a permis le blanchiment de plusieurs milliards de dollars en 2022 et 2023, dont certains directement liés à des cyberattaques et des ransomwares. En 2022, le groupe Lazarus, lié à la Corée du Nord, a utilisé un mixeur pour blanchir 615 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) volés lors du piratage du jeu Axie Infinity. Les hackers ont subtilisé des Ethereum (ETH) et les ont envoyés à Tornado Cash qui a fragmenté puis redistribué ces ETH vers des centaines d’adresses différentes, rendant le suivi impossible. Les fonds ont ensuite été convertis en monnaie fiduciaire via des guichets asiatiques ou réinvestis dans des casinos en ligne.

Relier une adresse à une identité

Les cellules de renseignements publiques comme Tracfin en France, Europol dans l’Union européenne, ou privées telles que Chainanalysis utilisée par le FBI ou Interpol peuvent identifier des schémas de blanchiment sur la blockchain. Mais relier une adresse à une identité relève de la seule volonté de l’intermédiaire.

Un exemple rapporté par l’ICIJ illustre ce piège. Entre juillet 2024 et juillet 2025, des adresses associées au groupe cambodgien Huione ont transféré au moins 408 millions de dollars (345,8 millions d’euros) en stablecoins USDT vers des comptes clients sur Binance. Ces transactions se sont poursuivies malgré le classement d’Huione en tant qu’entité majeure de blanchiment d’argent, ou primary money laundering concern, dès le 1er mai 2025, par le Financial Crimes Enforcement Network, un département du Trésor américain.

La visibilité des transactions n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la difficulté à convertir cette visibilité en attribution fiable et en action rapide, comme le gel, la saisie ou les poursuites.

Les intermédiaires, le talon d’Achille de la traçabilité

Tant que les fonds en cryptomonnaie restent dans la blockchain (« on-chain »), leur traçabilité est totale. En revanche, dès que les fonds sortent de la blockchain (« off-chain ») par une conversion en monnaie légale ou l’achat d’actifs financiers… tout dépend des intermédiaires (plateformes, prestataires de paiement…). Ces derniers jouent un rôle comparable à celui de douaniers. Eux seuls peuvent relier une adresse à une identité, condition indispensable pour déclencher une action judiciaire.




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L’enquête de l’ICIJ insiste sur une réalité moins technologique qu’institutionnelle. Même lorsque des signaux d’alerte existent, la réaction des intermédiaires peut être tardive, incomplète ou absente. Leur activité demeure structurée par un modèle économique fondé sur les volumes et les frais.

Binance, la principale plateforme, a généré plus de 17 milliards de dollars (14,4 milliards d’euros) de commissions sur les transactions en 2023. Cela crée une tension durable entre la croissance des flux, génératrice de revenus, et la traque des flux illicites. Comme le secret bancaire suisse dans les années 1990, les intermédiaires crypto aujourd’hui privilégient la rentabilité à court terme au détriment de la lutte contre la criminalité financière.

La différence ? Leur modèle est encore plus difficile à réguler, car il repose sur une technologie conçue pour contourner les contrôles.

Trois obstacles se cumulent.

Complexité technique

Les fonds peuvent changer de libellé, circuler via des services de swaps qui permettent d’échanger instantanément une cryptomonnaie contre une autre, franchir des ponts entre blockchains, ou emprunter des infrastructures décentralisées. Chaque étape n’efface pas la trace, mais multiplie les embranchements, donc les hypothèses, et accroît la difficulté probatoire.

Fragmentation juridique

Les plateformes, les prestataires et les serveurs sont dispersés géographiquement. L’entraide judiciaire internationale est lente. Et certaines juridictions sont peu coopératives, notamment dans les paradis fiscaux.

Asymétries économique et temporelle

Un criminel peut créer une nouvelle adresse en quelques clics alors qu’un enquêteur doit engager des procédures multiples dont l’issue est incertaine. L’ICIJ souligne l’émergence de crypto-to-cash desks qui permettent de convertir de grosses sommes de crypto en cash, avec des contrôles variables.

Un indicateur aide à saisir l’ampleur du phénomène. Pour 2024, l’Internet Crime Complaint Center du FBI estime à 9,3 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) les pertes déclarées par des victimes de crimes liés aux cryptomonnaies. Au-delà du chiffre, cela dit la vitesse d’adaptation des fraudeurs et la pression sur les capacités d’enquête.

La régulation européenne en progrès

L’Union européenne a créé deux instruments majeurs pour renforcent la traçabilité aux points d’entrée et de sortie du système régulé.

Le règlement européen Markets in Crypto-Assets, dit MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs via un régime d’autorisation depuis le 30 décembre 2024. Il crée de fait des exigences de gouvernance et des obligations de conformité.




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La règle du « voyage des fonds » (règlement UE 2023/1113) impose, depuis le 30 décembre 2024, que certaines informations accompagnent les transferts afin de réduire l’opacité des flux dans les circuits régulés.

Leurs limites sont intrinsèques. Ils ne couvrent ni les échanges de pair à pair qui se réalisent sans intermédiaire (via des groupes Telegram), ni les plateformes offshore, localisées dans des paradis fiscaux, ni les portefeuilles auto-hébergés (MetaMask, Ledger…) où l’utilisateur contrôle seul ses clés.

En clair, la réglementation sécurise le pont sans combler les fossés.

La transparence ne suffit pas

Affirmer que « la blockchain est transparente » est un leurre. Cette transparence ne porte que sur les mouvements de fonds, jamais sur les acteurs et sur leur identité. La lutte contre le blanchiment se joue aux marges du système, c’est-à-dire dans la rigueur des contrôles Know Your Customer, la réactivité des plateformes, et la coopération internationale.

Trois priorités semblent aujourd’hui s’imposer :

  • harmoniser les règles pour éviter l’arbitrage entre des juridictions permissives et d’autres, strictes ;

  • doter les enquêteurs de moyens techniques et juridiques adaptés ;

  • sanctionner réellement les intermédiaires défaillants, afin de transformer la transparence en responsabilité.

Au vu de l’expérience de la coopération internationale pour lutter contre les paradis fiscaux, on peut supposer que le chemin sera, sans nul doute, périlleux pour atteindre ces priorités. Sans elles, la blockchain restera un registre ouvert où les criminels savent tourner les pages sans y laisser leur nom.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Blanchiment d’argent et cryptomonnaie : l’illusion de la transparence de la blockchain – https://theconversation.com/blanchiment-dargent-et-cryptomonnaie-lillusion-de-la-transparence-de-la-blockchain-273051

La guerre de l’énergie a déjà commencé en Ukraine : pourquoi l’Europe a tout intérêt à développer le stockage thermique

Source: The Conversation – France (in French) – By Boris Kosoy, Directeur de l’Institut du froid, des cryotechnologies et de l’écoénergétique à l’Université nationale technologique, Université nationale technologique d’Odessa

La guerre en Ukraine rappelle la vulnérabilité des infrastructures énergétiques, qui peuvent alors se muer en cibles militaires, pourtant proscrites en tant que telles par le droit des conflits armés : terminaux gaziers, centrales nucléaires, lignes à haute tension… Toutefois, des solutions existent pour rendre notre système énergétique plus résilient, par exemple celles fondées sur le stockage de chaleur plutôt que le simple transport d’électricité ou de gaz. Ce domaine demeure malheureusement, à l’heure actuelle, un impensé des politiques de transition énergétique.

Lorsque la Russie a entrepris de frapper systématiquement les infrastructures énergétiques ukrainiennes, des millions de personnes ont été brutalement plongées dans l’obscurité au cœur de l’hiver. Des postes électriques ont explosé, des transformateurs ont brûlé, les systèmes de chauffage se sont arrêtés, laissant des communautés entières sans défense. Ces attaques allaient bien au-delà de la destruction matérielle : elles révélaient un danger longtemps ignoré en Europe, celui d’une énergie désormais militarisable.

Pendant des décennies, les débats européens sur la sécurité énergétique ont porté sur les marchés, l’approvisionnement en combustibles et la décarbonation. Or la guerre en Ukraine a mis en lumière une vulnérabilité que ni les stocks stratégiques ni les mécanismes de régulation des prix ne peuvent corriger : la fragilité physique du réseau électrique.

À mesure que les systèmes deviennent plus numériques, plus interconnectés et plus essentiels à tous les aspects de la vie quotidienne, ils sont de plus en plus exposés aux cyberattaques, mais également aux missiles, aux sabotages et aux phénomènes climatiques extrêmes.

Cette nouvelle réalité impose une question clé. Lorsque les infrastructures électriques deviennent une cible militaire stratégique, comment renforcer la résilience énergétique d’un État ?

Comment l’énergie est devenue un champ de bataille

La guerre en Ukraine illustre de manière directe comment les conflits contemporains visent les fondements mêmes du fonctionnement d’un pays. Les frappes russes ont ciblé les centrales électriques, les corridors à haute tension, les postes de transformation, avec un objectif clair : déstabiliser l’ensemble de l’appareil d’État en perturbant l’alimentation énergétique.

De grandes centrales thermiques ont été délibérément mises à l’arrêt pour isoler des régions entières. Les installations hydrauliques du Dniepr ont également été frappées, créant des risques d’inondations massives et de coupures prolongées. Même les lignes d’alimentation des centrales nucléaires – jusqu’ici considérées comme intouchables – ont été visées à plusieurs reprises.

Ces attaques s’inscrivent dans une stratégie cohérente. En faisant tomber l’électricité, on fait tomber des services essentiels : les hôpitaux basculent sur des groupes électrogènes à l’autonomie limitée, les stations de pompage – qui permettent l’approvisionnement en eau potable – cessent de fonctionner, les télécommunications s’interrompent, les processus industriels se figent…

Les villes retrouvent soudain leur forme antérieure à l’ère électrique. L’électricité devient alors un levier militaire à part entière.




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Une Europe vulnérable face à des réseaux vieillissants

Ce scénario ne concerne pas seulement le territoire ukrainien. L’Europe possède des réseaux électriques très centralisés, hautement numérisés et déjà à des niveaux de charge élevés, avec des marges de manœuvre physiques et opérationnelles limitées.

Même en l’absence de conflit armé, ces réseaux sont exposés à une combinaison de risques : cyberattaques, actes de sabotage, phénomènes climatiques extrêmes, montée en puissance de l’électrification et dépendance accrue aux technologies numériques.

Les vulnérabilités européennes ressemblent à celles de l’Ukraine, mais leur origine est différente. En Ukraine, les vulnérabilités du système énergétique résultent à la fois d’un héritage de réseaux centralisés, d’un sous-investissement prolongé et de leur exploitation délibérée comme cibles militaires. En Europe de l’Ouest, elles proviennent principalement de choix de conception effectués en temps de paix.

Une grande partie des infrastructures européennes a été construite dans les années 1970, pendant une période où le risque géopolitique se résumait aux chocs pétroliers. Les grands actifs centralisés – centrales nucléaires françaises, terminaux GNL allemands, nœuds de transport d’électricité – ont d’abord été conçus pour être efficients, dans une logique d’optimisation économique et de fonctionnement en régime normal. Pourtant, une attaque ou un incident local peut entraîner des effets en cascade et en faire des points de défaillance majeurs.

La numérisation, tout en améliorant la gestion du réseau – par exemple grâce aux compteurs communicants qui permettent une meilleure visibilité des consommations, ou aux centres de pilotage du système électrique (ou dispatching) qui ajustent en temps réel l’équilibre entre production et demande – élargit le champ des menaces. Un simple piratage peut perturber le fonctionnement d’un poste électrique ou désorganiser la conduite du réseau, sans qu’aucune charge explosive ne soit déclenchée. Le changement climatique multiplie en outre les stress sur le réseau (par exemple, risque d’incendie ou de rupture du fait de la surchauffe), en particulier en Europe centrale et orientale.

Face à cela, l’Europe souffre de déficits structurels. L’Union européenne a développé des règles sectorielles pour le marché de l’électricité, la sécurité d’approvisionnement et, séparément, la cybersécurité. En revanche, elle ne s’est pas dotée d’un cadre transversal dédié à la résilience matérielle et opérationnelle des réseaux en situation de crise.

Elle ne dispose pas non plus d’une stratégie réellement coordonnée pour déployer des solutions de secours décentralisées (par exemple des micro-réseaux capables de fonctionner en « îlotage », des capacités locales de stockage d’énergie ou de chaleur, etc.), au-delà des réponses d’urgence comme le recours ponctuel à des groupes électrogènes. Enfin, l’Europe ne pratique que rarement des tests de résistance coordonnés (« stress tests », c’est-à-dire des exercices de crise et scénarios d’incident éprouvés de manière organisée). Faute de pilotage clair au niveau de l’UE, ce sujet demeure un impensé des politiques de transition énergétique.

Pourtant, garantir la stabilité du réseau électrique revient à garantir la continuité des industries et des services publics, de santé, mais aussi celle de la démocratie. La résilience énergétique est un élément central de la souveraineté d’un État.




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Le stockage thermique, levier de résilience énergétique

Le système énergétique européen est donc en transition, exposé à des menaces hybrides et engagé dans un mouvement de décentralisation, par exemple, avec la production décentralisée d’électricité photovoltaïque. Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas seulement renforcer la résilience de son réseau électrique, mais également diversifier ses sources d’énergie et surtout ses modes de stockage de l’énergie.

Le stockage thermique (on parle de technologies TES, pour Thermal Energy Storage) désigne les moyens permettant d’accumuler un excès de production de chaleur pour la restituer plus tard, en fonction de la demande. Or, 50 % de la consommation d’énergie finale en Europe est utilisée pour le chauffage et le refroidissement. Stocker l’énergie directement sous forme de chaleur de façon décentralisée, au plus proche des consommateurs finaux, permet de répondre à une large partie des besoins sans passer par le réseau électrique.

Ces dispositifs, particulièrement robustes, sont déjà matures au plan technologique et ne nécessitent pas de terres rares, contrairement aux batteries électriques. Les TES offrent ainsi, pour des usages thermiques, une solution complémentaire aux batteries électriques. En ce sens, elles renforcent aussi indirectement la résilience du réseau électrique. De cette façon, ils peuvent réduire les pics de demande électrique, aussi bien en fonctionnement normal qu’en situation perturbée.

Trois grandes familles de TES existent :

  • Le stockage sensible (nommé d’après la « chaleur sensible », liée à l’augmentation de la température de fluides ou de matériaux – eau, céramique ou sels fondus pour des hautes températures), mais sans changement de phase (solide/liquide ou liquide/gaz). Il s’agit d’une solution simple, durable et à coûts maîtrisés.

  • Le stockage latent (d’après la « chaleur latente », en lien avec l’énergie absorbée ou libérée lors d’un changement de phase) est fondé sur des matériaux à changement de phase. Ces derniers offrent une forte densité énergétique, pour des variations de températures moindres.

  • Le stockage thermochimique, enfin, est fondé sur des réactions réversibles permettant un stockage longue durée avec un rendement élevé et sans pertes thermiques. C’est celui qui propose la densité énergétique la plus importante.

Les solutions fondées sur le stockage sensible sont aujourd’hui largement utilisées dans l’industrie alors que le stockage latent n’en est qu’aux prémices de la commercialisation. Les applications du stockage thermochimique, enfin, n’en sont encore qu’à la preuve de concept.

Ces technologies présentent des caractéristiques intéressantes : une longue durée de vie (plus de vingt à trente ans), une bonne résistance au cyclage thermique (c’est-à-dire, l’alternance de phases de charge et de décharge), l’absence de matériaux critiques, et enfin une sécurité d’utilisation intrinsèque.

Leur conception physique relativement simple ainsi que leur compatibilité avec les réseaux de chaleur, les procédés industriels ou encore les micro-réseaux (ou smart grids), intégrant des énergies renouvelables, renforcent encore leur intérêt.

Il est urgent de développer des écosystèmes de recherche transnationaux, y compris avec l’Ukraine, qui permettront de développer de nouvelles solutions TES innovantes. Le projet franco-ukrainien Nadiya, auquel nous participons, illustre cette dynamique. Ce projet réunit l’Université nationale de technologie d’Odessa, l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et l’Insa Lyon afin de développer des systèmes de stockage d’énergie basés sur des matériaux à changement de phase avancés.

Dans ce projet, les chercheurs ukrainiens apportent des données empiriques uniques sur le fonctionnement des infrastructures sous attaque et les besoins thermiques en situation de crise. Ces enseignements sont précieux pour l’Europe, confrontée elle aussi à un risque énergétique accru.




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De l’Ukraine à l’Europe, des solutions à développer

Du point de vue technique, le stockage thermique ne résoudra pas tout, mais sa robustesse, sa durée de vie et son indépendance vis-à-vis des matériaux critiques en font un levier important d’autonomie et de stabilité.

L’expérience ukrainienne le montre : même lorsque l’électricité revenait par intermittence, de nombreuses installations industrielles devaient interrompre leur production, faute de chaleur. Dissocier la stabilité thermique de la stabilité électrique favorise ainsi la résilience énergétique globale.

Pourtant, l’Europe peine encore à intégrer le TES dans ses stratégies nationales. Son déploiement souffre de normes incomplètes, d’un manque de projets pilotes et d’une reconnaissance insuffisante au niveau politique. C’est regrettable.

En pratique, il conviendrait de renforcer la planification régionale de la résilience et de pratiquer régulièrement des tests de résistance (« stress tests ») et de sensibiliser davantage le grand public. À une échelle institutionnelle, la coopération entre les ministères nationaux de l’énergie et de la défense mériterait d’être renforcée.

Le Vieux Continent est aujourd’hui confronté à un choix déterminant : continuer à considérer l’énergie comme une simple marchandise, ou la reconnaître comme l’un des piliers fondamentaux de sa sécurité collective, au même titre que la défense ou la santé publique.




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La guerre de l’énergie a déjà commencé en Ukraine : pourquoi l’Europe a tout intérêt à développer le stockage thermique – https://theconversation.com/la-guerre-de-lenergie-a-deja-commence-en-ukraine-pourquoi-leurope-a-tout-interet-a-developper-le-stockage-thermique-274321

Contre le stress et le doomscrolling, les atouts de la lecture approfondie

Source: The Conversation – France (in French) – By JT Torres, Director of the Harte Center for Teaching and Learning, Washington and Lee University

Alors que les réseaux sociaux nous incitent à faire défiler images et textes en continu sur nos smartphones, comment ne pas perdre nos capacités de concentration ? Pratiquer la lecture approfondie peut être un bon remède qui, en plus d’aider à contrer le piège de la désinformation, offre un rempart au stress.


L’Américain moyen consulte son téléphone plus de 140 fois par jour, pour une moyenne de 4,5 heures d’utilisation quotidienne, et 57 % des personnes admettent être « accros » à leur téléphone. Les entreprises du secteur des technologies, les influenceurs et autres créateurs de contenu se disputent toute cette attention, ce qui a favorisé la montée de la désinformation.

Compte tenu de ce paysage informationnel complexe, il est plus important et nécessaire que jamais de posséder de solides compétences en lecture critique.

Malheureusement, les aptitudes en lecture restent un sujet de préoccupation majeur. Les performances en compréhension écrite déclinent. La majorité des parents de la génération Z ne lisent pas à voix haute à leurs jeunes enfants, car ils considèrent cela comme une corvée. De nombreux étudiants ne parviennent pas à aller au bout de la lecture d’un livre.




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Avec leur incitation infinie au scrolling et les facilités de partage de contenu qu’elles offrent, les plateformes de réseaux sociaux sont conçues pour encourager un engagement passif que les gens utilisent pour échapper à l’ennui et au stress.

En tant que chercheurs en sciences cognitives et experts des questions autour de la maîtrise de l’écrit, nous étudions le traitement de l’information par la lecture. Sur la base de nos travaux, nous pensons que la lecture approfondie peut être un moyen efficace de lutter contre la désinformation et de réduire le stress et la solitude. Il peut être difficile d’aller au-delà d’une lecture rapide, mais il existe des stratégies pour renforcer ses compétences en lecture.

La lecture approfondie contre l’anxiété du défilement sans fin

Les gens utilisent les smartphones et les réseaux sociaux pour diverses raisons, notamment pour soulager leur ennui, attirer les regards, nouer des liens et partager des informations. La quantité infinie d’informations disponibles à portée de clic peut entraîner une surcharge qui peut nuire à votre capacité à être attentif et prendre des décisions. Les recherches en sciences cognitives aident à expliquer comment le défilement, ou « scrolling », entraîne votre cerveau à penser de manière passive.

Pour maintenir l’intérêt des utilisateurs, les algorithmes des réseaux sociaux leur proposent des contenus similaires à ceux qu’ils ont déjà consultés, renforçant ainsi leurs convictions. Une exposition répétée à une information augmente sa crédibilité, en particulier si différentes sources la répètent, un effet connu sous le nom de « vérité illusoire ».

La lecture approfondie, quant à elle, désigne le processus intentionnel qui consiste à aborder l’information de manière critique, analytique et empathique. Elle implique de faire des déductions, d’établir des liens, d’adopter différents points de vue et de remettre en question les interprétations possibles.

La lecture approfondie demande des efforts. Elle peut susciter des sentiments négatifs tels que l’irritation ou la confusion, et elle peut très souvent être désagréable. La question importante est donc la suivante : pourquoi quelqu’un choisirait-il l’effort d’une lecture approfondie plutôt que de simplement faire défiler et survoler le texte ?

Encourager l’effort mental

Le défilement inconscient peut avoir des conséquences inattendues. L’utilisation des smartphones et des réseaux sociaux est associée à une augmentation de l’ennui et de la solitude. Et le doomscrolling est lié à des niveaux plus élevés d’anxiété existentielle et de misanthropie.

En revanche, l’attention et l’effort, bien qu’épuisants, peuvent renforcer votre sentiment d’utilité et vos liens sociaux. Les gens sont également motivés quand ils réalisent des tâches qui les aident à poursuivre leurs objectifs personnels, en particulier lorsque ces tâches sont reconnues par les autres. Pour ces raisons, le partage de livres peut être un outil pour promouvoir la lecture approfondie.

On peut prendre l’exemple de l’enseignant qui guide les élèves à travers des textes plus longs, comme des romans, en animant des discussions sur ces lectures afin d’en renforcer la compréhension et l’interprétation. Alors qu’on débat de cette pratique actuelle consistant à donner des extraits plutôt que des livres entiers à lire à l’école, les données suggèrent que la lecture soutenue dans un contexte social peut favoriser le plaisir de lire tout au long de la vie.

Dans une optique de création de liens, les réseaux sociaux peuvent en réalité être utilisés de manière constructive. Ainsi, BookTok est une communauté en ligne populaire qui rassemble des personnes utilisant TikTok pour discuter et recommander des livres. Les fans qui publient des analyses approfondies de K-Pop Demon Hunters et d’autres films ou séries démontrent que l’analyse approfondie a toujours sa place dans la file de posts sans fin sur les réseaux sociaux.

Ralentir pour prendre le temps de lire

Vous pouvez initier un certain nombre de démarches pour interagir de manière significative avec le flux constant d’informations auquel vous êtes confronté. Bien sûr, ce processus peut être éprouvant, et les gens disposent d’une quantité limitée d’énergie et d’attention à consacrer à cette tâche. Il est important à la fois de reconnaître ces limites et d’être attentif à la manière de les utiliser.

Le simple fait d’être conscient de la manière dont les pratiques de lecture numérique façonnent votre cerveau peut encourager de nouvelles postures et habitudes dans votre consommation d’informations. Rien que de prendre une pause peut réduire la réceptivité à la désinformation. Prendre quelques secondes de plus pour examiner de près des informations peut suffire à contrer la « vérité illusoire », ce qui signifie que ralentir délibérément, même de façon légère, peut être bénéfique.

Lire en profondeur signifie être capable de choisir et d’adapter sa vitesse, en ralentissant si nécessaire pour s’attaquer aux passages difficiles, savourer une prose saisissante, évaluer de manière critique les informations et réfléchir à la signification d’un texte. Il s’agit d’entrer en dialogue avec le texte plutôt que de simplement glaner des informations.

Être conscient de ces processus ne signifie pas que vous ne vous laisserez jamais aller à faire défiler les mauvaises nouvelles à la fin d’une longue journée. Mais cela implique de garder en tête la nécessité de savoir plus souvent se concentrer sur un texte et de s’ouvrir à différents points de vue.

Vous pouvez commencer modestement, par exemple avec des poèmes, des nouvelles ou des essais, avant de passer à des textes plus longs. Faites équipe avec un ami ou un membre de votre famille et fixez-vous comme objectif de lire un roman ou un ouvrage documentaire dans son intégralité. Atteignez cet objectif par petites étapes, par exemple en lisant un chapitre par jour et en discutant de ce que vous avez lu avec votre partenaire de lecture. La pratique de la lecture approfondie, comme la lecture de romans, peut élargir vos horizons et vous ouvrir à de nouvelles idées que vous pouvez explorer dans des conversations avec d’autres, en personne ou même sur TikTok.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Contre le stress et le doomscrolling, les atouts de la lecture approfondie – https://theconversation.com/contre-le-stress-et-le-doomscrolling-les-atouts-de-la-lecture-approfondie-274152

Des grains de sable prouvent que ce sont les humains – et non les glaciers – qui ont transporté les pierres de Stonehenge

Source: The Conversation – France in French (2) – By Anthony Clarke, Research Associate, School of Earth and Planetary Sciences, Curtin University

L’hypothèse selon laquelle les pierres utilisées ont été transportées par d’immenses glaciers qui recouvraient autrefois la Grande-Bretagne ne tient pas l’épreuve des faits. Elias Kipfer/Unsplash, CC BY

Stonehenge n’a pas été façonné par les glaciers. Grâce à l’analyse fine des grains de sable, une étude révèle que les pierres les plus lointaines ont été choisies avec soin et acheminées par nos ancêtres, ajoutant une pièce décisive à l’enquête sur les origines du monument.


Demandez comment Stonehenge a été construit et l’on vous parlera de traîneaux, de cordages, de bateaux et d’une impressionnante détermination humaine pour acheminer des pierres depuis toute la Grande-Bretagne jusqu’à la plaine de Salisbury, dans le sud-ouest de l’Angleterre. D’autres évoqueront des géants, des sorciers ou même le concours d’extraterrestres pour expliquer le transport de ces blocs, dont certains proviennent du Pays de Galles et d’Écosse.

Mais une autre hypothèse existe : et si la nature elle-même avait assuré l’essentiel du travail ? Selon cette piste, d’immenses glaciers qui recouvraient autrefois la Grande-Bretagne auraient transporté les « pierres bleues » et la « pierre d’Autel » jusqu’au sud de l’Angleterre sous forme de blocs erratiques, des roches déplacées par la glace, puis abandonnées sur la plaine de Salisbury, prêtes à être utilisées par les bâtisseurs de Stonehenge.

Cette hypothèse, connue sous le nom de théorie du transport glaciaire, revient régulièrement dans des documentaires et des discussions en ligne. Mais elle n’avait encore jamais été mise à l’épreuve à l’aide des techniques géologiques modernes.

Notre nouvelle étude, publiée le 21 janvier dans Communications Earth and Environment, apporte pour la première fois des preuves claires montrant que des matériaux glaciaires n’ont jamais atteint cette région. Elle démontre ainsi que les pierres ne sont pas arrivées par un transport naturel lié aux glaces.

Si des travaux antérieurs avaient déjà jeté le doute sur la théorie du transport glaciaire, notre étude va plus loin en mobilisant des techniques de pointe d’empreinte minéralogique pour retracer l’origine réelle des pierres.

Une empreinte minéralogique sans équivoque

Les vastes calottes glaciaires laissent derrière elles un paysage chaotique, fait d’amas de roches, de substrats striés et de formes de relief sculptées. Or, aux abords de Stonehenge, ces indices caractéristiques sont soit absents, soit ambigus. Et comme l’extension méridionale exacte des calottes glaciaires demeure incertaine, l’hypothèse d’un transport glaciaire reste sujette à controverse.

Dès lors, en l’absence de traces massives et évidentes, peut-on chercher des indices plus discrets, à une échelle bien plus fine ?

Si des glaciers avaient acheminé les pierres depuis le Pays de Galles ou l’Écosse, ils auraient aussi disséminé en chemin des millions de grains minéraux microscopiques, comme le zircon et l’apatite, issus de ces régions.

Lors de leur formation, ces deux minéraux piègent de faibles quantités d’uranium radioactif, qui se transforme progressivement en plomb à un rythme connu. En mesurant les proportions respectives de ces éléments grâce à une méthode appelée datation uranium-plomb (U–Pb), il est possible de déterminer l’âge de chaque grain de zircon ou d’apatite.

Comme les roches de Grande-Bretagne présentent des âges très différents d’une région sur l’autre, l’âge d’un minéral peut renseigner sur son origine. Autrement dit, si des glaciers avaient transporté des pierres jusqu’à Stonehenge, les cours d’eau de la plaine de Salisbury – qui collectent des zircons et des apatites sur un vaste territoire – devraient encore conserver une empreinte minéralogique nette de ce trajet.

À la recherche d’indices minuscules

Pour le vérifier, nous sommes allés sur le terrain et avons prélevé du sable dans les rivières qui entourent Stonehenge. Et les résultats étaient riches d’enseignements.

Malgré l’analyse de plus de sept cents grains de zircon et d’apatite, nous n’en avons trouvé pratiquement aucun d’un âge minéralogique correspondant aux sources galloises des « pierres bleues » ni à l’origine écossaise de la « pierre d’Autel ».

Cependant, l’immense majorité se concentre dans une fourchette étroite, comprise entre 1,7 et 1,1 milliard d’années. De façon éclairante, les âges des zircons des rivières de Salisbury correspondent à ceux de la Formation de Thanet, une vaste nappe de sables peu cimentés qui recouvrait une grande partie du sud de l’Angleterre il y a plusieurs millions d’années, avant d’être érodée.

Cela signifie que les zircons présents aujourd’hui dans les sables fluviaux sont les vestiges de ces anciennes couches de roches sédimentaires, et non des apports récents déposés par les glaciers lors de la dernière période glaciaire, entre 26 000 et 20 000 ans avant notre ère.

L’apatite raconte une histoire différente. Tous les grains datent d’environ 60 millions d’années, à une époque où le sud de l’Angleterre était une mer subtropicale peu profonde. Cet âge ne correspond à aucune roche-source possible en Grande-Bretagne.

En réalité, l’âge des apatites reflète le métamorphisme et le soulèvement provoqués par la formation de montagnes lointaines dans les Alpes européennes, qui ont fait circuler des fluides à travers le calcaire et « réinitialisé » l’horloge uranium-plomb de l’apatite. Autrement dit, la chaleur et les transformations chimiques ont effacé la signature radioactive antérieure du minéral et remis son compteur à zéro.

Comme le zircon, l’apatite n’a pas été apportée par les glaciers : elle est locale et repose sur la plaine de Salisbury depuis des dizaines de millions d’années.

Un nouvel éclairage sur l’histoire de Stonehenge

Stonehenge se situe au carrefour du mythe, de l’ingénierie ancienne et de la géologie sur des temps profonds.

L’étude des âges des grains microscopiques dans les sables fluviaux apporte aujourd’hui une nouvelle pièce à ce puzzle. Elle fournit des preuves supplémentaires que les pierres les plus exotiques du monument n’y sont pas arrivées par hasard, mais ont été choisies et transportées délibérément.

The Conversation

Anthony Clarke a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Chris Kirkland ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des grains de sable prouvent que ce sont les humains – et non les glaciers – qui ont transporté les pierres de Stonehenge – https://theconversation.com/des-grains-de-sable-prouvent-que-ce-sont-les-humains-et-non-les-glaciers-qui-ont-transporte-les-pierres-de-stonehenge-274203

La stratégie numérique de l’armée ukrainienne : une mobilisation 2.0

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l’information et de la communication, CREM, Université de Lorraine, Université de Lorraine

Face à la pression russe, et alors que la guerre totale entame sa cinquième année, l’Ukraine a un besoin constant d’alimenter son armée en hommes et en financements. Elle met en place à cette fin une stratégie numérique extrêmement moderne, à l’esthétique soignée, et non dénuée d’aspects ludiques.


Alors que 2026 marque pour l’Ukraine sa cinquième année de résistance face à l’invasion à grande échelle russe et sa treizième depuis le début de la guerre, les efforts de l’armée ukrainienne se maintiennent et évoluent, avec un appui continu de la société et des partenaires internationaux.

Mais le recrutement, la minimisation des désertions et l’attrait de dons privés, venant d’Ukraine comme de l’étranger, restent des enjeux majeurs. Pour cela, l’armée ukrainienne puise dans de nombreux registres communicationnels, spécialement ceux que connaissent et apprécient les jeunes générations. Entre simplification, esthétisation et gamification, différents moyens sont employés.

Une société connectée

La société ukrainienne est aujourd’hui l’une des plus connectées au monde : près de 96 % de la population possède des compétences numériques. Devenue un véritable hub technologique, toute l’Ukraine, de la société civile à l’armée, en tire profit.

La nomination de Mykhaïlo Fedorov à la tête du ministère de la Défense en janvier 2026 illustre bien cette imbrication : auparavant, il a occupé les postes de vice-premier ministre et ministre de la Transformation numérique. C’est d’ailleurs ce second ministère qui a propulsé l’application civile Diia, en 2020, qui regroupe les services gouvernementaux et les documents dématérialisés. Entre 2018 et 2024, l’Ukraine est passée de la 102e à la 5e place mondiale pour le niveau de développement des services publics numériques, selon l’Online Service Index de l’E-Government Development Index des Nations unies.

Cet élan se retrouve aussi du côté de l’armée, avec le portail Digital Army, une entreprise d’État qui regroupe des initiatives civiles, privées et militaires dans le but de créer un écosystème qui développe des solutions technologiques pour le secteur de la défense et l’armée.

Elle met en réseau des développeurs, des ingénieurs, des entreprises, des industriels et des partenaires internationaux.

En outre, les autorités mettent à la disposition du grand public deux applications : Army+ aide les militaires à régler plus rapidement les formalités administratives, et Reserve+ simplifie le recensement de données des personnes soumises à l’obligation militaire, qu’elles soient conscrites ou réservistes.

Esthétisation de la communication de guerre

Les images sont toujours au cœur des campagnes de communication, y compris celles militaires. Même les formats les plus traditionnels, tels que l’affichage, n’échappent pas à cette règle. En contexte de guerre, ces images sont même essentielles pour attirer l’œil. Les unités recourent à des opérations-séduction par l’affichage pour maintenir un cap de recrutement qui correspond à leurs attentes.

Exemple de publicité de l’agence de recrutement Lobby X : « Choisis ton poste et ton unité dans l’armée ». Photographie prise par l’auteur à Kiev (07 mai 2024).
L.-P. Barthélémy, Fourni par l’auteur

Ces publicités, que l’on peut retrouver à peu près dans toutes les villes ukrainiennes, ne sont pas en reste par rapport aux autres canaux, alors que la question de la mobilisation et du recrutement est sensible dans le pays. Ici, les affiches invitant à rejoindre l’armée bénéficient d’une véritable esthétisation et d’une communication professionnelle et se fondent parmi les publicités des marques de luxe aux alentours.

Elles ne sont en réalité qu’un premier point de contact vers des informations dématérialisées, qui se prolongent dans l’espace numérique. Ainsi, on retrouve quasi systématiquement un QR code et l’adresse d’un site web, incitant les passants à en découvrir davantage avec un call-to-action accompagné d’accroches publicitaires fortes.

Capture d’écran du site recruiting-92.army : « Choisis ta voie dans la 92ᵉ brigade d’assaut ».
recruiting-92.army

Ces sites web sont tout aussi travaillés, avec de belles typographies modernes, des photographies éditées et une interface utilisateur simple d’accès. Les témoignages et clips promotionnels ajoutent une dimension humaine pour inciter au recrutement. Très souvent, les éléments discursifs jouent sur l’unité, la camaraderie, l’engagement, la solidarité, la liberté de choisir son poste ou encore l’expérience unique. Les foires aux questions, les réseaux sociaux et les formulaires sont systématiquement mis en évidence lors de la navigation pour inciter les internautes à prendre contact.

Mobilisation citoyenne, mobilisation militaire

Penser l’armée ukrainienne nécessite une vision élargie à la société ukrainienne dans son ensemble, qui se mobilise au pays et à l’étranger en redoublant de créativité et d’innovation pour pallier les difficultés rencontrées par les militaires.

Les réseaux sociaux, souvent mentionnés pour leurs enjeux informationnels, sont aussi de puissants catalyseurs coercitifs et unificateurs. Les moyens d’incitation ne manquent pas pour aider les forces armées, qui recourent à diverses techniques pour lever des fonds ou récupérer du matériel. D’innombrables projets participatifs de type crowdfunding, souvent citoyens et non endossés officiellement par l’armée, étoffent l’effort de guerre, tel que SignMyRocket, par exemple, qui a permis aux donateurs de recevoir une photo d’un obus signé avec un message personnel en échange d’un don.

Soucieuse de la transparence de ces campagnes, la fondation Sternenko, acteur majeur du crowdfunding militaire ukrainien qui fournit des équipements, dont des drones, propose de nombreux rapports détaillés sur la façon dont les dons des citoyens sont mobilisés pour l’armée. À ces opérations s’ajoutent de tout aussi importantes levées de fonds orchestrées par la diaspora ukrainienne, qui soutient logistiquement ou financièrement son armée, même à distance, avec des événements culinaires, musicaux, folkloriques, du merchandising, des flashmobs, des campagnes de sensibilisation, etc.

Par ailleurs, il n’est pas rare de voir des jeux-concours sur des canaux Telegram pour inciter les citoyens à participer aux collectes. Celles-ci, à la durée et à la fréquence variables, permettent de maintenir indirectement le focus sur l’Ukraine. Au-delà de l’argent récolté, c’est aussi l’occasion pour les organisateurs de rappeler dans les sphères médiatiques internationales que la guerre continue et qu’elle ne perd pas en intensité, tant s’en faut.

Une « drone » de guerre compétitive

Incontournables, les drones occupent une place centrale dans la guerre en Ukraine, que ce soit pour les attaques, les opérations de reconnaissance ou encore de ravitaillement. De ce fait, les Forces de systèmes sans pilote (abrégées СБС, soit SBS, en ukrainien) ont créé un « killboard », un tableau qui affiche en temps quasi réel les statistiques de destructions opérées par les différentes unités : soldats ennemis, mais aussi véhicules blindés, motos, radars ou systèmes d’artillerie, liste non exhaustive. Cette initiative illustre ce qu’est la « gamification » de la guerre, à savoir le recours à des mécanismes de jeu dans des environnements non ludiques. Le site est également proposé en anglais pour toucher un public international, avec un lien qui renvoie vers la plate-forme de recrutement du SBS.

Capture d’écran du site sbs-group.army présentant les résultats obtenus par le 429ᵉ régiment de systèmes sans pilote « Achilles », entre le 1ᵉ juin et le 31 décembre 2025.
sbs-group.army

Fleuron de la défense ukrainienne, la plate-forme gouvernementale Brave1 propose depuis 2023 une collaboration entre partenaires, investisseurs et entreprises pour développer l’industrie militaire. Elle fournit des subventions à des projets en phase de R&D, tout en facilitant l’approbation de technologies aux normes, telles que le NATO Stock Number.

Dans cette même logique de ludification, elle s’est étendue avec un marché qui « ressemble à Amazon » et qui connecte directement les fabricants, les développeurs et les unités militaires.

En parallèle, l’armée ukrainienne a lancé le programme « Army of Drones Bonus », soit un système d’e-points utilisables sur Brave1 Market : plus une unité neutralise de cibles (humaines ou matérielles), plus elle gagne de points, et plus elle peut donc les échanger contre des équipements, comme le désormais célèbre drone Baba Yaga.

Avec ce système compétitif, les autorités s’octroient un moyen de motivation pour les troupes tout en rétribuant celles qui contribuent le plus aux efforts défensifs. Les points varient en fonction de la nature de l’attaque : soldat capturé ou tué, tank détruit ou encore élimination d’un pilote de drone ennemi. Il ne s’agit pas de transformer la guerre en jeu, mais cela montre indirectement qu’elle est désormais conduite via des écrans et des algorithmes. Un reportage de la BBC soulignait des retours mixtes de la part des soldats sondés sur ce système : certains estiment que le système est bien pensé pour motiver les troupes, tandis que d’autres jugent que cela ne suffit pas pour lutter contre les désertions.

Dans le même esprit, UNITED24, plate-forme gouvernementale de donation pour l’Ukraine, propose au sein de son application un système de financement participatif où les donateurs peuvent suivre les unités qu’ils financent. L’enjeu communicationnel est ici clair : les donateurs sont embarqués au plus près du front au quotidien pour découvrir l’impact de leur soutien financier – témoignages, photos, vidéos ou encore messages de remerciements personnalisés.

Les bienfaiteurs peuvent ainsi choisir l’unité qu’ils souhaitent soutenir. Un classement, cette fois-ci côté donateur, permet une compétition amicale pour voir qui contribue le plus et inciter à aider davantage. De plus, les utilisateurs ont un profil personnalisé, avec un rang, un indicatif et un avatar. Les éléments de langage ne manquent pas pour inciter la communauté à agir, allant jusqu’à qualifier les donateurs de « digital defenders ». Plus qu’un don financier, c’est un combo donnant-donnant qui est ici présenté.

La guerre se matérialise également au travers du jeu vidéo. Très populaires, les drones FPV (first-person view) sont proposés via des simulateurs, à l’exemple du jeu Ukrainian Fight Drone Simulator (UFDS) développé par des Ukrainiens et qui tient compte de l’expérience réelle de combat.

Bien que ce jeu n’ait pas été créé directement par l’armée, il montre l’hybridation entre les données captées sur le front et un format ludique, ce qui peut, on l’imagine, susciter une sensibilisation chez les joueurs quant au rôle de ces drones qui dominent le champ de bataille.

D’aucuns vont encore plus loin, à l’instar de la 3e brigade d’assaut, qui a déployé son initiative Killhouse Academy, en proposant des formations d’entraînement, sur place, ouvertes principalement aux civils et aux militaires ukrainiens, notamment pour apprendre à piloter des drones avec la remise d’un certificat. Ce dernier peut servir autant de souvenir que de justificatif de compétences acquises pour l’armée, certaines unités requérant une preuve de capacité en amont pour manier les drones.

Une logique de recrutement et de motivation avant tout

Toutes ces stratégies servent des objectifs clairs : soutenir le développement de l’armée, maintenir un flot continu de recrues, mais aussi booster le moral en luttant contre la fatigue de guerre, dans un contexte où un nombre relativement important de conscrits potentiels cherchent par divers moyens à échapper à l’obligation de servir sous les drapeaux. Outre les recrutements dans les centres prévus à cet effet, ces leviers numériques et cette communication esthétisée permettent d’attirer aussi bien de nouveaux soldats que de nouveaux partenaires, y compris à l’international. Les contenus web de certaines brigades, ainsi que des sites opérés ou soutenus par celles-ci, sont d’ailleurs prévus à cet effet, avec des traductions multilingues, comme le montre par exemple la capture d’écran présentée plus haut.

Dans une guerre résolument hybride qui se manifeste plus que jamais dans le cyberespace, les autorités et les forces armées ukrainiennes travaillent de concert avec la société civile et leurs partenaires pour maintenir un équilibre défensif cohérent. Alors que les négociations diplomatiques s’essoufflent en ce début 2026, l’armée ukrainienne sait qu’elle doit poursuivre ses efforts d’attractivité face à l’invasion russe. Il en va de la capacité de résistance de l’Ukraine et de son peuple.

The Conversation

Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La stratégie numérique de l’armée ukrainienne : une mobilisation 2.0 – https://theconversation.com/la-strategie-numerique-de-larmee-ukrainienne-une-mobilisation-2-0-274465