Les Family Offices en avant vers les marchés non cotés

Source: The Conversation – in French – By Mohamed Ouiakoub, Maître de conférences en Sciences de gesiton à l’Université de Lorraine, Université de Lorraine

Plus de 40 % des Family Offices disent consacrer 20 % ou plus de leur portefeuille au capital-risque, c’est-à-dire à des investissements dans des sociétés non cotées, comme Auchan ou les Galeries Lafayette. Mapo_Japan/Shutterstock

Les Family Offices, ces structures qui gèrent le patrimoine d’une famille fortunée, investissent de plus en plus dans les marchés privés (non cotés), perçus comme plus rémunérateurs à long terme que les marchés cotés comme le CAC 40. Pourquoi ? Avec quelles limites ?


En Europe, les grandes fortunes familiales s’appuient sur un « Family Office ». Leur patrimoine dépasse généralement les 100 millions d’euros, et atteint en moyenne 1,3 milliard selon l’étude mondiale UBS.

Ces familles se tournent massivement vers le capital-investissement ou private equity, qui consiste à prendre des participations au capital de sociétés non cotées, comme le distributeur Leclerc, le producteur laitier Lactalis ou Galeries Lafayette.

Comme nous l’analysons dans notre article à paraître dans la revue Vie et sciences de l’entreprise, « l’investissement à impact dans les Family Offices : entre héritage et quête de sens », les Family Offices cherchent à accroître leur présence dans le capital-investissement, mais leurs moyens humains et organisationnels restent limités.

Notre étude menée montre que certaines familles affectent plus de 20 % de leur patrimoine à ce type d’investissement. Pourtant, près de 70 % de ces structures comptent moins de dix collaborateurs et moins de la moitié disposent d’un comité d’investissement structuré.

Alors, comment ces grandes fortunes familiales structurent-elles cette nouvelle stratégie ?

Les différentes formes de Family Offices

Un Family Office est une structure privée consacrée à la gestion globale du patrimoine d’une famille fortunée. Il peut assurer des fonctions financières – investissements, fiscalité, transmission, etc. –, mais aussi juridiques, philanthropiques ou éducatives. Ces structures sont nées pour accompagner la pérennité du capital familial sur plusieurs générations, en intégrant des objectifs à la fois financiers, humains et émotionnels.

Ces enjeux sont au cœur de la littérature récente sur la création de valeur durable dans les entreprises familiales, en particulier lorsque les Family Offices participent activement aux décisions stratégiques du groupe familial. Il en existe plusieurs formes.

  • Les single family offices, entièrement consacrés à une seule famille.

  • Les multi-family offices, qui gèrent les patrimoines de plusieurs familles, parfois sans lien entre elles. D’autres structures, dites professionnalisées, sont intégrées à des institutions financières.

  • Les Family offices « intégrés » dans l’entreprise familiale.

  • Les Virtual Family Offices, lorsque la structure externalise la majorité de ses services.

Moins de dix personnes en moyenne

Les Family Offices renforcent progressivement leur exposition au capital-investissement, ou private equity, c’est-à-dire l’achat de parts dans des entreprises non cotées. Plus de 40 % des Family Offices interrogés y consacrent plus de 20 % de leur portefeuille, un niveau élevé pour des structures non institutionnelles. Ce choix traduit une confiance croissante dans les marchés privés, perçus comme plus rémunérateurs à long terme que les marchés boursiers traditionnels.

Cette ambition d’allocation se heurte toutefois à des moyens internes limités. La plupart des Family Offices emploient moins de dix personnes et moins de la moitié disposent d’un comité d’investissement structuré. Autrement dit, ils gèrent des portefeuilles complexes avec peu de personnel, souvent sans processus formalisé, ce qui fragilise leur capacité d’analyse, de sélection et de suivi des investissements.

Le principal frein cité par les répondants reste, d’ailleurs, le manque de ressources internes.

Relations humaines

Les investissements réalisés par les Family Offices passent avant tout par leur réseau direct. La majorité des opportunités provient de contacts personnels, loin devant les intermédiaires ou les événements professionnels. Cette approche repose sur la confiance et l’intuition. Mais en se limitant à leur cercle relationnel, ces familles risquent de passer à côté de projets plus innovants ou d’entreprises en dehors de leur environnement habituel.

Dans la répartition de leurs investissements, les familles privilégient les entreprises à fort potentiel de croissance, où elles peuvent mettre à profit leur expérience entrepreneuriale. Lorsqu’il s’agit d’opérations plus techniques, comme les rachats d’entreprises financés par l’endettement bancaire (appelés « Leveraged Buy-Out », ou LBO), elles préfèrent déléguer à des fonds spécialisés. Ces fonds disposent d’équipes nombreuses et aguerries capables de structurer des montages financiers complexes, ce que les petites équipes des Family Offices ne peuvent pas toujours assurer.

Cette complémentarité entre investissement direct et indirect traduit une certaine prudence stratégique. Les familles recherchent avant tout un fort alignement avec les porteurs de projet. Elles tiennent aussi à pouvoir jouer un rôle actif auprès des entreprises dans lesquelles elles investissent, en partageant leur réseau, leur expertise sectorielle ou leur expérience d’entrepreneurs, et pas seulement en apportant du capital.

Valeur durable des entreprises familiales

L’intégration de critères ESG dans les analyses reste minoritaire. Moins de 40 % des Family Offices déclarent prendre en compte les enjeux environnementaux, sociaux ou de gouvernance dans leurs décisions d’investissement selon les résultats de l’étude menée. Ce chiffre montre que la finance durable progresse lentement dans ce segment, malgré une forte montée en puissance dans les pays nordiques ou en Allemagne. Ces questions sont au cœur des réflexions actuelles sur la valeur durable en entreprise familiale.

La qualité des informations disponibles et le manque de marge de négociation avec les fonds constituent des sources de frustration. Concrètement, les Family Offices se plaignent d’un accès limité à des données fiables sur les performances passées des fonds ou sur la solidité des entreprises ciblées. Ils déplorent une faible transparence sur les frais facturés : commissions de gestion annuelles, frais de performance (ou carried interest) ou encore frais annexes liés aux transactions.

Fortes attentes

Malgré ces contraintes, les Family Offices restent confiants dans la trajectoire du capital risque ou private equity. Près de deux tiers se disent optimistes pour les douze mois à venir. Une majorité vise un rendement interne supérieur à 15 % d’après les résultats de l’étude réalisée.




À lire aussi :
Les start-ups « deep tech » : une réponse aux enjeux du XXIᵉ siècle ?


Cette confiance repose en grande partie sur la qualité perçue des projets technologiques, notamment dans la santé et le deep tech. Ces secteurs sont les plus plébiscités, loin devant l’agritech, l’éducation ou la défense.

Les investisseurs familiaux cherchent à soutenir des innovations porteuses de sens, en lien avec leurs valeurs et leurs expériences entrepreneuriales.

Structurer sans dénaturer

La professionnalisation des Family Office ne doit pas faire perdre ce qui fait leur force : proximité avec les entrepreneurs, liberté stratégique et vision de long terme. Ce sont des atouts précieux dans un écosystème financier souvent standardisé.

Leur gouvernance, leurs choix d’organisation et leur rapport à la durabilité sont au cœur d’une réflexion croissante sur l’investissement à impact dans les grandes fortunes familiales. En naviguant entre héritage, contrôle familial et quête de sens dans la gestion de leurs actifs, les Family Offices sont aujourd’hui à un tournant.


Cet article a été co-écrit avec Rajaa Mekouar, fondatrice et managing partner de Calista Direct Investors.

The Conversation

Mohamed Ouiakoub ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les Family Offices en avant vers les marchés non cotés – https://theconversation.com/les-family-offices-en-avant-vers-les-marches-non-cotes-261408

Les coûts d’emprunt de l’Afrique sont trop élevés : l’occasion manquée par le G20 de réformer les agences de notation

Source: The Conversation – in French – By Misheck Mutize, Post Doctoral Researcher, Graduate School of Business (GSB), University of Cape Town

Au début de l’année 2025, l’un des engagements pris par la présidence sud-africaine du G20 dans son document Priorités politiques était de promouvoir des notations de crédit souveraines plus équitables et plus transparentes. Elle voulait aussi remédier au coût élevé du capital, souvent justifié par une perception illusoire de risque élevé dans les économies en développement.

L’Afrique du Sud avait proposé de créer une commission chargée d’examiner le coût du capital. L’objectif était d’identifier les problèmes qui empêchent les pays à faible et moyen revenu d’accéder à des flux de capitaux suffisants, abordables et prévisibles pour financer leur développement.

Pour beaucoup en Afrique, il s’agissait de bien plus qu’un simple document administratif. Cela représentait la première véritable occasion pour les pays du Sud de remettre en cause le pouvoir bien établi des agences de notation internationales par l’intermédiaire du G20.

Les avis de Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch Ratings sont en effet au cœur du problème du coût élevé de l’emprunt en Afrique.

Mais les possibilités de progrès dans ce domaine s’amenuisent. Le gouvernement sud-africain et le monde des affaires du pays n’ont pas profité de l’occasion offerte par la présidence du G20, de décembre 2024 à novembre 2025, pour faire pression en faveur de réformes susceptibles de réduire les coûts d’emprunt de l’Afrique et de renforcer sa souveraineté financière.

Qu’est-ce qui explique le poids des notations de crédit ?

Les agences de notation de crédit ne sont pas des observateurs neutres des marchés financiers. Leurs jugements influencent directement le sentiment des investisseurs, l’accès au financement et les taux d’intérêt que les pays paient lorsqu’ils émettent des obligations.

Pour les pays en développement, en particulier en Afrique, les notations vont déterminer l’allocation par le gouvernement de ses maigres ressources : soit au service de la dette, soit aux besoins en terme de développement tels que les écoles et les hôpitaux.

Le souci, ce n’est pas seulement les notations en elles-mêmes, mais aussi le fait qu’elles sont souvent imprécises et basées sur des jugements subjectifs.

Les pays dotés d’économies en développement dénoncent fréquemment les problèmes liés à ces notations.

D’abord, les États africains subissent plus souvent que d’autres des dégradations de note qui ne reposent pas sur des fondamentaux économiques solides.

Deuxièmement, les analystes qui évaluent les risques travaillent le plus souvent hors du continent et appliquent des critères subjectifs, souvent pessimistes.

Troisièmement, les économies en développement sont pénalisées en raison de l’impact supposé des chocs externes tels que les pandémies mondiales ou les catastrophes climatiques.

Enfin, on relève des variations importantes dans la manière dont les facteurs de risque sont évalués en Afrique par rapport à des pays similaires en Asie ou en Amérique latine, qui ont des profils de risque proches.

Une occasion manquée de leadership

Le G20 reste le principal forum mondial où se réunissent les principales économies avancées et les économies en développement les plus influentes. En tant que pays qui en assure la présidence, l’Afrique du Sud a le pouvoir de définir l’ordre du jour, de constituer des groupes de travail et de rédiger des communiqués qui influencent les débats au niveau mondial.

Mais à ce jour, la commission proposée sur le coût du capital n’a pas été mise en place. On peut dès lors affirmer sans se tromper que la présidence sud-africaine du G20 n’a pas utilisé cette plateforme pour régler la question du coût du capital. Ses engagements en matière de réforme de la notation de crédit se sont limités à réitérer les éléments de langage. Elle n’a pas fait de propositions structurées dédiées à cette question.

Cette inaction étonne d’autant plus que l’Afrique du Sud connaît bien les effets des décisions de notation. Au cours des huit dernières années, une série de déclassements par les agences de notation internationales a conféré le statut dit « junk » à la dette du pays. Ces décisions ont entraîné une augmentation des coûts d’emprunt et ébranlé la confiance des investisseurs. Pretoria dispose donc à la fois de l’expérience et de la légitimité nécessaires pour mener un débat sur la réforme des notations souveraines.

Par ailleurs, le secteur financier et des entreprises sud-africain (banques, assureurs et investisseurs institutionnels) est resté largement en retrait dans cette séquence.

Des plateformes telles que le Cost of Capital Summit, organisées par le groupe de travail Business (B20), la Standard Bank, Africa Practice et le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, ont été utiles. Mais le monde des affaires sud-africain n’a pas su tirer parti de la présidence de son pays au G20 pour faire pression en faveur de réformes qui profiteraient non seulement aux entreprises nationales, mais aussi aux partenaires africains.

La baisse des coûts d’emprunt souverains dans les pays hôtes, par exemple, réduirait directement les risques macroéconomiques pour les entreprises sud-africaines opérant sur le continent et élargirait leurs possibilités d’investissement.

Ce qui aurait pu être fait

Trois mesures concrètes pourraient remettre la question de la réforme des notations de crédit à l’ordre du jour:

Le coût de l’inaction

Selon la CNUCED, les pays en développement paient des taux d’intérêt jusqu’à trois points de pourcentage plus élevés que leurs homologues ayant des fondamentaux similaires, ce qui représente des milliards de dollars de coûts supplémentaires chaque année.

Cette « taxe cachée » sur le développement a des conséquences humaines directes: moins de ressources pour les infrastructures, l’adaptation au changement climatique, les systèmes de santé et l’éducation. Pour l’Afrique, où les besoins de financement sont immenses, des notations de crédit plus précises pourraient libérer un espace budgétaire vital.

L’Afrique du Sud ne peut se permettre de laisser sa présidence du G20 se réduire à un symbole. La promesse de notations de crédit souveraines « plus justes et plus transparentes » doit se traduire en action, par le biais de groupes de travail, de communiqués et d’alliances qui font avancer la réforme.

Pretoria a également besoin que son secteur privé se mobilise. Il ne s’agit pas seulement d’un impératif moral, mais aussi d’un impératif économique.

Une prime de risque plus faible et un accès plus équitable au capital élargiront les opportunités à travers le continent, y compris pour les investisseurs sud-africains. Le monde entier a les yeux rivés sur l’Afrique du Sud. Si le pays ne saisit pas cette chance, il renforcera l’idée que le discours sur la réforme de l’architecture financière mondiale ne se résume qu’à des paroles en l’air. Si l’Afrique du Sud agit, elle pourra laisser un héritage qui dépasse ses propres difficultés internes : l’ébauche d’un système de notation plus juste et plus responsable pour le Sud global.

The Conversation

Misheck Mutize does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les coûts d’emprunt de l’Afrique sont trop élevés : l’occasion manquée par le G20 de réformer les agences de notation – https://theconversation.com/les-couts-demprunt-de-lafrique-sont-trop-eleves-loccasion-manquee-par-le-g20-de-reformer-les-agences-de-notation-266595

Démission de Sébastien Lecornu : Échec du présidentialisme, retour au parlementarisme ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Rousselier, professeur d’histoire politique, Sciences Po

Alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu vient de remettre sa démission, quelques heures à peine après la présentation de la première partie de son gouvernement, le régime français est plus que jamais en crise. La domination de l’exécutif sur le législatif, en place depuis le début de la Ve République, semble désormais dépassée. Un rééquilibrage entre ces deux pouvoirs, historiquement concurrents, est-il en cours ? Nous republions pour l’occasion cet article de Nicolas Rousselier écrit à l’occasion de la chute du gouvernement Bayrou.


Jamais les feux de l’actualité ne furent braqués à ce point sur le Parlement. L’épisode Bayrou en donne une illustration frappante : la chute de son gouvernement a placé l’exécutif en position de faiblesse et de renoncement face aux difficultés annoncées du débat budgétaire. À l’inverse, les députés, en refusant de voter la confiance, ont placé l’Assemblée nationale en position de force vis-à-vis du gouvernement. Celui-ci, pour la première fois (sous cette forme) depuis le début de la Ve République, était contraint à la démission. Le pouvoir exécutif, qui n’avait cessé de se renforcer et de se transformer depuis plus de soixante ans, trahissait ainsi une faiblesse inattendue.

Deux questions sont donc soulevées, l’une sur le caractère momentané ou profond de ce « trou d’air » que rencontre l’exécutif, l’autre sur la possible relance du parlementarisme.

Dès le Moyen Âge, le Parlement contre le prince

L’épisode s’inscrit dans la longue histoire du bras de fer qui a opposé l’exécutif et le législatif depuis plusieurs siècles. Philosophiquement et politiquement, l’opposition a placé la figure du prince – pour faire référence aux travaux de Harvey Mansfield – face à la forme prise par le Parlement depuis les XIIIe et XIVe siècles. L’histoire est ainsi beaucoup plus ancienne que celle de la démocratie moderne. La monarchie française avait été notamment marquée et affaiblie par des affrontements opposant le roi et le Parlement de Paris au cours du XVIIIe siècle. Pour le XIXe et le XXe siècle, l’ensemble de la modernité démocratique peut se définir comme un vaste aller-retour avec une première phase où la démocratie se définit comme la nécessité de contrôler et de circonscrire le plus possible le pouvoir exécutif, puis une seconde phase où la démocratie a progressivement accueilli un exécutif puissant, moderne et dominateur, tout en prenant le risque d’affaiblir le rôle des assemblées.

Cette lutte ancestrale a pris une allure particulièrement dramatique et prononcée dans le cas français. L’histoire politique française a ceci de particulier qu’elle a poussé beaucoup plus loin que les autres aussi bien la force du parlementarisme, dans un premier temps (IIIe puis IVe République), que la domination presque sans partage de l’exécutif, dans un deuxième temps (Ve République). Nous vivons dans ce deuxième temps depuis plus de soixante ans, une durée suffisante pour qu’un habitus se soit ancré dans les comportements des acteurs politiques comme dans les attentes des électeurs.

Historiquement, la domination de l’exécutif sur le législatif a donné à l’élection présidentielle une force d’attraction exceptionnelle puisque le corps électoral est invité à choisir un candidat qui, une fois élu, disposera de très larges pouvoirs pour mener à bien les réformes et les politiques annoncées lors de sa campagne électorale. Dans les faits, cette force du président était complétée par la victoire de son parti aux élections législatives (souvent avec des petits partis alliés et complémentaires). La cohabitation n’a pas modifié la domination de l’exécutif : la force du gouverner s’est alors concentrée sur le premier ministre qui disposait toujours d’un contrôle efficace du Parlement.

Par contraste avec cette « période heureuse » de la Ve République, la situation actuelle est donc très simple : ne disposant pas d’un fait majoritaire à l’Assemblée, l’exécutif se retrouve paralysé dans son pouvoir d’agir. Chaque premier ministre qui passe (Attal, Borne, Barnier, Bayrou, maintenant Lecornu) se retrouve encore un peu plus éloigné de toute légitimité électorale. Aussi la facilité avec laquelle le dispositif de la Ve République s’est démantelé sous nos yeux apparaît spectaculaire. Certes, en toute logique, l’ancien dispositif pourrait se reconstituer aussi vite qu’il a été brisé. Rien n’interdit de penser qu’une nouvelle élection présidentielle suivie de nouvelles élections législatives ne pourrait pas redonner au chef de l’État une assurance majoritaire. Rien n’interdit de penser, non plus, que de simples élections législatives intervenant après une dissolution pourraient conduire à un fait majoritaire au profit d’un seul parti ou d’un parti dominant qui rallierait à lui de petits partis satellitaires.

Tout ceci est possible et occupe visiblement l’esprit et l’espoir des acteurs politiques. Se replacer ainsi dans l’hypothèse du confort majoritaire sous-estime toutefois le caractère beaucoup plus profond des changements intervenus dans la période récente. La force de gouverner sous la Ve République reposait en effet sur un écosystème complexe dont il faut rappeler les deux principaux éléments.

Une domination de l’exécutif fondée sur l’expertise et sur le règne des partis

Tout d’abord, la domination de l’exécutif s’est jouée sur le terrain de l’expertise. Des organes de planification, de prospective et d’aides à la décision ont fleuri autour du gouvernement classique, surtout après 1945. Par comparaison, les assemblées parlementaires ont bénéficié d’une modernisation beaucoup plus limitée en termes de moyens. Elles ont développé la capacité d’évaluation des politiques publiques, mais ne disposent pas d’un organe public indépendant (ou suffisant) pour l’expertise du budget tel qu’il existe auprès du Congrès américain avec le Congressional Budget Office (CBO).

D’autre part, la force de l’exécutif a été historiquement dépendante du rôle de partis politiques modernes. Depuis les années 1960 et 1970, des partis politiques comme le Parti socialiste ou les différents partis gaullistes ont eu les moyens de jouer leur rôle de producteurs doctrinaux et de fidélisation de leur électorat. Ils étaient des « machines » capables d’exercer « une pression collective su la pensée de chacun » pour reprendre Simone Weil. Dans les assemblées, ils ont pu construire d’une main de fer la pratique de discipline de vote, des consignes de groupes et de contrôle des déclarations à la presse. Le parti majoritaire, parfois associé à de petits partis satellites ou alliés, était à même d’assurer au gouvernement une majorité connue d’avance, prête à faire voter en temps voulu le budget de l’exécutif ou les projets de loi sans modification importante. Les partis privilégiaient la cohésion collective et la verticalité de l’obéissance plutôt que le rôle d’espace de discussion. La répétition des élections présidentielles comme la fréquence du dispositif majoritaire avaient ancré les partis dans le rôle d’entrepreneurs de programmes. L’ambition de leurs plates-formes électorales était en proportion de la « force de gouverner » attendue : ce fut longtemps un atout indéniable pour que l’offre politique rencontre de fortes aspirations sociales.

Ces deux piliers de la force de l’exécutif sont aujourd’hui remis en cause. L’État planificateur de tradition jacobine s’est fortement transformé depuis les années 1990 avec la multiplication des agences et les réformes successives de décentralisation. L’âge d’or des grands serviteurs de l’État, qui offraient à l’exécutif une aide homogène à la décision, est passé. Aujourd’hui, un gouvernement est confronté à la diversité et parfois la contradiction des avis que lui fournissent les organes experts. L’expertise n’est donc plus enfermée dans le seul silo de la haute administration classique. Elle est devenue un secteur concurrentiel où des entrepreneurs d’expertise multiplient les avis et les alertes au risque d’ajouter à la confusion plutôt que d’aider à la prise de décision. La question concerne aussi bien les think tanks que des forums internationaux, tels que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

La « forme-parti » pour reprendre l’expression du politiste italien, Paol  Pombeni, a, elle aussi, profondément changé. L’appareil central a diminué en termes de moyens. Il n’est plus en mesure d’exercer le même contrôle sur les troupes et sur la mise en cohérence de l’ensemble. Au sein d’un même groupe parlementaire, certains membres jouent leur communication personnelle. L’affiliation par le haut étant en crise, il n’est pas étonnant de retrouver la même crise par le bas : les partis n’assurent plus de stabilité dans le lien entre leur offre politique et la demande sociale – leurs résultats d’un type d’élection à un autre sont devenus erratiques. Il est, par exemple, devenu impossible de savoir ce que représente réellement, à la fois politiquement et socialement, le Parti socialiste si l’on confronte le résultat de la dernière présidentielle (1,7 %) avec le score obtenu aux élections européennes (13 %). Comme le montrent les travaux de Rémi Lefebvre, les partis politiques ne réussissent plus à être des entrepreneurs stables d’identités qui fidélisent des sections de la société : une majorité politique est devenue introuvable parce qu’une majorité sociale est elle-même devenue impossible.

Au total, c’est toute la chaîne qui faisait la force de l’exécutif qui est démantelée, maillon par maillon. Un président n’est plus assuré de nommer un premier ministre qui sera à même de faire voter son programme électoral grâce à une majorité solide dans les assemblées.

Le parlementarisme a fonctionné sous la IIIᵉ et la IVᵉ République

Dans une telle situation, le Parlement retrouve une position centrale. Le retour à un vrai travail budgétaire ne serait d’ailleurs qu’un retour aux sources historiques des assemblées. Le « gouvernement parlementaire » avait su fonctionner de manière satisfaisante pendant la majeure partie de la IIIe République, y compris dans sa contribution essentielle à la victoire pendant la Première Guerre mondiale. Il a encore joué sa part dans la reconstruction du pays et l’établissement du modèle social sous la IVe République, de la Sécurité sociale jusqu’au salaire minimum. On commet donc une erreur quand on déclare la France « ingouvernable ». L’expression n’a de sens que si l’on réduit la notion de gouverner à la combinaison d’un exécutif dominant associé au fait majoritaire partisan.

L’art de la décision tel qu’il était pratiqué dans le « gouvernement parlementaire » conserve sa force d’inspiration : il a d’ailleurs été pratiqué dans la période récente pour certains parcours législatifs comme sur le droit à mourir. Il est donc loin d’avoir disparu. Des modifications du règlement de l’Assemblée nationale qui s’attaqueraient notamment à l’obstruction du débat par l’abus des amendements, pourraient accompagner le « reset » du parlementarisme. Transférer une part de l’expertise de l’exécutif vers le législatif aiderait aussi au redressement de la qualité du travail des commissions.




À lire aussi :
Loi Duplomb, A69 : Comment le gouvernement Bayrou a contourné l’Assemblée nationale pour faire passer ses projets. La démocratie malmenée ?


Certes, rien ne dit que cela soit suffisant. Mais la situation actuelle démontre que la « combinaison magique » d’un président fort associé à un fait majoritaire et à un esprit partisan exacerbé a produit des résultats financiers, économiques et sociaux négatifs.

La Ve République avait d’abord apporté la stabilité du pouvoir, la force d’entraînement vers la modernisation du pays et le progrès social. Ce n’est plus le cas. La disparition du fait majoritaire, combinée au dévoilement du caractère abyssal de la dette, nous plonge dans la désillusion des vertus attribuées à la Ve République. Pour la première fois depuis la création de la Vᵉ République en 1958, il n’y a donc pas d’autre choix que de refaire Parlement.

The Conversation

Nicolas Rousselier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Démission de Sébastien Lecornu : Échec du présidentialisme, retour au parlementarisme ? – https://theconversation.com/demission-de-sebastien-lecornu-echec-du-presidentialisme-retour-au-parlementarisme-264996

Comment débutent les cancers du sein ? Conversation avec la biochimiste Alexandra Van Keymeulen

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexandra Van Keymeulen, Maître de recherche FNRS au Laboratoire des Cellules Souches et du Cancer, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Alexandra Van Keymeulen est biochimiste et spécialiste du cancer du sein. Avec son équipe, elle explore les étapes extrêmement précoces dans le développement des tumeurs, bien avant que celles-ci ne soient détectables. Elle a reçu Elsa Couderc, cheffe de rubrique Science et Technologie, pour expliquer simplement ce qu’est un cancer, et les avancées de la recherche depuis qu’elle a débuté dans le domaine.


The Conversation France : Aujourd’hui, vous êtes une spécialiste reconnue sur l’origine du cancer du sein, mais vous n’avez pas commencé vos recherches par là.

Alexandra Van Keymeulen : J’ai fait ma thèse, en Belgique, sur la thyroïde. J’étudiais les mécanismes qui font que les cellules thyroïdiennes prennent la décision de se diviser. Comme les cellules ne sont pas immortelles, qu’elles vivent moins longtemps que nous, il y a sans arrêt des cellules qui meurent et, donc, des cellules qui se divisent pour donner naissance à de nouvelles cellules. Dans une thyroïde saine, les cellules prennent en permanence la décision de se diviser ou non pour donner naissance à la prochaine génération de cellules.

Je travaillais sur les thyroïdes saines, mais dans un groupe où d’autres personnes étudiaient le cancer de la thyroïde. En effet, les mécanismes de division cellulaire sont dérégulés dans le cas d’un cancer : les cellules se divisent de manière anarchique, sans contrôle. Elles forment une masse, un peu comme un mini-organe. Elles ne répondent plus aux signaux environnants qui leur indiquent de stopper leur croissance. La division cellulaire incontrôlée est la première étape pour former une tumeur.

Mais une tumeur bénigne n’est pas appelée « cancer ». Un cancer a aussi des caractéristiques invasives, c’est-à-dire que ces cellules migrent et envahissent les autres tissus.

Et justement, après ma thèse, je suis partie cinq années à San Francisco en postdoctorat. Là, j’ai travaillé sur la migration cellulaire. Je ne travaillais toujours pas sur des cellules cancéreuses, mais sur les mécanismes intrinsèques, au sein des cellules, qui font qu’elles se déplacent d’un organe à l’autre ; typiquement, ce sont les cellules du système immunitaire qui se déplacent pour aller au site de l’infection.

Ce sont ces mécanismes-là qui sont piratés par les cellules cancéreuses pour former des métastases. Les cellules cancéreuses migrent moins vite que des cellules du système immunitaire, mais elles arrivent à se déplacer.

Après avoir étudié la division cellulaire et la migration des cellules saines, vous êtes rentrée en Belgique pour étudier les cancers du sein ?

A. V. K. : Oui, je suis rentrée en même temps que Cédric Blanpain et j’ai rejoint l’équipe qu’il était en train de monter. Il est spécialiste du cancer de la peau. Très vite, j’ai décidé de travailler sur le sein, qui n’est pas si différent que ça de la peau, car ces deux organes sont composés de cellules épithéliales. Ils ont des caractéristiques communes et donc on peut utiliser les mêmes souris pour les projets qui ont trait au cancer de la peau ou au cancer du sein.

À ce stade, c’était nouveau pour vous comme organe d’étude ?

A. V. K. : Tout était nouveau ! Travailler sur le sein était nouveau, mais je n’avais jamais travaillé non plus avec des souris.

Et quelles étaient les grandes questions de la recherche sur le cancer du sein à l’époque ? Qu’est-ce que vous cherchiez à savoir, dans ce tout nouveau labo, en 2006 ?

A. V. K. : La grande question, c’était de savoir quelles cellules sont à l’origine des cancers du sein. Il y avait déjà à l’époque deux hypothèses. En vingt ans, on a répondu à certaines choses, mais ces deux hypothèses sont toujours là aujourd’hui. Pourquoi y a-t-il différents types de cancer du sein ? Est-ce parce que les patients ont eu différentes mutations génétiques ou parce que les mutations sont survenues dans différents types de cellules de la glande mammaire ? On pourrait avoir aussi une combinaison de ces deux explications.

En ce qui concerne les mutations, on avait déjà repéré que certaines mutations génétiques sont liées à certains types de cancers du sein chez l’humain : on dit que la mutation a un impact sur l’issue tumorale.

Pour explorer l’autre hypothèse – quelles sont les cellules à l’origine d’un cancer, il a d’abord fallu comprendre comment se renouvellent les cellules dans la glande mammaire. Est-ce que tous les types de cellules de la glande mammaire sont maintenus par un seul type de cellule souche, ou bien est-ce qu’à chaque type de cellule correspond une cellule souche ? On appelle ça la « hiérarchie cellulaire ».

Qu’est-ce qu’une cellule souche ?

  • Une cellule souche adulte est une cellule capable, à la fois, de générer des cellules spécialisées d’un organe et de se régénérer dans l’organe pour une spécialisation ultérieure.

Comment étudiez-vous d’où viennent les cellules de la glande mammaire et comment elles se renouvellent tout au cours de la vie, pendant une grossesse, l’allaitement, etc. ?

A. V. K. : On a fait du « traçage de lignée » (lineage tracing, en anglais), qui est notre grande spécialité au laboratoire. Cette technique consiste à introduire un marqueur fluorescent dans une cellule. Comme ce marqueur fluorescent est dû à une mutation génétique, le marquage est irréversible : une fois que la cellule est fluorescente, elle va le rester toute sa vie. Et surtout, si elle se divise, toute sa progéniture va être fluorescente aussi… ce qui va nous permettre de suivre le devenir d’une cellule ! Si on a ciblé une cellule qui ne se divise plus, elle va être éliminée après quelques semaines et on n’aura plus de fluorescence. Par contre, si on a ciblé une cellule souche, on va voir qu’elle va donner naissance à de nouvelles cellules qui vont également être fluorescentes.

Avec cette technique, on a pu étudier comment les glandes mammaires sont maintenues au cours du temps et démontrer, en 2011, que ce sont différents types de cellules souches qui renouvellent la glande mammaire.

C’était vraiment un changement de paradigme, car on croyait à l’époque qu’en haut de la hiérarchie cellulaire de la glande mammaire, il y avait des cellules souches « multipotentes » (c’est-à-dire, capables de se différencier en plusieurs types de cellules). On sait aujourd’hui qu’il y a trois types de cellules souches dans la glande mammaire, qui se différencient chacune en un seul type de cellule.

Quels sont ces trois types de cellules dans le sein ?

A. V. K. : Les glandes mammaires contiennent un réseau de tuyaux reliés au mamelon, et qui vont produire le lait à l’intérieur du tube pour l’expulser.

Un premier type de cellules est celui des « cellules basales », aussi appelées myoépithéliales, qui ont des propriétés contractiles et vont se contracter au moment de l’allaitement pour expulser le lait.

Puis, à l’intérieur des tubes, se trouve la couche luminale, qui est composée de deux types de cellules : celles qui sont positives aux récepteurs aux œstrogènes et celles qui sont négatives aux récepteurs aux œstrogènes. Les positives vont sentir la présence des hormones et relayer les signaux hormonaux aux autres cellules, pour dire « Maintenant, on se divise tous ensemble ». Les négatives sécrètent du lait pendant l’allaitement.

Donc aux trois types de cellules dans le sein correspondent trois types de cellules souches « unipotentes ». Mais en ce qui concerne la formation de tumeurs cancéreuses : comment étudiez-vous une tumeur avant même qu’elle existe ? Vous avez une machine à remonter le temps ?

A. V. K. : Eh non ! Il faut prédisposer les souris aux tumeurs. Pour cela, on utilise des souris transgéniques, avec une mutation génétique dont on sait qu’elle est favorable à un cancer du sein. On insère la mutation soit dans les cellules luminales, soit dans les cellules basales. Et on a montré que le type de cancer développé n’est pas le même lorsque la mutation est introduite dans les cellules luminales ou basales.

Comment ça se passe en pratique ? Vous induisez une mutation génétique, mais vous ne pouvez pas être sûre que chaque souris va développer un cancer. Est-ce qu’il faut tuer la souris avant qu’elle développe un cancer, ou on peut faire des prélèvements ?

A. V. K. : Effectivement, toutes les souris prédisposées ne développent pas de cancers. Pour savoir comment ça évolue, nous palpons les souris – comme les palpations qui accompagnent les mammographies dans les examens pour les femmes. Il existe aussi des PET-scanners pour souris, mais mon laboratoire n’est pas équipé.

Si on palpe une tumeur, alors on tue la souris afin de prélever la tumeur et d’étudier le type de cancer qui a été provoqué par la mutation que nous avions induite. C’est comme cela que nous avons démontré, en 2015, qu’une même mutation n’a pas le même effet si elle est introduite sur une cellule basale ou sur une cellule luminale.

Ensuite on a développé un outil pour cibler les cellules luminales, qui sont divisées en deux types, comme on l’a vu : celles qui sont positives aux récepteurs aux œstrogènes et celles qui sont négatives aux récepteurs aux œstrogènes. C’est ce que nous avons publié en 2017. On s’est posé la même question que précédemment : est-ce qu’une même mutation génétique provoque des types de cancers différents ?

Ce sont des recherches qui sont encore en cours, mais, à nouveau, nos résultats semblent montrer que l’issue tumorale dépend de la cellule dans laquelle survient la première mutation.

Vous avez étudié plusieurs mutations connues pour favoriser les cancers du sein ?

A. V. K. : On connaît aujourd’hui des dizaines de mutations génétiques responsables de cancers du sein. Les étudier toutes va prendre du temps, d’autant que cette librairie de mutations est peut-être non exhaustive. Pour l’instant, nous avons étudié une seule mutation, qui est l’une des plus courantes dans le cancer du sein chez la femme.




À lire aussi :
Cancer du sein : une nouvelle étude révèle un risque génétique chez les femmes africaines


Est-ce que vous interagissez avec les médecins, avec les patientes ?

A. V. K. : Avec les médecins, oui, bien sûr. On se retrouve aux conférences, et certains de mes collègues sont médecins à l’hôpital universitaire de l’Université libre de Bruxelles, juste à côté de notre laboratoire. Quand j’ai des résultats, je vais en discuter avec un spécialiste du cancer du sein chez l’humain pour essayer de trouver la pertinence pour des cancers chez l’humain.

Je fais aussi partie des experts scientifiques bénévoles pour la Fondation contre le cancer belge – ça fait partie des missions d’un chercheur à l’université que de prendre ce genre de rôle.

Les patientes, je les rencontre plutôt pour de la vulgarisation, avec la Fondation contre le cancer, qui organise tous les ans des visites de laboratoire. Il y a aussi le Télévie, un organisme inspiré du Téléthon, en Belgique francophone et au Luxembourg, où on côtoie des patients et des bénévoles lors d’événements. Ces organismes sont aussi des financeurs de nos recherches.

La prévention est un thème qui me tient à cœur, puisqu’un cancer du sein sur quatre pourrait être évité en éliminant le tabac, l’alcool, le surpoids et en faisant régulièrement de l’activité physique. En particulier, le fait que même une consommation légère d’alcool augmente le risque de cancer du sein est encore très méconnu du grand public, mais démontré scientifiquement.




À lire aussi :
Pourquoi l’alcool augmente le risque de cancer, et ce, dès le premier verre


On entend beaucoup parler de certains cancers du sein qui sont liés à des prédispositions génétiques…

A. V. K. : En fait, il n’y a que 10 % des cancers du sein qui viennent de prédispositions génétiques, c’est-à-dire des mutations présentes depuis la naissance, comme c’est le cas d’Angelina Jolie.

La grande majorité des cancers provient de mutations génétiques qui ont lieu au cours de la vie, par exemple à cause de cassures de l’ADN qui sont liées à la consommation de tabac et d’alcool, et qui ont été mal ou pas réparées par l’organisme.

Or, plus un cancer est pris tôt, plus les chances de guérison sont grandes et plus le traitement sera léger. D’où l’intérêt de notre travail sur les étapes extrêmement précoces dans le développement d’une tumeur… mais aussi l’importance pour le patient de consulter dès l’apparition de symptômes.

Justement, vous disiez tout à l’heure que les grandes questions sur l’origine des cancers du sein, qui prévalaient au début de votre carrière, étaient toujours d’actualité aujourd’hui ?

A. V. K. : Tout à fait. Quand on introduit une mutation dans les souris, on doit attendre plusieurs mois – parfois six mois ou un an – avant d’observer l’apparition d’une tumeur. Mais on ne sait pas encore ce qui se passe dans la glande mammaire pendant ce temps-là.

C’est pour cela que je disais tout à l’heure que la question que nous nous posions il y a vingt ans demeure dans une certaine mesure : on cherche toujours ce qu’il se passe dans les cellules qui sont à l’origine du cancer.

En fait, on observe que la mutation change complètement le comportement de ces cellules. La structure extérieure macroscopique de la glande mammaire reste la même, mais, à l’intérieur, les cellules sont tout à fait reprogrammées. Elles deviennent beaucoup plus plastiques, multipotentes – c’est-à-dire qu’elles peuvent donner lieu aux autres types cellulaires.

L’idée serait d’avoir une « fenêtre de tir » thérapeutique entre la mutation et le développement d’une tumeur ?

A. V. K. : Tout à fait : si on comprend ce qui se passe pendant cette période-là, on pourrait imaginer des outils de diagnostic. Par exemple, pour les femmes qui sont prédisposées génétiquement, comme Angelina Jolie, plutôt que d’enlever les seins et les ovaires, on aimerait pouvoir les surveiller de près et, dès que l’on verrait apparaître certaines de ces étapes précoces, intervenir avec un traitement préventif pour inhiber le développement d’une tumeur cancéreuse.

À l’heure actuelle, ça reste hypothétique : nous sommes un laboratoire de recherche fondamentale. Aujourd’hui, on essaye de comprendre ce qui se passe entre l’introduction de la mutation et le début de la tumeur. Auparavant, on devait se contenter d’étudier les tumeurs elles-mêmes, car nous n’avions pas les outils pour étudier cette fenêtre de six mois – je précise que cette durée est évaluée chez les souris, pas chez les humains.

Pour mener à un cancer, il faut une mutation génétique dans une seule cellule, ou bien la même mutation dans plein de cellules différentes, une accumulation progressive ?

A. V. K. : Il faut plusieurs mutations dans une seule cellule – s’il ne fallait qu’une mutation dans une cellule, tout le monde aurait des cancers partout ! C’est une accumulation de probablement sept ou huit mutations bien spécifiques.

Mais quand une cellule est mutée, souvent ce qu’on observe, c’est que ces mutations donnent un avantage à ces cellules par rapport aux cellules avoisinantes. Des études récentes montrent par exemple des « taches » dans la peau des paupières, invisibles à l’œil nu. Ce sont des zones de la peau où toutes les cellules ont les mêmes mutations. Elles proviennent d’une seule et même cellule, qui s’est divisée, au détriment des cellules avoisinantes : en se divisant, les descendantes de la cellule mutée poussent les autres et propagent les mutations. C’est aussi vrai pour d’autres organes, notamment la glande mammaire.

Aujourd’hui, sur les étapes précoces des cancers du sein, nous cherchons donc à savoir comment les cellules à l’origine du cancer sont reprogrammées génétiquement et comment cela leur confère un avantage par rapport aux cellules saines. On explore ainsi petit à petit les grandes étapes qui mènent à une tumeur.

The Conversation

Alexandra Van Keymeulen est consultant scientifique de Cancer State Therapeutics.
Ses recherches bénéficient du soutien financier du FNRS, Télévie, Fondation contre le Cancer et du Fonds Gaston Ithier.

ref. Comment débutent les cancers du sein ? Conversation avec la biochimiste Alexandra Van Keymeulen – https://theconversation.com/comment-debutent-les-cancers-du-sein-conversation-avec-la-biochimiste-alexandra-van-keymeulen-265813

Vieillir chez soi : jusqu’où compter sur sa famille ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anaïs Cheneau, Chercheur en économie de la santé, Université Paris Cité

Avec l’entrée dans le grand âge des membres de la génération du baby-boom, la France fait face à une augmentation considérable des besoins d’accompagnement. Les politiques publiques misent sur le maintien à domicile, mais cette orientation repose largement sur l’aide des proches (conjoints, enfants, petits-enfants), dont la disponibilité risque de diminuer. Les personnes âgées veulent-elles vraiment dépendre de leur entourage pour rester à domicile ? Et leurs proches le souhaitent-ils ?


Depuis les années 1960, la priorité des politiques publiques est de favoriser le maintien à domicile. En 2015, la loi sur l’adaptation de la société au vieillissement a renforcé cette orientation, désormais appelée le « virage domiciliaire ». Elle répond au souhait d’une majorité de Français de vieillir chez eux, mais aussi à une logique budgétaire : rester chez soi serait moins coûteux qu’un séjour en EHPAD.

Pourtant, cette comparaison oublie un facteur essentiel : l’aide familiale. Celle-ci n’apparaît pas dans les comptes publics alors qu’elle représente une part considérable de l’accompagnement à domicile. Une part qui sera amenée à augmenter dans les années à venir, en raison du vieillissement de la population.

Aujourd’hui, huit personnes âgées en perte d’autonomie sur dix sont aidées par leur entourage, selon la DREES. Or, dès 2023, un rapport de l’Institut des politiques publiques indiquait que ce soutien pourrait devenir plus rare, notamment pour les hommes seuls et sans enfant. Et ce, alors même que le nombre de personnes dépendantes va augmenter dans les années à venir. Faire reposer le maintien à domicile sur la solidarité familiale apparaît donc fragile.

Dans le cadre de la chaire Aging UP ! de l’université Paris Cité, nous avons analysé, en tant que chercheurs, les préférences des personnes âgées et de leurs proches concernant l’accompagnement de la perte d’autonomie. 36 entretiens auprès de personnes âgées et de leurs proches ont été conduits, suivis d’une enquête nationale déployée en 2024 auprès de 6000 personnes de plus de 60 ans et de proches (aidants ou non) (représentatifs de la population française sur les critères sociodémographiques usuels). Voici les premiers enseignements tirés de ces enquêtes.

Une volonté de ne pas devenir un poids pour son entourage

L’analyse des données révèle que 6,7 % des personnes âgées souhaitent une délégation totale de l’ensemble de l’aide et aimeraient ne pas du tout avoir à compter sur leur entourage. Toutefois, cela n’est pas toujours possible. En effet, dans certains cas, les personnes n’ont pas de proches disponibles qui pourraient fournir l’aide : soit le conjoint est en mauvaise santé, soit il n’y a pas d’enfants ou des enfants qui habitent loin ou manquent de temps (parce qu’ils sont en emploi et/ou avec des responsabilités parentales). En outre, même si des proches sont disponibles, les personnes âgées souhaitent majoritairement que l’intervention de leur entourage soit limitée, préférant l’intervention des professionnels.

La volonté de ne pas devenir un poids pour les proches et notamment pour les enfants est très présente chez les personnes âgées interrogées, qui considèrent que « les enfants ont leur vie » et que ce n’est pas à eux de les aider au quotidien. Ainsi que le formule cette personne âgée :

« Si jamais j’avais une dépendance qui nécessite une présence, je préférerais me débrouiller pour trouver une assistance et ne pas peser sur [la] vie [de mes] enfants, leur vie de couple, leur vie professionnelle. »

L’aide des conjoints semble en revanche moins questionnée et plus « naturelle », avec tout de même la volonté de préserver la relation de couple, comme l’indiquent ces deux autres témoignages :

« C’est trop exigeant pour la compagne, donc bon évidemment qu’elle soit là et qu’elle fasse des trucs, mais il faut absolument une aide extérieure sinon ça modifie complètement la relation. Moi je n’ai pas envie de devenir la malade de ma compagne. »

« Dans la limite du faisable, oui, mais un petit coup de main. Je ne veux pas être un poids pour eux et que tout se transforme en corvée. »

Des proches qui accepteraient d’aider encore plus

De leur côté, les proches sont prêts à fournir une aide supérieure par rapport à ce que les personnes âgées accepteraient de recevoir de leur part. Dans les faits, ils apportent plus d’aide qu’ils ne l’auraient souhaité, faute de solution alternative.

Une partie de cette aide fournie est donc « contrainte ». Les enfants déclarent souvent aider au détriment des plus belles années de leurs vies, ne plus avoir assez de temps pour leurs familles, leurs amis et ne plus pouvoir partir en vacances. Une situation pesante, comme en témoignent certains interrogés :

« J’ai travaillé toute ma vie, j’ai droit à ma part aussi de calme. […] C’est peut-être les meilleures années que j’ai. C’est un peu lourd de porter encore ça. […] J’en étais arrivé à un point où je n’avais plus envie de les voir. Parce que c’était synonyme de trop de contrainte. »

Face à cette situation, les conjoints des personnes dépendantes vont chercher à assumer la plus grande part de responsabilité, afin de minimiser le rôle d’aidants de leurs enfants :

« Ce n’est pas la place des enfants [d’être aidants]. Les enfants, ils doivent vivre leur vie. Nous, on a déjà vécu. »

Les soins personnels, une limite pour les personnes âgées et les proches aidants

Les personnes âgées refusent généralement de mobiliser leurs enfants pour les soins personnels, tels que faire la toilette, les soins d’hygiène, donner à manger, lever du lit, etc. 30 % d’entre elles ne préfèrent impliquer les proches que pour une petite partie de ce type d’aide (environ 25 % du temps global), tandis que 29 % préfèrent déléguer l’ensemble de l’aide pour les soins personnels à des professionnels et ne pas faire intervenir leurs proches. Ainsi cette personne, qui affirme :

« Je n’ai pas envie que ça soit [mes enfants] qui viennent me laver les fesses. On n’est pas habitués à ça, c’est gênant. »

Les proches eux-mêmes ne veulent pas non plus réaliser les soins personnels, ou n’acceptent de le faire que lorsque leur implication est faible. C’est en particulier le cas des enfants, qui jugent cette activité d’aide trop intime, comme le soulignent ces aidants interrogés durant l’enquête :

« J’ai dû changer la couche [de mon père] une fois, je vais vous dire, je m’en rappelle encore. Vraiment, là, c’était compliqué. Pour un sexe opposé, c’est encore plus dur. »

« Je ne ferais pas [la toilette de ma mère] pour elle, dans la mesure où c’est son intimité. Parce que je suis son enfant, de toute façon, quel que soit mon âge. »

Par ailleurs, les proches qui ont déjà eu une expérience d’aide sont encore moins enclins que les autres à réaliser les soins personnels : ils sont plus de 50 % à ne vouloir s’impliquer que dans tout au plus 25 % de l’aide, et à affirmer vouloir déléguer le reste.

L’entourage plus présent pour les tâches administratives et domestiques

Si les proches et les personnes âgées ne veulent pas d’une aide familiale pour les soins personnels, d’autres formes d’aide sont plébiscitées. C’est en particulier le cas de l’aide aux démarches administratives, à l’organisation des rendez-vous médicaux et à la coordination des professionnels.

Sur ces points, les personnes âgées sont prêtes à davantage accepter l’aide de leurs proches, en particulier de leurs enfants, qui peuvent être amenés par leurs activités professionnelles à devoir s’y confronter par ailleurs (déclarations fiscales, demande de plans d’aide, coordination des professionnels, etc.). Ces tâches semblent non seulement plus ponctuelles, mais peuvent se réaliser pour une partie à distance.

Ainsi, 60 % des personnes âgées sont favorables à ce que l’entourage fournisse la majeure partie des tâches administratives et la coordination des professionnels et plus de 73 % des proches sont prêts à réaliser eux-mêmes la majeure partie de cette aide.

Sur la liste des aides dans lesquelles les aidants acceptent le plus de s’impliquer figure ensuite l’aide aux tâches domestiques, telles que ménage ou préparation des repas. 57 % des proches qui ne sont pas aidants eux-mêmes et 43 % des aidants sont prêts apporter leur aide pour accomplir la majorité des tâches domestiques (75 % ou plus). De leur côté, les personnes âgées comptent moins sur l’entourage pour les tâches domestiques : moins de 25 % aimeraient que les proches interviennent pour la majorité des tâches domestiques.

Par ailleurs, les entretiens révèlent également que les enfants (et parfois les petits-enfants) sont également attendus pour les petites réparations, ainsi que pour venir en aide en cas de chute ou de besoins ponctuels, comme en témoigne cette personne interrogée :

« Pour faire les papiers, c’est ma fille qui s’en occupe […], elle fait ça tous les jours. […] Si j’avais besoin de quelque chose dans la maison, [mes enfants] seraient là. »

L’enquête met également en avant le rôle des proches dans l’accompagnement à la vie sociale (être présent pour tenir compagnie, emmener au restaurant, etc.) :

« J’aime autant l’aider à chanter plutôt que de changer la couche, c’est sûr. »

Renforcer l’accès aux aidants professionnels et la qualité des aides

Pour que le maintien à domicile réponde aux aspirations des personnes âgées et de leurs proches, il faut renforcer le recours aux professionnels, jugés insuffisants et défaillants dans certaines situations.

Le manque de professionnels compétents et fiables conduit les proches à devoir coordonner les aides, à « surveiller » que tout soit bien fait, et à gérer les absences des professionnels disponibles.

De plus, même si des professionnels se rendent à domicile, les passages sont courts et fragmentés en des tâches circonscrites. Par exemple, les durées moyennes des prestations d’aide et d’accompagnement à domicile (SAAD) sont estimées à 12 minutes pour l’aide au coucher, 20 minutes pour la toilette au lit, 8 minutes pour l’aide au change ou encore 4 minutes pour la prise de médicaments. Cela ne permet pas de développer suffisamment d’interactions sociales pour l’individu aidé, ni d’accorder à l’aidant un temps de répit suffisant.

Selon les personnes interrogées, les dimensions les plus importantes pour assurer la qualité des interventions professionnelles sont en premier lieu l’existence d’une relation de confiance, puis l’empathie et le savoir-vivre des professionnels ainsi que le temps passé aux soins, comme l’illustrent les témoignages suivants :

« J’ai trouvé une personne qui me la prend deux après-midi par semaine, qui l’emmène se promener, […] ça lui permet d’être avec une autre personne que nous, […] ça lui fait du bien. J’ai quand même cette aide-là. »

« Le gros souci, c’était que ponctuellement, surtout les week-ends, j’avais des personnes d’une société d’aide à domicile qui ne venaient pas ou venaient en retard, ou étaient malades. […] Donc je me retrouvais un week-end sur deux à faire des petits déjeuners ou des dîners pour ma maman. »

« Ils me changent les aidants tout le temps. C’est moi qui fais leur éducation à chaque fois. »

Vieillir avec, mais pas au détriment de ses proches

En définitive, on constate que le maintien à domicile ne peut reposer trop fortement sur les familles. Un tel choix politique se ferait en effet au détriment des proches. Pour réussir le « virage domiciliaire », plusieurs changements seront nécessaires.

Il faudra en premier lieu renforcer l’offre professionnelle et sa qualité. Aujourd’hui, on compte en France deux fois moins de professionnels par rapport au nombre de personnes de plus de 65 ans que dans la moyenne des pays de l’OCDE. Selon le récent rapport de l’Institut des politiques publiques, il manquerait plusieurs centaines de milliers d’équivalents temps plein dans le secteur de l’accompagnement des personnes âgées à domicile.

Le soutien aux aidants doit également être amélioré. Cela passe notamment par l’aménagement de temps de répit, une amélioration de leur reconnaissance, ainsi que par leur accompagnement. Sans oublier que la principale façon d’aider les aidants consiste à faciliter la délégation de certaines tâches à des professionnels.

Enfin, et surtout, il est nécessaire d’ouvrir un débat de société sur le sujet de la place respective des solidarités publiques et familiales. C’est notamment l’objet de la Journée nationale des aidants, chaque 6 octobre.

The Conversation

Anaïs Cheneau a reçu des financements dans le cadre des travaux de la Chaire Aging Up! par le Mécénat des mutuelles AXA et de la Caisse des Dépôts et consignations.

Jonathan Sicsic et Thomas Rapp ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Vieillir chez soi : jusqu’où compter sur sa famille ? – https://theconversation.com/vieillir-chez-soi-jusquou-compter-sur-sa-famille-266679

CNews contre les médias publics : une mise à mort du journalisme ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Joux, Professeur en Sciences de l’information et de la communication, Aix-Marseille Université (AMU)

Le conflit entre les médias du groupe Bolloré et le service public de l’audiovisuel interroge les fondements mêmes du journalisme et d’une « information impartiale ». Aux États-Unis, la montée en puissance de Fox News face à CNN dans les années 2000 avait consacré une culture de médias d’opinon et affaibli la culture journalistique. La France suivra-t-elle le même chemin ?


La vidéo montrant les journalistes de France Inter et de France Télévisions Thomas Legrand et Patrick Cohen en rendez-vous avec des cadres du Parti socialiste (PS) est à l’origine d’une confrontation inédite entre porte-paroles de CNews et d’Europe 1, et les représentants de l’audiovisuel public. Le 16 septembre 2025, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, a qualifié CNews de « chaîne d’extrême droite ». Pascal Praud, animateur vedette de la chaîne, a immédiatement réagi en soulignant la politisation de l’audiovisuel public à gauche.

Cette séquence interroge les fondements mêmes du journalisme et des médias d’information. Un « journalisme honnête » ou objectif est-il possible ? Les médias sont-ils au contraire condamnés à exprimer des opinions portées par des lignes politiques ? Cette séquence peut être interprétée à l’aune du « moment Fox News » qui a transformé le paysage médiatique américain dans les années 2000.

Le moment Fox News aux États-Unis

Dès 1949, aux États-Unis, les médias audiovisuels, la radio puis la télévision, sont soumis à un devoir de pluralisme interne imposé par l’autorité qui les régule, la Federal Communications Commission (FCC). Les mass media étant suspectés d’exercer une grande influence sur leurs publics, la fairness doctrine (la « doctrine de l’impartialité », en français) limite les possibilités de les mettre au service d’une cause, en exigeant une couverture « fair and balanced » (« juste et équilibrée ») sur les sujets controversés.

La distribution de bouquets de chaînes par le câble, puis par le satellite, en permettant une plus grande diversité de l’offre de chaînes d’information, conduira à l’abrogation de la fairness doctrine en 1987. C’est dans ce contexte que naît Fox News, en 1996.

Dans les années 2000, Fox News va dénoncer un biais libéral dans les médias se revendiquant « fair », notamment CNN. Pour Fox News, ces médias seraient en fait de gauche, mais ils ne l’avouent pas et revendiquent une information impartiale pour mieux faire avancer leur agenda politique. Du point de vue de Fox News, le pluralisme obligatoire à l’antenne de 1949 à 1987 n’a jamais vraiment existé : l’objectivité, c’est les faits, leur interprétation est toujours politique. Le pluralisme va exister désormais, mais autrement : avec la suppression de la fairness doctrine, il est possible de faire du journalisme d’opinion à la télévision.

Fox News souhaite alors « rééquilibrer » le paysage audiovisuel américain en proposant une chaîne d’information très à droite. La chaîne conçoit l’équilibre des points de vue au niveau du paysage médiatique global. C’est ce que nous connaissons en France sous le nom de « pluralisme externe », comme dans la presse par exemple, où des titres aux colorations politiques différentes permettent de couvrir la totalité du spectre des opinions politiques.

Dans les années 2000, Fox News va supplanter CNN et devenir la première chaîne d’information aux États-Unis. Son ton critique, ultraconservateur, va fédérer des audiences très engagées et lui assurer de confortables revenus publicitaires, qui inciteront les autres chaînes à l’imiter. Le niveau de critique va globalement monter, CNN devenir de plus en plus prodémocrate (la chaîne est connue pour son opposition à Trump) quand Fox News deviendra la porte-parole de Trump avant qu’il ne soit élu une première fois en 2016.

La polarisation des médias aux États-Unis se superpose finalement à la polarisation idéologique de la société, au point de rendre le journalisme impossible : la confusion s’est opérée entre ligne éditoriale et exigence journalistique. Les lignes éditoriales marquées des médias d’information finissent par conduire les rédactions à se désintéresser de pans entiers du réel, pour ne retenir que les faits, les propos qui semblent répondre à leur lecture du monde et aux attentes de leurs audiences.

Cnews, Fox News, même combat ?

Finalement, Fox News a lancé aux États-Unis le débat que la polémique CNews/audiovisuel public incarne actuellement. Les médias qui se disent impartiaux seraient en fait de gauche ; les idées de la droite conservatrice seraient sous-représentées dans les médias et un rééquilibrage nécessaire.

Des manifestants protestent contre Fox News devant le siège de la chaîne à New York, le 25 janvier 2025.
Christopher Penler

Reste que la France, contrairement aux États-Unis, a encore, une « fairness doctrine » : pour les chaînes qui disposent d’une fréquence, l’Arcom impose de « faire respecter l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion à la télévision ». Mais cette exigence est-elle respectée ? On peut en douter, en suivant la décision du Conseil d’État du 13 février 2024 qui a constaté un manquement de l’Arcom relatif au pluralisme interne de certaines chaînes, à la suite d’une plainte de RSF relative à Cnews. Le Conseil d’État a finalement considéré que le pluralisme ne se réduisait pas au temps de parole des politiques à la télévision, et qu’il fallait également considérer les opinions des chroniqueurs et des invités. À l’avenir, cette nouvelle grille d’analyse pourrait permettre de qualifier CNews, et d’autres, de chaînes d’opinion – mais également nous amener à comprendre que notre situation se rapproche de celle des États-Unis.

Réflexions sur le journalisme impartial et ses limites

Le débat initié par Fox News ou par CNews nous amène plus fondamentalement à réfléchir à la possibilité d’un journalisme impartial.

Rappelons que de nombreuses études universitaires des années 1970-1980 ont amené à une réflexion critique concernant les pratiques journalistiques. Ces études ont montré que les rédactions et leurs journalistes ne sont pas vraiment autonomes, qu’ils ont des routines, des « prêts-à-penser », des manières de faire qui leur empêchent souvent de traiter correctement des choses. C’est encore à cette époque que la recherche va questionner de nouveau le rôle des médias dans la fabrique de l’ordre du jour politique, à travers la notion d’agenda setting, c’est-à-dire le processus par lequel certains sujets s’imposent dans les médias et surtout la manière d’en parler.

Mais ces études avaient pour ambition d’améliorer le journalisme en documentant ses limites pour que les rédactions, ensuite, apprennent à se prémunir de leurs propres travers. Il ne s’agissait pas de discréditer l’objectif d’impartialité, mais de dire que le journalisme supposait une vigilance permanente par rapport aux préjugés, aux sources, aux intentions non avouées, aux contextes, etc.

Au-delà de la pratique journalistique et de ses exigences, cette réflexion conduit à distinguer la ligne éditoriale des médias et la manière de traiter les sujets.

L’incarnation de la ligne éditoriale relève de ce que l’on nomme en journalisme le « gate keeping », à savoir le choix des sujets qui seront portés à la connaissance du public parmi tous les faits et déclarations. Ce gate keeping n’est pas sans défauts, l’évaluation de ce qu’est une information importante (newsworthiness, dans le journalisme anglosaxon) est toujours discutable. Ces faits sont ensuite abordés d’une certaine manière, par des accroches, par des angles. C’est le cadrage de l’information (framing) qui n’est pas neutre non plus. Mais cela relève de la liberté éditoriale, qui est garantie aux États-Unis comme en France.

En revanche, une fois un sujet sélectionné, son traitement doit respecter des exigences toutes journalistiques, en se forçant à entendre aussi les lectures de la réalité portées par ceux avec qui l’on n’est pas spontanément d’accord, en donnant finalement la priorité à une exigence de présentation des faits et de leur contexte qui soit la plus complète possible et la plus rationnelle possible – c’est globalement ce que recouvre l’idéal d’objectivité journalistique.

Quand, à l’inverse, les opinions l’emportent, quand les faits sont cadrés à outrance sans prendre en considération la complexité des situations auxquelles ils renvoient, alors il ne s’agit plus d’information ni non plus de journalisme. Ces distinctions permettent de poser le débat non pas au niveau des opinions (chaîne d’extrême droite, audiovisuel public de gauche), mais des exigences journalistiques. Aux citoyens de s’en saisir ensuite pour organiser autrement leur consommation de programmes dits d’information.

The Conversation

Alexandre Joux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. CNews contre les médias publics : une mise à mort du journalisme ? – https://theconversation.com/cnews-contre-les-medias-publics-une-mise-a-mort-du-journalisme-265740

Madagascar : quand les coupures d’électricité déclenchent une crise sécuritaire amplifiée par les réseaux sociaux

Source: The Conversation – France in French (3) – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Contesté depuis sa réélection en 2023, le président malgache est actuellement confronté à un vaste mouvement de fronde, porté par la jeunesse très connectée du pays, et déclenché par des coupures d’eau et d’électricité dues à une gouvernance défaillante.


Le 25 septembre 2025, Antananarivo a basculé dans la violence. Ce qui avait commencé comme une manifestation de la « Génération Z » contre les coupures répétées d’eau et d’électricité s’est rapidement transformé en émeutes qui se sont soldées par des pillages de supermarchés, des incendies de résidences parlementaires et l’instauration d’un couvre-feu dans la capitale.

Le bilan, contesté entre l’ONU et la présidence malgache, est lourd. On compte au moins cinq morts et une dizaine de blessés. Les répercussions politiques immédiates sont également frappantes puisqu’on assiste dans un premier temps au limogeage du ministre de l’énergie puis quelques jours après à la démission du gouvernement.

Ces événements révèlent un phénomène majeur : à l’ère numérique, une panne d’infrastructure vitale n’est plus seulement technique. Elle devient le catalyseur d’un mécontentement social amplifié par les réseaux sociaux qui accélèrent la diffusion de la colère, lui donnent une dimension émotionnelle et en étendent la portée.

La crise malgache offre ainsi un cas d’école pour analyser ce que l’on peut appeler des vulnérabilités communicationnelles à l’intersection de la sûreté, des infrastructures et de la gouvernance.

Les infrastructures vitales comme déclencheurs de la contestation

L’électricité et l’eau sont les piliers de la sécurité humaine telle que définie par les Nations unies. Leur absence ne se traduit pas seulement par un inconfort mais par une mise en péril de la dignité et de la survie quotidienne. À Madagascar, où la pauvreté rend la population particulièrement vulnérable, les délestages répétés affectent la conservation des denrées, la sécurité des foyers et la continuité des activités économiques.

La colère qui s’exprime dépasse donc la simple question technique mais traduit plutôt un déficit de confiance dans la capacité de l’État à remplir sa mission fondamentale. Ce phénomène n’est pas unique. En Afrique du Sud, les coupures d’électricité appelées « loadshedding » ont fragilisé le gouvernement et provoqué de multiples protestations. Au Nigéria, ce sont les pénuries de carburant qui déclenchent régulièrement des flambées sociales. Dans bien des cas, les carences des infrastructures vitales deviennent des points de bascule politique.

Les réseaux sociaux, caisses de résonance aux vulnérabilités communicationnelles

Les mobilisations contemporaines se jouent désormais dans l’espace numérique. Comme l’a montré Manuel Castells, « la communication est le mouvement ». À Antanarivo comme dans d’autres régions touchées par les manifestations, Facebook, WhatsApp et TikTok ont servi de vecteur de mobilisation rapide. Des hashtags comme #LéoDélestage se sont imposés comme slogans partagés permettant à une génération connectée de donner une forme à son indignation.

Les réseaux sociaux ont rempli trois fonctions majeures :

Tout d’abord, ils sont permis de rassembler en quelques heures des milliers de personnes au centre-ville.

Ensuite, les images d’Antanarivo ont circulé dans des régions comme Antsirabe et Toasina, déclenchant un effet d’entraînement.

Enfin, les vidéos de pillages et d’incendies ont produit un effet ambivalent. Leur diffusion massive a, d’une part, suscité peur et indignation en renforçant la perception d’une perte de contrôle étatique ; d’autre part, leur viralité a donné une visibilité inédite au mouvement, tout en reconfigurant son image publique. Ces scènes ont simultanément servi de catalyseur de mobilisation pour certains et de facteur de dissuasion pour d’autres, façonnant la narration collective de la crise bien au-delà des événements factuels.

Cette logique de viralité, décrite par Dominique Cardon, repose sur la visibilité des émotions plus que sur la véracité des faits. Les réseaux sociaux transforment donc une revendication sociale en phénomène national, avec une rapidité et une intensité inédite.

La crise a mis en évidence ce que Louise Merzeau nomme la « mémoire – trace ». Chaque vidéo, chaque image partagée devient une archive immédiate inscrivant l’événement dans une temporalité irréversible. Mais cette mémoire est instable et extraite de son contexte, elle se recompose au fil des partages, nourrissant parfois la rumeur.

On identifie trois formes de vulnérabilités communicationnelles :

La première s’inscrit dans le registre de la confusion informationnelle.

Les contenus, qu’ils soient vérifiés, manipulés ou « étrangers » (c’est-à-dire produits en dehors du contexte local, par des acteurs internationaux ou par des comptes sans lien direct avec les événements), circulent simultanément, créant un bruit informationnel qui brouille la compréhension globale de la situation.

La seconde s’inscrit dans le silence institutionnel dans la mesure où l’État a tardé à communiquer, laissant les réseaux sociaux imposer leur propre récit. Comme le rappelle Yves Jeanneret, l’information est un dispositif social et l’absence de discours officiel crée un vide qui se comble ailleurs.

Enfin, les citoyens investissent massivement les plates-formes numériques comme un nouvel espace public de délibération et de mobilisation, réduisant encore la portée et la légitimité de la parole institutionnelle. La communication verticale de l’État se retrouve ainsi concurrencée par une horizontalité participative et émotionnelle.

La réponse par le couvre-feu illustre ce que Didier Bigo appelle la banalisation de l’exception sécuritaire. Ainsi, l’urgence justifie la restriction des libertés mais ne résout pas la cause structurelle, le déficit d’infrastructure et de confiance.

De la panne technique à la crise politique : un basculement fragile

Ces événements ne surgissent pas dans un vide politique. Depuis sa réélection en 2023, contestée, le président Andry Rajoelina fait face à une opposition qui dénonce à la fois la fragilité des infrastructures et la mauvaise gouvernance. La population malgache reste marquée par un cycle de crises politiques récurrentes où chaque dysfonctionnement devient un terrain d’affrontement entre pouvoir et opposition.

La crise des délestages a rapidement pris une dimension politique. Certains médias rapportent que des représentants de l’opposition ont pointé leur présence dans les manifestations, conférant au mouvement une coloration politique. Le sénat, de son côté, a dénoncé une « tentative de coup d’État ». Une rhétorique qui témoigne de la forte polarisation de la vie politique malgache.

Ce contexte accentue la défiance dans la mesure où les citoyens perçoivent moins les délestages comme des accidents techniques que comme le signe d’une incapacité structurelle de l’État. L’absence de réponse rapide et transparente a amplifié le déficit de confiance et a donné à la colère sociale une dimension directement politique.

À court terme, plusieurs scénarios demeurent ouverts :

La reprise des violences nocturnes à Antanarivo notamment dans les zones commerciales et périphériques.

L’extension régionale de la crise avec des mouvement qui ont déjà été signalés à Antsirabe et à Tamatave (mobilisation étudiante). Les grandes villes secondaires sont exposées par contagion.

La politisation accrue car la présence visible de députés d’opposition lors des manifestations montre une récupération progressive du mouvement.

Ces scénarios combinent un risque de désordre public, de perturbation économique et de crise politique.

La crise malgache illustre un nouveau paradigme. La sûreté à l’ère numérique ne se limite pas à la prévention de la violence physique mais implique la gestion d’un système plus complexe articulant trois types de vulnérabilités :

Les vulnérabilités matérielles caractérisées par les infrastructures vitales (énergie, eau, transport), les vulnérabilités symboliques caractérisées par la communication numérique (réseaux sociaux, viralité) et les vulnérabilités institutionnelles c’est-à-dire la gouvernance (légitimité, capacité de médiation)

C’est dans l’interaction de ces trois dimensions que naissent les crises. Comme l’écrivait Castells « le pouvoir est désormais dans le code et le flux ». Celui qui contrôle les infrastructures et les récits contrôle la stabilité sociale.

Un simple épisode de colère populaire ?

Les événements du 25 septembre à Madagascar ne sont pas un simple épisode de colère populaire. Ils constituent un cas paradigmatique de la façon dont, à l’ère numérique, une panne technique, bien qu’elle soit façonnée par un cadre culturel spécifique, peut devenir une crise sécuritaire amplifiée par les réseaux sociaux et révélatrice des fragilités de la gouvernance.

La sûreté contemporaine se joue autant dans la robustesse des infrastructures que dans la capacité à communiquer et à maintenir la confiance. En ce sens, Madagascar est un avertissement. La prochaine crise sécuritaire pourrait naître non pas d’un attentat ou d’un conflit, mais d’une coupure d’électricité partagée en direct sur les réseaux sociaux.

The Conversation

Fabrice Lollia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Madagascar : quand les coupures d’électricité déclenchent une crise sécuritaire amplifiée par les réseaux sociaux – https://theconversation.com/madagascar-quand-les-coupures-delectricite-declenchent-une-crise-securitaire-amplifiee-par-les-reseaux-sociaux-266624

Au Moyen-Orient, la lente progression du leadership féminin dans le monde du travail

Source: The Conversation – France in French (3) – By Eliane Bacha, Professeur-Chercheur en Management, SKEMA Business School

Photo de groupe lors de la sixième édition du Women Leaders Summit Middle East organisé à Dubai en octobre 2025. Menawomenleaders.com

Une évolution des mentalités s’observe dans la plupart des pays du Moyen-Orient en ce qui concerne la possibilité laissée aux femmes d’étudier et d’accéder au marché du travail puis aux postes de direction. Il reste cependant beaucoup à faire ; la mise en place et la généralisation de certaines mesures, telles que le mentorat ou la formation professionnelle, pourraient accélérer le processus.


L’Objectif de développement durable n°5 des Nations unies, adopté en 2015, fixe une ambition claire : « Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles ». Cette ambition concerne notamment le monde du travail. En 2025, la proportion de femmes occupant des postes de PDG dans le monde est estimée entre 5 et 6 %. Certains pays se distinguent, comme la Thaïlande et la Chine, où cette proportion est respectivement de 30 % et 19 %.

En 2024, 33,5 % des postes de direction y compris ceux des conseils d’administration dans le monde étaient occupés par des femmes. Ce pourcentage, relativement stable d’une région à l’autre, est surtout porté par une dynamique nouvelle : la montée du nombre de femmes PDG. À titre d’exemples, en Europe de l’Est et en Asie centrale, les femmes occupent environ 20 % des sièges dans les conseils d’administration et 7 % des postes de PDG dans les sociétés cotées en bourse et en Amérique latine, 9 % des PDG sont des femmes et 16 % occupent des sièges dans les conseils d’administration. Une progression qui traduit un changement structurel et qui se manifeste désormais aussi au Moyen-Orient.

L’émergence des femmes leaders au Moyen-Orient

La liste des 100 femmes d’affaires les plus influentes de la région pour l’année 2024 publiée par Forbes Middle East comprend 100 profils, de 28 nationalités (y compris occidentales) qui occupent des postes importants dans des entreprises dans 32 secteurs différents.

Tout en haut du classement figure l’Émiratie Hana Al Rostamani, PDG de First Abu Dhabi Bank, qui conserve cette place de numéro un pour la troisième année consécutive. Diplômée de l’université George Washington aux États-Unis, elle est titulaire d’une licence en administration des affaires et d’un master en gestion de l’information. Avec deux décennies d’expérience dans la banque et les services financiers, elle incarne parfaitement ce que révèle ce classement : les femmes leaders sont de plus en plus visibles et occupent des postes de plus en plus stratégiques.

Cette évolution traduit une modification des mentalités et met en lumière une évidence : les femmes disposent des compétences nécessaires pour accéder à des rôles de premier plan. Une étude menée en 2024 sur le leadership éducatif féminin dans le monde arabe montre que ces dirigeantes se distinguent par leur « agentivité » – c’est-à-dire leur capacité à prendre en main leur destin et leur environnement –, leur autodétermination et leur persévérance.

Une autre étude, publiée en 2017 et consacrée spécifiquement au cas des Émirats arabes unis, souligne que les Émiraties adoptent un style de leadership transformationnel : elles stimulent la créativité de leurs équipes, communiquent leur vision, motivent et soutiennent leurs collaborateurs, et se posent elles-mêmes en modèles.

Mesures visant à soutenir l’avancement des femmes dans la hiérarchie

Ces avancées ne doivent pas masquer la réalité des chiffres. En 2022, les femmes ne représentaient que 19 % de la population active au Moyen-Orient, selon la Banque mondiale. Leur progression professionnelle se heurte à des obstacles bien connus : barrières socioculturelles, idéologies masculines dominantes, croyance répandue selon laquelle leur rôle devrait se limiter à la sphère domestique.

Une étude publiée en 2020, consacrée aux défis rencontrés par les femmes managers dans la région, met en évidence plusieurs freins : la domination des idées masculines dans les sociétés et les organisations, l’absence d’égalité entre les sexes et le manque d’ateliers de formation et de développement professionnel. Autant de manques qui ralentissent, voire empêchent, la progression des carrières féminines.

Pour que davantage de femmes puissent s’épanouir professionnellement, le changement doit intervenir à plusieurs niveaux : dans les mentalités, mais aussi au sein des organisations et des institutions. Entreprises et gouvernements doivent mettre en place des politiques qui renforcent la confiance et l’autonomie des femmes, en les encourageant à occuper des fonctions managériales et de leadership, à l’instar de mesures prises par l’UE ou par la France, adoptée en 2021. Certes, ces lois encouragent la présence des femmes dans les instances dirigeantes. Cependant, que ce soit pour une femme ou un homme leader, il faut bien sûr toujours considérer les compétences et l’expertise requises pour les postes occupés.

Le mentorat et les rôles modèles constituent un autre levier essentiel. Aujourd’hui, ils manquent cruellement, alors qu’ils jouent un rôle déterminant pour donner aux femmes la confiance nécessaire afin de franchir les obstacles qui se dressent devant elles. Notre étude menée en 2024 met en lumière l’impact de programmes de formation exclusivement féminins, les Women Only-Training Programmes (WOTPs). Nos recherches s’appuient sur un échantillon de 47 participantes françaises âgées de 34 à 54 ans, diplômées pour la plupart d’une licence ou d’un master. Parmi elles, 11 étaient sans emploi, tandis que les 36 autres occupaient des postes variés – assistante de direction, cheffe de produit, responsable IT, cheffe de projet, directrice stratégie, DRH – dans des secteurs aussi divers que les services, la distribution ou la construction.

Ces formations contribuent à développer les compétences transversales des participantes, en particulier leur confiance en elles et leur efficacité professionnelle. Autant d’atouts pour briser les plafonds de verre.

Au-delà du mentorat, les femmes doivent pouvoir compter sur des réseaux solides et participer à des programmes de formation pour affiner leurs compétences en leadership. Les réseaux professionnels offrent des ressources précieuses et favorisent les opportunités, tandis que la formation permet d’acquérir de nouvelles compétences pour relever les défis.

Une dynamique positive pour toutes… et tous

Le monde du travail est en pleine transformation : les femmes montent dans la hiérarchie et occupent des fonctions de leadership. Au Moyen-Orient, elles commencent à briser le plafond de verre et à prendre place dans les instances de direction des entreprises.

Cette dynamique n’est pas seulement bénéfique pour elles. Comme le montre une étude publiée en 2023, la présence de femmes dans les comités de direction a un effet positif sur la rentabilité opérationnelle, mais aussi sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises.

C’est pourquoi la sensibilisation, les initiatives concrètes et les politiques ambitieuses apparaissent comme autant de leviers indispensables. Elles permettront aux femmes du Moyen-Orient de bénéficier de conditions de travail équitables et de saisir, comme leurs homologues masculins, toutes les opportunités de carrière qui s’offrent à elles. Par exemple, les Émirats arabes unis ont créé en 2015 le Gender Balance Council, visant notamment à parvenir à un équilibre entre les sexes dans les postes de décision.

The Conversation

Eliane Bacha a reçu des financements de la Fondation Égalité Mixité (collaboration entre Axa, Engie, Michelin, Orange) entre 2016 et 2019.

ref. Au Moyen-Orient, la lente progression du leadership féminin dans le monde du travail – https://theconversation.com/au-moyen-orient-la-lente-progression-du-leadership-feminin-dans-le-monde-du-travail-265301

Alternatives aux néonicotinoïdes en culture de betterave : les avancées de la recherche

Source: The Conversation – France (in French) – By Guy Richard, Directeur de l’expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), Inrae

Récolte de betteraves sucrières en Normandie. stanze/Flickr, CC BY

Voici quatre ans que des scientifiques testent et étudient les alternatives aux néonicotinoïdes pour les cultures de betteraves. Les pistes de solutions sont nombreuses et complémentaires.


Le 1er septembre 2018, la France interdisait l’usage agricole des néonicotinoïdes (NNI), insecticides qui agissent sur le système nerveux des insectes. Ces molécules, reconnues comme une des causes du déclin des colonies d’abeilles et de la biodiversité, ont été utilisées à partir des années 1990 pour contrôler les pucerons qui infestent des cultures, comme la betterave sucrière.

Présents dans les enrobages des semences, différents NNI ont pu se répandre dans les plantes et dans le sol où ils pouvaient atteindre les organismes du sol, y compris les semences des cultures suivantes et des graines de plantes productrices de pollen et de nectar, qui peuvent ensuite être visitées par les pollinisateurs.

L’interdiction des NNI a entraîné en 2020 une baisse moyenne de rendement de 28 % sur l’ensemble de la surface cultivée en betterave sucrière française, due à la jaunisse virale propagée par de fortes populations de pucerons.

Les professionnels agricoles se sont alors mobilisés pour :

  • obtenir une dérogation d’utilisation des NNI soumis à l’avis annuel d’un conseil de surveillance réunissant des parlementaires, dérogation qui sera elle-même interdite en 2023 suite à un arrêt de la Cour de justice européenne ;

  • soutenir et accélérer la recherche d’alternatives aux NNI sur betterave.

Depuis 2021, le ministère en charge de l’agriculture soutient un programme national de recherche et d’innovation (PNRI) initialement doté de 7,2 millions d’euros sur trois ans – et reconduit depuis – pour explorer des solutions opérationnelles à court terme. Le programme est copiloté par l’Institut national de la recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et par l’Institut technique de la betterave (ITB). Il s’appuie sur un comité de pilotage composé de représentants de la filière et sur un conseil scientifique rassemblant plusieurs instituts et présidé par l’Inrae.

En tant que membres de ce conseil scientifique, nous souhaitons faire un état des lieux du PNRI quatre années après sa mise en place, à l’heure où une dérogation à l’utilisation de l’acétamipride (NNI en application par pulvérisation sur les feuilles des plantes) a été proposée, provoquant de nombreuses réactions dans le monde agricole et auprès des citoyens.

Le PNRI a soutenu 25 projets de recherche portés par des scientifiques d’origine diverse : recherche publique, enseignement supérieur, enseignement agricole, instituts techniques, sucreries, entreprises semencières et de biocontrôle, assureurs.

Plusieurs projets impliquaient directement des agriculteurs pour des expérimentations en plein champ. Le PNRI a ainsi permis de mieux comprendre et de prévoir le développement de la maladie, de tester différents moyens agronomiques pour la gérer et d’étudier les conditions de leur déploiement.

Mais pour comprendre quelles sont aujourd’hui les pistes de solutions retenues pour lutter contre la jaunisse sans NNI, commençons par regarder en quoi consiste cette maladie.

La maladie de la jaunisse

La jaunisse de la betterave est provoquée par quatre virus de plantes, parfois en multi-infection (le Beet Yellow Virus, ou BYV, étant le virus le plus dommageable). Ces virus sont transmis aux plantes par des insectes vecteurs, principalement le puceron vert du pêcher (Myzus persicae), mais aussi par le puceron noir de la fève (Aphis fabae), lorsque ces pucerons piquent les plantes pour se nourrir de leur sève.

Le virus provoque alors une altération de la photosynthèse et du transfert des sucres depuis les feuilles vers les racines : la plante jaunit et perd de sa capacité à accumuler du sucre dans sa racine.

Les virus ne peuvent cependant pas être transmis à la descendance des pucerons porteurs. C’est seulement en piquant une plante déjà infectée que le puceron se charge en virus et qu’il pourra alors le transmettre à d’autres plantes de betterave. Le contrôle des réservoirs de virus apparaît donc comme un élément important de prévention et de gestion de la maladie.

Le contrôle des réservoirs de virus

La culture de la betterave constitue le principal réservoir de virus de la jaunisse via :

  • les repousses des plantes de betterave laissées dans les parcelles suite à la récolte, ou au bord des parcelles à la suite du stockage temporaire des racines tubérisées avant leur transport à la sucrerie ;

  • des plantes destinées à la production de semences, qui passent l’hiver dans des parcelles semées à l’automne et récoltées l’été suivant.

Dans les deux cas, la présence continue de betterave permet aux pucerons de se charger en virus tout au long de l’année. La prévention consiste à enfouir ou à détruire les repousses et à séparer géographiquement (d’un kilomètre au minimum) les parcelles destinées à la production de semences et celles destinées à la production de sucre. La proximité des deux types de parcelles de betterave est probablement à l’origine de symptômes viraux particulièrement marqués dans les régions Centre et Île-de-France.

La perturbation du déplacement des pucerons

Contrairement au virus de la jaunisse, les pucerons ont de multiples plantes hôtes (colza, moutarde…). Ayant un stade ailé, leurs distances de déplacement atteignent plusieurs dizaines, voire centaines, de kilomètres.

Ces deux éléments compromettent le contrôle de leur dissémination. En revanche, il est possible de prévoir les dates d’arrivée des vols de pucerons à partir des données de température hivernale avec des modèles en voie d’amélioration. Par ailleurs, la présence de plantes dites compagnes entre les rangs de betterave (avoine, orge notamment) perturbe le repérage des plantes de betterave par les pucerons.

La diffusion de composés organiques volatils dans l’atmosphère ou la présence de certaines espèces végétales non-hôtes détournent également les pucerons de ces parcelles (graminées) ou les attirent en dehors (crucifères). L’efficacité moyenne de ces deux techniques a été évaluée à 50 % sur les populations de pucerons et à 40 % pour les symptômes de jaunisse. Les plantes compagnes sont à détruire au bon moment pour éviter toute concurrence avec la betterave elle-même et ne pas occasionner une diminution du rendement.

La destruction des pucerons

L’apport d’insectes prédateurs (chrysopes, syrphes) des pucerons et la présence de couverts végétaux qui leur sont favorables (bandes enherbées, haies) sont des moyens de réduire les populations de pucerons.

Leur efficacité est très variable, de 0 à 68 % selon les parcelles, probablement en lien avec des conditions climatiques plus ou moins favorables à la survie et au développement des auxiliaires.

Se contenter de favoriser les prédateurs ne permet pas de contrôler le développement des pucerons. Cette technique doit de fait être associée à d’autres moyens de lutte.

L’apport d’insecticides de synthèse reste possible avec deux matières actives actuellement autorisées, le flonicamide et le spirotétramate, relativement spécifiques des pucerons et efficaces. Ces insecticides ont une durée maximale d’action de deux semaines, ce qui peut nécessiter plusieurs passages selon la succession des vols de pucerons. Des produits insecticides naturels ont été testés, avec des résultats décevants et très variables au champ, excepté pour un champignon entomopathogène (Lecanicilium muscarium) avec une efficacité de 0 à 41 %.

Vers des variétés moins sensibles au virus

Réduire la sensibilité des plantes au virus de la jaunisse est une autre voie d’action. Des variations de sensibilité à la maladie ont été mesurées pour les variétés actuelles et pour des populations de plantes utilisées dans les programmes de sélection des futures variétés. Cela laisse présager de futures variétés plus ou moins résistantes avec des potentiels de production variables, ce qui à terme permettra de mieux ajuster le choix des variétés au contexte épidémiologique.

Le stade de développement de la plante est également un facteur de sensibilité au virus, dont les dommages sont plus importants sur les jeunes stades. Il faut donc chercher à semer le plus tôt possible pour éviter des dates usuelles d’arrivée des pucerons.

On sait aussi que la quantité d’azote dans la plante joue sur l’attractivité de la plante : elle est plus élevée quand la teneur en azote de la plante est forte. Une réduction de la fertilisation azotée précoce reste ainsi une possibilité à explorer. Des stimulateurs de défenses naturelles des plantes ont également été testés, sans efficacité avérée en plein champ.

La combinaison des moyens de lutte

Divers leviers sont dès lors combinables pour lutter contre la jaunisse à l’échelle de la parcelle : choix de la variété, gestion de la fertilisation azotée, apport de stimulateurs de défense des plantes, semis de plantes compagnes dans les interrangs, semis de plantes abritant les prédateurs des pucerons, repoussant ou attirant les pucerons, apport de prédateurs ou de parasitoïdes des pucerons, apport d’insecticides, d’origine naturelle ou de synthèse.

À l’échelle du bassin de production, on peut jouer sur la destruction des repousses de betterave de l’année précédente, l’organisation spatiale des parcelles de betterave à production de semences ou de sucre.

Plusieurs combinaisons ont été testées dans des parcelles d’agriculteurs qui se sont engagés pour mettre en œuvre de nouvelles pratiques moyennant une indemnisation. Les essais se poursuivent pour mieux évaluer l’efficacité et le coût des pratiques. On peut dire aujourd’hui qu’il n’existe pas une alternative aux NNI aussi efficace lorsqu’elle est appliquée seule, mais un ensemble d’alternatives à combiner pour une efficacité maximale de l’ordre de 70 % sur les pucerons et de 50 % sur la maladie. Ces évaluations restent cependant difficiles à réaliser dans des contextes d’infestation relativement faibles depuis l’année 2020.

Le bilan du programme PNRI

Hormis l’année 2020, le rendement moyen de la surface agricole française en betterave a été peu affecté par la jaunisse virale. Cela tient probablement à plusieurs facteurs : les caractéristiques climatiques des années 2019, 2023 et 2024, jugées peu favorables au développement des pucerons (2021 et 2022 ont bénéficié de la dérogation NNI), l’utilisation des deux insecticides de synthèse, les actions de prévention vis-à-vis des réservoirs de virus mises en place depuis 2024.

Même si le PNRI n’a pas totalement atteint son objectif de déployer, dès 2024, des solutions opérationnelles, il faut souligner la qualité des recherches menées pour comprendre la maladie, l’ampleur et l’opérationnalité des résultats obtenus. Des alternatives à l’utilisation systématique d’insecticides chimiques existent, plus compliquées, plus coûteuses à déployer et moins efficaces que la pulvérisation foliaire d’un NNI, mais elles ne portent pas atteinte à la santé de l’environnement ni à la santé humaine.

Compte tenu de ces résultats, il nous semble tout à fait envisageable de promouvoir les alternatives aux NNI, mais en actant que les agriculteurs ne peuvent pas être les seuls à supporter le surcoût et le risque associés. Deux approches, à combiner, sont à développer :

  • d’une part, un mécanisme assurantiel pourrait être mis en place pour permettre aux agriculteurs de faire face aux années de forte infestation. Un des projets du PNRI a démontré sa faisabilité, et ce d’autant plus que cette situation n’a été observée qu’en 2020 (soit une année sur quatre) ;

  • d’autre part, un mécanisme de répartition du coût sur l’ensemble de la chaîne producteur-transformateur-distributeur-consommateur et non pas sur les seuls agriculteurs dans l’esprit des lois Egalim 1 et 2 pour l’amélioration de l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire.

À cela, il faut ajouter un mécanisme de non-concurrence intraeuropéenne ou internationale.

Le PNRI apparaît donc comme un programme pluridisciplinaire avec des acteurs divers qui a permis de mettre au point et de définir des modalités de déploiement d’alternatives aux NNI. Ce programme bénéficie d’une prolongation pour aller au bout de l’évaluation de ces alternatives. On voit ici le rôle essentiel joué par les décisions politiques pour donner un signal crédible aux parties prenantes d’un système leur permettant ainsi de se mobiliser pour trouver des solutions.

The Conversation

Guy Richard est président du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière. Il préside également le conseil d’orientation scientifique et technique du réseau des instituts techniques agricoles (COST ACTA).

Alexandre Gohin est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière

Anne Laperche est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière

Bernard Bodson est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière. Il est président du Conseil scientifique d’ARVALIS.

Christophe David est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière. Il est président du conseil scientifique de Terres Inovia.

Eugénie Hebrard est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière.

Marianne SELLAM est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière. Elle est également trésorière de l’association “Biocontrôle et Biostimulation pour l’Agroécologie”.

Philippe Reignault est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière.

Virginie Ravigné est membre du conseil scientifique et de suivi du Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) sur les solutions de lutte contre les pucerons et la jaunisse de la betterave sucrière.

ref. Alternatives aux néonicotinoïdes en culture de betterave : les avancées de la recherche – https://theconversation.com/alternatives-aux-neonicotino-des-en-culture-de-betterave-les-avancees-de-la-recherche-265881

Pour réduire le stress parental, faut-il sortir du modèle de la famille nucléaire ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Elizabeth Sharda, Associate Professor of Social Work, Hope College

« Il faut tout un village pour élever un enfant. » Pour mieux jongler entre vie familiale et vie professionnelle et gérer le stress parental au quotidien, ne faudrait-il pas prendre plus au sérieux ce proverbe ? L’idéal de la famille nucléaire est récent, nous dit l’anthropologie, et l’inscription dans un vaste réseau social est un facteur de résilience.


Je termine ma journée de travail et je rentre chez moi, en m’arrêtant rapidement pour acheter le matériel dont mon collégien de fils a besoin pour un projet à rendre cette semaine ainsi que les ingrédients nécessaires à un dîner rapide.

Arrivée à la maison, je consulte le site de l’école de ma fille et découvre qu’elle a oublié de rendre un devoir. Lorsque je lui en parle, elle pique une petite crise. Je mobilise toute mon énergie pour l’aider à se calmer et à résoudre le problème. Mon mari rentre à la maison avec notre fils aîné, qui est découragé par un petit incident lors de l’entraînement de football au lycée. Nous devrons nous occuper de cela plus tard.

Autour de la table, nous réalisons que les deux enfants ont des entraînements sportifs jeudi, à deux bords opposés de la ville, au même moment qu’une réunion obligatoire des parents d’élèves. Et maintenant, c’est moi qui suis au bord de la crise de nerfs.

Ce soir-là, je ne suis pas en train de traverser une situation exceptionnelle ou particulièrement catastrophique. Des scènes comme celle-ci, il s’en déroule tous les soirs dans l’intimité des foyers. D’ailleurs, ma famille est privilégiée en ce qu’elle bénéficie d’un certain nombre d’appuis que d’autres n’ont pas.

Pourquoi est-ce, malgré tout, si difficile ?

Pendant longtemps, j’ai eu honte d’être dépassée par mon rôle de parent. Comment les autres s’y prennent-ils pour paraître tout gérer si facilement ? Bien sûr, les témoignages mis en avant sur les réseaux sociaux ne faisaient qu’alimenter ce jeu de comparaison. J’avais souvent l’impression d’être à la traîne, de passer à côté d’une astuce que les autres avaient trouvée pour ne pas se sentir constamment épuisés.

En réalité, je suis loin d’être la seule à ressentir ce que les sociologues appellent le « stress parental ». Défini comme la réaction psychologique négative à un décalage entre les exigences parentales et les ressources disponibles, ce stress s’est de plus en plus répandu au cours des cinq dernières décennies, avec des répercussions non négligeables : les parents qui le subissent à un niveau élevé voient leur santé mentale se détériorer et se sentent moins proches de leurs enfants.

J’ai commencé à m’intéresser au stress parental et au bien-être lorsque, plusieurs années après être devenue mère, j’ai quitté mon emploi d’assistante sociale pour m’inscrire en doctorat. J’ai alors appris quelque chose qui a complètement changé ma perspective : les parents d’aujourd’hui sont soumis à un niveau de stress très élevé parce que, traditionnellement, les gens n’ont jamais élevé leurs enfants seuls. Et pourtant, nous sommes plus isolés que jamais.

C’est là que j’ai eu le déclic. Les parents n’ont pas besoin d’en faire plus ou de redoubler d’efforts. Ce dont nous avons besoin, c’est de créer plus de liens sociaux. Nous n’avons pas besoin de nouveaux articles sur les réseaux intitulés « Les trois meilleures façons d’organiser votre famille ». Nous avons besoin d’un changement de paradigme.

Le mythe de l’autonomie familiale

Tout au long de l’histoire humaine, les gens ont principalement vécu dans des structures multigénérationnelles et multifamiliales. Par nécessité, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs comptaient sur les membres de leur clan pour subvenir aux besoins de leur famille, y compris l’éducation des enfants. Des recherches menées au fil du temps et dans différentes cultures suggèrent que les parents sont psychologiquement prédisposés à élever leurs enfants au sein d’une communauté, et non dans des cellules familiales nucléaires isolées.

Les anthropologues utilisent le terme d’« alloparents » – dérivé du grec « αλλο », qui signifie « autre » – pour désigner ces adultes qui épaulent les parents dans l’éducation des enfants.

Des recherches suggèrent que cette alloparentalité contribue au bien-être des enfants, et même à leur survie, dans les populations où le taux de mortalité infantile est élevé. Une étude réalisée en 2021 sur une population vivant de la cueillette aux Philippines a révélé que les alloparents ne fournissaient pas moins des trois quarts des soins aux nourrissons et une proportion encore plus importante des soins aux enfants âgés de 2 à 6 ans.

À l’opposé, l’idéal de la famille nucléaire est extrêmement récent. Il s’est développé avec l’industrialisation, atteignant son apogée dans les années 1950 et 1960. Malgré des changements importants dans la structure familiale – tels que l’augmentation du nombre de familles monoparentales – depuis cette période, le modèle de la famille nucléaire autonome persiste.

Et pourtant, le soutien aux autres est un facteur clé de la résilience familiale. Le dicton bien connu « Il faut tout un village pour élever un enfant » est en fait corroboré par des recherches sur le soutien social auprès des parents en général ainsi que par celles menées auprès d’enfants ayant des besoins particuliers.

Un « village » pour élever un enfant

Le soutien social, souvent considéré comme un phénomène unique, est en réalité un ensemble d’actions, chacune ayant sa propre fonction. Les sociologues distinguent au moins trois types de soutien :

  • matériel : ressources ou aide matérielles ou financières ;

  • émotionnel : expressions d’attention, d’empathie et d’amour ;

  • informationnel : fourniture d’informations, de conseils ou d’orientations.

Les différents défis liés à l’éducation des enfants nécessitent différents types de soutien. Lorsque mon mari et moi avons réalisé que nous avions trois engagements le même soir, nous n’avions pas besoin de conseils pour gérer le calendrier familial, mais plutôt de quelqu’un pour emmener notre enfant à son entraînement. C’est ce qu’on appelle un soutien concret. Lorsque ma préadolescente piquait une crise à cause de ses devoirs, je n’avais pas besoin que quelqu’un nous aide à préparer le dîner ; j’avais besoin de mobiliser ce que j’avais appris dans un livre sur l’éducation des adolescentes : c’est ce qu’on appelle un soutien informationnel.

Pour s’éloigner du mythe de l’autonomie familiale et revenir à un idéal de prise en charge collective, il faudrait un changement de paradigme à tous les niveaux. Des stratégies systémiques telles que l’accès à des soins de santé mentale de haute qualité, l’extension de programmes qui soutiennent les parents et les aidants, et l’investissement dans des infrastructures sociales comme les bibliothèques publiques et les parcs pourraient contribuer à réduire ce stress parental qui est un réel problème de santé publique.

Changer de modèle et demander de l’aide

Le stress parental n’est pas un problème qui peut être repose seulement sur les personnes qui en souffrent. Mais voici déjà cinq façons dont vous pouvez commencer à évoluer vers un autre modèle.

Faites le point sur votre réseau. Évaluez non seulement le nombre de personnes qui peuvent vous aider, mais aussi le type de soutien qu’elles vous apportent. Avez-vous beaucoup de personnes à qui parler, mais personne pour vous aider dans la préparation des repas ou pour conduire votre enfant à une activité ? Identifiez les lacunes de votre réseau et réfléchissez aux possibilités de l’étoffer.

De petits pas pour commencer. Présentez-vous à votre voisin retraité. Asseyez-vous à côté d’un autre parent lors d’un événement sportif. Discutez avec la baby-sitter que vous voyez régulièrement au parc. Les relations de soutien ne se créent pas toutes seules, elles se développent.

Offrez votre aide aux autres. Bien que cela semble contre-intuitif, les personnes qui apportent leur soutien aux autres bénéficient d’un plus grand bien-être et même d’une plus grande longévité que celles qui ne le font pas. Aider les autres crée également des opportunités de réciprocité. Ceux que vous aidez seront peut-être plus enclins à vous rendre la pareille à l’avenir.

Normalisez le fait de demander de l’aide et d’accepter qu’on vous en propose. Pour beaucoup de gens, demander de l’aide est difficile. Cela nécessite de ne plus s’abriter derrière une image de façade et de laisser les autres entrer dans votre vie. Cependant, les gens sont souvent plus disposés à apporter de l’aide qu’on ne le pense. De plus, permettre aux autres de vous aider leur donne la permission d’exprimer leurs propres besoins à l’avenir.

Réfléchissez à vos attentes en matière de garde d’enfants. La manière dont les autres s’occupent de vos enfants peut ne pas correspondre entièrement à la vôtre. Afin de voir comment élargir votre réseau d’« alloparents », réfléchissez aux pratiques non négociables pour votre famille, telles que la limitation du temps passé devant les écrans, et à celles sur lesquelles vous pouvez faire des concessions, comme manger des légumes à chaque repas.

Aucune de ces suggestions n’est facile à mettre en œuvre. Cela demande du temps et du courage. Dans notre société caractérisée par un individualisme farouche, élever ses enfants dans une optique plus collective est tout simplement anticonformiste.

Mais cela correspond peut-être davantage à la manière dont nous, êtres humains, avons élevé nos enfants au cours des millénaires.

The Conversation

Elizabeth Sharda a reçu un financement de recherche du Andrew W. Mellon Foundation Faculty Development Fund. Elle siège au conseil d’administration de Michigan Fosters, une organisation à but non lucratif qui se consacre à soutenir les familles impliquées dans le système de protection de l’enfance.

ref. Pour réduire le stress parental, faut-il sortir du modèle de la famille nucléaire ? – https://theconversation.com/pour-reduire-le-stress-parental-faut-il-sortir-du-modele-de-la-famille-nucleaire-265254