Groenland : le développement touristique, opportunité ou menace ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie-Noëlle Rimaud, Professeur associé, pôle marketing, Excelia

Touristes à Ofjord, dans le parc national du Nord-Est, Groenland, octobre 2014.
GRID-Arendal/Flickr, CC BY-NC

Si le Groenland se trouve depuis un an sous les feux de l’actualité du fait des récurrentes déclarations de Donald Trump, qui affirme vouloir l’annexer aux États-Unis, le territoire a également d’autres enjeux à gérer, à commencer par la gestion du tourisme. Fort de ses paysages spectaculaires et de l’attrait qu’exerce la culture inuit, le Groenland s’efforce de concilier accroissement des revenus générés par le tourisme et protection de ses atouts naturels et culturels face aux dangers d’un surtourisme.


Un dilemme majeur attend les Groenlandais en matière de tourisme dans les années à venir : développer résolument ce secteur… ou ne pas le faire, pour éviter ce que d’aucuns qualifient de « surtourisme ». Le Grand Nord a la cote et la construction d’aéroports capables d’accueillir des vols long courrier accentue les risques. Le géographe Rémy Knafou rappelait fort justement en 2023 que « la seule manière réellement opérationnelle de vouloir contrôler l’impact du tourisme dans des lieux peu ou pas habités est de ne pas s’y lancer ».

Jusqu’à tout récemment, en raison du climat nordique et de la nuit polaire, le tourisme se concentrait sur une courte période de l’année, de juin à fin août, et ne concernait que quelques sites emblématiques : essentiellement Ilulissat et son fjord glacé classé au patrimoine de l’Unesco, et la baie de Disko. Dès lors, le nombre de visiteurs étrangers était relativement limité : en 2023, il s’est élevé à 130 000 personnes.

Les détracteurs du tourisme craignent qu’avec la multiplication des vols directs (notamment entre Nuuk et New York), des développements touristiques exagérés fragilisent les milieux naturels et la qualité de vie locale et entraînent une folklorisation de la culture inuit. L’Organisation internationale du tourisme social alerte sur le risque, via le tourisme communautaire, de figer les identités locales dans une mise en scène artificielle, une image pittoresque généralement promue par les opérateurs touristiques étrangers.

Le réchauffement climatique perturbe déjà les modes de vie des communautés et des conflits d’usage pourraient apparaître autour des projets touristiques trop ambitieux, mal conçus, irrespectueux des coutumes ou des lieux.

Extrait du cas pédagogique Groenland KALAALLIT NUNAAT. Cliquer pour zoomer.
KALAALLIT NUNAAT

Comment réussir une transition touristique harmonieuse ?

Au-delà d’un plan, il semble pertinent d’encourager les autorités groenlandaises à poursuivre leurs réflexions par une identification des ressources naturelles patrimoniales. En plus des sites iconiques cités plus haut, il pourrait s’agir de la région de Kujataa (classée au patrimoine mondial de l’Unesco), le parc national du Nord-Est (réserve de biosphère), la faune et les paysages arctiques : l’inlandsis. Cette cartographie des ressources permettra de repérer les plus attractives, mais surtout les plus vulnérables, car rares et fragiles.

Visit Greenland, site web de promotion touristique appartenant au gouvernement du Groenland, a imaginé un concept, The Big Artic Five : Traîneau, Aurores boréales, Glace & neige, Baleines, Communautés. Attention toutefois à ne pas tomber dans l’aura mystique et le mythe du bon sauvage. Avec raison, plusieurs auteurs mettent en avant un attrait spécifique des régions polaires : l’imaginaire nordique. Alain Grenier soulignait ainsi en 2009 que « l’imaginaire du Nord constitue le premier attrait des régions nordiques et, à plus grande échelle, des régions polaires ». Nicolas Escach constatait en 2020 que « dans un monde saturé, l’Arctique est également associé à la promesse d’une réserve d’espace vierge, une sorte de retour ontologique aux origines ». La question de l’image à donner du territoire et de la manière de communiquer sera donc essentielle.

Bateau d’un opérateur groenlandais qui propose des croisières à la journée entre Ilulissat et Oqaatsut. Il s’agit d’une unité de petite taille adaptée à une visite respectueuse des communautés et dont l’intégralité des revenus demeure dans le pays.
M.-N. Rimaud, Fourni par l’auteur

Dans un second temps, les décideurs groenlandais auront intérêt à conduire un recensement des parties prenantes du secteur du tourisme, afin le moment venu de les informer, de les sensibiliser, peut-être de les inciter à changer de regard, et enfin les accompagner. L’orientation d’une partie des dispositifs de soutien en faveur d’acteurs qui s’engagent dans la transition a montré son efficacité ailleurs.

In fine, il serait souhaitable de conduire une sorte d’auto-diagnostic sur les menaces liées au réchauffement climatique et à une capacité de charge touristique exagérée, par exemple en utilisant une matrice de criticité (ce qui permettrait d’établir une sorte de classement concernant l’exploitation de divers sites, qui irait d’un risque élevé ou considérable à l’absence de risque avéré).

Un documentaire diffusé sur Arte rappelle la dépendance du pays à la pêche (4 000 personnes, soit 10 % de la population, travaillent dans ce secteur), qui l’oblige à rechercher une diversification. Naaja H. Nathanielsen, la ministre des ressources naturelles, confirme dans le documentaire le besoin crucial de trouver des ressources supplémentaires :

« [Près de ] 54 % du budget de l’État vient de l’extérieur : il s’agit de la subvention accordée par le Danemark ainsi que de fonds qui viennent de l’UE. Nous avons donc une tâche très difficile à accomplir. Nous devons gagner plus d’argent par nos propres moyens afin d’être autosuffisants. »

Pour cela, des investissements conséquents devront être réalisés, car le pays manque cruellement d’infrastructures et les conditions climatiques et d’accès y sont beaucoup plus difficiles qu’ailleurs.

La loi de novembre 2024

Comme je le précisais dans un article du Polar Journal, une loi sur le développement touristique est entrée en vigueur en novembre 2024. Elle confirme que le territoire souhaite faire du tourisme un moteur de croissance et offrir des opportunités aux entrepreneurs groenlandais. La question qui reste en suspens est l’équilibre entre les opérateurs locaux et les investisseurs extérieurs, jugés omniprésents. Aude Créquy regrettait déjà en 2012 que pour le tourisme de croisière ou celui d’aventure, l’argent circule plutôt de mains occidentales en mains occidentales.

Le nouveau texte introduit une politique d’investissement et de propriété plus restrictive. La loi impose désormais une autorisation pour exercer une activité touristique et exige que les titulaires de licences soient résidents et imposables au Groenland. Certaines activités, comme les croisières, sont limitées à des zones et périodes spécifiques ; mais l’entrée en vigueur de la loi est prévue au 1er janvier 2027, laissant un temps d’adaptation aux opérateurs.

Dans une analyse d’avril 2025, la banque nationale du Danemark lançait une mise en garde contre une tendance consistant à trop restreindre l’implication des investisseurs étrangers :

« Les investissements étrangers apportent généralement des connaissances et du capital-risque qui favorisent le développement des entreprises et les revenus de la société. Une structure commerciale plus large nécessite des investissements importants, et la base de ces investissements ne peut être créée uniquement à partir de l’épargne et du capital groenlandais. »

Autre mise en garde informelle : l’exemple de l’archipel norvégien du Svalbard. Sa ville principale (est-ce bien cela ?), Longyearbyen, est « envahie » par les visiteurs durant une dizaine de jours l’été, ce qui a obligé le gouvernement à prendre des mesures restrictives. Visit Svalbard invite à réfléchir à la meilleure manière d’organiser le secteur : « Le Svalbard doit atteindre un équilibre optimal sur la destination en garantissant “le bon nombre de visiteurs au bon endroit et au bon moment” – “The right volumes of the right guests in the right place at the right time” (4R). La destination donnera la priorité aux marchés et segments qui contribuent de manière constante à la création de valeur locale la plus élevée avec l’empreinte la plus faible (rendement élevé, faible impact). »

En matière d’organisation agile, le pilotage des croisières d’observation des baleines dans le Saint-Laurent, au Canada peut également servir de modèle.

Des décisions stratégiques à prendre

Les arbitrages finaux seront importants : quel sera le volume de touristes, et s’agit-il de tenter d’attirer un tourisme de masse ou un tourisme de luxe ; la désaisonnalisation est-elle recherchée et si oui, comment, y parvenir ? Quels seront les hauts lieux touristiques (c’est-à-dire ceux sur lesquels la communication groenlandaise insistera le plus) et comment les protéger ? Quels partenaires financiers pour les porteurs de projet locaux et comment s’assurer d’un retour sur investissement suffisant pour les communautés ?

Le Groenland appartient aux Groenlandais ! Mais son avenir dépendra aussi de la capacité des autres nations à reconnaître ce pays et à le respecter. La déclaration de Naaja H. Nathanielsen sur LinkedIn mi-janvier 2026 – « j’inviterai les pays partageant les mêmes idées à rendre notre région sûre dans une collaboration respectueuse : investir, s’engager et être un allié » – peut apparaître comme un programme souhaitable.

The Conversation

Marie-Noëlle Rimaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Groenland : le développement touristique, opportunité ou menace ? – https://theconversation.com/groenland-le-developpement-touristique-opportunite-ou-menace-273071

Les armes à énergie : le futur de la défense ?

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Massaux, Chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La guerre à distance que mènent les États-Unis et leurs alliés contre l’Iran repose sur un échange massif de missiles offensifs et de missiles d’interception, dont le coût explose à mesure que les jours passent. En à peine une semaine, Washington aurait déjà dépensé plus de 11 milliards de dollars, dont une part importante en missiles de défense.

Cette économie de la défense est devenue intenable avec l’utilisation massive de drones iraniens peu coûteux, qui obligent à tirer des intercepteurs bien plus coûteux pour les neutraliser. Dans ce contexte, le conflit montre les limites d’une défense exclusivement fondée sur les munitions cinétiques coûteuses, et relance la pertinence des armes à énergie dirigée (comme le laser), dont le coût par tir est beaucoup plus faible.




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Je suis un chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand. Mes travaux portent sur les conflits armés (en particulier le conflit entre l’Ukraine et la Russie) et sur l’utilisation des nouvelles technologies.

Je propose dans cet article d’analyser la situation au Moyen-Orient (et plus précisément dans les puissances du golfe) et comment les pays se protègent contre les attaques de missiles et de drones, en mettant l’accent sur les différentes technologies utilisées. En particulier, celles qui sont innovantes comme les armes à énergies dirigée.

Des défenses traditionnelles efficaces

Les défenses antimissiles utilisent principalement des intercepteurs de type cinétiques. Cette technologie consiste à envoyer des projectiles sur le vecteur (missile ou drone) ennemi pour le détruire avant qu’il n’atteigne sa destination.

Dans le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran, le Foreign Policy Research Institute estime que les États-Unis et les pays du Golfe comme l’Arabie Soudite et les Émirats arabes unis utilisent principalement pour se défendre les systèmes Patriot utilisant des missiles PAC-3, et les systèmes THAAD.

De son côté, Israël utilise les systèmes Tamir du Dôme de fer pour les frappes à courte et moyenne distance, et les Arrow 2 et 3 pour les attaques à longue distance. Le système de défense israélien est composé d’un ensemble de couches qui gère différents types de menaces. Ces systèmes fonctionnent avec des radars chargés de détecter les vecteurs ennemis.




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Le taux d’interception se situe entre 80 % et 90 % en fonction des pays et du type de vecteur qu’ils doivent neutraliser. Par exemple, les Émirats arabes unis interceptent 90 % des missiles et 94 % des drones dirigés vers leur territoire, selon l’Institute for the Study of War. En 2025, Israël avait un taux de 85 % dans son conflit avec l’Iran.

Une guerre de quantité

Ces défenses antimissiles sont efficaces, mais pas sans défauts et faiblesses. Leur consommation de munitions pour intercepter les attaques ennemies pose notamment problème. Elle suppose en effet une logistique et un ravitaillement soutenu pour maintenir la cadence face aux attaques ennemies.

L’arrivée des drones sur le champ de bataille complique grandement le travail des systèmes antiaériens. Envoyés par centaines, voire par milliers, ces vecteurs bon marché peuvent surcharger les défenses. Les drones utilisés par l’Iran pourraient à cet égard révéler les limites des capacités des défenses antimissiles cinétiques.

La production de missiles Patriot PAC-3 était de 620 en 2025. Une production qui semblait peu adaptée à des conflits de haute intensité. En janvier 2026, le département de la guerre américain a augmenté sa production annuelle à 2000.

On constate une situation similaire pour les THAAD, avec un passage de la production de 96 à 400 missiles par an. Mais cette guerre entraine une forme d’asymétrie : les drones coûtent bien moins cher que les missiles chargés de les intercepter.


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Les drones iraniens

L’Iran utilise des drones-suicides Shahed qui coûteraient quelques dizaines de milliers de dollars. Avec le soutien de la Russie, la production serait estimée à 5000 drones par mois. Ces drones, ayant été largement utilisés en Ukraine par la Russie, poussent les pays occidentaux et les pays alliés au Moyen-Orient à s’inspirer des tactiques ukrainiennes en matière de défense.

L’Ukraine a d’ailleurs envoyé du personnel dans les pays du Golfe afin de les conseiller. Dans la mesure où ces drones se déplacent plus lentement qu’un missile, ils peuvent être interceptés par des canons antiaériens. Contre ce genre de drones, l’Ukraine utilise des blindés GEPARD (produits par l’Allemagne) doté d’une paire canons mitrailleurs ayant une cadence de tir de 1000 coups par minute.

Cette puissance de feu est utile pour intercepter les essaims de drones ennemis. Face à des engins bon marché, l’utilisation de munitions mitrailleuses est plus efficace que des missiles coûteux.




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Repenser la défense

Si, à ce jour, la défense est le fait d’armes utilisant des munitions, des projets de plus en plus concrets sur des armes à énergie dirigée (AED) se développent et commencent à être déployées. Ces dernières utilisent l’énergie électromagnétique plutôt que des munitions cinétiques pour détruire l’adversaire. Les lasers à haute énergie font partie de ce type d’armes : un faisceau d’énergie capable de brûler les cibles ennemies.

Le principal avantage des AED est l’absence de munitions : l’arme n’a besoin que d’être alimentée en électricité. Le coût est en outre dérisoire. Pour les armes laser américaines, il serait de quelques dollars par tir : entre 3$ et 10$ en fonction des sources.

L’administration américaine est intéressée par cette technologie. Le système laser HELIOS a commencé à être développé en 2018 et à être déployé en 2026 sur des navires. Le Pentagone cherche aussi à accélérer son développement.

Israël cherche aussi à compléter son système de défense avec l’« Iron beam » (faisceau de fer), un équivalent du dôme de fer avec des armes lasers.

Un besoin de maturité pour les armes à énergie dirigée

Le conflit entre l’Ukraine et la Russie voit une forte utilisation de drones. Cela a amené les pays à intégrer les AED dans leur stratégie avec, par exemple, le Tryzub ukrainien qui est utilisé pour détruire les drones Shahed. Il est fort probable que les défenses laser soient de plus en plus utilisées afin de contrer les drones.

Néanmoins, les AED présentent quelques limites liées aux propriétés des lasers. Plus la cible est éloignée de l’arme, et plus celle-ci perd en efficacité. En outre, les conditions météorologiques comme la pluie et le brouillard perturbent le faisceau. Comme ces armes génèrent par ailleurs d’importantes quantités de chaleur, l’équipement doit être capable de résister aux surchauffes.

Qu’il s’agisse de défenses cinétiques ou à énergie, l’enjeu est désormais la capacité à détruire des vagues d’attaques avec un coût minimal. Les mitrailleuses et les lasers sont tout désignés pour faire face aux mutations qu’impose la multiplication des drones en matière de défense.

La Conversation Canada

Alexandre Massaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Pourquoi existe-t-il autant de cactus ? La clé de ce mystère ancien serait dans leurs fleurs

Source: The Conversation – in French – By Jamie Thompson, Lecturer in Evolutionary Biology, University of Reading

« Dans la vie, il y a des cactus », chantait Jacques Dutronc. Il y en a même beaucoup d’espèces différentes : les cactus, champions de la lenteur de croissance, comptent parmi les groupes de plantes se diversifiant le plus vite au monde. Pourquoi certaines familles de plantes évoluent-elles rapidement quand d’autres, au contraire, stagnent ? Même Darwin s’est, en son temps, cassé les dents sur ce mystère. Une étude s’est intéressée aux fleurs de cactus, qui pourraient détenir la clé de l’explication.


La question de savoir pourquoi certaines branches du vivant se diversifient en milliers d’espèces, tandis que d’autres restent peu ramifiées, a façonné la biologie évolutive depuis Charles Darwin.

Mon collègue et moi avons publié une nouvelle étude sur les fleurs de cactus qui pourrait aider à élucider ce mystère ancien.

Depuis plus d’un siècle, les scientifiques considèrent que les fleurs adaptées à un pollinisateur ou à un environnement donné sont les moteurs de l’évolution et créent alors une nouvelle diversité. Nos recherches remettent en question cette idée, ce qui pourrait changer la façon dont les scientifiques appréhendent les forces à l’origine de la biodiversité dans le monde végétal.

La famille des cactus, exceptionnellement diversifiée mais comptant parmi les groupes végétaux les plus menacés au monde, offre un exemple frappant de la manière dont certaines lignées évolutives prospèrent, tandis que d’autres peinent à survivre.

Les cactus sont l’incarnation même de la croissance lente. Un saguaro imposant peut mettre une décennie à grandir d’un centimètre, et le peyotl psychédélique met des décennies à atteindre sa maturité. Pourtant, la famille des cactus est l’un des groupes végétaux qui évolue le plus rapidement sur Terre. Au cours des 20 à 35 derniers millions d’années, environ 1 850 espèces de cactus ont vu le jour.

Bien que cela puisse sembler lent, à l’échelle géologique, c’est un clin d’œil. À titre de comparaison, environ un quart des 415 autres familles de plantes à fleurs comptent cinq espèces ou moins. Ces familles de plantes ne se sont jamais diversifiées aussi rapidement que les cactus.

On imagine souvent les déserts comme des paysages immuables et impitoyables, mais ils peuvent être le théâtre d’une innovation évolutive rapide.

Des cactus en Arizona.
Dulcey Lima/Unsplash

Les scientifiques ont établi un lien entre la grande diversité des espèces de cactus et la spécialisation des pollinisateurs, selon laquelle les fleurs de cactus s’adaptent à des pollinisateurs particuliers, tels que les abeilles, les papillons de nuit ou les colibris. Une autre théorie attribue le succès évolutif des cactus à l’expansion des déserts au cours des 30 derniers millions d’années, alors qu’une grande partie des Amériques est devenue plus sèche et plus dégagée.

Les cactus semblaient correspondre parfaitement à cette idée. Leurs fleurs vont de petites fleurs discrètes à de grandes fleurs qui s’épanouissent la nuit. Certaines sont pollinisées par les abeilles, d’autres par les colibris, les papillons de nuit ou les chauves-souris.

Les fleurs de cactus sont éphémères et magnifiques. Elles ne durent souvent que quelques jours et sont attendues avec impatience par les passionnés de cactus. Les fleurs courtes sont généralement associées à la pollinisation par les abeilles, tandis que les formes tubulaires plus longues ont évolué à plusieurs reprises pour s’adapter aux chauves-souris, aux colibris et aux papillons de nuit.

Fleurs de cactus orange.
Morgan Newnham/Unsplash

Cependant, mon étude de 2024, qui a porté sur un échantillon d’espèces bien plus large que les études précédentes, a révélé que ni l’aridité ni la pollinisation – les deux principales hypothèses avancées pour expliquer la diversité des cactus – ne constituaient une explication convaincante de la biodiversité des cactus. Cela a remis en cause une idée établie de longue date, remontant à Darwin, qui suggérait que des fleurs spécialisées, c’est-à-dire parfaitement adaptées à leur environnement, pouvaient favoriser la formation de nouvelles espèces végétales.

Mes collègues et moi-même avons récemment publié une base de données écologique sur les cactus (CactEcoDB), qui fournit des données sur les caractéristiques et les arbres phylogénétiques des cactus afin d’aider les chercheurs à comprendre leurs origines et leur futur. Lorsque nous avons analysé ces données dans un article récent publié dans la revue Biology Letters, nous avons découvert une tendance inattendue. Nous avons compilé des données sur la longueur des fleurs de plus de 750 espèces de cactus, révélant une gamme extraordinaire, allant de fleurs de deux millimètres à des fleurs de la taille d’une grande assiette. Cette variation reflète une adaptation à des pollinisateurs très différents.

En analysant l’arbre phylogénétique des cactus, nous avons observé que la vitesse à laquelle la taille des fleurs évolue est le moteur de la formation de nouvelles espèces, tant à l’échelle des temps récents qu’à celle des temps évolutifs lointains. La sélection naturelle ne semble privilégier aucune taille de fleur en particulier. Elle a néanmoins provoqué, tout au long de l’arbre évolutif des cactus, des vagues répétées de changements rapides vers des tailles différentes.

La conclusion est simple mais puissante : ce n’est pas la présence d’un type de fleur ou d’un pollinisateur en particulier qui détermine l’évolution des cactus. C’est la vitesse à laquelle l’évolution des types de fleurs se produit, quel qu’en soit le résultat, petites ou grandes fleurs. Les espèces aux fleurs plus petites ou plus grandes peuvent rapidement donner naissance à de nouvelles espèces de cactus, à condition qu’elles aient évolué rapidement au cours de leur histoire évolutive.

Pourquoi c’est important

Ceci a des conséquences pour la conservation des espèces. Notre étude suggère que la capacité d’une plante à évoluer, essentielle pour survivre à des périodes de changements environnementaux et d’extinctions – comme celle que connaît actuellement la Terre –, est plus importante que n’importe quelle adaptation spécifique.

La protection de la biodiversité ne consiste pas seulement à sauver les espèces que nous observons aujourd’hui, mais aussi à préserver le potentiel évolutif qui permet l’apparition de nouvelles espèces. Certaines espèces peuvent sembler stables ou banales aujourd’hui, mais recèlent ainsi un immense potentiel d’évolution à l’avenir.

Près d’un tiers des espèces de cactus sont aujourd’hui menacées d’extinction. C’est l’un des taux les plus élevés parmi tous les groupes végétaux, et nous risquons de perdre des lignées évolutives entières de cactus, pas seulement des espèces.

Protéger les cactus, et la nature en général, consiste ainsi à protéger le processus évolutif continu qui permet à la vie de s’épanouir dans certains des environnements les plus hostiles de la Terre.

The Conversation

Jamie Thompson a reçu des financements de The Leverhulme Trust.

ref. Pourquoi existe-t-il autant de cactus ? La clé de ce mystère ancien serait dans leurs fleurs – https://theconversation.com/pourquoi-existe-t-il-autant-de-cactus-la-cle-de-ce-mystere-ancien-serait-dans-leurs-fleurs-279338

CAN 2025 de football : comment le Sénégal a été déchu de son titre de champion d’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Abdoulaye Sakho, Professeur de droit, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Deux mois après la finale de la CAN 2025 disputée jusqu’à son terme sur le terrain avec un score de 1-0, le Jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a décidé d’infliger une défaite au Sénégal sur tapis vert (3-0) au profit du Maroc. Le motif invoqué : la sortie de l’équipe du Sénégal du terrain pendant une dizaine de minutes.

La décision de la CAF fondée sur les articles 82 et 84 du règlement, entre en contradiction avec le choix initial de l’arbitre de reprendre et de mener le match jusqu’à son terme. Comment comprendre ce basculement juridique d’un résultat acquis sur le terrain ? Que dit le droit du sport à ce sujet ? Et quelles en sont les implications ? Dans cet entretien avec The Conversation Africa, Abdoulaye Sakho, spécialiste du droit du sport, donne quelques éléments de réponse.


Quels sont les fondements de cette décision ? Que prévoient les règlements en cas d’abandon de match ?

Les fondements textuels de la décision du Jury d’appel de la CAF sont à trouver dans le chapitre 35 du règlement de la CAN qui est consacré au retrait des équipes. Ici, sont particulièrement visés les articles 82 et 84.

Ainsi, le Jury d’appel de la CAF a décidé,

en application de l’article 84 du Règlement de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), de déclarer l’équipe nationale du Sénégal forfait lors de la finale de la TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2025 (« le match »), le résultat étant homologué sur le score de 3-0 en faveur de la Fédération royale marocaine de football (FRMF).

La qualification juridique est un enjeu central de cette décision. Là où certains évoquent un “abandon de match”, le jury retient la notion de “retrait” telle que définie par le règlement. Or, en droit de manière générale, ou en droit du sport de manière spécifique, la qualification est déterminante. Elle conditionne le régime juridique applicable et, par conséquent, l’issue du litige. C’est un peu comme le diagnostic du médecin qui doit administrer une posologie, si on se trompe dans le diagnostic, cela pourrait déboucher sur le résultat non souhaité.

Pourquoi la CAF a-t-elle écarté la décision de l’arbitre de poursuivre le match ?

Il est difficile de se prononcer avec certitude sur la motivation du Jury d’appel. Par contre, on peut supposer que le Jury d’appel de la CAF a procédé à son choix en toute souveraineté en sa qualité d’organe indépendant de la CAF. On peut considérer qu’il a exercé son pouvoir souverain d’appréciation en choisissant de ne pas retenir un élément pourtant central dans cette affaire : la poursuite du match jusqu’à son terme.

C’est son droit le plus absolu ! J’avoue ne pas avoir bien compris la motivation de ce choix. Pourtant, en l’espèce, il est constant que l’arbitre n’a pas opté pour l’arrêt définitif du match. Face au retrait de certains membres de l’équipe sénégalaise, il a préféré une suspension temporaire suivie d’une reprise plutôt que le retrait définitif qui aurait consacré l’abandon du match par la partie sénégalaise.

Cette reprise du match sous le magistère de l’arbitre est essentielle dès lors que la loi 5 de l’International Football Association Board (IFAB) confère à l’arbitre un pouvoir discrétionnaire,

« toute autorité pour faire respecter les Lois du jeu …, arrêter, suspendre ou arrêter définitivement le match pour toute infraction aux lois ou en raison d’interférences extérieures ».

Aucune durée prédéterminée n’impose, par exemple, un seuil au-delà duquel un match devrait être considéré comme abandonné. L’intérêt ici est qu’il n’est pas imposé pas de délai du genre 10, 15 ou 20 minutes après lequel un match doit être abandonné. En l’occurrence, l’arbitre est le véritable maître du jeu. Il a fait son choix et ce choix s’impose à tous, « erga omnes », diraient les juristes puristes car, dit encore la loi 5 :

les décisions de l’arbitre sur des faits en relation avec le jeu sont définitives, y compris la validation d’un but et le résultat du match. Les décisions de l’arbitre et de tous les autres officiels de match doivent toujours être respectées.




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Un tel cas s’est-il déjà produit à ce niveau de compétition ?

Je n’ai pas une information fiable sur un cas similaire dans une finale de CAN. C’est vraiment inédit dans une finale continentale.

Le monde du football a horreur de revenir sur le résultat du terrain. C’est donc tout à fait exceptionnel que cela arrive à l’image de ce match Afrique du Sud/Sénégal pour les éliminatoires de la coupe du monde de 2018 qui avait été rejoué, parce qu’il a été prouvé que l’arbitre du match, « corrompu » par des parieurs, avait pris une décision qui avait eu une « influence illégale sur le résultat du match ».

Il existe aussi des cas célèbres de matchs interrompus dans l’histoire du football africain. J’ai en mémoire la finale de Ligue des champions 2019 Wydad/Espérance de Tunis. Les joueurs marocains du Wydad Casablanca avaient refusé de reprendre le jeu après un but refusé et aussi le refus de l’arbitre de consulter la VAR (qui était en panne).

Après plus d’une heure de conciliabule, l’arbitre siffle la fin du match en constatant l’abandon du Wydad. La sentence finale du TAS retient que le refus de reprendre le jeu constituait un abandon au sens du code disciplinaire de la CAF et l’équipe marocaine perd le match par forfait. Ici, la différence avec la finale de 2025 de la CAN est que le Sénégal a repris le match qui est allé jusqu’à son terme, alors que le Wydad n’avait jamais repris à l’époque.

Le Sénégal peut-il faire appel de cette décision et quelles sont ses chances ?

Bien sûr. Il a déjà, d’ailleurs, fait appel. Il est de notoriété en droit du sport que lorsqu’une autorité sportive a rendu une décision définitive comme c’est le cas ici avec la décision du Jury d’appel de la CAF, le Tribunal arbitral du sport peut être saisi pour juger la décision par un acte appelé « déclaration d’appel » avec un droit de greffe de 1000 francs suisses (1279 dollars américains).

Il y a un échange de mémoire, une plaidoirie et le TAS rend sa sentence. Il me semble également que la FSF aurait déposé une demande de suspension de la décision de la CAF. Ce qui va lui permettre de garder son titre jusqu’à la sentence définitive du TAS qui devrait arriver dans quelques mois.

Cette affaire est un vrai cas d’école pour le droit du sport car elle mobilise plusieurs problématiques de droit du sport qu’il n’est pas possible de traiter dans le cadre étroit de cet entretien ainsi : l’interprétation des règlements sportifs, les pouvoirs de l’arbitre sur le jeu, la composition des organes juridictionnels, la question de l’estoppel (éthique) dans une procédure juridictionnelle en cours, la gouvernance des organisations sportives.

The Conversation

Abdoulaye Sakho does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN 2025 de football : comment le Sénégal a été déchu de son titre de champion d’Afrique – https://theconversation.com/can-2025-de-football-comment-le-senegal-a-ete-dechu-de-son-titre-de-champion-dafrique-278966

1,3 milliard de photos : les dessous de PlantNet, l’application qui séduit les curieux et aide les scientifiques

Source: The Conversation – in French – By Pierre Bonnet, Chercheur en Botanique et Informatique appliqué à la biodiversité, Cirad

Fruit du consortium de quatre instituts de recherche français et de la Fondation One Science Montpellier, PlantNet enregistre en moyenne par jour de 100 000 à 700 000 utilisateurs actifs dans le monde et est accessible dans plus de 50 langues. Plantnet.org, Fourni par l’auteur

On l’appelle souvent le « Shazam des plantes ». Avec une simple photo, elle permet à qui le veut d’identifier une plante. L’application mobile PlantNet est aujourd’hui bien connue des randonneurs ou des curieux du monde entier qui veulent identifier une plante. Mais peu savent que cet outil est également précieux pour les scientifiques, pour lesquels elle a été initialement conçue.

Détection des espèces de plantes invasives, carte des allergies potentielles au pollen, découverte potentielle de nouvelles espèces, les possibilités des données collectées par ses utilisateurs sont aussi nombreuses que prometteuses. Retour, avec le botaniste Pierre Bonnet (Cirad) et le chercheur en informatique Alexis Joly (Inria), deux des concepteurs de l’application, sur cet outil qui a permis à certains de jouer à Pokémon Go avec les plantes et à d’autres de faire avancer les connaissances.


The Conversation : Que sait-on des utilisateurs actuels de PlantNet ?

Pierre Bonnet et Alexis Joly : Une étude d’impact réalisée il y a quelques années identifiait 12 % d’utilisation professionnelle, que ce soit pour la recherche, la gestion du territoire, pour l’agriculture ou bien l’enseignement. L’immense majorité des utilisateurs de PlantNet l’utilise donc par curiosité ou par intérêt personnel.

Si, on regarde maintenant qui utilise PlantNet et où dans le monde, on voit que cela reflète les usages des technologies dans le monde. En Asie, on a pas mal d’usagers jeunes, car ce sont eux qui sont les plus connectés. On peut aussi constater que la flore chinoise, qui est pourtant très riche, est très peu représentée à travers les usagers de l’application, et cela s’explique notamment par le fait que les plateformes non étatiques ou non chinoises, qui ne sont pas portées par des entreprises ou partenaires chinois, pénètrent beaucoup moins ce marché-là.

Les zones tropicales sont les plus riches en biodiversité, est-ce que PlantNet est particulièrement présent dans ces pays ?

P. B. et A. J. : Le Brésil est en huitième position avec un peu plus de 600 000 utilisateurs annuels. L’Indonésie et l’Inde sont, elles, dans le top 20. Actuellement, le gros de l’activité de PlantNet est encore en Europe et en Amérique du Nord. Plusieurs choses expliquent cela. Déjà, PlantNet a été amorcé en France et en Europe, et a donc été davantage promu et médiatisé dans cette région du monde. En suivant les demandes de ses usagers, l’application a aussi été, dans un premier temps, adaptée à la flore française et méditerranéenne avant d’être, petit à petit, étendue à d’autres flores européennes, puis nord-américaines, puis tropicales.

Il faut aussi avoir en tête qu’en zone tropicale, la richesse en espèces est, certes, beaucoup plus élevée, mais les capacités d’accès sont souvent plus limitées. Le réseau routier est moins développé, la connectivité 3G peut être mauvaise, notamment en zones montagneuses forestières.

Sur le terrain, la biodiversité végétale peut aussi être plus complexe à photographier, si l’on pense, par exemple, aux nombreuses plantes tropicales qui sont épiphytes, c’est-à-dire qui poussent sur une autre plante, notamment au niveau de la canopée. Quand on parle d’arbres qui font plusieurs dizaines de mètres de haut, cela devient tout de suite plus complexe à photographier.

Tout cela fait que la flore tropicale reste considérablement moins connue. La flore européenne est couverte presque à 100 % par PlantNet. Pour celle des pays tropicaux, on se situe à quelques dizaines de pour cent. Cette réalité n’est cependant pas propre à PlantNet, on la retrouve également dans l’ensemble des bases de données institutionnelles, notamment car cela coûte plus cher de couvrir les zones tropicales.

Mais l’on travaille malgré tout avec des partenaires, au Costa Rica, en Guyane, au Brésil, au Cameroun, à Madagascar, en Malaisie, notamment pour étendre la couverture du nombre d’espèces.

Sous les tropiques ou ailleurs, que peut-on noter sur les plantes que les utilisateurs cherchent à identifier ? Les plantes les plus courantes sont-elles les plus demandées ou pas forcément ?

P. B. et A. J. : Il y a forcément une corrélation, car les plantes très rares sont forcément peu observées. Mais on constate également que certaines plantes sont très communes, mais intéressent peu, car elles sont « discrètes ». Cela peut être les adventices (mauvaises herbes, ndlr) des cultures, les plantes qu’on trouve en bord de route mais qui n’ont pas de fleurs remarquables, qui sont pollinisées par le vent avec des fleurs grêles verdâtres, telles que les espèces de fétuques (Festuca spp.), ou de bromes (Bromus spp.). Elles sont moins observées parce qu’elles sont moins attractives en fait. On peut aussi noter qu’on a une bonne représentation des arbres là où certaines herbacées ou plantes épiphytes vont être extrêmement peu observées.

Les gens observent en fait souvent les plantes qui leur plaisent, ou les plantes qui leur semblent utiles. On a comme ça beaucoup de requêtes sur les fruits, les baies, les prunes, sans doute parce que les gens veulent savoir si elles sont consommables ou pas.

Mais cet enjeu des plantes utiles pour l’humain n’était, au départ, pas du tout l’objectif principal du projet PlantNet. On a cependant dû se l’approprier pour répondre à un usage attendu de ce côté-là, mais on reste modéré dans le volume d’informations que l’on donne.

En parallèle, on travaille de plus en plus avec des personnes qui étudient la santé animale, soit en santé humaine et qui utilisent le service ou les données de PlantNet pour leurs propres travaux. On a comme cela des personnes qui ont travaillé sur ToxiPlant qui identifie les plantes toxiques pour les chevaux. On échange aussi avec des médecins sur les cas d’usage de PlantNet pour identifier les plantes allergisantes, notamment celles générant des allergies cutanées. On a également des échanges avec l’agence régionale de suivi de la qualité de l’air, ATMO Occitanie, qui utilise les données qu’on partage avec elle sur les plantes en fleurs recensées à travers PlantNet et qui les intègre dans ses modèles d’estimation de la qualité de l’air liés à la charge pollinique.

Y a-t-il certaines plantes qui gagneraient à être davantage prises en photo ?

P. B. et A. J. : Oui. Il y a des plantes qui nous intéressent, ou qui intéressent nos partenaires, mais pour lesquelles on a très peu de données. Ce sont, par exemple, des plantes allergisantes pour les allergies respiratoires, comme les genévriers mâles, qui, lorsque leurs cônes sont ouverts, libèrent le pollen.

Ces cônes sont très discrets. Les genévriers sont donc photographiés, mais rarement avec des illustrations permettant de connaître le stade de développement des cônes. Ils suscitent pourtant des allergies, donc certains de nos partenaires voudraient collecter des données à ce sujet. On espère y remédier à travers des mécanismes d’animations soit directement à travers la plateforme, soit à travers les réseaux sociaux pour susciter de l’intérêt pour la collecte de données sur ce type de plantes ou bien sur des plantes rares qui sont menacées et pour lesquelles il y a des enjeux de conservation, telles que Marsilea strigosa Willd. et Arenaria provincialis Chater & P. Halliday.

On a aussi le cas de certaines plantes qui nous intéressent pour l’agriculture, des adventices, par exemple, qu’on a peu identifiées au stade de jeunes pousses, telles qu’Imperata cylindrica (L.) Raeusch. ou que Galium aparine L.

Pour identifier une plante, votre application propose de prendre plusieurs types de photos : des photos de fleurs, de feuille, de fruit, d’écorce, de la plante entière. Quels sont les types de données que vous avez le plus ?

P. B. et A. J. : Ce sont les fleurs, notamment parce que les périodes où PlantNet est le plus utilisé sont les saisons de nombreuses floraisons, le printemps, le début de l’été. Les fleurs sont alors des motifs attractifs qui déclenchent l’observation. Ce sont aussi les clés visuelles les plus performantes, celles qu’ont beaucoup utilisées les botanistes dans le passé.

Sur PlantNet, après les fleurs, on constate un degré de performance décroissant avec les fruits, les feuilles et ensuite les rameaux et écorces, qui sont plus difficiles parfois aussi à prendre en photo, même si l’on encourage toujours les utilisateurs à utiliser plusieurs critères (fleur et fruit, fleur et feuille…) à chaque fois pour maximiser leur chance d’identification correcte.

Que se passe-t-il si PlantNet ne trouve pas de correspondance entre la photo prise et une espèce connue ?

P. B. et A. J. : La gestion de l’ignorance reste un problème très difficile pour toutes les IA, celle de PlantNet ne fait pas exception. Certaines espèces sont très peu représentées, et il est très dur d’apprendre au modèle à faire la différence entre quelque chose qui est très rare dans la base de données d’apprentissage et quelque chose qu’on n’a pas du tout. On cherche du coup plutôt à quantifier l’incertitude, décider quand le modèle est incertain ou pas. On travaille avec notre équipe sur la création d’intervalles de confiance. C’est pour cela que, dans ces cas-là, l’application proposera plusieurs espèces.

Mais une réalité rend ce travail difficile : les nouvelles espèces ressemblent souvent à des espèces déjà connues. On pense qu’une nouvelle espèce va être très folklorique visuellement, mais ce n’est pas nécessairement le cas.

Il y a aussi la problématique des plantes ornementales, hybrides. Il y a toujours des créations de plantes. On les couvre, mais moins bien que le reste actuellement, même si on essaie de pallier cette difficulté.

On tâche aussi tout simplement de recenser de plus en plus de plantes. PlantNet couvre aujourd’hui 85 000 espèces sur les 400 000 estimées, sachant qu’on en découvre 2 000 nouvelles par an. Ces découvertes sont faites par des taxonomistes du monde entier, notamment via le réseau World Flora Online, qui regroupe plusieurs dizaines d’universités, d’herbiers, de jardins botaniques, et que PlantNet a rejoint en 2025.

En se rapprochant de ces réseaux-là, on va pouvoir améliorer les cas où PlantNet a de faibles performances, notamment lorsque des espèces nouvelles émergent grâce au travail de ce réseau de taxonomistes qui fait progresser la connaissance en divisant, par exemple, ce qu’on pensait jusque-là être une seule espèce, mais qui en représente, en fait, plusieurs ou, à l’inverse, en regroupant ce qu’on pensait être différentes espèces mais qui se révèle en réalité n’être qu’une seule plante.

Si l’on revient maintenant aux plus de 10 % d’usagers qui utilisent PlantNet dans le cadre de leur travail, qui sont-ils ? Quels sont ces travaux ?

P. B. et A. J. : Les données de PlantNet sont très utiles pour les modèles de distribution d’espèces qui cherchent à prédire quelles espèces se trouvent où. Il y a certes des biais dans nos données, en fonction de là où les gens vont, là où les gens ne vont pas, mais elles peuvent aider à mieux comprendre les facteurs qui influencent ces distributions, notamment le changement climatique. Cela permet de répondre à des questions comme « Est-ce que les espèces vont se déplacer ou pas » ou « Quel est l’impact humain sur ces distributions ? » Beaucoup d’écologues vont pour cela télécharger les données PlantNet et les coupler à d’autres données pour faire ces modèles de distribution.

Les données de PlantNet peuvent aussi aider aussi pour la détection des espèces envahissantes qui sont souvent notables par leur dimension, leur densité, leur aspect visuel, leur nouveauté, comme Carpobrotus edulis (L.) N.E.Br ou Mirabilis jalapa L. On échange à ce sujet avec l’Office français de la biodiversité, qui s’intéresse à l’usage de caméras embarquées pour détecter la présence de plantes envahissantes, afin de contenir leur expansion dans les zones où elles seraient détectées.

On a aussi des travaux en cours pour mieux caractériser les espèces présentes dans les milieux agricoles et reconnaître les pathogènes végétaux qu’il s’agisse de virus, de bactéries, de champignons…

Y a-t-il eu aussi des usages qui vous ont surpris ?

P. B. et A. J. : La chose la plus surprenante était peut-être de découvrir ce musée hollandais où PlantNet était utilisé pour reconnaître les plantes présentes sur les tableaux.

On a aussi parfois des surprises en voyant des personnes utiliser PlantNet pour identifier un tatouage de plante, le motif végétal d’une toile cirée… Il y a aussi les usages ludiques (par exemple, l’application Explorama ou l’application Tree Quest qui utilise notre service d’identification automatisé). PlantNet soutient la diversité des usages possibles, non pas en cherchant à les intégrer, mais plutôt en diffusant le service de reconnaissance. On a comme ça plus de 20 000 comptes qui utilisent le service de reconnaissance PlantNet pour intégrer ce service soit dans leur propre application mobile, application web, soit dans leur workflow de traitement de données.

Et quels sont, sinon, les usages qui pourraient être développés de PlantNet à votre avis ?

P. B. et A. J. : On a traité un peu plus de 1,3 milliard de requêtes d’identification. Il y a dans ces données énormément de matières pour caractériser des milieux, des espèces… Cependant, ces données sont encore difficilement exploitables de par leur volumétrie. Il y a probablement à l’intérieur de toutes ces photographies des espèces nouvelles, des données sur des espèces qui n’existent pas ailleurs. Il y a aussi, dans les clichés postés, dans les arrière-plans des plantes photographiées, des informations potentiellement intéressantes sur les communautés associées, sur les milieux dans lesquels ces plantes sont. Ce n’est pas l’objet premier de la photographie, mais ce sont des données potentiellement très intéressantes sur les associations végétales, pour l’instant inexploitées.

On a peu exploité nos données pour étudier l’impact des changements climatiques très rapides actuels. PlantNet a, à cet égard, des données nombreuses sur les cinq à dix dernières années qui pourraient permettre de mieux comprendre comment les plantes réagissent à ces changements rapides. D’une année sur l’autre, on peut noter beaucoup de variabilité, mais, pour l’instant, on a du mal à mesurer cet impact.

Comment un utilisateur de PlantNet peut-il faire pour aider à toutes ces recherches possibles ?

P. B. et A. J. : Ce qui nous aide le plus, c’est d’utiliser la plateforme en s’identifiant, ça augmente nettement les bénéfices pour la recherche. En créant un compte, les gens acceptent des conditions d’usage et facilitent la réexploitation pour la recherche. De plus, plus les données sont de qualités, plus elles sont pertinentes pour les activités de recherches. La géolocalisation est, par exemple, très précieuse. Elle est aussi bénéfique pour l’utilisateur avec une qualité de détermination potentiellement plus élevée.

Pour les chercheurs à travers le monde qui peuvent nous lire, n’hésitez pas à explorer tout le potentiel de PlantNet, que ce soit à travers les données ou services partagés.

Il faut aussi avoir en tête que PlantNet est un consortium ouvert. C’est encore trop peu connu, même si on a eu récemment eu l’adhésion du CNRS, et reçu des demandes d’adhésion d’universités étrangères. Cette adhésion permet à nos adhérents de plus largement bénéficier de la plateforme, et d’y contribuer pour en permettre l’évolution dans leurs domaines d’expertises.


Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.

The Conversation

Pierre Bonnet a reçu des financements de la commission européenne (projets HORIZON GUARDEN – 101060693 et MAMBO – 101060639) ainsi que de l’agence nationale de la recherche (PEPR AgroEcoNum – 22-PEAE-0009).

Alexis Joly a reçu des financements de la commission européenne (projets HORIZON GUARDEN et MAMBO) ainsi que de l’agence nationale de la recherche (PEPR AgroEcoNum).

ref. 1,3 milliard de photos : les dessous de PlantNet, l’application qui séduit les curieux et aide les scientifiques – https://theconversation.com/1-3-milliard-de-photos-les-dessous-de-plantnet-lapplication-qui-seduit-les-curieux-et-aide-les-scientifiques-277638

Le paradoxe du sport moderne : une industrie milliardaire, des disciplines laissées pour compte

Source: The Conversation – in French – By Julien Le Maux, Professeur titulaire, département de sciences comptables, HEC Montréal

Des athlètes de l’équipe canadienne de bobsleigh multiplient les campagnes de sociofinancement pour payer leurs frais de saison sur le circuit international. Pendant ce temps, les Dallas Cowboys de la NFL sont évalués à près de 9 milliards de dollars américains, tandis que les Golden State Warriors en NBA dépassent 7 milliards de dollars : jamais le sport n’a généré autant d’argent, ni de tels écarts entre disciplines.


Cette situation révèle une transformation de l’économie du sport. L’économie mondiale du sport n’a jamais généré autant de richesse, mais elle reste inégalement répartie entre disciplines.

La croissance des droits de diffusion constitue un moteur majeur de cette expansion. La NFL a signé des contrats télévisuels d’environ 110 milliards de dollars sur onze ans, illustrant la valeur du sport en tant que contenu audiovisuel. Dans un paysage médiatique fragmenté, les événements sportifs en direct demeurent parmi les programmes capables de rassembler des audiences élevées.

Cette dynamique attire désormais des investisseurs institutionnels. Des fonds de capital-investissement ont pris des participations dans des ligues, clubs ou infrastructures sportives. Pour ces investisseurs, le sport présente plusieurs caractéristiques intéressantes : des audiences mondiales, des revenus prévisibles et des actifs rares, le nombre d’équipes dans les grandes ligues étant limité.

Mais cette prospérité ne concerne pas l’ensemble du monde sportif. Dans de nombreuses disciplines olympiques, les athlètes dépendent encore de subventions publiques, de commandites ou même de ressources personnelles pour poursuivre leur carrière.

L’essor du sport financiarisé

Au cours des dernières années, plusieurs disciplines sportives ont profondément transformé leur modèle économique. Elles ne fonctionnent plus seulement comme des compétitions, mais comme de véritables produits médiatiques mondialisés, structurés pour générer des revenus réguliers et attirer de nouveaux publics.

La Formule 1 constitue un exemple révélateur. Depuis son rachat en 2017 par Liberty Media, la stratégie vise la croissance des audiences : multiplication de contenus numériques, présence sur les réseaux sociaux et storytelling par la série Drive to Survive sur Netflix. L’effet a été net en Amérique du Nord : la popularité de la F1 y a explosé, entraînant de nouveaux Grands Prix pour répondre à la demande.

Le golf professionnel illustre également cette financiarisation. La création du circuit LIV Golf, soutenu par le Public Investment Fund (PIF), a introduit une logique d’investissement proche de celle des grandes ligues professionnelles : garanties financières, contrats majeurs pour attirer les meilleurs joueurs et formats conçus pour maximiser la visibilité médiatique.

Dans ces disciplines, les compétitions sportives deviennent progressivement des actifs financiers. La valeur d’un championnat dépend désormais de sa capacité à générer des droits médiatiques croissants et des partenariats commerciaux de long terme. Elle repose aussi sur une visibilité numérique permanente et sur une valorisation de marque qui dépasse largement le terrain sportif.

Ce mouvement concentre de plus en plus les ressources dans un nombre restreint de sports capables d’attirer les investisseurs institutionnels et les diffuseurs mondiaux. Les autres disciplines, même structurées et performantes, ne bénéficient pas des mêmes leviers économiques et restent à l’écart de cette dynamique.




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Le sport institutionnel : une autre réalité économique

Pour de nombreuses disciplines olympiques, le modèle économique repose largement sur les ressources publiques et les structures sportives nationales. Leur fonctionnement repose principalement sur les fédérations sportives, les programmes olympiques et les subventions gouvernementales.

Au Canada, par exemple, le programme de soutien aux athlètes de Sport Canada verse environ 2 175 dollars par mois aux sportifs de haut niveau selon leur statut. Pour plusieurs disciplines, cette aide ne couvre qu’une partie des coûts liés à l’entraînement, aux déplacements et à l’équipement, ce qui oblige de nombreux athlètes à chercher des sources de financement complémentaires.


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Des sports comme l’escrime, la lutte ou le tir à l’arc illustrent bien cette réalité. Leur importance sportive et symbolique – notamment dans le cadre des Jeux olympiques – n’est pas proportionnelle à leur rentabilité économique. Cette situation a suscité plusieurs débats au Canada après les Jeux olympiques d’hiver de 2026, certains observateurs ayant attribué certaines performances à l’insuffisance des moyens financiers disponibles dans certaines disciplines.

Un système sportif à deux vitesses

L’écart économique entre les disciplines sportives s’explique d’abord par leur capacité à générer des revenus commerciaux. Les sports dotés d’une forte exposition médiatique attirent les diffuseurs, les commanditaires et les investisseurs institutionnels. À l’inverse, les disciplines moins visibles peinent à bâtir un modèle économique autonome et demeurent dépendantes des financements publics ou des structures fédérales.




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Cette dynamique a progressivement fait apparaître un système sportif à deux vitesses.

  • D’un côté, un sport financiarisé, centré sur les grandes ligues professionnelles et les disciplines très médiatisées, dont la valeur économique croît rapidement grâce aux droits médiatiques, aux partenariats et aux investissements privés.

  • De l’autre, un sport institutionnel, qui regroupe la majorité des disciplines olympiques et du sport amateur, et dont l’équilibre repose encore sur les fédérations sportives et les budgets publics.

La bifurcation économique du sport

Le paradoxe du sport contemporain tient précisément à cette dualité économique. Jamais l’industrie sportive n’a généré autant de richesse : l’économie mondiale du sport est aujourd’hui estimée entre 400 et 600 milliards de dollars par an. Mais jamais les écarts économiques entre disciplines n’ont été aussi marqués.

Cette situation reflète une transformation du système sportif. L’économie du sport semble aujourd’hui connaître une bifurcation. D’un côté, certaines disciplines sont devenues des actifs financiers mondialisés, attirant investisseurs et capitaux privés. De l’autre, une grande partie du sport – notamment olympique – continue de reposer sur des logiques institutionnelles et sur le financement public.

La question dépasse donc le simple cadre sportif. Faut-il laisser les ressources se concentrer dans les disciplines les plus rentables, au risque de fragiliser une partie du système sportif ? Ou faut-il considérer que certaines disciplines, moins médiatisées, mais essentielles à l’équilibre du système sportif, justifient un soutien public durable ?

La Conversation Canada

Julien Le Maux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le paradoxe du sport moderne : une industrie milliardaire, des disciplines laissées pour compte – https://theconversation.com/le-paradoxe-du-sport-moderne-une-industrie-milliardaire-des-disciplines-laissees-pour-compte-273866

La science est-elle malade de ses revues ? Patrick Couvreur et Justine Fabre sont dans la Grande Conversation

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Comment fonctionne vraiment l’édition scientifique ? Modèles économiques, poids des grands éditeurs, fraudes, évaluation des articles, open access, voie diamant : cette Grande Conversation, l’émission de The Conversation et CanalChat en partenariat avec l’Académie des sciences, propose de lever le voile sur un univers méconnu du grand public, mais décisif pour l’avenir de la recherche.

Les chercheurs produisent les articles, évaluent souvent bénévolement ceux de leurs pairs et contribuent à la mise en forme des publications. Pourtant, la diffusion de ces travaux est contrôlée par des éditeurs commerciaux. Avec la montée de l’open access, un nouveau modèle s’est imposé : les APC, les frais de publication que les chercheurs ou leurs institutions doivent payer pour rendre leurs articles accessibles.

Résultat : le système combine désormais deux logiques payantes. Les institutions continuent de payer des abonnements, tout en finançant de plus en plus les APC. En France, ces frais de pourraient dépasser 50 millions d’ici 2030. À cela s’ajoutent près de 90 millions d’euros d’abonnements aux revues. Économiquement insoutenable…

Des solutions existent, comme le modèle de publication scientifique en libre de l’Académie des Sciences et du CNRS, gratuit pour les auteurs comme pour les lecteurs. Mais elles tardent à se généraliser. Pourquoi? Quelles sont les logiques qui poussent les chercheurs à continuer de jouer le jeu des APC? Comment peut-on promouvoir l’open access? Nos deux invités, le chercheur Patrick Couvreur et la directrice du Patrimoine et des Ressources scientifiques de l’Académie des Sciences Justine Fabre, nous aident à y voir plus clair dans ce nouvel épisode de La Grande Conversation.

The Conversation

ref. La science est-elle malade de ses revues ? Patrick Couvreur et Justine Fabre sont dans la Grande Conversation – https://theconversation.com/la-science-est-elle-malade-de-ses-revues-patrick-couvreur-et-justine-fabre-sont-dans-la-grande-conversation-279247

Le cancer frappe de plus en plus de jeunes parents. À l’inquiétude s’ajoutent la culpabilité et une quête de normalité

Source: The Conversation – in French – By Gabrielle Fortin, PhD, travailleuse sociale, professeure agrégée à l’École de travail social et de criminologie, Université Laval

Ce n’est pas qu’une impression : de plus en plus de jeunes adultes sont frappés par le cancer. Une augmentation mondiale. Parmi eux, plusieurs sont aussi parents de jeunes enfants. Une réalité encore peu visible dans l’espace public, pourtant bien réelle et dont les impacts sont majeurs pour plusieurs générations.


Une étude publiée en 2023 dans le réputé British Medical Journal Oncology (BMJ Oncology) montre que le taux de nouveaux diagnostics de cancer chez les moins de 50 ans dans le monde a augmenté de 79,1 % de 1990 à 2019. Selon la revue The Lancet Oncology, sur les 18,7 millions de nouveaux cas de cancer observés dans 115 pays en 2022, 1,3 million touchaient de jeunes adultes, et ce chiffre pourrait croître de 12 % d’ici 2050.

Au Canada, selon les données les plus récentes de la Société canadienne du cancer, environ 1 200 jeunes adultes sont décédés de la maladie en 2023. Ces statistiques sont frappantes – et elles soulèvent des questions cruciales sur l’adéquation de nos services.

Je constate cette réalité à la fois dans ma pratique comme travailleuse sociale au Centre Bonenfant-Dionne, à Québec, un centre de jour en soins palliatifs, et dans mon travail de recherche comme professeure en travail social à l’Université Laval. C’est avec ce bagage que j’ai mené, entre 2023 et 2025, une étude qualitative auprès de jeunes adultes atteints d’un cancer avancé et de leurs proches.

Je me suis particulièrement intéressée à celles et ceux qui sont aussi parents d’enfants mineurs, afin de mieux comprendre leur vécu, alors que la majorité des services en oncologie et en soins palliatifs sont encore pensés pour des personnes plus âgées ou en toute fin de vie.

Comment vivre pleinement quand l’avenir est profondément incertain ?

Un diagnostic commun, des trajectoires profondément différentes

Les récits recueillis font émerger deux profils contrastés, qui illustrent la diversité des trajectoires possibles malgré un même diagnostic.

Le premier est celui de David, 35 ans, père d’un enfant de deux ans et demi. Il a reçu un diagnostic de cancer de stade IV il y a moins d’un an. Malgré les traitements, la maladie progresse rapidement, à un rythme qui lui laisse peu de temps pour s’adapter.

Je suis devenu envahi par la mort, par la peur de mourir, constamment.

Pour David, la mort est omniprésente : dans ses pensées, dans ses projections, dans sa relation à son enfant. Il se demande s’il est encore pertinent de s’engager pleinement dans son rôle parental.

Je me dis : “est-ce que ça vaut la peine ?” […] Ça aura pas d’impact comme si j’étais en santé et que j’allais le voir grandir.

Cette réflexion est traversée par un fort sentiment de culpabilité : culpabilité de ne pas être là plus longtemps, de ne pas en faire assez, de ne pas « profiter » comme il le devrait.

Si je crève demain… je veux juste me dire : “J’en ai-tu fait assez aujourd’hui pour en profiter puis que mon monde en profite aussi ?”

Un autre participant à notre recherche abonde dans le même sens :

Je me sens forcé de vivre le moment présent. […] C’est comme si on me mettait un fusil sur la tempe puis qu’on me disait : « aie du plaisir ». Ça peut te tuer tout de suite, mais ça se peut que ça soit plus long. Aie du plaisir. Profite. Profite de la ride de char avec un gun sur la tête.

L’incertitude qui s’étire dans le temps

Un second profil est celui de Victoria, 40 ans, mère de deux enfants âgés de 9 et 12 ans. Diagnostiquée d’un cancer de stade IV il y a quatre ans, elle est toujours sous traitement visant à prolonger sa vie. Les lignes de traitement se succèdent, avec des effets secondaires qui affectent son énergie et son quotidien.

Victoria vit une grande ambivalence entre le désir de normalité pour elle et sa famille, et le besoin de parler de ce qu’elle traverse. Avec le temps, son entourage tend parfois à oublier qu’elle est malade.

Je connais bien mon enfant et je sais que c’est pas toujours présent dans sa tête que maman est malade. On l’oublie, on l’oublie facilement et c’est correct. Je suis contente de ça, mais c’est un double discours pour moi. […] J’ai comme un masque tout le temps.

Chez Victoria, la culpabilité prend plusieurs formes : celle de voir ses parents vieillir sous le poids de l’inquiétude, celle de laisser davantage de responsabilités à son conjoint, mais surtout celle d’avoir transmis un cancer génétique à ses enfants.

Même quand je vais aller dans mon lit de mort, je vais regarder mes enfants, puis je vais avoir le sentiment d’avoir été une mauvaise mère parce que je leur ai donné vraiment un bagage génétique de merde.

Ce sentiment est nourri par la peur que l’avenir de ses enfants soit durablement marqué par la maladie.

Je sais que c’est pas de ma faute, mais c’est comme si je m’en voulais de leur faire ça pour plus tard.

De quoi ces jeunes parents ont-ils réellement besoin ?

Quatre besoins majeurs émergent des récits recueillis dans l’étude.

1. Maintenir une vie la plus normale possible

Mes besoins ? C’est de garder le plus possible un semblant de vie normale.

Pour ces parents, préserver une routine, des projets et des moments ordinaires est essentiel. Il s’agit de ne pas laisser toute la place à la maladie et à la mort.

On n’est pas obligés de parler toujours de la mort !

2. Être entendus, sans pitié ni silence

Les participants expriment un fort besoin d’être écoutés et compris, sans être réduits à leur diagnostic ni mis à l’écart. Pourtant, plusieurs filtrent leurs paroles pour protéger leurs proches.

Mes parents savent pas tout. Je ne leur dis pas tout. Souvent le monde fait comme : “Ah, tu vas mieux !” Puis je dis : “Oui, oui.” […] J’ai comme un masque tout le temps.

3. Plus d’humanité dans les soins

Les jeunes parents souhaitent des relations plus humaines avec les équipes soignantes : de l’écoute, de la transparence et une reconnaissance de leurs inquiétudes existentielles, celles qui concernent leur famille, pas seulement médicales.

Je trouve que ça manque d’humain pour être dans le prendre soin.

4. Retrouver du pouvoir sur leur trajectoire

Enfin, ils cherchent à reprendre du pouvoir : dans les décisions médicales, dans ce qu’ils mettent en place pour leur famille et dans le sens qu’ils donnent à leur vie malgré la maladie.

Qui je suis avec la maladie ? Qu’est-ce qu’il me reste et qu’est-ce que je veux faire ?

Cette reprise de pouvoir s’est aussi exprimée dans leur participation à la recherche, plusieurs souhaitant que leur expérience serve à d’autres.

J’aurais envie de lui dire de garder espoir. J’aurais envie de lui dire de s’entourer. […] de parler, de ne pas rester avec ça, de se faire du bien au quotidien, de penser à elle.

L’enjeu des soins n’est pas seulement de prolonger la vie

Reconnaître la réalité des jeunes parents atteints d’un cancer incurable, c’est accepter que vivre le présent ne soit pas toujours un choix apaisant, mais souvent un effort constant, fait d’ajustements, de résistances et de petites victoires. Derrière l’injonction à « profiter », ces parents composent avec une menace qui ne disparaît jamais complètement.


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Quand je joue de la guitare, j’arrive parfois à le mettre de côté. Avec mon fils aussi, quand je le fais rire […] j’essaie d’être dans le moment présent. Mais c’est difficile. Le sentiment du gun sur la tempe est constamment là.

Prendre au sérieux cette parole, c’est reconnaître que l’enjeu des soins n’est pas seulement de prolonger la vie. La rencontre de ces parents met en lumière l’importance d’humaniser nos soins pour qu’ils soutiennent non seulement la qualité de vie physique des jeunes parents atteints de cancer avancé, mais aussi être à l’écoute de leurs besoins existentiels et soutenir leur parentalité même lorsque le présent se vit sous pression.

La Conversation Canada

Gabrielle Fortin a reçu des financements de Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

ref. Le cancer frappe de plus en plus de jeunes parents. À l’inquiétude s’ajoutent la culpabilité et une quête de normalité – https://theconversation.com/le-cancer-frappe-de-plus-en-plus-de-jeunes-parents-a-linquietude-sajoutent-la-culpabilite-et-une-quete-de-normalite-275269

Encourager la marche, un gain qui se compte en milliards pour la société française

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Chassignet, Ingénieur transports et mobilité, Ademe (Agence de la transition écologique)

Santé, espace gagné sur les infrastructures routières, autonomie des enfants, économies de voirie… les territoires qui mettent en place des politiques publiques en faveur de la marche en perçoivent des bénéfices socio-économiques plus larges que ceux pensés à première vue. Dans une étude, l’Agence de la transition écologique, Ademe, les a évaluées : les résultats sont édifiants.


Il n’y a pas beaucoup de risque à avancer que la marche est vertueuse. En matière de santé physique et psychologique notamment, toutes les personnes en mesure de marcher en ont fait l’expérience. D’innombrables études étayent ces bienfaits.

Mais sommes-nous conscients, au-delà de cette échelle individuelle, des retentissements bien plus larges que les trajets à pied ont sur la société ? C’est pour répondre à cette question et tenter de quantifier ces bénéfices que l’Agence de la transition écologique (Ademe) a mené une vaste étude. Celle-ci est appuyée sur un important corpus de 130 sources bibliographiques et un comité scientifique constitué de chercheurs, d’associations et de membres de l’administration.

Ce travail avait deux grands objectifs :

  • d’une part, réévaluer l’ampleur de nos trajets à pied, qui sont en réalité minorés dans les statistiques de par la façon dont ils sont comptabilisés. Les Français marchent en moyenne 1,2 heure (ou soixante-douze minutes) et 3,5 kilomètres par jour.

  • de l’autre, et c’est tout l’enjeu de cet article, comparer et estimer les bénéfices observés entre des territoires de même type (villes, zones rurales, et périphéries urbaines) selon qu’ils mettent en œuvre ou non des politiques publiques en faveur de la marche.

Ne sont considérés ici que les trajets en extérieur, c’est-à-dire ceux que les politiques publiques sont en mesure d’influencer. Cela peut, par exemple, passer par l’aménagement d’espaces publics plus agréables et plus praticables pour les piétons, y compris les plus vulnérables (enfants, personnes âges ou à mobilité réduite) ou encore par le développement d’activités et de commerces de proximité.




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La démarche, toute scientifique qu’elle soit, ne prétend pas être exempte d’incertitudes ; toutes les dimensions abordées ne sont pas toutes aussi bien documentées. Mais sa conclusion donne un ordre de grandeur impressionnant : les politiques en faveur de la marche font gagner 57 milliards d’euros par an à la société.

Des gains en santé et en productivité

Débutons par le plus intuitif. La marche, c’est avant tout des gains pour la santé. L’étude de l’Ademe valorise à 16,7 milliards d’euros par an de bénéfices pour la société les années de vie gagnées grâce aux politiques favorisant la marche. Elles permettent d’éviter 10 500 décès par an. La marche prévient, en effet, le développement de nombreuses pathologies (maladies cardiovasculaires, diabète, obésité…).

Principaux bénéfices socio-économiques de la marche.
Ademe, Fourni par l’auteur

Ces bénéfices sanitaires se traduisent aussi dans les performances au travail. Ainsi, un salarié physiquement actif se montrerait plus concentré (hausse moyenne de sa productivité de 6 à 9 %), plus satisfait au travail (les activités physiques au travail réduiraient le turnover de 25 %) et moins souvent malade (une baisse des absences de 1,5 jour par an en moyenne).

La marche n’est évidemment qu’une partie de l’activité physique réalisée par les salariés et l’étude a estimé que l’effet des politiques en faveur de la marche représentait environ 19,6 milliards d’euros par an gagnés par les employeurs et l’Assurance maladie.

S’ils ne sont pas quantifiés ici, des gains similaires sont observés dans la littérature scientifique sur la meilleure concentration des élèves qui se rendent vers leur établissement scolaire à pied ou à vélo.




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La marche, moins coûteuse pour la collectivité

Pour une collectivité, d’autres gains tangibles sont observés : l’étude met en évidence le fait que les villes ayant favorisé la marche ont progressivement réduit la place de la voiture. Les trottoirs et les espaces pour les piétons étant moins coûteux au mètre carré que les chaussées, à la fois à construire et à entretenir. Ces villes minimisent alors leurs dépenses de voirie. L’étude chiffre ces économies à 7,5 milliards d’euros par an.

Une meilleure « marchabilité » a des effets également sur l’attractivité de la ville, de ses commerces de proximité, ses marchés et ses cafés de quartier. Ce levier représenterait autour de 870 millions d’euros de retombées économiques par an.

Cela se répercute notamment sur le taux de vacance commerciale, qui s’approche des 5 % dans les villes où plus de 40 % des trajets sont réalisés à pied, alors qu’il dépasse fréquemment les 15 % dans les villes dominées par la voiture.

Or, un euro dépensé dans les commerces de proximité d’un centre-ville génère en moyenne davantage d’emplois et d’activités que s’il l’est dans une zone commerciale périphérique.




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Des économies pour les ménages, davantage d’autonomie pour les enfants

À l’échelle des foyers aussi, les retombées sont notables : l’étude estime à 1,9 milliard d’euros par an les économies réalisées par les ménages qui habitent dans une ville où la marche est facilitée. Ce gain tient majoritairement aux économies de carburant des ménages pour leurs propres déplacements.

À cela s’ajoute un deuxième gain, estimé à 2,1 milliards d’euros par an, permis par l’autonomisation des enfants et des personnes qui ne conduisent pas, qui peuvent alors plus aisément se déplacer seuls.

Ceci libère leurs proches de contraintes liées à l’accompagnement et génère un gain de temps et de moindres dépenses de carburant.




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Pollution, bruit… le coût des nuisances évitées

Enfin, c’est toute une série d’externalités négatives causées par la place prépondérante de la voiture dans nos villes qui est évitée grâce à la marche.

Les quatre externalités qui ont été monétarisées dans cette étude (diminution des émissions de gaz à effet de serre, de la pollution de l’air, du bruit routier et de la congestion routière) conduisent à une économie nette de 4,8 milliards d’euros par an grâce aux déplacements à pied.

Notons par ailleurs que d’autres externalités négatives liées à l’automobile et donc réduites par la pratique de la marche n’ont pas été incluses ici, comme les économies d’énergie et de matières premières.




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Une marge de progression encore possible

Les bénéfices perçus lorsque l’on encourage la marche sont donc majeurs. Et surtout, ils ont encore une belle marge de progression. Aujourd’hui, les trajets à pied représentent 24 % de nos déplacements et ils sont en augmentation. S’ils atteignent à nouveau 30 % – comme c’était le cas à la fin des années 1980 –, un gain supplémentaire de 35 milliards d’euros par an est possible, estime l’étude.

Pour cela, de nombreux leviers existent :

  • rendre la marche plus sûre et agréable à l’aide d’aménagements (trottoirs continus et accessibles, zones piétonnes étendues, traversées sécurisées, protection des abords des écoles, végétalisation…),

  • rapprocher les lieux de vie et d’activité (commerces, écoles, services publics, transports) pour créer ce que les urbanistes appellent « une mixité fonctionnelle ».

Une proximité qui bénéficiera à la fois à la santé des habitants, à la vitalité économique des territoires et à la réduction des émissions de CO₂ et de polluants. Sur tous ces plans, encourager la marche est donc gagnant-gagnant.

The Conversation

Mathieu Chassignet est membre de Lille Demain et Axe Culture.

ref. Encourager la marche, un gain qui se compte en milliards pour la société française – https://theconversation.com/encourager-la-marche-un-gain-qui-se-compte-en-milliards-pour-la-societe-francaise-275493

De plus en plus de jeunes adultes souffrent d’arthrose. Un diagnostic précoce peut éviter les dommages irréversibles

Source: The Conversation – in French – By Atiqah Aziz, Senior Research Officer at the Tissue Engineering Unit (TEG), National Orthopaedic Centre of Excellence for Research & Learning (NOCERAL), Department of Orthopaedic Surgery, Faculty of Medicine, University of Malaya

L’arthrose se développe généralement sur des années. Plus la maladie est détectée tôt, mieux on peut prévenir les dommages sur les articulations. (Shutterstock)

Des études montrent que de plus en plus des personnes jeunes et actives reçoivent des diagnostics d’arthrose. J’ai pu constater cette situation de mes propres yeux dans mon entourage. Une de mes amies, passionnée de marathon, a développé une arthrose de stade 2 à l’âge de 35 ans. Plusieurs célébrités, dont Robbie Williams, Tiger Woods et Andy Murray, ont également évoqué publiquement leur expérience avec cette maladie à un âge relativement jeune.

Si l’on considère généralement l’arthrose comme une conséquence inévitable du vieillissement, elle peut nuire à la qualité de vie à tout âge, en transformant des activités quotidiennes telles que marcher, monter des escaliers ou s’entraîner en moments douloureux. Plus de 600 millions de personnes sont atteintes d’arthrose dans le monde, et les facteurs de risque sont variés. On compte parmi eux l’obésité, le vieillissement, les troubles métaboliques, l’inflammation chronique, les antécédents de blessures articulaires et les contraintes mécaniques répétitives.

L’arthrose peut avoir des effets dévastateurs chez les jeunes. La douleur et la raideur peuvent limiter l’activité physique pendant les années où l’on travaille, où l’on prend soin de ses proches et où la vie de famille est exigeante. Elle peut affecter la santé mentale, restreindre les choix de carrière et les possibilités d’activité physique, ce qui augmente le risque de développer d’autres problèmes de santé à long terme. De plus, les jeunes devront gérer leurs symptômes et subir des traitements répétés pendant des décennies.

Douleurs, raideurs, craquements et grincements

L’arthrose se développe quand le cartilage qui protège les articulations se détériore progressivement. Le cartilage agit normalement comme un amortisseur, permettant aux os de bouger facilement les uns contre les autres. S’il s’use, les articulations perdent cette protection. Les surfaces osseuses commencent alors à frotter les unes contre les autres, ce qui provoque des douleurs, des raideurs ainsi que des craquements et des grincements que beaucoup évoquent avec humour jusqu’à ce qu’il devienne impossible de faire abstraction de la douleur.

L’arthrose ne se déclare pas du jour au lendemain. Elle se développe généralement sur des années, voire des décennies. Les premiers symptômes sont souvent subtils et faciles à ignorer : légère douleur au genou après une activité physique, raideur qui s’atténue avec le mouvement ou douleur intermittente. Beaucoup de personnes ne consulteront un médecin qu’au moment où la douleur est devenue persistante et que les lésions articulaires sont avancées.

Soulager les symptômes

À l’heure actuelle, les traitements visent davantage à soulager les symptômes qu’à guérir la maladie. Ils comprennent des exercices thérapeutiques, des analgésiques et des injections thérapeutiques.

Ces injections peuvent être constituées de plasma riche en plaquettes, fabriqué à partir d’une partie concentrée du sang du patient et contenant des facteurs de croissance censés favoriser la réparation des tissus. D’autres utilisent des vésicules dérivées des plaquettes, qui sont de minuscules particules libérées par ces dernières et qui transportent des signaux biologiques impliqués dans l’inflammation et la guérison.

Cependant, la plupart des preuves à l’appui des approches basées sur les vésicules proviennent d’études animales menées, notamment, sur des rats, et elles ne sont pas encore utilisées de manière courante dans la pratique clinique avec des humains. On peut également injecter de l’acide hyaluronique. Il s’agit d’une substance gélatineuse naturellement présente dans le liquide articulaire qui aide à lubrifier et à protéger l’articulation.

Tous ces traitements visent à réduire la douleur et à améliorer la mobilité articulaire plutôt qu’à réparer le cartilage endommagé. Chez certaines personnes, ils procurent un soulagement temporaire. Cependant, lorsque les lésions articulaires sont graves, il est possible que le remplacement total de l’articulation soit l’unique solution envisageable.

Mais que se passerait-il si l’on pouvait dépister l’arthrose beaucoup plus tôt, avant même l’apparition de la douleur et des lésions irréversibles ?

La prévention et l’intervention précoces peuvent réduire la douleur, préserver la mobilité et diminuer considérablement les coûts en soins de santé. Le défi a toujours été de détecter l’arthrose suffisamment tôt pour pouvoir agir.

Diagnostic précoce

C’est dans ce contexte que les nouvelles technologies de diagnostic pourraient apporter une avancée décisive. Chaque composé chimique présent dans l’organisme possède une structure moléculaire unique qui, lorsqu’elle est analysée, produit un profil distinctif appelé « signature spectrale ».

Cette signature révèle la composition chimique d’un échantillon, comme du sérum sanguin par exemple. Chez les personnes atteintes d’arthrose, les chercheurs ont observé de légers changements au niveau de l’inflammation, du métabolisme et du renouvellement tissulaire susceptibles de modifier ce profil chimique.

On peut étudier ces signatures grâce à une technique appelée spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier en réflectance totale atténuée[JG2]. Malgré son nom intimidant, le principe est simple.

On expose un petit échantillon de sang à une lumière infrarouge, et la façon dont cette lumière est absorbée fournit des informations sur les types de molécules présentes. Les changements dans les protéines, les lipides et d’autres biomolécules peuvent laisser des signatures mesurables, que les chercheurs considèrent comme des indicateurs potentiels de l’arthrose.

Ces approches sont principalement utilisées dans le cadre d’études et ne font pas encore partie des soins cliniques courants. Même si elles n’en sont qu’à un stade précoce, ces recherches sont importantes, car elles pourraient permettre d’identifier plus tôt les risques d’arthrose et de mettre en place des mesures de prévention ainsi que des traitements ciblés pour protéger la santé des articulations.

En combinant cette approche à l’analyse computationnelle, les chercheurs peuvent distinguer des structures chimiques complexes associées à la maladie. Concrètement, il s’agit de comparer des échantillons sanguins de personnes atteintes ou non d’arthrose afin de détecter des différences invisibles à l’œil nu. Des approches similaires peuvent être utilisées avec d’autres techniques de laboratoire, telles que la spectroscopie et des outils de biologie moléculaire, pour identifier des biomarqueurs liés à une maladie articulaire précoce.


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Une détection hâtive pourrait transformer la prise en charge de l’arthrose. La reconnaissance d’un problème avant l’aggravation des symptômes permettrait aux personnes concernées d’agir plus tôt, grâce à des exercices ciblés, à la gestion du poids, à la prévention des blessures et à des stratégies de traitement personnalisées.

Les années de douleur et de limitations ne devraient pas être une fatalité en cas d’arthrose. En mettant l’accent sur la détection précoce et la prévention plutôt que sur le traitement à un stade avancé, on pourrait modifier l’évolution de la maladie et améliorer la qualité de vie de millions de personnes dans le monde.

La Conversation Canada

Atiqah Aziz est affiliée au groupe d’ingénierie tissulaire (TEG) du Centre national d’excellence pour la recherche et l’apprentissage en orthopédie (NOCERAL), département de chirurgie orthopédique de la faculté de médecine de l’Université Malaya, 50603 Kuala Lumpur, Malaisie.

ref. De plus en plus de jeunes adultes souffrent d’arthrose. Un diagnostic précoce peut éviter les dommages irréversibles – https://theconversation.com/de-plus-en-plus-de-jeunes-adultes-souffrent-darthrose-un-diagnostic-precoce-peut-eviter-les-dommages-irreversibles-275621