Violences faites aux femmes : faut-il réformer l’incapacité totale de travail, ou plutôt l’utiliser correctement ?

Source: The Conversation – in French – By Patrick Chariot, médecin, professeur de médecine légale, AP-HP; Université Sorbonne Paris Nord

Utilisée plusieurs centaines de milliers de fois chaque année en France, fréquemment évoquée dans les médias dans le cadre des violences interpersonnelles, l’incapacité totale de travail est cependant rarement comprise. Son utilisation, également, mérite d’être améliorée, avant même d’envisager une réforme de cet outil.


Le rapport « À vif », remis le 25 novembre 2025 au ministre de la justice par deux hauts magistrats, se propose de mieux agir et d’humaniser la justice face aux violences faites aux femmes. Cette intention est louable, tant les besoins sont criants. Ce rapport préconise de remettre en cause l’incapacité totale de travail (ITT), au bénéfice d’une nouvelle évaluation des conséquences des violences intrafamiliales sur les victimes.

Cependant, la réforme d’un outil existant ne coïncide pas toujours à une avancée des droits pour les personnes. Elle peut détourner l’attention d’une absence de volonté d’appliquer les mesures déjà inscrites dans la loi ou les textes en vigueur. L’ITT ne fait pas exception.

Plutôt que d’attendre une réforme incertaine, il apparaît prioritaire que les soignants en fassent un meilleur usage. Changer la loi prend du temps, il faut agir ici et maintenant. Les voies d’amélioration existent, reste à les emprunter.

L’incapacité totale de travail reflète une durée de vie quotidienne gâchée

L’incapacité totale de travail est une notion juridique dont les contours sont précisés dans le cadre de recommandations nationales. Publiées par la Haute Autorité de santé en 2011, ces dernières sont accessibles à tous.

Concrètement, l’incapacité totale de travail désigne la durée de gêne notable, d’origine physique ou psychique, dans les actes de la vie courante, qui résulte de violences. En termes simples et compréhensibles par tous, justiciables ou professionnels, c’est la durée de vie quotidienne gâchée à la suite de violences.

Ainsi, contrairement à ce que son nom indique, cette incapacité n’est pas nécessairement totale et ne concerne pas l’activité professionnelle. Elle peut concerner un enfant, un chômeur, une femme enceinte ou une personne âgée.

Autre point important : il ne s’agit pas d’une maladie. À ce titre, l’incapacité totale de travail ne fait pas l’objet d’un diagnostic qui relèverait d’une compétence médicale. Elle peut donc à ce titre être déterminée par d’autres personnes que des médecins.

L’incapacité totale de travail ne doit pas être confondue – comme c’est malheureusement bien trop souvent le cas dans les médias – avec un arrêt de travail, qui, lui, relève d’une compétence médicale et fait l’objet d’une prescription. En d’autres termes, et contrairement à une formulation trop souvent employée, on ne « prescrit » pas d’ITT !

Un outil à perfectionner

L’ITT est un outil imparfait, c’est un point reconnu depuis plus de 30 ans. Les participants à la journée consacrée à l’ITT, organisée le 18 juin 1993 à la Cour de cassation relevaient déjà que les pratiques médicales en la matière étaient hétérogènes (non publié). À la suite de demandes répétées d’harmonisation au début milieu des années 2000, un projet de conférence de consensus, puis d’audition publique sur l’incapacité totale de travail, a été mis en place avec la Haute Autorité de santé en 2006 et inscrit au programme scientifique annuel de cette instance pour 2007. Il a finalement connu une version dégradée sous la forme d’un groupe de travail dont les conclusions ont abouti aux recommandations nationales publiées en 2011, toujours en vigueur.

L’argumentaire de ces recommandations ne faisait pas mystère du caractère peu satisfaisant de cette dénomination. Les réflexions, puis les propositions d’amélioration de son utilisation ont émergé dès 2006.

L’un des points problématiques concerne en particulier l’établissement des durées d’incapacité totale de travail, souvent trop courtes.

En matière de violences répétées ou habituelles, comme le sont souvent les violences conjugales ou intrafamiliales, ou encore à la suite de violences sexuelles, la vie des victimes est souvent gâchée pendant des mois ou des années. Il est alors cohérent de conclure que des durées d’ITT de plusieurs années doivent être envisagées. C’est, depuis longtemps, ce à quoi nous nous retrouvons confrontés, en tant que soignants.

Les policiers, gendarmes et magistrats le comprennent bien, et les situations sont faciles à expliquer lorsque l’on dépose devant les tribunaux. Les patients aussi le comprennent facilement. À ce jour, la plus longue durée maximale d’ITT est de vingt-deux ans. Toutefois, la généralisation de cette pratique fait face à plusieurs obstacles.

Premièrement, le Code pénal ne fait référence qu’à une seule limite, de huit jours, pour distinguer entre infraction de nature contraventionnelle et infraction délictuelle. De ce fait, il est tentant et habituel (pour les policiers, les gendarmes ou pour les magistrats) de considérer qu’une ITT de moins de huit jours est brève, que toute ITT de plus de huit jours est longue et qu’il est finalement accessoire de distinguer les durées situées un peu au-dessus de cette limite (neuf ou dix jours, par exemple), ou nettement au-dessus (plusieurs années).

Selon le Code pénal, l’ITT ne concerne donc (pratiquement) que les auteurs, puisque sa durée détermine les peines encourues. Or, l’ITT concerne les victimes, non pas d’un point de vue juridique, mais du point de vue de la reconnaissance sociale des conséquences des violences.

Juridiquement, rien ne s’oppose à ce que le fait de prononcer une ITT de 9 jours ou de 9 ans conduise à une sanction identique pour l’agresseur (cette décision est du ressort du magistrat chargé d’appliquer la loi). En revanche, pour la victime, la différence est de taille, puisqu’il s’agit que sa durée de vie gâchée soit reconnue comme telle. Dans ce cas, prononcer une ITT d’une durée de 9 jours, 9 mois ou 9 ans n’a pas la même signification.

Un deuxième obstacle s’opposant au prononcé d’ITT de longues durées se trouve du côté médical. Certains médecins, sûrs de leur savoir quand il s’agit de déterminer la durée de consolidation d’une fracture osseuse, se sentent moins assurés pour évaluer la gêne d’origine psychique. Selon eux, soit ils ne savent pas mettre de mots sur les troubles psychiques observés (faudrait-il être psychiatre pour pouvoir le faire ?), soit ils sont gênés de devoir s’appuyer sur la parole de la personne victime.

Dans les deux cas, la réponse est simple. D’une part, l’ITT, on l’a dit, n’est pas une maladie et ne fait pas l’objet d’un diagnostic. Il ne s’agit que d’apprécier une durée de vie quotidienne gâchée. D’autre part, le professionnel de santé n’est pas enquêteur. À chacun son métier : les policiers et gendarmes sont les mieux placés pour rechercher les incohérences éventuelles entre les déclarations d’une personne victime sur sa vie habituelle et ce qu’en dirait l’entourage ou la personne mise en cause en tant que perpétuatrice des violences.

Soulignons que, dans les faits, la personne victime de violences répétées en minimise souvent les conséquences. Les raisons d’un tel comportement peuvent être diverses, conscientes ou non. Il peut, par exemple, être douloureux d’admettre que sa vie quotidienne est gâchée depuis cinq ou dix ans par la personne qu’on a initialement choisie, ou avec laquelle on a eu des enfants, ou dont on a voulu croire à de multiples reprises qu’elle allait « changer », comme elle le promettait après les pires moments. Réaliser que sa vie quotidienne a été gâchée pendant des années par des insultes, un contrôle de ses fréquentations, de sa manière de s’habiller ou de ses conversations téléphoniques, est souvent une étape difficile. Les insultes et les propos dévalorisants habituels peuvent être perçus comme encore plus violents que les coups.

Faire évoluer les concepts

Un moment crucial d’une consultation de médecine légale durant laquelle la victime est reçue dignement est la lecture, devant elle, du récit que produit le professionnel de santé après avoir écouté et compris l’histoire des violences rapportées.

Il est tout aussi important de proposer à la personne reçue, comme le prévoit déjà la loi, d’avoir copie du certificat qui sera transmis au magistrat, car elle est bien la première personne concernée par la consultation qui vient d’avoir lieu.

Considérer que la personne victime est la première concernée par les consultations, celle qu’il faut accompagner prioritairement, n’empêche en rien de mieux qualifier les comportements de l’auteur des violences. De fait, la notion de contrôle coercitif, utilisée depuis 2022 et mise en avant par les magistrats auteurs du rapport « À vif », participe à une telle qualification.

Les auteurs du rapport soulignent l’importance du risque suicidaire et du grand nombre de suicides de femmes ayant pour origine la violence conjugale chaque année en France. La caractérisation, par l’ITT, de la durée de vie gâchée par les violences peut permettre aux policiers, gendarmes et magistrats de mieux percevoir le risque vital lié aux violences. Qu’il s’agisse de suicides ou de féminicides, on sait que ce risque vital est souvent sous-estimé.

En revanche, le rapport « À vif » énonce de manière péremptoire et, à notre sens, contre-productive en l’état actuel du droit que les conséquences physiques et psychiques des violences ne peuvent plus être évaluées par l’ITT. Comme indiqué précédemment, personne ne défend actuellement l’ITT et l’utilisation qui en est faite. Il est toutefois possible d’enrichir cet outil, plutôt que de le supprimer et d’attendre qu’il soit remplacé, ce qui pourrait prendre de nombreuses années.

Nous avons proposé, par exemple, d’y adjoindre un index somato-psychique, afin, dans chaque cas, de préciser la part relative des troubles physiques et psychiques dans les durées d’ITT estimées. Cet index pourrait permettre de dépasser l’utilisation tronquée de l’ITT, habituelle chez certains médecins frileux, peu impliqués ou mal formés sur ce sujet, et rarement remise en cause par les magistrats (à ce propos, plusieurs formations universitaires existent pour les soignants désireux de se mettre à niveau sur ces questions, en particulier le master de médecine légale et de médecine sociale et les diplômes d’université « Violences et santé » et « Médecine légale et sociale » proposés par l’Université Sorbonne Paris-Nord).

La multiplication des médecins bien formés et attentifs à la situation globale, physique et psychologique, de la personne qu’ils reçoivent, serait de nature à faire utiliser l’ITT de manière juste. Il n’est pas admissible, comme c’est actuellement le cas, que la situation d’une personne victime de violences habituelles – souvent une femme – corresponde à une ITT de plusieurs années ou d’un ou deux jours, voire zéro, selon que le médecin prend en compte l’état psychique de la personne et sa durée de vie quotidienne gâchée ou, à l’inverse, se contente de faire le compte des blessures visibles et s’il n’y en a pas au jour de son examen, conclut qu’il n’y a pas d’ITT.

La formation initiale et continue des magistrats est, elle aussi, actuellement insuffisante dans ce domaine.

Pourquoi se passer de l’ITT ? On dispose là d’un outil certes imparfait, car il se limite à une durée, sans dimension d’intensité, mais qui a le mérite d’être simple, accessible et – surtout – existant. En outre, il présente l’avantage de ne pas être réservé aux seuls médecins, puisqu’un magistrat également peut en fixer la durée.

Plutôt que de remiser l’ITT en espérant qu’elle soit remplacée par une meilleure solution, mieux vaudrait étendre la pratique des consultations en binôme, encore à ses débuts en médecine légale. Cette modalité est en effet particulièrement adaptée à la charge mentale des consultations effectuées non seulement à la suite de violences intrafamiliales, conjugales, mais aussi de violences sexuelles, de violences au travail ou en milieu scolaire.

Les consultations en binôme ne remplacent pas des consultations répétées, mais permettent de mieux comprendre les situations difficiles. Lors de ces consultations longues, qui durent une heure, parfois deux, l’écoute et le double regard permis par le travail en binôme aident à mieux comprendre les situations décrites et leur environnement, au bénéfice des personnes reçues. Et sans attendre.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Violences faites aux femmes : faut-il réformer l’incapacité totale de travail, ou plutôt l’utiliser correctement ? – https://theconversation.com/violences-faites-aux-femmes-faut-il-reformer-lincapacite-totale-de-travail-ou-plutot-lutiliser-correctement-283292

Guyane française-Brésil, une frontière sous tension

Source: The Conversation – in French – By Marie-Véronique Amella, Docteur associé au laboratoire GSRL, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La frontière entre la Guyane française et le Brésil est devenue un espace stratégique marqué par des enjeux sociaux, économiques et sécuritaires. Malgré les coopérations franco-brésiliennes et la construction du pont sur le fleuve Oyapock, cette frontière reste traversée par de fortes tensions liées à l’immigration clandestine, à l’orpaillage illégal et aux trafics de drogue. Toutefois, son potentiel économique et son rôle de liaison entre l’Europe et l’Amérique du Sud en font aussi un territoire d’avenir.


De toutes les frontières de la France, celle qui sépare la Guyane française de l’État d’Amapá, au Brésil, est l’une des moins connues. Il s’agit pourtant de la plus longue de toutes : 730 kilomètres, dont 430 suivant le fleuve Oyapock. L’autre frontière de la Guyane française, avec le Suriname, est également d’une longueur considérable : 510 kilomètres.

Par son isolement et sa topographie (95 % de forêts humides), la Guyane (qui a depuis 1946 le statut de département français et est d’ailleurs, avec ses 83 000 kilomètres carrés, de très loin le plus grand département du pays) a tout d’une île ! L’habitat qui marque la frontière Guyane-Brésil est constitué d’une petite ville côté français – Saint-Georges de l’Oyapock sur la rive gauche (officiellement 4 700 habitants, officieusement 7 000) – et d’une agglomération plus importante sur la rive droite, au Brésil – Oiapoque, 30 000 habitants.

Cette frontière, et particulièrement sa zone habitée, est un espace traversé par diverses dynamiques, aussi bien positives (développement économique, échanges commerciaux et culturels) que négatives (criminalité, immigration clandestine, exploitation illégale des ressources naturelles)…

Carte montrant la situation de la Guyane française.
Jacques Leclerc, FAL

Frontière fluviale

1494 : le Traité de Tordesillas sépare les colonies espagnoles de l’Ouest de celles du Portugal sur le tracé du fleuve Amazone. Alors que les Espagnols délaissent cette région humide, les Portugais revendiquent dès 1500 les terres au sud de l’Amazone et y reconnaissent la frontière nord de ce qui deviendra le Brésil. Côté français, Vincent Pinson débarque en 1500 sur le territoire de l’actuelle Guyane. Une première frontière avec le Brésil est fixée sur le fleuve Oyapock en 1713 par le Traité d’Utrecht, signé entre Louis XIV et le Portugal. Toutefois, les convoitises économiques que suscite la région accentuent les conquêtes transfrontalières réciproques jusqu’au tournant du XXᵉ siècle : le contrôle stratégique du bassin de l’Amazone, la découverte de gisements d’or en Guyane, le développement démographique et économique autour du bagne de Cayenne sont autant de nouveaux enjeux.

En 1896, la France et le Brésil demandent à la Suisse, pays neutre, de départager précisément leur frontière. Le Brésil prend l’avantage en récupérant le territoire compris entre les fleuves Oyapock et Araguari, tandis que l’Oyapock est retenu comme frontière définitive avec la Guyane.

Après 1900, les conflits frontaliers relatifs à la Guyane se limiteront principalement aux contestations territoriales avec le Suriname, qui ne seront en partie réglés qu’en 2021 ; la frontière de l’Oyapock demeure toutefois une zone instable. Depuis 1956, des expéditions de l’Institut géographique national (IGN) assurent le bornage de la frontière au sol : au total, sept bornes marquent le tracé de la frontière et leur entretien (élagage de la végétation, nettoyage) et font l’objet jusqu’en 2008 de missions d’entraînement de la part des Forces armées en Guyane (FAG). Ces régiments ont été redéployés ensuite vers des missions de lutte contre l’orpaillage clandestin. En 2015, le « Raid des 7 bornes », initiative du ministère de l’intérieur en partenariat avec le CNRS et le 3ᵉ Régiment étranger d’infanterie, parcourt la frontière selon quatre perspectives : scientifique (relevés environnementaux), sécuritaire (détecter les illégaux), tactique (progression et survie en milieu hostile) et technique (mesure GPS de la position des bornes).

Économies locales

Par rapport au reste de l’Amérique du Sud, la Guyane semble riche tandis qu’elle est la plus pauvre du point de vue de sa métropole. Son PIB s’élève à 17 703 euros par habitant pour 42 579 euros en métropole (Insee, 2024). C’est aussi la région de France, hors Mayotte, où la croissance démographique (+ 1,2 % par an) demeure la plus élevée. En revanche, si les emplois du secteur tertiaire y sont majoritaires, elle est aussi la plus touchée par le chômage (16,80 % en 2025). Une personne sur deux y vit actuellement sous le seuil de pauvreté, et la majorité des personnes sans emploi sont non qualifiées ou issues de l’immigration illégale, principalement brésilienne.

De l’autre côté du fleuve, la région brésilienne de l’Amapá est devenue autonome à partir de la Constitution de 1988. Ce statut est le produit d’un constat fait par le gouverneur Barcelos : l’Amapá est alors en déficit démographique et il souhaite désenclaver sa région à l’aide d’un partenariat économique avec la Guyane, dont les soldes démographique et économique sont positifs. L’objectif était de contourner la faiblesse du Brésil en investissant au-delà de la frontière pour éviter une double logique de concurrence : à la fois avec la France et avec sa propre structure fédérale défaillante.

En 1995, un accord interrégional est signé à Madrid entre l’Union européenne et le Mercosur, qui prévoit dès 1999 une libéralisation des échanges entre pays signataires, parmi lesquels la France et le Brésil. Depuis les années 1990 et son essor économique impressionnant, le Brésil s’impose en Amérique du Sud comme une puissance émergente attirante pour ses investisseurs. Cinq cents grandes entreprises françaises s’y implantent (Renault, EDF, Carrefour, Michelin, etc.) et, en 1996, un accord est signé entre France et Brésil prévoyant encore plus de collaboration culturelle, scientifique et technologique.

En 1997, la France devient le deuxième investisseur économique au Brésil. Elle l’est toujours aujourd’hui, assez loin toutefois derrière les États-Unis.

Cas d’école : un pont qui sépare

La même année, les présidents Chirac et Cardoso souhaitent matérialiser la coopération des deux pays par un symbole à la fois durable et pratique. Ils s’entendent sur la construction d’un pont de 378 mètres enjambant l’Oyapock.

Le Brésil, en tant que puissance émergente, constitue pour Paris un partenaire prometteur et la construction du pont représente une occasion de développer les échanges commerciaux de la Guyane avec le grand voisin brésilien. Toutefois, freinés par un décalage entre des normes incompatibles entre France et Brésil, les travaux ne commencent qu’en 2008 pour s’achever en 2011. Malgré de bonnes intentions, il manque une législation commune pour décider des règles de circulation des biens et des personnes.

Pont sur l’Oyapock, photographié en 2018.
Rômulo Ferreira/Wikipédia, CC BY-ND

Cette initiative met en lumière des paradoxes : si les Brésiliens paient un visa pour aller en Guyane alors que les Français circulent librement vers le Brésil, les gouvernements français successifs sont surtout attentifs à ne pas aggraver l’immigration clandestine tout en développant de nouvelles solutions économiques transfrontalières.

Actuellement, le flux de camions transportant des fruits, du poisson ou des vêtements via le pont reste faible, car l’accord sur l’importation en Guyane de marchandises provenant du Brésil achoppe également sur une différence de standards. Les contrôles policiers du côté français s’intensifient sur le pont depuis 2017.

L’attrait de la Guyane pour l’immigration s’explique par un niveau de vie plus élevé qu’ailleurs en Amérique du Sud. Les clandestins brésiliens proviennent surtout de l’Amapá, qui est le plus pauvre des vingt-six États du Brésil. La Guyane compte aujourd’hui 25 000 Brésiliens vivant légalement en Guyane, les passages des illégaux s’effectuant généralement à partir d’Oiapoque en direction de Saint-Georges, qui a vu sa population doubler en vingt ans. Pour le directeur de cabinet de la mairie, Antoine Leduc, les migrants déséquilibrent fortement le système des services publics (école et santé), car les fonds publics ne correspondent pas à la demande réelle.

Orpaillage illégal

Ce sont les orpailleurs illégaux qui posent le plus de problèmes actuellement, en raison de la toxicité de leurs pratiques pour l’environnement et de l’économie parallèle qu’ils génèrent. Ces garimperos clandestins constituent environ 10 % de la population guyanaise non recensée. Malgré des accords bilatéraux avec le Brésil qui impliquent échanges d’informations et opérations communes de patrouille des forces de l’ordre, pour Marie-Pierre Védrenne, ministre déléguée au ministre français de l’intérieur en 2026, « des différences d’approche persistent » qui empêchent encore la mise en place d’une action transnationale contre ce fléau.

La cocaïne constitue le troisième pan de la criminalité, après les migrations illégales et l’orpaillage transitant par la frontière de l’Oyapock. Depuis quelques années, ce front s’affirme pour supplanter le trafic plus ancien de la façade atlantique. Sur ce sujet, les forces de l’ordre françaises et brésiliennes croisent aussi leurs données, et des interpellations de clandestins sont effectuées de manière bilatérale. Une action emblématique de cette coopération est l’opération Miroir en 2025 qui aboutit à la reconduction à la frontière d’un Brésilien sous mandat d’arrêt entré clandestinement en Guyane.

En Guyane, 250 fonctionnaires de la police de l’air et des frontières (PAF), mais aussi la gendarmerie, la douane et l’armée de terre constituent l’ensemble des forces de l’ordre chargées de lutter contre l’immigration clandestine et ses pratiques illégales. Cinq escadrons de gendarmerie mobile sont déployés (environ 600 personnes). Ils sont secondés par le 9e régiment d’infanterie de marine lorsqu’ils sont dépêchés pour surveiller l’Oyapock. Deux escadrons de gendarmerie sont attachés à détruire les sites d’orpaillage illégal. Une centaine d’hélitreuillages par an permettent le démantèlement de filières d’immigration brésiliennes à l’origine de ces trafics. Depuis 2005, la France entend renforcer sa lutte contre l’immigration clandestine.

On l’aura compris, la frontière entre Guyane et Brésil concentre trois problèmes récurrents : immigration clandestine, orpaillage illégal et drogue. Mais le potentiel de développement économique, qui pourrait résoudre ces problèmes, est également réel.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Guyane française-Brésil, une frontière sous tension – https://theconversation.com/guyane-francaise-bresil-une-frontiere-sous-tension-280627

Mali : pourquoi la personnalisation du pouvoir autour du chef de la junte est dangereuse

Source: The Conversation – in French – By Salah Ben Hammou, Postdoctoral Research Associate, Rice University

Les autorités maliennes ont annoncé le 4 mai 2026 que le chef de la junte, le général Assimi Goïta, occuperait le poste de ministre de la Défense après l’assassinat du général Sadio Camara une semaine plus tôt.

La mort de Camara est survenue au cours d’une offensive menée par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), qui ont lancé des attaques à travers le Mali. L’insécurité persiste au Mali malgré des années de régime militaire, justifié par des promesses de rétablissement de l’ordre et de lutte contre la violence des insurgés.

À première vue, la décision de Goïta d’assumer le portefeuille de la défense semble être une mesure pragmatique en temps de guerre, visant à assurer la continuité au sein des forces armées pendant une période d’instabilité.

Mais cette décision s’inscrit également dans une trajectoire politique plus large qui s’est dessinée au Mali depuis la prise du pouvoir par la junte en 2020. Plutôt que d’institutionnaliser le régime militaire, Goïta a concentré le pouvoir autour de la présidence, renforcé le contrôle sur l’appareil coercitif de l’État et s’est appuyé sur un petit cercle d’élites militaires.

En tant que politologues ayant publié de nombreux travaux sur les coups d’État militaires et les trajectoires des régimes en Afrique de l’Ouest, nous observons que ce comportement n’est pas propre au Mali.

C’est le troisième pays de la région où les chefs militaires consolident leur autorité autour d’un individu plutôt qu’autour de l’institution des forces armées.

Dans l’ensemble du Sahel post-coup d’État, les régimes militaires ne se présentent plus comme des interventions temporaires destinées à « corriger » le statu quo. Ils deviennent progressivement des systèmes de pouvoir personnalisés. On peut citer deux autres exemples : le capitaine Ibrahim Traoré, qui a pris le pouvoir au Burkina Faso en septembre 2022; et le général Abdourahamane Tiani au Niger, qui a pris le pouvoir en juillet 2023.

Cette distinction est importante car les régimes militaires dirigés collectivement par des coalitions d’officiers conservent un certain équilibre interne et des contraintes institutionnelles. Cependant, à mesure que le pouvoir se concentre autour d’un seul dirigeant, la prise de décision s’articule autour de la loyauté personnelle plutôt que des intérêts de l’armée ou des intérêts nationaux au sens large.

Régime militaire et personnalisation au Mali

Goïta (alors colonel) et ses compagnons au Mali ont renversé le président Ibrahim Boubacar Keita en août 2020. Les auteurs du coup d’État se sont initialement présentés comme des intervenants contraints par la situation. À l’époque, les observateurs s’attendaient à une transition de courte durée. En l’espace de quelques mois, l’organisation régionale CEDEAO avait levé son embargo financier.

Goïta s’est engagé à organiser des élections dans un délai de 18 mois, puis 24 mois.

Une révision constitutionnelle adoptée en 2025 a supprimé la disposition qui l’empêchait auparavant de se présenter à toute future élection présidentielle. Les partis politiques ont été interdits. L’organe législatif de transition a été constitué par décret présidentiel.

Et les institutions de contrôle civil, y compris l’organisme d’observation électorale, ont été dissoutes.

Les forces armées ont été restructurées selon des principes que les spécialistes qualifient de contrebalancement. On peut décrire cela comme un mécanisme de protection contre les coups d’État. Les régimes créent des structures armées parallèles avec des chaînes de commandement distinctes afin de rendre plus difficile toute action d’un groupe contre eux.

Au Mali, trois unités militaires spécialisées ont été créées avec des mandats antiterroristes qui se chevauchent et qui relèvent de l’exécutif. La police a également été placée sous la discipline militaire.

Goïta a pris en charge le ministère de la Défense, a nommé l’ancien chef d’état-major des forces armées, le général de division Oumar Diarra, au poste de ministre délégué, et a nommé un nouveau chef d’état-major pour le remplacer.

Le portefeuille de la défense contrôle la plus grande part du budget de l’État, qui est passée de 11,5 % à 14,5 % du PIB depuis 2020. C’est là que sont gérées au quotidien les relations du Mali avec l’Africa Corps, qui a remplacé depuis 2023 les forces françaises dans les opérations antiterroristes.

En tant que ministre de la Défense depuis le coup d’État, Camara était le principal intermédiaire avec l’Africa Corps.

La nomination de Diarra s’inscrit dans ce que les spécialistes qualifient de rotation des commandants visant à limiter la concentration de loyauté autour d’une seule personnalité. Diarra occupait le poste de chef d’état-major depuis 2020.

Le Burkina Faso et le Niger

Au Burkina Faso et au Niger également, certains signes indiquent que les régimes militaires concentrent le pouvoir autour de chefs militaires individuels plutôt qu’autour d’un collectif d’officiers.

Traoré est peut-être l’exemple le plus frappant de cette tendance. Depuis sa prise de pouvoir en 2022, il s’est forgé une image de révolutionnaire et de figure anticolonialiste, suscitant des comparaisons avec le leader burkinabé emblématique Thomas Sankara.

Des campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux ont glorifié Traoré tout en attaquant ses détracteurs. Cela s’est accompagné d’une rhétorique nationaliste et de réformes économiques largement médiatisées. Tout cela a contribué à ériger son image de sauveur symbolique de la société burkinabè.

Les allégations de tentatives d’assassinat et de complots de coup d’État ont contribué à rallier le soutien du public autour de Traoré, présenté comme un dirigeant national assiégé. Elles ont également servi de précieux prétextes pour s’en prendre à ses opposants politiques et à ses rivaux au sein de l’armée.

Traoré a nommé des membres de sa famille et des alliés de confiance à des postes stratégiques. Des personnes comme son frère, Inoussa Traoré, occupent des postes de haut niveau et contribuent à façonner le message numérique du régime tout en entretenant des liens avec la société civile sympathisante.

Les élections sont sans cesse reportées et les Burkinabés sont invités à «oublier la démocratie». Traoré devrait rester au pouvoir jusqu’en 2029.

Au Niger, Tiani, l’ancien commandant de la garde présidentielle de Mohamed Bazoum, a prolongé son mandat au moins jusqu’en 2030.

Tout comme Goïta, il a lié le calendrier électoral à la situation sécuritaire du pays.

Tiani a dissous les partis politiques, s’est promu général de l’armée, une première au Niger, et a été présenté comme un héros national. Selon certaines informations, il se serait presque entièrement retiré de la vie publique et dirigerait le gouvernement depuis le camp de la garde présidentielle.

Depuis ce lieu, Tiani a militarisé l’administration civile et s’est entouré de personnes de confiance.
Le général Salifou Mody à la Défense lui sert de principal relais auprès de partenaires russes ainsi qu’avec le chef d’état-major des forces armées, le général Moussa Salaou Barmou.

Le régime a également pris des mesures pour réprimer les opposants politiques par le biais d’institutions chargées de la gestion des affaires civiles, telles que la Commission de lutte contre la délinquance économique, financière et fiscale.

Les dangers du pouvoir personnalisé

Depuis des décennies, les politologues soulignent les dangers et les faiblesses des systèmes politiques personnalisés. La concentration du pouvoir autour d’un seul dirigeant affaiblit souvent les institutions nécessaires à une gouvernance efficace et à la stabilité à long terme.

Dans les pays sous régime militaire, comme ceux du Sahel, les conséquences peuvent être particulièrement graves. Les forces armées peuvent être réorganisées moins en fonction de l’efficacité opérationnelle qu’en fonction de la protection du dirigeant contre ses rivaux et les menaces internes.

Les promotions et les postes de commandement deviennent liés à la loyauté personnelle, des structures de sécurité parallèles prolifèrent et la méfiance au sein du corps des officiers s’aggrave. Sur le champ de bataille, ces dynamiques peuvent nuire à la coordination et réduire la capacité de l’armée à répondre efficacement à la violence des insurgés.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Mali : pourquoi la personnalisation du pouvoir autour du chef de la junte est dangereuse – https://theconversation.com/mali-pourquoi-la-personnalisation-du-pouvoir-autour-du-chef-de-la-junte-est-dangereuse-283502

Pour un management démocratique de l’activité productive face aux mutations du travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Julienne Brabet, Professeur émérite en Sciences de Gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

L’enjeu est de favoriser une recherche qui part du terrain, avec des expérimentations associant les acteurs de l’activité productive et les étudiants formés par la recherche. SergeyNivens/Shutterstock

Pour échapper à la destruction de la planète ou à des solutions totalitaires accélérées par la digitalisation, une approche renouvelée de l’activité productive humaine et de son management est nécessaire. Il devient indispensable de cocréer et de diffuser des savoirs facilitant l’analyse comparative des pratiques, de leurs objectifs, de leurs effets et de leurs devenirs possibles.


Une grande partie du travail humain a quitté les grandes entreprises industrielles ou de service, du monde dit « développé » où la stabilité de l’emploi constituait la norme. Qu’est-il donc devenu ?

Au travers de digitalisation, de la sous-traitance et de la globalisation, ce travail intellectuel ou manuel s’est déplacé vers les plateformes, a été automatisé ou a migré vers des pays où son coût est compétitif grâce à l’absence de protections légales et environnementales. Il s’agit sans aucun doute d’une grande transformation, d’autant que les phénomènes semblent s’accélérer massivement.

Nous avons exploré, dans un article de la Revue française de gestion, cette situation. Nous y montrons comment les recherches en management peuvent contribuer à un diagnostic approfondi des nouvelles formes de travail et d’emploi et à dessiner les futurs possibles et les conditions toujours multifactorielles et incertaines de leur réalisation.

Nous proposons ainsi un scénario pour échapper à des futurs désastreux : la destruction de la planète, d’une part, et, d’autre part, un totalitarisme algorithmique porté par des États autoritaires et/ou par l’oligarchie des Big Tech américaines ou chinoises. Dans ce scénario très optimiste, qu’envisageait déjà John Meynard Keynes et que promeut aujourd’hui Elon Musk, l’abondance pour tous devenue enfin possible.

Nous avons construit un monde où le travail tel que nous avons pris l’habitude de le concevoir n’occupe qu’un temps très limité. Un monde où les contributions des humains visent leur développement individuel, celui de leurs communautés, de la cité, visent le développement des savoirs et des créations ; avec, en ligne de mire d’une activité productive largement automatisée, l’économie de la vie et la protection de son écosystème.

Partir du travail réel et plus largement de l’ensemble de l’activité productive

Longtemps positionnés dans l’accompagnement d’une relative stabilité, la recherche et l’enseignement en management sont interpellés. Si leur rôle est d’éclairer la société, ils doivent maintenant changer de focale : partir du travail réel, dans ses pratiques d’aujourd’hui et ses transformations à l’horizon. Il leur faut, corrélativement, renoncer aux solutions d’une boîte à outils plaqués sur des problèmes mal formulés.

Au-delà des techniques auxquelles on l’a trop longtemps cantonné, le management peut être conçu comme le pilotage d’une action collective organisée, située et finalisée, traversée de tensions entre efficacité et justice, autonomie et contrôle, performance et soutenabilité. La reconnaissance de la complexité dynamique de l’action collective organisée et de son pilotage constitue la toile de fond d’une approche de la recherche nécessairement généalogique, multiniveau, multidisciplinaire, multiacteurs et privilégiant la recherche empirique.

Micro, meso et macro

Une approche généalogique, car la représentation du travail et de l’emploi contemporaine est relativement récente et susceptible d’évolutions majeures. Cette généalogie permet de comprendre comment se sont progressivement imposées les catégories qui structurent aujourd’hui nos débats –, compétition, performance, agilité, responsabilité – et comment elles ont été rendues « naturelles » par des dispositifs légaux ou gestionnaires, des indicateurs, des discours. C’est aussi saisir que ces catégories peuvent être reconfigurées, que d’autres formes d’organisation et de reconnaissance des contributions productives sont possibles.




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Une approche multiniveau s’impose, car on ne peut comprendre les formes actuelles et futures de l’activité productive humaine et de son management sans reconnaître qu’elles se déploient à des échelles étroitement interconnectées. Au niveau macrosocial, elles s’inscrivent dans les grandes dynamiques géopolitiques, socioéconomiques et sociotechniques : bouleversements technologiques, rapports de force, régulations et dérégulations, conflits, coopérations, répartition des richesses et effets des systèmes productifs sur les écosystèmes.

Au niveau microsocial, elles transforment les identités collectives et individuelles, les manières de travailler, de consommer, d’éduquer ou de se projeter, rappelant que le système des activités humaines ne s’arrête pas à la porte des organisations. Entre ces deux pôles, le niveau méso, celui des entreprises et des différents types d’organisation, constitue le lieu d’interstructuration où se rejouent en permanence les tensions entre stabilité et changement.

La recherche empirique

Cette conception suppose une ouverture des sciences de gestion aux autres disciplines et un dialogue avec les acteurs du terrain. Les chercheurs, spécialistes du management de l’activité productive humaine, ne peuvent isolément produire des connaissances réellement utiles à l’action. Cette coopération entre disciplines s’impose, mais elle ne se décrète pas : elle suppose de repenser les priorités et les formes d’organisation de la recherche et de l’enseignement.

Il s’agit de favoriser une recherche empirique et des expérimentations associant les acteurs de l’activité productive et les étudiants formés par la recherche, mais aussi de mieux communiquer et de susciter les débats et les controverses. Ces démarches demeurent difficiles, en raison de la fragmentation institutionnelle des savoirs, des cloisonnements entre recherche et action, et des temporalités divergentes entre monde académique et monde professionnel. Elles sont pourtant indispensables pour comprendre les logiques à l’œuvre et éclairer les choix collectifs.

Associer recherche et enseignement

Insistons, l’enseignement ne saurait être dissocié de la recherche, car c’est de leur articulation que dépend la capacité de tous, futurs cadres, dirigeants, cols bleus et cols blancs et chercheurs, mais plus largement citoyens, politiques… à comprendre la complexité du monde productif contemporain et à le transformer.
Enseigner sans recherche, c’est risquer de transmettre des recettes déjà obsolètes, des modèles « naturalisés » déconnectés des réalités du terrain et des choix de société qu’ils incarnent implicitement. Dans un contexte où les formes d’organisation de l’activité productive se recomposent rapidement, l’université et les écoles doivent devenir des espaces où l’on apprend à observer, à expérimenter et autant à problématiser qu’à agir.

Manager l’activité productive n’est pas un slogan mais une boussole. Elle invite l’État, les dirigeants, les parties prenantes et le monde académique à déplacer leurs priorités et à écrire ensemble le futur du travail. Face aux crises écologiques, sociales, géopolitiques et technologiques, le management démocratique de l’activité productive peut devenir un instrument d’émancipation collective : une manière de produire, d’apprendre et de vivre ensemble autrement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pour un management démocratique de l’activité productive face aux mutations du travail – https://theconversation.com/pour-un-management-democratique-de-lactivite-productive-face-aux-mutations-du-travail-281381

Comme l’humain, le chimpanzé a son propre style de dessin et le garde pendant des années

Source: The Conversation – in French – By Cédric Sueur, Professeur des Universités en éthologie, primatologie et éthique animale, Université de Strasbourg

De même que chaque être humain possède une écriture reconnaissable ou que les peintres ont leur style artistique, les chimpanzés (Pan troglodytes) développent une manière de dessiner qui leur est propre et qui reste constante pendant des années. C’est ce que nous montrons dans notre récente étude parue dans la revue Primates.

Ainsi, le mâle Zamba remplit sa feuille de petits points compacts, disposés en grappes denses. Loi, lui, trace des courbes et des triangles répartis sur toute la feuille. La femelle Misaki, quant à elle, produit de grands motifs en éventail.

Ces différences ne relèvent pas du hasard : elles persistent de façon cohérente sur huit années d’observation, suggérant que le comportement graphique des chimpanzés reflète des traits individuels stables, et donc une forme de personnalité esthétique.

Quand les primates (re)tracent l’origine du dessin, La boîte à curiosités.

Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?

L’étude repose sur l’analyse systématique de 494 dessins produits entre 1999 et 2012 par six chimpanzés, hébergés au Great Ape Research Institute, au Japon. Ces animaux participaient librement à des séances de dessin proposées comme activité d’enrichissement cognitif, sans récompense conditionnelle : ils pouvaient entrer dans la salle, dessiner ou bien partir. Notons que, lors de leur première séance de dessin, les chercheurs leur montrent comment utiliser crayons, pinceaux et peinture et que tous les chimpanzés n’apprécient pas forcément cette pratique.

Quand un chimpanzé se désintéresse de son dessin et le laisse, il est récupéré, numérisé puis examiné, à l’aide d’une grille de 96 cellules permettant de quantifier dix variables dont le taux de remplissage de la feuille, le nombre de couleurs utilisées et leur chevauchement, la distance du dessin par rapport au centre de la feuille ou encore la présence de formes géométriques, telles que des boucles, des triangles ou des motifs en éventail.

Une analyse statistique a ensuite condensé ces mesures en trois grandes dimensions graphiques : le remplissage (densité et couverture), la forme (géométrie des tracés) et la couleur (diversité et superposition). Ces trois dimensions ont été comparées entre les individus, entre les saisons et au fil du temps pour chaque chimpanzé.

En quoi cette découverte est-elle importante ?

C’est la première fois qu’on démontre quantitativement, et durant plusieurs années, la stabilité d’un style graphique individuel chez un primate non humain. Nos études antérieures sur les orangs-outans ou d’autres chimpanzés avaient mis en évidence des différences entre individus, mais à des instants ponctuels ou sur de courtes périodes. Ici, les signatures individuelles persistent au cours d’une période de huit ans, indiquant que le dessin reflète des traits stables et récurrents, tels que les stratégies motrices, les préférences cognitives et les tendances exploratives, plutôt que des fluctuations d’humeur occasionnelles de la part des animaux.

Cette étude révèle par ailleurs que les dessins évoluent avec le temps : chaque chimpanzé remplit davantage la feuille, diversifie son utilisation des couleurs et ses formes au fil des mois et des années, un développement analogue à ce qu’on observe chez les enfants humains qui apprennent à dessiner. On note également un effet saisonnier marqué : en hiver, les productions sont plus légères et plus pauvres en formes, possiblement en lien avec une baisse générale d’activité liée au froid et à la luminosité réduite.

Enfin, si les chimpanzés utilisent préférentiellement leur main droite, ils peuvent aussi mobiliser les deux mains au sein d’un même dessin. Quand ils utilisent les deux mains, les chimpanzés couvrent une plus grande partie de la feuille et superposent davantage de couleurs.

Exemples de dessins pour les chimpanzés Zamba, Misaki (de 2004 à 2012) et Natsuki (de 2007 à 2012). La figure est organisée en trois blocs (un par individu), chacun bloc est composé de huit dessins disposés en deux rangées. Les dessins les plus anciens sont en haut à gauche, les plus récents en bas à droite, en lisant de la première ligne à la deuxième. On y voit donc visuellement l’évolution du style de chaque individu dans le temps : Zamba passe de tracés linéaires à des aplats de points colorés de plus en plus denses, Misaki développe progressivement de grands motifs en éventail et Natsuki montre une progression marquée vers plus de couleurs et de remplissage.
Fourni par l’auteur

Quelles sont les suites ?

Pour les chimpanzés, nous cherchons à agrandir la taille de la cohorte et à affiner nos résultats en déterminant s’ils sont capables de reconnaître leurs propres dessins.

Étendre cette approche à d’autres espèces de grands singes (gorilles, bonobos, gibbons – espèces encore jamais étudiées sous cet angle) permettrait de savoir si cette personnalité graphique est partagée par l’ensemble de ces espèces et d’en retracer l’histoire évolutive. L’utilisation de tablettes tactiles offrirait en outre accès à la dimension temporelle du dessin : l’ordre des couleurs ou la vitesse des tracés par exemple.

Sur le plan évolutif, la variabilité interindividuelle observée chez les chimpanzés pourrait refléter des comportements protographiques qui existaient chez les hominines (les gestes exploratoires de marquage de surfaces – tracer, gratter, pointer – qui précèdent et préfigurent le dessin intentionnel, sans en avoir encore la dimension symbolique ou représentative) bien avant l’émergence de l’art figuratif dont les premières traces datent de plus de 45 000 ans. Comprendre comment le geste exploratoire devient intentionnel, puis symbolique, passe sans doute par l’étude approfondie de nos plus proches cousins, comme nous l’avons suggéré chez les macaques.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Cédric Sueur a reçu des financements de l’université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour ces recherches. Il est membre de l’Institut Universitaire de France (IUF) et directeur de la Chaire Conservation et Culture des Grands Singes

Marie Pelé a reçu des financements de l’Université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour effecteur ces recherches.

– ref. Comme l’humain, le chimpanzé a son propre style de dessin et le garde pendant des années – https://theconversation.com/comme-lhumain-le-chimpanze-a-son-propre-style-de-dessin-et-le-garde-pendant-des-annees-282909

Juju Fitcats, Maghla, Marcus : quand les influenceurs bousculent la hiérarchie des stars

Source: The Conversation – in French – By Caroline Rouen-Mallet, Enseignant-chercheur en marketing, Université de Rouen Normandie

Juju Fitcats, influenceuse fitness, dans l‘émission « Danse avec les stars », le 17 avril 2026. Youtube, capture d’écran.

La 15ᵉ saison de l’émission « Danse avec les stars » vient de s’achever, marquant un tournant symbolique pour le paysage audiovisuel français. Parmi les finalistes, on retrouvait en effet Juju Fitcats, influenceuse fitness aux millions d’abonnés, encouragée sur le plateau par son conjoint, le youtubeur français le plus suivi du pays, Tibo InShape. Dans cette édition, pas moins de trois figures issues des réseaux sociaux (Maghla, Marcus et Juju Fitcats) concouraient aux côtés de célébrités du show-business traditionnel.


Si l’on peut voir dans la « diversification » des candidats de l’émission « Danse avec les stars » une stratégie de TF1 pour capter un public jeune, ce mélange des genres est surtout le symptôme d’une mutation profonde : l’avènement de nouveaux modèles d’identification et une redéfinition radicale de la « star ».

L’intégration de créateurs de contenus au sein d’un programme institutionnel entérine un glissement sémantique majeur de la notion de « star ». Jusqu’ici, la légitimité d’une célébrité découlait d’une forme de consécration par les industries culturelles traditionnelles (cinéma, musique, télévision…). Aujourd’hui, la hiérarchie est bousculée.

Le passage de l’écran vertical du smartphone au parquet du prime time de l’émission « Danse avec les stars », diffusée en France depuis 2011 – dans laquelle des célébrités faisant ou ayant fait carrière dans un autre domaine que la danse (chanson, musique, cinéma, sports, télévision, mannequinat, humour, etc.) sont associées à des professionnel·les de la danse, formant ainsi des couples de danse – institutionnalise une nouvelle forme d’autorité. La notoriété ne se reçoit plus d’une chaîne de télévision ; elle s’apporte avec soi. En invitant ces personnalités du Web, la télévision reconnaît que la norme sociale et culturelle se co-construit désormais dans l’interactivité de l’espace numérique. Le créateur de contenus n’est plus une « sous-célébrité », mais le détenteur d’un capital social, porté par une communauté virtuelle, que les médias de masse cherchent à s’approprier.

Le cas de Juju Fitcats est, à cet égard, exemplaire. Son parcours récent témoigne d’un accroissement inédit de son périmètre d’influence : de créatrice de contenus sur YouTube, elle est devenue animatrice pour le groupe M6 avec l’émission « Living Santé ». Ce passage du statut de « personnalité du web » à celui de présentatrice d’une émission thématique sur une grande chaîne nationale marque une étape clé. Elle n’est plus seulement une invitée, mais une figure d’autorité médiatique dont la légitimité, née sur les réseaux sociaux, est désormais reconnue par les responsables des médias traditionnels et validée par le grand public.

Le « super-pair » : une proximité émotionnelle inédite

Ce basculement s’éclaire à la lumière de la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura (1925-2021). Pour apprendre et créer son identité au sein d’un groupe, l’individu privilégie des modèles perçus comme similaires à lui-même, qu’il s’attache à imiter dans l’objectif de valoriser son image sociale.

Contrairement aux stars classiques dont la vie privée reste sanctuarisée, les influenceurs ont bâti leur empire sur l’exposition de leurs vulnérabilités. Juju Fitcats, en évoquant son parcours lié à l’anorexie, crée une puissante illusion de proximité, car elle met en scène sa fragilité et le parcours suivi pour dépasser les difficultés. Pour le jeune téléspectateur, voir Juju Fitcats ou Marcus accéder à une reconnaissance nationale offre alors un récit d’« empowerment » où chacun est invité à s’accomplir sous le regard des autres. La réussite sociale semble dès lors reproductible et le dépassement de soi accessible à tous, car incarnés par une personne « normale » issue de plateformes numériques, largement fréquentés par les jeunes.

Les zones d’ombre de la prescription : le poids des normes

Nos recherches financées par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et menées dans le cadre des projets ALIMNUM et ALIMFIT soulignent la force de prescription massive de ces acteurs sur les comportements alimentaires et sportifs, dans la lignée des recommandations sanitaires diffusées par les professionnels de santé et les pouvoirs publics. Toutefois, cette consécration des influenceurs comme nouveaux leaders d’opinion n’est pas sans risques pour des publics vulnérables.

En confiant les clés d’une émission comme « Living Santé » à une influenceuse fitness, les médias traditionnels actent le fait que les jeunes s’informent désormais via des visages familiers plutôt que par des experts académiques distants. Si cela permet de diffuser des messages de prévention de manière moins moralisatrice, cela renforce aussi une comparaison sociale constante. L’exposition répétée à des corps performants, validés à la fois par les algorithmes et par le prime time, peut engendrer une autosurveillance accrue et une insatisfaction corporelle chez les populations les plus fragiles. La participation à une émission comme « Danse avec les stars » permet en effet, de rendre visible et de mettre en scène les conseils diffusés, en montrant comment le corps peut être contrôlé au service d’une compétition festive grand public.

Vers de nouveaux architectes du monde social

En définitive, la présence massive d’influenceurs sur le parquet de « Danse avec les stars » et leur installation durable sur les grilles de programmes montrent qu’ils sont les nouveaux architectes du monde social des jeunes. Même si passer des réseaux sociaux à une émission santé puis à un rendez-vous médiatique en prime time peut sembler incohérent, ce parcours de starification est le reflet de l’extension du pouvoir des influenceurs fitness, à l’heure où le corps constitue un passeport social pour une grande majorité des jeunes.

Comprendre ce glissement, ce n’est pas diaboliser ces créateurs, mais accepter que les leviers de l’influence ont changé de main. L’enjeu pour l’éducation aux médias est désormais d’analyser comment cette « proximité mise en scène », désormais institutionnalisée par la télévision, redéfinit durablement le rapport à l’identité, au succès et à la santé physique et mentale des jeunes.

The Conversation

Caroline Rouen-Mallet a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) ) pour les projets ALIMNUM et ALIMFIT.

Pascale Ezan a reçu des financements de l’Agence Nationale de Recherche – projet ALIMNUM : Alimentation et Numérique

Stéphane Mallet a reçu des financements de l’ANR

– ref. Juju Fitcats, Maghla, Marcus : quand les influenceurs bousculent la hiérarchie des stars – https://theconversation.com/juju-fitcats-maghla-marcus-quand-les-influenceurs-bousculent-la-hierarchie-des-stars-282420

Ce que nous dit la pensée d’Ivan Illich de l’intérêt du vélo

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Héran, Économiste des transports et urbaniste émérite, Université de Lille

« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette », écrit Ivan Illich, dans *la Convivialité, en 1973. Robert Bye/Unsplash, CC BY-NC-SA

Le philosophe Ivan Illich est né il y a un siècle. En cette année anniversaire, plusieurs manifestations sont prévues pour commémorer son apport à la pensée critique de la société industrielle et, notamment du 27 au 29 mai 2026 à Paris. L’occasion de revenir sur ses analyses, qui restent d’actualité, pour comprendre en particulier l’intérêt du vélo.


Il y a cent ans naissait à Vienne, en Autriche, Ivan Illich (1926-2002), qui devint un penseur critique et très stimulant de la société industrielle. En pleine période de contestation post Mai-68, il publie coup sur coup plusieurs ouvrages qui l’ont rendu mondialement célèbre : Une société sans école (1971), la Convivialité (1973), Énergie et Équité (1975) et Némésis médicale (1975).

portrait en noir et blanc d’un homme au téléphone
Ivan Illich.
Wikimédia, CC BY-NC-SA

Il y formulait une critique des institutions majeures telles que l’école, l’Église, les transports ou la médecine. Ce polyglotte amendait lui-même les traductions réalisées dans de nombreuses langues. Dans les années 1980-1990, Illich poursuit son œuvre en refusant toute médiatisation et devient professeur itinérant, avant de finir sa vie en Allemagne, à Brême.

Parmi ses nombreux raisonnements, l’un, énoncé dans Énergie et Équité, est bien connu des militants travaillant sur le plaidoyer du vélo.

Qu’est-ce que la vitesse généralisée ?

Dans cet ouvrage, Illich écrit :

« L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. […] Tout cela pour parcourir 10 000 km par an ; cela représente à peine 6 km à l’heure. »

Bref, en tenant compte non seulement du temps de transport, mais aussi du temps de travail nécessaire pour payer le transport, la vitesse de l’automobiliste apparaît inférieure à celle du cycliste. Un résultat souvent qualifié de « stupéfiant ». Cette vitesse intégrant le temps de travail pour payer le transport est appelée « vitesse généralisée » ou encore « vitesse économique » (en anglais effective speed.

C’est initialement Jean-Pierre Dupuy, ingénieur X-Mines, devenu philosophe de grand renom et travaillant avec Illich, qui a proposé ce raisonnement. Dans l’annexe de la version française d’Énergie et Équité, il réalise précisément ce calcul pour la France, en utilisant les statistiques de 1967 (les dernières disponibles alors) et en retenant trois catégories de véhicule et quatre niveaux de revenus. Il constate en effet que la vitesse généralisée de l’automobile est en général inférieure à celle de la bicyclette et conclut :

« Loin d’être un instrument de gain de temps, l’automobile apparaît sous cet éclairage comme un monstre chronophage. »

Un raisonnement à revoir

Malheureusement, ce résultat n’est plus vrai aujourd’hui ! Les données utilisées par Jean-Pierre Dupuy dans ses calculs ont profondément évolué en presque 60 ans.

Pour le comprendre, il faut d’abord formaliser les calculs. La vitesse généralisée (Vg), avons-nous montré, dépend de la vitesse moyenne (v), du coût kilométrique (k) et du salaire horaire (w), selon la formule : Vg = 1/[(1/v) + (k/w)].

Ainsi, en soixante ans, la vitesse moyenne des déplacements en voiture, y compris interurbains, a augmenté de 33 %, passant de 30 à 40 km/h. Malgré le suréquipement des voitures actuelles et grâce aux efforts de productivité de l’industrie automobile, le coût kilométrique de la voiture moyenne n’a augmenté que de 40 %. En revanche, le taux de salaire horaire a bondi de 150 %. On en déduit que la vitesse généralisée de la voiture a augmenté de plus de 50 %.

Quant à celle du vélo, elle n’a augmenté que de 10 % tout au plus : pour acheter un vélo, la part du temps passé à travailler est en effet bien plus faible que pour acheter une voiture. Au total, la vitesse généralisée de la voiture (environ 23 km/h) est devenue bien supérieure à celle du vélo (environ 14 km/h).

Certes, si on se replie sur les seuls déplacements urbains, on peut sauver le résultat d’Illich-Dupuy. Mais tout cycliste sait déjà qu’il se déplace souvent plus vite à vélo qu’en voiture en zone dense et le raisonnement n’a plus rien de stupéfiant.

Des nuisances de la vitesse

Il est cependant possible d’améliorer le raisonnement de nos deux auteurs, en analysant finement ce qu’apporte la vitesse.

Pour desserrer les villes d’autrefois très denses où tout se faisait à pied et où la promiscuité et l’insalubrité régnaient, il était nécessaire d’augmenter la vitesse des déplacements. Mais jusqu’où et avec quels modes ? C’est là qu’il est important de remarquer que toutes les nuisances de l’automobile s’accroissent de façon exponentielle au-delà de 30 km/h.

Les accidents deviennent mortels pour les piétons et les cyclistes percutés. Le bruit du moteur est dominé dès 40 km/h par le bruit de roulement, qui lui-même est dépassé au-delà de 120 km/h par le bruit aérodynamique. Certes, la pollution émise par les véhicules est minimale vers 60 km/h, mais seulement toutes choses égales par ailleurs. Or, elles ne le sont pas : quand on généralise le 30 km/h en ville, les accélérations sont moindres, les rues deviennent plus sûres et certains automobilistes se mettent à utiliser d’autres modes, ce qui réduit la pollution, qui devient minimale vers 30 km/h, et non à 60 km/h.

De même, il faut tenir compte des espaces latéraux qu’imposent des vitesses plus élevées (voies de circulation plus larges, terre-plein central, bandes d’arrêt d’urgence, bas-côtés et échangeurs). La consommation d’espace de circulation est, en effet, minimale vers 30 km/h, et non pas vers 70 km/h comme le suggèrent les courbes débit-vitesse couramment utilisées lors des modélisations dans le domaine des transports.

Paradoxalement, la congestion routière s’accroît elle aussi avec la vitesse, car « La vitesse fait le trafic » : en allant plus vite, les usagers en profitent pour aller plus loin.

Ils parcourent ainsi des distances accrues sur un territoire plus étendu. L’étalement urbain qui en résulte encourage encore davantage l’usage de la voiture au détriment des autres modes. Or l’automobile se trouve être, et de loin, le mode de déplacement le plus consommateur d’espace par personne transportée.

Enfin, avec la vitesse, les modes non motorisés sont disqualifiés. Marche et vélo ne peuvent plus assurer les distances effectuées désormais en voiture. Exposés à une forte insécurité routière, les cyclistes disparaissent et les piétons limitent leurs déplacements. De même, les autobus qui doivent s’arrêter souvent ne peuvent guère rivaliser avec une circulation automobile rapide.




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Le monopole radical de la voiture

En tenant compte de toutes ces nuisances néfastes pour la société, on peut définir une « vitesse généralisée sociale », qui culmine vers 30 km/h, puis décline avec l’augmentation de la vitesse moyenne. Ce résultat rejoint parfaitement le concept de « contre-productivité » proposé par Ivan Illich : au-delà d’un certain seuil, les avantages d’une solution technique s’émoussent et finissent par devenir des inconvénients.

En matière de transport, Illich estime dans Énergie et Équité que ce seuil correspond à la vitesse maximale d’un cycliste quotidien, soit 25 km/h précise-t-il. Dans la Convivialité, il ajoute :

« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette. C’est pourquoi, la vélocité du vélo peut servir de critère à la détermination du seuil critique de vitesse. »

Quand ce seuil est dépassé, la voiture s’impose peu à peu partout, disqualifie les modes actifs et les transports publics, jusqu’à détenir un « monopole radical », c’est-à-dire par s’imposer comme le seul mode de déplacement légitime, explique Illich. Dépendant désormais de cet objet sophistiqué qu’est la voiture, les automobilistes perdent leur autonomie. Le vélo classique (non assisté électriquement) peut au contraire être entretenu et réparé par les cyclistes eux-mêmes, aidés au besoin par les plus bricoleurs. Certains parlant alors « de vélonomie », une expression qu’aurait appréciée Illich.

The Conversation

Frédéric Héran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ce que nous dit la pensée d’Ivan Illich de l’intérêt du vélo – https://theconversation.com/ce-que-nous-dit-la-pensee-divan-illich-de-linteret-du-velo-283232

Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ?

Source: The Conversation – in French – By Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3

Depuis le Brexit, évènement éminemment churchillien, le Royaume-Uni subit une instabilité politique chronique. Pas moins de cinq premiers ministres se sont succédé à la tête d’un pays dont certains spécialistes commencent à questionner la gouvernabilité. Alors que les spéculations vont bon train quant à l’identité du successeur potentiel de l’actuel premier ministre, Keir Starmer, sur la sellette, est-ce de Churchill que le candidat idéal devrait s’inspirer ?


Un récent article du Guardian compare la situation politique actuelle outre-Manche, où la durée de vie des gouvernements oscille dernièrement entre quelques semaines et plusieurs mois, à celle de la IVᵉ République française, dont l’état de crise permanent avait été résolu, en partie, par l’avènement d’un homme providentiel, Charles de Gaulle. Il est dès lors tentant, de par leur similitude dans la mémoire collective, de voir dans la figure tutélaire de Winston Churchill (1874-1965) un repère dont il conviendrait de s’inspirer pour mettre un terme à l’instabilité.

Churchill a longtemps été adulé et plus récemment remis en question. Son souvenir a de nouveau été mis sur le devant de la scène par l’épineuse question européenne, notamment durant l’acrimonieux débat du Brexit qui a renforcé la polarisation de la société britannique : aurait-il voté pour ou contre ? Si sa riche carrière, durant laquelle il a promu la création d’une Europe unie (mais sans le Royaume-Uni, pour lequel il préférait une relation spéciale avec les États-Unis), a permis aux pro et anti-UE d’ériger Churchill en figure de proue, c’est avant tout le souvenir d’un pays uni et auréolé d’une victoire sur la barbarie nazie qui plaît dans l’imagerie churchillienne.

Pour autant, les leaders politiques actuels devraient-ils s’inspirer du grand homme pour dépasser ce qui ressemble à une voie sans issue ?

Chef de guerre plus que leader en temps de paix ?

La réponse n’est pas si évidente. Un minimum de connaissances en civilisation britannique fait pencher la balance en faveur d’une réponse négative. Churchill était avant tout un chef de guerre, sans véritable vision à long terme pour un pays en temps de paix. Les électeurs le lui ont d’ailleurs clairement fait comprendre en 1945 en choisissant un premier ministre bien moins charismatique, mais bien meilleur administrateur et capable de compromis, en la personne de son opposant travailliste Clement Attlee.

L’histoire que Churchill avait proposée durant la Seconde Guerre mondiale était celle d’un Royaume-Uni triomphant et éternel, sûr de sa force et de son rayonnement mondial, dont se sont d’ailleurs inspirés les promoteurs du Brexit, de Boris Johnson à Nigel Farage. Mais cette vision glorieuse nécessitait la présence constante d’un ennemi à combattre et l’analogie douteuse qu’il a établie durant la campagne de 1945 entre le potentiel gouvernement travailliste et la Gestapo n’était pas en phase avec le désir de paix du peuple britannique.

Au-delà de l’incompatibilité du storytelling churchillien avec la situation d’après-guerre – et, de fait, avec la situation présente –, les futurs dirigeants du pays pourraient toutefois s’inspirer de certains éléments de sa rhétorique. En effet, la notion d’unité et de destinée commune, où tout un peuple fait corps contre l’adversité, est peut-être l’un des arguments les plus importants dans un pays miné par les divisions à tous les étages : entre le Nord et le Sud ; entre le centre et la « périphérie » celtique, c’est-à-dire l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord où les velléités d’indépendance vis-à-vis de Londres se font de plus en plus pressantes ; entre la jeunesse libérale et multiculturelle et une cohorte plus conservatrice.

Si ces divisions latentes ont été en partie révélées par la décision de sortir de l’Union européenne en 2016, le débat du Brexit a créé de nouvelles identités politiques entre, d’une part, une catégorie de la population progressiste et, de l’autre, une catégorie plus conservatrice sur fond de guerres culturelles dont l’enjeu semble être la définition même de la britannicité.

Ce débat a aussi fragmenté le système politique : désormais, des partis plus ou moins ouvertement populistes concurrencent les partis historiques. Ces dernières années, la scène politique a connu une profonde recomposition, évoluant du bipartisme au multipartisme.

Starmer, l’anti-Churchill ?

Dans ce climat incertain, le Parti travailliste, qui avait fait campagne lors des dernières élections législatives, en 2024, sur l’idée de changement, tout en présentant Starmer comme un chef capable de garantir la stabilité des institutions – mais qui avait surtout bénéficié du rejet massif des Tories par l’électorat –, se trouve de façon ironique dans une situation assez similaire à celle du Parti conservateur : une formation divisée et un chef remis en question, notamment après les terribles résultats aux élections locales de mai 2026.

Auréolé d’une large victoire et à la tête d’une écrasante majorité en 2024, Starmer n’a donc pas réussi à faire mieux que ses prédécesseurs du camp d’en face. Dans une tournure toute churchillienne, Ben Worthy and Mark Bennister expliquent que « Starmer a rencontré des difficultés parce qu’il en a déçu trop et n’en a convaincu que trop peu ».

Pis, il n’a jamais su créer un capital de sympathie personnelle et ses revirements – on en compte plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, la création d’une carte d’identité numérique ou encore certaines aides aux personnes handicapées et aux personnes âgées – ainsi que sa difficulté à prendre des décisions fortes et à proposer un cap bien défini pour le pays font de lui, aujourd’hui, l’un des premiers ministres les plus impopulaires (Churchill est au contraire le plus apprécié des Britanniques).

Les forces en présence pour la succession

Pour remettre en cause l’autorité du chef, le Parti travailliste a des règles très strictes. Il faut qu’un candidat reçoive le soutien d’au moins 20 % des députés, soit 81 parlementaires (Members of Parliament, MPs, NDLR). Il y a ensuite une élection au vote préférentiel de la part des sympathisants encartés (le chef actuel est de facto dans la course). Alors, qui sont ces candidats qui espèrent relever le pays ?

L’un des premiers à s’être déclaré intéressé est l’ex-ministre de la santé (il a démissionné après les élections locales du 7 mai) Wes Streeting. Ses ambitions ne sont pas nouvelles. Il aurait pu être candidat travailliste en 2024. Selon certaines sources à Westminister, le puissant stratège travailliste Morgan McSweeney voyait en Starmer un « responsable des ressources humaines », en aucun cas un leader charismatique, plutôt un homme de paille qui devait servir de rempart contre l’extrême gauche de l’ancien chef du parti Jeremy Corbyn, les clés du parti devant plus tard être transmises à Streeting.

L’histoire en a voulu autrement. Situé à la droite du parti, comme Tony Blair avant lui, Streeting a récemment attaqué Starmer pour son manque de vision. Lui propose clairement un retour au sein de l’Union européenne, afin de dépasser l’approche tiède et timide de « réinitialisation » du premier ministre actuel. Il s’agit d’une idée courageuse dans un pays loin d’avoir soigné les blessures du Brexit. Cette initiative a le mérite de mettre sur le devant de la scène cet « elephant in the room » que constitue la question d’une éventuelle réadhésion à l’UE. Elle contraint également les autres candidats à la tête du Parti travailliste à se prononcer de façon tranchée sur cette question majeure.

Streeting ne bénéficie toutefois pas d’un soutien important au sein du parti et risque d’être rattrapé par les secousses de l’affaire Mandelson, puisqu’il semble être proche de ce dernier, responsable phare du parti récemment déchu et devenu infréquentable du fait de la révélation des relations qu’il avait longtemps entretenues avec Jeffrey Epstein.

Plus populaire, notamment auprès du grand public, le maire du Grand Manchester Andy Burnham représente une vraie menace pour Starmer, depuis l’aile gauche du parti. Il espère pouvoir mettre en place, à l’échelle nationale, ses recettes de « Manchesterism », dont le but avoué est de mettre fin au néolibéralisme mis en place par Margaret Thatcher qui n’a jamais été réellement remis en cause depuis, notamment par les derniers premiers ministres travaillistes, Tony Blair et Gordon Brown. Dans sa ville, Burnham a notamment renforcé les pouvoirs publics en reprenant le contrôle de l’exploitation des lignes de bus.

Une fois premier ministre, il prônera davantage de nationalisations, investira massivement dans les logements sociaux, renforcera la dévolution (le pouvoir politique des Parlements locaux au pays de Galles, en Écosse et en Irlande du Nord) et empruntera plus d’argent. Ce dernier point a d’ailleurs suscité l’inquiétude des marchés.

Mais c’est avant tout la question européenne qui risque d’être épineuse. Burnham est un pro-européen convaincu, mais il fait preuve d’un moindre enthousiasme que Streeting à l’égard d’un retour dans l’UE, avant tout par pragmatisme. En effet, il ne peut pas encore défier Starmer, dans la mesure où il n’est pas membre du Parlement. Il doit donc d’abord remporter une élection partielle (le député de la circonscription de Makerfield, dans le Grand Manchester, a accepté de démissionner pour déclencher une telle élection, qui aura lieu certainement le 18 juin).

Or, si 65 % des sympathisants travaillistes sont pro-UE, 65 % des électeurs de Makerfield ont voté pour le Brexit en 2016. Il faudra donc trouver le bon équilibre. Cette élection sera cruciale pour Burnham, mais aussi pour le parti et le pays en général. Parler de l’UE favorablement donnera du grain à moudre au parti populiste Reform UK, de Nigel Farage, fondamentalement hostile à l’UE et très populaire dans le nord de l’Angleterre. Burnham devra notamment faire face au candidat de Reform UK Robert Kenyon, plombier de son état, dans une confrontation que Nigel Farage a qualifiée, là encore en termes churchilliens, de combat de « David contre Goliath ». En cas de défaite, c’est l’avenir du Parti travailliste tout entier qui risque d’être en jeu, s’il apparaît incapable de convaincre les électeurs de lui donner leur préférence au détriment de Reform UK.

Deux autres candidats ont aussi leur chance. D’abord, l’ancienne ministre en charge du logement et seconde du parti, Angela Rayner, située au centre gauche, populaire auprès de la base, mais qui a dû démissionner à la suite de problèmes d’impôts fonciers non payés (un souci dommageable pour l’image de n’importe quel candidat, mais encore plus pour la secrétaire d’État au logement…).

Le dernier candidat potentiel est l’ancien chef Ed Miliband, classé à gauche du parti et toujours relativement populaire. Mais l’image de celui qui est aujourd’hui secrétaire d’État à l’énergie a été durablement affectée par son échec aux législatives de 2015, quand il se trouvait à la tête du Labour, mais n’avait pas réussi à accéder au 10, Downing Street, largement vaincu par le Parti conservateur alors mené par David Cameron. Il s’agit avant tout d’un candidat de repli pour l’aile gauche si Burnham ne parvient pas à être élu à l’issue de la partielle à venir à Makerfield.

Enfin, il ne faut pas oublier Starmer lui-même, qui bénéficie du soutien des députés qui prônent la stabilité et ne veulent pas voir leur parti souffrir des guerres intestines qui ont fracturé le Parti conservateur – même si, dans les faits, la guerre civile est déjà en cours. Dès lors, faut-il un leader de guerre ?

Plutôt Lloyd George que Churchill ?

Ce n’est évidemment pas d’un nouveau Churchill que le pays a besoin. S’il fallait choisir un chef de guerre dans l’histoire britannique, celui qui fut premier ministre lors de la Première Guerre mondiale, David Lloyd George, serait certainement plus approprié, avec sa vision sur le long terme et sa volonté de créer un pays digne des sacrifices de la Grande Guerre.

C’est en partie cette image positive du futur, au contraire de celle belliqueuse de Churchill, qui lui a permis de rester au pouvoir après la guerre. Mais la personne qui succédera à Starmer – ou Starmer lui-même s’il venait à rester – devra s’inspirer de l’histoire que Churchill a pu raconter aux Britanniques lors des heures sombres du pays et proposer une vision d’espoir et de réconciliation – tout autant qu’une nouvelle conception de l’identité britannique. Good luck !

The Conversation

Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ? – https://theconversation.com/le-royaume-uni-a-t-il-besoin-dun-nouveau-winston-churchill-283655

Le sacrifice de l’Aïd-el-Kébir, entre transcendance et lien social

Source: The Conversation – in French – By Djamel Bentrar, Chercheur associé au CETAPS, Université de Rouen Normandie

Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-el-Kébir – ou Aïd-al-Adha – est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?


Dans Crainte et Tremblement, le philosophe danois fondateur de l’existentialisme Soren Kierkegaard, dont se réclame deux siècles plus tard le philosophe français Jean-Paul Sartre, interroge le concept de « suspension téléologique de l’éthique » accompagnée d’un « saut dans la foi » dans l’acte du sacrifice d’Abraham qui devait choisir entre son devoir religieux absolu envers Dieu et la loi morale universelle (ne pas tuer son fils : Ismäl selon le Coran et Isaac selon les autres religions). Là où la raison voit un geste insensé, le patriarche inaugure une sphère où la confiance absolue en Dieu redéfinit l’existence.

C’est dans cette optique qu’il faut considérer l’acte mimétique des musulmans durant l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir. Cette « Grande Fête », qui marque chaque année l’acmé du calendrier lunaire hégirien, fixée cette année 2026 au 27 mai, et l’Aïd-al-Fitr, qui suit le mois du jeûne de ramadan, constituent les deux seules fêtes religieuses musulmanes.

L’Aïd-el-Kébir s’étend sur trois jours et commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par le sacrifice d’un animal (ovin) dont une partie est partagée avec les nécessiteux. Ce rituel est avant tout un grand moment de rassemblement familial, de prière et de solidarité qui réunit aujourd’hui plus de 2 milliards de croyants dans le monde et environ 5 à 6 millions en France.

Portée par la croissance démographique globale, cette célébration est de plus en plus fêtée à l’échelle internationale, tandis que, en France, elle s’inscrit de manière de plus en plus visible et structurée dans le paysage social au fil des ans. Dès lors, comment ce rite, loin d’être une simple réminiscence archaïque, articule-t-il aujourd’hui des enjeux symboliques profonds et des enjeux de cohésion sociale ?

La dimension symbolique : la proximité par le don

Le terme « Adha » renvoie au sacrifice, mais c’est le concept de « Qurban », ou sacrifice/don, qui en éclaire la métaphysique. Comme le souligne l’historien Dominique Sourdel dans son analyse des piliers de la foi, le rite ne vise pas une satisfaction matérielle de la divinité – le Coran précisant que ni la chair ni le sang n’atteignent Dieu – mais bien la piété du croyant (Sourate 22, verset 37).

Symboliquement, l’acte de sacrifier une bête est une mise en scène du renoncement à l’ego qui traduit un « renoncement pulsionnel » au sens du psychanalyste Sigmund Freud ou de renoncement à la « rivalité mimétique » au sens de l’anthropologue et historien René Girard. Selon le penseur Mohammed Arkoun, le sacrifice est une rupture avec « l’idolâtrie de soi ». Ainsi, en immolant ce que l’être humain possède de plus précieux en contexte pastoral – le bétail –, le fidèle rejoue la soumission d’Ibrahim (Abraham) et reproduit le geste symbolique et religieux de la soumission absolue à la divinité.

C’est une pédagogie du détachement : l’animal sacrifié devient le substitut de nos propres vanités terrestres et de nos attachements égoïstes, dont on accepte de se défaire symboliquement lors du rituel. Comme le rappelle l’imam Tareq Oubrou, le rituel est une « spiritualité en acte » où l’égorgement n’est pas une fin, mais le passage obligé vers une proximité (qurb) renouvelée avec le Créateur.

À cela s’ajoute une dimension éducative souvent soulignée par les théologiens contemporains : le Qurban rappelle que la foi ne se limite pas à des convictions intérieures, mais s’incarne dans des gestes concrets et visibles. Le sacrifice devient alors un exercice de sincérité, où l’intention prime sur la matérialité de l’offrande. Il marque un moment de gratitude, en reconnaissant que ce que l’on possède n’est jamais totalement à soi. En ce sens, le rite agit comme un rappel annuel de la responsabilité morale du croyant envers Dieu, mais aussi envers la société.

La dimension sociale : une économie de l’altérité

Au-delà de la verticalité spirituelle, l’Aïd-al-Adha est une machine à produire de l’horizontalité sociale. La règle du tiers, évoquée dans les sources classiques et contemporaines, impose une répartition rigoureuse : un tiers pour la famille, un tiers pour les amis et les voisins et un tiers pour les indigents.

Cette pratique hautement symbolique transforme le sacrifice en un outil de redistribution économique. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette fête est le seul moment de l’année où les protéines carnées sont accessibles aux plus pauvres. Il s’agit d’une « solidarité organique » qui dépasse la simple charité : c’est un droit pour le receveur et un devoir pour le donateur.

Les musulmans fêtent l’Aïd-el-Kébir à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), en 2023.

Cette dimension collective renforce l’appartenance à l’Oumma (communauté musulmane), brisant les hiérarchies de classe. Le repas partagé devient l’espace d’une égalité retrouvée, où la consommation de la viande sacralisée scelle un pacte de paix et de reconnaissance mutuelle entre les membres de la cité. Cette redistribution ritualisée crée un moment d’interdépendance assumée : chacun devient responsable du bien-être de l’autre.

En effet, dans un monde où l’individualisme progresse, cette fête rappelle la centralité du « lien social » et la nécessité de maintenir des réseaux de solidarité. Le geste du don, répété chaque année, façonne une mémoire collective du partage. Il réaffirme que la cohésion d’une communauté ne repose pas seulement sur des croyances communes, mais aussi sur des actes concrets de fraternité.

La dimension mimétique : canaliser la violence humaine

Cette fête recouvre aussi une dimension symbolique forte. Sur le plan anthropologique, c’est l’occasion de gérer des pulsions qui traversent la société ou ce que René Girard nommait « la violence fondatrice ». Le sacrifice de l’Aïd fonctionne comme un puissant régulateur de cette agressivité sociale.

En sacrifiant « au nom de Dieu », le fidèle reconnaît que le droit de vie et de mort ne lui appartient pas. Le sang versé de l’animal est le prix payé pour que le sang humain ne coule pas. Le rite empêche la vengeance privée et la dispersion de la violence dans le corps social.

C’est une catharsis collective qui transforme un potentiel chaos en une célébration ordonnée de la vie. Cette fonction apaisante du rite est d’autant plus importante dans des sociétés où les tensions sociales peuvent s’accumuler silencieusement. Le sacrifice agit alors comme un mécanisme de décharge contrôlée, ce qui permet de réaffirmer les limites éthiques et la primauté du droit. Il rappelle que la violence, pour être contenue, doit être symbolisée et ritualisée. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir participe à la stabilité du groupe en transformant une pulsion brute en un acte porteur de sens.

Un moment de recentrement

L’importance de l’Aïd-el-Kébir pour tout musulman réside donc dans cette triple réconciliation : avec Dieu par la piété, avec l’autre par le partage, et avec soi-même par la maîtrise de ses pulsions. Comme le souligne la pensée réformiste actuelle, notamment chez Tareq Oubrou, le défi est aujourd’hui de conserver l’esprit de ce sacrifice – le don de soi – dans des contextes urbains et mondialisés où la matérialité du rite doit parfois s’adapter à de nouvelles exigences éthiques et environnementales. Elle reste, par essence, la fête de la gratitude et du renouveau de l’alliance.

Dans cette perspective, au-delà de sa dimension purement rituelle, l’Aïd-el-Kébir, ou Aïd-al-Adha, agit comme un puissant vecteur de recentrement identitaire et culturel, dont les dynamiques mettent en exergue un clivage générationnel. Pour les générations les plus âgées (les seniors), cette fête est principalement vécue à travers le prisme de la tradition et de la continuité mémorielle liée au pays d’origine. À l’inverse, on observe chez les plus jeunes une tendance à une ferveur religieuse accrue, où l’Aïd est investi comme un marqueur d’affirmation spirituelle et de visibilité dans l’espace public français.

Dans un monde traversé par l’accélération et la fragmentation, cette fête religieuse offre un espace de ralentissement symbolique. Elle réaffirme que la cohésion d’une communauté se nourrit autant de gestes rituels que d’intentions morales. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir demeure un repère identitaire et éthique, capable de relier tradition et modernité.

The Conversation

Djamel Bentrar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le sacrifice de l’Aïd-el-Kébir, entre transcendance et lien social – https://theconversation.com/le-sacrifice-de-la-d-el-kebir-entre-transcendance-et-lien-social-283161

Améliorer la prise en charge des patientes en changeant le nom du SOPK en « syndrome métabolique ovarien polyendocrinien » (SMOP)

Source: The Conversation – in French – By Elisabet Stener-Victorin, Principle Investigator, Reproductive Endocrinology and Metabolism Research Group, Karolinska Institutet

L’appellation SMOP devrait inciter les médecins généralistes à vérifier le taux d’insuline, la glycémie, la tension artérielle et le bien-être psychologique des patientes, et à ne pas se limiter à l’observation de leurs cycles menstruels. Toey Andante/Shutterstock

Le « syndrome des ovaires polykystiques », ou SOPK, devient le «syndrome métabolique ovarien polyendocrinien», ou SMOP, afin de rendre compte de la complexité de cette affection et faciliter le diagnostic ainsi que la prise en charge pluridisciplinaire des femmes concernées par cette maladie hormonale fréquente. Cette décision est l’aboutissement d’un long processus de recherche qui a associé chercheurs, médecins et patientes, publiée dans la prestigieuse revue médicale le Lancet. Présentation par l’une des chercheuses qui a participé à ces travaux.


Depuis plus de vingt ans, j’étudie une maladie qui touche environ 10 à 13 % des femmes. Cette pathologie entraîne des symptômes complexes et variés, tels que des règles irrégulières, une pilosité excessive, une prise de poids, de l’acné et des difficultés à tomber enceinte.

Jusqu’à il y a quelques jours, j’appelais cela le syndrome des ovaires polykystiques ou SOPK. Mais désormais, tout comme mes collègues, les médecins et les patientes, je l’appellerai différemment et utiliserai le terme : syndrome ovarien métabolique polyendocrinien ou SMOP.

Ce changement de nom a été annoncé dans un document de consensus qui vient d’être publié dans The Lancet. Il est le résultat d’un processus qui a duré plus de dix ans, qui a mobilisé plus de 22 000 personnes sur six continents et qui a réuni 56 patientes et organisations professionnelles.

Certains lecteurs verront « SMOP » et se demanderont pourquoi les scientifiques ont consacré tant d’efforts à modifier seulement trois lettres. En tant que chercheuse ayant participé à ces travaux, je tiens à expliquer pourquoi ce petit changement est, en réalité, un changement très important – et pourquoi nous espérons qu’il permettra d’améliorer la prise en charge des patients.

Un nom qui ne convenait pas

L’ancien nom était le fruit d’un hasard de l’histoire.

Les médecins qui ont étudié cette affection pour la première fois ont examiné les ovaires touchés au microscope – puis plus tard par échographie. Ils ont observé des grappes de petits sacs remplis de liquide qu’ils ont pris pour des kystes. C’est ainsi que le terme « polykystique » s’est imposé.

Mais en réalité, ces structures ne sont pas des kystes. Il s’agit de follicules ovariens immatures dont le développement s’est arrêté à un stade précoce. Il est important de noter que de nombreuses personnes chez qui on a diagnostiqué un SOPK (désormais appelé SMOP) ne présentent même pas ces anomalies au niveau des ovaires.

(Définition, symptômes, diagnostic,traitement… un dossier de l’Assurance maladie fait le point sur le syndrome des ovaires polykystiques SOPK, désormais appelé SMOP, sur son site Ameli, ndlr).

Le terme « SOPK » attirait l’attention sur une partie du corps qui, pour de nombreuses patientes, est le moindre de leurs soucis. Il laissait en outre entendre que cette affection relevait exclusivement de la gynécologie. En réalité, il s’agit d’un trouble hormonal et métabolique complexe qui commence tôt et dure toute la vie.

Des décennies de recherche, notamment les travaux menés dans mon laboratoire au Karolinska Institutet à Stockhom (Suède), ont montré que cette affection implique une série de perturbations interdépendantes.

Les taux d’hormones mâles (androgènes) sont souvent élevés chez les personnes atteintes de cette affection. La communication entre le cerveau et les ovaires est perturbée. La réponse de l’organisme à l’insuline est également altérée, ce qui explique pourquoi les personnes atteintes de cette maladie présentent des taux plus élevés de diabète de type 2, d’obésité, de stéatose hépatique et de maladies cardiovasculaires. Il existe également un risque accru de dépression, d’anxiété, d’apnée du sommeil et de cancer de l’endomètre.

C’est pourquoi, cette nouvelle dénomination comporte trois parties :

  • le terme « polyendocrinien » fait référence aux multiples systèmes hormonaux impliqués ;

  • le terme « métabolique » souligne le risque permanent de diabète et de maladies cardiaques ;

  • le terme « ovarien » maintient le lien avec les troubles de l’ovulation et l’infertilité, qui restent des caractéristiques essentielles de cette maladie.

Le processus de consensus qui a présidé à ce changement a été d’une rigueur inhabituelle. Des patientes et des médecins de toutes les régions du monde ont été interrogés au cours de plusieurs phases successives et leurs réponses ont déterminé les options proposées dans le questionnaire de la phase qui a suivi. Plus de 14 000 personnes, dont plus de la moitié étaient elles-mêmes atteintes de cette maladie, se sont prononcées par vote sur les noms proposés. L’accord final a été conclu en février de cette année.

Pourquoi le choix d’un nom est important pour les soins

Un nom n’est pas qu’un simple nom. Il indique aux médecins dans quelle direction ils doivent regarder, guide les chercheurs sur les pistes à étudier et permet aux personnes atteintes du syndrome de SMOP de savoir à quoi s’attendre.

Sous l’ancienne appellation, on disait à de nombreuses femmes que leurs symptômes étaient liés à un problème de fertilité ou de poids. Poser le diagnostic prenait, en moyenne, plus de deux ans – et jusqu’à 70 % des patientes ont déclaré avoir été initialement ignorées ou mal diagnostiquées avant d’obtenir enfin un diagnostic.

Rares sont celles qui ont été informées du risque accru à vie de développer une maladie métabolique. Dans de nombreuses régions du monde, les soins étaient fragmentés entre gynécologues, endocrinologues, dermatologues et professionnels de la santé mentale, sans que personne n’assume la responsabilité globale de la patiente.

Avec le terme « SMOP », le caractère multisystémique de cette affection est désormais pris en compte dans son appellation. J’espère que cela incitera les médecins généralistes à vérifier le taux d’insuline, la glycémie, la tension artérielle et le bien-être psychologique lors de l’examen et du diagnostic des patientes, et à ne pas se limiter à l’observation de leurs cycles menstruels.

J’espère également que ce changement de nom permettra de dépister et d’accompagner plus tôt les adolescentes concernées, car c’est à l’adolescence qu’apparaissent souvent les premiers symptômes. Souhaitons aussi que les chercheurs rencontrent ainsi davantage de facilité à obtenir des financements pour étudier les aspects métaboliques, cardiovasculaires et neurologiques de cette maladie.

Ce changement de nom pourrait également encourager les femmes atteintes du SMOP à demander un diagnostic ou un traitement.

Les critères diagnostiques du SMOP restent inchangés. Si vous avez déjà reçu un diagnostic de SOPK, celui-ci sera désormais désigné sous le nom de SMOP. Vous n’aurez pas besoin de passer de nouveaux examens ni de vous rendre à de nouveaux rendez-vous.

Cette transition s’effectuera progressivement au cours des trois prochaines années, grâce à la mise à jour des directives cliniques, à la formation médicale et aux systèmes internationaux de codification des maladies.

Nous n’avons pas encore trouvé de remède à cette affection. Il n’existe toujours pas de traitement curatif, et le traitement de première intention reste un changement de mode de vie, soutenu si nécessaire par des médicaments tels que les contraceptifs hormonaux, la metformine (qui peut aider à contrôler la glycémie) et, plus récemment, les agonistes des récepteurs du GLP-1 (qui peuvent aider à réguler la glycémie et peuvent également entraîner une perte de poids).

(En France, l’Assurance maladie fait le point sur les traitements du SOPK, désormais SMOP, sur son site Ameli. De plus, les agonistes des récepteurs du GLP-1 sont soumis à des règles strictes de prescription médicale et ne sont pas remboursés pour le traitement de l’obésité, ndlr.)

Mais trouver le bon nom est la base sur laquelle tout le reste repose. Après près d’un siècle d’appellations erronées, nous avons enfin un nom qui correspond aux données scientifiques. J’espère que ce nom aidera les 170 millions de femmes atteintes de cette maladie à bénéficier des soins qu’elles ont toujours mérités.

The Conversation

Elisabet Stener-Victorin a reçu des financements de la Fondation Novo Nordisk, du Conseil suédois de la recherche et de la Fondation pour le diabète.

– ref. Améliorer la prise en charge des patientes en changeant le nom du SOPK en « syndrome métabolique ovarien polyendocrinien » (SMOP) – https://theconversation.com/ameliorer-la-prise-en-charge-des-patientes-en-changeant-le-nom-du-sopk-en-syndrome-metabolique-ovarien-polyendocrinien-smop-283344