Un félin au bord l’extinction : comment sauver les derniers guépards du Nord-Ouest africain

Source: The Conversation – in French – By Marine Drouilly, Researcher, conservation and wildlife ecology , University of Cape Town

Sous-espèce rare et gravement menacée, le guépard du Nord-Ouest africain (Acinonyx jubatus hecki) joue un rôle essentiel dans les écosystèmes sahéliens et désertiques. Prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, il contribue à maintenir l’équilibre naturel entre végétation et proies. Sa présence est aussi un indicateur clé de la santé de son habitat : un écosystème capable de soutenir un grand prédateur est un écosystème vivant et résilient. Protéger le guépard du Nord-Ouest africain, c’est préserver toute une chaîne de vie fragile mais vitale.

Les guépards (Acinonyx jubatus), comme de nombreux grands carnivores africains, ont vu leur répartition se réduire drastiquement. Aujourd’hui, ils ne subsistent plus que dans 9 % de leur aire de distribution historique. Entre Sahara et Sahel, une sous-espèce extrêmement rare survit à faible densité : le guépard du Nord-Ouest africain, également connu sous le nom de guépard du Sahara.

En tant que chercheures spécialisées dans le suivi écologique des populations de carnivores, nous avons récemment publié la première étude à long terme avec des données récoltées entre 2017 et 2021, de cette espèce insaisissable. Nous avons ainsi pu estimer la densité de population des guépards du Nord-Ouest sur une zone de 4 839 km² dans la partie béninoise du Complexe W-Arly-Pendjari, également appelé « Complexe WAP ».

Un félin au bord de l’extinction

Inscrits en danger critique d’extinction sur la Liste rouge de l’UICN, les guépards d’Afrique de l’Ouest sont au bord de la disparition. On estime qu’environ 260 individus matures subsisteraient encore. Ils sont répartis entre le Complexe WAP (W-Arly-Pendjari — Bénin, Burkina Faso, Niger), le sud algérien et le Grand Écosystème Fonctionnel de Zakouma au Tchad.

Toutefois, ces chiffres restent approximatifs, car le suivi de ces populations demeure contraint par leur faible effectif. Celui-ci est principalement basé sur des estimations de densité, combinés aux informations fournies par des experts des aires de résidence des guépards. Par exemple, en Algérie, un suivi par pièges photographiques sur une zone de 2 400 km2 a estimé une densité de 0,25 guépard adulte pour 1 000 km2. Cette densité a été utilisée dans l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce au Sahara pour évaluer la taille totale de la population.

Les résultats de notre étude sont frappants : la densité des guépards y est extrêmement faible, avec seulement 2,6 individus pour 1000 km². Cependant, au sein du Parc national de la Pendjari, où la protection est plus rigoureuse, cette densité s’élève à 5,1 individus pour 1000 km², suggérant que ce parc constitue un réservoir vital pour l’ensemble des aires protégées du WAP.

Le suivi d’un félin aussi rare dans une région où la sécurité représente un défi majeur exigeait une approche adaptée. Nous avons mis en place un protocole de piégeage photographique innovant, ciblant spécifiquement les points d’observation privilégiés par les guépards pour surveiller leur environnement et repérer leurs proies comme des termitières, des troncs d’arbres couchés ou des tas de gravats. En complément, des caméras ont également été placées de manière plus classique le long des pistes et sentiers empruntés par la faune.

Cette méthode a permis de collecter des données précieuses et inédites tout en minimisant les risques pour les équipes de terrain. Les caméras automatiques fonctionnent en effet 24h/24, 7j/7 sans avoir besoin de la présence humaine, ce qui limite l’exposition des équipes aux risques, la zone étant sujette à des actes d’extrémisme violents.

Par ailleurs, l’utilisation de ces petits appareils automatiques relativement bon marché et non-invasifs par rapport à des suivis qui nécessiteraient des moyens plus importants, comme par exemple la capture, l’anesthésie et la pose de colliers GPS sur des guépards.

Malgré ce suivi spécifique, nos résultats suggèrent un nombre de guépards très faible. Cela appelle une réponse urgente et coordonnée pour sécuriser cette population en danger critique. Les guépards sont en effet impactés par la perte et la fragmentation de leur habitat car ils ont besoin d’immenses territoires pour survivre. Le commerce illégal de produits comme leurs peaux, utilisées dans diverses cérémonies à travers l’Afrique, la diminution de leurs proies due au braconnage et aux troupeaux domestiques qui entrent souvent dans les aires protégées et détruisent l’habitat par sur-pâturage sont d’autres menaces importantes.

Aujourd’hui, le guépard du Nord-Ouest est particulièrement menacé par l’insécurité dans son aire de distribution sahélo-saharienne. Le commerce illégal de sa peau est un réel risque pour sa survie.

Le guépard étant un grand carnivore se nourrissant d’ongulés de taille moyenne, il participe à la régulation de ces populations avec les autres carnivores partageant son écosystème. La perte de ce prédateur induirait celle d’un régulateur écologique clé, mais aussi d’un symbole culturel majeur pour l’Afrique sahélo-saharienne. Chaque grand prédateur apporte également des connaissances uniques sur l’évolution, l’adaptation et l’écologie des êtres vivants. La disparition de cette sous-espèce serait une perte irréversible pour la science.

Un autre impact, plutôt économique cette fois, concerne le tourisme. Même si le tourisme sahélien est limité aujourd’hui, la disparition du guépard supprime toute perspective future de valorisation durable de cette faune emblématique.

Enfin, l’extinction locale du guépard serait un signal fort du déclin de la biodiversité dans les zones arides, rappelant que les crises écologiques touchent aussi ces milieux qui attirent pourtant moins l’attention que les forêts tropicales.

Quels leviers pour sauver le guépard saharien ?

Face aux menaces alarmantes qui pèsent sur le guépard saharien, il devient urgent d’agir pour éviter sa disparition complète. Préserver cette sous-espèce nécessite une approche coordonnée durable et adaptée aux réalités du terrain. C’est dans cette perspective que plusieurs pistes d’actions peuvent être envisagées.

Tout d’abord, poursuivre le suivi régulier au Bénin tous les deux ans, en s’appuyant sur la méthode développée dans cette étude. Ce suivi doit être pérennisé et, si possible, élargi à d’autres zones, afin de mesurer l’impact des actions de conservation et de réagir rapidement à l’apparition de nouvelles menaces.

Dans un second temps, il s’agit d’appliquer cette méthode aux quatre dernières populations de guépards du Nord-Ouest africain, pour développer des programmes de suivi robustes à l’échelle régionale.

Il faut également initier de nouveaux suivis, afin d’améliorer les connaissances sur les guépards dans les régions où leur présence et leur statut restent incertains ou insuffisamment connus, comme en Algérie. Mettre en œuvre une réponse coordonnée à l’échelle internationale, incluant un engagement fort des bailleurs de fonds est également crucial. L’insécurité et l’instabilité politique jouent un rôle catalyseur dans la diminution des populations de guépards.

La sauvegarde du guépard doit être intégrée à des stratégies plus larges de restauration écologique et de consolidation de la paix, notamment dans les régions fragiles et touchées par les conflits.

Enfin, soutenir les communautés locales vivant dans l’aire de répartition du guépard, pour qu’elles soient actrices de sa conservation et bénéficient directement des efforts déployés est un enjeu fort.

Le sort du guépard du Nord-Ouest africain dépendra de notre capacité collective à allier science, technologie, financements locaux et internationaux, et inclusion des populations locales dans une stratégie commune et durable.

The Conversation

Marine Drouilly works for Panthera.

The study was funded by the Howard G. Buffett Foundation through the Africa Range Wide Society of London, supported by ZSL, Panthera, a Swiss foundation through the IUCN SSC Cat Specialist Group, and African Parks/Pendjari National Park.

ref. Un félin au bord l’extinction : comment sauver les derniers guépards du Nord-Ouest africain – https://theconversation.com/un-felin-au-bord-lextinction-comment-sauver-les-derniers-guepards-du-nord-ouest-africain-255944

Comment le plastique est devenu incontournable dans l’industrie agroalimentaire

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Baudrin,, Sociologue sciences et des technologies, Direction Sciences sociales, économie et société, Anses, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Des serres agricoles aux bouteilles d’eau, en passant par la recette du pain de mie, le plastique a transformé en profondeur toute l’industrie agroalimentaire. Face au problème grandissant de la pollution plastique, on peut s’inspirer, à travers l’approche des « métabolismes urbains », de ce qui était fait au début du XXe siècle.


La production massive de plastiques est devenue un marqueur de la seconde moitié du XXe siècle, souvent dénommée « l’âge des plastiques ». Leur introduction dans les chaînes de valeur de l’agroalimentaire date des années 1930. Elle procédait de deux dynamiques.

  • La première est l’essor de l’industrie pétrolière et de l’automobile : les plastiques étant un co-produit du craquage du pétrole, les compagnies pétrochimiques recherchent activement à étendre le marché des plastiques, qui se prêtent à tous les usages comme leur nom l’indique.

  • La seconde est l’intensification de l’agriculture, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, pour faire face à une démographie galopante.

Le recours aux matières plastiques, progressif mais massif, a profondément modifié les pratiques alimentaires et agricoles, sans parler des aliments eux-mêmes.

Aujourd’hui, les impacts sanitaires et environnementaux des plastiques, en particulier sous leur forme micro et nanoparticulaires, sont avérés. La gestion (dont notamment le recyclage) des déchets plastiques n’est pas la seule en cause : c’est bien l’existence même des plastiques qui est en jeu.

Mais les mesures de réduction ou d’interdiction de l’usage de matières plastiques dans l’industrie agroalimentaire, du champ jusqu’au domicile des consommateurs, ne sauraient être appliquées sans une réflexion globale sur les pratiques actuelles de production, de distribution et de consommation des denrées alimentaires.

Un antifongique ajouté au pain de mie pour lui éviter de moisir dans son emballage

L’emballage des aliments fut le premier et reste le principal usage des plastiques dans l’agroalimentaire. Il correspond à un moment historique de changement dans la façon de stocker et de transporter les aliments, notamment grâce à la réfrigération.

C’est également un moment de reconfiguration des circuits de distribution avec le développement des supermarchés. Les plastiques deviennent alors incontournables et contribuent à structurer le marché alimentaire mondial tel que nous le connaissons aujourd’hui.

En effet, les emballages permettent d’allonger la durée de conservation des aliments et, surtout, facilitent la consommation nomade d’aliments et de boissons.

Si la bouteille en verre a permis la marchandisation de l’eau en lui attribuant une marque et des qualités, c’est bien l’invention de la bouteille d’eau en polyethylene terephthalate (PET) qui, à la fin des années 1970, a répandu son usage à l’échelle mondiale.

Les plastiques modifient jusqu’aux aliments eux-mêmes. C’est le cas du pain de mie commercialisé en sachets plastiques. Dès 1937, la firme Dupont lance un projet de recherche et développement (R&D) qui débouche sur l’ajout de « mycoban », un antifongique, à la farine utilisée pour réduire le risque de moisissure.

Les plastiques ont donc profondément changé nos manières de manger et même la nature de ce que l’on mange. Ils ont favorisé les aliments transformés par une foule d’intermédiaires et contribué à creuser le fossé entre les producteurs et les consommateurs de viande ou poisson conditionnés, surgelés, ou emballés.

Comment sortir de l’« agriplastique » ?

En amont des supermarchés, les pratiques agricoles ont, à leur tour, été transformées par les plastiques. D’abord introduits dans les années 1950 comme substituts au verre dans les serres horticoles, ils se sont généralisés depuis les années 1970 pour les cultures maraîchères sous tunnels et l’ensilage du foin.

En Europe, l’expansion des plastiques a été facilitée par la politique agricole commune (PAC). Lancée en 1962 par la Communauté économique européenne (CEE), celle-ci était au départ destinée à encourager l’agriculture intensive et productiviste.

Or, les tunnels de plastique permettent justement de cultiver et de produire des fruits ou légumes dans des terrains peu propices, d’étendre les saisons de production et de réduire les pesticides. Depuis, les surfaces recouvertes par des serres ou tunnels en plastique en Espagne et en France n’ont cessé d’augmenter.

Mais cette plastification de certaines cultures s’accompagne aussi de mutations socioprofessionnelles. Dans les vastes plaines recouvertes de tunnels plastifiés abritant des cultures de fraises (ou autres) à haute valeur ajoutée, on fait appel à une main-d’œuvre souvent étrangère, saisonnière et bon marché. Celle-ci travaille dans des conditions difficiles.

Les plastiques ont ainsi envahi les pratiques de production et les circuits de distribution des denrées alimentaires. Le mot « agriplastique » témoigne de l’enchevêtrement d’éléments humains, économiques et techniques, dont la dynamique tend à se renforcer avec le temps. Cela aboutit, après plusieurs décennies, à ce que nous pourrions qualifier de verrou sociotechnique.

Que faire pour se libérer de cette omniprésence des plastiques dans l’agroalimentaire ? Les plastiques étant constitutifs des chaînes de valeurs décrites, il serait naïf de penser qu’on pourrait conserver cette organisation marchande tout en éliminant les matières plastiques.

Ce constat ne doit pas pour autant pousser les décideurs à l’inaction. Il invite plutôt à une réflexion d’envergure sur une possible réorganisation des chaînes de valeur agroalimentaires. Afin d’initier cette réflexion, nous proposons de revenir sur quelques leçons de l’histoire.

Le plastique et l’invention du déchet

Au début du XXe siècle, l’économie des flux de denrées alimentaires entre populations rurales et urbaines fonctionnait en boucles quasi fermées. Les matières rejetées par les uns étaient utilisées, par exemple sous forme d’engrais, par les autres.

Dans ce contexte, la notion même de déchets n’existe pas encore, puisque rien n’est ni mis au rebut ni traité comme déchet ultime (c’est-à-dire, un déchet qui ne peut plus être traité davantage dans les conditions technicoéconomiques du moment).

Les fèces humaines sont alors vues comme des engrais agricoles, les chiffons peuvent devenir du papier, les carcasses d’animaux de travail sont réutilisées pour fabriquer des colles et autres produits du quotidien.




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La rupture de ces « métabolismes urbains », tels que décrits par Sabine Barles, correspond historiquement à l’avènement de la chimie de synthèse. Se met alors en place un complexe industriel qui produit à la fois des engrais, des produits phytopharmaceutiques et des plastiques, trois catégories de produits constitutifs des chaînes de valeurs agricoles actuelles.

Il n’est certes ni envisageable – ni même souhaitable – de reproduire à l’identique les métabolismes urbains du début du XXe siècle. Ils reposaient largement sur la mobilisation d’une main-d’œuvre nombreuse sous-payée vivant dans la misère, par exemple les chiffonniers.

En revanche, on peut retenir l’idée d’une approche systémique, globale et métabolique au lieu de se contenter de chercher un matériau de substitution aux plastiques qui soulèvera, à son tour, des difficultés similaires. Il s’agit donc de repenser, avec les acteurs concernés, l’ensemble des filières agroalimentaires pour viser la sobriété plastique.


Cet article s’appuie sur le rapport d’expertise « Plastiques utilisés en agriculture et pour l’alimentation » Inrae/CNRS, publié en mai 2025.

The Conversation

Baptiste Monsaingeon a reçu des financements de l’ANR pour divers projets de recherche publique liés aux déchets et aux plastiques.

Bernadette Bensaude-Vincent et Mathieu Baudrin, ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Comment le plastique est devenu incontournable dans l’industrie agroalimentaire – https://theconversation.com/comment-le-plastique-est-devenu-incontournable-dans-lindustrie-agroalimentaire-265125

COP30 : Comment éviter que le plastique ne devienne le radeau de secours de l’industrie pétrolière ?

Source: The Conversation – in French – By Marie-France Dignac, Directrice de recherches sur la biologie des sols, INRAE, Inrae

Issus à 99 % du pétrole, les plastiques alimentent la crise écologique et climatique tout au long de leur cycle de vie. Derrière l’image trop familière des déchets qui polluent les rivières puis les océans, la production et le recyclage des plastiques sont aussi source d’émissions considérables de gaz à effet de serre, de quoi compromettre les efforts mondiaux de réduction des émissions. Surtout, les plastiques, un débouché du pétrole, entretiennent la dépendance de l’économie aux énergies fossiles. Le risque serait qu’ils deviennent la planche de salut des industriels de la pétrochimie à l’occasion de la COP30 sur le climat, qui se déroulera du 10 au 21 novembre 2025, à Belem, au Brésil.


À partir du 10 novembre 2025, la COP30 sur le climat réunira les États membres de l’Organisation des Nations unies (ONU) au cœur de la forêt amazonienne, au Brésil. Il s’agit d’un rendez-vous majeur du multilatéralisme, où l’on espère que les ambitions régulièrement formulées par les États vont enfin se concrétiser.

Le contexte international n’est pas forcément au beau fixe pour cela. Face à des pays qui nient la science, ou qui se soucient peu de l’environnement et de la santé humaine et refusent de comprendre que leurs propres économies en paieront le prix à long terme, les pays engagés dans la transition vers une économie moins polluante et moins dépendante des énergies fossiles peinent à se faire entendre. Les négociations en vue d’un traité contre la pollution plastique, qui n’ont toujours pas abouti à un texte, en fournissent un exemple éloquent.

Les preuves scientifiques sont pourtant très claires quant aux impacts de la production de plastiques sur la perte de biodiversité et la pollution à l’échelle planétaire. D’autant plus que ces impacts sont en réalité bien plus larges : les plastiques impactent la santé humaine et exacerbent le dépassement de toutes les autres limites planétaires. En cela, ils aggravent la crise écologique et climatique déjà en cours.




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Pas de plastique sans pétrole

L’impact climatique du secteur de la pétrochimie est moins souvent mis en avant que celui des secteurs de l’énergie et des transports, plus proches des consommateurs. Il fait pourtant figure d’éléphant dans la pièce : entre 4 et 8 % de la production de pétrole est aujourd’hui utilisée pour fabriquer des produits plastique. Près de 99 % de ces produits sont fabriqués à partir de pétrole.

Depuis l’extraction et le transport des combustibles fossiles, jusqu’à la fabrication, l’utilisation et l’élimination des plastiques, ces matériaux génèrent des émissions qui contribuent au réchauffement climatique. Les plastiques sont ainsi directement responsables de 3,5 % des émissions globales de gaz à effet de serre, dont la plupart sont générées lors de leur production.

Le recyclage des plastiques, souvent mis en avant par ces industriels, n’a rien d’une solution miracle. Toutes les technologies de traitement des déchets plastiques sont émettrices de gaz à effet de serre :

Dans un scénario de statu quo, si la production et l’utilisation de plastiques continuent d’augmenter au rythme actuel (soit un doublement de la quantité de plastiques produits tous les 20 ans), les émissions de gaz à effet de serre provenant des plastiques pourraient représenter de 10 à 13 % du budget carbone total (c’est-à-dire, la quantité de gaz à effet de serre que l’on peut encore se permettre d’émettre tout en restant sous la barre d’une hausse de +1,5 °C à l’horizon 2050).

Des impacts indirects à large échelle

Et encore, les chiffres qui précèdent ne tiennent pas compte du fait que les plastiques participent directement à la mondialisation de l’économie. Ils permettent de transporter les biens et denrées sur de très longues distances et de ce fait favorisent une économie basée sur une production loin des zones de consommation, fortement émettrice de gaz à effet de serre.

La pollution plastique se retrouve dans les rivières, les océans ou sur terre, sous différentes tailles (macro, micro ou nanoplastiques), et peut persister pendant des siècles. Selon l’OCDE, environ 22 % des déchets plastiques finissent dans l’environnement, dont une grande partie dans l’océan, nuisant à la vie marine.

Les aliments, l’eau et l’air sont ainsi contaminés et les microplastiques finissent, à travers la chaîne alimentaire, également dans notre corps. Les preuves scientifiques de l’impact des plastiques sur la santé humaine sont de plus en plus solides.

Mais ce n’est pas tout. Les plastiques agissent également indirectement sur le réchauffement climatique. En effet, les débris plastiques en mer modifient les cycles du carbone et des nutriments. En agissant sur les processus microbiens, ils diminuent la productivité en nutriments à la surface de l’océan. Résultat : les « pompes à carbone » de l’océan, qui ont permis de piéger environ 31 % des émissions anthropiques de CO2 entre 1994 et 2007, fonctionnent moins bien.

Par ailleurs, une méta-analyse récente a montré que la présence de microplastiques dans l’eau ou dans les sols pourrait diminuer la photosynthèse, et donc limiter la production de biomasse carbonée. Avec des impacts sur la sécurité alimentaire, mais aussi sur les puits de carbone naturels et le climat.




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Les leçons du traité contre la pollution plastique

Reconnaissant tous ces dangers des plastiques pour la santé humaine et la santé de l’environnement, un comité intergouvernemental de négociation (CIN) a été créé en mars 2022 afin d’élaborer un instrument international juridiquement contraignant pour mettre fin à la pollution plastique dans tous les environnements. Et ceci, en tenant compte de l’ensemble du cycle de vie des plastiques.

La deuxième partie de la cinquième réunion de ce comité (CIN-5.2) s’est tenue à Genève, du 5 au 14 août 2025. Les négociations étaient basées sur le projet de texte du président du CIN proposé à la fin de la première partie du CIN-5 à Busan, en 2024.

À l’occasion de la reprise des négociations en vue d’un traité contre la pollution plastique, à Genève, en août 2025, une installation artistique de Benjamin Von Wong (Le Fardeau du penseur) pour sensibiliser au problème du plastique a envahi la place des Nations où trône l’emblématique Broken Chair.
Florian Fussstetter/UNEP, CC BY-NC-ND

Plusieurs éléments de ce projet de texte peuvent avoir une réelle efficacité pour mettre fin à la pollution plastique. Il s’agit notamment :

  • de réduire la production de plastique (article 6),

  • d’interdire les produits plastique et les substances chimiques dangereuses pour les humains ou pour l’environnement (article 3),

  • de concevoir des produits en plastique moins polluants (article 5),

  • de limiter les fuites vers l’environnement (article 7)

  • et enfin de protéger la santé humaine (article 19).

Mais de nombreux pays font pression pour que ces mesures soient rejetées : les mêmes désaccords politiques qui avaient bloqué les négociations précédentes se sont reproduits à Genève.

Une coalition de pays qui ont tout intérêt à ne pas réduire la production de pétrole

Presque tous les plastiques sont fabriqués à partir de combustibles fossiles, c’est pourquoi les pays qui refusent de prendre des mesures ambitieuses – notamment l’Arabie saoudite, la Russie et l’Iran – sont essentiellement des pays producteurs de pétrole ou dotés d’industries pétrochimiques puissantes.

Les intérêts économiques en jeu sont donc importants. Ce groupe de pays partage les mêmes idées – nommé pour cela le « like-minded group » – et refuse d’inclure de tels objectifs. Ils privilégient un accord visant à gérer les déchets, sans réduire leur production.




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Mais ce faisant, ils dénigrent tous les modèles scientifiques sur l’évolution de la pollution plastique, qui montrent qu’il est nécessaire de réduire la quantité de plastique produite chaque année afin de réduire la pollution par les plastiques tout au long de leur cycle de vie. On a également pu noter la forte présence des lobbies des entreprises pétrolières et des fabricants de plastiques, qui ne cesse d’augmenter au fil des négociations.

Le manque de consensus à la fin des négociations du CIN-5.2 peut être vu comme un échec des négociations.

Toutefois, le rejet massif du texte faible proposé le 13 août a aussi montré qu’une grande majorité de pays ne sont pas prêts à accepter un traité vidé de sa substance.

De nombreux pays ont souligné que ce texte ne permettrait pas d’atteindre les objectifs pourtant fixés dans le mandat à l’origine de ces négociations, et ont appelé à des mesures ambitieuses en accord avec la science, notamment une réduction de la production de plastique et une régulation des produits et substances chimiques dangereux, pour protéger la santé humaine et de l’environnement. La majorité des pays s’est aussi déclarée favorable à la poursuite des discussions.

Le multilatéralisme a montré à Genève la capacité des pays à construire une coalition forte et ambitieuse, rassemblant près de 120 pays (les 75 pays de la Coalition de haute ambition (HAC) et leurs alliés) et basant ses positions sur les faits scientifiques.

Acter l’abandon des énergies fossiles décidé lors des dernières COP

Espérons que ces avancées se concrétisent avec la poursuite des discussions sur le traité contre la pollution plastique, et qu’elles soient prises en compte dans les négociations climatiques lors de la COP30. La production de plastique ne doit pas menacer les efforts réalisés par les États pour limiter le recours aux énergies fossiles dans les autres secteurs.

Comme il a été reconnu lors des dernières COP sur le climat, notamment la COP28 en 2023, le monde doit s’organiser pour sortir progressivement des énergies fossiles.

D’importants efforts de recherche ont été consacrés à cette transition dans les secteurs de l’énergie et des transports, qui utilisent la majeure partie des ressources fossiles pour produire de la chaleur, de l’électricité et des carburants. Les énergies renouvelables remplacent ainsi peu à peu les produits pétroliers dans le mix électrique, ainsi que dans le secteur des transports.

D’autres secteurs, par exemple l’industrie lourde, doivent se réinventer : en effet, ils sont davantage dépendants aux produits pétroliers dans leurs processus industriels mêmes.

À cet égard, la pétrochimie souffre d’un problème de fond : elle contribue à maintenir à un niveau élevé la demande en pétrole, qui constitue un intrant de ses procédés industriels. Les produits pétrochimiques devraient ainsi représenter plus d’un tiers de la croissance de la demande mondiale de pétrole d’ici 2030, et près de la moitié de celle-ci d’ici 2050.

Les plastiques ne doivent pas devenir le radeau de secours de l’industrie pétrolière. En plus de contribuer aux émissions globales de gaz à effet de serre, ils détruisent les sols, empoisonnent les eaux et nuisent aux organismes vivants, y compris les humains. Sur les sept milliards de tonnes de déchets plastiques générés dans le monde depuis l’invention de ce matériau, moins de 10 % ont été recyclés, et cinq milliards de tonnes se sont accumulés dans la nature.

Les industriels de la pétrochimie, de l’extraction des énergies fossiles et leurs alliés cherchent une fois de plus à déplacer le problème : la production de plastiques pose un problème sanitaire, écologique, et climatique majeur. Réduire la production de plastiques constitue un levier incontournable pour maîtriser leurs impacts sur la planète.

The Conversation

Marie-France Dignac a reçu des financements de l’Agence de la Transition Ecologique (ADEME) et de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Jean-François Ghiglione a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), de l’ADEME, de l’OFB et de l’Agence de l’eau

ref. COP30 : Comment éviter que le plastique ne devienne le radeau de secours de l’industrie pétrolière ? – https://theconversation.com/cop30-comment-eviter-que-le-plastique-ne-devienne-le-radeau-de-secours-de-lindustrie-petroliere-265912

Les Français face à la peine de mort, une histoire passionnelle

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Picard, Chercheur associé au centre d’histoire du XIXème siècle, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Robert Badinter entre au Panthéon ce 9 octobre. Il fut la grande figure du combat contre la peine de mort au moment de son abolition en 1981. À l’époque, 62 % des Français y étaient pourtant favorables. Quel rôle l’opinion publique a-t-elle joué dans les débats relatifs à la peine capitale au cours du XXe siècle ? Quels ont été les déterminants – notamment médiatiques – de son évolution en faveur ou contre l’abolition ?


Ce jeudi 9 octobre, Robert Badinter entre au Panthéon, en hommage à son rôle dans l’abolition de la peine de mort, et, en juin 2026, Paris accueillera le 9e Congrès mondial contre la peine de mort. Cette abolition est inscrite dans la Constitution depuis 2007, après un vote quasi unanime des parlementaires (828 pour, 26 contre). Tout concourt à en faire aujourd’hui l’une des « valeurs de la République » les plus consensuelles, enseignée dans les manuels scolaires et défendue par la diplomatie française. L’abolition n’apparaît guère menacée, y compris à l’extrême droite : les partis politiques ne font plus figurer le rétablissement de la peine capitale dans leur programme, malgré les déclarations de certaines personnalités.

Pourtant, la peine de mort a suscité des débats particulièrement vifs dans notre pays. Indépendamment des arguments philosophiques et scientifiques sur sa légitimité et sur son efficacité dissuasive, ses partisans ont longtemps pu s’appuyer sur le « sentiment public » de la population, auquel la répression pénale devait nécessairement s’accorder. Les opposants ont, à l’inverse, souligné à quel point ce sentiment était versatile, superficiel, et difficilement évaluable. La question de l’adhésion populaire à la peine capitale s’est ainsi reconfigurée à plusieurs reprises au cours du siècle dernier.

L’échec de l’abolition en 1908 : une opinion publique manipulée ?

L’idée qu’une écrasante majorité de citoyens serait en faveur de la peine de mort est largement répandue au début du XXe siècle, ce qui pourtant n’allait pas de soi au XIXe. Victor Hugo, lors de son discours à l’Assemblée nationale en 1848, affirme que, lors de la révolution de février, « le peuple […] voulut brûler l’échafaud » et regrette que l’on n’ait pas été « à la hauteur de son grand cœur ».

En 1871, la guillotine est d’ailleurs effectivement incendiée par un groupe de gardes nationaux pendant la Commune. Ce sont des partis progressistes, se présentant comme des défenseurs des intérêts populaires, qui poussent le thème de l’abolition dans leurs programmes, des socialistes aux radicaux. Ces derniers mettent l’abolition à l’ordre du jour parlementaire en 1906. Le président Fallières commence alors à gracier systématiquement les condamnés à mort en attendant l’examen du projet.

L’échec des [abolitionnistes] en 1908, témoigne d’un revirement spectaculaire, dans lequel l’évocation, ou la fabrication, de l’opinion publique joue le rôle principal. En pleine crise sécuritaire, alors que la presse déborde de faits divers sanglants et s’inquiète de la menace croissante des « apaches », ces jeunes voyous des faubourgs prêts à tous les crimes, l’abolition et les grâces présidentielles sont prises pour cible. De grands titres de la presse populaire n’hésitent pas à susciter l’engagement de leurs lecteurs, selon une logique réclamiste (visant à créer un évènement destiné à attirer l’attention du plus grand nombre).

À l’occasion d’une sordide affaire de meurtre d’enfant, l’affaire Soleilland, le Petit Parisien organise un « référendum »-concours rassemblant 1 412 347 réponses, avec un résultat sans appel : 77 % sont contre l’abolition. La mobilisation « populaire » s’observe également dans les pétitions des jurys s’élevant contre l’abolition, et dans la recrudescence des condamnations capitales. Dans l’Hémicycle, les députés opposés au projet évoquent cet état d’esprit d’une population inquiète. Cette popularité de la peine de mort semble vérifiée par les « retrouvailles » enthousiastes du public avec le bourreau, lors de la quadruple exécution de Béthune (Pas-de-Calais), en 1909, qui met un terme au « moratoire » décidé par Fallières.

Ces campagnes de presse et de pétitions des jurys reflètent-elles bien l’état de l’opinion publique ? Les principaux quotidiens sont ici juges et parties, prenant fait et cause pour la peine de mort et appelant leurs lecteurs à appuyer leur démarche. Le choix de faire campagne sur ce thème est un moyen pour les patrons conservateurs de ces titres, comme Jean Dupuy, de mettre en difficulté le gouvernement Clemenceau. De même, les pétitions des jurys sont en grande partie inspirées par une magistrature traditionnellement conservatrice. Il est certain que l’« opinion publique » a été influencée, mais l’écho rencontré par ces entreprises dans la population suppose une certaine réceptivité de celle-ci. En tous les cas, cette crainte de l’opinion a suffi à modifier les positions de nombreux députés radicaux, ralliés aux « morticoles ».

Retournement de l’opinion à partir des années 1950

La période s’étendant de l’échec abolitionniste de 1908 à l’après-Seconde Guerre mondiale, marquée par les violences de masse, n’est guère propice à une reprise du débat. La Libération et l’épuration représentent sans doute le point d’acmé dans l’adhésion de la population au principe de la mise à mort. La haine contre les collaborateurs conduit, dans les premiers mois, à des lynchages et à une sévérité extrême des tribunaux chargés de l’épuration, mais aussi des cours d’assises ordinaires.

Néanmoins, passée cette vague vindicative, la peine de mort perd rapidement du terrain (du moins en France hexagonale). Au début des années 1950, le nombre de condamnations capitales s’effondre, passant de plusieurs dizaines à quelques unités par an, des propositions de loi en faveur de l’abolition sont régulièrement déposées, à gauche comme à droite, des comités militants se forment. Surtout, les Français ne semblent plus aussi réceptifs aux campagnes de presse prônant la sévérité. Alors que le journal Combat s’engage en avril 1950 pour élargir la peine capitale aux parents dont les maltraitances ont entraîné la mort de leurs enfants, les courriers des lecteurs poussent le quotidien à réorienter son propos pour dénoncer les « causes profondes du mal » : taudis, misère et alcoolisme.

C’est à cette époque que les sondages, nouvel outil venu des États-Unis, permettent d’objectiver l’opinion publique et posent régulièrement la question de la peine de mort. La courbe du soutien à l’abolition s’élève à partir du milieu des années 1950 : de 19 % en 1956, elle passe à 58 % en 1969, à la faveur de la prospérité économique retrouvée et de la contestation croissante des valeurs autoritaires. Nombre d’intellectuels s’engagent et influencent l’opinion par leurs œuvres, qu’il s’agisse des écrivains Albert Camus ou Marcel Aymé, du cinéaste André Cayatte ou de l’avocat Albert Naud. Avec le concile Vatican II (1962-1965), la diffusion d’un christianisme plus social et réformateur permet de rallier une partie des catholiques.

C’est à partir du début des années 1970, notamment après l’affaire de Clairvaux, pour laquelle Claude Buffet et Roger Bontems sont guillotinés, après trois ans sans exécution capitale, que la peine de mort regagne des partisans : 53 % sont en sa faveur en 1972, 62 % en septembre 1981, à la veille du vote de la loi d’abolition. Cette poussée s’observe alors même que de plus en plus d’autorités religieuses, d’associations et de personnalités publiques s’engagent contre la peine de mort.

1981 : de quelle opinion parle-t-on ?

Paradoxalement, l’abolition est ainsi votée dans un contexte de remontée des préoccupations sécuritaires. Mais que valent vraiment ces sondages ? Outre les traditionnelles critiques adressées à cet outil, les abolitionnistes soulignent l’écart existant entre ces chiffres et les réticences certaines des jurés à condamner à mort. Les condamnations capitales restent en effet exceptionnelles. Comme l’affirme Robert Badinter, la véritable abolition serait déjà en large partie à l’œuvre dans les prétoires : 16 condamnations pour l’ensemble des années 1970, et « seulement » 6 exécutions, alors que le thème de l’insécurité prospère dans les médias.

L’abolition est aussi tacitement acceptée par les électeurs, qui portent au pouvoir en 1981 un homme, François Mitterrand, et une majorité politique, qui n’ont pas fait mystère de leurs intentions en la matière. Certes, la peine de mort n’a sans doute pas été le déterminant majeur du vote, mais lors de l’émission télévisée « Cartes sur table », le candidat socialiste ne s’est pas dérobé, en affirmant clairement sa position. Durant la campagne des législatives de 1981 consécutive à la dissolution, le ministre de la justice Maurice Faure présente l’abolition comme un chantier prioritaire, ce qui ne nuit en rien à l’écrasante victoire socialiste. Fort de cette onction démocratique, son successeur, Robert Badinter, a cependant conscience qu’il faut saisir le moment. L’Assemblée nationale, et de manière plus étonnante le Sénat pourtant acquis à la droite, votent l’abolition à la fin du mois de septembre 1981.

Il faudra attendre 1998 pour voir, dans les sondages, la courbe du soutien à la peine de mort croiser celle du soutien à l’abolition. Dans le même temps, cependant, le thème du rétablissement de la peine capitale ne fait plus recette chez les parlementaires, malgré le dépôt de quelques propositions de loi. Sur le long terme, les bénéfices politiques d’une prise de position abolitionniste semblent largement l’emporter sur un engagement inverse. Les associations abolitionnistes mobilisent bien davantage et sont plus structurées que les partisans de la peine de mort. Ce paradoxe est-il la preuve de la superficialité de l’adhésion à la peine capitale, voire de la dissonance cognitive de citoyens qui affirment la soutenir mais qui admirent les responsables qui s’y opposent ?

Dans les dernières enquêtes, le soutien à la peine capitale progresse, passant d’un minimum de 32 % en 2009 à 49 % lors de la dernière mesure de ce type, en février 2025. Comparer les sondages de 1981, alors que des exécutions étaient encore possibles, et ceux de 2025, alors que la peine de mort s’enfonce dans un passé de plus en plus lointain et que la probabilité d’un rétablissement apparaît illusoire, n’a cependant guère de sens. On peut y voir surtout un corollaire du succès actuel des thèses sécuritaires, qui trouvent à s’épanouir dans d’autres dispositifs.

The Conversation

Nicolas Picard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les Français face à la peine de mort, une histoire passionnelle – https://theconversation.com/les-francais-face-a-la-peine-de-mort-une-histoire-passionnelle-266795

SHIELD : prévenir la maladie d’Alzheimer et la démence grâce à un modèle simple et facile à retenir

Source: The Conversation – in French – By Donald Weaver, Professor of Chemistry and Senior Scientist of the Krembil Research Institute, University Health Network, University of Toronto

On pourrait éviter jusqu’à un tiers des cas de maladie d’Alzheimer en agissant sur certains facteurs de risque. (Piqsels)

La maladie d’Alzheimer (MA) est sur le point de devenir un des principaux défis de santé publique de notre temps. Toutes les trois secondes, une personne est diagnostiquée avec une démence, le plus souvent la maladie d’Alzheimer, quelque part dans le monde.

Actuellement, environ 50 millions de personnes souffrent de la maladie d’Alzheimer. D’ici 2050, ce chiffre pourrait dépasser les 130 millions.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Les conséquences sur la santé humaine et sur le plan socio-économique seront immenses. Et s’il était possible de stopper cette tendance ?




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Prévenir la maladie d’Alzheimer

Un rapport publié en 2024 par la Commission Lancet, un organisme influent, indique que jusqu’à un tiers des cas de MA pourraient être évités en éliminant certains facteurs de risque. Parmi ces quatorze facteurs modifiables, on trouve : lésions cérébrales traumatiques, hypertension, dépression, diabète, tabagisme, obésité, taux de cholestérol élevé, manque d’activité physique, consommation excessive d’alcool, faible niveau d’éducation, perte de la vue ou de l’audition, isolement social et pollution atmosphérique.




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Bien que cette liste exhaustive repose sur des bases scientifiques solides, il n’est pas facile pour le grand public de surveiller et de gérer 14 objectifs de santé distincts, d’autant plus que les efforts de prévention doivent commencer plusieurs décennies avant l’apparition des symptômes.

Ce problème mérite qu’on s’y attarde. Pour ce faire, il faut un modèle simple et facile à retenir, que le public peut facilement adopter, comprendre et suivre.

On peut s’inspirer de modèles qui ont fait leurs preuves. Les associations de prévention des accidents vasculaires cérébraux (AVC) ont adopté avec succès le truc mnémotechnique VITE (visage, incapacité, trouble de la parole, extrême urgence) pour enseigner les signes avant-coureurs de cette maladie. La lutte contre la MA a besoin d’un équivalent du VITE.

SHIELD (en anglais : Sleep, Head Injury prevention, Exercise, Learning et Diet ; soit en français : sommeil, prévention des traumatismes crâniens, exercice, apprentissage et alimentation – peut remplir ce rôle. Il rassemble les principaux facteurs de risque de démence et les classe en cinq catégories, offrant ainsi une stratégie de prévention claire et efficace.

Sommeil

Le sommeil est un élément fondamental de SHIELD. Le maintien d’habitudes de sommeil saines est un important facteur de protection contre la démence. Un bon sommeil favorise les fonctions cérébrales, la mémoire, l’humeur et l’apprentissage.

Un sommeil insuffisant (moins de cinq heures par nuit) ou de mauvaise qualité (réveils fréquents), en particulier à l’âge mûr, augmente les risques de déclin cognitif et de démence. Si on en souffre de manière chronique, cela provoque une accumulation de la protéine bêta-amyloïde, associée au développement de la maladie d’Alzheimer, dans le cerveau.




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Un mauvais sommeil accroît également les risques d’obésité, d’hypertension artérielle et de dépression, qui sont tous associés à la maladie d’Alzheimer. Si vous dormez actuellement quatre à cinq heures par nuit, voyez si vous pouvez modifier cette habitude pour diminuer votre risque de souffrir de démence plus tard dans votre vie. Le sommeil est un outil essentiel pour protéger le cerveau et prévenir la MA.

Traumatisme crânien

Étonnamment, la prévention des traumatismes crâniens est souvent négligée dans les discussions sur la démence. Il existe pourtant un lien étroit entre les traumatismes crâniens, notamment les commotions cérébrales, et l’augmentation du risque de développer la maladie d’Alzheimer.

Ces lésions peuvent survenir dans des contextes très variés, et pas uniquement dans le cadre de sports professionnels. Ainsi, la violence conjugale est malheureusement courante dans notre société et constitue une cause fréquente, mais souvent ignorée, de traumatismes crâniens.

La prévention des traumatismes crâniens doit débuter tôt et se poursuivre tout au long de la vie, car les dommages peuvent s’accumuler avec le temps. Des mesures de sécurité élargies, telles que l’amélioration de la conception des casques, le renforcement des protocoles relatifs aux commotions cérébrales dans les sports pour jeunes et adultes, ainsi que les efforts visant à prévenir les traumatismes crâniens dans tous les contextes, peuvent jouer un rôle important dans la protection de la santé cérébrale à long terme et la prévention de la maladie d’Alzheimer.

Exercice

Une femme aux cheveux gris utilisant un appareil de musculation
Une activité physique régulière, même modérée, favorise un vieillissement cérébral plus sain.
(Unsplash/Centre for Ageing Better)

L’exercice physique est sans doute l’aspect du mode de vie agissant le plus sur la prévention de la maladie d’Alzheimer. Il permet de lutter directement contre plusieurs facteurs de risque importants, comme l’obésité, l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie ou encore la dépression. Il favorise également la croissance de cellules cérébrales, la mémoire et la santé émotionnelle.

Pourtant, la sédentarité demeure courante, en particulier dans les pays à revenu élevé, où elle pourrait être à l’origine d’environ un cas de MA sur cinq. L’exercice physique n’est pas seulement bon pour le cœur, mais aussi pour le cerveau. Une activité physique régulière, même modérée, permet au cerveau de mieux vieillir et peut contribuer à prévenir la maladie d’Alzheimer.




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Apprentissage

L’apprentissage, qu’il se fasse à l’école ou en dehors, reste l’un des facteurs de protection les plus efficaces contre la démence. Un faible niveau d’éducation, comme le fait de ne pas avoir terminé ses études secondaires, est associé à un risque nettement accru de démence. L’apprentissage contribue à la « réserve cognitive » du cerveau, c’est-à-dire à sa capacité à bien fonctionner malgré des lésions ou des maladies.




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Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer conservent de meilleures fonctions mentales si elles ont continué à s’instruire tout au long de leur vie. Les messages de santé publique devraient promouvoir l’apprentissage sous toutes ses formes : lecture, étude d’une langue, loisirs stimulants, etc.

Il n’est jamais trop tôt (ni trop tard) pour découvrir une nouvelle langue ou stimuler son cerveau. Renforcer sa réserve cognitive protège le cerveau contre la maladie d’Alzheimer.

Alimentation

L’alimentation joue également un rôle important dans la santé du cerveau et la prévention de la démence. Toutefois, aucun aliment ne permet à lui seul de l’éviter. C’est plutôt une combinaison d’aliments riches en nutriments qui favorise la santé globale du cerveau.

Pour réduire les risques de démence, il est recommandé de privilégier un régime sain composé d’aliments entiers tels que des fruits, des légumes, des céréales complètes, des noix et du poisson, tout en limitant les produits transformés, la viande rouge et les sucreries.




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L’adoption d’habitudes alimentaires qui correspondent au régime méditerranéen permettrait de prévenir le déclin cognitif. Inspiré des menus traditionnels des pays bordant la mer Méditerranée, ce régime est bénéfique pour le cerveau et le cœur. Il se compose essentiellement de nourriture d’origine végétale, avec l’huile d’olive comme principale source de graisses, et préconise une faible consommation de viande rouge, d’aliments transformés et de sucres ajoutés.


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Notre alimentation influence l’inflammation et la santé vasculaire du cerveau, deux éléments associés à la maladie d’Alzheimer. Plutôt que d’être abordée sous l’angle des restrictions ou de la punition, un régime sain devrait être considéré comme un investissement positif dans l’indépendance, la clarté d’esprit et l’énergie sur le long terme pour ceux qui souhaitent améliorer leur santé cérébrale.

La prévention, le meilleur outil

En simplifiant la science, le cadre SHIELD propose une approche réaliste et fondée sur des preuves en matière de santé cérébrale. Tant qu’aucun remède n’aura été découvert contre la maladie d’Alzheimer, la prévention demeurera l’outil le plus efficace, et des concepts comme SHIELD pourront constituer un excellent point de départ.

La maladie d’Alzheimer ne doit pas être considérée comme inévitable. On ne doit pas accepter comme une fatalité les prédictions selon lesquelles plus de 130 millions de personnes pourraient être atteintes de cette démence d’ici 2050. Des décisions et des mesures appropriées peuvent contribuer à prévenir la maladie d’Alzheimer et à protéger l’esprit et la mémoire de millions de personnes.


Emma Twiss, étudiante en quatrième année en sciences de la vie à l’Université Queen’s, est co-auteure de cet article.

La Conversation Canada

Donald Weaver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. SHIELD : prévenir la maladie d’Alzheimer et la démence grâce à un modèle simple et facile à retenir – https://theconversation.com/shield-prevenir-la-maladie-dalzheimer-et-la-demence-grace-a-un-modele-simple-et-facile-a-retenir-266037

Élections municipales : les enjeux des villes changent, mais pas leurs pouvoirs

Source: The Conversation – in French – By Caroline Patsias, Professeure en science politique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Longtemps considérées comme de simples outils aux services des gestionnaires, les municipalités québécoises abordent les élections municipales de novembre avec un rôle transformé. Crise du logement, transition écologique, gouvernance : les enjeux qu’elles affrontent sont désormais profondément politiques.

Alors qu’en Europe, les municipalités sont souvent vues comme des fiefs politiques utiles à la conquête du pouvoir central, celles du Québec ont longtemps été marquées par une vision administrative, sinon apolitique. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène.

Jusqu’à la fin des années 1970, les municipalités québécoises ne comptaient pas de partis politiques locaux. Cette absence, combinée à la déconnexion entre les paliers provincial et fédéral, a limité la dimension idéologique des débats et leur continuité. Depuis, les partis sont permis dans les municipalités de plus de 5000 habitants, mais ils demeurent concentrés dans les grandes villes et rarement pérennes. Dans deux municipalités sur trois, le maire est encore élu par acclamation.

Ce type d’élection freine la politisation des débats et reflète la difficulté du métier d’élu, particulièrement dans les petites villes où les fonctions électives se cumulent avec un emploi externe. Ces dernières années, la montée des incivilités et des violences envers les représentants a encore accentué les difficultés de recrutement des candidats.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connait de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et – tout particulièrement en cette année électorale – politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Une politisation encore inachevée

Malgré ce contexte, la campagne municipale de 2025 s’annonce hautement politique. Les enjeux qui s’imposent aux municipalités sont nombreux et structurants.

Le plus urgent est sans doute la crise du logement, avec pour corollaire la hausse de l’itinérance. Si jusqu’ici, seules les métropoles étaient concernées, le phénomène s’est étendu jusqu’aux petites et moyennes municipalités en raison d’un taux de vacances qui oscille en moyenne entre 1 et 2 % entre 2023 et 2025. Désormais, des municipalités comme Trois-Rivières, Rimouski ou Saint-Hyacinthe peinent à répondre à la demande locative malgré des programmes d’aide provinciaux. Cette crise en recoupe d’autres : cohabitation entre les groupes sociaux, usage de drogue, insécurité ou sentiment d’insécurité, relance des centres-villes.

Cependant, les municipalités disposent de peu de leviers : leur marge de manœuvre se limite principalement aux taxes foncières. Cette contrainte rend difficile la mise en place de solutions efficaces pour lutter contre l’itinérance ou répondre pleinement aux besoins en logement, laissant les villes en première ligne face à des problèmes structurants qu’elles ne peuvent résoudre seules.

Autre enjeu : la transition environnementale, qui touche le transport collectif et les stratégies de développement. À Montréal, le transport collectif a attiré l’attention des médias avec le constat alarmant de la dégradation des infrastructures du métro, laquelle questionne non seulement la possibilité d’extension du réseau mais également l’entretien des équipements existants. Cette rénovation des structures, négligée par les gouvernements précédents, vient également compliquer la circulation montréalaise, accroissant la grogne des citoyens.




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Relations tendues entre les paliers

Ces dossiers révèlent une autre dimension soulevée par ces élections : la relation entre les paliers de gouvernement. Le logement, la transition écologique ou la rénovation urbaine dépassent largement le cadre local. Leur réussite suppose une coordination entre les politiques formulées aux échelons municipal, provincial et fédéral.

Or, ces dernières années, les relations des municipalités avec les échelons politiques supérieurs ont souffert soit d’un manque de communication avec le fédéral, soit de désaccord avec le provincial, dans un contexte qui n’est pas dénué d’instrumentalisation politique. Par exemple, à Québec la réalisation d’un troisième lien autoroutier a suscité des frictions entre le gouvernement provincial de la Coalition avenir Québec qui soutient le projet et le maire, Bruno Marchand, désireux d’implanter un tramway.

À Montréal des divergences ont aussi été visibles sur le financement du transport collectif. L’engagement phare de la mairesse Valérie Plante d’une ligne rose qui relierait l’île de Montréal du sud au nord a été recalé par le gouvernement provincial. Tandis que le premier ministre François Legault dénonçait un projet électoraliste redondant avec les services existants, les partisans de la mairesse insistaient sur la saturation du réseau. Ces tensions sont d’autant plus préjudiciables que le dialogue entre les différents paliers est nécessaire à la cohérence et donc à la réussite des politiques.

Les municipalités, en première ligne face aux doléances des citoyens, doivent pourtant trouver des solutions, même transitoires. À Montréal, la cohabitation au centre-ville entre itinérants et résidents pousse à multiplier les centres d’accueil et de logement d’urgence. L’aménagement de pistes cyclables a également révélé une forte polarisation, rappelant que la justice environnementale s’enracine dans les inégalités entre quartiers. La perte de stationnement touche différemment les ménages selon leur dépendance à l’automobile. Ainsi dans l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, des mères de famille ou célibataires, aux horaires atypiques, ont-elles souligné, lors de séances du conseil, l’impact de la suppression des stationnements sur des vies déjà compliquées.

Cette polarisation témoigne également de la transformation, largement initiée par Projet Montréal, de la scène politique montréalaise tant dans la culture politique que l’action publique. En deux mandats (de 2017 à 2025), le parti, sous l’égide de la mairesse Valérie Plante, a refaçonné le débat municipal autour de la mobilité durable et redessiné la trame urbaine et verte de la ville.

Des enjeux d’envergure

Les enjeux sont donc locaux certes, mais d’envergure dans une situation budgétaire qui s’annonce contrainte. À l’interdiction de déficit, à des budgets dont la majorité des dépenses sont fixes et les marges d’action minimes s’ajoutent un contexte de rigueur budgétaire et pour certaines villes, le renouvellement de la convention collective de leurs employés.


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Ces élections ont donc bien une portée politique majeure, les municipalités se trouvant à la pointe des changements de société contemporains. Il est à souhaiter que les diverses campagnes électorales fassent émerger des discussions de fond, afin de favoriser la participation et de nourrir une conversation politique à un palier où les principes généraux se heurtent aux réalités du quotidien.

La Conversation Canada

Caroline Patsias ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Élections municipales : les enjeux des villes changent, mais pas leurs pouvoirs – https://theconversation.com/elections-municipales-les-enjeux-des-villes-changent-mais-pas-leurs-pouvoirs-266663

Le faux procès des études supérieures trop longues

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Allègre, Économiste au département des études de l’OFCE, Sciences Po

Étudier serait devenu un problème. Alors qu’aux États-Unis, des conservateurs proches de Donald Trump accusent l’université de retarder la fondation des familles, certains proposent en France de raccourcir la durée des études pour relancer l’activité et la natalité. Mais la durée des études a-t-elle vraiment augmenté ? Pour quels bénéfices économiques et sociaux ?


L’enseignement supérieur fait l’objet d’attaques nouvelles et plurielles. Il ne s’agit pas seulement d’une attaque concernant les libertés académiques ou la place respective du public et du privé. Il s’agit aujourd’hui de remettre en cause l’utilité même de l’enseignement supérieur.

Aux États-Unis, selon The Heritage Foundation, think tank conservateur proche de Donald Trump, l’État ne devrait pas financer l’enseignement supérieur dans la mesure où sa durée pousse à différer la fondation d’une famille (« Government subsidies for higher education and credentialism are exacerbating the decline by providing incentives to delay or forego family formation » [2024]).

Attaques contre l’enseignement supérieur

Dans un billet paru dans les Échos, le chroniqueur Julien Damon propose de « réduire l’enseignement supérieur » et reprend une partie de l’argument contre l’enseignement supérieur, y ajoutant un argument économique en termes d’activité :

<« Diminuer le nombre d’années passées à l’université aurait des impacts évidents sur l’activité et de possibles effets sur la fécondité. […] Pourquoi se priver d’une idée favorable aux finances publiques, à l’activité et, potentiellement, à la fécondité ? »

Cette proposition fait écho à celle du parti politique Renaissance, dans un document programmatique nommé « Le camp de l’espoir », consistant à « réduire la durée moyenne de la formation initiale » (p. 41).

L’enseignement supérieur fait l’objet d’attaques venues de plusieurs fronts, mais qui se rejoignent idéologiquement : il est critiqué, car il éloignerait les jeunes de l’indépendance, de l’entreprise, de la société et du modèle familial traditionnel.

Le caractère idéologique de ce discours apparaît d’autant plus nettement à la lumière du graphique suivant, qui montre la distribution de l’âge de fin d’études selon les générations (Cf.direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques [Dares] du ministère du travail). Les données sont parlantes : l’âge moyen de fin d’études a cessé de croître à partir de la génération née en 1975. Il diminue même légèrement dans la période récente, notamment chez ceux qui suivent des cursus longs. Aujourd’hui, la proportion d’étudiants qui achèvent leurs études à 25 ans ou plus est inférieure à celle de 1975. Autrement dit, si problème il y a, il ne date pas d’hier mais remonte à plus de trente ans.

Une confusion regrettable

Pourquoi les critiques donnent-elles l’impression que les jeunes feraient des études de plus en plus longues ? En réalité, il ne faut pas confondre l’âge de fin d’études et l’accès aux diplômes. C’est là que s’inscrit le débat sur « l’inflation des diplômes », porté bien au-delà des clivages partisans, notamment par Marie Duru-Bellat dans cet entretien :

<« La massification scolaire débouche sur une inflation des diplômes, qui tendent à perdre de leur valeur. C’est comme pour la monnaie : si le nombre de diplômes augmente, mécaniquement ces derniers n’assurent plus l’accès à des emplois qualifiés dont tout le monde rêve, bien payés et avec de bonnes conditions de travail, qui restent en nombre limité. Donc les diplômes perdent de la valeur. Mais cette notion est mal perçue dans notre pays, et plutôt taboue. Car pour certains progressistes, on ne peut jamais être trop éduqué. »

L’argument est connu : l’augmentation du nombre de diplômés réduirait la valeur relative des titres scolaires, générant une frustration, en particulier chez les « nouveaux diplômés » issus des milieux les moins favorisés scolairement. La massification scolaire serait ainsi un piège.

Des redoublements en baisse

Mais les données contredisent cette idée : en durée, les jeunes ne font pas plus d’études qu’avant. L’inflation des diplômes s’explique presque entièrement par la baisse des redoublements. Autrement dit, les étudiants obtiennent davantage de diplômes non pas parce qu’ils étudient plus longtemps, mais parce qu’ils redoublent moins et progressent plus régulièrement dans le système éducatif. La valeur relative des diplômes diminue donc mécaniquement.

Dès lors, au-delà des questions idéologiques, les deux vraies questions qui se posent sont : la politique volontariste de non-redoublement était-elle justifiée ? Et la durée actuelle des études est-elle socialement et individuellement légitime ?

La question du redoublement a été traitée de manière extensive dans le champ de la sociologie et des sciences de l’éducation. Le consensus est large, des sociologues de l’éducation à l’OCDE (sur la base des résultats Pisa) : la réduction du redoublement a eu des effets positifs sur la réussite Marie Duru-Bellat. On ne peut donc être à la fois favorable au non-redoublement et regretter l’inflation des diplômes.

Cela ne veut pas dire que l’importance que l’on donne actuellement aux diplômes ne pose pas problème. Les études peuvent à la fois être plus longue et plus égalitaires, et prendre moins de place dans la détermination du mérite individuel. L’objectif d’enseignement doit primer sur celui de sélection des élites. Le système éducatif ne doit pas être un mécanisme de reproduction du mérite où le « mérite éducatif » serait transmis de parents à enfants afin de légitimer la hiérarchie sociale.

Le rendement de l’éducation

Reste la question des rendements de l’éducation. La littérature est abondante. Les diplômés ont des salaires bien supérieurs aux non-diplômés. Selon la théorie du capital humain, ces salaires sont dus à une productivité supérieure acquise grâce à l’éducation. Selon la théorie du signal, le diplôme ne sert qu’à donner un signal à l’employeur que le ou la diplômée est talentueuse (Spence, 1973). Les salaires plus élevés des diplômés ne seraient pas le résultat de leur formation, mais du signal donné par leurs diplômes quant à leurs prédispositions.

Qu’en est-il ? Pour différencier ce qui est dû aux compétences acquises grâce à la formation de l’effet du signal d’un diplôme, les économistes ont exploité des « expériences naturelles ». Un exemple est celui d’Éric Maurin dans un article fameux article sur Mai-68. Cette année-là, le bac a été massivement distribué, permettant à une cohorte entière de prolonger ses études. Ces élèves, plus nombreux à avoir rejoint les bancs de l’université que les cohortes immédiatement précédentes et suivantes, ont fait des études en moyenne plus longues. Résultat : ces élèves ont connu des trajectoires professionnelles plus favorables, avec des revenus durablement plus élevés, et même un effet positif transmis à leurs enfants. Il vaut mieux être né d’un parent qui était en Terminale en 1968 qu’en 1966 ou 1970 ! Difficile de n’y voir qu’un simple signal.

Effet signal et gains de productivité

D’autres travaux, comme ceux de David Card, 2001,confirment ce résultat. Le consensus actuel, fondé sur de nombreuses « expériences naturelles », est que les rendements de l’éducation sont élevés. Pour un individu donné, les rendements privés de l’éducation sont de l’ordre de 8 % de salaire supplémentaire par année d’études, dont environ deux tiers relèvent d’un gain réel de productivité et un tiers d’un effet de signal (Aryal, Bhullere et Lange, 2019). Autrement dit, l’éducation reste un investissement rentable, à la fois pour les individus et pour la société.

Le vrai problème est ailleurs. Depuis la génération née en 1975, l’investissement dans l’éducation stagne. Cela pourrait contribuer à expliquer la faible croissance française actuelle. Pour reprendre les termes de Thomas Melonio et Xavier Timbeau, le capital humain est « l’immatérielle richesse des nations » (2006) :

<« Nous constatons une forte augmentation du capital éducatif français depuis le début des années 1970, d’environ 60 points de PIB, pour culminer autour de 140 points de PIB au début des années 2000. […] En projection, nous estimons que ce stock a atteint un plafond, et devrait progresser modestement dans les vingt prochaines années avant de décliner sous l’effet du rétrécissement de la taille des cohortes et de la stagnation observée du niveau des diplômes. »

Réduire l’enseignement supérieur aujourd’hui reviendrait, pour les futures générations d’étudiant, à scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis et se priver d’une source de financement des retraites des quinquagénaires actuels.

Inaccessible CDI

Quid de l’indépendance des jeunes ? Le recul de l’accès des jeunes à une vie autonome n’est pas dû à l’allongement des études initiales, mais à la période de transition entre la fin des d’études et l’obtention d’un emploi stable : stage, chômage, CDD, voire contrats d’occupation divers (COD). C’est dans cet entre-deux que se joue la difficulté.

Le graphique suivant retrace l’évolution du taux d’activité des 15-24 ans entre 1975 et 2023. Non seulement le taux d’activité des jeunes ne baisse plus, mais il repart même à la hausse dans la période récente.

Sur le temps long, le vrai problème est celui de la montée de l’emploi précaire. Cela apparaît nettement si l’on suit la trajectoire professionnelle des jeunes sortis de formation initiale en 2017, au cours de leurs six premières années de vie « active ». L’emploi à durée indéterminée (EDI) ne devient majoritaire (>50 %) qu’au bout de quatre ans environ après la sortie des études initiales ! L’obstacle, en termes d’autonomie, semble moins être l’enseignement supérieur que l’entrée dans la vie active. Ironie de l’histoire : en voulant rapprocher les jeunes des entreprises (multiplication des césures, stages, apprentissages), on les a éloignés du CDI.

Vers un revenu étudiant ?

Il est vrai que suivre des études supérieures retarde en moyenne l’âge du premier enfant. Mais cela n’entraîne pas une baisse de la fécondité. En 2009, l’indice conjoncturel de fécondité (ICF) était de 1,8 pour les diplômées du baccalauréat, et… exactement le même chiffre pour les diplômées du supérieur (INED.

Alors, que faire ? Pour renforcer à la fois l’autonomie et l’égalité des chances, je proposais déjà, dans un rapport Terra Nova de 2010, de donner aux jeunes les ressources nécessaires, notamment en termes de revenu étudiant (« L’autonomie des jeunes au service de l’égalité »). Ce dispositif de capital formation-insertion serait éventuellement financé par les étudiants eux-mêmes, une fois insérés dans la vie active (sous forme de prêts à remboursement contingents).

Plutôt que la coercition technocratique, c’est en renforçant leur autonomie que l’on permettra aux jeunes d’avoir le nombre d’enfants qu’ils souhaitent réellement. Le programme pour l’autonomie et l’égalité des jeunes demeure, hélas, d’une brûlante actualité.

The Conversation

Guillaume Allègre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le faux procès des études supérieures trop longues – https://theconversation.com/le-faux-proces-des-etudes-superieures-trop-longues-266080

Cadeaux virtuels, pression sociale, gamification : les TikTok Lives, des machines à capter l’attention et l’argent des ados

Source: The Conversation – in French – By Marina Ferreira Da Silva, Enseignant-chercheur en Sciences de Gestion, Université de Rouen Normandie

TikTok s’appuie sur un modèle économique conçu pour capter l’attention et renforcer la dépendance de son audience. Le format des lives favorise en particulier une logique de dons impulsifs. Il importe d’identifier ces stratégies pour mieux en protéger les adolescents.


Jeudi 11 septembre 2025, la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok chez les mineurs a rendu son rapport, alertant sur l’un « des pires réseaux à l’assaut de la jeunesse ». Plateforme la plus prisée par les jeunes, qui y passent en moyenne cent dix minutes par jour, TikTok s’appuie sur un modèle économique conçu pour capter l’attention et renforcer la dépendance de son audience, afin de maximiser ses revenus.

Si plus de 75 % de ses recettes proviennent encore de la publicité, les achats intégrés sur TikTok s’affichent désormais comme un levier de croissance majeur pour le réseau social : en France, ils ont représenté près de 80 millions d’euros en 2023, contre 52 millions en 2022. Ces achats in-app permettent notamment aux jeunes d’acheter des cadeaux virtuels pour les offrir à leurs créateurs de contenus favoris pendant les lives. Roses, donuts, lions, ou encore ballons de rugby : les cadeaux seront ensuite convertis en diamants, puis en argent réel, moyennant une commission de la plateforme.




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Ce système particulièrement lucratif tant pour TikTok que pour les streamers transforme les directs en véritables courses aux cadeaux, où les jeunes spectateurs sont sans cesse poussés à la dépense. Quelles stratégies sont déployées pour attirer leur attention et stimuler les dons ?

Nos recherches, menées à partir de l’observation de 40 lives TikTok de créateurs français pendant une période de trois mois, montrent que la plateforme intègre dans ses fonctionnalités de nombreux leviers issus de l’univers des jeux en ligne.

Favoriser les dons impulsifs

À l’image des V-Bucks (sur Fortnite) ou des Gemmes (sur Brawl Stars), TikTok propose à ses utilisateurs d’acheter des « pièces », brouillant la perception du coût réel des cadeaux envoyés. En effet, l’utilisation d’une monnaie virtuelle crée une distance cognitive entre l’utilisateur et la valeur réelle de son don, et la mise en place de systèmes de packs accentue cette opacité. Il est donc difficile pour les jeunes d’évaluer en temps réel la valeur exacte des cadeaux envoyés.

Ce flou peut encourager les dons impulsifs, d’autant qu’il suffit d’un simple tapotement de doigt sur l’écran pour commencer le jeu avec un premier envoi (gratuit) de cœurs. C’est à la fois simple et valorisant, mais ce passage représente également un premier engagement qui augmente la probabilité d’accepter ensuite un engagement plus coûteux.

Les lives ont intégré de nombreux autres codes propres aux jeux en ligne, tels que les systèmes de classements, points et scores, barres de progression, ou encore défis à accomplir dans un temps limité. Ces mécaniques exploitent l’attrait des jeunes pour la compétition et la gratification immédiate, tout en transformant l’interaction en une expérience immersive et stimulante. L’interface joue un rôle central : animations colorées, pluie de cœurs, ou couleurs vives renforcent la dimension sensorielle et gratifiante de chaque don, rappelant l’univers des jeux de hasard. La facilité d’envoi des cadeaux, réduite à un simple tap, génère un réflexe quasi automatique, incitant le jeune à agir rapidement.

Les battles sont fréquemment mobilisées par les streamers pour gamifier l’expérience proposée. Elles reposent sur une mise en compétition en temps réel entre deux créateurs ou équipes, dont l’issue dépend directement des dons des spectateurs, convertibles en points, visibles sur une barre de progression ou un classement. La possibilité pour les spectateurs d’influencer directement le résultat renforce leur sentiment d’implication active, tout en générant une pression sociale.

La structure même des lives accentue ce phénomène : la durée limitée des sessions impose une pression temporelle, semblable à celle d’un jeu vidéo, où il faut atteindre un objectif dans un temps restreint. Aussi, en combinant interface immersive, gamification, pression des créateurs et contraintes temporelles, TikTok transforme les directs en environnements dans lesquels l’attention des jeunes est maximisée et les comportements de dépense sont fortement encouragés. Comme pour les jeux mobiles, il s’agit ainsi d’utiliser différentes techniques pour influencer le comportement des joueurs : ressources mises à disposition, répartition des récompenses offertes, fonctionnalités sociales ou encore offres à durée limitée.

Valorisation publique et pression sociale

La valorisation publique des donateurs permet d’encourager la communauté à envoyer des dons. En effet, lorsqu’un spectateur envoie un cadeau, son pseudonyme est affiché ou mentionné par le streamer (voire crié pour les « gros » cadeaux), des animations visuelles sont déclenchées, et il peut même bénéficier de remerciements personnalisés ou d’interactions privilégiées avec le créateur.

Cette reconnaissance immédiate incite le donateur à réitérer son geste pour retrouver ce moment d’attention et de visibilité. Offrir un cadeau devient un moyen de projeter une image idéalisée de soi sur le réseau social.

Cette dynamique prend une résonance particulière chez les adolescents, dont la construction identitaire est fortement conditionnée par le regard des pairs et par la recherche de reconnaissance sociale. Les créateurs s’attachent à répondre quasiment systématiquement aux questions ou commentaires formulés par les meilleurs donateurs, renforçant le sentiment de proximité et la valorisation sociale. Les spectateurs qui offrent des cadeaux de manière répétée apparaissent dans la liste des Top fans, ce qui peut accroître la fréquence des dons, et créer une compétition motivée par le besoin de reconnaissance et par la volonté de maintenir un lien privilégié avec le créateur de contenu.

Par ailleurs, lors des lives, le créateur organise et structure l’expérience de manière à mobiliser l’esprit d’équipe de sa communauté. En lançant des challenges, des battles, ou encore des défis, il encourage ses spectateurs à se regrouper pour atteindre un objectif commun, transformant l’interaction en un jeu collectif. Les stickers « rejoint mon fan club » proposés par les créateurs sont particulièrement significatifs de la leur volonté de structurer leur communauté autour d’un esprit collectif : il s’agit, moyennant une participation financière, de faire en sorte que le spectateur dépasse le simple statut de suiveur pour devenir un membre officiel de la communauté. La pression sociale est ainsi implicite, puisque pour se distinguer d’un membre « basique », il faut « monter en gamme » et offrir plus à son tiktokeur préféré.

Ainsi, les lives deviennent des espaces où la pression sociale et la dynamique de groupe sont exploitées pour maximiser l’engagement, et où les adolescents, par désir d’inclusion et de reconnaissance, sont particulièrement enclins à participer activement et à investir financièrement dans cette expérience collective.

Quelles mesures pour protéger les jeunes ?

Si TikTok indique qu’il est obligatoire d’avoir au moins 18 ans pour envoyer des cadeaux, la règle peut facilement être contournée par les jeunes, qui peuvent mentir sur leur âge lors de l’inscription.

Face à l’insuffisance des mesures de protection offertes par TikTok, le rapport parlementaire préconise d’aller plus loin en interdisant la plateforme aux mineurs de moins de 15 ans. La commission d’enquête souligne à juste titre la nécessité d’une régulation renforcée pour les protéger des risques liés à une exposition précoce aux mécanismes de monétisation et aux pressions sociales en ligne. Ce questionnement est d’autant plus nécessaire pour le cas des lives, puisque l’interaction sociale semble ici se réduire au don, rendant « normal » de payer pour être vu et apprécié.

Cependant, au-delà des aspects règlementaires, se pose la question de la responsabilité éducative. Dans un environnement numérique où les adolescents passent plusieurs heures par jour – bien souvent en dehors de toute supervision parentale ou institutionnelle – sur les réseaux sociaux, il apparaît essentiel qu’ils comprennent les mécanismes mobilisés pour les inciter à dépenser.

Cela passe notamment par une information claire sur les coûts réels des transactions réalisées, ainsi que par une sensibilisation aux logiques de manipulation comportementale propres aux systèmes de gamification et aux dynamiques de récompense sociale. Dans cette optique, la sensibilisation des adultes référents (parents, enseignants, éducateurs) apparaît également essentielle, afin que chaque acteur soit capable de décrypter ces mécaniques et d’accompagner les adolescents dans leur rapport aux plates-formes numériques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Cadeaux virtuels, pression sociale, gamification : les TikTok Lives, des machines à capter l’attention et l’argent des ados – https://theconversation.com/cadeaux-virtuels-pression-sociale-gamification-les-tiktok-lives-des-machines-a-capter-lattention-et-largent-des-ados-265208

L’opinion israélienne face à Gaza : déni, consentement ou aveuglement ?

Source: The Conversation – in French – By Jérome Bourdon, Hstorien des médias, chercheur associé au CARISM, Université Paris-Panthéon-Assas; Tel Aviv University

La majeure partie des Juifs israéliens paraît indifférente à l’égard des destructions colossales infligées par Tsahal aux Gazaouis, quand elle ne conteste pas en bloc le bilan humain avancé par les organisations internationales. Cinq principaux facteurs explicatifs permettent de mieux comprendre les ressorts de cette attitude.


L’interrogation court dans de nombreux médias, surtout européens : pourquoi l’opinion publique israélienne ne réagit-elle pas à la situation dramatique de Gaza, à la famine (internationalement reconnue depuis août 2025) et au massacre de dizaines de milliers de personnes, dont une grande majorité de civils fait qu’on ne prend plus guère la peine de réfuter en Israël mais qu’on justifie plutôt comme résultant d’une stratégie du Hamas consistant à s’abriter derrière la population gazaouie.

Cette question est délicate car elle touche non seulement à la critique du gouvernement ou de l’État, mais de la société israélienne même, à un moment où « Israël » (quoi qu’on désigne par le nom du pays) n’a jamais été autant critiqué, dans un débat hyperpolarisé. Les agissements de l’armée, du gouvernement, des colons, ont rendu pertinentes des analogies qui furent contestables, ou purement polémiques, comme « apartheid » bien sûr et, désormais, le terme « génocide », accepté de façon croissante tant par des historiens que par des juristes. Nous traiterons ici du cas d’Israël, mais il faut rappeler que les interrogations sur des opinions publiques confrontées à un massacre de masse perpétré par leur pays ont une longue histoire, qu’Israël vient aujourd’hui illustrer d’une façon particulière.

Dans la dernière semaine de juillet, selon le quotidien Maariv, 47 % des Israéliens considèrent l’affirmation selon laquelle Gaza est en proie à la famine comme un mensonge et le fruit de la propagande du Hamas ; 23 % reconnaissent la réalité de la famine et disent s’en soucier ; 18 % reconnaissent l’existence de la famine et disent ne pas s’en soucier ; et 12 % sont sans opinion. Selon l’Institut israélien pour la démocratie, 79 % des Israéliens juifs se disent peu ou pas troublés par les informations relatives à une famine à Gaza : mais y croient-ils ou pas ? La question est trop vague. Dans le même sondage, 79 % se disent persuadés qu’Israël fait des efforts substantiels pour atténuer les souffrances des Palestiniens, ce qui est aussi une façon de réduire la portée de ces souffrances, et du massacre. Ces chiffres ne concernent pas les citoyens palestiniens d’Israël, qui sont selon le même Institut, 86 % à se dire « troublés ou très troublés » par la catastrophe humanitaire à Gaza.




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Ces sondages sont susceptibles d’interprétations diverses, mais ils montrent une société qui ne reconnaît que très partiellement la famine et y voit parfois une campagne de propagande du Hamas dont les médias étrangers sont perçus comme complices. Même s’ils reconnaissent la famine et le massacre, les Israéliens s’en déresponsabilisent de plusieurs façons. De surcroît, ils sont massivement partisans de ce qu’on appelle en hébreu le « transfert » des Gazaouis dans d’autres pays, c’est-à-dire d’un nettoyage ethnique.

De multiples facteurs permettent de comprendre la façon dont les Israéliens justifient de telles opinions et se dédouanent de toute culpabilité ou responsabilité pour le sort des Palestiniens – processus qu’un chercheur israélien analysa dès la seconde intifada (2000-2005). Certains de ces facteurs sont anciens mais ont été très amplifiés par le 7-Octobre. Ils sont plus ou moins spécifiques au pays.

Facteur 1 : le ralliement autour du drapeau

Le premier facteur, le ralliement autour du drapeau (Rally round the flag), n’est pas un phénomène propre à Israël ; en général, une guerre jugée comme étant juste confère un surcroît de légitimité et de popularité aux gouvernants, y compris parmi certains opposants ou indifférents. Étudié surtout aux États-Unis, ce ralliement génère ainsi des surcroîts de popularité remarquables autour de la figure du président.

En Israël, il s’est manifesté de façon puissante à deux moments.

D’abord, dans les mois qui suivent le 7-Octobre. Le soutien à la guerre est alors massif. Mais le cas israélien illustre aussi le caractère souvent peu durable de ce ralliement, qui a commencé à s’effriter, par paliers, lorsque la population comprend que le gouvernement donne la priorité à la poursuite de la guerre au détriment du retour des otages, ce qui est devenu tout à fait évident le 9 septembre 2025 avec le bombardement de Doha au Qatar, où siègent les négociateurs du Hamas.




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L’autre moment est l’attaque de l’Iran par Israël, appuyé par les États-Unis (13-25 juin 2025). Quelles que soient les intentions déclarées (détruire Israël) et les capacités réelles de la République islamique, la diabolisation de ce régime – et de ses alliés (le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen), traités comme de purs agents aux ordres de Téhéran – est ancienne dans les médias israéliens, qui ici ont reflété le point de vue martelé par Nétanyahou de longue date.

La popularité du premier ministre a connu un pic quand Tsahal a bombardé l’Iran, et l’opposition à l’attaque est demeurée tout à fait marginale, y compris chez beaucoup d’opposants à la guerre à Gaza.

Enfin, ce ralliement autour du drapeau concerne aussi la fidélité à une armée encore dépendante des citoyens et des réservistes : les Israéliens sont ici pris au piège de leur fidélité à Tsahal, refusant de voir à quel point leur armée a été pénétrée par un courant national-religieux ouvertement xénophobe et annexionniste, voire génocidaire, processus déjà analysé il y a dix ans et qui s’est accéléré depuis. Il est difficile de renoncer à cette fidélité, qui a été, et demeure, un ciment d’une société très fragilisée.




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Facteur 2 : l’obsession victimaire

Le deuxième facteur est plus spécifique au pays : entretenue par l’appareil d’État, les médias et le système éducatif, l’obsession victimaire, autour de la mémoire de la Shoah, a été réveillée et renforcée par le 7-Octobre, vite devenu en Israël une date saillante qui n’a plus besoin que l’année soit précisée (comme le 11 Septembre aux États-Unis).

Depuis, les visages et noms des otages, rejoints par ceux des centaines de soldats tombés à Gaza, sont omniprésents dans l’espace public israélien, aussi bien analogique (sur les arbres des villes, les vitrines des magasins) que numérique.

La plupart des Israéliens (et des pro-Israéliens en dehors d’Israël) traitent le 7-Octobre comme le point de départ de la guerre, voire comme un commencement absolu, comme s’il n’y avait pas eu, avant, toutes les guerres avec Gaza, la longue occupation, le décompte macabre des blessés et morts palestiniens de longues années durant.

Les actes d’extrême violence perpétrés ce jour-là par le Hamas envers les civils, le nombre élevé de morts et la mise en évidence de la vulnérabilité de l’armée ont tétanisé l’opinion.

Facteur 3 : la droitisation de la société israélienne

En troisième lieu, le 7-Octobre et la guerre ont accéléré le processus de droitisation d’une société qui fut un temps (au moins pour une moitié), disposée à une paix fondée sur un compromis avec les Palestiniens après les accords d’Oslo de 1993, compromis auquel même l’armée se rallia.

Après l’échec du processus en 2000, et la deuxième intifada, s’est installée l’idée qu’« il n’y a pas de partenaire » pour la paix – mot d’Ehud Barak, alors premier ministre, massivement repris depuis.

Cela a préparé le terrain à une déresponsabilisation israélienne par rapport aux Palestiniens. Aujourd’hui encore, on peut se dire « de gauche », mais si les Palestiniens veulent la guerre, alors… De surcroît, le 7-Octobre entraîne aussi une relecture de l’histoire, ravive le trauma des anciens combattants, contribue à ternir un peu plus l’image des Palestiniens, voire à revaloriser celle des colons.

Facteur 4 : l’effacement et la diabolisation des Palestiniens dans les médias israéliens

Quatrième facteur : les médias israéliens jouent un rôle majeur dans l’invisibilisation des Palestiniens de Gaza en tant qu’êtres humains auxquels on pourrait s’identifier, et dans leur assimilation à des « terroristes », terme plus employé que jamais (même si ce fut déjà le cas lors de la guerre du Liban de 1982).

Les grands médias ignorent les crimes de guerre que des soldats eux-mêmes ont rapportés, ainsi que les bombardements massifs des populations et des infrastructures. Les journalistes israéliens « embarqués » auprès des militaires (embedded) ne décrivent la guerre que du point de vue des difficultés et souffrances des soldats.

Les victimes civiles palestiniennes sont largement effacées de l’actualité. Dans ce contexte, la famine devient un problème de « hasbara », de « diplomatie publique » mal conduite. La droite et l’extrême droite israéliennes dénoncent une « campagne de la faim » organisée, à base de fakes, avec la « complicité » de l’ONU. On parle d’un « Gazawood », d’images largement mises en scène – un processus de déni des images de souffrance qui remonte à la deuxième intifada, quand avait été forgé le terme « Pallywood ».

Depuis le 7-Octobre, l’usage même du mot de « palestinien » a reculé. Dans les nombreux discours prononcés lors des manifestations contre Nétanyahou, ou pour le retour des otages, on ne l’entend pratiquement pas. Dans des déclarations génocidaires, des responsables israéliens ont utilisé des formules comme « animaux humains » (Yoav Gallant, alors ministre de la défense) ou « monstres » (Nétanyahou). En janvier 2024, le ministre du patrimoine Amichai Eliyahu a proposé de lancer une bombe atomique sur Gaza et, en août 2024, Bezalel Smotrich, ministre des finances, a souhaité aux Gazouis de mourir de faim.

Fin juillet 2025, on a pu croire à un tournant, à une reconnaissance de l’humanité palestinienne souffrante, autour d’un reportage où la présentatrice vedette du pays, Yonit Levi, a évoqué une « responsabilité morale » de son pays et montré des photos d’enfants faméliques à la Une de médias occidentaux.

Le 23 juillet, Ron Ben Ishai, célèbre correspondant de guerre écrit : « Il y a des enfants qui ont faim à Gaza », mais en conclut qu’il faut seulement changer la méthode de distribution de nourriture par le Gaza Humanitarian Fund (GHF), fondation américaine mise en place avec l’aide des Israéliens, et que les humanitaires internationaux avaient dénoncée dès sa mise en place en mai. Comme on sait, chaque distribution s’est accompagnée de la mort de Palestiniens sous les balles de l’armée.

À l’été, des centaines de manifestants commencent à brandir des photos d’enfants de Gaza, morts ou affamés, soit lors de grands rassemblements, soit lors de manifestations modestes.




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Mais la prise de conscience est demeurée modeste. Si la majorité des Israéliens veulent aujourd’hui la fin de la guerre, c’est avant tout parce qu’ils espèrent que celle-ci signifiera le retour des otages survivants.

Les véritables critiques de la guerre savent de longue date qu’ils ont plus de chance d’être entendus en dehors d’Israël qu’au-dedans, alors même que ce sont d’abord les Israéliens qu’ils voudraient atteindre. Bien avant le 7-Octobre, l’ONG « Breaking the Silence » (fondée en 2004), qui collectait des témoignages de soldats sur les exactions commises dans les territoires occupés, s’est retrouvée plus sollicitée et citée à l’extérieur d’Israël qu’à l’intérieur.

En juillet, deux ONG israéliennes – B’tselem, qui recense les violations des droits de l’homme dans les territoires, et Physicians for Human Rights – ont reconnu ce qu’ils ont appelé « notre génocide ». Cette formulation a eu beaucoup plus d’écho dans les grands médias européens et américains que dans les médias israéliens.




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Facteur 5 : obsession de la critique extérieure

Cinquième facteur, ancien lui aussi : la société israélienne est plus que jamais obsédée par la critique extérieure. Les médias israéliens négligent les soutiens médiatique et politiques qu’Israël reçoit, surtout à droite ou à l’extrême droite, ou n’en parlent qu’au moment où ce soutien apparaît perdu, contribuant à accentuer un sentiment qui confine à la paranoïa.

Les incidents antisémites et/ou anti-israéliens sont couverts en détail. Le spectre est large. Sont dénoncés aussi bien des actes manifestement antisémites comme des agressions de Juifs à Milan en juillet ou à Montréal en août, que des appels au boycott d’institutions, d’artistes ou d’intellectuels israéliens. Ainsi, le refus de certains chercheurs français de participer, en septembre, à un colloque au Musée d’Art juif de Paris en raison de la présence d’universitaires israéliens dont la venue est financée par leurs institutions qui apparaissent comme partenaires de l’événement a fait beaucoup de bruit.

Enfin, la presse israélienne est à peu près seule à couvrir le mauvais accueil ou le refus de servir des touristes israéliens, et les Israéliens voyageant beaucoup… Haaretz, journal devenu radicalement critique de la guerre, et très singulier dans le paysage médiatique israélien, couvre lui aussi ces incidents ou agressions, dès le printemps 2024.

Si l’écart entre les couvertures israélienne et internationale du conflit a toujours été grand, il s’agit aujourd’hui d’un gouffre. Les Israéliens et la plupart des Occidentaux (sauf ceux qui ne s’informent qu’à la droite et l’extrême droite) ne vivent simplement pas dans le même monde.

Ce fossé pourra-t-il être comblé ? En tout état de cause, il faudra bien, le jour venu, rendre des comptes, comme le dit Sarit Michaeli, secrétaire générale de Beit Tselem, au terme de ce reportage « micro-trottoir » du Guardian à Tel-Aviv.

En dernier lieu, malgré son coût économique et moral, les élites de l’armée, ainsi que des partis et personnalités politiques prêts à s’allier à Nétanyahou, ont un intérêt à la poursuite de la guerre – ce qui est bien sûr aussi le cas du chef du gouvernement, qui fuit ses procès en cours et rêve de réélection, dans une course folle et criminelle. Dans la guerre, l’armée n’en finit pas de se laver de son aveuglement face aux préparatifs du 7-Octobre par le Hamas, et fait reculer l’établissement d’une véritable commission d’enquête sur le massacre, maintes fois réclamée.

L’impuissance des observateurs étrangers

Ralliement autour du drapeau et de l’uniforme, obsession victimaire, droitisation de la société, effacement du peuple attaqué réduit à un groupe de terroristes actuels ou potentiels, obsession de la critique extérieure, intérêt des élites à la poursuite de la guerre qui peut aussi unir, au moins un temps, une nation en crise : isolés et parfois conjugués, ces facteurs se sont retrouvés dans d’autres moments génocidaires.

Ce qui est singulier, c’est moins le processus lui-même que la croissante attention internationale qu’il reçoit. Bien connue des spécialistes du génocide, l’impuissance des « bystanders », y compris ceux qui s’indignent, n’en est que plus remarquable, et non moins tragique que l’aveuglement de l’opinion israélienne.

The Conversation

Jérome Bourdon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’opinion israélienne face à Gaza : déni, consentement ou aveuglement ? – https://theconversation.com/lopinion-israelienne-face-a-gaza-deni-consentement-ou-aveuglement-266110

Sharjah, une « ville ordinaire » dans le Golfe ?

Source: The Conversation – in French – By Roman Stadnicki, Maître de conférences HDR en géographie, membre de l’Equipe Monde Arabe et Méditerranée (Laboratoire CITERES) & chercheur associé au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA, Koweït), Université de Tours

Front de mer d’Al-Majaz à Sharjah.
Stadnicki/2023, Fourni par l’auteur

Gratte-ciel le plus haut du monde, pistes de ski dans des centres commerciaux en plein désert… Les Émirats arabes unis sont connus pour leurs projets urbains hors norme et leur goût pour la démesure. Sharjah, troisième ville la plus peuplée du pays après Dubaï et Abu Dhabi, a opté pour un chemin différent.


Sharjah, avec ses presque deux millions d’habitants, est-elle un « anti-Dubaï », comme le suggère Marc Lavergne, l’un des rares géographes français à s’y être intéressé ?

Agglomérée à la capitale économique des Émirats arabes unis, mais séparée d’elle par une frontière administrative – Sharjah est l’un des sept émirats de la fédération des Émirats arabes unis, dirigé par Sultan bin Mohamed Al-Qasimi depuis 1972 – et surtout symbolique, elle semble en effet, selon Marc Lavergne, explorer une autre voie « qui ne s’exprime pas tant dans l’urbanisme, l’architecture ou la banalisation du luxe que dans les attitudes sociales, elles-mêmes encouragées par le souverain, en phase avec l’héritage culturel et social ainsi qu’avec la condition matérielle de son émirat ».

Cité portuaire et industrielle (sans pétrole), modeste aujourd’hui, mais capitale déchue d’un empire maritime hier (soit avant l’essor de Dubaï et d’Abu Dhabi au XXe siècle), Sharjah fait de la culture et de l’éducation les axes forts de sa politique depuis plusieurs décennies, c’est-à-dire bien avant l’implantation d’universités étrangères et de musées internationaux ailleurs dans le Golfe.

Les politiques urbaines qui s’appliquent aujourd’hui largement dans cette région, et qui visent à resserrer les liens communautaires et identitaires face au multiculturalisme et à la mondialisation, autour du développement de « musées-racines » ou de projets de Heritage villages dédiés aux histoires nationales, ne sont-elles pas aussi le fait d’une inspiration portée plus discrètement mais depuis plus longtemps par Sharjah ? La ville a par exemple organisé en mars 2025 la 22ᵉ édition des Heritage Days, un événement populaire qui vise à promouvoir ses traditions pré-pétrolières.

Les villes secondaires n’exercent-elles pas une influence propre sur les métropoles, à l’encontre des idées reçues relatives à un prétendu « modèle Dubaï », qui fonctionnerait comme une grille explicative de toutes les configurations urbaines de la région et qui se reproduirait à l’envi dans le Golfe et même au-delà, au fur et à mesure que s’étend le rayonnement de ses promoteurs et investisseurs et que se développe la ville-spectacle ?

Célébration du désert lors des Heritage Days de mars 2022 à Sharjah.
Roman Stadnicki, Fourni par l’auteur

Contre le « modèle Dubaï »

Mais sommes-nous, dans le cas de Sharjah, réellement dans l’anti-modèle, ou bien dans l’expression d’une modernisation prudente, marquée par un rapport ambivalent au modèle métropolitain de Dubaï ? Trois stratégies de singularisation sont à relever : une forme de conservatisme ; la mise en valeur de l’art ; et le renouveau institutionnel-urbain.

En premier lieu, l’attitude conservatrice se retrouve dans un respect des traditions islamiques plus marqué que dans les émirats voisins (nombre important de mosquées, fermeture de la plupart des restaurants pendant le ramadan, conservation du vendredi comme jour chômé, consommation d’alcool interdite), mais aussi dans la volonté des acteurs politiques locaux de protéger la ville des excès de la mondialisation, afin d’éviter qu’elle soit « noyée dans la culture globale », comme le craignait un conseiller de l’Émir interrogé en 2022 par l’auteur de ces lignes.

« Trop de globalisation » tend inévitablement vers la superficialité et la perte d’identité, d’après ce dernier, qui s’est dit inquiet de la tendance actuelle des Émirats consistant à vouloir faire tenir ensemble, dans un même projet de territoire national, « la culture, le patrimoine, l’entertainment et la modernité ». Il prônait alors une forme de patriotisme local ainsi que des « relations culturelles profondes », comme celles qu’a nouées l’Émirat de Sharjah avec le continent africain, via l’Africa Institute notamment. Là sont les clés pour que Sharjah demeure, selon ses vœux, « une ville arabo-islamique cosmopolite ».

En deuxième lieu, l’Émirat investit dans l’art et la culture depuis le début des années 1990, notamment à travers la Sharjah Art Foundation qui organise la Biennale d’art contemporain. À cet événement culturel majeur s’ajoutent la Foire internationale du livre organisée chaque année depuis 1982 et, depuis 2013, le Festival international du cinéma pour la jeunesse, ainsi que l’ouverture d’une douzaine de musées et galeries dans la ville qui participent à l’animation du secteur Heart of Sharjah. La Sharjah Art Foundation implique directement la famille régnante et est dirigée par Hoor Al-Qasimi, fille de l’Émir. Sharjah se positionne ainsi sur une scène mondialisée tout en attirant des flux d’acteurs et d’amateurs à fort capital culturel.

Sharjah laisse ainsi à Dubaï, arrivée plus tardivement sur le « marché de l’art » (Art Dubai Fair depuis 2007, inauguration du quartier artistique Alserkal Avenue dans d’anciens entrepôts industriels d’Al-Quoz en 2008), la partie strictement commerciale.

En troisième lieu, un renouveau institutionnel est à relever en matière d’urbanisme. Ce phénomène se manifeste notamment par l’augmentation de parts de marché acquises ces dernières années par l’entreprise publique Shurooq, fondée au début des années 2010 et dirigée par l’autre fille de l’Émir, Bodour Al-Qasimi. À travers l’élargissement de son champ d’action, qui va désormais de la réhabilitation du centre-ville aux nouveaux projets de gated communities périurbaines, en passant par le développement d’espaces publics (parcs Al-Muntaza et Al-Rahmaniyah, promenades Al-Majaz et Qasba) et de resorts touristiques sur la côte Est de l’Émirat (grâce à ses exclaves Kalba et Khor Fakkan, Sharjah est le seul des sept Émirats de la Fédération à regarder à la fois le golfe Persique et le golfe d’Oman), Shurooq assume le redéploiement de l’État dans toutes les sphères de l’aménagement du territoire.

La montée en puissance de l’entreprise est justifiée, d’après une cadre dirigeante que nous avons interrogée en 2023, par la nécessité de réguler le secteur de l’immobilier, jusque-là aux mains d’acteurs privés, d’installer un intermédiaire entre la population et l’État pour toutes les questions d’aménagement et d’urbanisme, ou encore de renforcer les liens avec toutes les autres institutions publiques en charge du territoire. Shurooq cherche donc à se placer au cœur du système institutionnel, à incarner autant la vision de l’Émir – ne pas basculer dans le « tout-commercial » et « garder ses racines » ainsi que le souci du « bien commun » et de la « croissance progressive », dans les termes de la cadre dirigeante – que les besoins de la population.

La démolition de l’urbanisme moderniste passablement délabré, pourtant déjà bien engagée à Sharjah, au profit d’un « master plan romantique et authentique » promis généralement par les promoteurs, n’est ainsi « pas souhaitable » selon cette femme qui reconnaît un attachement de la population à ce patrimoine récent, ainsi que le déploiement d’une « vie organique » en ces lieux ; « tout ne peut pas être planifié », insiste-t-elle à rebours des « visions stratégiques » descendantes de l’aménagement s’appliquant en général dans le pays.

L’entreprise Shurooq est malgré tout amenée à faire des compromis en s’associant, sous la forme de joint-ventures, à des promoteurs privés performants des Émirats arabes unis (Eagles Hills pour le projet d’aménagement de l’île Maryam et Diamond pour le nouveau quartier Sharjah Sustainable City, par exemple). Mais alors que la responsable rencontrée reconnaissait que Shurooq pouvait manquer d’expertise à ses débuts, ce qui justifiait ces partenariats, elle estime que son entreprise est désormais pleinement compétente et légitime pour porter seule des projets urbains sur le territoire de l’Émirat, sans toutefois réprouver ces partenariats public/privé en cours.

Tournant immobilier

Cette triple stratégie, conservatrice, artistique et institutionnelle, a tendance à distinguer Sharjah du reste des villes émiriennes, et même parfois à susciter l’admiration de certains acteurs urbains du pays. Un fonctionnaire du Département des Municipalités et des Transports d’Abu Dhabi nous exprimait ainsi en 2023 son intérêt pour le modèle de développement de Sharjah, soutenu par un Émir « lumineux », où « tout n’est pas régi par l’argent ».

Mais cette distinction s’estompe sur d’autres aspects du développement actuel de Sharjah. Frontalière de Dubaï, elle constitue un débouché naturel de la poussée métropolitaine dubaïote. Alors que la ville a longtemps tiré ses revenus de l’hébergement des travailleurs expatriés (employés à Dubaï mais aussi sur le port industriel de Hamriyah situé entre Sharjah et Ajman), ressource « peu valorisante », elle peut désormais doper son économie immobilière, sur un segment à plus forte valeur ajoutée : en 2023, l’Émirat de Sharjah a connu un essor remarquable de ses activités immobilières. Le total des transactions a dépassé les 19 milliards de dirhams émiratis (AED) (soit 4,8 milliards d’euros environ), marquant une augmentation significative de 14,6 % par rapport à l’année précédente. Des investisseurs de 97 nationalités différentes ont en outre participé au marché immobilier de l’Émirat au cours de la même année.

Les citoyens émiriens, en particulier, ont investi 11,1 milliards d’AED (2,8 milliards d’euros) dans 15 857 propriétés.

Non seulement les derniers produits livrés à Sharjah ressemblent de plus en plus à ceux de Dubaï – le cas de Sharjah Sustainable City, duplication de Dubai Sustainable City par le promoteur Diamond (associé à Shurooq pour le cas de Sharjah), en est un bon exemple –, mais les promoteurs de Sharjah viennent aussi pénétrer l’espace dubaïote.

Ainsi, en mars 2022, les deux promoteurs privés Arada et Alef ont occupé l’entrée principale du mall de Dubaï Festival City avec des maquettes géantes et des petits espaces de vente. La clientèle de Sharjah, coutumière de ces lieux, est principalement visée et, avec elle, les investisseurs refroidis par la flambée des prix à Dubaï, ainsi que, de plus en plus, la clientèle internationale qui pourrait supporter un léger décentrement par rapport à l’axe Dubaï/Abu Dhabi à condition de pouvoir accéder à des produits immobiliers offrant les mêmes standards à des tarifs inférieurs.

C’est à cette dernière clientèle que s’adressait prioritairement la chargée de communication du projet Hayyan (Alef), une gated community en construction à l’extrême sud de Sharjah, rappelant aux clients du mall qu’elle interceptait la possibilité offerte par la loi émirienne de revendre un bien acheté sur plan avant livraison du projet. Son homologue d’Arada, quant à lui, vantait les mérites de la nouvelle centralité urbaine Aljada, dont le slogan est « The new downtown of Sharjah » (voir ci-dessous), auprès des étudiants de Sharjah à qui leurs parents pourraient offrir un appartement dans ce nouveau quartier situé à proximité de l’Université américaine de Sharjah, la première des institutions académiques fondées sur le modèle américain dans le Golfe, ouverte depuis 1997.

Ces logiques de développement immobilier qui s’imposent aujourd’hui à Sharjah sous l’effet de la proximité de Dubaï remettront-elles en question, à terme, les velléités de distinction de cette ville secondaire des Émirats arabes unis ayant fait le choix revendiqué de la modernité prudente ? Sharjah connaîtra-t-elle elle-même cet effet de mimétisme puis de saturation ?

Ces interrogations, suscitées par la rapidité de la poussée urbaine dans le nord du pays ainsi que par les rapports complexes entre les métropoles Abu Dhabi et Dubaï et les villes secondaires satellisées et parfois même inféodées, justifient de poursuivre l’investigation de Sharjah.

Seule la mise en perspective de toutes les échelles territoriales permettra d’éclairer le fonctionnement des systèmes urbains dans le Golfe et d’en mettre au jour les différenciations socio-spatiales, au-delà d’une apparente homogénéité dans l’application locale des normes de la mondialisation économique.

En raisonnant à la manière de Jennifer Robinson, qui incite à varier les référents géographiques de la recherche urbaine internationale, Sharjah incarnerait un certain « ordinaire » golfien – divers, connecté et même contesté – qui a trop peu retenu l’attention des chercheurs, dont l’une des missions est pourtant de combler le vide représentationnel et la faible historicité.

L’importance des rapports transnationaux « Sud-Sud » qui caractérisent la ville depuis sa formation ; les contradictions générées par la cohabitation des attitudes conservatrices et des volontés d’ouverture ; l’organicité de la vie urbaine dans des territoires quotidiens cosmopolites assez faiblement contrôlés apparus en marge d’un urbanisme par projet plus fortement encadré ; tout cela invite non seulement à désexceptionnaliser le Golfe urbain, mais aussi à voir en Sharjah un archétype possible de la confrontation des modernités urbaines contemporaines.


Ouvrage de Roman Stadnicki à paraître en 2026 : Au-delà de Dubaï. Projeter et produire la ville moderne dans le monde arabe, Éditions de l’Aube, collection « Bibliothèque des territoires ».

The Conversation

Roman Stadnicki a reçu des financements du programme ANR Spacepol : https://spacepol.hypotheses.org/.

ref. Sharjah, une « ville ordinaire » dans le Golfe ? – https://theconversation.com/sharjah-une-ville-ordinaire-dans-le-golfe-266207