Financement du réarmement : comment l’Europe commence à s’organiser

Source: – By Marc Guyot, Professeur d’économie, ESSEC

Après des décennies de désarmement progressif justifié par l’illusion d’une paix universelle durable, l’Europe amorce un revirement stratégique majeur. Aux yeux de la plupart des gouvernements en place – et même si les opinions publiques ne sont pas toujours sur la même longueur d’ondes –, la guerre en Ukraine, la montée des menaces hybrides et le désengagement de Washington ne laissent aux États européens d’autre choix que de s’engager résolument dans un effort de réarmement s’ils veulent peser sur les affaires du monde. Pour y parvenir, les États membres de l’Union européenne doivent pouvoir financer ces nouvelles dépenses militaires sans compromettre la stabilité macroéconomique, tandis que les entreprises du secteur de la défense doivent avoir accès à un financement non discriminatoire pour soutenir leur développement.


La chute de l’empire soviétique dans les années 1990, combinée aux nouveaux atours d’une Chine communiste drapée en commerçant pacifiste, a nourri le discours des « dividendes de la paix », qui a eu une forte résonance en Europe et dans d’autres pays démocratiques.

En effet, ces trente dernières années, les dirigeants des États membres de l’Union européenne (UE) ont bel et bien mis la main sur les fonds libérés par la réduction des dépenses militaires pour financer des dépenses sociales de toute sorte. De surcroît, une lecture dogmatique des critères de l’investissement ESG a mis la base industrielle de défense au même rang que les producteurs d’énergie fossile, contribuant ainsi à son dépérissement. La Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR), au moyen de l’article 9 qui définit les objectifs d’investissement durable (2021) et la taxonomie verte (2020) qui définit les activités compatibles avec les objectifs environnementaux de l’UE, a déterminé de manière assez restrictive le domaine d’exclusion des investissements (armes interdites par convention internationale). Petit à petit, les banques et les fonds d’investissement ont exclu de plus en plus d’entreprises du secteur de la défense pour éviter toute critique a posteriori.

Si l’invasion de la Crimée en 2014 n’avait pas suffi, l’attaque à grande échelle contre l’Ukraine déclenchée en février 2022 et l’attitude ouvertement hostile adoptée par la Russie à l’égard des pays d’Europe – cyberattaques, désinformation, espionnage industriel, corruption… – ont eu l’effet d’un électrochoc. Et la volonté de désengagement des affaires européennes proclamée par Donald Trump lors de son premier mandat, et réaffirmée de date récente, a rendu la menace russe encore plus inquiétante.

Depuis 2022, les attitudes, les diagnostics et les faits confirment une certaine prise de conscience des Européens quant à leur dénuement militaire et à l’urgence d’un rétablissement. Dans ce domaine, le politique joue certes un rôle fondamental, mais il s’agite dans le vide sans une base économique crédible.

Des dépenses militaires européennes en forte hausse

Le réarmement envisagé est extrêmement coûteux. Entre 2021 et 2024, les dépenses totales des États membres de l’UE en matière de défense ont augmenté de plus de 30 %. En 2024, elles ont atteint un montant estimé à 326 milliards d’euros, soit environ 1,9 % du PIB de l’UE (chiffres de la Commission européenne). En 2024, 17 pays de l’UE ainsi que le Royaume-Uni avaient atteint la barre des 2 % de dépenses militaires, la Pologne surpassant tous les autres avec 4,1 % (données de l’Otan).




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Le revirement stratégique de l’Allemagne va dans le sens de cette évolution européenne. Initié par Olaf Scholtz, il a été renforcé par le nouveau chancelier Friedrich Merz, qui a maintenu au gouvernement l’ancien ministre de la défense, Boris Pistorius, avec l’objectif clair de faire de l’Allemagne la principale puissance militaire conventionnelle européenne. Le gouvernement allemand envisage d’augmenter rapidement les dépenses militaires à 3,5 % du PIB, pour un total d’environ 600 milliards euros sur dix ans, et de porter les effectifs de 181 000 à 231 000 militaires en 2031. En France, Emmanuel Macron propose d’augmenter graduellement la dépense militaire à 3 % du PIB à l’horizon 2030, pour atteindre 100 milliards euros par an.

Au prochain Sommet de l’Otan des 25 et 26 juin (La Haye, Pays-Bas), plusieurs pays de l’UE s’apprêtent à s’engager sur une dépense militaire à 3,5 % du PIB complétée par 1,5 % d’investissement en infrastructures. Dans ce contexte dynamique, se pose la question du financement de cette nouvelle ambition.

La Commission européenne au soutien

La guerre en Ukraine a eu pour effet de réduire les divergences entre des gouvernements des pays de l’UE obsédés par leurs intérêts nationaux respectifs et une Commission européenne indifférente à ces derniers.

En mars 2024, la Stratégie pour l’industrie européenne de la défense définit avec précision les défis auxquels les pays de l’UE sont confrontés et propose un cadre modernisé pour soutenir la base industrielle de défense, renforcer la coopération et créer de nouvelles possibilités de financement.

Un an plus tard, la Commission publie le Livre blanc de la défense européenne, un ample programme d’action visant à accélérer la préparation à la guerre des forces armées et du secteur industriel de la défense des pays de l’Union. Associée à ce document programmatique, l’initiative ReArm Europe (mars 2025) a créé les conditions pour mobiliser 800 milliards d’euros publics supplémentaires pour le secteur de la défense.




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Concrètement, la Commission européenne a autorisé les États membres à dépasser jusqu’à 1,5 point de pourcentage le seuil des 3 % de déficit (par rapport au PIB), si la hausse était expliquée par des dépenses de défense, soit une enveloppe maximale de 650 milliards d’euros. Si cette mesure est intéressante pour les pays à faible endettement et dont les finances publiques sont plus ou moins à l’équilibre, elle sera peu applicable dans ceux – comme la France ou l’Italie – qui peinent à réduire le déficit public et inquiètent les investisseurs.

Une nouvelle facilité d’emprunt – Security for action for Europe (SAFE) – a été créée au même moment, avec une enveloppe de 150 milliards d’euros, pour lever des fonds sur les marchés et les investir sous forme de prêts bonifiés pour le secteur de la défense. L’essentiel des fonds sera consacré aux achats communs (réalisés par au moins deux pays), à l’instar de l’achat de vaccins durant la période du Covid. La provenance des armements constituera une contrainte importante puisqu’ils devront être produits prioritairement en Europe.

En outre, la Commission a constaté qu’une grande partie (50 %) des fonds européens destinés à la lutte contre la crise du Covid par l’initiative NextGenerationEU n’a pas été utilisée et que le nombre de projets soumis à financement se tarit. Les fonds encore disponibles pour environ dix-huit mois représentent 154 milliards d’euros de dotations et 180 milliards d’euros de prêts bonifiés. Dernière impulsion : le 4 juin, la Commission européenne a proposé d’autoriser l’utilisation de ces fonds en complément des investissements nationaux dans des projets de défense et de développement du réseau satellitaire.

Acteur important du financement public-privé en Europe, la Banque européenne d’investissement a abandonné, en mars 2024, ses règles curieuses lui interdisant d’investir dans le secteur de la défense. Depuis le début de l’année, elle s’engage fermement dans ce type de projets, avec plusieurs milliards d’euros de crédits.

Enfin, la Banque centrale européenne (BCE) se distingue d’autres banques centrales par un engagement fort en faveur du financement vert. À ce jour, la BCE ne semble pas souhaiter apporter une impulsion comparable au financement du secteur de la défense. Récemment ; elle a apporté un soutien du bout des lèvres à la mutualisation des dépenses à travers des initiatives européennes, par la voix de son vice-président Luis de Guindos.

Au vu des annonces et des postures, les pouvoirs publics semblent globalement avoir enfin pris la mesure des dépenses à engager.

Des investisseurs privés moins réticents ?

Qu’en est-il des entreprises européennes de défense, censées répondre aux nouveaux besoins des armées en équipements et en munitions ? Ont-elles réellement accès à un financement de marché à la fois aisé et non discriminatoire ?

Dans un monde où les promesses politiques sont tenues, les budgets alloués à l’équipement de la défense se traduisent par des commandes fermes. Une fois les carnets de commandes remplis et les contrats de long terme signés, les entreprises ne devraient, en théorie, rencontrer aucune difficulté à se financer sur les marchés. Elles doivent en effet lever des capitaux pour accroître leur capacité de production, développer des technologies de pointe et investir dans la recherche et développement. En France, le besoin en fonds propres supplémentaires est estimé à 5 milliards d’euros.

Il y a encore beaucoup à faire pour que l’épargne européenne permette aux entreprises de défense de se développer. En effet, plusieurs verrous doivent être supprimés. Il a fallu presque trois ans de guerre aux frontières de l’Europe pour que la perception « incompatible avec les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) » soit graduellement levée en ce qui concerne le secteur.

Longtemps réticentes à investir dans le secteur de la défense pour des raisons de risque d’image, d’incertitudes réglementaires et d’autres risques cachés, les banques européennes commencent à s’y intéresser. La Deutsche Bank vient de mettre en place une équipe consacrée au secteur européen de l’armement. Commerzbank et la banque italienne UniCredit ont augmenté leur participation au secteur de la défense et s’engagent dans les émissions de dette des firmes de la défense. Selon la Fédération bancaire française, mi-2025, les six plus grandes banques françaises soutiennent les entreprises de défense à hauteur de 37 milliards d’euros, une hausse importante depuis 2021. Cela dit, il n’est pas exclu que, en comparaison de leurs homologues états-uniennes, les grandes banques européennes souffrent d’un déficit de compétences en matière d’évaluation des dossiers relatifs à l’industrie de la défense.

Bon nombre d’entreprises européennes de l’armement sont cotées. La dynamique de leur capitalisation boursière témoigne du changement d’ère. En cinq ans, l’indice Stoxx – Europe Total Market Aerospace & Defense a vu sa valeur multipliée par 4 (au 13 juin 2025). La hausse la plus spectaculaire est celle du géant de l’industrie allemande Rheinmetall, dont la capitalisation a été multipliée par 20 depuis le début de la guerre en Ukraine. Safran, Leonardo, Thales et d’autres sociétés cotées ont également connu une forte croissance, quoique moins spectaculaire.

Signe du bon fonctionnement du marché des actions, plusieurs fonds indiciels, les Exchange-Traded Fund (ETF) Defense Europe, ont commencé à voir le jour (chez WidsomTree, VanEck et Amundi). WidsomTree a généré autour du lancement une collecte d’un milliard d’euros.

Si les grands groupes semblent bien tirer leur épingle du jeu, les PME et TPE rencontrent, quant à elles, davantage de difficultés. Le Livre blanc de la défense européenne (mars 2025) souligne que l’accès au financement demeure une préoccupation majeure pour 44 % des PME du secteur, un taux bien plus élevé que pour les PME civiles. Des politiques publiques visant à soutenir ce segment devraient ainsi renforcer l’attractivité du secteur pour les financements privés, encore trop limités.

Initiative intéressante, en France, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) compte mettre en place un fonds d’investissement dans des sociétés non cotées de la défense, y compris les TPE, ouvert aux particuliers, pour une enveloppe de 450 millions d’euros. Cette action, relativement modeste, complète une ample panoplie d’investissement défense mis en place par cette organisation.

Le retour de la défense comme priorité stratégique pour l’Europe impose une réponse financière à la hauteur de la reconstruction de sa base industrielle. Il ne s’agit plus seulement de dépenser mais d’orienter l’épargne, d’adapter les règles budgétaires et de bâtir des instruments communs efficaces. Sans un financement structuré, prévisible et compétitif, le sursaut militaire européen restera un vœu pieux. L’enjeu est clair : transformer la puissance économique et financière du continent en puissance de défense crédible, à même de dissuader les agresseurs potentiels.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Financement du réarmement : comment l’Europe commence à s’organiser – https://theconversation.com/financement-du-rearmement-comment-leurope-commence-a-sorganiser-258495

La société iranienne prise en étau entre les frappes israéliennes et la répression du régime

Source: – By Azadeh Kian, Professeure de sociologie, directrice du Centre d’Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Etudes Féministes (CEDREF), Université Paris Cité

La guerre actuelle frappe de plein fouet une société iranienne exsangue, qui subit depuis des décennies l’effet de la combinaison des sanctions occidentales et de la répression d’un régime dictatorial. Entretien avec la sociologue Azadeh Kian, autrice, entre autres nombreuses publications, de Rethinking Gender, Ethnicity and Religion in Iran (Bloomsbury, 2023).


The Conversation : L’attaque israélienne du 13 juin 2025 vient frapper un pays encore marqué par le grand mouvement de contestation, né en 2022 après le meurtre de Mahsa Amini, qui a été réprimé par le régime dans la plus grande violence. La mort dans les bombardements de plusieurs des responsables les plus haut placés de ses services de sécurité peut-elle inciter la population à se retourner encore plus contre lui, voire à se soulever pour provoquer sa chute ? Ou bien assiste-t-on au contraire à un ralliement autour du drapeau ?

Azadeh Kian : Première chose, non, on n’assiste pas à un ralliement autour du drapeau. Le régime est toujours très décrié. Il n’a jamais cessé de réprimer les contestataires, même si le mouvement « Femme, vie, liberté » que vous évoquez avait obtenu quelques acquis.

Pour autant, il ne faut pas non plus croire que la situation soit propice à un soulèvement. La population, en particulier dans les grandes villes, à commencer par Téhéran, se trouve sous les bombes israéliennes. Donald Trump a déclaré que les gens devaient évacuer Téhéran, une mégapole de quelque 19 millions d’habitants, laissant entendre qu’il faut s’attendre à des bombardements encore plus intenses. La ville a déjà été durement touchée. Et il n’y a absolument aucun abri à Téhéran, aucune protection.

Ceux qui le peuvent se préparent à partir. Il y a une pénurie d’essence, des embouteillages, et peu de gens ont une résidence secondaire où aller se réfugier.

La société, déjà en grande difficulté, est encore plus fragilisée et appauvrie. C’est l’angoisse, la peur. Sans oublier tous ceux qui pleurent leurs morts : il y a déjà eu plus de 550 tués, des centaines de blessés, et ce bilan humain est malheureusement amené à s’alourdir encore, car les frappes israéliennes continuent et vont continuer. Ce n’est pas dans ces circonstances que les gens vont se soulever pour renverser le régime !

D’autant plus que même si les Iraniens sont, dans leur grande majorité, opposés au régime, ils aiment leur pays. Ils ne peuvent pas applaudir Nétanyahou, un criminel de guerre qui frappe leurs villes, y compris les quartiers résidentiels et les hôpitaux. Il ne faut pas croire que seuls les sites nucléaires sont attaqués… La société iranienne est prise en étau entre un régime corrompu, répressif, dictatorial, et les frappes de Nétanyahou.

Nétanyahou n’a-t-il pas rendu service au régime iranien en appelant les Iraniens à se soulever ? Ce type d’appel ne permet-il pas au pouvoir d’accuser n’importe quel opposant d’être un agent d’Israël ?

A. K. : C’est déjà le cas. Ces derniers jours, une vingtaine de personnes ont été arrêtées dans différentes villes. Une personne a déjà été exécutée pour espionnage au profit d’Israël. La répression contre les opposants, désormais sous le prétexte de « soutien à Israël », va s’intensifier.

Vous avez dit que le mouvement « Femme, vie, liberté » avait obtenu des concessions de la part du régime depuis 2022. Pourriez-vous nous en dire plus ?

A. K. : Je pensais notamment aux femmes qui ont refusé de porter le voile obligatoire. Elles ont, en quelque sorte, contraint le régime à ne plus les réprimer comme auparavant. Le nouveau président, Massoud Pezechkian, issu du camp des conservateurs modérés, ainsi que le président du Parlement ont décidé de suspendre un projet de loi visant les femmes qui portaient mal le voile ou qui ne le portaient pas.

Cette décision a été prise par crainte d’un nouveau soulèvement de la population ou de l’aggravation du mécontentement. Il s’agit d’une concession significative : le voile islamique fait en effet partie de l’ADN idéologique du régime. C’était donc un véritable symbole, et le fait qu’à la suite du mouvement « Femme, vie, liberté », le régime ait été obligé de tenir compte du refus massif de nombreuses femmes de porter le voile constitue un acquis important.

Par ailleurs, la société civile iranienne était en train de se réorganiser, après avoir été mise sous forte pression, notamment sous la présidence de l’ultraconservateur Ebrahim Raïssi, de mai 2021 à sa mort accidentelle en mai 2024. De nombreuses ONG, dans des domaines variés, avaient été fermées. Malgré cela, des militants et militantes, spécialement parmi les étudiants, commençaient à se mobiliser à nouveau, à se regrouper, à se réunir en petits cercles pour discuter, pour évoquer des actions communes. Mais aujourd’hui, tout cela est à l’arrêt.

Après la mort de Raïssi puis l’élection de Pezechkian, y a-il eu une inflexion du régime ?

A. K. : Absolument, car le régime y a été contraint. Le simple fait qu’un président modéré ait été élu – si on peut dire car ces scrutins sont étroitement contrôlés – montre bien que le pouvoir a dû faire des concessions à la société. Pezechkian a voulu projeter une image moins radicale que Raïssi et les ultras. Tout cela répondait à la pression exercée par une société active et déterminée.

Jusqu’à la veille des frappes israéliennes, on voyait encore des manifestations dans plusieurs villes du pays. Il s’agissait de revendications portées par des retraités, des employés, entre autres. Certes, ces mobilisations relevaient surtout de questions corporatistes, mais elles montraient qu’une société civile vivante existait, qu’elle faisait entendre sa voix. Aujourd’hui, il n’en reste rien.

Le slogan « Ni Gaza, ni Liban, je donne ma vie pour l’Iran », entendu dans les manifestations iraniennes depuis des années, reflétait-il un rejet par la population de la politique étrangère du régime, lequel n’a cessé de dépenser d’importantes ressources pour soutenir ses alliés dans la région ?

A. K. : Tout à fait. Ce slogan traduisait en réalité le désaccord d’une large partie de la population iranienne quant à l’usage des ressources nationales – notamment les revenus du pétrole – pour financer les groupes alliés du régime à l’étranger, comme le Hezbollah, le Hamas ou encore Bachar Al-Assad en Syrie. Beaucoup d’Iraniens estiment que cet argent devrait avant tout être utilisé pour améliorer les conditions de vie dans leur propre pays, où la pauvreté progresse et où l’économie est en grande difficulté.




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Il y a aussi cette autre dimension très importante : les investissements massifs dans le programme nucléaire. Depuis des années, des centaines de milliards de dollars y ont été consacrés. Et une question revient souvent dans la société : pourquoi enrichir de l’uranium à 70 %, alors qu’il suffit d’un enrichissement à 3,5 % pour produire de l’électricité ? Là encore, on perçoit un profond décalage entre les priorités du régime et les besoins quotidiens de la population.




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Il faut rappeler que, avant même les frappes israéliennes, près de 60 % des Iraniens vivaient déjà sous le seuil de pauvreté ou juste au-dessus. Cela fait longtemps que les classes populaires ont cessé de soutenir le régime. Quant aux classes moyennes éduquées, elles s’en sont détournées encore plus tôt. C’est donc un régime qui, dans les faits, est très impopulaire, largement perçu comme illégitime. Mais en même temps – et c’est là toute l’ambiguïté –, lorsque des bombes tombent sur Téhéran, vers qui la population peut-elle se tourner pour sa protection ? Vers ce régime décrié et illégitime ?

Est-ce qu’un mouvement de contestation pourrait tout de même émerger face à l’incapacité du régime à protéger la population ?

A. K. : C’est une question légitime, mais la réalité est plus complexe. Il y a un contraste évident entre Israël, qui dispose d’infrastructures de protection comme le Dôme de fer et les bunkers, et l’Iran, où la population civile est exposée sans réelle solution. À Téhéran, on a conseillé aux habitants de se réfugier dans le métro, mais toutes les stations ne sont pas accessibles, et certaines étaient même fermées. Ce manque de préparation révèle une fois de plus l’incapacité du régime à protéger ses citoyens.

Mais cela ne signifie pas pour autant qu’un soulèvement soit imminent. L’élimination de plusieurs hauts gradés des Gardiens de la révolution – que Nétanyahou espérait décisive – n’a pas suffi à faire chuter le régime, même s’il en a été affaibli. Les responsables tués ont été rapidement remplacés, et la capacité de riposte militaire demeure intacte. Des missiles continuent d’être lancés, et tous ne sont pas interceptés. Le régime conserve donc une force de dissuasion, et surtout, un appareil répressif actif.

En l’absence d’alternative politique claire, la perspective d’un renversement rapide paraît peu crédible. Si le régime tombait demain, la question centrale serait : qui pour gouverner ? À ce stade, la réponse semble être : personne. Et le risque, dans ce cas, serait que le pays sombre dans le chaos – un chaos dont les répercussions régionales seraient majeures.

Cette absence d’alternative est-elle due à la répression des militants depuis deux ans ?

A. K. : Absolument. La répression a été très forte, pour empêcher toute formation d’opposition structurée, capable de prendre le pouvoir. Les gens manifestent, se font tuer, les têtes des mouvements sont arrêtées. Par exemple, pendant la grève des camionneurs, en mai dernier, les responsables ont été jetés en prison.

Il n’y a pas de syndicats, pas de partis politiques indépendants. Le mouvement existe, mais il n’est pas structuré, pas organisé. Le régime procède à des arrestations ciblées, puis tente parfois de négocier avec ceux qu’il laisse en liberté. Cela suffit à désorganiser les dynamiques de contestation. Même en temps de guerre, l’appareil de répression fonctionne.

Certaines figures, comme Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, ont-elles une influence ? Est-ce que leurs messages circulent encore dans le pays ?

A. K. : Oui. Tout le monde a des paraboles et capte les programmes en persan diffusés depuis l’étranger. Narges Mohammadi, emprisonnée pendant des années, n’est plus en prison, elle est désormais en résidence surveillée. Mais de nombreux prisonniers politiques restent derrière les barreaux et ils sont actuellement en danger, car les bombardements peuvent frapper les prisons.

Une déclaration signée par des personnalités comme Mohammadi, mais aussi la prix Nobel de la paix 2003 Shirin Ebadi et des cinéastes de premier plan a été publiée, il y a deux jours, pour demander la fin des hostilités. Mais ce genre de texte n’a guère d’impact.

Certains Iraniens ont applaudi les premières frappes israéliennes vendredi car elles ont visé des caciques du régime, mais ils ont vite déchanté en voyant les quartiers résidentiels détruits, les plus de 500 morts civils. Nétanyahou détruit l’Iran, pas seulement les sites nucléaires. Et concernant ces sites, il ne faut pas oublier que, quand ils sont touchés, cela provoque des risques radioactifs élevés…

La diaspora iranienne est-elle divisée ? A-t-elle une influence dans le pays ?

A. K. : Elle est très divisée, et la guerre n’a fait qu’accentuer cette division. Certains monarchistes sont ouvertement pro-Nétanyahou. Reza Pahlavi, le fils du dernier shah, qui est allé en Israël en avril 2023, a dit, ces derniers jours, à propos des frappes israéliennes, que tout ce qui affaiblit le régime doit être salué et a déclaré, plus généralement, que la situation actuelle constituait une « chance de changer le régime ». Il est très isolé. La tentative de coalition qu’il avait mise sur pied après le début du mouvement « Femme, vie, liberté » a échoué, et lui-même s’en est retiré, montrant son incapacité à rassembler autour de lui. Il est devenu très impopulaire en Iran, et ses prises de position en faveur des bombardements n’ont rien fait pour améliorer son image.

Les Moudjahidins du peuple (OMPI), quant à eux, ont perdu tout soutien en Iran depuis leur alliance avec Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988, ndrl). Ils sont très bien organisés et riches, avec environ 5 000 membres actifs, mais ils n’ont aucune influence au sein de la population iranienne.

Contrairement à 1979, il n’existe aujourd’hui aucune structure de transition prête à prendre le relais. En 1979, tout avait été soigneusement préparé, avec l’aide des Américains, de sorte que l’État et ses structures avaient survécu au changement de régime. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, et si le régime tombe, le risque est plutôt celui d’un chaos total.

Concernant les contestations en interne, est-ce que l’affichage d’une vie luxueuse par les enfants des élites du régime reste une source de haine dans la population ?

A. K. : Oui. Le 13 juin, le secrétaire à la sécurité nationale Ali Shamkhani a été tué dans une frappe israélienne qui a largement détruit sa maison. Des images ont été publiées et les gens ont vu à quel point Shamkhani avait vécu dans le luxe. Ce n’est pas une exception. Les dignitaires vivent tous dans les beaux quartiers du nord de Téhéran. Leurs enfants résident très souvent en Europe, au Canada, aux États-Unis. Ils ont sorti leur argent du pays.

La différence entre riches et pauvres n’a jamais été aussi importante. Il y a, d’un côté, les 1 % très riches, liés au régime, et, de l’autre, une majorité qui vit sous le seuil de pauvreté. La classe moyenne disparaît. Le niveau de vie s’effondre. Pourtant, les Iraniens restent très bien formés, y compris dans le domaine nucléaire. Alors oui, Israël a tué une vingtaine de scientifiques, mais le pays en compte des centaines rien que dans ce domaine…

Y a-t-il malgré tout un motif d’espoir ?

A. K. : Tout ce qu’on peut espérer, c’est une fin rapide des hostilités, puis le retour de l’Iran et des États-Unis à la table des négociations. Si l’Iran accepte de suspendre l’enrichissement de l’uranium, ce serait un espoir. Ensuite, ce sera à la société civile iranienne de faire évoluer le régime, pas à Nétanyahou.

D’ailleurs, les Turcs et les Saoudiens s’inquiètent aussi de cette attaque israélienne : si les Israéliens réussissent en Iran, qui sera le suivant sur leur liste ? Pour autant, personne dans la région ne veut d’un Iran nucléarisé. Bref, toute solution diplomatique de long terme est préférable à la guerre mais, pour l’instant, l’urgence absolue est l’arrêt des bombardements.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La société iranienne prise en étau entre les frappes israéliennes et la répression du régime – https://theconversation.com/la-societe-iranienne-prise-en-etau-entre-les-frappes-israeliennes-et-la-repression-du-regime-259253

« Querer », « Adolescence »… les séries sont-elles plus efficaces que les campagnes de sensibilisation ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Mélanie Bourdaa, Professeure en Sciences de l’Information et de la Communication, Université Bordeaux Montaigne

Dans la série _Querer_, dont le rôle principal est interprété par l’actrice espagnole Nagore Aranburu, les représentations débordent de l’écran. Nicolás de Assas/Movistar Plus+/Stars, CC BY-ND

À travers Querer et Adolescence, deux miniséries venues d’Espagne et du Royaume-Uni, 2025 aura vu la fiction européenne s’attaquer de front aux violences de genre et aux modèles de masculinité. Au-delà de leurs récits, ces œuvres posent une question cruciale : que peut la fiction pour sensibiliser à ces enjeux, dans les écoles, dans la sphère privée, comme dans l’espace public ?


On entend souvent que les séries influencent celles et ceux qui les regardent. Et généralement cette influence est décrite comme négative : les séries traduiraient et amplifieraient les stéréotypes, les violences, etc. Ce postulat est très éloigné des travaux de recherche. D’une part, ceux-ci démontrent que le public est (inégalement) actif, notamment en créant du discours face à ces imaginaires. D’autre part, les séries ne participent pas qu’à la diffusion de stéréotypes : elles les transforment et les tordent également.

Masculinité, violences sexistes… des séries qui permettent d’« en parler »

Adolescence est une minisérie britannique de quatre épisodes qui a été diffusée en mars 2025 sur Netflix. Elle suit la mise en accusation pour meurtre (d’une camarade de classe) d’un garçon de 13 ans. Abordant simultanément les questions de masculinité, de féminicide et de l’impact des réseaux sociaux, la série reçoit un fort écho en France et devient le centre d’une discussion sur l’éducation des garçons et le rôle de l’école dans la déconstruction de la masculinité.

Bande-annonce de la série Adolescence.

Querer est également une minisérie de quatre épisodes, mais tournée et conçue en Espagne. Elle a été diffusée en France en juin 2025 sur Arte. Elle suit Miren, qui porte plainte contre son mari pour viols répétés, après trente ans de mariage. La série met notamment en lumière les réactions et le soutien contrastés des proches, la difficulté de ce type de procès et la normalisation des violences au sein des couples. Diffusée peu après le procès médiatisé de Mazan, la série bénéficie d’un important bouche-à-oreille.

Bande-annonce de la série Querer.

Les séries participent de la mise à l’agenda politique et médiatique de ces questions. C’est d’ailleurs l’un de leurs objectifs assumés. Le réalisateur de Querer, Eduard Sala, a déclaré que la série visait « non seulement à divertir mais aussi à changer le monde ». Le scénariste d’Adolescence, Stephen Graham, a déclaré souhaiter que « la série provoque des dialogues entre les parents et leurs enfants », considérant qu’elle « n’est que le début du débat ».

Un rôle actif du public

Querer comme Adolescence sont des dispositifs efficaces pour parler des violences et harcèlements sexistes et sexuels (VHSS) car elles ont su trouver des relais médiatiques importants dans la presse, à la radio et à la télévision.

Mais ce n’est pas tout, si la sensibilisation par les séries se fait, c’est également que le public en parle, notamment le public le plus engagé : les fans. La série devient un levier pour entamer des conversations dans les communautés en ligne, pour sensibiliser à ces questions ou pour partager son expérience et ainsi mettre en lumière les réalités des VHSS.

A contrario, la série peut également provoquer des réactions de cyberviolence et de cyberharcèlement de la part de publics toxiques. Il suffit pour cela de regarder les commentaires des posts Facebook sur la série Querer, où féministes et masculinistes argumentent sur les thèmes de la série. Pour la série Adolescence, les commentaires sur les comptes Instagram de fans mentionnent le besoin de voir la série pour mieux comprendre les adolescents et leur vie privée et sociale.

Des pouvoirs publics qui se saisissent des séries

En juin 2025, s’inspirant d’une mesure prise au Royaume-Uni, la ministre de l’éducation nationale Élisabeth Borne a proposé que la série Adolescence soit utilisée comme support pédagogique à partir de la classe de quatrième. Querer (qui a reçu le grand prix au festival Séries Mania) semble emprunter le même chemin, notamment dans des formations en psychologie ou en criminologie.

Ce n’est pas la première fois que des séries sont mobilisées pour porter un discours de politique publique. En 2017, la série 13 Reasons Why, qui traite du harcèlement allant jusqu’au suicide d’une adolescente, avait bénéficié d’un site ressource avec des dispositifs de prévention et d’un documentaire post-série (Beyond the Reasons).

Dans la série britannique Sex Education (2019), une scène aborde le thème de la thérapie du traumatisme causé par une agression sexuelle.

Utilisée dans des collèges et lycées anglophones avec des guides d’accompagnement pour éducateurs et parents, la série emboîte le pas d’une autre, plus connue encore : Sex Education. Celle-ci est la première teen serie portant aussi explicitement sur les questions de sexualité et de relations amoureuses, dans une approche sex-positive, très tolérante et ayant toujours à cœur la question du consentement. Un guide, « Le petit manuel Sex Education », a été mis à disposition pour des ateliers de prévention et de sensibilisation. Il est utilisé dans certains établissements scolaires. Bref, l’implémentation de séries dans des politiques éducatives ou de prévention : ce n’est pas tout à fait nouveau.


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Sensibiliser par ou avec les séries

Mais ne nous trompons pas : les séries, seules, ne constituent pas des supports de sensibilisation autonomes. Encore faut-il penser autour d’elles des dispositifs de médiation.

Les séries sont de plus en plus nombreuses à avertir de scènes de violences et à renvoyer vers des centres d’aide. Par exemple à partir de la saison 2, chaque épisode de 13 Reasons Why commence par un message d’avertissement : « Cet épisode contient des scènes qui peuvent heurter la sensibilité de certains spectateurs. » Un avertissement vidéo avec les acteurs précède également la diffusion : « Si vous êtes concerné par ces sujets, parlez-en à un adulte ou consultez le site 13reasonswhy.info ».

La série Sex Education s’est aussi prêtée à cet exercice : lors d’un épisode montrant une agression sexuelle dans un bus, des ressources officielles ont été diffusées sur les réseaux sociaux de la série et de la BBC, renvoyant notamment vers le centre d’aide britannique aux victimes de viol.

Premier épisode de la saison 4 de la websérie Skam (France TV, 2019).

Les séries françaises sont plus discrètes dans l’intégration directe de liens dans les épisodes. Dans Skam, une série Slash/France Télévision qui suit le quotidien d’élèves de lycée, des messages apparaissent avec des liens vers le 3018 (cyberviolences), le 3919 (violences conjugales) ou vers SOS Homophobie à la fin de certains épisodes (notamment dans les saisons 4, 5 et 6, qui traitent respectivement de l’islamophobie, de la santé mentale et des violences contre partenaire intime). Le site Slash propose une page complète « Besoin d’aide », mentionnée dans les dialogues ou dans l’habillage final de la série.

Proposer des séries plutôt que des politiques publiques ?

Si sensibiliser aux questions de violences, de discrimination ou de santé mentale semble commencer à faire partie du « cahier des charges » implicite des séries qui abordent ces thématiques, séries et campagnes de sensibilisation publique ne sont pas en concurrence. Les séries résonnent avec le cadre légal de chaque pays de diffusion : la législation contre les violences de genre n’est pas la même en Espagne, en France ou au Royaume-Uni, et sa réception est propre à chaque contexte.

Dans certains cas, séries et politiques publiques peuvent gagner à jumeler leurs discours et leurs actions en matière de prévention et de sensibilisation. L’une des conditions est que les personnes en charge des actions de sensibilisation soient formées.

L’annonce aux agents de l’éducation nationale de l’arrivée d’Adolescence parmi les supports de sensibilisation pose ainsi question. Chez un grand nombre d’enseignants et d’infirmiers scolaires, les séries ne font pas partie de la culture pédagogique en routine. Sans culture commune (on pense notamment à des formations à l’outil sériel), il paraît abrupt de prétendre qu’une série puisse lutter efficacement contre les violences. D’autant plus que la série agit comme un révélateur de la parole, mais aussi des souvenirs – y compris post-traumatiques.

À cet égard, l’outil qu’est la série nécessite un double accompagnement par des encadrants formés à la fois à ce support mais aussi à l’accueil et à l’accompagnement de la parole.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Querer », « Adolescence »… les séries sont-elles plus efficaces que les campagnes de sensibilisation ? – https://theconversation.com/querer-adolescence-les-series-sont-elles-plus-efficaces-que-les-campagnes-de-sensibilisation-259957

Une avancée québécoise dans le traitement de la schizophrénie

Source: The Conversation – France in French (2) – By Nicola Thibault, Étudiant au PhD en neuropsychologie, Université Laval

La recherche en santé mentale exige aujourd’hui des ressources spécialisées, des bases de données robustes, des infrastructures de pointe et des expertises diversifiées. (Shutterstock)

La schizophrénie figure parmi les maladies mentales les plus stigmatisées et les plus incommodantes.

Bien que certains de ses symptômes, dits « positifs » – tels que les hallucinations ou les idées délirantes – soient bien connus du grand public, d’autres restent dans l’ombre. Et ce, souvent tant pour l’équipe soignante que pour l’entourage de la personne.

Ces symptômes sont qualifiés de « négatifs », puisqu’ils sous-tendent une diminution des fonctions psychologiques normales. On peut par exemple penser à la perte de motivation, une grande fatigabilité, une difficulté à ressentir ou à exprimer des émotions, ainsi qu’un retrait social important.

Ce sont souvent ces symptômes qui contribuent au maintien de la souffrance à long terme chez les patients atteints de schizophrénie et à leur isolement.

À ce jour, les traitements disponibles ciblent davantage les symptômes positifs que négatifs. Les approches pharmacologiques, bien qu’efficaces sur les symptômes positifs, demeurent limitées lorsqu’il faut agir sur les symptômes négatifs.

Dans ce contexte, la recherche en santé mentale est confrontée à un défi de taille : trouver des interventions novatrices qui agissent là où les approches traditionnelles échouent.

Traiter la schizophrénie, autrement

C’est précisément l’ambition d’un projet de recherche dirigé par le Dr David Benrimoh et le Dr Lena Palaniyappan, chercheurs au centre de recherche Douglas. Leur équipe s’intéresse à une piste prometteuse : la stimulation magnétique transcrânienne répétitive, mieux connue sous le nom de rTMS.

Déjà utilisée et réputée comme traitement pour la dépression, la rTMS est une forme de neuromodulation, dite non invasive. Autrement dit, cette technique agit sur l’activité de certaines zones du cerveau en utilisant un champ magnétique puissant pour créer un courant dans les neurones, le tout sans avoir besoin de chirurgie ni de procédure douloureuse.

Elle consiste à appliquer des impulsions magnétiques sur des régions prédéfinies du cerveau à l’aide d’un appareil posé sur le cuir chevelu. Ce champ magnétique induit un courant de faible intensité qui module l’activité des neurones de la région ciblée.

Dans le cas de la dépression, où les symptômes négatifs sont au premier plan, plusieurs études ont montré que ce traitement pouvait contribuer à améliorer l’humeur, l’énergie et la motivation des patients.

Or, son application sur les symptômes négatifs dans la schizophrénie apporte son lot de défis et demeure une technique émergente.

Un protocole accéléré et personnalisé

À ce jour, la littérature scientifique montre des effets modestes de la rTMS sur les symptômes négatifs de la schizophrénie.

De plus, l’administration de la rTMS sur une période de plusieurs semaines pose de nombreux obstacles techniques pour les patients. Notamment, ces derniers doivent se déplacer plusieurs fois par semaine afin d’obtenir leur traitement, ce qui peut avoir des impacts importants sur la vie de ces derniers. Sans oublier qu’il peut être difficile pour les individus souffrant d’une diminution de la motivation et d’un manque d’énergie, soit les symptômes négatifs, de se déplacer jusqu’au centre où ils reçoivent leur traitement. Ces défis peuvent mener à l’abandon du traitement de la rTMS.

L’étude du Dr Benrimoh et du Dr Palaniyappan propose donc deux innovations majeures : (1) réduire la durée du traitement à cinq jours seulement et (2) optimiser la précision du traitement en utilisant l’imagerie cérébrale afin de mieux cibler les régions du cerveau impliquées dans la motivation et l’émotion.

Ce protocole accéléré et personnalisé de la rTMS sera comparé à une simulation placebo, c’est-à-dire sans champ magnétique.

Si les résultats sont concluants, cette approche pourrait transformer la prise en charge des personnes vivant avec la schizophrénie en leur offrant une option thérapeutique sécuritaire, bien tolérée et plus accessible.

patient passe un test d’imagerie médicale
L’imagerie médicale permet d’optimiser la précision du traitement en ciblant les régions du cerveau impliquées dans la motivation et l’émotion.
(Shutterstock)

Une visée beaucoup plus large

Mais ce projet de recherche ne se développe pas en vase clos.

Il est le résultat d’une collaboration active entre trois centres de recherche en santé mentale de pointe au Québec : le centre de recherche Douglas, le centre CERVO à Québec, et l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM).

Cette collaboration fructueuse est chapeautée par l’Alliance Santé Mentale Québec (ASMQ), une initiative soutenue par le Fonds de recherche du Québec – Santé (FRQ-S) et lancée en 2024 pour stimuler l’innovation en santé mentale.

L’ASMQ repose sur une conviction simple et à la fois ambitieuse : c’est en partageant nos données, nos outils, nos compétences et nos perspectives que l’on peut relever les défis complexes de la santé mentale.

La recherche en santé mentale exige aujourd’hui des ressources spécialisées, des bases de données robustes, des infrastructures de pointe et des expertises diversifiées.

Aucun centre de recherche ne peut à lui seul répondre à toutes ces exigences. En misant sur la mise en commun de ces ressources, l’ASMQ accélère le développement de traitements novateurs. Elle assure aussi une meilleure validité scientifique grâce à un partage d’accès à des échantillons vastes et diversifiés à travers la province.

Au total, plus de 60 personnes collaborent au sein de l’ASMQ, dont une quarantaine de chercheurs et chercheuses.

Explorer, comprendre et soigner

Outre l’étude de la rTMS accélérée chez les personnes vivant avec la schizophrénie, deux autres projets scientifiques au sein de l’ASMQ illustrent la richesse de cette collaboration.

Le premier, dirigé par le Dr Lionel Caihol (IUSMM), évalue l’efficacité d’une autre technique de neuromodulation, la stimulation transcrânienne à courant direct (tDCS), qui pourrait être administrée à domicile chez des personnes vivant avec un trouble de la personnalité limite. Cette approche, peu coûteuse et facilement accessible, pourrait élargir les options de traitement pour les personnes vivant dans les régions éloignées.

Un deuxième projet, mené par le Dr Sébastien Brodeur (CERVO), analyse plus de dix ans de données cliniques sur l’usage de la rTMS au Québec. L’objectif est de mieux comprendre l’impact réel d’une telle technique dans la pratique, au-delà des essais cliniques, et de guider les décisions en matière de traitement.

Dans chacun de ces projets, des patients partenaires, des patients partenaires, c’est-à-dire des personnes ayant une expérience vécue du système de santé et qui contribuent activement à la recherche, et des étudiants aux cycles supérieurs, dont les auteurs de cet article, participent activement à la démarche de recherche.

Cette collaboration intersectorielle permet non seulement d’ancrer les projets dans la réalité vécue des personnes concernées, mais aussi de former une relève scientifique sensible aux enjeux cliniques.

L’ASMQ incarne ainsi un nouveau modèle de recherche en santé mentale, encore plus ancré sur la collaboration, l’ouverture et l’innovation.

En misant sur le travail collectif, elle favorise un véritable transfert des connaissances vers les soins.

Mais par-dessus tout, elle donne corps à une promesse : celle de traitements plus efficaces, plus accessibles et plus humains pour les personnes composant avec un trouble de santé mentale.

La Conversation Canada

Nicola Thibault a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

Enzo Alexandre Cipriani a reçu des financements du Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada (CRSH). Il est étudiant au sein du Centre de Recherche de l’Institut Universitaire en Santé Mentale de Montréal qui fait partie de l’Alliance en Santé Mentale du Québec.

Parsa Afrooz a reçu des financements de Centre for Research on Brain, Language and Music (CRBLM).

– ref. Une avancée québécoise dans le traitement de la schizophrénie – https://theconversation.com/une-avancee-quebecoise-dans-le-traitement-de-la-schizophrenie-254367

Célébrités, jeans et haute couture : comment Anna Wintour a changé la mode pendant ses 37 ans chez « Vogue »

Source: The Conversation – France in French (2) – By Jye Marshall, Lecturer, Fashion Design, School of Design and Architecture, Swinburne University of Technology

Papesse de la mode, Anna Wintour, 75 ans, quitte la toute-puissante rédaction en chef de l’édition américaine de Vogue. Icône de la pop culture, la directrice artistique a inspiré le personnage de diva hautaine du livre le Diable s’habille en Prada (2003) et est citée dans les chansons des rappeurs Azealia Banks ou Jay Z. Sachant joué de son image, la journaliste britanno-américaine a fait un caméo dans le film Ocean’s Eleven, une apparition dans Zoolander 1 puis 2 et a même son personnage chez les Simpsons. Éternelle figure d’influence, Anna Wintour conservera un poste de direction au sein du groupe de presse Condé Nast.


Après trente-sept ans de règne, Anna Wintour, poids lourd de l’industrie de la mode, quitte ses fonctions de rédactrice en chef de l’édition états-unienne du magazine Vogue.

Il ne s’agit toutefois pas d’une retraite, puisque Mme Wintour conservera ses fonctions de responsable du contenu de toutes les marques, au niveau mondial, du groupe de presse de mode et style de vie Condé Nast (propriétaire de Vogue et d’autres publications telles que Vanity Fair et Glamour) et de directrice de l’édition internationale du magazine de mode, Vogue World.

Néanmoins, le départ de Mme Wintour de l’édition américaine du magazine est un fait marquant pour l’industrie de la mode qu’elle a, à elle seule, changée à jamais.

La fièvre des magazines de mode

Les magazines de mode tels que nous les connaissons aujourd’hui ont été formalisés pour la première fois au XIXᵉ siècle. Ils ont contribué à établir la « théorie du ruissellement de la mode », selon laquelle les tendances étaient traditionnellement dictées par certaines élites de l’industrie, notamment les rédacteurs en chef des principaux magazines.

Le Vogue états-unien lui-même a été créé à New York en 1892 par l’homme d’affaires Arthur Baldwin Turnure. Le magazine s’adressait à l’élite de la ville et couvrait initialement divers aspects de la vie de la haute société. En 1909, Vogue est racheté par Condé Nast. Dès lors, le magazine s’impose de plus en plus comme une pierre angulaire de l’édition de mode.

Couverture d’une édition de 1921 de Vogue.
Wikimedia, CC BY

La période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a particulièrement ouvert les portes au consumérisme de masse de la mode et à l’expansion de la culture des magazines de mode.

Wintour a été nommée rédactrice en chef du Vogue US en 1988. Le magazine a alors pris un tournant moins conservateur et a vu son influence sur le plan culturel grandir.

Elle n’a pas peur de briser le moule

Les choix éditoriaux audacieux de Wintour ont refaçonné la presse de mode, notamment les couvertures de magazines. Ses choix ont à la fois reflété et dicté l’évolution de la culture de la mode.

La première couverture de Vogue, publiée en 1988, mélangeait des vêtements de haute couture (Christian Lacroix) et des marques grand public (jeans Guess délavés), ce qui n’avait encore jamais été fait. C’était aussi la première fois qu’une paire de jeans apparaissait en couverture de Vogue, ce qui a parfaitement planté le décor d’une longue carrière passée à pousser le magazine à explorer de nouveaux domaines.

Wintour a aussi été une des premières à avoir placé les célébrités (et pas simplement les mannequins et les modèles) au centre du discours sur la mode. Tout en s’appuyant sur de grands noms tels que Beyoncé, Madonna, Nicole Kidman, Kate Moss, Michelle Obama et Oprah Winfrey, elle a donné sa chance à des stars montantes, àdes jeunes mannequins qu’elle mettait en couverture et dont elle propulsait les carrières.

L’héritage de Wintour à Vogue a consisté à faire passer la mode d’un défilé frivole à une industrie puissante, qui n’a pas peur d’affirmer ses choix. C’est particulièrement vrai lors du Met Gala, qui se tient chaque année pour célébrer l’ouverture d’une nouvelle exposition sur la mode au Metropolitan Museum of Art’s Costume Institute (New York).

Au départ, en 1948, c’était une simple soirée annuelle de collecte de fonds pour le Met, et c’est en 1974 que l’évènement a été pour la première fois associé à une exposition de mode.

Wintour a repris les rênes du Met Gala en 1995 et a fait d’une soirée de charité un rendez-vous prestigieux, haut lieu de brassage entre l’histoire et la mode, notamment en invitant des artistes en vue du cinéma ou de la mode.

Cette année, le thème du gala et de l’exposition Superfine : Tailoring Black Style porte sur le stylisme noir à travers l’histoire. À une époque où les États-Unis sont confrontés à une grande instabilité politique, Wintour a été célébrée pour le rôle qu’elle a joué dans l’élévation de l’histoire des Noirs grâce à cet événement.

Pas sans controverse

Cependant, si son influence culturelle ne peut être mise en doute, l’héritage de Wintour au Vogue états-unien n’est pas sans controverses. Ses querelles sans fin avec l’organisation de défense des animaux PETA en particulier – en raison de son soutien indéfectible à la fourrure – ont été longtemps minimisées.

En 2005, Wintour a été directement visée par les militants anti-fourrure : a elle été entartée alors qu’elle quittait un défilé de Chloé. Cette affaire n’a jamais vraiment été réglée. Vogue a continué à présenter des vêtements en fourrure, alors même que les consommateurs ont tendance à se détourner des matières animales, les fourrures en premier lieu.

La mode devient de plus en plus politique. Il reste à voir comment des magazines tels que Vogue vont réussir à appréhender et embrasser ce virage.

blogs de mode au cours des dernières décennies a donné naissance à une vague d’influenceurs de la mode, avec des foules d’adeptes, qui remettent en question la structure unidirectionnelle du « ruissellement » de l’industrie de la mode.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont dépassé l’influence des médias traditionnels, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du secteur de la mode. Le pouvoir des rédactrices de mode telles qu’Anna Wintour s’en voit considérablement diminué.

Le départ de Mme Wintour de son poste de rédactrice en chef fera couler beaucoup d’encre, mais jamais autant que celle qui aura permis d’imprimer tous les textes dont elle a supervisé la parution, aux manettes du plus grand magazine de mode du monde.

The Conversation

Rachel Lamarche-Beauchesne a été affiliée au Animal Justice Party (Parti de la justice animale en Australie)

Jye Marshall ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Célébrités, jeans et haute couture : comment Anna Wintour a changé la mode pendant ses 37 ans chez « Vogue » – https://theconversation.com/celebrites-jeans-et-haute-couture-comment-anna-wintour-a-change-la-mode-pendant-ses-37-ans-chez-vogue-260115

Sexualité : les allergies au liquide séminal, un problème sous-estimé ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Michael Carroll, Reader / Associate Professor in Reproductive Science, Manchester Metropolitan University

La survenue de symptômes allergiques après les rapports sexuels non protégés par préservatif doit faire soupçonner une hypersensibilité au plasma séminal. Yuriy Maksymiv/Shutterstock

Démangeaisons, brûlures, œdème, voire difficultés respiratoires… chez certaines femmes, ces symptômes se manifestent quelques instants après les rapports sexuels. En cause, une allergie particulière, l’hypersensibilité au liquide séminal (HLS). Parfois confondue avec d’autres problématiques, cette réaction pourrait concerner un nombre de femmes plus important qu’on ne l’imaginait jusqu’ici.


L’hypersensibilité au liquide séminal (HLS) est un trouble rare, quoique probablement sous-diagnostiqué. Cette réaction n’est pas provoquée par les spermatozoïdes, mais par les protéines présentes dans le liquide séminal, le liquide qui transporte ces derniers. L’hypersensibilité au liquide séminal a été documentée pour la première fois en 1967, après l’hospitalisation d’une femme victime d’une « violente réaction allergique » survenue durant un rapport sexuel. Elle est aujourd’hui reconnue comme une hypersensibilité de type I, ce qui la place dans la même catégorie que le rhume des foins et les allergies aux cacahuètes ou aux poils de chat.

Les symptômes qui en résultent s’étendent sur un large spectre, qui va de manifestations bénignes à des troubles graves. Certaines femmes souffrent de réactions locales : brûlures, démangeaisons, rougeurs et œdème au niveau de la vulve ou du vagin. D’autres présentent des symptômes généralisés : urticaire, respiration sifflante, vertiges, nez qui coule, voire choc anaphylactique, une réaction immunitaire potentiellement mortelle.

Jusqu’en 1997, on estimait que l’HLS touchait moins de 100 femmes dans le monde. Mais une étude dirigée par l’allergologue Jonathan Bernstein a montré que, parmi les femmes rapportant des symptômes après avoir eu des rapports sexuels, près de 12 % présentaient un tableau compatible avec une HLS. J’ai moi-même mené une petite enquête en 2013 (résultats non publiés) et obtenu un taux similaire.

Mais le chiffre réel pourrait être encore plus élevé. En effet, de nombreux cas ne sont pas signalés, ou sont mal diagnostiqués, les symptômes étant attribués à tort à des infections sexuellement transmissibles, à des problèmes de mycose, voire à une « sensibilité générale ». Un indice révélateur permet cependant d’orienter le diagnostic : les symptômes disparaissent lorsqu’un préservatif est utilisé. En 2024, une revue de littérature a corroboré ces résultats, suggérant que l’HLS est à la fois plus fréquente et plus souvent méconnue qu’on ne le pensait.

Un allergène présent dans le liquide séminal

L’allergène principal semble être la kallicréine prostatique ou antigène spécifique de la prostate (PSA) : une protéine présente dans le liquide séminal. Celle-ci est systématiquement présente, quel que soit le partenaire. Autrement dit, une femme souffrant cette allergie présentera une réaction au sperme de n’importe quel homme, pas seulement à celui d’un compagnon spécifique.

Des preuves de l’existence d’une réactivité croisée ont également été mises en évidence. Ainsi, Can f 5, une protéine présente dans les squames des chiens, est structurellement similaire à l’antigène PSA humain. De ce fait, certaines femmes allergiques aux chiens peuvent également présenter une allergie au sperme. En 2007, des cliniciens ont également décrit le cas d’une jeune femme ayant développé une urticaire diffuse ainsi que des difficultés à respirer après avoir eu un rapport sexuel avec son compagnon. Celui-ci avait consommé peu de temps auparavant des noix du Brésil, souvent impliquées dans les réactions allergiques. Il semblerait que la réaction de la jeune femme ait été provoquée par la présence de protéines de noix dans le sperme de son partenaire.

Les hommes aussi peuvent être concernés

La première étape pour poser un diagnostic de HSP consiste à établir un historique sexuel et médical détaillé. Celui-ci est ensuite généralement suivi par la réalisation d’analyses sanguines destinées à détecter les anticorps IgE anti-PSA, ou de tests cutanés avec le liquide séminal du partenaire.

Lors de nos travaux de recherche, nous avons démontré que des tests effectués avec des spermatozoïdes lavés, donc dépourvus de liquide séminal, n’ont pas engendré de réaction chez des femmes présentant habituellement des symptômes allergiques. Ces résultats confirment que le déclencheur allergique n’est pas la cellule spermatozoïde elle-même, mais bien les protéines du liquide séminal.

Soulignons que les femmes ne sont pas les seules susceptibles de développer ce type d’allergie. Certains hommes peuvent aussi être allergiques à leur propre sperme. Cette pathologie, connue sous le nom de syndrome de la maladie post-orgasmique, provoque des symptômes pseudo-grippaux – fatigue, brouillard cérébral et courbatures – immédiatement après l’éjaculation. On suppose qu’il s’agit d’une réaction auto-immune ou allergique. Le diagnostic reste complexe à poser, cependant il arrive qu’un test cutané mettant en œuvre le sperme puisse se révéler positif.

Qu’en est-il de la fertilité ?

L’hypersensibilité au liquide séminal n’engendre pas directement l’infertilité, mais elle peut compliquer le projet de conception. En effet, éviter l’allergène – ce qui constitue la solution la plus efficace pour lutter contre la plupart des allergies – n’est pas envisageable pour un couple qui souhaite concevoir…

Parmi les traitements possibles figurent la prise d’antihistaminiques en prophylaxie (qui consiste à prendre des médicaments antiallergiques avant l’exposition supposée à l’allergène, afin de prévenir ou d’atténuer les réactions), les traitements anti-inflammatoires et la désensibilisation (par administration progressive de liquide séminal dilué). Dans les cas les plus sévères, les couples peuvent recourir à une fécondation in vitro effectuée avec des spermatozoïdes lavés, ce qui permet d’éviter le contact avec les allergènes à l’origine de la réaction.

Il est important de souligner que l’hypersensibilité au liquide séminal n’est pas une cause d’infertilité. De nombreuses femmes qui en sont atteintes ont pu avoir des enfants, certaines naturellement, d’autres en ayant recours à une assistance médicale.

Pourquoi cette allergie est-elle si peu connue ?

La méconnaissance de l’hypersensibilité au liquide séminal tient probablement au fait que les symptômes liés aux rapports sexuels sont souvent passés sous silence par les patientes. La gêne, la stigmatisation et le manque de sensibilisation des médecins à cette question font que bien des femmes souffrent en silence.

Dans l’étude de menée en 1997 par Bernstein et ses collaborateurs, près de la moitié des femmes présentant des symptômes après des rapports sexuels n’avaient jamais été testées pour une hypersensibilité au liquide séminal. Durant des années, elles se sont donc vues poser un diagnostic erroné, et prescrire un traitement inadapté.

En définitive, si vous ressentez systématiquement des démangeaisons, des douleurs ou une sensation de malaise après un rapport sexuel et que ces symptômes ne surviennent pas lors d’un rapport protégé par préservatif, il est possible que vous souffriez d’hypersensibilité au liquide séminal.

Il est temps de braquer les projecteurs sur cette affection trop méconnue, pour que cette question soit enfin abordée en consultation.

The Conversation

Michael Carroll ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sexualité : les allergies au liquide séminal, un problème sous-estimé ? – https://theconversation.com/sexualite-les-allergies-au-liquide-seminal-un-probleme-sous-estime-260123

En Espagne, une loi pour lutter contre le gaspillage alimentaire

Source: The Conversation – France in French (2) – By Clémence Lepla, Doctorante en droit privé, Université de Lille

14 % de la nourriture produite est jetée ou perdue avant même d’atteindre les rayons des magasins. 19% sera ensuite jetée par les magasins, les restaurants ou particuliers. Pour lutter contre ce fléau, l’Espagne vient d’adopter une loi avec des sanctions inédites. Mais cela sera-t-il suffisant pour endiguer le gaspillage alimentaire ?


L’Espagne vient d’adopter une nouvelle loi pour lutter contre les pertes et le gaspillage alimentaire. Publiée le 1er avril 2025, elle ambitionne de réduire les pertes et le gaspillage à toutes les étapes de la chaine alimentaire, de la récolte à la consommation, en promouvant un modèle plus durable. Si une loi en Catalogne existait déjà en la matière, le dispositif est désormais harmonisé.

Les objectifs fixés sont ambitieux. La loi vise à réduire de 50 % le gaspillage alimentaire par habitant et de 20 % les pertes alimentaires d’ici à 2030. Les pertes alimentaires désignent ici la nourriture qui est perdue ou jetée avant d’atteindre les magasins de détail, lors des étapes de récolte, de transformation des aliments ou encore du transport. Actuellement, 14 % de la nourriture produite dans le monde est perdue à ce stade. Le gaspillage alimentaire correspond lui à la nourriture disponible à la vente ou à la consommation qui est jetée par les supermarchés, les restaurants et les ménages. Il représente 19 % des denrées alimentaires produites dans le monde. Ces chiffres ont marqué un véritable tournant dans la prise de conscience mondiale de ce problème, incitant les gouvernements à adopter des politiques ambitieuses pour y remédier.

Inédite en Espagne, cette loi constitue une étape importante dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Elle s’inscrit dans les objectifs de développement durable de l’Union européenne qui visent, d’ici au 31 décembre 2030, une réduction de 10 % des pertes alimentaires (par rapport à la quantité générée en moyenne annuelle entre 2021 et 2023) ainsi que la réduction de 30 % du gaspillage alimentaire par habitant.

Le texte présente également des dispositions similaires à celles de la loi relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire, dite Loi Garot, adoptée par la France en 2016. Bien que les dispositifs ne soient pas entièrement identiques, les deux textes poursuivent le même objectif : lutter contre les pertes et le gaspillage alimentaires.

L’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire impliqués

Pour atteindre cet objectif, la participation de tous les acteurs de la société est nécessaire. La loi espagnole s’applique ainsi à une large palette d’acteurs opérant sur le territoire. Elle s’adresse aux professionnels assurant la production, la transformation et la distribution de denrées alimentaires ; aux restaurants ; à l’hôtellerie ; aux consommateurs ; aux associations de distribution de dons alimentaires ainsi qu’à l’administration publique. Seules les micro-entreprises sont exclues du dispositif.

Contrairement à la loi française, la loi espagnole est également applicable pour les opérateurs du secteur primaire tels que les agriculteurs, éleveurs, pêcheurs et coopératives agricoles.


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Un ordre de priorité à respecter

Les opérateurs économiques de la chaîne alimentaire doivent respecter un ordre de priorité inspiré de la directive européenne sur les déchets. Ainsi, lorsqu’une denrée alimentaire ne parvient pas à être vendue, elle doit être donnée ou transformée (par exemple des fruits transformés en confiture). Si ces opérations ne sont pas réalisables, cette denrée pourra être utilisée pour nourrir les animaux. À défaut, elle sera transformée par l’industrie en sous-produit non alimentaire (biocarburant, bioplastiques…), recyclée ou transformée en compost.

La loi proscrit également toute action visant à rendre les denrées impropres à la consommation ou à la valorisation comme le fait de verser de la javel sur les invendus.

Le manquement au respect de cet ordre de priorité est répertorié comme étant une « infraction mineure » et est puni par un avertissement ou une amende pouvant aller jusqu’à 2 000 euros. Cette infraction peut être requalifiée en « infraction grave » si elle est commise à nouveau dans une période de deux ans à compter de la sanction par décision administrative de la première d’entre elles. Le cas échéant, elle est punie d’une amende allant de 2 001 à 60 000 euros.

La destruction ou altération intentionnelle de denrées alimentaires invendues encore propres à la consommation est quant à elle considérée comme étant une « infraction grave ». En cas de réitération de ce type d’infraction, celle-ci est susceptible d’être requalifiée en « infraction très grave ». Elle sera alors passible d’une amende comprise entre 60 001 et 500 000 euros. La loi laisse une certaine marge de manœuvre à l’échelle régionale aux 17 Communautés autonomes d’Espagne pour augmenter ces seuils et/ou inclure d’autres sanctions additionnelles ou accessoires dans leurs réglementations respectives ayant valeur de loi.

Les sanctions diffèrent des sanctions françaises lesquelles prévoient une amende pouvant aller jusqu’à 0,1 % du chiffre d’affaires hors taxe du dernier exercice clos réalisé par l’établissement coupable de destruction de ses invendus. Le montant est fixé en fonction de la gravité de l’infraction, notamment du nombre et du volume de produits concernés. Cette amende peut être assortie d’une peine complémentaire d’affichage ou de diffusion de la décision prononcée, dans les conditions prévues à l’article 131-35 du code pénal.

Des plans de prévention à réaliser

La loi espagnole impose également aux professionnels de mettre en place des plans de prévention. Il s’agit de documents opérationnels détaillant les mesures mises en place pour identifier, prévenir et réduire les pertes et le gaspillage alimentaires. Chaque acteur de la chaîne alimentaire (à l’exception donc des microentreprises, des petits établissements commerciaux d’une surface inférieure à 1300m2 et des petites exploitations agricoles) doit expliquer comment il appliquera cet ordre de priorité et rendre compte des actions de prévention telles que la vente de produits dits « moches » ou « inesthétiques » ou encore indiquer les éventuels accords ou arrangements qu’ils ont avec des associations pour donner leurs invendus. Ces plans de prévention permettent également de collecter des données sur les pertes et le gaspillage alimentaires qui seront essentielles dans le cadre du suivi et de la régulation de cette problématique à l’échelle nationale.

Ces informations collectées alimenteront le plan national de contrôle des pertes et du gaspillage alimentaires, un dispositif mis en place par l’Espagne pour superviser et contrôler les actions des professionnels. Ce plan national vise à garantir que les objectifs législatifs de réduction des pertes et du gaspillage alimentaires soient atteints et peut inclure des contrôles, des audits, ainsi que des mécanismes de suivi et de sanction en cas de non-respect.

Le ministère de l’agriculture, de la pêche et de l’alimentation doit établir annuellement un rapport contenant les résultats de la mise en œuvre du plan de lutte national afin de suivre l’évolution et des mesures mises en place. Les administrations publiques doivent quant à elle enquêter et recueillir des données permettant de connaître l’ampleur du phénomène de pertes et du gaspillage alimentaires (volumes, causes et responsabilités).

Le don encouragé

La loi vise également à promouvoir le don de nourriture, en garantissant la sécurité et la traçabilité des aliments. Bien qu’encouragé, notamment au travers d’une déduction fiscale, le don reste facultatif : les professionnels peuvent aussi écouler leurs invendus alimentaires encore consommables en baissant les prix par exemple ou en les transformant. En revanche, il est interdit d’insérer dans un contrat une clause qui empêcherait l’autre partie de les donner.

Le recours au don est également encadré par une convention de don précisant les modalités de collecte, de transport, de stockage ainsi que les obligations des parties.

L’association bénéficiaire a la possibilité de refuser le don, sous réserve de motiver son refus. Elle est également tenue de respecter plusieurs exigences telles que : fournir des informations sur les denrées alimentaires aux personnes qui reçoivent la nourriture ; assurer la traçabilité des produits donnés au moyen d’un système d’enregistrement des entrées et sorties de denrées alimentaires reçues et livrées ; maintenir de bonnes pratiques d’hygiène dans la conservation et la manipulation des aliments ou encore donner sans discrimination.

Informer les consommateurs

La loi a enfin pour objectif de sensibiliser et d’informer les consommateurs. Elle impose pour cela aux pouvoirs publics de promouvoir des campagnes d’information sur la réduction du gaspillage alimentaire. Cette problématique sera d’ailleurs intégrée dans les programmes éducatifs dès le plus jeune âge.

Le texte met également l’accent sur l’importance de différencier les types de dates figurant sur les produits alimentaires : les produits comportant une date limite de consommation (DLC) présentent un risque pour la santé s’ils sont consommés une fois la date expirée. À l’inverse, les produits ayant une date de durabilité minimale (DDM) peuvent être consommés après cette date. Leur qualité peut être altérée mais ils peuvent encore être consommés en toute sécurité plutôt que d’être jetés. Cette mesure est d’ores et déjà à l’œuvre en France où les produits alimentaires comportant une DDM peuvent être accompagnés d’une mention informant les consommateurs que le produit reste consommable après cette date.

À l’échelle des restaurants, les doggy bags sont également fortement encouragés. À l’instar de la France, l’Espagne impose désormais aux établissements de la restauration de fournir gratuitement des contenants réutilisables ou facilement recyclables afin de permettre aux clients d’emporter les restes de leur repas.

L’Espagne est le troisième pays de l’Union européenne, après la France et l’Italie, à adopter une loi spécifique contre le gaspillage alimentaire. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large de renforcement des politiques européennes en matière de durabilité alimentaire.

L’efficacité de la loi espagnole sur la prévention des pertes et du gaspillage alimentaire reposera sur sa mise en œuvre concrète et la rigueur du contrôle exercé. L’exemple de la loi française, adoptée il y a neuf ans, offre un cadre d’évaluation utile pour apprécier les leviers efficaces et les résultats mesurables d’une telle politique.

En effet, malgré l’ambition initiale, un rapport parlementaire publié trois ans après l’entrée en vigueur de la loi Garot a mis en évidence l’insuffisance de moyens pour réaliser des contrôles. La destruction des invendus, notamment par la pratique de la javellisation, fait l’objet de très peu de contrôles effectifs et est faiblement sanctionnée.

L’Espagne a quant à elle intégré dans cette loi un dispositif national de contrôle des pertes et du gaspillage alimentaires, articulé autour d’un mécanisme de suivi régulier assuré par le ministère de l’agriculture, de la pêche et de l’alimentation et des plans de prévention fournis par les opérateurs économiques.

Reste à déterminer si ces outils, pensés pour garantir une application rigoureuse et homogène du texte, seront suffisamment dotés pour produire des effets concrets. À terme, c’est bien sa capacité à induire des changements structurels dans les pratiques économiques et sociales qui permettra d’en juger la portée réelle.

The Conversation

Clémence Lepla a reçu des financements de la Région des Hauts-de-France et de l’Université de Lille.

– ref. En Espagne, une loi pour lutter contre le gaspillage alimentaire – https://theconversation.com/en-espagne-une-loi-pour-lutter-contre-le-gaspillage-alimentaire-257361

« Maman, Papa, je m’ennuie ! » Comment aider votre enfant à gérer son ennui pendant les vacances

Source: The Conversation – France in French (2) – By Trevor Mazzucchelli, Associate Professor of Clinical Psychology, Curtin University

L’ennui peut être désagréable, mais il contribue au bon développement de l’enfant.
Shutterstock

Il est normal que les enfants s’ennuient. En fait, l’ennui peut même les aider à développer un certain nombre de compétences importantes.


À l’approche des vacances, les parents entendront sans doute leur enfant leur dire cette phrase classique : « Je m’ennuie… »

Nous nous ennuyons tous de temps en temps, et il n’y a rien de mal à cela. En fait, s’ennuyer est même utile, car cela nous aide à réfléchir et à modifier ce que nous faisons ou à prêter plus d’attention à notre environnement extérieur.

Cependant, de nombreux enfants doivent encore apprendre à gérer l’ennui. Si vous vous demandez comment réagir lorsque les enfants se plaignent de s’ennuyer (sans les laisser regarder davantage la télévision), voici quelques idées à tester.

Un enfant a l’air de s’ennuyer à son bureau
L’ennui est désagréable, mais il n’est pas mauvais pour la santé.
Shutterstock

L’ennui aide les enfants à apprendre

L’ennui est légèrement désagréable, mais il n’y a pas de mal à ce que les enfants s’ennuient. En fait, l’ennui permet aux enfants de développer un certain nombre de compétences importantes, notamment :

  • supporter des expériences désagréables,

  • gérer la frustration et réguler les émotions,

  • développer son imaginaire,

  • résoudre des problèmes, planifier et organiser,

  • acquérir de l’indépendance et de l’autonomie.

Ces compétences sont essentielles pour que les enfants développent un sentiment de contrôle sur leur propre bonheur et leur bien-être.


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Pourquoi les enfants se plaignent-ils de l’ennui

En général, la vie des enfants est structurée et organisée pour eux. Lorsqu’ils disposent de temps libre, les enfants peuvent éprouver des difficultés à penser à des choses à faire et à les organiser.

Si, dès qu’un enfant se plaint de s’ennuyer, un adulte vient le divertir, alors cet enfant n’aura peut-être pas la possibilité d’apprendre à s’occuper tout seul et à développer son esprit créatif.

Il arrive que les enfants rejettent toutes les idées qu’on leur propose. Ils savent peut-être d’expérience qu’au bout du compte, cela va conduire à une longue discussion ou à ce qu’on s’engage avec eux dans une activité. Dans les deux cas, l’enfant n’a pas à gérer son propre ennui.

L’astuce consiste donc à aider les enfants à avoir leurs propres idées (plutôt que de leur suggérer quoi faire).

Un enfant joue avec un coussin de canapé
Si les adultes divertissent constamment les enfants, ces derniers n’auront peut-être pas l’occasion d’apprendre à se divertir eux-mêmes.
Shutterstock

Comment les parents peuvent-ils aider les enfants à apprendre à gérer l’ennui ?

Les parents peuvent faire beaucoup pour se préparer à l’ennui et pour aider leur enfant à apprendre à gérer son propre ennui.

Voici quelques idées.

  • Discutez avec votre enfant de ce qu’il aime faire, de ses centres d’intérêt et de ses passions. Élaborez avec lui un menu d’activités auquel il pourra se référer lorsqu’il s’ennuie. Les enfants plus jeunes peuvent avoir envie d’illustrer leur menu avec des dessins.

  • Essayez de dresser une liste d’activités que votre enfant peut faire sans votre aide – un mélange de choses nouvelles et d’activités qu’il a déjà bien aimées par le passé. Incluez des activités plus rapides (comme le coloriage ou un pique-nique avec un ours en peluche), ainsi que des projets à plus long terme (comme un grand puzzle, la lecture d’un roman, l’acquisition de compétences sportives). Placez le menu à un endroit où votre enfant pourra s’y référer.

  • Assurez-vous que les jouets, outils ou autre matériel soient disponibles et accessibles pour que votre enfant puisse faire ce qui figure sur sa liste. Les jouets et les activités n’ont pas besoin d’être coûteux pour être amusants.

Une fille regarde un jeu de crayons de couleur
Équipez votre enfant des choses dont il a besoin pour faire ce qui figure sur son « menu d’activités ».
Shutterstock
  • Préparez votre enfant. Informez-le du programme de la journée et du temps qu’il est censé consacrer aux activités de son menu. Cela le rassurera sur le fait qu’il n’est pas livré à lui-même « pour toujours ». Une série d’images illustrant le programme de la journée peut être utile. Avant une période de temps libre, discutez de deux ou trois règles. Par exemple, « Joue tranquillement jusqu’à ce que papa et maman aient fini et si tu as besoin de nous parler, dis-le », ou bien « Excuse-moi et attends que nous soyons disponibles ».

  • Au début, vous pouvez offrir une récompense (comme une activité spéciale avec vous, son goûter préféré ou du temps d’écran) si votre enfant s’occupe correctement pendant un certain temps. Au fil du temps, éliminez progressivement les récompenses en augmentant le temps dont votre enfant a besoin pour trouver à s’occuper, puis ne les lui offrez que de temps en temps.

  • Si votre enfant vous dit qu’il s’ennuie, redirigez-le vers sa liste. Cette conversation doit être brève et précise.

  • Si nécessaire, aidez votre enfant à démarrer. Certains enfants peuvent avoir besoin d’aide pour démarrer une activité. Il peut être nécessaire de passer quelques minutes à les installer. Essayez de ne pas tout faire vous-même, mais posez plutôt des questions pour les aider à résoudre les problèmes. Vous pouvez demander : « Que vas-tu fabriquer ? De quoi auras-tu besoin pour cela ? Par où vas-tu commencer ? »

Un enfant ajoute un autocollant à un tableau de récompenses
Un tableau de récompenses vous aiderait-il ?
Shutterstock
  • Lorsque votre enfant se lance dans une activité appropriée, félicitez-le et accordez lui de l’attention. Vous pourriez dire : « Tu as trouvé quelque chose à faire tout seul. Je suis impressionné ! » Arrêtez de temps en temps ce que vous êtes en train de faire pour le féliciter de s’être occupé. Faites-le avant qu’il ne se désintéresse, mais, au fil du temps, essayez d’allonger progressivement le délai avant de faire un commentaire.

S’il est important que les enfants apprennent à gérer l’ennui, ils ont aussi besoin de se sentir valorisés et de savoir que leurs parents veulent passer du temps avec eux. Prenez du temps pour votre enfant et soyez disponible pour lui lorsque vous êtes ensemble.

The Conversation

Trevor Mazzucchelli est co-auteur de « Stepping Stones Triple P – Positive Parenting Program » et consultant auprès de Triple P International (Australie). Le Parenting and Family Support Centre (Australie) est en partie financé par les ouvrages publiés par le Triple P – Positive Parenting Program, développé et détenu par l’Université du Queensland (UQ). Les redevances sont également distribuées à la Faculté des sciences de la santé et du comportement de l’UQ (Université de Queensland) et aux auteurs des publicatiions de Triple P. Triple P International (TPI) Pty Ltd est une société privée autorisée par UniQuest Pty Ltd, au nom de l’UQ, à publier et à diffuser Triple P dans le monde entier. Il n’est ni actionnaire ni propriétaire de TPI, mais il a reçu et pourrait recevoir à l’avenir des redevances et/ou des honoraires de conseil de la part de TPI. TPI n’a pas participé à la rédaction de cet article.

– ref. « Maman, Papa, je m’ennuie ! » Comment aider votre enfant à gérer son ennui pendant les vacances – https://theconversation.com/maman-papa-je-mennuie-comment-aider-votre-enfant-a-gerer-son-ennui-pendant-les-vacances-260142

Immigration : Pourquoi les gouvernements n’écoutent-ils pas les chercheurs ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Antoine Pécoud, Professeur de sociologie, Université Sorbonne Paris Nord

Les gouvernements choisissent des politiques jugées unanimement inefficaces par les chercheurs spécialistes des migrations. Comment comprendre cette absence d’écoute ? Comment y remédier ?


Les migrations sont omniprésentes, dans le débat politique comme dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Les chercheurs, pourtant, sont relativement peu visibles.

Cette situation est a priori surprenante. Malgré des moyens importants, les États ne semblent pas parvenir à maîtriser les déplacements de populations et pourraient donc bénéficier d’un échange avec les spécialistes. Or, la recherche sur les migrations est dynamique, avec un nombre croissant de connaissances sur le sujet.

Mais en pratique, le dialogue entre chercheurs et politiques est peu développé. Une des conséquences de cette situation est que les gouvernements s’obstinent dans des politiques qui sont unanimement jugées inefficaces, et même contre-productives, par les spécialistes.

C’est notamment le cas des politiques qui visent à développer l’Afrique pour freiner l’immigration. L’Union européenne y consacre des dizaines de millions d’euros, notamment au travers du Fonds fiduciaire. Pourtant la recherche a de longue date établi que le développement ne limite pas mécaniquement l’émigration, au point que le premier peut même, dans certains cas, favoriser la seconde.

Il en va de même pour la réponse à la « crise » des migrants et des réfugiés en Méditerranée. Les décideurs – et une bonne partie de la société avec eux – sont persuadés que l’Europe fait face à une hausse sans précédent des arrivées de migrants en Europe. Or la recherche montre que la crise n’est pas seulement due à une augmentation des flux, mais aussi à une politique d’accueil inadaptée. En refusant de prendre en compte cette nuance, les politiques migratoires ne font que renforcer le contrôle – avec le risque d’aggraver encore la crise.

Approche idéologique des États

La difficulté majeure tient donc dans l’approche excessivement idéologique des États. Nombre de gouvernements sont élus sur un programme de lutte contre l’immigration et blâment les migrants, les réfugiés (et même leurs descendants) pour toutes sortes de problèmes, du chômage à l’insécurité en passant par la cohésion sociale. On conçoit donc qu’ils soient hostiles aux critiques, et même à tout raisonnement légèrement nuancé.

Cette approche clivante inspire l’ensemble des politiques publiques. En France, par exemple, pas moins de 28 lois sur l’immigration ont été adoptées depuis 1980. À ce rythme, chaque loi est adoptée avant que précédente n’ait été entièrement mise en œuvre – et encore moins évaluée. Là encore, on conçoit que les chercheurs ne soient pas les bienvenus dans une activité législative qui relève en grande partie de l’affichage et de la gesticulation.

Cela s’inscrit dans une défiance plus générale vis-à-vis des sciences sociales, qui ont toujours été accusées d’idéalisme, d’irénisme (attitude favorisant la compréhension plutôt que le conflit) – et aujourd’hui de « wokisme ». Rappelons qu’en 2015, un ancien premier ministre affirmait qu’en « expliquant » certaines réalités (comme la radicalisation), les sciences sociales contribuaient à les « excuser ».

Le paradoxe du financement public de la recherche

La réalité est un peu plus complexe, cependant. L’indifférence des pouvoirs publics à la recherche ne les empêche pas de la financer.

La Commission européenne a ainsi débloqué plus de 160 millions d’euros depuis 2014 pour les universités travaillant sur les migrations. En France, dans le cadre du programme France 2030, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a financé à hauteur de près de 14 millions d’euros l’Institut Convergences Migrations (IC Migrations) depuis sa création en 2017.

Cela contribue au dynamisme de la recherche sur les migrations : plus de mille chercheurs vont ainsi se réunir à Aubervilliers, en région parisienne, en juillet 2025 pour la 22ᵉ conférence annuelle du réseau européen IMISCOE, organisée par l’IC Migrations.

Mais, bien que l’écrasante majorité de ces chercheurs soient critiques des politiques migratoires, celles-ci ne changent pas pour autant. Les premiers surpris sont les chercheurs eux-mêmes : en 2020, soixante d’entre eux ont écrit à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen pour exprimer leur frustration d’être financés par la Commission – mais jamais écoutés.

Dans une logique de « politiques fondées sur les faits », l’objectif affiché par les bailleurs de fonds est pourtant de mieux comprendre les migrations pour mieux les gouverner. Cette approche est louable et nécessaire, a fortiori dans une époque marquée par les fake news, par l’influence de médias ouvertement populistes et par des politiques « anti-science » dans l’Amérique trumpiste. Mais force est d’admettre que les obstacles sont nombreux.

Des chercheurs peu incités à dialoguer avec les politiques

Rappelons que, si les chercheurs sont en général ouverts au dialogue avec les décideurs ainsi qu’avec les médias et la société civile, il ne s’agit pas de leur cœur de métier.

Ils évoluent dans un milieu professionnel qui a son propre rythme, nécessairement plus lent que celui des médias ou des soubresauts politiques. Leurs carrières répondent à des logiques spécifiques, dans lesquelles les publications jouent un rôle prépondérant – ce qui conduit à une forte spécialisation et à l’usage de la lingua franca de la recherche qu’est l’anglais.

Ajoutons que beaucoup travaillent dans des conditions dégradées, marquées par un précariat croissant et le sous-financement chronique des universités. La grande majorité des chercheurs ne sont donc pas formés, pas incités (et encore moins payés) pour dialoguer avec les politiques.

Cela a conduit à l’émergence d’intermédiaires, comme les think tanks (à l’instar du Migration Policy Institute à Bruxelles) ou certains centres de recherche spécialisés (dont le « Co-Lab » à l’Institut européen, à Florence). De par leurs réseaux parmi les décideurs et leur capacité à leur parler, ces acteurs comblent un manque. Mais leur existence indique aussi à quel point le dialogue recherche-politique est un exercice à part entière, que seule une poignée de chercheurs maîtrise.

Une autre difficulté tient à l’hétérogénéité des positions des chercheurs. Des économistes aux anthropologues en passant par les juristes, tous sont critiques des politiques actuelles – mais pas pour les mêmes raisons. Certains leur reprochent de freiner la croissance en limitant l’immigration de travail, d’autres de violer les droits fondamentaux, etc.

Face à cette multiplicité de critiques, les États peuvent aisément ne « piocher » que les résultats qui les arrangent. Par exemple, quand les sciences sociales documentent la vulnérabilité des migrants et le rôle des passeurs dans l’immigration irrégulière, les États retiennent l’impératif de lutter contre ces réseaux – mais oublient que leur existence est en grande partie une réponse au contrôle des migrations qui, en empêchant les mobilités légales, incitent les migrants à se tourner vers les passeurs.

Des politiques migratoires « occidentalo-centrées »

Il existe enfin des obstacles plus fondamentaux, car la recherche renforce parfois les politiques qu’elle critique. Les politiques migratoires sont ainsi très « occidentalo-centrées ». L’Europe s’affole de l’arrivée de réfugiés sur son sol, en oubliant que la très grande majorité d’entre eux restent dans les pays du Sud. Or, c’est aussi dans les pays du Nord que la majorité du savoir est produit, avec le risque d’étudier davantage ce qui se passe en Europe qu’ailleurs.

Les appels à « décentrer » (voire à « décoloniser ») la recherche se multiplient, mais il reste difficile d’échapper à ce biais. À cet égard, les financements européens sont à double tranchant : s’ils permettent un essor de la recherche, ils sont aussi orientés vers les problématiques jugées importantes en Europe, tout en accentuant les inégalités de financement entre le nord et le sud de la Méditerranée.

Mais surtout, la notion même de « migration » n’est pas neutre : elle suppose un cadre étatique, au sein duquel les populations et les territoires sont séparés par des frontières, où citoyens et étrangers font l’objet d’un traitement bien différencié. Il est possible d’avancer que c’est justement cette organisation « westphalienne » du monde qui empêche de mieux gouverner les migrations, lesquelles témoignent des multiples interdépendances entre États.


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Le dilemme est donc assez clair. Les chercheurs sont des citoyens comme les autres et, à ce titre, ils ne sont donc pas extérieurs aux réalités sur lesquelles ils travaillent. Il est donc logique que la recherche se focalise sur les aspects les plus saillants des migrations contemporaines, et ce, d’autant plus que c’est justement vers ces réalités que les financements sont orientés. À bien des égards, pour produire un savoir pertinent et parler aux politiques, les chercheurs doivent « coller » à l’actualité.

Mais ce faisant, ils risquent de négliger des réalités moins visibles, et en conséquence de renforcer les biais qui affectent la perception sociale et politique des migrations. Il ne s’agit évidemment pas d’en appeler à une illusoire neutralité scientifique, mais de trouver un équilibre entre une logique de recherche autonome et la production d’un savoir utile à l’amélioration des politiques migratoires – à condition bien sûr que les États finissent un jour par les écouter.


Antoine Pécoud intervient sur ce sujet lors du colloque annuel de l’IMISCOE (International Migration Research Network), qui se tient sur le campus Condorcet à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), du 1er>/sup> au 4 juillet 2025.

The Conversation

Antoine Pécoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Immigration : Pourquoi les gouvernements n’écoutent-ils pas les chercheurs ? – https://theconversation.com/immigration-pourquoi-les-gouvernements-necoutent-ils-pas-les-chercheurs-259933

Pourquoi l’environnement est (aussi) une affaire de sociologie

Source: The Conversation – Indonesia – By Maud Hetzel, Chercheuse associée au Centre Georg Simmel, EHESS, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)

Trois ouvrages viennent de paraitre sur la sociologie de l’environnement The Conversation, CC BY

Les auteurs et autrices de trois ouvrages parus récemment et consacrés à la sociologie de l’environnement (Sociologie de l’environnement, de Yoann Demoli et René Llored, la Sociologie de l’environnement, de Stéphanie Barral, Gabrielle Bouleau et Fanny Guillet, et Introduction à la sociologie de l’environnement, de Maud Hetzel et Fanny Hugues) expliquent comment leur discipline s’est emparée de ce sujet, et pourquoi l’éclairage sociologique est fondamental pour penser les enjeux écologiques.


Pollution, effondrement de la biodiversité, réchauffement climatique… Alors que les enjeux environnementaux se multiplient, divers acteurs sont régulièrement consultés pour mieux les comprendre et répondre à ces problèmes globaux. Dans les sphères expertes, politiques et institutionnelles, certaines disciplines scientifiques sont particulièrement mobilisées, notamment les sciences du climat et de la biologie. D’autres apparaissent moins souvent, à l’instar de la sociologie.

La relative discrétion de cette discipline est d’autant plus surprenante que les problèmes en jeu sont liés aux activités humaines. C’est donc le fonctionnement de nos sociétés, objet premier de la sociologie, qui est avant tout responsable des pollutions et des dégradations des milieux biophysiques.

Utiliser les outils de la sociologie pour interroger les enjeux environnementaux apparaît donc primordial. On constate d’ailleurs une multiplication des événements scientifiques, des enquêtes et des publications en sociologie de l’environnement.

Ces travaux apportent des éléments inédits et originaux pour penser la question environnementale. Ils mettent au jour les logiques sociales inhérentes à la crise écologique, les inégalités face à celles-ci et la manière dont les pouvoirs publics la gouvernent.

Ils ont en commun de dépasser la seule analyse des dégâts environnementaux – sur le climat, sur la biodiversité – et de mettre au centre de l’analyse une diversité d’entrées thématiques, telles que les politiques publiques, les mobilisations, les modes de vie, les valeurs et les croyances face aux enjeux écologiques.

Ils portent également un regard critique sur l’ordre économique et social responsable de la crise écologique, ce qui n’est sans doute pas sans relation avec le peu de visibilité accordée à ces recherches.

Pour prendre la pleine mesure de ce que la sociologie peut apporter à notre compréhension des enjeux environnementaux contemporains, penchons-nous sur trois apports centraux de cette discipline en plein essor.

Quand l’environnement est pris en charge par les institutions

Depuis les années 1970, les États ont intégré la question environnementale dans leurs structures administratives, marquant l’émergence d’une responsabilité nouvelle, qui engage à la fois la puissance publique et les sociétés civiles.

Cette institutionnalisation repose sur un double mouvement : d’un côté, la montée en puissance des mobilisations sociales face à des dégradations de plus en plus visibles et fréquentes ; de l’autre, l’injonction internationale à se doter d’outils de régulation adaptés à l’urgence écologique.

Cette évolution a donné lieu à la création de ministères, d’agences, d’organismes de surveillance ou d’évaluation, autant de dispositifs visant à produire un savoir environnemental légitime et à organiser l’action publique. Pourtant, l’écologisation de l’État est loin de constituer un processus linéaire et consensuel.

Ces institutions sont prises dans des rapports de force permanents, où s’opposent visions du monde, intérêts économiques et impératifs écologiques. La protection de l’environnement devient ainsi un champ de lutte, où l’État joue un rôle ambivalent, tantôt garant de la régulation écologique, tantôt relais d’intérêts productivistes.

Dans ce contexte, les agences en charge des questions environnementales sont régulièrement déstabilisées, mises en cause, voire attaquées. Leurs marges de manœuvre se rétractent sous l’effet de critiques politiques, d’injonctions contradictoires et de campagnes de discrédit, sans que l’appareil d’État n’en assure systématiquement la défense. Leur fragilité institutionnelle n’est pas sans conséquence : elle affaiblit la capacité à faire face aux risques, à produire des normes, à contrôler les pratiques.

Cette institutionnalisation des enjeux environnementaux ne concerne pas seulement les administrations publiques : elle donne aussi naissance à de nouveaux marchés. Les politiques environnementales, en se déployant à travers des mécanismes de quotas, de subventions, de certifications, participent à la formation d’un véritable capitalisme vert. Ainsi, l’environnement devient un objet d’investissement, un domaine d’expertise, une opportunité économique. Ce faisant, la régulation écologique se trouve de plus en plus enchâssée dans des logiques de marché, qui peuvent certes produire de la norme, mais aussi déplacer les objectifs initiaux de la protection environnementale. À ce titre, le marché n’est jamais une simple solution technique : il est un instrument socialement construit, porteur d’intérêts et de hiérarchies.


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Des inégalités écologiques renforcées par les politiques publiques

Cette prise en charge publique des enjeux environnementaux peut également renforcer les inégalités sociales.

Alors que l’on constate une incitation grandissante des pouvoirs publics à modérer les pratiques quotidiennes consommatrices d’énergie et de ressources des citoyens et citoyennes par des « petits gestes » qui responsabilisent uniformément les individus, la sociologie de l’environnement démontre que les styles de vie sont inégalement polluants.

Trois caractéristiques sociales, qui se cumulent, font varier les émissions qui leur sont associées : le revenu, le genre et l’âge. Par exemple, toutes choses égales par ailleurs, les modes de vie des hommes sont plus polluants que ceux des femmes. Ces disparités tiennent par exemple à des pratiques alimentaires hétérogènes : les femmes consomment moins de viande que les hommes, sont plus attirées par les écolabels et les produits biologiques, et portent davantage attention à la santé de leur corps ainsi qu’à celle de leurs proches.

Ces mêmes politiques publiques valorisent également les styles de vie des ménages les plus aisés, associées à la « consommation durable » de biens onéreux, par exemple les voitures électriques. Elles moralisent du même coup ceux des classes populaires au nom de pratiques supposément plus polluantes, comme la possession de voitures diesel pourtant achetées d’occasion et peu utilisées.

À rebours de ce cadrage individualisant de la crise écologique, les styles de vie des classes populaires, plus économes en ressources et dont les marges de manœuvre sont plus contraintes, peuvent néanmoins être envisagés comme des écologies populaires en pratique, fondées sur la récupération, la réutilisation et l’attention aux dépenses.

Un exemple de campagne encourageant aux petits gestes de l’ADEME.

À l’échelle planétaire, la sociologie constate que les conséquences des dégâts environnementaux sont inégalement réparties. Les populations pauvres vivant dans les pays des Suds, et plus encore les femmes, sont les plus concernées par les catastrophes et les dégradations environnementales causées par les activités humaines, et par le prélèvement de ressources naturelles.

En France, ce sont les groupes sociaux les plus défavorisés – pauvres et racisés – qui vivent à proximité de lieux pollués et/ou polluants. Leur accès aux espaces verts, aux parcs, aux zones de loisirs et aux ressources naturelles est également limité, à l’instar du Parc national de Calanques.

Alors que le Parc est situé à proximité des quartiers populaires du nord de Marseille où vivent beaucoup de descendantes d’anciennes colonies françaises, ces habitants ont très peu de poids pour infléchir les politiques publiques en la matière. Leurs usages de ces espaces sont délégitimés, à l’instar de leur pratique du vélo tout terrain et de leurs sociabilités autour de feux de camp dans le cas du Parc National des Calanques.

Face à ces inégalités environnementales, certaines populations revendiquent une justice environnementale, c’est-à-dire défendent l’idée que chaque individu a le droit de vivre dans un environnement sain, sans discrimination ni inégalité dans l’accès aux ressources naturelles et aux bénéfices environnementaux.

Des critiques qui transforment le gouvernement de l’environnement ?

L’écologie est également un fait sociologique parce que la production et la mise en œuvre des politiques environnementales ne sont pas qu’une affaire d’État : elles visent à transformer les conduites d’acteurs et d’organisations économiques.

Les mesures écologiques prises par les gouvernements montrent une faible effectivité notamment parce qu’elles se heurtent à d’autres politiques publiques qui poursuivent des objectifs différents (énergie, agriculture, transports, logement, etc.) et qui contribuent à l’artificialisation des espaces naturels, à la consommation des ressources et l’émission de pollutions.

Ces politiques sont structurées par des grands compromis socio-politiques qui définissent les experts pertinents et les porte-parole légitimes de leurs publics cibles. Par exemple, les politiques agricoles prennent en compte la voix d’acteurs comme la FNSEA, syndicat majoritaire et productiviste, et s’appuient sur les réseaux territoriaux agricoles historiques pour les appliquer. Ces acteurs ont souvent des parcours individuels et institutionnels qui les conduisent à privilégier le statu quo social, économique et politique en négligeant la crise écologique et climatique. Ils cherchent aussi à préserver des intérêts électoraux ou de groupes socio-professionnels et des marges de manœuvre. Ceci tend à favoriser un « verdissement conservateur » qui opère souvent par dérogation et participe à notre mal-adaptation collective en renforçant la vulnérabilité des individus, des organisations et de la collectivité toute entière.

Ce statu quo conservateur suscite des contestations. La mise en œuvre de la réglementation environnementale repose depuis les années 1970 sur la mobilisation d’associations d’usagers ou de victimes ou d’associations de protection de la nature qui exercent un militantisme de contre-expertise et de dossiers, pour faire progresser la cause environnementale devant les tribunaux, même si encore très peu d’infractions environnementales sont effectivement repérées et encore moins sanctionnées. Les luttes pour la protection de l’environnement prennent aussi la forme de désobéissance civile, d’occupation de lieux et des marches pour contester l’accaparement des terres comme la lutte emblématique du Larzac dans les années 1970 et celle récente contre le projet d’autoroute A69 entre Toulouse et Castres, ou pour faire entendre des éléments de controverse sur des risques comme ceux liés à l’exploitation du gaz de schiste.

Toutes les critiques ne vont pas toutes dans le sens d’une meilleure prise en compte de l’environnement. Face aux mobilisations environnementalistes, des contre-mobilisations s’organisent aussi de la part de groupes sociaux concernés par les contraintes engendrées par les décisions environnementales (on pense par exemple aux récentes mobilisations agricoles), pouvant prendre diverses formes comme des manifestations ou des opérations d’intimidation, un travail de réseau et de constitution de communautés favorisé par le développement des réseaux sociaux.

Le lobbying politique est aussi une voie de mobilisations anti-environnementales. Il porte généralement une critique libérale qui tend à euphémiser les crises environnementales et à disqualifier toute contrainte sur les activités de production. Cette pensée libérale est très influente sur les politiques environnementales et conduit à privilégier des instruments de marché (quotas échangeables, labels, marchés de compensation) pour gouverner les impacts sur l’environnement, ce qui offre une plus grande souplesse aux acteurs économiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi l’environnement est (aussi) une affaire de sociologie – https://theconversation.com/pourquoi-lenvironnement-est-aussi-une-affaire-de-sociologie-257412