Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mortain Blandine, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille


L’ESSENTIEL

  • Comment se nourrir sainement quand les revenus stagnent, mais que les prix en magasin ne cessent d’augmenter ?

  • Une enquête à Roubaix, dans le Nord, se penche sur les stratégies de familles à bas revenu pour contrer la précarité alimentaire.

  • La recherche révèle la charge mentale que créent ces inégalités.


Face à une offre alimentaire où se multiplient les produits sucrés et ultratransformés, comment permettre à tous de bien se nourrir ? Du fait de l’étroitesse de leur budget, les classes populaires sont-elles condamnées à en être les victimes passives ? Statistiquement, on sait que précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair et que les deux ont connu de fortes hausses, en lien avec la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine et l’inflation des prix à la consommation.

Par ailleurs, il est souvent dit que les classes populaires se caractériseraient par leur indifférence, voire leur hostilité, vis-à-vis des normes nutritionnelles et diététiques d’une « bonne » alimentation émanant des classes supérieures. Il importe cependant de ne pas s’arrêter à ces constats généraux et de prêter attention à la complexité des arbitrages et à la richesse des savoir-faire que certaines fractions des classes populaires mettent en œuvre pour trouver des marges de manœuvre concernant la qualité de leur alimentation.

C’est l’apport de la recherche que nous avons engagée il y a deux ans sur les pratiques de consommation alimentaire des classes populaires, dont les premiers résultats ont donné lieu à des communications dans divers espaces académiques. Cette recherche repose sur une enquête qualitative, par entretiens approfondis et observations, menée auprès de familles vivant pour la plupart sous le seuil de pauvreté monétaire.

L’enquête a lieu à Roubaix (Nord), territoire qui, d’un point de vue alimentaire, présente plusieurs caractéristiques importantes : une pauvreté et une précarité très marquées, une offre commerciale abondante, aux prix et aux pratiques ajustées aux possibilités des habitant·e·s, mais proposant des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, et un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.

L’enquête montre à quelles conditions, avec quelles stratégies, et au prix de quels efforts des familles à très petit budget parviennent à s’approcher au moins un peu d’une alimentation saine et durable.

Stocker les produits, diversifier les enseignes

Pour les familles que nous avons rencontrées, il s’agit d’abord de tirer le meilleur parti possible de toute l’offre disponible sur le territoire. Cela passe par une multiplication des enseignes et lieux de distribution fréquentés (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires, etc.), au gré des prix pratiqués, sur la base d’un calcul permanent, ce qui suppose une très bonne connaissance du tissu commercial et des possibilités de bons plans.

À cela s’ajoutent des tactiques très élaborées pour ne rien perdre (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage) et optimiser le rapport qualité-prix des aliments consommés. On est loin des représentations associant précarité et surconsommation de produits ultratransformés.

Dans ces familles, on achète et on cuisine beaucoup de produits bruts, on consomme très peu de viande, au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes, et ces choix contraints par l’étroitesse des budgets sont aussi valorisés comme des préférences et des savoir-faire hérités. Les femmes d’origine maghrébine, en particulier, racontent volontiers les jardins potagers des parents ou des grands-parents, au bled, et leur familiarisation avec le goût et la saisonnalité des produits naturels.

Derrière la notion un peu abstraite de consommation et la figure souvent décriée du consommateur, il y a donc en fait un véritable travail de l’alimentation, un travail de subsistance au sens que lui a donné le Collectif Rosa Bonheur dans une recherche sur les modes d’organisation du quotidien populaire aux marges de l’emploi.

Une charge mentale permanente

Ce travail de l’alimentation, qui repose essentiellement sur les femmes, mobilise d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local). Il suppose également une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins.

Ainsi, les restrictions alimentaires quantitatives (portions réduites, petits-déjeuners sautés, dîners de café au lait et de tartines), fréquemment pratiquées par les mères au profit de leurs enfants, sont-elles souvent euphémisées par l’habitude ou les préférences. Symétriquement, celles et ceux qui sont ou se sentent un peu plus à l’aise financièrement racontent volontiers réussir à « ne pas se priver » au prix, cependant, de restrictions importantes sur le chauffage et les déplacements.

Précarité alimentaire : un Français sur cinq a du mal à se nourrir (Euronews, 2018).

La capacité de ces familles à se nourrir correctement « malgré tout » repose donc sur une charge mentale permanente et une pénibilité parfois occultées parce que cette compétence est aussi une source de respectabilité et de fierté. Les femmes rencontrées font montre d’une préoccupation remarquable pour le « bien manger », d’une bonne volonté nutritionnelle qui n’est pas uniquement liée à leur fréquentation de représentants des classes moyennes et supérieures, par exemple, par la fréquentation d’ateliers cuisine dans des centres sociaux, ou plus largement, la fréquentation du corps médical lié au fait d’être mère.

Deux autres facteurs semblent entrer en ligne de compte. Il y a dans la population enquêtée une part importante de maladies chroniques lourdes (diabète de type 1, mucoviscidose, sclérose en plaques), de handicaps physiques ou psychiques, qui produisent des effets très marqués de vigilance alimentaire, alors même qu’il ne s’agit pas, comme l’obésité ou le diabète de type 2, de maladies directement imputables à l’alimentation.

La religion joue aussi un rôle : au-delà de la question du halal, il y a chez certaines personnes pratiquantes, et pas seulement de confession musulmane, une attention prêtée à la qualité de l’alimentation et une recherche de sobriété, voire d’ascèse alimentaire, empreinte de sacré mais très largement compatibles avec les prescriptions nutritionnelles gouvernementales.

Enfin, cette bonne volonté nutritionnelle n’empêche pas chez ces femmes une conscience très aiguë des inégalités sociales et une dénonciation des discriminations vécues à travers l’alimentation.

Des enjeux politiques

Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire.

Mais le risque du populisme est aussi grand que celui du misérabilisme, et l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble.

Enfin, il s’agit de travailler sur l’accessibilité physique, symbolique et financière d’une offre de qualité pour lequel il existe une demande latente, pour le moment non solvable.

The Conversation

Blandine Mortain est membre du Collectif Rosa Bonheur, auteur de La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, Ed. Amsterdam, 2019.

– ref. Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires – https://theconversation.com/equilibrer-son-alimentation-malgre-la-precarite-enquete-sur-les-strategies-des-classes-populaires-287821

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges


L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA – https://theconversation.com/le-maroc-futur-leader-continental-africain-des-data-centers-et-de-lia-288658

Comment l’éclipse permettra d’observer le Soleil dévier la lumière des étoiles

Source: The Conversation – in French – By Ruth Lazkoz, Catedrática de Física Teórica, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea

La déviation de la lumière par la gravité est invisible au quotidien, mais une éclipse totale de Soleil la rend observable. Sirbouman/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • La gravité peut dévier la lumière : une éclipse de Soleil permet d’observer directement cet effet prédit par Einstein.

  • Cette déviation est à l’origine des effets de lentille gravitationnelle, qui révèlent la matière noire et les régions les plus lointaines de l’Univers.

  • La première confirmation de ce phénomène, en 1919, a marqué un tournant majeur de la physique moderne.


Lever les yeux vers le ciel est un excellent moyen de prendre conscience de la gravité. On en perçoit facilement les effets sur les corps dotés d’une masse lorsqu’on suit la trajectoire d’un ballon ou que l’on se représente l’orbite d’une planète.

Mais, fait plus surprenant, la gravité agit aussi sur ce qui n’a pas de masse au repos : la lumière. Elle est même capable de dévier sa trajectoire. La prochaine éclipse de Soleil, le 12 août, nous permettra bientôt d’observer directement cet étonnant phénomène.

Les photons suivent une trajectoire imposée

Les insaisissables particules qui composent la lumière, les photons, n’échappent pas à l’action de la gravité. La raison en est, comme l’a montré Einstein, que la gravité est la manifestation de la courbure de l’espace-temps. Cette courbure est produite et accentuée par la masse et l’énergie contenues dans la trame même de l’Univers.

Cette courbure oblige toutes les particules à suivre des trajectoires qui ne sont plus tout à fait rectilignes, comme si elles circulaient sur des rails : les géodésiques. Ces lignes « épousent » la courbure de l’espace-temps afin que les particules empruntent le chemin le plus efficace possible.

Fait remarquable, la gravité est capable de dévier n’importe quel photon. Ce phénomène ouvre un vaste champ de possibilités en astrophysique. Nous nous intéresserons ici à la lumière visible.

Le trajet de la lumière depuis une étoile lointaine

Imaginons un photon émis par une étoile lointaine qui, par chance, parvient jusqu’à nous sans rencontrer le moindre obstacle. Rien d’improbable à cela : l’espace entre les étoiles est en moyenne dix mille milliards de fois moins dense que notre atmosphère. Surtout, l’Univers regorge d’un nombre inimaginable de sources lumineuses. Pour ces deux raisons, une quantité colossale de photons peuvent parcourir des années-lumière – soit des milliers de milliards de kilomètres – sans être perturbés.

Le photon peut terminer son voyage dans un télescope de pointe utilisé pour des recherches astronomiques complexes. Mais il peut tout aussi bien atteindre notre œil nu.

Imaginons maintenant une étoile qui nous envoie, chaque nuit, des photons directement dans notre direction. Comme toute source lumineuse, elle émet de la lumière dans toutes les directions. Pourtant, une infime déviation angulaire, une ouverture minuscule, suffirait à envoyer un photon vers une autre région de l’Univers : il ne nous atteindrait jamais. Cette étoile deviendrait alors invisible à nos yeux.

Mais que se passerait-il si la gravité parvenait à corriger cette légère déviation et à infléchir la trajectoire du photon ?

Pour que cela se produise, le photon doit passer à proximité d’une concentration de masse suffisamment dense et compacte. L’effet donne l’impression qu’un corps très massif « attire » la lumière, comme s’il exerçait une force. En réalité, comme nous l’avons vu, ce n’est pas une force qui dévie le photon, mais la courbure de l’espace-temps. Dans le cas de la prochaine éclipse de Soleil, cette concentration de masse est… le Soleil lui-même.

Un prérequis : l’obscurité

Il est évident que, pour bien observer les étoiles, nous avons besoin d’un ciel sombre, ce qui est généralement le cas la nuit. À ce moment-là, le Soleil ne se trouve pas sur la ligne de visée qui nous relie à l’étoile que nous souhaitons observer. La lumière qui nous parvient de cette étoile n’a donc, en principe, pas été déviée par la masse du Soleil. Elle a simplement suivi l’une de ces trajectoires relativistes qui remplacent les lignes droites.

Peut-on alors réunir ces deux conditions, c’est-à-dire avoir le Soleil devant nous tout en conservant un ciel suffisamment sombre ?

Oui, c’est possible ! C’est même précisément ce qui se produit lors d’une éclipse de Soleil. En s’interposant avec une précision remarquable entre le Soleil et la Terre, la Lune assombrit suffisamment le ciel pour permettre d’observer la position apparente et momentanée d’une étoile et d’en mesurer le décalage. On peut ainsi démontrer que sa lumière a bien été déviée. Pour y parvenir, une étape préalable est toutefois indispensable : connaître la position de l’étoile avant l’éclipse.

Nous savons déjà qu’il est très difficile de déterminer, en plein jour, la position d’une source lumineuse comme une étoile. Sa lumière est tout simplement noyée dans celle du Soleil. Il faut donc mesurer sa position habituelle de nuit, puis la « retrouver » pendant l’éclipse. Naturellement, cette première mesure est réalisée au préalable, lors d’une nuit offrant de bonnes conditions d’observation astronomique.

Ce qui se passe pendant l’éclipse

Pendant l’éclipse, notre étoile, en raison de sa masse considérable, courbe l’espace-temps dans son voisinage. Cette courbure oblige le photon provenant de l’étoile située derrière le Soleil à suivre une trajectoire en arc de cercle. Mais notre œil ignore que ce photon vient de derrière le Soleil : il interprète sa trajectoire comme si elle avait été rectiligne, à l’image de celle de tout autre quantum de lumière. L’astronome – amateur ou professionnel – chargé de cartographier la position de cette étoile conclura donc qu’elle est légèrement décalée par rapport à sa position habituelle.

Il faut garder à l’esprit que tous les photons peuvent voir leur trajectoire déviée lorsqu’ils passent à proximité d’un objet massif et compact. C’est sur ce phénomène, appelé « effet de lentille gravitationnelle », que repose une part essentielle de l’astrophysique moderne.

Les effets de lentille gravitationnelle ne se contentent pas de déplacer, voire de dédoubler l’image de galaxies ou d’étoiles : ils révèlent aussi la manière dont la matière est répartie dans l’Univers, y compris la matière noire. Ils agissent en outre comme d’immenses télescopes cosmiques, grossissant les régions les plus lointaines de l’Univers. Grâce à eux, nous pouvons observer des objets qui resteraient autrement invisibles et remonter jusqu’aux premiers âges de l’Univers.

La première observation, il y a plus d’un siècle, montrant lors d’une éclipse que la déviation de la lumière correspondait parfaitement aux prédictions d’Einstein, a constitué un véritable moment de stupeur et marqué le début d’une révolution scientifique. Lors de la prochaine éclipse totale de Soleil, en août 2026, ce sera à notre tour d’écrire un nouveau chapitre de cette histoire, faite d’éclipses et de fascinants jeux de lumière.

The Conversation

Ruth Lazkoz a reçu des financements du ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités, ainsi que du gouvernement basque.

– ref. Comment l’éclipse permettra d’observer le Soleil dévier la lumière des étoiles – https://theconversation.com/comment-leclipse-permettra-dobserver-le-soleil-devier-la-lumiere-des-etoiles-288985

Comment les éclipses ont ouvert la cour impériale chinoise aux sciences européennes

Source: The Conversation – in French – By Javier Armentia, Profesor del Máster de comunicación científica, médica y ambiental, Universitat Pompeu Fabra

Le drapeau représentant un dragon dévorant le Soleil, également appelé drapeau du Dragon jaune, devint le premier drapeau national de la Chine.
Wikimedia commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • En Chine impériale, prévoir les éclipses était essentiel à la légitimité du pouvoir.

  • Au XVIIe siècle, les jésuites ont imposé des méthodes astronomiques européennes plus précises.

  • Au XIXe siècle, Bessel a posé les bases du calcul moderne des éclipses.


L’image est puissante : un dragon céleste dévore le Soleil tandis que, sur Terre, la population terrifiée fait résonner tambours et gongs pour le chasser et sauver la lumière du jour. Ce mythe, qui a expliqué les éclipses solaires en Chine pendant des millénaires, dissimulait une dure réalité politique et scientifique. Pour les astronomes de la cour impériale, une éclipse n’était pas seulement un spectacle céleste, mais une question de vie ou de mort et de légitimité dynastique.

De nombreux textes consacrés à l’histoire de l’astronomie des éclipses présentent cette image du dragon dévorant le Soleil – qui figura précisément sur le drapeau de la neuvième dynastie impériale, la dynastie Qing, de 1889 jusqu’à sa chute le 11 octobre 1911 – comme si elle constituait la principale contribution chinoise dans ce domaine.

Mais il serait terriblement injuste de penser que, dans un empire millénaire où tout était soigneusement consigné – y compris, des milliers d’années avant d’autres civilisations, des observations de taches solaires, d’étoiles nouvelles et de comètes – et où la nature divine de l’empereur était elle-même associée au ciel, la seule réponse aux éclipses ait consisté à battre du tambour.

La première éclipse solaire a été consignée en Chine

La première éclipse solaire dont nous ayons conservé la trace se serait produite en Chine le 22 octobre 2137 avant notre ère. Elle est mentionnée dans le Shujing, ou Classique des documents, l’une des sources historiques de l’Empire chinois. Compilé vers le IIIe siècle avant notre ère, cet ouvrage relate des événements remontant jusqu’au XIe siècle avant notre ère.

Selon la légende, les astronomes royaux He et Hi, peut-être distraits ou ivres et incapables de prévoir l’éclipse, furent exécutés pour leur échec. Il faut toutefois reconnaître que toute cette histoire est probablement apocryphe et que le récit comme sa datation astronomique précise sont incertains, ainsi que l’explique le vulgarisateur scientifique chevronné Moncho Núñez dans son récent ouvrage, Eclipses. Historia y ciencia de la ocultación extemporánea del Sol (Guadalmazán, 2026. « Éclipses. Histoire et science de l’occultation inopinée du Soleil », non traduit).

Ce châtiment exemplaire montrait qu’en Chine, l’astronomie était une science d’État au service du pouvoir. L’empereur, considéré comme le « Fils du Ciel », fondait sa légitimité sur l’harmonie cosmique. Une éclipse imprévue constituait une faille dans cet ordre, un présage potentiel de malheur susceptible d’être interprété comme la perte du Mandat céleste.

Calendrier chinois et bureaucratie

Au cœur de ce système se trouvait le calendrier luni-solaire, une œuvre monumentale d’ingénierie mathématique qui synchronisait les cycles de la Lune avec l’année solaire. Ce calendrier ne servait pas seulement à organiser le temps : il régissait aussi bien les semailles et les récoltes que la fiscalité et les rituels impériaux complexes. Son bon fonctionnement était considéré comme un indicateur de la qualité du gouvernement. Pour le faire fonctionner, les Chinois développèrent une astronomie fondée sur l’observation méticuleuse et la consignation minutieuse, presque obsessionnelle, des phénomènes célestes, produisant ainsi des séries de données couvrant plusieurs siècles. Ils tiraient même une certaine fierté de parvenir à préserver, sur des millénaires, la cohérence entre les différents calendriers qui s’étaient succédé sous chaque dynastie.

Le Bureau impérial d’astronomie, le Qīntiānjiān, était chargé de cette mission. Ses astronomes employaient une méthode sophistiquée fondée sur des cycles empiriques déduits de ces archives historiques. Ils connaissaient et utilisaient, par exemple, le cycle métonique – 19 années solaires correspondant presque exactement à 235 mois lunaires –, un phénomène également découvert par d’autres cultures anciennes, qui permettait de prévoir les périodes propices aux éclipses.

Des échecs dans les prévisions

Cette méthode arithmétique comportait toutefois une marge d’erreur considérable. Elle pouvait indiquer qu’une éclipse était probable au cours d’un mois donné, mais échouait à en prévoir l’heure exacte, la durée ou même à déterminer si elle serait visible depuis la capitale impériale. Une éclipse annoncée qui restait invisible, ou une éclipse non prévue qui obscurcissait le ciel de Pékin, constituaient des échecs tout aussi graves. Le problème était que l’introduction de corrections destinées à améliorer ces prévisions modifiait la durée des années et les calendriers, au risque de rompre la continuité des archives historiques.

Le problème s’aggrava sous la dynastie Ming (1368-1644). Établi en 1384, le calendrier officiel, le Datong li (Calendrier du Grand Commencement), accumulait des erreurs qui s’amplifiaient avec le temps. À la fin du XVIe siècle, ses prévisions se révélaient fréquemment et manifestement erronées. Cette dégradation n’échappa pas aux érudits. Dès les années 1570 et 1580, l’éminent astronome Xing Yunlu avait signalé de graves inexactitudes et plaidé pour une réforme. Sa proposition se heurta cependant au mur de la bureaucratie de l’Empire Ming.

Une affaire d’État

Le Bureau impérial d’astronomie était devenu une caste bureaucratique et héréditaire. Comme le souligne l’historien des sciences Nathan Sivin dans son ouvrage Granting the Seasons (Springer, 2009), les fonctions s’y transmettaient souvent au sein des mêmes familles, créant un système népotiste davantage soucieux de préserver ses privilèges et sa stabilité que d’innover – et encore moins de reconnaître ses erreurs. Modifier le calendrier ne constituait pas une simple mise à jour technique : c’était une affaire d’État de premier ordre, qui revenait à reconnaître l’échec d’un système lié à la légitimité cosmologique de la dynastie. Promouvoir une réforme représentait un risque politique considérable, car toute erreur pouvait être sévèrement punie, tandis que le maintien du statu quo, malgré ses défauts, était la voie la plus sûre.

Ces querelles politiques créèrent un terrain idéal pour une intervention extérieure. Les échecs des prévisions devinrent si manifestes que, vers 1590, même de hauts fonctionnaires, notamment ceux du ministère des Rites – le Lǐbù, l’un des six ministères qui formaient le cœur de l’administration civile –, commencèrent à réclamer des solutions extérieures au système traditionnel. C’est cette crise de confiance interne, et pas seulement la curiosité intellectuelle, qui conduisit finalement la cour à ouvrir ses portes à des visiteurs occidentaux.

L’arrivée des « lettrés d’Occident » et de leur géométrie céleste

C’est dans ce contexte de crise de précision et de crédibilité que l’Italien Matteo Ricci (1552-1610), généralement considéré comme celui qui introduisit le christianisme en Chine, arriva à Pékin en 1601, accompagné de l’Espagnol Diego de Pantoja (1571-1618). Tous deux étaient jésuites, mais leur stratégie consista à se présenter à la cour comme des « lettrés occidentaux », versés dans les sciences et les mathématiques. Parmi les présents qu’ils offrirent à l’empereur, les plus appréciés furent les horloges mécaniques, des instruments permettant de mesurer le temps avec une précision alors inconnue en Chine.

Né à Valdemoro, près de Madrid, en 1571 et formé à la cosmographie, Pantoja joua un rôle essentiel. Il dirigea notamment la fabrication de cadrans solaires et collabora avec l’érudit et fonctionnaire chinois Sun Yuanhua à la rédaction du Livre illustré sur le cadran solaire, le Rìguǐ Túfǎ, qui introduisait de nouvelles techniques de mesure.

Sa principale contribution fut toutefois de démontrer la supériorité pratique des méthodes astronomiques européennes de l’époque. Tandis que le Qīntiānjiān travaillait à partir d’une arithmétique cyclique complexe, les jésuites utilisaient la géométrie sphérique et les modèles planétaires les plus récents, comme ceux de Tycho Brahe. Leur approche ne se limitait pas à rechercher des régularités dans les archives anciennes : ils calculaient les mouvements réels du Soleil et de la Lune dans un espace tridimensionnel. Ils pouvaient ainsi prévoir non seulement le jour d’une éclipse, mais aussi son heure, sa durée, son ampleur et la trajectoire de son ombre sur la Terre, avec une précision qui stupéfia la cour.

Une révolution silencieuse au cœur du palais

Avec le temps, les preuves devinrent incontestables. À plusieurs reprises, les jésuites réussirent leurs prévisions là où le Datong li échouait. La puissance de leurs calculs était si manifeste qu’après la chute des Ming, le nouveau gouvernement de la dynastie Qing prit une décision radicale : confier au jésuite Johann Adam Schall von Bell l’élaboration d’un nouveau calendrier officiel.

Le résultat fut le calendrier Shixian – le Calendrier de la Concession du temps –, promulgué en 1645. Il s’agissait d’un système hybride sans précédent : pour la première fois, l’Empire céleste adoptait un système astronomique officiel conçu et dirigé par des étrangers. Cette synthèse avait été imposée par la nécessité : le cadre institutionnel, les impératifs politiques et les données historiques étaient chinois, mais la méthode mathématique et géométrique était européenne. La résistance bureaucratique se poursuivit pendant des décennies et les erreurs ne disparurent pas totalement, mais elles diminuèrent considérablement. Au XVIIIe siècle, la marge d’erreur des prévisions se mesurait en minutes, et non plus en heures ou en jours.

Des cycles à la géométrie pure de Bessel

Cette quête d’une précision toujours plus grande ne s’arrête toutefois pas aux jésuites. Les cycles métoniques chinois comme les tables d’éphémérides européennes du XVIIe siècle présentaient encore des limites. C’étaient des outils puissants, mais fondés sur des approximations et des corrections empiriques. La naissance de l’astronomie moderne et de l’analyse mathématique associée à la mécanique newtonienne permit d’affiner le calcul de la position des planètes, du Soleil et de la Lune et, par conséquent, les prévisions des éclipses. Comme tout problème à trois corps, celui-ci impliquait des calculs complexes et des solutions approchées.

Même dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, lorsque l’astronome Edmond Halley calcula, au moyen des meilleures méthodes astronomiques alors disponibles, l’éclipse du 3 mai 1715, sa prévision présentait un écart de quatre minutes et d’environ 20 miles (32,2 kilomètres) dans la localisation de la zone de totalité, comme l’expliquent Aaron Robotham et Sabine Bellstedt, chercheurs à l’Université d’Australie-Occidentale.

La domestication mathématique des éclipses

La véritable domestication mathématique des éclipses eut lieu au XIXe siècle grâce à l’astronome prussien Friedrich Wilhelm Bessel (1784-1846). En 1824, Bessel introduisit une méthode révolutionnaire qui transforma le problème. Au lieu de calculer laborieusement les positions respectives du Soleil et de la Lune, il décrivit toute la géométrie de l’éclipse à partir du cône d’ombre de cette dernière projeté sur la Terre.

En définissant un plan fondamental perpendiculaire à l’axe de cette ombre et en utilisant un ingénieux système de coordonnées, il réduisit la complexité du calcul à quelques paramètres élégants, appelés « éléments besselien ». Cette méthode, qui distinguait clairement la géométrie céleste des mouvements orbitaux, offrait une précision analytique sans précédent. Elle constitue, pour l’essentiel, le fondement des algorithmes encore utilisés aujourd’hui pour calculer les éclipses.

Ainsi, le long chemin parcouru pour « dompter le dragon » conduisit des tambours rituels et de l’observation minutieuse des phénomènes célestes, soigneusement consignés, à l’arithmétique cyclique, puis à la géométrie sphérique des jésuites, avant d’aboutir à l’abstraction analytique de Bessel.

La rencontre entre la Chine et l’Europe au XVIIe siècle ne fut pas un simple transfert de connaissances, mais le catalyseur qui permit de résoudre une crise interne de précision. Elle montra que même la tradition d’observation la plus riche du monde pouvait s’enliser dans l’inertie bureaucratique et que l’innovation emprunte souvent des chemins inattendus, imposés par la nécessité absolue d’obtenir des prévisions exactes. Elle eut bien sûr des conséquences sociales, politiques et économiques qui façonnèrent dès lors toute l’histoire des relations entre l’Orient et l’Occident.

The Conversation

Javier Armentia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment les éclipses ont ouvert la cour impériale chinoise aux sciences européennes – https://theconversation.com/comment-les-eclipses-ont-ouvert-la-cour-imperiale-chinoise-aux-sciences-europeennes-289241

Sous le Soleil noir… Les plus grandes éclipses de l’histoire du cinéma

Source: The Conversation – in French – By Alfonso Méndiz Noguero, Catedrático de Comunicación Audiovisual y Publicidad y rector, Universitat Internacional de Catalunya

Dans « Apocalypto », le film de Mel Gibson, l’éclipse joue un rôle majeur dans l’intrigue.
Icon Entertainment

Le 12 août 2026, un spectacle céleste exceptionnel attend les observateurs : la première éclipse solaire à traverser la péninsule ibérique depuis plus d’un siècle. Elle coïncidera en outre avec le pic des Perséides et un alignement de plusieurs planètes. Mais, au fond, chaque éclipse possède une part d’exceptionnel et de magie, comme le montre l’histoire du cinéma.

Le septième art a très tôt compris le formidable potentiel narratif de ce phénomène astronomique. Les éclipses solaires ont permis aux scénaristes de susciter l’émerveillement, d’annoncer l’apocalypse, de faire planer une menace ou encore d’apporter un réalisme visuel saisissant. Leur présence à l’écran raconte ainsi une histoire discrète mais fascinante, parallèle à celle du cinéma.

Du spectacle astronomique à la fantaisie cinématographique

Les premières représentations d’une éclipse apparaissent dès le cinéma muet, à une époque où l’image animée elle-même relevait encore de la nouveauté. Un exemple emblématique est L’Éclipse du soleil en pleine lune (1907), de Georges Méliès. Considéré comme le premier film de fiction mettant en scène une éclipse solaire, il transforme une explication astronomique en une fantaisie humoristique dans laquelle le Soleil et la Lune prennent des traits humains et se livrent à une étrange parade amoureuse.

Extrait de L’Eclipse du soleil en pleine lune
Un extrait du film de Méliès.
Wikimedia

Quelques années plus tard, l’éclipse s’impose dans l’imaginaire visuel de l’expressionnisme allemand. Dans Les Nibelungen (1924), de Fritz Lang, les ciels obscurcis et les atmosphères crépusculaires évoquent symboliquement l’éclipse comme un présage de tragédie. Lang poursuivra d’ailleurs cette fascination pour les phénomènes célestes dans La Femme sur la Lune (1929), où l’aventure spatiale s’enrichit d’images fantasmagoriques associant l’obscurité à la légende et au merveilleux.

Camelot sous l’ombre de la Lune

Aucun univers cinématographique n’a autant exploité l’éclipse que les adaptations du roman de Mark Twain Un Yankee à la cour du roi Arthur. Le phénomène cesse alors d’être un simple spectacle naturel pour devenir un instrument de pouvoir ou un moyen de se tirer d’une situation périlleuse.

La première adaptation marquante est A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court (EN VF, Le Fils de l’oncle Sam chez nos aïeux, 1921), réalisée par Emmett J. Flynn aux États-Unis. Son protagoniste met à profit sa connaissance d’une éclipse imminente pour convaincre la cour du roi Arthur qu’il possède des pouvoirs magiques. L’obscurité qui envahit le ciel devient ainsi une démonstration d’autorité, fondée sur le contraste entre son savoir scientifique et les superstitions de ceux qui l’entourent.

Le procédé réapparaît dans l’adaptation réalisée par David Butler en 1931, avant d’atteindre sa version la plus célèbre dans la comédie musicale de 1949. Réalisé par Tay Garnett et porté par Bing Crosby, le film fait de l’éclipse un moment charnière du récit. L’animation s’est également emparée de cette idée avec Bugs Bunny in King Arthur’s Court (1978), une production américaine de Warner Bros. dans laquelle le plus célèbre des lapins du cinéma utilise le même stratagème pour impressionner les habitants de Camelot.

Transformations, destins et métaphores

Au fil des décennies, l’éclipse a cessé de symboliser uniquement le conflit entre savoir et superstition pour devenir une métaphore de la transformation et du destin.

Dans Ladyhawke, la femme de la nuit (1985), de Richard Donner, deux amants sont condamnés à vivre séparés par la lumière et l’obscurité. Maudits par un évêque, elle se transforme en faucon le jour, tandis que lui devient un loup la nuit. Ils ne peuvent jamais se voir, jusqu’à ce qu’une éclipse solaire miraculeuse leur permette enfin de se retrouver simultanément sous leur forme humaine. Le phénomène astronomique agit ici comme une suspension temporaire des lois qui régissent leur malédiction.

Par une petite fenêtre percée dans le mur, on aperçoit la Lune recouvrir partiellement le Soleil
L’éclipse dans Ladyhawke, la femme de la nuit.
20th Century Fox

D’autres films utilisent également l’éclipse comme cadre émotionnel. Le drame Eclipse (1994), réalisé par Jeremy Podeswa, situe son intrigue dans les semaines précédant une éclipse solaire afin de renforcer l’introspection de ses personnages. Une approche similaire se retrouve dans Judy Berlin (En VF, Babylon, USA, 1999), d’Eric Mendelsohn, où une éclipse prolongée bouleverse le quotidien d’une communauté et pousse ses habitants à faire le bilan de leur existence.

Plus récemment, Apocalypto (2006), réalisé par Mel Gibson, met en scène une éclipse au cours d’une cérémonie de sacrifice humain. L’obscurité soudaine est interprétée par les prêtres mayas comme un signe divin et bouleverse le destin du protagoniste. Dans un tout autre registre, Twilight, chapitre III : Hésitation (2010), de David Slade, fait de l’éclipse la métaphore du triangle amoureux qui unit les trois personnages principaux : Bella, Edward et Jacob.

Obscurité, monstres et menaces cosmiques

L’éclipse s’est également révélée un puissant ressort de l’horreur au cinéma. Dans La Petite Boutique des horreurs (1986), réalisée par Frank Oz, une plante extraterrestre apparaît sur Terre au moment d’une éclipse exceptionnelle, conférant au phénomène une dimension surnaturelle.

La science-fiction a, elle aussi, largement exploité ce procédé. Dans Pitch Black (2000), de David Twohy, une éclipse libère des créatures meurtrières jusque-là maintenues à distance par la lumière de plusieurs soleils. Mais le film le plus emblématique dans ce registre est sans doute Lara Croft : Tomb Raider (2001), réalisé par Simon West. Une conjonction planétaire liée à une éclipse solaire y déclenche la quête d’un artefact capable de contrôler le temps. Tout au long du film, l’idée de l’éclipse imprègne le récit et hante les personnages.

Enfin, dans Hellboy (2004), du réalisateur mexicain Guillermo del Toro, l’arrivée du démon sur Terre à la suite d’un rituel nazi conduit à une lutte pour sauver le monde et à l’ouverture d’un portail vers l’enfer, rendues possibles précisément grâce à une éclipse solaire.

Crimes sous un ciel obscurci

La capacité de l’éclipse à brouiller la perception de la réalité en a également fait un ressort privilégié des récits policiers et surnaturels. Dans Dolores Claiborne (1995), de Taylor Hackford, adapté du roman de Stephen King, une éclipse solaire sert de toile de fond à un mystère familial et à un crime ancien.

Kathy Bates
Kathy Bates dans une scène de Dolores Claiborne.
Warner Bros

En Espagne, Verónica (2017), réalisé par Paco Plaza, fait de la célèbre éclipse du 11 juillet 1991 le point de départ d’une histoire d’horreur inspirée du célèbre « cas de Vallecas », dans lequel une adolescente est morte après avoir participé à une séance de spiritisme. Le phénomène astronomique agit à la fois comme le déclencheur et l’aboutissement des événements paranormaux.

Quand l’éclipse s’est produite pour de vrai

L’utilisation la plus spectaculaire d’une éclipse dans l’histoire du cinéma n’a pourtant pas eu lieu dans une fiction consacrée à ce phénomène. Dans Barabbas (1961), qui raconte l’histoire du criminel gracié par Ponce Pilate à la place de Jésus-Christ, le réalisateur Richard Fleischer décida de tourner la scène de la crucifixion pendant une véritable éclipse solaire. L’Évangile rapporte en effet que « le Soleil s’obscurcit de midi jusqu’à trois heures ».

Le tournage eut lieu le 15 février 1961 près de Roccastrada, en Toscane. Le directeur de la photographie, Aldo Tonti, installa ses caméras afin de capter les quelques précieuses minutes de pénombre offertes par l’éclipse. Il n’était pas question de refaire une prise ni de corriger la moindre erreur : la séquence fut filmée simultanément avec plusieurs caméras, sans aucun effet spécial. Le résultat offrit une puissance visuelle qu’il était alors impossible de recréer artificiellement.

Ce cas demeure exceptionnel, mais l’attrait de l’éclipse ne s’est jamais démenti auprès des cinéastes. Plus d’un siècle après Méliès, le cinéma continue d’y puiser une source inépuisable de mystère, de fascination et de menace.

The Conversation

Alfonso Méndiz Noguero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sous le Soleil noir… Les plus grandes éclipses de l’histoire du cinéma – https://theconversation.com/sous-le-soleil-noir-les-plus-grandes-eclipses-de-lhistoire-du-cinema-288216

Les gobelets de café jetables libèrent des microplastiques, surtout lorsqu’ils sont très chauds

Source: The Conversation – in French – By Xiangyu Liu, Research Fellow, School of Environment and Science and Australian Rivers Institute, Griffith University

Café à emporter, thé ou chocolat chaud : lorsque ces boissons sont servies dans des gobelets contenant du plastique, la chaleur favorise la libération de microplastiques. Katerina Holmes/Pexels, CC BY

Les effets des microplastiques sur la santé humaine restent encore mal connus. Mais une étude australienne met en lumière une source d’exposition quotidienne souvent négligée : les gobelets utilisés pour les boissons chaudes à emporter.


Il est 7 h 45. Vous prenez un café à emporter dans votre café habituel, entourez le gobelet chaud de vos mains, en buvez une gorgée, puis partez au bureau.

Pour la plupart d’entre nous, ce gobelet paraît anodin : ce n’est qu’un contenant pratique pour transporter notre dose de caféine. Pourtant, s’il est en plastique, ou simplement doublé d’une fine couche de plastique, il y a de fortes chances qu’il libère des milliers de minuscules fragments de plastique directement dans votre boisson.

Rien qu’en Australie, quelque 1,45 milliard de gobelets jetables destinés aux boissons chaudes sont utilisés chaque année, auxquels s’ajoutent environ 890 millions de couvercles en plastique. À l’échelle mondiale, ce chiffre grimpe à près de 500 milliards de gobelets par an.

Dans une étude que j’ai cosignée et publiée dans la revue Journal of Hazardous Materials : Plastics, nous avons cherché à comprendre le comportement de ces gobelets lorsqu’ils sont exposés à la chaleur.

Le constat est sans appel : la chaleur est l’un des principaux facteurs qui favorisent la libération de microplastiques, et le matériau de votre gobelet compte bien plus que vous ne l’imaginez.

Que sont les microplastiques ?

Les microplastiques sont de minuscules fragments de plastique mesurant entre environ 1 micromètre et 5 millimètres, soit de la taille d’un grain de poussière à celle d’une graine de sésame.

Ils peuvent provenir de la dégradation d’objets en plastique plus volumineux, ou être libérés directement par des produits lors de leur utilisation normale. Ces particules se retrouvent ensuite dans l’environnement, dans notre alimentation et, au bout du compte, dans notre organisme.

À l’heure actuelle, nous ne disposons pas de preuves concluantes sur la quantité de microplastiques qui reste réellement dans notre organisme. Les études sur ce sujet sont particulièrement exposées aux risques de contamination et il est très difficile de mesurer avec précision la présence de particules aussi minuscules dans les tissus humains.

Par ailleurs, les scientifiques cherchent encore à comprendre les effets que les microplastiques pourraient avoir sur la santé à long terme. Des recherches supplémentaires sont indispensables. En attendant, il est utile d’identifier les sources potentielles de microplastiques dans notre vie quotidienne.

La température joue un rôle clé

Avec mes collègues, nous avons d’abord réalisé une méta-analyse (une synthèse statistique des travaux existants) en analysant les données de 30 études évaluées par les pairs. Nous avons examiné le comportement de plastiques courants, comme le polyéthylène et le polypropylène, dans différentes conditions. Un facteur s’est nettement distingué des autres : la température.

À mesure que la température du liquide contenu dans un récipient augmente, la libération de microplastiques tend elle aussi à augmenter. Dans les études que nous avons analysées, les quantités mesurées allaient de quelques centaines de particules à plus de 8 millions de particules par litre, selon le matériau et le protocole expérimental.

Fait intéressant, le « temps de contact », autrement dit la durée pendant laquelle la boisson reste dans le gobelet, n’apparaissait pas comme un facteur déterminant de manière constante. Cela suggère que laisser une boisson longtemps dans un gobelet en plastique est moins important que la température du liquide au moment où il entre en contact avec le plastique.

Le test de 400 gobelets à café

Pour vérifier si ces observations se retrouvaient dans des conditions réelles, nous avons collecté 400 gobelets à café de deux grands types dans la région de Brisbane : des gobelets en polyéthylène et des gobelets en carton doublés d’une fine couche de plastique, qui ressemblent à des gobelets en papier.

Nous les avons testés à 5 °C (la température d’un café glacé) et à 60 °C (celle d’un café chaud). Si les deux types de gobelets libéraient des microplastiques, nos résultats ont mis en évidence deux tendances majeures.

Premièrement, le matériau fait une différence. Les gobelets en carton revêtus d’une fine couche de plastique ont libéré moins de microplastiques que les gobelets entièrement en plastique, et ce quelle que soit la température.

Deuxièmement, la chaleur provoque une augmentation importante des émissions. Pour les gobelets entièrement en plastique, le passage d’une boisson froide à une boisson chaude a entraîné une hausse d’environ 33 % de la libération de microplastiques. Une personne qui boit chaque jour 300 millilitres de café dans un gobelet en polyéthylène pourrait ainsi ingérer jusqu’à 363 000 particules de microplastiques par an.

Mais pourquoi la chaleur a-t-elle un effet aussi marqué ?

À l’aide d’une imagerie à haute résolution, nous avons examiné les parois internes de ces gobelets. Nous avons constaté que les gobelets entièrement en plastique présentaient une surface beaucoup plus rugueuse, parsemée de « pics et de creux », que les gobelets en carton revêtus d’une fine couche de plastique.

Cette texture plus irrégulière facilite le détachement de particules. La chaleur accélère ce phénomène en ramollissant le plastique et en provoquant sa dilatation puis sa contraction, ce qui crée davantage d’irrégularités à la surface. Avec le temps, ces imperfections se fragmentent et se retrouvent dans notre boisson.

Réduire les risques

Il n’est pas nécessaire de renoncer à son café à emporter du matin, mais il est possible d’adopter quelques réflexes pour limiter les risques.

Pour les boissons chaudes, la meilleure option reste un gobelet réutilisable en acier inoxydable, en céramique ou en verre, des matériaux qui ne libèrent pas de microplastiques. Si l’on doit utiliser un gobelet jetable, nos travaux montrent que les gobelets en carton doublés d’une fine couche de plastique relâchent généralement moins de particules que ceux entièrement en plastique, même si aucun des deux n’est exempt de microplastiques.

Enfin, puisque c’est la chaleur qui déclenche la libération de particules de plastique, mieux vaut éviter de verser un liquide bouillant dans un récipient contenant du plastique. Demander au barista de laisser le café refroidir légèrement avant de le servir peut réduire les contraintes exercées sur le revêtement plastique du gobelet et, par conséquent, diminuer l’exposition aux microplastiques.

Mieux comprendre l’interaction entre la température et le matériau des gobelets nous permettra à la fois de concevoir de meilleurs produits et de faire des choix plus éclairés pour notre café quotidien.


L’auteur remercie le professeur Chengrong Chen pour sa contribution à cet article.

The Conversation

Xiangyu Liu est affilié au Solving Plastic Waste Cooperative Research Centre.

– ref. Les gobelets de café jetables libèrent des microplastiques, surtout lorsqu’ils sont très chauds – https://theconversation.com/les-gobelets-de-cafe-jetables-liberent-des-microplastiques-surtout-lorsquils-sont-tres-chauds-287210

D’où viennent ces mystérieux signaux venus de l’espace ? Nous avons trouvé leur « pierre de Rosette »

Source: The Conversation – in French – By Kovi Rose, Astrophysics PhD Candidate, University of Sydney

Simulation des lignes de champ magnétique dans un système binaire où les deux étoiles sont suffisamment proches pour interagir.
Carl Knox (OzGrav/Swinburne) & Joshua Preston Pritchard (CSIRO)

Grâce à des observations combinant ondes radio, lumière visible et rayons X, des astronomes ont identifié la source d’un mystérieux signal cosmique. Une avancée qui pourrait transformer notre compréhension de ces phénomènes rares.


Un couple d’étoiles en orbite l’une autour de l’autre : c’est l’origine de la nouvelle source de sursauts radio répétitifs que nous venons d’identifier, baptisée ASKAP J1745.

Depuis quelques années, les astronomes sont confrontés à une énigme : de mystérieux sursauts d’ondes radio, appelés « transitoires à longue période », qui se distinguent par le temps exceptionnellement long séparant deux émissions. Ces objets ont été découverts fortuitement lors d’observations de vastes régions du ciel.

À ce jour, seule une douzaine de ces sources insolites ont été repérées. Leur origine demeure l’un des mystères les plus intrigants de l’astronomie contemporaine.

Dans une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans Nature Astronomy, nous décrivons une première mondiale : des sursauts radio et des sursauts de rayons X qui se répètent à chaque orbite du système.

ASKAP J1745 est une découverte majeure, car nous sommes parvenus à identifier sa nature, contrairement à la plupart des transitoires à longue période connus : sur les douze recensés à ce jour, dix restent inexpliqués. Mieux encore, nous avons pu l’observer avec plusieurs télescopes sensibles à différentes longueurs d’onde, ce qui nous offre une vision beaucoup plus complète du phénomène.

Comme la célèbre pierre de Rosette, qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens grâce à un même texte gravé dans trois écritures différentes, ces nouvelles observations fournissent aux astronomes une clé pour percer le mystère des transitoires à longue période.

À quoi ressemblent les transitoires radio à longue période ?

Les transitoires radio à longue période sont des objets célestes qui émettent de puissants sursauts d’ondes radio à intervalles réguliers. L’origine de la plupart d’entre eux demeure inconnue. De plus, nombre de ces sources ont été découvertes près de la région centrale de la Voie lactée, particulièrement riche en poussières, ce qui complique leur observation avec les télescopes optiques.

Bien qu’une douzaine seulement de ces objets insolites aient été identifiés jusqu’à présent, ils semblent déjà présenter plusieurs profils différents. Leurs sursauts radio se répètent à des intervalles allant de quelques minutes à plusieurs heures.

Certains émettent des impulsions régulières depuis plus de trente ans, tandis que d’autres cessent d’émettre pendant plusieurs jours, voire deviennent définitivement silencieux aux longueurs d’onde radio.

Carte galactique des transitoires à longue période (LPT), comprenant ceux pour lesquels l’existence d’un système binaire est établie, ainsi que des transitoires radio du centre galactique (GCRT).
Montage fourni par les auteurs. Image d’arrière-plan : ESA/Gaia/DPAC, A. Moitinho

D’où viennent-ils ?

Au départ, les astronomes pensaient que les transitoires à longue période étaient simplement des étoiles à neutrons en rotation très lente, appelées pulsars. Ces objets correspondent au cœur extrêmement dense laissé par l’explosion en supernova d’une étoile massive.

Les premiers transitoires radio de ce type découverts émettaient un sursaut environ toutes les vingt minutes. Un rythme bien plus lent que celui des pulsars classiques, dont les impulsions reviennent généralement toutes les quelques secondes. De plus, lorsqu’un pulsar ralentit suffisamment sa rotation, il est censé cesser d’émettre des ondes radio. En théorie, une étoile à neutrons tournant aussi lentement ne devrait donc plus produire de sursauts radio.

Les astronomes se sont alors tournés vers d’autres hypothèses, notamment celles impliquant des naines blanches, les vestiges compacts d’étoiles moins massives en fin de vie. Plus récemment, nous avons découvert que certains transitoires à longue période se trouvaient dans des systèmes binaires – deux étoiles gravitant l’une autour de l’autre – où l’on retrouve une naine blanche et une naine rouge de faible masse.

Le radiotélescope ASKAP à Inyarrimanha Ilgari Bundara, sur le site de l’Observatoire de radioastronomie de Murchison du CSIRO, situé sur les terres du peuple Wajarri Yamaji, en Australie-Occidentale.
Alex Cherney/CSIRO

La découverte d’ASKAP J1745

ASKAP J1745 est un nouveau transitoire radio à longue période que nous avons découvert grâce au radiotélescope ASKAP, exploité par le CSIRO, l’agence nationale australienne pour la recherche scientifique. C’est le premier objet de ce type que nous avons pu identifier comme une « variable cataclysmique ».

Les variables cataclysmiques sont des systèmes binaires composés de deux étoiles, dont une naine blanche, qui gravitent suffisamment près l’une de l’autre pour interagir. Lorsque les deux astres sont très rapprochés, la gravité de la naine blanche peut arracher de la matière à son étoile compagne : on parle alors d’accrétion. C’est pourquoi ces systèmes sont également appelés des binaires à naine blanche accrétante.

Un autre transitoire radio à longue période a été récemment découvert grâce à des sursauts de rayons X, qui se répètent avec la même régularité que les émissions radio. Mais l’origine de ces sursauts, ainsi que la raison de leur parfaite synchronisation, demeuraient inexpliquées.

Pour la première fois, nous avons combiné des observations réalisées dans les domaines radio, des rayons X et de la lumière visible. Elles montrent qu’ASKAP J1745 produit, à chaque orbite de ses deux étoiles, un sursaut radio et un sursaut de rayons X.

Simulation des champs magnétiques dans un système binaire dont les deux étoiles sont en orbite rapprochée.
Carl Knox (OzGrav/Swinburne) & Joshua Preston Pritchard (CSIRO)

Dans ces systèmes où les deux étoiles tournent très rapidement l’une autour de l’autre, les rayons X seraient produits par l’échauffement de la matière lorsqu’elle est aspirée vers la naine blanche.

L’origine des puissants sursauts radio, en revanche, restait plus mystérieuse. Le fait d’avoir établi qu’il s’agit d’un système binaire à naine blanche accrétante nous a toutefois permis d’en comprendre le mécanisme.

Le type d’émission radio pulsée que nous avons observé est généralement généré par des particules très énergétiques interagissant avec des champs magnétiques intenses. Or, ASKAP J1745 réunit précisément ces ingrédients : deux étoiles dotées de champs magnétiques extrêmement puissants – de l’ordre de plusieurs milliers de fois celui d’un appareil d’IRM – et un flux de particules chargées s’écoulant de l’étoile compagne vers la naine blanche.

Ce que cette découverte change pour l’astronomie

Cette découverte est exceptionnelle, car nous disposons de davantage d’informations, recueillies sur un plus large éventail de longueurs d’onde, que pour n’importe quel autre transitoire à longue période observé jusqu’à présent.

Tout comme la pierre de Rosette a été la clé du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, ASKAP J1745 pourrait devenir la clé permettant de comprendre l’origine des autres transitoires radio à longue période, pour lesquels les observations dans d’autres longueurs d’onde font encore défaut.

ASKAP J1745 est le premier transitoire à longue période à présenter des signes d’accrétion sur l’ensemble du spectre électromagnétique, des ondes radio à la lumière visible, jusqu’aux rayons X. Or, ce flux de matière chargée constitue un ingrédient essentiel à la production des émissions radio que nous détectons dans ce type de système.

L’étude du mécanisme à l’origine de ces sursauts radio de longue période nous offre un nouveau laboratoire naturel pour explorer une physique extrême, notamment les écoulements de plasma et les champs magnétiques, dans des conditions impossibles à reproduire sur Terre.


Nous rendons hommage au peuple Wajarri Yamaji, propriétaires traditionnels et détenteurs des droits fonciers autochtones (Native Title) d’Inyarrimanha Ilgari Bundara, où se situe l’Observatoire de radioastronomie de Murchison du CSIRO qui accueille le radiotélescope ASKAP.

The Conversation

Kovi Rose ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. D’où viennent ces mystérieux signaux venus de l’espace ? Nous avons trouvé leur « pierre de Rosette » – https://theconversation.com/dou-viennent-ces-mysterieux-signaux-venus-de-lespace-nous-avons-trouve-leur-pierre-de-rosette-287213

Éclipse solaire : tout ce qu’il faut faire (et éviter) pour observer le Soleil sans risque

Source: The Conversation – in French – By Conchi Lillo, Profesora titular de la Facultad de Biología, investigadora de patologías visuales, Universidad de Salamanca


L’ESSENTIEL

  • Regarder le Soleil pendant une éclipse sans protection peut provoquer des lésions irréversibles de la rétine.

  • Seules les lunettes certifiées ISO 12312-2 permettent d’observer l’éclipse en toute sécurité ; les lunettes de soleil classiques sont inefficaces.

  • Les lunettes ayant servi à regarder l’éclipse de 2019 ne sont plus bonnes et ne doivent pas être réutilisées.


Le 12 août 2026, entre 19 h et 21 h, l’Espagne sera le théâtre d’un événement astronomique historique. La Lune masquera le Soleil sur une bande traversant une grande partie de la péninsule, provoquant une éclipse totale, tandis que le reste du pays assistera à une éclipse partielle très marquée (NDT : le phénomène sera également quasi total dans le Sud-Ouest de la France et très marqué sur le reste du territoire français). Mais attention : sans les précautions nécessaires, certains pourraient voir ce « souvenir » s’imprimer sur leur rétine, quasiment au sens propre.

Nous savons qu’il est dangereux de regarder directement le Soleil. Pourtant, comme l’éclipse se produira au coucher du soleil, lorsque l’astre sera très bas sur l’horizon et sur le point de disparaître, beaucoup pourraient croire qu’il n’est plus vraiment dangereux puisqu’il « ne chauffe presque plus ». Ce faux sentiment de sécurité peut inciter à l’observer à l’œil nu, sans protection, au risque de provoquer des lésions irréversibles de la rétine.

Pourquoi est-il dangereux de regarder directement le Soleil ?

Le danger vient du fait que, au-delà de la lumière visible, le rayonnement solaire comprend aussi des composantes invisibles à l’œil humain, comme les ultraviolets (UV) et les infrarouges. Or ces rayonnements peuvent endommager l’œil de différentes façons.

Le Soleil émet trois types de rayonnements ultraviolets : les UV-A, les UV-B et les UV-C. Les UV-C, les plus énergétiques et les plus nocifs, sont entièrement absorbés par l’atmosphère. En revanche, les UV-A et les UV-B atteignent bien la surface de la Terre. Les UV-B sont principalement absorbés par la cornée et la conjonctive. Ils peuvent notamment provoquer une photokératite, une inflammation douloureuse comparable à la sensation d’avoir du sable dans les yeux.

Les UV-A sont moins énergétiques, mais ils pénètrent plus profondément dans l’œil et atteignent le cristallin ainsi que la rétine. On sait qu’ils provoquent dans le cristallin des modifications irréversibles de certaines protéines, ce qui en fait l’un des facteurs favorisant l’apparition précoce de la cataracte. Au niveau de la rétine, ils constituent également un facteur de risque de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), une maladie pouvant entraîner une perte importante de la vision.

Rayonnement infrarouge : quand l’œil surchauffe

Le rayonnement infrarouge atteint lui aussi le fond de l’œil, jusqu’à la rétine, dont il augmente la température. En échauffant les tissus et les cellules photoréceptrices, il peut provoquer ce que l’on appelle une rétinopathie solaire.

Le problème est que la rétine est dépourvue de récepteurs de la douleur. Il est donc possible de subir une véritable brûlure de la macula sans s’en rendre compte. Ce n’est que plusieurs heures plus tard qu’apparaît parfois une tache noire permanente au centre du champ de vision. À ce stade, les lésions sont malheureusement irréversibles.

L’obscurité est trompeuse

Regarder le Soleil pendant une éclipse n’est pas, en soi, plus dangereux que le faire un autre jour. Mais il existe une différence essentielle. Par temps normal, la forte luminosité nous éblouit (photophobie) et nous pousse à détourner immédiatement le regard. De plus, sous l’effet de cette lumière intense, la pupille se contracte, à la manière du diaphragme d’un appareil photo, limitant ainsi la quantité de lumière qui atteint la rétine.

Pendant une éclipse, en revanche, la luminosité est bien plus faible – en particulier lors d’une éclipse totale au coucher du Soleil. Le cerveau ordonne alors à la pupille de se dilater afin de capter davantage de lumière. Or les rayonnements infrarouges et les UV-A restent bel et bien présents. La pupille étant plus ouverte, ces rayonnements atteignent plus facilement la rétine et se concentrent sur la macula, la zone responsable de la vision la plus précise.

Pourquoi le ciel rougit au coucher du Soleil ?

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le ciel prend des teintes rouges au coucher du Soleil ? La lumière blanche du Soleil est un mélange de toutes les couleurs du spectre visible, auxquelles s’ajoutent les rayonnements ultraviolets et infrarouges. En traversant l’atmosphère terrestre, cette lumière entre en collision avec les molécules d’azote et d’oxygène, ce qui provoque un phénomène appelé diffusion Rayleigh.

En pleine journée, lorsque le Soleil est haut dans le ciel, la lumière parcourt une faible épaisseur d’atmosphère. Les longueurs d’onde les plus courtes, correspondant aux couleurs bleues et violettes, sont alors davantage diffusées. C’est pourquoi le ciel nous apparaît bleu par temps clair.

Au coucher du Soleil, en revanche, la lumière doit traverser une couche d’atmosphère beaucoup plus épaisse avant d’atteindre nos yeux. Au cours de ce long trajet, les longueurs d’onde bleues sont presque entièrement diffusées. Ne subsistent alors que les longueurs d’onde les plus longues, correspondant aux teintes jaunes, orangées et rouges. Et si l’intensité des UV-B diminue lorsque le Soleil est bas sur l’horizon, les UV-A – qui représentent 95 % du rayonnement ultraviolet atteignant la surface de la Terre – continuent, eux, de traverser l’atmosphère.

Des lunettes certifiées ISO 12312-2 :2015 pour une protection optimale

Pour observer une éclipse en toute sécurité, de simples lunettes de soleil, même de très bonne qualité et offrant une protection contre les UV, ne suffisent pas. Elles sont conçues pour protéger de la lumière réfléchie, pas du rayonnement solaire direct. Les radiographies, verres fumés, CD, négatifs photographiques ou feuilles d’aluminium sont tout aussi inefficaces : aucun ne filtre correctement le rayonnement infrarouge.

Il faut donc utiliser des lunettes ou des filtres d’observation conformes à la norme ISO 12312-2, les seuls homologués pour protéger efficacement contre l’ensemble des rayonnements dangereux émis par le Soleil. Ils sont fabriqués à partir d’un polymère noir, une résine de polyéthylène contenant des particules de carbone, capable d’absorber 99,99 % de l’énergie solaire. La mention « ISO 12312-2 :2015 » que l’on trouve souvent sur ces lunettes fait référence à la version de la norme, mise à jour en 2015.

Sur le plan technique, ces lunettes présentent une densité optique de 5 (OD 5). Cela signifie qu’elles atténuent la lumière au point de ne laisser passer qu’un cent millième du rayonnement incident, soit une transmission de seulement 0,001 %. À titre de comparaison, elles sont environ 30 000 fois plus sombres que des lunettes de soleil classiques.

Il n’existe qu’une seule exception, très brève, à cette règle de protection : la phase de totalité de l’éclipse. Ce n’est que lorsque la Lune recouvre entièrement le disque solaire et que seule la couronne solaire reste visible qu’il est possible de retirer ses lunettes sans danger pour observer le phénomène à l’œil nu. Mais cette phase ne dure que très peu de temps : dès que le premier rayon de Soleil réapparaît, il faut remettre immédiatement ses lunettes de protection.

Attention aux fausses lunettes d’éclipse

Pour vérifier que vos lunettes sont conformes, il ne suffit pas d’y trouver la mention de la norme ISO 12312-2 :2015 et le marquage CE. Elles doivent également indiquer le nom et l’adresse du fabricant, afin de limiter les risques de contrefaçon.

Il est également recommandé de les tester avant de les utiliser. Si, une fois les lunettes enfilées, vous pouvez distinguer autre chose que le Soleil – les meubles de votre maison, les arbres dans la rue ou tout autre objet –, elles ne sont pas conformes. Avec des lunettes homologuées, seuls le Soleil ou une source lumineuse très intense doivent rester visibles.

Il est déconseillé d’utiliser des lunettes de plus de quinze ans, car leurs matériaux se dégradent avec le temps et peuvent perdre leur efficacité. De même, si le filtre présente une rayure ou un trou, mieux vaut ne pas les utiliser : ce défaut peut concentrer la lumière sur la rétine, à la manière d’un faisceau laser.

Il est également important de conserver les lunettes dans un étui de protection et d’éviter de les nettoyer avec des liquides ou des produits abrasifs, qui risquent d’endommager le polymère dont elles sont constituées.

Enfin, il ne faut jamais observer le Soleil avec des jumelles ou un télescope en portant simplement des lunettes d’éclipse. Les lentilles de ces instruments concentrent la lumière comme une immense loupe, ce qui peut détruire le filtre en quelques millisecondes et laisser passer le rayonnement directement vers l’œil. Si vous utilisez un télescope ou des jumelles, ils doivent être équipés de filtres solaires spécialement conçus pour être placés à l’avant de l’objectif.

Une passoire, une chambre noire et un peu d’ingéniosité

Si vous ne disposez pas de lunettes conformes à la norme, il est possible d’observer l’éclipse grâce à des méthodes de projection indirecte. Par exemple, en tenant une passoire à la main, dos au Soleil, vous laissez la lumière traverser les trous et projeter son ombre sur le sol ou un mur. Chaque trou forme alors l’image d’une petite éclipse. Une autre solution consiste à utiliser une chambre noire (ou sténopé), dans laquelle les rayons lumineux traversent un minuscule orifice pour former une image à l’intérieur d’une boîte.

La NASA a publié une vidéo expliquant comment fabriquer facilement une chambre noire à partir d’une boîte de céréales, d’une feuille de papier, de ciseaux, de ruban adhésif et de papier aluminium. Ces méthodes de projection sont totalement sûres et constituent une activité ludique à réaliser avec des enfants.

Quoi qu’il en soit, le plus beau est sans doute de vivre l’éclipse dans son ensemble : sentir la fraîcheur qui s’installe lorsque le Soleil disparaît, écouter le silence soudain des oiseaux et observer les couleurs du paysage se transformer en quelques instants. Bref, profiter pleinement de cette expérience avec tous ses sens, tout en protégeant ses yeux afin de pouvoir admirer, intact, les nombreuses autres éclipses que l’avenir nous réserve.

The Conversation

Conchi Lillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Éclipse solaire : tout ce qu’il faut faire (et éviter) pour observer le Soleil sans risque – https://theconversation.com/eclipse-solaire-tout-ce-quil-faut-faire-et-eviter-pour-observer-le-soleil-sans-risque-288984

L’abolition des redevances pour les plateformes de diffusion en ligne : vers un démantèlement de notre écosystème culturel ?

Source: The Conversation – in French – By Catalina Briceño, Professeure, École des médias de l’UQAM, Université du Québec à Montréal (UQAM)


En dispensant les plateformes de diffusion en ligne des redevances destinées à soutenir les contenus canadiens, Ottawa met en danger toute une industrie. Après avoir souligné l’importance d’être « à la table » pour décider à l’international, Mark Carney met-il nos acquis culturels « au menu » ?

Le 28 juillet 2026, on apprenait l’intention du gouvernement canadien d’abolir l’obligation de contribution de base imposée aux services de diffusion continue en ligne, pour la remplacer par du financement public.

Le premier ministre Mark Carney nie avoir plié devant les États-Unis : il ne s’agit, dit-il, que du prolongement de l’orientation annoncée début juin, quand il avait demandé au CRTC de revoir sa décision sur la hausse de la contribution des plates-formes numériques.

Pourtant le 17 juillet, dans une lettre adressée à la Cour d’appel fédérale, le gouvernement ne parlait plus de modérer la contribution des diffuseurs en ligne, mais bien de l’abolir. Zéro. Si Ottawa confirme cette intention, ce ne sera plus un recul. Ce sera un effacement.

Cette décision porte en elle un risque de dérives qu’il faut nommer : sur le plan de la souveraineté politique, de l’indépendance de nos institutions et de l’avenir de nos milieux de création.




À lire aussi :
Rapport sur l’avenir de l’audiovisuel québécois : un bon point de départ, en attendant une métamorphose en profondeur du milieu


Le contexte

Rappelons d’abord que la Loi sur la diffusion continue en ligne a été adoptée en 2023, à partir de recommandations émises, après cinq ans de travaux, par un comité mandaté pour moderniser l’ancienne loi, vieille de 30 ans. C’est le CRTC qui a le mandat d’appliquer cette loi, notamment en fixant la contribution exigée des diffuseurs en ligne afin de soutenir la création de contenus canadiens, comme le font déjà toutes les entreprises canadiennes de radiodiffusion.

En 2024, le CRTC a annoncé une première contribution de base, à 5 %. Cette décision a aussitôt été contestée devant les tribunaux par diverses plateformes numériques, et pas un seul dollar n’a été versé à ce jour. Et le CRTC, après avoir complété ses évaluations, a annoncé en mai 2026 une contribution fixée en fin de compte à 15 %, notamment pour mieux soutenir la production francophone au pays.

Le 3 juin Marc Miller, ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, a demandé au CRTC de renverser cette décision afin, dit-il, d’éviter une hausse des frais d’abonnement pour les consommateurs. Puis six semaines plus tard, par la voix du haut fonctionnaire signant la lettre du 17 juillet, on apprend que l’abandon du principe même d’une contribution obligatoire pourrait se produire.

Mark Carney nous met « au menu »

Nombreux sont les commentateurs qui expliquent cette concession par la volonté du gouvernement canadien d’améliorer son rapport de force dans les négociations commerciales avec les États-Unis. Mais l’argument s’effrite dès qu’on le confronte aux faits : déjà l’abolition de la taxe sur les services numériques, qui remonte à juin 2025, n’avait eu aucun effet sur l’agressivité tarifaire américaine et sur les critiques répétées du président Trump à l’endroit du Canada.

On a aussi évoqué le souci de protéger la révision de l’ACEUM, dont l’échéance tombait le 1er juillet. Or, aucune négociation entre les deux pays n’avait lieu à ce moment. Et le 1er juillet l’administration Trump a simplement refusé de reconduire l’accord, avant d’annoncer, fin juillet, une nouvelle salve de tarifs.

L’argument de l’« abordabilité » des contenus pour les Canadiens cité par le ministre Marc Miller est fallacieux lui aussi. Une entreprise privée peut toujours justifier une hausse de tarifs par de multiples facteurs : augmentation des coûts, rentabilité exigée par les actionnaires, investissements nécessaires, etc. À moins qu’Ottawa n’ait obtenu de ces entreprises un engagement explicite (qu’on aimerait bien voir), rien ne garantit que les abonnements n’augmenteront pas, à court ou moyen terme. La Coalition pour la diversité des expressions culturelles soulignait souligne d’ailleurs que l’expérience observée dans d’autres pays, notamment en Europe, dément cet argument.

Nous voici donc sans le moindre effet d’apaisement, et sans le moindre gain. La question se pose : que pense-t-on obtenir avec ces concessions qui touchent aux principes fondamentaux de notre système de radiodiffusion ?

Mark Carney disait à Davos en janvier 2026 que « si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ». Dans les faits, il cuisine lui-même nos acquis culturels pour nourrir l’appétit vorace des géants américains de la « Big Tech ».

Une menace pour tout l’écosystème

Les récentes décisions ne répondent à aucune demande exprimée par les milieux de la production ou par la société civile. Au contraire, elles suivent près d’une décennie de représentations soutenues de la part des professionnels du cinéma, de la télévision, de la musique et de l’ensemble des guildes et associations sectorielles.

Plus troublant : plutôt que d’être communiquée par une politique publique, cette intention a été glissée dans une correspondance en réponse à la question d’un juge. La Cour en sait donc déjà plus que le CRTC, les intervenants du dossier et le public. Annoncer une orientation aussi lourde de conséquences par voie de plaidoirie plutôt que par un processus réglementaire ouvert est définitivement un raccourci démocratique.

C’est une dynamique que plusieurs chercheurs documentent aujourd’hui : la fusion croissante entre pouvoirs étatiques et pouvoirs technologiques et, par là, le lent effritement de nos souverainetés politique, numérique et culturelle. La politicologue Asma Mhalla, dans son livre Cyberpunk, parle d’une politique « post-légale » : « La loi existe, les résistances seraient théoriquement possibles, mais elles sont inaudibles ou impraticables. Le pouvoir centralisé n’avance pas contre elle mais à travers elles. »

Tout ça ouvre la porte pour dérèglementer l’ensemble de l’écosystème, ce qui causera d’immenses dommages au secteur audiovisuel canadien. La prochaine étape logique serait de réduire substantiellement le mandat même du CRTC qui, rappelons-le, mène ses décisions au terme d’un processus de gouvernance ouvert : audiences publiques, mémoires, conseillers représentant l’ensemble des provinces et territoires. Une gouvernance lente, certes, mais qui a l’avantage d’être transparente.

Un autre indice de cette orientation se manifeste dans la nouvelle Stratégie nationale sur l’intelligence artificielle, « L’IA pour tous » dévoilée le 4 juin 2026 par Mark Carney et le ministre de l’IA et de l’Innovation numérique Evan Solomon. On n’y trouve aucune mention du droit d’auteur, aucun mécanisme de rémunération pour l’utilisation de propriétés intellectuelles canadiennes par les systèmes d’IA, ni aucun cadre de gouvernance pour protéger les contenus créatifs. La seule mesure concrète destinée aux créateurs (un programme de technologies créatives de 50 millions $) reprend en fait un engagement déjà annoncé par le passé et jamais concrétisé.

Pourtant en mars 2026, lors d’un Sommet national sur l’intelligence artificielle et la culture tenu à Banff, plus de 300 représentants des milieux culturels, technologiques et de la recherche avaient formulé de nombreuses propositions constructives. La stratégie annoncée deux mois plus tard n’en a rien retenu de concret.

Saper nos atouts à l’international

Quant au financement annuel (600 millions $) annoncé en lieu et place des redevances, il ne peut pas remplacer un financement structurel et à long terme de l’industrie. Les difficultés des milieux de la création ne datent pas d’hier : l’érosion des redevances s’accélère depuis le milieu des années 2010, à mesure que les Canadiens délaissent le câble et le satellite pour des plateformes majoritairement américaines. À cela s’ajoute l’exil des revenus publicitaires, captés aujourd’hui majoritairement par les réseaux numériques de Meta et d’Alphabet.

Notre gouvernement se dirige, décision après décision, vers une marchandisation toujours plus poussée des politiques culturelles canadiennes, et leur assujettissement aux diktats économiques des plates-formes. Avec, comme effets potentiels, la disparition des petites entreprises, la consolidation accélérée autour de quelques groupes en mesure de rivaliser avec les multinationales, et l’acquisition d’actifs de propriété intellectuelle canadienne par des capitaux étrangers.

En somme, moins de diversité, moins de voix autochtones et moins de protection pour la production francophone. Nous ne pourrons bientôt plus maintenir ce qui fait notre force sur les marchés internationaux : l’audace créative, la prise de risque et l’indépendance éditoriale. Ajoutons à cela, les dommages potentiellement irréparables à notre crédibilité sur la scène internationale, en particulier auprès de l’Europe et de l’Australie, nos principaux alliés en matière d’encadrement de la culture et du numérique.

Nous avons connu, et évacué, l’époque de la collusion entre État et Église pour laisser la place, dans les marchés d’après-guerre, à l’alliance entre État et économie. Maintenant un autre régime se dessine, où le complexe techno-industriel devient plus puissant que les États eux-mêmes, au point de dicter la marche à suivre dans le monde entier.

Ce que nous devons craindre va bien au-delà des quelques millions de dollars en jeu : le Canada s’apprête à faire cavalier seul à la fois en matière d’environnement, d’encadrement du numérique et de protection de sa culture, ce qui risque seulement d’accélérer notre américanisation.

La Conversation Canada

Catalina Briceño ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’abolition des redevances pour les plateformes de diffusion en ligne : vers un démantèlement de notre écosystème culturel ? – https://theconversation.com/labolition-des-redevances-pour-les-plateformes-de-diffusion-en-ligne-vers-un-demantelement-de-notre-ecosysteme-culturel-289015

L’abolition des redevances pour les plates-formes de diffusion en ligne : vers un démantèlement de notre écosystème culturel ?

Source: The Conversation – in French – By Catalina Briceño, Professeure, École des médias de l’UQAM, Université du Québec à Montréal (UQAM)


En dispensant les plates-formes de diffusion en ligne des redevances destinées à soutenir les contenus canadiens, Ottawa met en danger toute une industrie. Après avoir souligné l’importance d’être « à la table » pour décider à l’international, Mark Carney met-il nos acquis culturels « au menu » ?

Le 28 juillet 2026, on apprenait l’intention du gouvernement canadien d’abolir l’obligation de contribution de base imposée aux services de diffusion continue en ligne, pour la remplacer par du financement public.

Le premier ministre Mark Carney nie avoir plié devant les États-Unis : il ne s’agit, dit-il, que du prolongement de l’orientation annoncée début juin, quand il avait demandé au CRTC de revoir sa décision sur la hausse de la contribution des plates-formes numériques.

Pourtant le 17 juillet, dans une lettre adressée à la Cour d’appel fédérale, le gouvernement ne parlait plus de modérer la contribution des diffuseurs en ligne, mais bien de l’abolir. Zéro. Si Ottawa confirme cette intention, ce ne sera plus un recul. Ce sera un effacement.

Cette décision porte en elle un risque de dérives qu’il faut nommer : sur le plan de la souveraineté politique, de l’indépendance de nos institutions et de l’avenir de nos milieux de création.




À lire aussi :
Rapport sur l’avenir de l’audiovisuel québécois : un bon point de départ, en attendant une métamorphose en profondeur du milieu


Le contexte

Rappelons d’abord que la Loi sur la diffusion continue en ligne a été adoptée en 2023, à partir de recommandations émises, après cinq ans de travaux, par un comité mandaté pour moderniser l’ancienne loi, vieille de 30 ans. C’est le CRTC qui a le mandat d’appliquer cette loi, notamment en fixant la contribution exigée des diffuseurs en ligne afin de soutenir la création de contenus canadiens, comme le font déjà toutes les entreprises canadiennes de radiodiffusion.

En 2024, le CRTC a annoncé une première contribution de base, à 5 %. Cette décision a aussitôt été contestée devant les tribunaux par diverses plates-formes numériques, et pas un seul dollar n’a été versé à ce jour. Et le CRTC, après avoir complété ses évaluations, a annoncé en mai 2026 une contribution fixée en fin de compte à 15 %, notamment pour mieux soutenir la production francophone au pays.

Le 3 juin Marc Miller, ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, a demandé au CRTC de renverser cette décision afin, dit-il, d’éviter une hausse des frais d’abonnement pour les consommateurs. Puis six semaines plus tard, par la voix du haut fonctionnaire signant la lettre du 17 juillet, on apprend que l’abandon du principe même d’une contribution obligatoire pourrait se produire.

Mark Carney nous met « au menu »

Nombreux sont les commentateurs qui expliquent cette concession par la volonté du gouvernement canadien d’améliorer son rapport de force dans les négociations commerciales avec les États-Unis. Mais l’argument s’effrite dès qu’on le confronte aux faits : déjà l’abolition de la taxe sur les services numériques, qui remonte à juin 2025, n’avait eu aucun effet sur l’agressivité tarifaire américaine et sur les critiques répétées du président Trump à l’endroit du Canada.

On a aussi évoqué le souci de protéger la révision de l’ACEUM, dont l’échéance tombait le 1er juillet. Or, aucune négociation entre les deux pays n’avait lieu à ce moment. Et le 1er juillet l’administration Trump a simplement refusé de reconduire l’accord, avant d’annoncer, fin juillet, une nouvelle salve de tarifs.

L’argument de l’« abordabilité » des contenus pour les Canadiens cité par le ministre Marc Miller est fallacieux lui aussi. Une entreprise privée peut toujours justifier une hausse de tarifs par de multiples facteurs : augmentation des coûts, rentabilité exigée par les actionnaires, investissements nécessaires, etc. À moins qu’Ottawa n’ait obtenu de ces entreprises un engagement explicite (qu’on aimerait bien voir), rien ne garantit que les abonnements n’augmenteront pas, à court ou moyen terme. La Coalition pour la diversité des expressions culturelles soulignait souligne d’ailleurs que l’expérience observée dans d’autres pays, notamment en Europe, dément cet argument.

Nous voici donc sans le moindre effet d’apaisement, et sans le moindre gain. La question se pose : que pense-t-on obtenir avec ces concessions qui touchent aux principes fondamentaux de notre système de radiodiffusion ?

Mark Carney disait à Davos en janvier 2026 que « si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ». Dans les faits, il cuisine lui-même nos acquis culturels pour nourrir l’appétit vorace des géants américains de la « Big Tech ».

Une menace pour tout l’écosystème

Les récentes décisions ne répondent à aucune demande exprimée par les milieux de la production ou par la société civile. Au contraire, elles suivent près d’une décennie de représentations soutenues de la part des professionnels du cinéma, de la télévision, de la musique et de l’ensemble des guildes et associations sectorielles.

Plus troublant : plutôt que d’être communiquée par une politique publique, cette intention a été glissée dans une correspondance en réponse à la question d’un juge. La Cour en sait donc déjà plus que le CRTC, les intervenants du dossier et le public. Annoncer une orientation aussi lourde de conséquences par voie de plaidoirie plutôt que par un processus réglementaire ouvert est définitivement un raccourci démocratique.

C’est une dynamique que plusieurs chercheurs documentent aujourd’hui : la fusion croissante entre pouvoirs étatiques et pouvoirs technologiques et, par là, le lent effritement de nos souverainetés politique, numérique et culturelle. La politicologue Asma Mhalla, dans son livre Cyberpunk, parle d’une politique « post-légale » : « La loi existe, les résistances seraient théoriquement possibles, mais elles sont inaudibles ou impraticables. Le pouvoir centralisé n’avance pas contre elle mais à travers elles. »

Tout ça ouvre la porte pour dérèglementer l’ensemble de l’écosystème, ce qui causera d’immenses dommages au secteur audiovisuel canadien. La prochaine étape logique serait de réduire substantiellement le mandat même du CRTC qui, rappelons-le, mène ses décisions au terme d’un processus de gouvernance ouvert : audiences publiques, mémoires, conseillers représentant l’ensemble des provinces et territoires. Une gouvernance lente, certes, mais qui a l’avantage d’être transparente.

Un autre indice de cette orientation se manifeste dans la nouvelle Stratégie nationale sur l’intelligence artificielle, « L’IA pour tous » dévoilée le 4 juin 2026 par Mark Carney et le ministre de l’IA et de l’Innovation numérique Evan Solomon. On n’y trouve aucune mention du droit d’auteur, aucun mécanisme de rémunération pour l’utilisation de propriétés intellectuelles canadiennes par les systèmes d’IA, ni aucun cadre de gouvernance pour protéger les contenus créatifs. La seule mesure concrète destinée aux créateurs (un programme de technologies créatives de 50 millions $) reprend en fait un engagement déjà annoncé par le passé et jamais concrétisé.

Pourtant en mars 2026, lors d’un Sommet national sur l’intelligence artificielle et la culture tenu à Banff, plus de 300 représentants des milieux culturels, technologiques et de la recherche avaient formulé de nombreuses propositions constructives. La stratégie annoncée deux mois plus tard n’en a rien retenu de concret.

Saper nos atouts à l’international

Quant au financement annuel (600 millions $) annoncé en lieu et place des redevances, il ne peut pas remplacer un financement structurel et à long terme de l’industrie. Les difficultés des milieux de la création ne datent pas d’hier : l’érosion des redevances s’accélère depuis le milieu des années 2010, à mesure que les Canadiens délaissent le câble et le satellite pour des plates-formes majoritairement américaines. À cela s’ajoute l’exil des revenus publicitaires, captés aujourd’hui majoritairement par les réseaux numériques de Meta et d’Alphabet.

Notre gouvernement se dirige, décision après décision, vers une marchandisation toujours plus poussée des politiques culturelles canadiennes, et leur assujettissement aux diktats économiques des plates-formes. Avec, comme effets potentiels, la disparition des petites entreprises, la consolidation accélérée autour de quelques groupes en mesure de rivaliser avec les multinationales, et l’acquisitions d’actifs de propriété intellectuelle canadienne par des capitaux étrangers.

En somme, moins de diversité, moins de voix autochtones et moins de protection pour la production francophone. Nous ne pourrons bientôt plus maintenir ce qui fait notre force sur les marchés internationaux : l’audace créative, la prise de risque et l’indépendance éditoriale. Ajoutons à cela, les dommages potentiellement irréparables à notre crédibilité sur la scène internationale, en particulier auprès de l’Europe et de l’Australie, nos principaux alliés en matière d’encadrement de la culture et du numérique.

Nous avons connu, et évacué, l’époque de la collusion entre État et Église pour laisser la place, dans les marchés d’après-guerre, à l’alliance entre État et économie. Maintenant un autre régime se dessine, où le complexe techno-industriel devient plus puissant que les États eux-mêmes, au point de dicter la marche à suivre dans le monde entier.

Ce que nous devons craindre va bien au-delà des quelques millions de dollars en jeu : le Canada s’apprête à faire cavalier seul à la fois en matière d’environnement, d’encadrement du numérique et de protection de sa culture, ce qui risque seulement d’accélérer notre américanisation.

La Conversation Canada

Catalina Briceño ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’abolition des redevances pour les plates-formes de diffusion en ligne : vers un démantèlement de notre écosystème culturel ? – https://theconversation.com/labolition-des-redevances-pour-les-plates-formes-de-diffusion-en-ligne-vers-un-demantelement-de-notre-ecosysteme-culturel-289015