Interdire les réseaux sociaux aux mineurs : un frein aux alternatives vertueuses ?

Source: The Conversation – in French – By Julien Falgas, Maître de conférences au Centre de recherche sur les médiations, Université de Lorraine

Digital Nomads Beyond the Cubicle by Yutong Liu & Digit Yutong Liu & Digit, CC BY

La proposition de loi visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux » sera bientôt examinée par le Sénat. Elle élude le cœur du problème : le modèle économique fondé sur la captation de l’attention. Sans s’attaquer à cette architecture, la régulation risque de manquer sa cible.


Loin de cibler les plateformes toxiques bien connues, la proposition de loi visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux » pourrait entraver l’émergence d’alternatives vertueuses pour nos écosystèmes d’information et de communication. Les sciences humaines et sociales ne sont pourtant pas avares de propositions systémiques plus constructives.

Des mois de débats stériles sans définition valable

Adopté par l’Assemblée nationale le 26 janvier 2026, le projet de loi visant à interdire les réseaux aux moins de quinze ans bénéficie d’une procédure accélérée à la demande du gouvernement. En accord avec la rapporteure Laure Miller, le gouvernement a fait voter un amendement qui gomme toute distinction entre des réseaux sociaux identifiés comme dangereux après avis de l’Arcom et les réseaux sociaux en général : tous sont désormais explicitement désignés comme « dangereux pour les moins de 15 ans ». De fait, le législateur n’apporte aucun élément pour définir ce qu’il propose d’interdire. Il faut se tourner vers le droit européen pour savoir de quoi il est question.

Selon le Digital Market Act (DMA) européen, un réseau social est un « service de plateforme essentiel […] permettant aux utilisateurs finaux de se connecter ainsi que de communiquer entre eux, de partager des contenus et de découvrir d’autres utilisateurs et d’autres contenus, sur plusieurs appareils et, en particulier, au moyen de conversations en ligne (chats), de publications (posts), de vidéos et de recommandations ». Sur la base d’une telle définition, le projet de loi français rate sa cible et confond réseaux socionumériques et médias sociaux en ligne, pénalisant les réseaux sociaux qui méritent encore d’être désignés comme tels.

Or de tels réseaux ne manquent pas. Nous ne parlons pas seulement des substituts aux services de microblogging que sont Mastodon ou Bluesky. Les projets réellement alternatifs sont peu connus et balbutiants faute de moyens dans un espace dominé par les grandes plateformes toxiques des BigTech. Vous connaissez TikTok, YouTube, Instagram, Facebook ou LinkedIn, mais sans doute pas Tournesol, Reconnexion, Qwice, Panodyssey ou encore needle.social. Ce dernier projet émane de la recherche publique en sciences humaines et sociales, développé au Centre de recherche sur les médiations (Crem) dans l’espoir de le mettre au service du secteur de la presse.

De longue date, l’impensé numérique traverse les discours médiatiques. Il consiste à présenter la technique comme une évidence au point de vider le débat public de tout questionnement politique ou velléité de résistance. Ainsi, en mettant l’accent sur des préoccupations tournées vers la santé des adolescents, le débat autour de l’interdiction des réseaux sociaux a contribué à détourner l’attention des enjeux démocratiques que soulève le modèle économique des plateformes dominantes.

Derrière l’urgence sanitaire, une urgence démocratique

Souvent résumé dans les médias à une opposition entre interdiction et éducation, le débat a fini par occulter le rôle prépondérant du modèle économique des plateformes pourtant identifié par l’Agence nationale de sécurité sanitaire. Là où réside un consensus scientifique, c’est bien pour condamner la responsabilité écrasante du modèle économique des Big Tech dans la dégradation de nos démocraties. C’est notamment le constat accablant du GIEC des écosystèmes d’information après avoir épluché près de 1 700 publications scientifiques :

« Les modèles économiques des grandes entreprises technologiques (Big Tech) incitent les enfants et les adultes connectés à autoriser l’extraction de données, qu’elles monétisent ensuite à des fins lucratives. Cette pratique facilite la diffusion virale de désinformation, de mésinformation et de discours de haine. »

Le modèle économique des grandes plateformes numériques constitue un facteur majeur de l’accélération de la désinformation et de la mésinformation. La propagation des contenus malicieux est amplifiée à partir de métriques (likes, commentaires, partages, temps passé, etc.) qui provoquent l’emballement, selon un processus favorable aux contenus qui provoquent le plus de réactions.

Une action systémique contre l’économie de l’attention est possible

Il ne viendrait pas à l’idée de nos parlementaires d’interdire de « boire dans un verre au café » sous prétexte que les « verres » peuvent contenir une boisson alcoolisée. C’est bien la vente d’alcool aux mineurs qui est interdite. Si l’interdiction peut être débattue, elle doit porter sur des produits dont la nocivité est avérée. Or, le produit toxique des BigTech ce sont les enchères publicitaires qui conditionnent toute l’architecture algorithmique de leurs réseaux sociaux. Dans une note du MIT de 2024, quelques mois avant de recevoir le Nobel d’économie, Daron Acemoglu et Simon Johnson ont ainsi appelé à l’urgence de taxer la publicité numérique. L’enjeu : casser cette économie toxique, contraindre les Big Tech à imaginer d’autres modèles d’affaires et réouvrir la possibilité d’innover au travers de plateformes différentes.

La régulation a également un rôle à jouer. On serait en droit d’attendre l’application des lois européennes existantes, telles que le Règlement sur les services numériques (DSA) qui impose notamment aux plateformes des obligations quant à la modération des contenus partagés sur les réseaux sociaux (facilitation des signalement et coopération avec des signaleurs de confiance, possibilités de contestation pour les utilisateurs, transparence des algorithmes, accès des autorités et des chercheurs aux données, obligations d’audits indépendants…). Ainsi, le 6 février 2026, la Commission européenne a conclu à titre préliminaire que TikTok enfreignait la législation sur les services numériques en raison de sa conception addictive au travers de fonctionnalités telles que le défilement infini, la lecture automatique, les notifications push et son système de recommandation hautement personnalisé.

On serait tenté d’exiger que l’industrie du numérique démontre l’innocuité de ses produits avant leur commercialisation, comme c’est le cas pour les médicaments, les jouets ou les véhicules. Pourtant, dans les industries médiatiques, c’est l’éditeur qui est responsable a posteriori devant la loi. Le problème des plateformes tient davantage au fait qu’elles sont considérées comme des hébergeurs, alors qu’elles effectuent bien une sélection éditoriale de ce qui doit être propagé ou invisibilisé via leurs algorithmes. Comme n’importe quel média, elles pourraient être tenues de demander une autorisation de publication dès lors que la diffusion des contenus sort du cercle privé. Si le droit des médias s’impose (comme le prévoit un amendement adopté en première lecture), un contenu répréhensible peut faire l’objet d’une action en justice engageant la responsabilité pénale du directeur de publication. Pour l’éviter, l’intérêt des plateformes consistera à mettre enfin en œuvre une modération a priori qui empêche la propagation des contenus litigieux.

Comment faire émerger des réseaux sociaux alternatifs et vertueux ?

Une architecture stratégique issue des ateliers de lutte contre les manipulations de l’information considère nos écosystèmes informationnels comme des biens communs dont dépend la résilience informationnelle de nos sociétés : au même titre que le climat ou la biodiversité, il convient d’en prendre soin. Les instruments existent, déjà identifiés pour agir face à d’autres enjeux écologiques : investissement dans la recherche publique, incitations fiscales et économiques sur le modèle des labels environnementaux, développement de l’économie sociale et solidaire.

La recherche en sciences sociales alerte depuis plusieurs années sur les dérives des plateformes des BigTech, mais inventer et expérimenter des dispositifs sociotechniques alternatifs nécessite un engagement au long cours et l’appui d’ingénieurs informatiques pérennes : toutes choses que ne permettent pas les financements sur projets. L’absence de moyens pour innover en matière d’infrastructures d’information et de communication soucieuses de l’intérêt général contraste cruellement avec les investissements dans une « course à l’IA” » qui fait peu de cas de l’intelligence collective.

The Conversation

Julien Falgas a reçu des financements du Ministère de la Culture (fond pour l’innovation dans le secteur de la presse), de l’Université de Lorraine et de la Région Grand-Est afin de cofonder la société Profluens à laquelle il apporte son concours scientifique. Profluens édite needle.social : une plateforme de partage et de découverte fondée sur l’intelligence collective.

Dominique Boullier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Interdire les réseaux sociaux aux mineurs : un frein aux alternatives vertueuses ? – https://theconversation.com/interdire-les-reseaux-sociaux-aux-mineurs-un-frein-aux-alternatives-vertueuses-274996

Pourquoi la beauté des vaches n’est pas qu’une affaire de génétique

Source: The Conversation – in French – By Marc Mormont, Sociologue, Université de Liège

Une belle vache, c’est quoi ? Les critères pour évaluer cette qualité ne manquent pas : l’expérience et le vécu de chaque éleveur, les avancées de la génétique qui s’immiscent de plus en plus dans le quotidien des fermes et, bien sûr, les « beautés des vaches », ces qualités morphologiques qui structurent le canon de chaque race. Au croisement de tous ces enjeux, la question de la beauté des bovins continue en tout cas d’être la source de discussions sans fin.


Qu’est-ce qui fait la beauté d’une vache ? Pour le promeneur qui s’attarde au bord d’un pré, ce peut être la qualité de celle qui sera la plus fringante, qui viendra à sa rencontre et lui rappellera les images qu’il a vues dans des livres d’enfant. Pour l’artiste, une vache se doit d’avoir de belles formes, une robe et des taches aux couleurs bien marquées. Mais pour les techniciens, les vétérinaires et surtout pour les éleveurs, c’est bien plus que cela. Ils vont d’ailleurs parler au pluriel des « beautés des vaches. »

Le pointage

Les « beautés » forment une liste de critères d’évaluation des animaux utilisés lors du pointage. Cette appréciation visuelle de la morphologie de l’animal se base sur plusieurs dizaines de mesures ou observations qui renseignent le potentiel de l’animal non seulement en termes de production de lait mais aussi de santé. Ainsi, par exemple, l’angle que forme le jarret avec le sol est un critère important car un mauvais angle fait courir le risque que la vache boite ce qui diminuera sa mobilité, importante pour des animaux qui pâturent très régulièrement.

Le pointage est l’affaire de techniciens du conseil agricole qui vont de fermes en fermes et aident les éleveurs à sélectionner leurs animaux. C’est donc une pratique technique et économique spécialisée de sélection des meilleures vaches. Mais c’est aussi une pratique des éleveurs eux-mêmes qui tiennent à maîtriser la composition de leurs troupeaux. Le pointage se pratique également avec ferveur dans les lycées agricoles où on l’apprend de manière méthodique. Les élèves, futurs éleveurs, s’y adonnent avec plaisir et enthousiasme, notamment tant cela fait partie de l’excellence professionnelle.

Finale départementale du concours de pointage des lycéens agricoles de Pyrénées-Atlantiques.

Il y aussi des concours de jeunes pointeurs qui désigneront les plus compétents. Enfin, cette pratique de pointage est aussi mise en scène de manière spectaculaire lors des comices, fêtes agricoles locales qui rassemblent toute la profession : des juges – éleveurs réputés – y décerneront des prix. Les vaches présentées sont préparées soigneusement pour y apparaître les plus belles. Les animaux primés peuvent ensuite poursuivre leur carrière à travers d’autres événements dont le plus prestigieux est évidemment le salon international de l’Agriculture à Paris.

Concours des montbéliardes au Salon international de l’agriculture, à Paris, en 2022.

Ces trois collectifs – jeunes pointeurs, techniciens, juges de concours – et leurs pratiques témoignent de la nature diverse du pointage : une activité à la fois technique, sociale et symbolique. Sa mise en œuvre les réunit dans la singularité des fermes ou lors de manifestations publiques, autant d’occasions d’échanger de « parler métier » entre collègues et de manière festive : « Faut qu’on soit devant la race, c’est notre métier, notre identité » affirme à cet égard un éleveur franc-comtois.




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Dans cette région, une race de vache est particulièrement scrutée : la montbéliarde. Son lait entre dans la production de plusieurs fromages d’origine contrôlée comme le comté. Son histoire est ancrée dans le massif jurassien, où sa silhouette est iconique : une robe « pie rouge » blanche tachetée de rouge brun. Tête blanche, oreilles rouges, ses formes sont rassurantes et harmonieuses, c’est une « séductrice », assurent certains éleveurs. Le pointage reste alors le témoin d’une dynamique collective dans laquelle la confusion entre les compétences professionnelles, le métier et le plaisir ne peut être levée. C’est une culture, qui s’enrichit, se transforme en fonction de l’expérience, des connaissances accumulées pour améliorer le progrès génétique d’une race, l’arrimer à la modernité, tout en restant fidèle à son histoire.

Un veau de la race Montbéliarde peint par Gustave Courbet, en 1873 à Chassagne-Saint-Denis, dans le Doubs, département d’origine de l’artiste
Un veau de race montbéliarde peint par Gustave Courbet, en 1873 à Chassagne-Saint-Denis, dans le Doubs, département d’origine de l’artiste.
Maltaper/Wikimedia, CC BY

La sélection

Dans l’élevage laitier, étant donné que le niveau de lactation est lié à la reproduction, les vaches sont régulièrement inséminées, idéalement tous les ans et majoritairement de manière artificielle. De ce fait, le troupeau compte un grand nombre de jeunes animaux et tous ne pourront pas rester sur la ferme. Si les mâles sont rapidement vendus, la sélection des femelles est plus délicate. Les éleveurs trient donc leurs bêtes en continu suivant des choix composites ancrés tout à la fois dans l’histoire des familles humaines et dans celles des lignées animales.

Dans l’après-guerre, avec le développement de la génétique quantitative, la sélection s’est basée sur l’accumulation de données issues du pointage et de données de suivi des animaux quant à leur production et leur santé. Cela a permis d’identifier de bons reproducteurs, des taureaux pouvant donner lieu à des lignées performantes. Cela a également impliqué d’évaluer des descendances et donc d’accumuler des données, ce dont étaient chargées des coopératives départementales de sélection qui disposaient d’un monopole local de gestion de la race.

Ce paysage a complètement changé au début de notre siècle. C’est une chose que l’on sait peu mais depuis le début des années 2010, la sélection des animaux domestiques a radicalement été modifiée. Grâce au décryptage de l’ADN, la génomique a succédé aux acquis de la statistique quantitative. Elle rend désormais envisageable le choix des jeunes femelles dès leur naissance en cherchant à répondre aux défis de plus en plus nombreux rencontrés par les élevages modernes. Alors que jusqu’ici, les index ciblaient la production de lait, les caractères fonctionnels et les caractères morphologiques, il est désormais possible – ou ce sera bientôt le cas – de caractériser l’absence de cornes, la fromageabilité du lait, les pathologies liées aux aplombs, une moindre émission de gaz à effet de serre, la résistance à la chaleur…

Tous les domaines de l’élevage semblent concernés par ces avancées : la santé des animaux et leur bien-être, leur adaptation à des environnements moins contrôlés et plus diversifiés, la réduction des impacts environnementaux, l’amélioration de la qualité sanitaire des produits alimentaires… Il serait désormais possible d’identifier, dès la naissance, le potentiel de l’animal et donc d’indiquer à l’éleveur quels animaux faire entrer dans le troupeau.

Concomitant à ce changement technique, l’interprétation française d’une législation européenne sur la libre concurrence a conduit à dissoudre les coopératives de sélection au profit d’entreprises privées qui vendent désormais les doses de sperme mais aussi les données issues du génotypage. Car pour caractériser les animaux il leur faut disposer d’une masse la plus importante possible de données issues des élevages. Les éleveurs deviennent ainsi à la fois consommateurs d’évaluations et de doses de sperme mais aussi fournisseurs de données. L’évaluation visuelle de l’animal – le pointage – reste pertinent non plus comme jugement de l’animal à sélectionner mais comme production de données dans un processus obscur de classement par des entreprises privées.

Pour suivre cette innovation, une enquête universitaire au long cours a débuté en 2014 sur la conduite de la race montbéliarde dans le massif jurassien. Mais alors que l’investigation devait porter sur les premières réalisations technico-scientifiques de la sélection assistée par marqueurs (la SAM), il a été observé qu’éleveurs et techniciens mélangent constamment, dans un désordre apparent, des calculs, des réflexions, des souvenirs, des affects…

Choisir une vache

Toutes ces dimensions sont visibles alors que les éleveurs entrent dans l’étable, sortent au pré pour apprécier les animaux en leur présence, ou se connectent au big data agricole et aux informations multiples auxquelles il donne accès via un écran. Les éleveurs s’alignent-ils sur les préconisations de ces outils numériques ? Une interpellation d’un conseiller technique suggère que la réponse à cette question n’est pas encore écrite :

« Ce qui fait ton plaisir, tes actes de décision… Ça doit pas être l’algorithme qui fasse tes décisions, qui te fasse garder ou pas une vache… Mais on n’en est pas loin, hein ? Et moi, je m’inscris en faux là-dessus… Il peut t’aider l’algorithme… Mais si c’est cette vache-là que t’aime bien… Parce que c’est elle qui emmène le troupeau au pâturage… Elle te fait un veau par an sans problème et elle ne tape pas quand tu la trais et que tu l’aimes vraiment… Ah, ben tu la gardes… »

Car la sélection reste avant tout une affaire individuelle menée par chaque éleveur pour garder la vache « qui va ». À la recherche de la « toute bonne » ou de la « toute belle », ils poursuivent avec obstination des images de vaches qu’ils ont dans la tête.

Car l’élevage est un métier au cœur duquel il y a plusieurs manières de faire et d’exceller et dans chaque troupeau, il y a divers profils d’animaux qu’on peut valoriser ou non. Il y a bien sûr la meneuse, les indépendantes ou les amicales. Il y a celles dont les lignées sont connues et « qui font partie de la famille » humaine et animale. Celles qui ne font pas parler d’elles, qui marchent bien pour aller au pré et sont capables de s’adapter aux ressources disponibles, aux aléas de la pousse de l’herbe. Pour les prairies rocailleuses du Haut-Jura, il faut des pattes solides et un large museau pour brouter. Bien sûr, il y a aussi celles dont la robe et les formes sont conformes à l’idéal de la race.

À travers la sélection que mènent les éleveurs, le fonctionnel (la bonne vache) et l’esthétique (la belle vache) ne peuvent être dissociés, ils sont au cœur de l’émotion que procure un animal avec lequel travailler : « Bon, il y en a qui se rapprochent toujours du standard “montbéliarde”, bonne mamelle, bon corps, etc. Mais après, les vaches, c’est comme les gens… C’est pas parce qu’elles ont un défaut qu’elles ne sont pas bonnes… », juge ainsi un éleveur.

Elles sont alors d’autant plus belles qu’elles ont des qualités multiples qui débordent largement les critères du pointage, qu’elles se savent choisies et peuvent ainsi exprimer leur agency. Ce terme, qui désigne la capacité à agir, ne s’applique pas exclusivement aux humains. L’agency n’est en outre pas une qualité individuelle, distribuée a priori, elle est encastrée dans les situations et les relations. Dans le massif jurassien, il y a des éleveurs qui se « sentent éleveur s » et des vaches qui « savent qu’elles sont des vaches ». Ils travaillent ensemble dans l’impromptu autant que dans la durée. « Rester en contact avec l’animal, ce lien avec chacune de nos vaches, car elles sont toutes différentes, ce qui fait que chaque jour est différent et raconte notre histoire », souligne une éleveuse sur Facebook dans le groupe « Passionné de la race montbéliarde ».




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Quelle vache pour demain ?

La génomique permet de sélectionner dès la mise bas : plus qu’une meilleure qualité, c’est une accélération supplémentaire. Cela repose sur un outil numérique qui s’appuie lui-même sur une indispensable collecte de données auprès des éleveurs. Tout ceci confirme que la race est un bien commun : elle n’existe et ne s’améliore que par la participation de tous. Mais sa gestion est désormais privatisée. Les éleveurs sont aujourd’hui utilisateurs et non plus acteurs d’une gestion collective.

Quant à la sélection elle-même, aux choix concrets des éleveurs pour constituer et renouveler leurs troupeaux, ne tend elle pas à se substituer à leurs propres appréciations dont on voit qu’elles ne relèvent pas seulement d’un raisonnement d’efficacité mais aussi de logiques symboliques, affectives, relationnelles qui se traduisent dans une esthétique de la vache, la bonne et la belle ?


Pour aller plus loin, Élever des montbéliardes… Entre passion et productions animales, de Catherine Mougenot, préface de Bernard Hubert et dessins de Gilles Gaillard, Cardère Éditeur, septembre 2025.

The Conversation

Marc Mormont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la beauté des vaches n’est pas qu’une affaire de génétique – https://theconversation.com/pourquoi-la-beaute-des-vaches-nest-pas-quune-affaire-de-genetique-276117

Comment protester contre les néonazis ? Les leçons de l’histoire allemande

Source: The Conversation – in French – By Laurie Marhoefer, Professor of History, University of Washington

Un partisan du président Donald Trump, au centre, se dispute avec un contre-manifestant lors d’un rassemblement à Boston, le samedi 19 août 2017. AP Photo/Michael Dwyer

La mort de Quentin Deranque, le 14 février 2026 à Lyon, pose la question de la stratégie de certains groupes « antifa » qui choisissent de se confronter aux militants d’extrême droite. À cette occasion, nous republions un article de l’historienne Laurie Marhoefer, à la suite de la mort de Heather Heyer, militante pacifiste tuée par des néonazis à Charlottesville (États-Unis) en 2017.


Après le meurtre de Heather Heyer à Charlottesville, nombre de personnes se sont demandé ce qu’elles devraient faire si des nazis manifestent dans leur ville. Faut-il se mettre en danger dans des contre-manifestations ? Certains disent oui.

L’histoire nous montre que non. Croyez-moi : je suis une spécialiste des nazis. Nous avons une obligation éthique de nous opposer au fascisme et au racisme. Mais nous avons aussi une obligation éthique de le faire d’une manière qui n’aide pas les fascistes et les racistes plus qu’elle ne leur nuit.

L’histoire se répète

La manifestation de Charlottesville en 2017 semblait tout droit sortie d’un manuel nazi. Dans les années 1920, le parti nazi n’était qu’un parti politique parmi d’autres dans un système démocratique, se présentant pour obtenir des sièges au Parlement allemand. Pendant l’essentiel de cette période, il s’agissait d’un petit groupe marginal. En 1933, porté par une vague de soutien populaire, le parti nazi s’empara du pouvoir et instaura une dictature. La suite est bien connue.

C’est en 1927, alors qu’il se trouvait encore aux marges de la vie politique, que le parti nazi programma un rassemblement dans un lieu résolument hostile – le quartier berlinois de Wedding. Wedding était si ancré à gauche que le quartier portait le surnom de « Wedding rouge », le rouge étant la couleur du Parti communiste. Les nazis tenaient souvent leurs rassemblements précisément là où vivaient leurs ennemis, afin de les provoquer.

Les habitants de Wedding étaient déterminés à lutter contre le fascisme dans leur quartier. Le jour du rassemblement, des centaines de nazis descendirent sur Wedding. Des centaines de leurs opposants se présentèrent également, organisés par le Parti communiste local. Les antifascistes tentèrent de perturber le rassemblement en huant les orateurs. Des nervis nazis ripostèrent. Une bagarre massive éclata. Près de 100 personnes furent blessées.

J’imagine que les habitants de Wedding eurent le sentiment d’avoir gagné ce jour-là. Ils avaient courageusement envoyé un message : le fascisme n’était pas le bienvenu.

Mais les historiens estiment que des événements comme le rassemblement de Wedding ont aidé les nazis à construire une dictature. Certes, la bagarre leur a apporté une attention médiatique. Mais ce qui fut de loin le plus important, c’est la manière dont elle a alimenté une spirale croissante de violence de rue. Cette violence a considérablement servi les fascistes.

Les affrontements violents avec les antifascistes ont donné aux nazis l’occasion de se présenter comme les victimes d’une gauche agressive et hors-la-loi.

Cela a fonctionné. Nous savons aujourd’hui que de nombreux Allemands ont soutenu les fascistes parce qu’ils étaient terrorisés par la violence de gauche dans les rues. Les Allemands ouvraient leurs journaux du matin et y lisaient des récits d’affrontements comme celui de Wedding. Ils avaient l’impression qu’une guerre civile allait éclater dans leurs villes. Électeurs et responsables politiques de l’opposition finirent par croire que le gouvernement avait besoin de pouvoirs policiers spéciaux pour arrêter les gauchistes violents. La dictature devint désirable. Le fait que les nazis eux-mêmes attisaient la violence semblait ne pas compter.

L’une des étapes les plus importantes de l’accession d’Hitler au pouvoir dictatorial fut l’obtention de pouvoirs policiers d’urgence, qu’il affirmait nécessaires pour réprimer la violence de gauche.

Des milliers de troupes d’assaut nazies manifestent dans un quartier communiste de Berlin le 22 janvier 1933. Trente-cinq nazis, communistes et policiers furent blessés lors des affrontements.
AP Photo

La gauche encaisse le choc

Dans l’opinion publique, les accusations de désordre et de chaos dans les rues ont, en règle générale, tendance à se retourner contre la gauche, et non contre la droite.

C’était le cas en Allemagne dans les années 1920. Cela l’était même lorsque les opposants au fascisme agissaient en état de légitime défense ou tentaient d’utiliser des tactiques relativement modérées, comme les huées. C’est le cas aujourd’hui aux États-Unis, où même des rassemblements pacifiques contre la violence raciste sont qualifiés d’émeutes en devenir.

Aujourd’hui, des extrémistes de droite parcourent le pays en organisant des rassemblements semblables à celui de 1927 à Wedding. Selon l’organisation de défense des droits civiques Southern Poverty Law Center, ils choisissent des lieux où des antifascistes sont présents, comme les campus universitaires. Ils viennent en quête d’affrontements physiques. Puis eux et leurs alliés retournent la situation à leur avantage.

Une manifestation sur le campus de l’Université de Washington où le commentateur d’extrême droite Milo Yiannopoulos prononçait un discours le vendredi 20 janvier 2017.
AP Photo/Ted S. Warren

J’ai vu cela se produire sous mes yeux, à quelques pas de mon bureau sur le campus de l’Université de Washington. L’an dernier, un orateur d’extrême droite est venu. Il a été accueilli par une contre-manifestation. L’un de ses partisans a tiré sur un contre-manifestant. Sur scène, dans les instants qui ont suivi la fusillade, l’orateur d’extrême droite a affirmé que ses opposants avaient cherché à l’empêcher de parler « en tuant des gens ». Le fait que ce soit l’un des partisans de l’orateur – un extrémiste de droite et soutien de Trump – qui ait commis ce que les procureurs qualifient aujourd’hui d’acte de violence non provoqué et prémédité n’a jamais fait la une de l’actualité nationale.

Nous avons vu le même scénario se dérouler après Charlottesville. Le président Donald Trump a déclaré qu’il y avait eu de la violence « des deux côtés ». C’était une affirmation incroyable. Heather Heyer, une manifestante pacifique, ainsi que 19 autres personnes, ont été intentionnellement percutées par une voiture conduite par un néonazi. Trump a semblé présenter Charlottesville comme un nouvel exemple de ce qu’il a qualifié ailleurs de « violence dans nos rues et chaos dans nos communautés », incluant apparemment Black Lives Matter, qui est pourtant un mouvement non violent contre la violence. Il a attisé la peur. Trump a récemment déclaré que la police était trop entravée par le droit en vigueur.

Le président Trump a recommencé lors des manifestations largement pacifiques à Boston : il a qualifié les dizaines de milliers de personnes rassemblées pour protester contre le racisme et le nazisme d’« agitateurs anti-police », avant, dans un revirement caractéristique, de les féliciter.

Les déclarations du président Trump portent leurs fruits. Un sondage de CBS News a révélé qu’une majorité de républicains estimaient que sa description des responsables de la violence à Charlottesville était « exacte ».

Cette violence, et la rhétorique de l’administration à son sujet, sont des échos – faibles mais néanmoins inquiétants – d’un schéma bien documenté, d’une voie par laquelle les démocraties se transforment en dictatures.

Le rôle des « antifa »

Il existe une complication supplémentaire : l’antifa. Lorsque des nazis et des suprémacistes blancs manifestent, les antifa sont susceptibles d’être présents eux aussi.

« Antifa » est l’abréviation d’antifascistes, même si ce terme n’englobe nullement toutes les personnes opposées au fascisme. L’antifa est un mouvement relativement restreint de l’extrême gauche, lié à l’anarchisme. Il est apparu dans la scène punk européenne des années 1980 pour combattre le néonazisme.

L’antifa affirme que, puisque le nazisme et la suprématie blanche sont violents, il faut utiliser tous les moyens nécessaires pour les arrêter. Cela inclut des moyens physiques, comme ce qu’ils ont fait sur mon campus : former une foule pour bloquer l’accès à une salle où doit intervenir un orateur d’extrême droite.

Les tactiques de l’antifa se retournent souvent contre eux, tout comme celles de l’opposition communiste allemande au nazisme dans les années 1920. Les confrontations s’enveniment. L’opinion publique blâme fréquemment la gauche, quelles que soient les circonstances.

Que faire ?

Une solution : organiser un événement alternatif qui n’implique pas de proximité physique avec les extrémistes de droite. Le Southern Poverty Law Center a publié un guide utile. Parmi ses recommandations : si l’alt-right manifeste, « organisez une protestation joyeuse » bien à l’écart. Donnez la parole aux personnes qu’ils ont ciblées. Mais « aussi difficile que cela puisse être de résister à l’envie de crier sur les orateurs de l’alt-right, ne les affrontez pas ».

Cela ne signifie pas ignorer les nazis. Cela signifie leur tenir tête d’une manière qui évite tout bain de sang.

L’idéal pour laquelle Heather Heyer est morte sera mieux défendu en évitant la confrontation physique voulue par ceux qui l’ont assassinée.

The Conversation

Laurie Marhoefer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment protester contre les néonazis ? Les leçons de l’histoire allemande – https://theconversation.com/comment-protester-contre-les-neonazis-les-lecons-de-lhistoire-allemande-276416

Sans partage de la valeur, pas de justice sociale

Source: The Conversation – France (in French) – By Huysentruyt Marieke, Professeur Associé, Directrice Académique de l’Impact Company Lab, HEC Paris Business School

À l’occasion de la Journée mondiale de la justice sociale, le 20 février 2026, notre rapport « Value Sharing Mechanisms: From Optional to Indispensable? » analyse les principaux mécanismes du partage de la valeur en entreprise. Celle-ci est une actrice de premier plan dans la construction ou l’érosion de la justice sociale.


Le 20 février, Journée mondiale de la justice sociale, nous avons tendance à considérer que la justice relève avant tout des lois, des institutions et des grandes décisions politiques. Pourtant, une part croissante des injustices contemporaines se fabrique – ou se corrige – beaucoup plus près de nous : dans la manière dont les entreprises choisissent de partager la valeur qu’elles créent.

Dans les pays de l’OCDE, la part des revenus du travail dans le revenu national diminue au profit des détenteurs de capital. Selon un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT), au niveau mondial (incluant les pays OCDE), cette part a baissé de 1,6 point de pourcentage depuis 2004, atteignant 52,3 % en 2024, ce qui représente un manque à gagner de 2 400 milliards de dollars pour les travailleurs cette année-là.

Les inégalités de revenus – et plus encore de patrimoine – se sont accentuées : les plus hauts revenus creusent l’écart tandis que les plus modestes voient leurs conditions se détériorer. Le World Inequality Report 2026 indique que, globalement en 2025, les 10 % les plus riches captent 53 % des revenus totaux (contre 8 % pour les 50 % les plus pauvres), tandis que pour la richesse, les 10 % les plus riches détiennent 75 % (contre 2 % pour les 50 % les plus pauvres).

En France, le taux de pauvreté atteint le taux record de 15,4 %, illustrant l’érosion progressive de la cohésion sociale sous l’effet de ces dynamiques macroéconomiques.

Dans ce contexte, les mécanismes de partage de la valeur au sein des entreprises – intéressement, actionnariat salarié, formation, programmes de bien-être, gouvernance plus démocratique deviennent des leviers indispensables de justice sociale.

De facto, une question centrale se pose : même si une entreprise peut garder l’essentiel de la valeur créée, doit-elle le faire – et avec qui la partager ?

Risque de conflits et de réputation

Le rapport « Value Sharing Mechanisms: From Optional to Indispensable? », que nous avons réalisé avec Nil Aydin, diplômée d’HEC Paris 2024, dresse un constat préoccupant des conséquences d’un défaut de partage de la valeur. Il revient sur des controverses impliquant des entreprises mondialement connues comme Amazon, Walmart, McDonald’s, Uber ou Tesla – critiquées pour leurs bas salaires, des conditions de travail dangereuses ou le recours à des statuts précaires privant les travailleurs de protections sociales élémentaires.

Il ne s’agit pas d’incidents isolés de communication de crise. Ces situations révèlent un schéma structurel : lorsque le travail est traité comme un simple coût à minimiser – et que les salariés doivent absorber seuls des chocs comme l’inflation ou des pressions accrues de productivité – l’entreprise s’expose à des conflits sociaux, à des risques réputationnels et à des réactions réglementaires.

Des recherches citées montrent que remplacer des salariés désengagés peut coûter jusqu’à 150 % d’un salaire annuel. À l’inverse, des approches fondées sur le partage de la valeur, qui renforcent la loyauté et l’engagement, stabilisent la main-d’œuvre et la performance globale.

Ce qui semble être une stratégie « économique » – compression des salaires et des avantages – devient rapidement coûteux lorsque grèves, contentieux et boycotts s’enchaînent.

Dix fois plus de patrimoines pour les actionnaires salariés

Le partage de la valeur s’appuie sur un ensemble croissant d’outils que des organisations à travers le monde commencent à adopter.

Premièrement, l’intéressement aux bénéfices. Les dispositifs de partage des profits allouent une partie des résultats aux salariés, sous forme de primes ou de contributions à l’épargne retraite. Des études menées aux États-Unis montrent que ces mécanismes sont associés à des gains de productivité de 3,5 % à 5 %, en particulier dans les petites entreprises – preuve que partager le gâteau peut aussi le faire croître.

Deuxièmement, l’actionnariat salarié (Employee stock ownership plans (ESOPs)). Ces dispositifs permettent aux salariés de devenir copropriétaires. Selon les travaux cités dans notre rapport, aux États-Unis, les salariés proches de la retraite dans des entreprises dotées d’ESOP détiennent en moyenne dix fois plus de patrimoine que ceux d’entreprises comparables sans actionnariat salarié. Ces entreprises sont également trois à cinq fois moins susceptibles de procéder à des licenciements en période de crise.

Troisièmement, les mécanismes non monétaires. Développement des compétences, programmes de bien-être, dispositifs de reconnaissance : autant de formes puissantes – et souvent sous-estimées – de partage de la valeur. Investir dans la formation élargit les capacités et les opportunités futures des salariés, rejoignant la conception du développement d’Amartya Sen comme expansion des libertés humaines. Des politiques complètes de bien-être, comme celles de Google, incluant soutien à la santé mentale et infrastructures sportives, améliorent à la fois le bien-être et la productivité, comme le suggèrent les recherches sur le lien entre bonheur et performance économique.

Le partage de la valeur peut aussi concerner l’ensemble de la chaîne : contrats plus équitables avec les fournisseurs, recrutement local, initiatives communautaires ou tarification inclusive.

Gouvernance : qui décide ?

Au fond, le partage de la valeur soulève une question profondément politique : qui détient l’autorité pour décider de la répartition des fruits de l’activité économique ?

Pendant plus d’un demi-siècle, la doctrine de Milton Friedman, « The social responsibility of business is to increase its profits », selon laquelle la seule responsabilité sociale de l’entreprise est d’augmenter ses profits, a apporté une réponse claire. Dans cette perspective, la gouvernance d’entreprise est orientée principalement vers les intérêts des actionnaires, dès lors que l’entreprise respecte la loi.




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Aujourd’hui, cette vision apparaît de plus en plus intenable. La théorie contemporaine des parties prenantes de Edward Freeman, « Stakeholder capitalism », affirme que, puisque la valeur est co-créée par de multiples acteurs, les structures de gouvernance doivent intégrer leurs voix dans la prise de décision.

Parmi les pistes concrètes : la représentation des salariés au conseil d’administration, comme dans les modèles européens de codétermination ; des conseils consultatifs de parties prenantes ; ou des sièges réservés à des ONG environnementales pour représenter les intérêts de la nature et des générations futures. Il ne s’agit pas d’exclure les actionnaires, mais de rééquilibrer leur rôle au sein d’une communauté élargie de bénéficiaires légitimes.

Parallèlement, des innovations en matière de propriété gagnent en visibilité. Au Danemark, des fondations actionnaires détiennent des participations significatives dans des entreprises comme Carlsberg, utilisant les dividendes pour financer des initiatives scientifiques et culturelles tout en assurant une gestion stable de long terme.

En Espagne, le groupe Mondragon fonctionne comme une fédération de coopératives de travailleurs où les salariés sont à la fois propriétaires et décideurs, bénéficiant d’une plus grande sécurité de l’emploi et de salaires plus élevés que dans des entreprises comparables.

Vers un nouveau contrat social

La réglementation accélère ce mouvement. Avec la CSRD et d’autres cadres, la durabilité devient un enjeu de transparence, de gestion des risques et de responsabilité. Publier des indicateurs carbone ou diversité ne suffira plus : la prochaine frontière pourrait être la capacité à partager la valeur de manière plus équitable, plus transparente et plus innovante que ses concurrents.




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Le 20 février, il est tentant d’attendre des gouvernements qu’ils corrigent les inégalités. Mais si l’on prend la justice sociale au sérieux, il faut plutôt regarder du côté des entreprises qui structurent l’emploi, les revenus, la consommation et la cohésion sociale. Qu’elles le veuillent ou non, elles sont désormais en première ligne d’un nouveau contrat social.

Dans un monde marqué par la baisse de la part du travail, la hausse du coût de la vie et l’érosion de la confiance, le partage de la valeur devrait être au centre du débat. C’est l’un des tests les plus clairs de la capacité de nos économies à construire une prospérité qui s’accompagne de justice.

The Conversation

Schneider Electric est partenaire de HEC Paris Inclusive Economy Center.

ref. Sans partage de la valeur, pas de justice sociale – https://theconversation.com/sans-partage-de-la-valeur-pas-de-justice-sociale-276339

La mort de Dawson, ou le deuil de toute une génération

Source: The Conversation – France (in French) – By Vladimir Lifschutz, Maître de conférences, Université Paul Valéry – Montpellier III

La chambre de Dawson, point névralgique de la série. Capture d’écran/Youtube

Le 11 février 2026, James Van Der Beek mourait d’un cancer, à l’âge de 48 ans. Acteur central de la série Dawson (1998-2003), il fut le visage de Dawson Leery pendant les six saisons du show. « Teen drama » se situant dans la petite ville états-unienne fictionnelle de Capeside, tournée avec un petit budget lors de la première saison, et des acteurs majoritairement inconnus, la série est devenue un phénomène mondial à la fin des années 1990 et au début des années 2000. La disparition de son interprète entraîne une multitude de réactions, notamment sur les réseaux sociaux, car c’est un choc pour toute une génération : Dawson est mort.


Plan large d’un crépuscule sur un cours d’eau, apparition d’une maison typiquement américaine dans la nuit dont seule une fenêtre est éclairée, puis travelling vers la chambre et gros plan sur deux adolescents hypnotisés par une télévision cathodique. En trois images, Dawson’s Creek (titre français, Dawson, ndlr) entre dans les foyers américains en 1998 avec, déjà, un métadiscours sur « le pouvoir de la fiction ».

Aujourd’hui, avec la disparition de James Van Der Beek, la rivière de Capeside, la chambre tapissée des affiches de films de Steven Spielberg, le générique porté par la chanson de Paula Cole, tout reprend vie dans la mémoire d’une génération qui a grandi devant ces adolescents pas tout à fait comme les autres.

Dawson – Saison 1 – Ouverture.

La puissance mémorielle de la série en fait une œuvre générationnelle. Car cette fiction a su, en son temps, faire la synthèse d’une époque, d’une jeunesse, de ses aspirations, de ses doutes et de ses espoirs. Jeunesse qui pouvait s’identifier à quatre personnages : Dawson, Joey, Jen et Pacey. Partant des archétypes popularisés par le cinéma dès les années 1950 avec la Fureur de vivre (1955), de Nicholas Ray, le créateur cinéphile Kevin Williamson réinvestit le genre pour le pétrir à sa manière autour des figures du geek intellectuel, du garçon manqué, de la blonde incendiaire et du sempiternel bad boy.

La vie est un film (ou une série)

Kevin Williamson est avant tout un auteur. Il est le scénariste à succès du premier volet de Scream en 1996, suivi de Souviens-toi… l’été dernier en 1997 – deux slashers (_sous-genre du film d’horreur, ndlr*) pour adolescents dans lesquels il joue allégrement de sa passion pour le cinéma à travers un métadiscours resté célèbre, incarné par le tueur au masque blanc inspiré du célèbre tableau le Cri, d’Edvard Munch.

Cinéphile averti, Williamson se lance en 1998 dans la production d’une série tournée dans le Massachusetts, influencée par sa propre adolescence : une fiction se déroulant dans une ville rurale américaine où des adolescents de 15 ans s’éveillent à leur désirs, à leurs pulsions et à leurs espoirs.

Dès le pilote, la série cite le cinéma, à la fois comme source narrative mais aussi comme métadiscours. L’arrivée de Jen en ersatz de Marilyn Monroe dans Certains l’aiment chaud (1959), de Billy Wilder, la femme fatale incarnée par l’enseignante Tamara Jacobs qui rejoue le Lauréat (1967), de Mick Nichols : l’adolescence est passée sur le fil d’une cinéphilie protéiforme qui en fait toute l’originalité. Comme le dit Dawson lui-même, il regarde des films pour trouver des réponses aux questions de la vie. La cinéphilie se fait apprentissage du réel.

La maturité par la fiction

Dawson n’est pas la seule série à avoir traité de l’adolescence par ses intrigues romantiques (triangle amoureux, séparation, retrouvailles…) ni la seule à avoir usé de musique lacrymale dès qu’une émotion affleure dans le récit. Cependant, elle est l’une des seules à avoir vu l’adolescence comme une période intelligible.

Kevin Williamson a mis en valeur l’intellect de ses héros et dialectisé son rapport à la fiction dans une mise en abîme permanente de la fiction elle-même. Les critiques ont parfois vilipendé la série pour ses dialogues jugés trop développés pour de « simples » adolescents – un élément singulier qui est l’une des clés probables de son succès. L’adolescence y est représentée comme un dialogue exigeant, décisif et profond avec soi-même et avec l’autre, dans cette période perçue comme le carrefour d’une vie adulte ancrée par les choix dictés à un âge où leurs conséquences restent insaisissables.

Dans Dawson, l’amour est semblable à une montagne qu’il faudrait gravir : il s’agit du lieu de l’ultime dévoilement de soi, l’espace le plus intime, là où l’âme peut se révéler. C’est une chose sérieuse traitée avec toute l’intensité propre à l’adolescence. On aime pour la première fois, on est trahi pour la première fois, on rompt pour la première fois. Les personnages intellectualisent leurs sentiments : ils parlent trop, parce qu’ils savent qu’après le verbe ne reste que l’action.

Dès le pilote, les rôles sont inversés, les parents de Dawson se sautent dessus dans le salon familial alors que Joey et lui parlent de leur basculement vers la sexualité. Inversion des mondes où les adolescents doivent être responsables parce que les adultes ne le sont pas. Le monde de l’adolescence n’est pas un espace d’insouciance : c’est un temps où se confrontent l’enfant d’hier et l’adulte de demain, une hydre à plusieurs têtes.

Une série à l’avant-garde

Dawson est l’une des premières fictions sérielles à avoir profité de l’émergence d’Internet comme outil de convergence et de promotion. Comme le note Henry Jenkins dans la Culture de la convergence (2013), la production lance dès 1998 Dawson’s Desktop, un site web donnant accès aux fichiers informatiques du personnage, permettant aux visiteurs de lire ses mails, son journal intime, ses notes de cours, ses brouillons de scénario, et même, pour les plus intrusifs, le contenu de sa corbeille. Les téléspectateurs américains pouvaient se rendre chaque semaine sur le site pour déceler des indices sur le prochain épisode. Avec cet outil transmédiatique qui use de la complicité téléspectorielle pour participer à la fiction, la série s’est construite dans une forme de mimétisme avec les nouveautés technologiques de l’époque (début des mails et des chats en ligne).

« To Love Is to Live »

La série étant inspirée de sa propre adolescence, le créateur a interrogé sa propre maturation au contact de la fiction. Grandir, c’est faire fiction, et c’est particulièrement net dans l’héritage final de la fiction à travers son Series Finale.

Dawson devient réalisateur de série et met en scène sa propre vie à travers un palimpseste de la première saison de la fiction. De son côté, Jen est rongée par un cancer qui ne laisse aucun espoir de rémission. Elle demande alors l’aide de Dawson pour enregistrer un message vidéo à destination de sa fille. Dans cette séquence, la série met en scène un double discours d’adieu qui s’adresse autant à l’enfant fictif de Jen qu’aux téléspectateurs. Ce discours en forme d’héritage symbolise la note d’intention d’une fiction qui a eu pour piliers l’imagination, l’amour et la foi. Sous le regard attristé de Dawson, Jen se livre à la caméra et révèle que la série elle-même est un héritage laissé à l’attention de celles et ceux qui l’ont regardée. Jen achève son message ainsi : « To Love Is to Live. » Un acte réflexif qui interroge la mortalité par la fiction renvoyant à notre propre condition selon Martin Julier-Costes.

Jen reprend les commandes de son récit par la fiction, elle se place au centre du cadre et raconte une vie d’épreuves. Dawson, lui, remet en scène son adolescence dans une série à l’intérieur de la série. Dans les deux situations, il est question de résilience par la fiction. La maturité devient un acte d’acceptation, l’ultime étape du deuil. La série vient clarifier un discours qui l’a toujours habité : la fiction est le seul moyen de grandir. Qu’importe qui vit, qui meurt, qui réalise ses rêves, à la fin reste la fiction.




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La chambre de tous les possibles

Dawson a su accompagner une génération dans le début d’un nouveau siècle avec le réconfort de sa figure tutélaire : la fiction. Dans une période pré-11 septembre (les deux dernières saisons sont diffusées après l’attentat), la série a capté un temps évanescent, le crépuscule d’une jeunesse sans iPhone, sans réseaux sociaux, où l’écran n’est encore qu’une télévision cathodique dans une chambre, objet réconfortant depuis lequel on regarde de vieux films en rêvant d’en faire de nouveaux.

La chambre de Dawson est un témoin : celle d’un monde disparu que nous avons tant aimé parce que c’est un peu aussi notre chambre. Dans cet espace, chacun a dialogué avec sa Joey ou son Dawson, en vrai ou en fiction. Cette chambre n’existe plus. Mais il nous reste la fiction.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La mort de Dawson, ou le deuil de toute une génération – https://theconversation.com/la-mort-de-dawson-ou-le-deuil-de-toute-une-generation-276202

Tesla face aux constructeurs chinois : quand la bourse valorise les promesses plutôt que la performance

Source: The Conversation – in French – By Chafik Massane, Enseignant-Chercheur en Finance, INSEEC Grande École

La finance a d’autres logiques que la rationalité. Et s’il fallait chercher du côté des croyances ? Gguy/shutterstock

Malgré son retard industriel sur le leader mondial BYD, l’action Tesla ne cesse de grimper. Depuis le mois d’avril 2025, le constructeur phare des voitures électriques aux États-Unis est passé derrière son concurrent chinois en termes de ventes. Comment expliquer cet écart entre valorisation boursière et chiffre d’affaires ?


Pendant longtemps, Tesla a incarné l’avant-garde industrielle du véhicule électrique. Pourtant, le paysage concurrentiel a profondément changé. Les constructeurs chinois, BYD en tête, mais aussi NIO et XPeng, ont pris une avance désormais mesurable en volumes, en parts de marché et en maîtrise des coûts. Depuis avril 2025, BYD est devenue le leader mondial des ventes de véhicules électriques.

Paradoxalement, cette montée en puissance industrielle ne s’est pas traduite par un rééquilibrage équivalent en Bourse : Tesla conserve une valorisation exceptionnellement élevée, BYD est en chute.

Cours de l’action de Tesla depuis 2016.
Boursorama

Ce décalage soulève une question centrale de finance de marché : que valorisent réellement les investisseurs chez Tesla ?

Cours de l’action BYD depuis 2016.
Boursorama

Retard industriel sur BYD

La Chine est aujourd’hui le premier marché mondial du véhicule électrique. En 2024, 10,9 millions de véhicules électrifiés y ont été vendus, soit 47,6 % des ventes totales de voitures. C’est énorme. Des constructeurs comme BYD écrasent la concurrence avec 4,3 millions de véhicules vendus en 2024.

Selon les données de la China Association of Automobile Manufacturers (CAAM) et de l’Agence internationale de l’énergie (IEA), BYD domine largement ce marché, avec des volumes de ventes très supérieurs à ceux de Tesla. À titre de comparaison, BYD a vendu environ 1,7 million de véhicules électriques à batterie (BEV) en 2024 et environ 2,25 millions en 2025.

Véhicules livrés par Tesla et BYD.
Morningstar

Au-delà des volumes, l’avantage des constructeurs chinois repose sur une intégration verticale poussée : BYD produit ses propres batteries, moteurs et logiciels embarqués, ce qui lui permet de réduire ses coûts de production et de mieux contrôler la qualité. Cette maîtrise interne lui confère des marges plus élevées et une plus grande flexibilité face à la concurrence. Sur ces dimensions clés, Tesla n’est plus le leader incontesté qu’il était il y a dix ans. Ces avantages de coûts faibles ont permis à BYD une marge brute nettement supérieure à celle de Tesla.

Valorisation boursière toujours hors norme

Malgré ce décrochage industriel relatif, Tesla continue d’afficher une valorisation boursière très supérieure à celle de ses concurrents chinois. Cette survalorisation apparaît clairement lorsqu’on compare Tesla à BYD.

Le multiple de valorisation sur le graphique confirme ce paradoxe. Le ratio « valeur de l’entreprise/résultat d’exploitation » indique combien les investisseurs paient pour chaque euro de profit généré par l’entreprise avant impôts et intérêts. Un ratio élevé, comme pour Tesla, montre que le marché valorise l’entreprise beaucoup plus que ce que ses profits actuels justifieraient, en misant sur sa croissance et ses projets futurs. Ce ratio reste nettement supérieur à celui de BYD, sauf pour l’année 2022 où BYD paraît « plus chère » que Tesla.

En réalité, ce résultat est dû à l’écrasement temporaire du résultat d’exploitation suite aux investissements massifs de BYD. En effet, en 2022, BYD a massivement investi dans ses capacités industrielles : la valeur de ses immobilisations corporelles a atteint 131,88 milliards de yuans (environ 16,13 milliards d’euros), soit une hausse de plus de 115 % par rapport à début 2022, ce qui s’est traduit par plus de 95 milliards de yuans (11,6 milliards d’euros) d’investissements dans les lignes de production et les usines sur une seule année.

Anticipations de domination future

Ce décalage entre performances industrielles et valorisation boursière s’explique en grande partie par le rôle des anticipations.

Nos travaux de recherche en finance de marché, montrent que la valeur d’une entreprise cotée en bourse peut se détacher de ses résultats financiers immédiats. La bourse ne valorise pas seulement les bénéfices actuels, mais aussi les anticipations des investisseurs sur l’évolution future des flux de trésorerie et des profits.

Tant que le récit stratégique reste crédible, les investisseurs sont prêts à payer un prix d’action élevé, ce qui peut maintenir une valorisation totale durablement élevée. Tesla illustre ce mécanisme : sa valorisation reflète surtout les attentes du marché quant à son potentiel futur, plutôt que ses résultats du moment.

Bénéfice de Tesla et de BYD.
Morningstar

Tesla est valorisée non seulement comme un constructeur automobile, mais comme un acteur technologique aux options stratégiques multiples – intelligence artificielle, conduite autonome, robotique, etc. Cette perception nourrit une prime boursière persistante.

L’évolution de long terme du cours de l’action Tesla permet d’illustrer ce phénomène. Malgré des phases de pression sur les marges, de concurrence accrue et de ralentissement industriel, la trajectoire boursière reste exceptionnellement élevée comparée aux standards du secteur automobile. En février 2025, une action d’échange à 428,60 dollars états-uniens, soit 360,59 euros.

Un mirage boursier ?

Tesla n’est pas un cas isolé dans l’histoire financière.

Les marchés ont souvent accordé des primes élevées aux entreprises perçues comme porteuses d’une rupture majeure, comme Amazon, dont la valorisation a longtemps dépassé ses profits immédiats en pariant sur sa domination future dans la logistique et le cloud.

Ce phénomène n’est pas nouveau : depuis leurs débuts, les marchés financiers ont connu des épisodes similaires, comme la tulipomanie aux Pays-Bas au XVIIᵉ siècle, où le prix d’un bulbe de tulipe pouvait atteindre celui d’un petit château, ou la bulle de la Compagnie des mers du Sud en 1720, lorsque le prix de ses actions a été multiplié par huit en quelques mois sans justification économique réelle.

Ces situations peuvent durer longtemps, tant que le récit stratégique reste crédible. Le risque est clair. Plus l’écart entre la promesse et la réalité industrielle se creuse, notamment face à des concurrents chinois de plus en plus performants, plus la valorisation devient fragile. Si les anticipations venaient à être révisées, l’ajustement pourrait être brutal.

Le défi de Tesla est alors double : rattraper son retard industriel face aux constructeurs chinois, tout en continuant à convaincre les marchés que son avenir justifie encore une prime boursière exceptionnelle.

The Conversation

Chafik Massane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tesla face aux constructeurs chinois : quand la bourse valorise les promesses plutôt que la performance – https://theconversation.com/tesla-face-aux-constructeurs-chinois-quand-la-bourse-valorise-les-promesses-plutot-que-la-performance-275851

Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique

Source: The Conversation – in French – By Léa Clermont-Dion, Professeure associée en éducation spécialisée en études féministes, Concordia University

En dix ans, le masculinisme est passé de la marge à la visibilité. Ses discours, amplifiés par les réseaux sociaux, façonnent désormais une partie de l’espace public.


« Cette liste des femmes à abattre est celle de Marc Lépine vue du ciel. » Cette phrase me revient parfois en boucle. Elle date d’il y a dix ans.

Cette assertion n’a rien de banal. Elle provient d’un homme aux affinités idéologiques proches du mouvement incel — les « célibataires involontaires » — appartenant à la grande mouvance masculiniste. Cet individu s’était cru légitime de la prononcer lorsque la romancière Marie-Hélène Poitras et moi avions publié Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes. Le plaidoyer avait le mérite d’être clair : celles que nous avions interviewées dans ce livre méritaient d’être éliminées.

La haine exprimée par cet homme sur le réseau social Twitter (aujourd’hui X) avait mené à une enquête de la Sûreté du Québec, classée sans suite. Ce commentaire annonçait déjà un environnement en ligne hostile.

Comme chercheuse à l’Université Concordia, j’étudie avec mon équipe les cyberviolences fondées sur le genre et la manosphère — cette constellation de forums, de groupes et d’influenceurs unit par une idéologie masculiniste et participant à l’orchestration d’attaques coordonnées sur les réseaux sociaux.




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Prolifération des discours masculinistes

Une décennie plus tard, ce commentaire se noierait presque dans la masse des propos masculinistes que nous observons aujourd’hui en ligne tellement ils affluent. Le masculinisme est aussi un vecteur de cyberviolences faites aux femmes tel que démontré par le dernier rapport du Haut Comité sur l’égalité, en France. Doit-on rappeler que, selon une étude majeure publiée par The Economist Intelligence Unit, 85 % des femmes ont vécu de telles violences ?

Depuis la première apparition en ligne de ce type de propos, le masculinisme s’est popularisé. Par exemple, depuis 2016, Andrew Tate est devenu une figure de proue de ce mouvement. Ses vidéos ont été vues plus de 11,4 milliards de fois sur sa page TikTok, notamment par des jeunes de la génération Z. Parmi ses nombreuses déclarations incendiaires, Tate a notamment suggéré de retirer le droit de vote aux femmes parce qu’elles avaient voté en majorité pour Kamala Harris lors de la présidentielle américaine de 2024.

Si ce phénomène est largement répandu, il demeure mal compris. Pour plusieurs, le masculinisme est l’équivalant du féminisme. Il constitue plutôt un contre-mouvement politique qui s’oppose aux avancées des droits des femmes, comme le définissent les chercheurs de l’UQAM Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, invoquant ce qu’il qualifie de « crise de la masculinité ».

Cette « crise » est analysée par les adeptes de ce mouvement comme un recul des rôles masculins traditionnels dans la société. Les hommes y seraient relégués à des positions subalternes, piétinés par les femmes qui occupent une plus grande place dans les sphères de pouvoir et de l’économie. Ce discours victimaire forme le socle idéologique du masculinisme, qui revendique une réappropriation des privilèges et du pouvoir que les hommes auraient, selon ses partisans, perdu au profit des femmes.




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Plusieurs adeptes du masculinisme usent de cyberviolences sexistes et racistes pour faire entendre leur voix. Cette violence en ligne a été largement documentée, notamment dans Je vous salue salope (2022), le film que j’ai cosigné avec Guylaine Maroist.

L’élection de Trump, un tournant

Que s’est-il passé depuis dix ans ?

D’abord, l’élection de Donald Trump en 2016 a marqué un tournant. Pour la première fois depuis longtemps, la principale puissance mondiale s’est retrouvée dirigée par une figure politique qui banalise l’insulte, la désinformation et des propos ouvertement racistes et sexistes. Le fait qu’une telle figure d’autorité puisse tenir ce type de discours a contribué à légitimer certaines formes de haine, en particulier à l’égard des femmes.

Au cours de son mandat, l’invalidation de Roe v. Wade a aussi constitué un recul majeur des droits reproductifs en retirant la protection constitutionnelle du droit à l’avortement. Plus largement, Trump a cristallisé un moment de fragilisation des droits des femmes. Depuis sa réélection en 2024, plusieurs observateurs s’inquiètent d’une dégradation du climat démocratique américain, notamment à la lumière de politiques migratoires répressives et de la montée d’une rhétorique autoritaire.

Dans ma lecture, le mouvement MAGA s’inscrit dans une dynamique masculiniste, une thèse avancée par l’historien Olivier Bourtin. On y retrouve plusieurs traits typiques de ces discours : un appel au rétablissement d’un ordre traditionnel entre les sexes ; la valorisation de la virilité, de la force et de la domination masculine ; une certaine légitimation de la violence symbolique ou réelle ; et enfin une rhétorique nataliste qui renforce l’assignation des femmes à leur rôle reproductif.

Pourtant, plusieurs cherchent encore à faire croire que le masculinisme serait marginal, réduit à des prises de position individuelles. Cette analyse est contestée par plusieurs chercheurs, dont le politologue Tristan Boursier, chercheur à l’UQO. J’estime que le masculinisme constitue un véritable contre-mouvement politique, dont les discours trouvent désormais un écho croissant jusque dans la sphère publique et politique.

Évolution des plates-formes numériques

Le contexte depuis dix ans s’est aussi transformé par le changement de réglementation des grandes plates-formes numériques. Depuis 2022, des réformes ont été menées sur les plates-formes comme X appartenant à Elon Musk ou celle de Meta détenue par Mark Zuckerberg. Au nom de la liberté d’expression, souvent mal interprétée par les « broligarches » de la Silicon Valley, qui ne cachent plus leur orientation libertarienne, on a affaibli sur ces plates-formes la modération humaine, réhabilité des comptes bannis et affaibli la vérification des faits (fact-checking).




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Cet effritement de l’encadrement a favorisé la profusion de désinformation et la prolifération de propos haineux impunis. La violence masculiniste s’en est ainsi trouvée légitimée, autorisée et popularisée.

Ce n’est pas par hasard que le Haut Comité sur l’égalité en France a tiré la sonnette d’alarme en affirmant dans son dernier rapport que la menace masculiniste était la plus importante à surveiller au pays en matière d’égalité. Des influenceurs comme Andrew Tate comptent aujourd’hui des millions d’abonnés ; ses contenus sont jugés positivement par 23 % des garçons de 15-16 ans et 56 % des jeunes pères (25-34 ans) au Royaume-Uni. Plus de 60 % des vidéos recommandées sur YouTube Shorts et 35 % sur TikTok contiennent des propos toxiques après quelques interactions avec du contenu masculiniste.

D’autre part, une étude menée auprès d’élèves de plusieurs écoles secondaires à Montréal montre que 34 % des jeunes adhèrent aux discours masculinistes.


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Encadrer la haine

Le contexte est préoccupant et mérite d’être urgemment pris en compte par le gouvernement canadien. En 2023, nous déposions à la Chambre des communes, avec Guylaine Maroist, une pétition de 30 000 signatures réclamant une loi contre les contenus haineux en ligne. Elle est restée sans suite.

Depuis, les débats sur l’encadrement des plates-formes numériques polarisent Ottawa. Le projet de loi C-63 sur les préjudices en ligne, déposé en février 2024, vise à contraindre les plates-formes à limiter les contenus nocifs et à créer une Commission de la sécurité numérique dotée de pouvoirs de sanction. Un comité spécial sur l’antiféminisme, auquel j’ai participé, s’est également tenu en décembre dernier à la Chambre des communes.

Quoiqu’il en soit, le masculinisme doit être considéré pour ce qu’il est : non pas une simple opinion parmi d’autres, mais une idéologie politique qui fragilise notre démocratie, les droits des femmes et réifient les cyberviolences.

La Conversation Canada

Léa Clermont-Dion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique – https://theconversation.com/propulse-par-les-medias-sociaux-le-masculinisme-sort-de-lombre-et-trouve-un-echo-dans-la-sphere-publique-276126

Streetlights in Lagos can boost safety and grow the economy. Why not everyone benefits

Source: The Conversation – Africa – By Adewumi Badiora, Senior Lecturer, Department of Urban and Regional Planning, Olabisi Onabanjo University

Nigeria is urbanising at a remarkable speed. Some of the world’s fastest growing cities are in the west African country.

With the current rate of urbanisation, Kano, Ibadan, Abuja and Port Harcourt will surpass the 10 million inhabitants mega city threshold by 2050. According to United Nations estimates, Lagos will be the largest city in the world by 2100, accommodating more than 88 million people, up from the present population of about 25 million.

The rapid urbanisation and other issues, such as climate change, limited public finance and extreme poverty, are putting pressure on the government to provide better basic public infrastructure, especially in informal settlements.

Street lighting is one area of public infrastructure where there is a clear need, and potential, for improvement.

Street lighting plays a crucial role in public safety and security, and it promotes inclusive social and economic development by boosting local commerce, street businesses and community engagement.

Conventional grid-based street lights and other technologies like LED lights powered by solar energy have been installed in parts of Nigeria but are still lacking in many cities.

I have been researching various aspects of urban and community safety in Nigeria, particularly in the country’s south-west. I currently lead the African Cities Research Consortium safety and security domain action research in Lagos.

I co-authored a recent research report about the condition of street lights in Lagos. I interviewed 17 key informants in a bid to understand the provision, challenges, quality and impact of street lighting in Africa’s foremost mega city. Respondents included residents and community associations, state agencies, private sector companies, and nongovernmental agencies.

We found that street light provision by the state has been orientated towards elite neighbourhoods, while households in disadvantaged settlements have less access.

Nevertheless, low-income communities across the city have come together to drive progress. They have enabled residents to achieve some level of street light infrastructure in their neighbourhood by working with the local government, civil society organisations and NGOs.

We argue that solutions will only be found through inclusive engagements that push against established approaches to infrastructure development.

Multiple paybacks of street lighting

Research was conducted in three selected communities: Ilaje-Bariga on the Mainland, Brazilian Quarters on the Island and Ajegunle-Ikorodu in the
peri-urban area. The three communities have either past or ongoing street light projects being delivered via sponsorship or collaboration between the Community Development Association, state or nonstate institutions.

Economic and social benefits were particularly prominent. Residents feel safer going out after dark when streets are well lit, while workers feel safer walking to and from their homes early in the morning and at night.

Businesses on newly lit streets have seen increased revenue as a result of vendors and traders being able to operate for longer after nightfall.

A previous case study established that extending trading times beyond daylight hours could add tens of thousands of working hours daily to the economy.

A respondent commented: “Policing work is now better in the night and we do not need to rely on battery-powered torchlight while on street patrol or checks.”

Another added: “We used to have cases of robbery, but the street light makes everywhere lit like daytime … the hoodlums are no longer able to perpetrate their act.”

Hurdles of street light provisions

Some obstacles remain, however. Our research uncovered many reasons as to why street light projects are not long-lasting or are unsuccessful. Limited budgeting and politically driven procurement are key challenges.

We found that the high costs and limited state budgets mean that certain areas of the city are prioritised and other areas neglected. The ruling class receives more political and economic support.

Across the three communities researched, the average cost of installation of one solar street light pole is US$200-800, compared to US$1,150 for a conventional grid powered streetlight. The difference in operating costs is where the economics of solar powered, compared to conventional, street lighting becomes most compelling.

Politically driven procurement spotlights the need to favour cronies on the selection, awarding and implementation of street light infrastructure. Projects are awarded in favour of individuals (usually party members and not necessarily an expert) in exchange for political support.

The lack of technical expertise at the local and state levels remains a critical barrier, according to our study. This is displayed in poor procurement processes, infrastructure maintenance issues and inefficient use of limited public funds.

Because of corruption, the full value of project allocation is rarely received by suppliers. As one respondent explained: “In most cases, the money allocated for projects does not get to us. There are bottlenecks here and there that will drain off most of the project fund.” This leaves limited capital to deliver quality infrastructure and streetlight projects are poorly delivered or abandoned before completion, for want of funds.

Other street lighting projects are abandoned because succeeding regimes refuse to continue predecessor projects.

There is also the challenge of vandalism and theft involving street light equipment. There have been situations where “area boys” – Lagos street gangs – restricted street light installation and where equipment parts were stolen.

Overcoming the obstacles

The solutions can only be found through inclusive engagements. Our study recommends the following steps:

  • Involve a wide range of players, particularly local communities, in planning and delivering street lighting.

  • Build an enabling environment for private-sector-led renewable solutions and investment in sustainable lighting technologies, such as LED lights.

  • Create a robust regulatory framework to produce sustainable lighting technologies locally.

  • Improve state budget and investment funding for street lighting.

  • Develop capacity in the public sector to plan, design, finance and deliver projects.

  • Support low-income neighbourhoods and informal communities.

  • Separate political, personal interests from good governance and ensure transparency in the procurement process in practice.

So far, the large-scale initiative involving the deployment of over 22,000 solar street lights has engaged with residents in areas like Ikotun, Alausa, Ketu, Kosofe, Marina, Lekki and Surulere. Community feedback on the safety and environmental benefits has been integrated into the project. The project adopted LED lighting, which is more cost effective and energy-efficient.

The Conversation

Adewumi Badiora does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Streetlights in Lagos can boost safety and grow the economy. Why not everyone benefits – https://theconversation.com/streetlights-in-lagos-can-boost-safety-and-grow-the-economy-why-not-everyone-benefits-275581

African Union: how does it make a difference in everyday life and what would happen if it didn’t exist?

Source: The Conversation – Africa (2) – By Ulf Engel, Professor, Institute of African Studies, University of Leipzig

The African Union held its 39th Assembly of Heads of State and Government in Addis Ababa, Ethiopia, in February 2026. The two-day assembly produced the usual number of decisions and declarations across African peace and security, trade, governance and development.

Such gatherings, however, can feel distant from the everyday realities of African citizens. They are a showcase of high-level diplomacy that can feel far removed from public life.

Since the Union’s establishment in July 2002, the AU Assembly and the AU Executive Council (the meeting of ministers) have taken more than 2,000 decisions. Usually decisions are prepared by ambassadors to the African Union, and then adopted by the assembly or the executive council.

If one were to go by media reports, the AU would be largely seen as ineffective and irrelevant, a political project driven by elites who are detached from citizens in the 55 member states. But the reality is more multifaceted and complex.

In its 2000 Constitutive Act the AU aimed at becoming a union of and for African people. So have its decisions and processes translated into meaningful change for African people?

Very little is known about how African citizens think about the African Union. In 2025, Afrobarometer, a survey research network, polled thousands of respondents in 30 African countries. Of these, 57% said their country’s interests were recognised in continental affairs. But this doesn’t say anything about how they as citizens feel represented and served by the union. Further, an average of 55% of respondents thought that the AU’s economic and political influence on their own country was positive. This varied between 79% (Liberia) and 30% (Tunisia).

Following conflicts and power grabs across parts of the continent, criticism of the AU’s effectiveness is growing. This is particularly in the vital area of peace and security, which affects millions of people’s lives.

In my view as a researcher of the AU, and a long-standing observer and advisor on its political affairs, peace and security department, I would argue that the AU is making a difference for African citizens. I’ll highlight three areas that are not usually the focus of attention but that make my point.

These are climate change, governance and public health. In my view, these three stand out because each of them really shows how the continental organisation can make a difference for the people.

The AU in people’s lives

1. Climate change

The challenges arising from the consequences of climate change in Africa are enormous and can be observed in many parts of the continent. Just think of the torrential rains and floods in southern Africa in early 2026.

Climate mitigation and adaption are negotiated in global forums. This mainly happens at the annual Conference of the Parties (COP). This is the decision-making body of the United Nations Framework Convention on Climate Change.

Without a common African position – which is developed by the AU – citizens would have no chance of being heard internationally or have their interests addressed. The system is not perfect, but the AU empowers its member states and enables several African NGOs to come into these international processes.

2. Governance

The AU has opened and secured considerable legal opportunities for citizens in the area of governance through the establishment of several institutions and policies. These include the African Commission on Human and Peoples’ Rights (located in Gabon), the African Court on Human and Peoples’ Rights (Tanzania) and the African Peer Review Mechanism (South Africa). These structures allow African citizens to make legal claims. NGOs can shadow report on their governments’ submissions to these bodies. Additionally, civil society organisations can contribute to a country’s governance self-assessment.

In this way, the AU is a driving force in the further development of the rights of its citizens.

It is also driving the Africanisation of international law. This refers to development or co-production of international legal norms and standards.

What’s needed now is for member states to ratify existing legal provisions so citizens can reap the intended rewards.

3. Public health

The establishment of Africa Centres for Disease Control and Prevention (Africa CDC) following the Ebola epidemic in west Africa in 2014-2016 was a turning point for public health in Africa.

During the COVID-19 pandemic in 2020-2022, the Africa CDC enabled member countries to prepare their national health systems to respond better to the pandemic. This was done by, among other things, rolling out a response fund and providing access to health equipment. The gradual build-up of African vaccination capacity after the pandemic would hardly have been possible without a pan-African organisation.

The Africa CDC is now focusing on strengthening public health systems, and building and harmonising disease surveillance systems across countries. It is also developing and implementing emergency preparedness plans for a wide range of diseases, including malaria and tuberculosis.

These are just three out of many more examples that showcase the AU’s impact in everyday life. Others include policies around the free movement of people, free trade, women’s rights and infrastructure development.

These structures demonstrate the usefulness of an organisation that negotiates relations between Africa and the rest of the world, and that also exerts influence within the continent.

What if the AU didn’t exist?

The AU still struggles with numerous challenges, internal tensions and contradictions.

But in the end, member states are the ones that decide how efficient the organisation can be. They also decide how well financed it is to implement the many decisions that member states take at the AU Assembly or Executive Council sessions. Currently, member states’ contributions are capped at US$200 million, which was done to address the economic impacts of COVID-19 but has never been revised. This amount is less than 27% of the AU’s 2026 budget. The remainder is provided by the AU’s international partners, such as the European Union.

Still, the question of what would happen if the AU did not exist does not really arise. It is the body that represents a (particular) vision of pan-African unity and develops common African norms (such as on governance and women rights). It devises practical responses to specific challenges (like health, infrastructure and trade).

Without the AU, the continent would have weaker bargaining power and slower coordination around issues that touch on public life. It offers a way to give 55 countries a common voice in global politics, and to bring together often-conflicting national interests.

In an increasingly volatile global environment, the negotiating and decision-making power of the eight officially recognised regional economic communities alone would not be sufficient for this – even if it sometimes seems as if the distance between the AU headquarters in Addis Ababa and the people of the continent remains great.

The Conversation

Ulf Engel receives funding from the German Federal Ministry of Research, Technology and Space for a research project on African non-military conflict intervention practices (2022-2028).

ref. African Union: how does it make a difference in everyday life and what would happen if it didn’t exist? – https://theconversation.com/african-union-how-does-it-make-a-difference-in-everyday-life-and-what-would-happen-if-it-didnt-exist-276185

Should South Africa use the army to fight gangs? The short answer is no

Source: The Conversation – Africa (2) – By Lindy Heinecken, Professor of Sociology in the Department of Sociology and Social Anthropology., Stellenbosch University

When President Cyril Ramaphosa announced the deployment of the South African National Defence Force to the provinces of Gauteng and the Western Cape in his 2026 State of the Nation Address, he was met with desperate applause by a crime-weary nation. This is largely due to police failure in almost every aspect of their duties in protecting citizens from crime and violence. Hence the call to bring in the army.

But my research in the field of armed forces and society suggests this “show of force” creates a dangerous moral hazard. If the army is always available to “stablise” a hot spot, there’s no pressure on the South African Police Service to root out corruption, improve intelligence-gathering and rebuild community trust.

All three are weak spots in the country’s police service, affecting their ability to deal with criminal and violent crime.

Gang violence – one of the areas the defence force has been called on to control – is the byproduct of systemic neglect such as unemployment, lack of infrastructure and poor education. As long as the structural violence (lack of jobs and infrastructure) and cultural violence (the need for gang identity) remain, the military can only provide a temporary “lid” on the violence. But constantly relying on the military when core governance and policing institutions fail places the country on a dangerous, remilitarised path where military solutions begin to dominate civilian life.

An extensive international comparative study which drew in experts from 26 different countries shows that domestic military use raises concerns about democratic backsliding and extra-judicial abuse of coercive power. It shows most countries avoid using the military internally for coercive law enforcement roles due to these concerns.

The façade of action

South Africans voice the same concerns, yet the South African National Defence Force has increasingly found itself deployed to “safeguard the nation”, which includes combating gang violence.

In the 2019 deployment to the Cape Flats, gang-affected neighbourhoods in Cape Town, the initial presence of troops saw a temporary dip in crime. In 2019, the situation in the Cape Flats was described as “war zone”. In the first six months of 2019 alone, over 1,800 murders were recorded in the Western Cape.

The intervention showed that the South African National Defence Force could stabilise and bring about a “negative peace” by temporarily stopping the shooting and violence, but this was not lasting. Once the troops withdrew, the murder rate surged back to – and in some areas exceeded – pre-deployment levels.

Similar trends have been found in countries such as Brazil, El Salvador and Mexico, where the army is deployed.

An initial visible drop is frequently short-lived. It’s also costly to civil liberties and prone to fragmenting criminal groups into even more violent factions.

Military trained for combat

While the president may order the South African National Defence Force to deploy and the generals can command them into “battle”, troops on the ground express major misgivings.

The views of soldiers were presented to the Joint Standing Committee on Defence in Parliament on 13 February 2026 in Cape Town. These were based on a soon-to-be-published study of the experiences of soldiers on external and internal deployments.

Their responses reveal a deep conflict.

Soldiers overwhelmingly said they believed that this was not what the South African National Defence Force was established for.

My research shows four major challenges.

Firstly, there is inherent conflict between military training and policing roles.

Soldiers are trained to use lethal force, not for the restraint, negotiation and minimum force required in civilian law enforcement.

Secondly, they also lack the necessary “minimum force” tools (body cameras, non-lethal restraints) necessary for urban operations. Instead, they’re equipped with assault rifles like the R4. In dense urban environments like the Cape Flats, using such a weapon creates a massive risk of collateral damage. A single bullet can travel through multiple shack walls or bystanders.

Thirdly, they haven’t been trained in the “soft skills” of policing, such as persuasion and de-escalation. The result is that soldiers often resort to intimidation to maintain control. In the absence of handcuffs or the legal power to process arrests, soldiers sometimes resort to “street justice”. For example, during the COVID-19 lockdown, the public witnessed soldiers forcing citizens to “frog jump” or do push-ups as punishment.

These incidents severely damaged the military’s professional reputation.

Fourth, the mandate and rules of engagement for soldiers are often limited. Criminals and “zama zamas” (illegal artisanal miners – the other area Ramaphosa listed for troop deployment) have morphed into criminal syndicates. These exploit the fact that soldiers are not legally empowered to shoot unless their lives are directly threatened.

This creates a “toothless tiger” effect where the military is present but unable to intervene in active property crimes or smuggling without risking murder charges.

Lastly, these deployments prevent the army from meeting its primary mandate: while soldiers are diverted to “gangbusting”, South Africa’s borders remain porous, allowing criminals and illegal immigrants to flow into the country. The South African Defence Force has few dedicated resources for domestic operations. It has to draw equipment and personnel from other units, which are needed elsewhere.

Currently, the defence force has only 15 companies to protect a land border approximately 4,470km long. This requires at least 22 companies.

In 2023, the president authorised some 3,300 soldiers to be deployed at an estimated cost of roughly R492 million (over US$30 million) against illegal mining across all provinces.

Troops are being used to guard holes in the ground, tying up elite infantry units in static guard duties, causing their primary combat skills to atrophy.

The way forward

If the state continues to use the military internally, the current “one-size-fits-all” combat model must be abandoned. The soldiers themselves suggest a need for a specialised, multi-role component, akin to Italy’s Carabiniere or the United States National Guard, trained specifically for internal security and non-lethal force. This requires a change in military doctrine and the core mandate of the South African National Defence Force.

What this implies is that the military must develop a specific Urban Constabulary Doctrine that integrates human rights frameworks and community-centric policing strategies into its training. This demands a doctrinal pivot. A revision in the military’s core mandate is essential to ensure that soldiers are trained in proportionality, de-escalation and civil-military cooperation, rather than purely kinetic combat operations.

Until then, the goal must be a “task-oriented” approach – intervene, contain, and exit. The details and timeframe of the latest deployment are yet to be confirmed. The military should be a temporary shield, not a permanent crutch for a failing police service. South Africa must stop asking its soldiers to be the police before they lose the pride and dignity that defines a professional army.

The Conversation

Lindy Heinecken does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Should South Africa use the army to fight gangs? The short answer is no – https://theconversation.com/should-south-africa-use-the-army-to-fight-gangs-the-short-answer-is-no-276286