Pourquoi les collectivités locales s’endettent-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Serge Rouot, Maître de conférences en sciences de gestion, Université de Lorraine

Pour financer des piscines municipales, comme celle de Keller à Paris, cela nécessite de recourir à des emprunts et donc de la dette. Wikimediacommons

Même si la dette des administrations publiques locales ne représente que 7,5 % de la dette publique totale, elle s’invite au cœur des débats des élections municipales 2026. Pourquoi les collectivités recourent-elles à la dette ? Pourquoi communiquer à destination des habitants ?


Les bilans des candidats à la réélection ou les programmes des candidats d’opposition valorisent volontiers des impératifs de réduction de l’endettement. Parmi les candidats à la mairie de Paris : Emmanuel Grégoire souhaite « autofinancer les investissements de façon beaucoup plus importante », Rachida Dati explique que « la progression de la dette sera de 0 » et Pierre-Yves Bournazel estime « pouvoir diviser par deux la dette ».

L’injonction est-elle pour autant être une finalité en soi ?

D’abord, les administrations publiques locales (APUL), ce sont 262,9 milliards d’euros de dette, donc seulement 7,5 % des 3 482,2 milliards d’euros de dette des administrations publiques. Ensuite, ce sont surtout 54 % de l’investissement public en France.

Financement de l’investissement

La question n’est-elle pas tant l’endettement, que l’usage qui en est fait ?

Dans une collectivité locale, l’emprunt finance exclusivement l’investissement (équipement, travaux, biens durables), sans qu’il n’ait à être affecté à un projet précis. Globaliser le besoin de financement de la section d’investissement prévue au budget (article L 2331-8 du Code général des collectivités territoriales) ne rend pas toujours explicite l’utilisation de cet endettement.

Les montants en jeu sont conséquents : les investissements publics locaux s’élèvent à 67,9 milliards d’euros pour 2024. Imaginer les financer sur une épargne préalable (c’est-à-dire les autofinancer) est illusoire, d’autant que les placements ne sont pas possibles pour une collectivité (sauf rares exceptions). Toute trésorerie excédentaire doit être déposée au Trésor public et aucune rémunération n’est prévue (article L 1618-2 du Code général des collectivités territoriales).

Contraintes de l’endettement

La dette conduit à une charge de la dette, à savoir à des intérêts payés aux prêteurs, notamment aux établissements de crédit, sur les fonds consentis. Le niveau d’endettement est contraint à une capacité de remboursement, qui, dans le cas d’une commune, correspond largement à sa richesse fiscale. L’appartenance au secteur public n’éloigne pas le risque d’une cessation de paiement : rappelons le cas d’Angoulême en 1990.

Dette des administrations publiques locales de 1995 à 2024, en pourcentage du PIB.
Fipeco

En outre, un endettement trop élevé alourdit les conditions de taux d’intérêt. En effet, une situation dégradée éveille l’inquiétude des marchés : les investisseurs acceptent de prêter en échange d’une prime de risque, qui renchérit le taux d’intérêt payé sur la dette. À l’inverse, un endettement modéré conduira à des conditions plus attractives, réduisant la charge de la dette et libérant des marges de manœuvre budgétaires pour l’action publique : moins d’intérêts, c’est plus de services publics.

Il existe un seuil de consentement à l’impôt. Il ne permet pas de financer un bâtiment municipal par des seules recettes fiscales, au cours d’une année donnée. Comme un ménage s’endette pour devenir propriétaire de sa résidence principale, une collectivité empruntera pour construire une école ou une médiathèque, servant le bien commun sur plusieurs générations. Le crédit sera remboursé sur 30 ans pour un bâtiment public qui profitera à plusieurs générations, équilibrant ainsi l’effort sur plusieurs générations également.

Communication politique et communication financière

L’emprunt est forcément une notion abstraite pour l’électeur ; il ne fait pas partie de son quotidien comme la sécurité, le logement ou les mobilités. L’expliquer n’est pas aisé, étant donné la technicité de l’analyse financière du budget des villes, plutôt réservée aux initiés.

La communication politique intègre une communication sur les finances locales, et ce, même hors échéances électorales. On devine qu’on ne communique pas de la même façon avec un bilan flatteur qu’avec une situation dégradée. En France, nous montrons que les régions aux performances les plus solides promeuvent et quantifient leurs actions dans le domaine économique, alors que les régions aux performances plus moyennes adoptent une communication plus institutionnelle, centrée sur le débat démocratique.

Les deux stratégies sont valorisantes pour l’élu en place et s’avèrent gagnantes dans un objectif de réélection.

Impératif de transparence

Au-delà, il semble indispensable de communiquer sur les finances locales, notamment pour informer sur le coût réel des services publics.

Dans une organisation privée, un taux de rendement de l’investissement supérieur au coût du financement serait exigé. Dans le secteur public, l’entrée de la piscine n’est pas tarifée à son juste coût pour des raisons de service public rendu à la population. C’est ainsi qu’une communication de crise s’est développée au moment de l’explosion des prix de l’énergie, à l’automne 2022, débutant dans la presse, se poursuivant par la communication financière de la ville.

En 2025, la mairie de Château-Thierry a communiqué sur le prix de plusieurs services publics comparé à leur véritable coût pour la collectivité locale.
Communauté d’agglomération de Chateau-Thierry

Communiquer précise les programmes politiques, mais doit aussi savoir légitimer un financement par l’impôt ou par l’emprunt. Selon la théorie de l’évitement du blâme de Kent Weaver, les citoyens sont plus sensibles aux efforts qu’ils consentent qu’à ce qui leur est offert. Ils identifient bien les prélèvements obligatoires, mais ils évaluent très mal dans quelle mesure les tarifs des services publics sont subventionnés. Le constat justifie le déploiement d’une pédagogie en ce sens.

Ne pas accéder à cet impératif de transparence rompt également le principe même de la démocratie représentative : « La société a droit de demander compte à tout agent public de son administration » dans l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La campagne électorale en est l’expression première.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les collectivités locales s’endettent-elles ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-collectivites-locales-sendettent-elles-275760

Comment s’explique le succès des théories complotistes ?

Source: The Conversation – in French – By Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe

Le complotisme fait un étonnant retour dans l’actualité depuis plusieurs années, tout à la fois objet de débat public et catégorie d’accusation. Pas une polémique, pas une affaire dans l’actualité sans que l’assignation ne surgisse, comme explication du problème et ostracisme disqualifiant. Car le terme « complotiste » fonctionne comme une disqualification, qui exclut du champ de la parole légitime. Comment expliquer sa récurrence ?

Nous vous proposons aujourd’hui de lire un extrait de l’essai de Pascal Lardellier, le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (éditions de l’Aube, 2026).


Pendant une large partie du XXe siècle, l’hypothèse selon laquelle des groupes influents orientaient les destinées collectives ne relevait pas de la pensée marginale. Elle constituait au contraire une grille de lecture nourrie par l’observation de certaines structures de pouvoir. L’existence de cercles d’influence comme le Groupe Bilderberg, fondé en 1954, ou le Forum économique mondial de Davos, créé en 1971, a longtemps alimenté l’idée selon laquelle des élites transnationales se concertaient à l’abri des regards. Ces institutions fonctionnent entourées d’une certaine opacité, ce qui pouvait légitimer l’inquiétude citoyenne quant à leur rôle effectif dans l’orientation des politiques publiques.

De même, certaines organisations comme la franc-maçonnerie, par leur caractère initiatique et leur culture du secret ont historiquement suscité des interrogations sur leur influence politique et sociale. L’histoire politique française, notamment sous la IIIᵉ République, témoigne de l’imbrication entre appartenance maçonnique et exercice du pouvoir. Dans ce contexte, suspecter l’existence d’influences discrètes constituait une forme de vigilance politique. Mais vigilance ne signifie pas paranoïa. Entre s’interroger sur des réseaux d’influence et imaginer un complot mondial, il y a un fossé à ne pas franchir.

À cela s’ajoute une dimension antisémite récurrente qui transforme l’observation de réalités économiques en fantasme complotiste. La figure des Rothschild a ainsi été instrumentalisée pour alimenter le mythe d’une « finance juive mondiale » contrôlant les États. Ce glissement vers le fantasmatique illustre comment des schémas idéologiques antisémites préexistaient aux faits qu’ils prétendaient expliquer. L’antisémitisme n’est jamais une lecture de la réalité, c’est toujours une grille projective plaquée sur elle – ce qui est mis en scène dans le film Borat (2006) de Sacha Baron Cohen, un film « déjanté » édifiant pour comprendre les ressorts profonds des imaginaires antisémites.

Le fait est que l’évolution du capitalisme contemporain a validé certaines interrogations relatives à la concentration du pouvoir. Les travaux économiques ont documenté l’accroissement des inégalités et la constitution d’une « hyperclasse mondiale » disposant d’une influence considérable sur les orientations politiques. Le Monde diplomatique consacre de fréquents dossiers à ces institutions transnationales au pouvoir décisionnaire élargi, dont le FMI.

En France, la possession de la quasi-totalité des grands médias par une poignée de milliardaires ou de multimillionnaires – Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, Bernard Arnault, la famille Dassault et Mathieu Pigasse – interroge légitimement sur la pluralité de l’information. Et cette réalité tangible de la concentration médiatique nourrit un soupçon : si l’information est détenue par quelques-uns ayant des intérêts économiques et politiques convergents, comment garantir son objectivité ? Cette question n’est pas déraisonnable en soi.

Fantasme du complot orchestré

Le problème surgit lorsque ce constat factuel se transforme en la certitude d’une manipulation intentionnelle, glissant de la critique raisonnée vers le fantasme du complot orchestré. Entre dire « les médias appartiennent à des milliardaires » et affirmer « les médias mentent systématiquement sur ordre », il y a un pas que les complotistes franchissent allègrement.

L’avènement des réseaux sociaux a profondément reconfiguré la circulation de l’information et, avec elle, la diffusion des théories du complot. Les plateformes numériques, par leur modèle économique fondé sur la captation de l’attention, privilégient les contenus suscitant l’engagement émotionnel, parmi lesquels les récits complotistes occupent une place de choix.

Les algorithmes, en proposant des contenus similaires à ceux déjà consultés, créent des « bulles de filtres » qui enferment les utilisateurs dans des univers informationnels homogènes. Ces mécanismes algorithmiques amplifient des biais cognitifs bien documentés par la psychologie sociale : le biais de confirmation, qui nous conduit à privilégier les informations confortant nos croyances préexistantes, et le biais de conformité, qui nous pousse à aligner nos opinions sur celles de notre groupe d’appartenance. Les réseaux sociaux ne les créent pas, mais ils en démultiplient les effets en accélérant la circulation des rumeurs et en créant l’illusion d’un consensus autour d’interprétations marginales.

Les rumeurs et légendes urbaines, phénomènes anthropologiques anciens, trouvent dans cet environnement numérique un terrain propice à leur recyclage et à leur hybridation. Des narrations autrefois cantonnées à des cercles restreints accèdent désormais à une diffusion massive et peuvent se cristalliser en fake news, terme devenu omniprésent dans le débat public depuis une dizaine d’années. La pandémie de Covid-19 a constitué un moment paroxystique dans cette dynamique. L’incertitude scientifique initiale, inhérente à toute crise sanitaire émergente, a été interprétée par certains comme la preuve d’une dissimulation délibérée.

L’hypothèse controversée de l’origine du virus, notamment la théorie de l’accident de laboratoire à Wuhan initialement écartée puis partiellement réhabilitée dans le débat scientifique, a alimenté le soupçon d’un mensonge d’État. Précisons : que l’hypothèse ait été écartée prématurément par certains ne signifie pas qu’il y a eu complot, mais cela illustre comment l’absence de transparence et la gestion maladroite de l’incertitude scientifique nourrissent la défiance.

De même, l’affaire de l’étude frauduleuse sur l’hydroxychloroquine publiée dans The Lancet puis rétractée a semblé valider l’idée que les autorités scientifiques et sanitaires pouvaient manipuler les données. Ces épisodes, en dépit de leur résolution par les mécanismes habituels de la science (rétractation, débat contradictoire), ont durablement entamé la confiance d’une partie de la population. Ils ont également fourni un argumentaire à ceux qui dénonçaient une « vérité officielle » imposée contre l’évidence. Le sentiment diffus « qu’on nous cache des choses » s’est ainsi cristallisé, trouvant dans ces controverses scientifiques une apparente légitimation.

Le « fact-checking » comme nouvelle ligne de front

Face à cette prolifération des fausses informations, les médias traditionnels ont développé des cellules de fact-checking destinées à vérifier la véracité des énoncés circulant dans l’espace public. Ces dispositifs, inspirés notamment du modèle anglo-saxon, se sont multipliés en France avec des initiatives comme celles des Décodeurs du Monde, de Libération CheckNews, ou encore de l’Agence France Presse. Leur objectif affiché est de restaurer un rapport factuel à l’information en distinguant le vrai du faux par un travail méthodique de vérification. Cependant, cette entreprise de vérification s’est rapidement heurtée à une difficulté majeure : elle a été perçue par une partie du public comme une nouvelle forme de censure exercée par les élites médiatiques. Les nombreuses critiques exprimées à leur encontre sur les réseaux sociaux vont largement en ce sens. La figure du journaliste « vérificateur » s’est vue contestée dans son autorité même, accusée de servir les intérêts des puissants plutôt que la vérité. Cette contestation a trouvé une expression particulièrement virulente dans les milieux se revendiquant de la « réinformation », où le fact-checking est systématiquement interprété comme une tentative de contrôle de la pensée.

La création d’instances d’analyse du complotisme (cf. l’Observatoire Conspiracy Watch) a accentué cette polarisation. En établissant des listes de personnalités ou de contenus « complotistes », ces initiatives ont contribué, malgré leur intention louable, à créer une frontière binaire entre pensée légitime et pensée illégitime. Cette classification manichéenne a paradoxalement renforcé le sentiment d’être persécuté chez ceux qu’elle désignait, validant à leurs yeux la thèse d’un pouvoir occulte cherchant à faire taire les dissidents. Il faut le reconnaître : le fact-checking, pour nécessaire qu’il soit, ne suffit pas à restaurer la confiance. Pire, perçu comme partial, il peut l’éroder davantage.

Cette dynamique d’opposition entre « vérité officielle » et « vérité alternative » a produit un effet pervers : l’aplatissement des controverses. Dans l’espace numérique, des affirmations de nature radicalement différente se retrouvent placées sur un même plan, agrégées sous l’étiquette unificatrice de « complotisme ». Ainsi peut-on voir juxtaposées des théories aussi hétérogènes que le platisme (la Terre serait plate), des rumeurs sur l’identité de genre de Brigitte Macron, le mythe antisémite d’une domination juive mondiale, la contestation de la sécurité des vaccins ou l’exagération des dangers de l’hydroxychloroquine.

Disparition des nuances

Cette mise en équivalence pose un problème majeur. Ces différentes affirmations ne relèvent ni des mêmes régimes de vérité, ni des mêmes enjeux, ni des mêmes degrés de dangerosité sociale. Le platisme, pour absurde qu’il soit, ne menace directement personne ; l’antisémitisme structurel a produit des génocides ; la défiance vaccinale peut avoir des conséquences sanitaires mesurables. En les agrégeant sous une même catégorie accusatoire, on brouille les lignes et on prive le débat public des nuances nécessaires à une réponse appropriée.

Voilà précisément ce que l’on reproche ordinairement aux « anti-conspi » : leur tendance à mêler des choses disparates, par facilité ou par stratégie. Cette horizontalisation du complotisme est contre-productive. Elle empêche de distinguer les questions légitimes des délires pathologiques, les inquiétudes fondées des paranoïas collectives. Cette situation configure un cercle vicieux où chaque tentative de restaurer une autorité légitime produit, chez ceux qui s’en méfient, un renforcement de leur conviction d’être les victimes d’une manipulation.

Plus les institutions s’efforcent de « lutter contre les fake news, plus elles apparaissent suspectes aux yeux de ceux qui doutent déjà d’elles. Plus les scientifiques expliquent, plus ils semblent « faire de la propagande ». Plus les médias vérifient, plus ils paraissent « au service du Système ».

Cette dynamique s’autoentretient d’autant plus que certaines des inquiétudes exprimées par les complotistes ne sont pas entièrement dénuées de fondement factuel. Car il existe effectivement une concentration oligarchique du pouvoir économique et médiatique. Et puis les institutions ont effectivement menti par le passé (on pense à l’affaire du sang contaminé en France, aux armes de destruction massive irakiennes inventées, aux révélations Snowden sur la surveillance de masse). Et les scandales sanitaires sont une réalité récurrente (Mediator, Dépakine, glyphosate).

Dès lors, comment distinguer la vigilance légitime de la paranoïa ? C’est toute la difficulté. Et c’est précisément pour cela qu’il ne faut pas disqualifier d’emblée toute question, tout doute, toute remise en cause. Le complotisme prospère sur les zones d’ombre que nous refusons collectivement d’éclairer.

Une irrationalité hyperrationalisée

Le complotisme contemporain ne peut donc se comprendre comme une simple irrationalité cognitive ni comme un phénomène uniquement imputable aux « réseaux sociaux » ou à la « post-vérité ». Il s’enracine dans une crise plus profonde de l’autorité scientifique et politique, crise elle-même liée à des transformations structurelles du capitalisme, des médias et des modes de circulation de l’information.

Il se nourrit de faits réels – la concentration du pouvoir, les mensonges avérés, les scandales documentés – qu’il surdétermine et réinterprète selon une grille paranoïaque. Le complotisme est toujours un mixte de vrai et de faux, de légitime et de délirant. C’est ce qui le rend si difficile à combattre.

Paradoxalement, la lutte contre le complotisme, telle qu’elle s’est organisée ces dernières années, participe de cette même dynamique qu’elle prétend combattre. En traçant une frontière nette entre vérité et mensonge, entre raison et déraison, entre légitimité et illégitimité, elle produit les conditions de sa propre contestation. Elle oublie que la confiance ne se décrète pas, qu’elle se construit dans la transparence et la reconnaissance des erreurs passées, et qu’elle suppose de prendre au sérieux – sans les valider – les inquiétudes de ceux que l’on prétend « éclairer ».

C’est à partir de ce constat qu’il devient possible de penser autrement la question complotiste, non plus comme un problème de « désinformation » à éradiquer par des campagnes de fact-checking, mais comme un symptôme de transformations plus profondes, qui appellent une réponse citoyenne autant qu’intellectuelle.

Le complotisme est aussi le prix que nous payons collectivement pour nos mensonges passés, silences coupables et cécités volontaires (cf. l’affaire Epstein), et notre incapacité à créer un espace de débat où la critique légitime ne soit pas immédiatement assimilée à la déraison. Tant que nous n’aurons pas compris cela, nous continuerons à alimenter le monstre que nous prétendons combattre.


Pascal Lardellier vient de publier Le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (L’Aube, 2026).

The Conversation

Pascal Lardellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment s’explique le succès des théories complotistes ? – https://theconversation.com/comment-sexplique-le-succes-des-theories-complotistes-277876

Quand le sourire devient un enjeu électoral pour les femmes candidates

Source: The Conversation – in French – By Iona Astier, PhD Candidate in Economics, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Durant les municipales, les panneaux électoraux fleurissent dans nos communes. Regards francs, promesses locales, slogans calibrés. Et presque toujours, un sourire. Anodin ? Pas vraiment. Derrière cette expression du visage se joue une partition bien plus complexe qu’une simple question d’esthétique. Pour les femmes candidates, sourire est même une exigence politique silencieuse.


En 2016, lors de la convention démocrate, Hillary Clinton est davantage commentée pour son absence supposée de sourire et de chaleur que pour son programme. Quelques années plus tard, Élisabeth Borne, alors Première ministre, est à plusieurs reprises décrite comme « froide » ou « raide ». Dans son livre Vingt Mois à Matignon (2024), elle relate avoir été jugée plus sévèrement qu’un homme sur son attitude. Elle arbore d’ailleurs un franc sourire sur la couverture de son livre. Dans les deux cas, le reproche ne porte pas sur les idées, mais sur l’apparence, l’allure.

L’absence de sourire est donc plus souvent reprochée aux femmes. Mais est-ce que cette attente a un effet électoral ? Autrement dit, est-ce que l’absence de sourire est plus coûteuse électoralement pour une femme que pour un homme ?

Mesurer le sourire des candidats et candidates

Une récente étude menée à partir de plus de 9 000 professions de foi des législatives françaises de 2022 et 2024, met ce phénomène à l’épreuve de la réalité statistique (Lippmann, 2026). Ces professions de foi sont un support d’analyse précieux. En France, chaque électeur et électrice le reçoit avant le scrutin. Il présente à la fois le programme et la photographie du candidat ou de la candidate aux côtés des principaux cadors du parti politiques auxquels ils sont affiliés.

À l’aide d’outils d’intelligence artificielle, les émotions affichées sur les photographies ainsi que la présence ou non d’un sourire ont été mesurées. Près de 80 % des femmes sont classées comme « souriantes » sur leur photo contre moins de 60 % des hommes, soit un écart de 19 points de pourcentage. Les femmes apparaissent donc nettement plus souriantes que leurs homologues masculins.

Ce que coûte un sourire

L’analyse statistique montre également que cette différence n’est pas neutre électoralement. En exploitant les mêmes données issues des législatives de 2022 et 2024, nous avons mesuré l’impact du sourire sur les résultats électoraux en tenant compte de l’âge du candidat, de son parti politique, de sa profession, du département et du type de circonscription, ainsi que du contenu de la profession de foi.

À caractéristiques comparables, les hommes souriants et les femmes souriantes obtiennent environ deux points supplémentaires dans les urnes par rapport aux hommes ne souriant pas. Mais l’asymétrie apparaît chez les candidats qui ne sourient pas : une femme qui ne sourit pas obtient environ deux points de moins qu’un homme ne souriant pas. Pour un homme, sourire est donc un atout. Pour une femme, c’est davantage une condition pour éviter une pénalité.

graphique représentant l’effet estimé du sourire et du genre sur la part des voix au 1ᵉʳ tour
Effet estimé du sourire et du genre sur la part des voix au 1ᵉʳ tour DR.
Fourni par l’auteur

Pour confirmer ces résultats, nous avons mené une expérience en ligne auprès de 1 000 personnes représentatives de la population française. Nous avons soumis aux participants des paires de photographies de candidats et candidates fictifs générées par intelligence artificielle. Pour chaque candidat fictif, deux versions de la même photographie ont été créées, l’une souriante et l’autre neutre, puis présentées aux participants afin de mesurer l’effet du sourire sur leurs intentions de vote.

À chaque participant, nous avons posé la question : « Si vous deviez choisir entre ces deux candidats, quelle est la probabilité que vous votiez pour le candidat A plutôt que pour le candidat B ? »

Les résultats préliminaires indiquent qu’une expression neutre réduit les intentions de vote pour tous les candidats, mais que cet effet est plus marqué pour les femmes. Ne pas sourire réduit leurs chances d’être choisies d’environ trois points de pourcentage supplémentaires par rapport aux hommes. Ces résultats, cohérents avec l’analyse des professions de foi, font actuellement l’objet d’un article scientifique en cours de rédaction.

Exemples de deepfakes utilisés dans l’expérience afin d’étudier l’effet du sourire sur les intentions de vote. DR.
Fourni par l’auteur

La « double contrainte » des femmes en politique

Pourquoi cette injonction au sourire vise-t-elle plus fortement les femmes ? La psychologie a établi que les stéréotypes de genre font des femmes des personnes naturellement chaleureuses, attentives aux autres et peu enclines à l’agressivité, tandis que les hommes seraient associés à la compétitivité, à l’assurance et à la maîtrise émotionnelle. Mais lorsque les femmes accèdent à des positions de pouvoir, ces attentes entrent en tension.

Les femmes font face à une « double contrainte » : en tant que femmes, elles sont attendues sur le registre de la chaleur et de l’empathie alors qu’en tant que responsables politiques, elles doivent incarner l’autorité, la fermeté, qui sont des qualités associées au masculin. Si elles affichent trop de chaleur, elles risquent d’être jugées insuffisamment crédibles ou moins compétentes.

À l’inverse, si elles adoptent les codes de sérieux et de distance, valorisés en politique, elles s’exposent aux critiques de froideur, de « raideur » ou de manque d’empathie, comme l’ont vécu Hillary Clinton ou Élisabeth Borne. Cette double contrainte soulève une question stratégique : faut-il sourire pour être élue, quitte à devoir ensuite recomposer son image une fois en fonction ? Nos données ne permettent pas de répondre à cette question. Elle pointent néanmoins vers un paradoxe : les ressorts de la victoire électorale ne sont pas nécessairement ceux de l’exercice du pouvoir.

Pour les hommes, ce conflit est bien moins marqué. Les stéréotypes qui leur sont associés correspondent d’emblée à ceux liés à l’exercice du pouvoir. Cette concordance leur offre une plus grande liberté émotionnelle. Se montrer chaleureux n’est pas considéré comme une transgression, c’est une simple marque d’accessibilité, qui ne retire rien à leur crédibilité.

À l’inverse, si une femme répond aux attentes de chaleur et d’empathie traditionnellement associées au féminin, elle risque d’être perçue comme moins compétente. Le sourire devient alors un outil d’ajustement qui réduit la tension entre ces exigences contradictoires, une manière de « compenser » l’accès à une fonction de pouvoir encore perçue comme une transgression du rôle féminin. Cette contrainte oblige les femmes à investir davantage dans le contrôle de leur image.

À la charge politique s’ajoute alors une charge émotionnelle, une forme de « taxe invisible » qui représenterait une dépense d’énergie et de ressources que leurs homologues masculins n’ont pas à supporter. Si ce coût émotionnel est bien documenté théoriquement, les enquêtes menées directement auprès de femmes politiques sur ce vécu restent encore rares.

Composer avec les attentes

Face à ces contraintes, les femmes politiques peuvent adopter différentes stratégies. La première est la conformité : afficher chaleur et sourire pour répondre aux attentes genrées, au prix d’un effort supplémentaire. La seconde est la contestation en refusant ces normes et en assumant neutralité ou distance. Mais cette voie est électoralement risquée. Comme le montrent nos données, une candidate qui ne sourit pas s’expose à une pénalité dans les urnes que ses homologues masculins ne subissent pas.

Une troisième stratégie consiste à instrumentaliser ces contraintes. La politiste Frédérique Matonti a montré que le traitement médiatique stéréotypé des femmes politiques peut, dans certains contextes, se retourner en avantage. Dans le cas de Marine Le Pen, ce traitement a contribué à l’humaniser par contraste avec son père, servant ainsi sa stratégie de dédiabolisation du parti.

Un sourire peut sembler anodin. Mais lorsqu’on observe chez qui il est demandé, et à quel moment il est valorisé, alors il devient un révélateur des normes qui encadrent encore l’accès des femmes aux positions de pouvoir. Comprendre ces mécanismes, c’est ouvrir la voie à la réflexion et interroger ce que nous attendons, souvent inconsciemment, de celles et ceux qui nous gouvernent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand le sourire devient un enjeu électoral pour les femmes candidates – https://theconversation.com/quand-le-sourire-devient-un-enjeu-electoral-pour-les-femmes-candidates-277759

Médias : les atteintes à la liberté de la presse de plus en plus fréquentes en région

Source: The Conversation – in French – By Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse

Les menaces, les violences ou les entraves d’accès à l’information sont en hausse, empêchant parfois les journalistes de presse locale de couvrir correctement la campagne pour les élections municipales.


« On vire la presse et on évite de la lire ; comme ça, on vivra mieux ! » Ces propos, prononcés par Christian Poiret, président du conseil départemental du Nord, le 10 janvier 2026, à l’occasion des vœux du maire de Féchain, est un exemple des nombreuses atteintes à la liberté de la presse locale relevées ces derniers mois.

Procédures-bâillons, entraves d’accès à l’information, intimidations verbales ou menaces judiciaires, cyberharcèlements, dénonciations publiques, agressions au cours d’une manifestation, vols ou casses de matériel, violences physiques, retrait ou conditionnement des financements publics, pressions politiques… En 2024, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse recensait 91 atteintes au niveau national. Entre 2018 et 2023, plus de 220 incidents liés à la sécurité des journalistes locaux ont été recensés par le Mapping Media Freedom.

Cette tendance est à la hausse, selon le rapport de Reporters sans frontières qui dénonce en outre des menaces de mort, des prises de position publique hostiles estimant que « l’information locale est de plus en plus cadenassée avec des interdictions d’accès à des événements d’intérêt général ou des restrictions d’accès par les forces de l’ordre ». Cette hausse n’est, pour l’heure, pas encore chiffrée précisément.

Des atteintes provenant de personnes ou de groupes détenteurs de l’autorité publique ou de mandats représentatifs

Les agressions récentes sont particulièrement marquantes, notamment parce qu’elles proviennent parfois de personnes détentrices de mandat représentatif ou de l’autorité publique. En octobre 2025, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Fabrice Pannekoucke traitait Médiacités de « torchon » en plein hémicycle du conseil régional, car le média d’investigation locale avait révélé que son test d’un portail électronique à l’entrée des lycées était illégal.

Le 5 janvier, une cinquantaine d’ostréiculteurs, dont des représentants syndicaux, encagoulés, ont brûlé des pneus, bloqué le portail d’accès aux locaux et insulté des journalistes de Midi libre pendant plusieurs heures, manifestant leur mécontentement à la suite des articles qu’ils jugeaient à charge. Quelques semaines avant, des agriculteurs avaient pris pour cible ce média et ces journalistes dans le cadre d’une manifestation.

Plusieurs élus choisissent délibérément de ne plus communiquer avec les journalistes et préfèrent utiliser les réseaux sociaux ou les outils de communication de leurs institutions. Reporters sans frontières assure qu’« empêcher les journalistes d’avoir accès à des événements ou à des documents d’intérêt public est désormais chose courante en France : une atteinte caractérisée à la liberté de la presse et in fine au droit du public à l’information ».

L’ONG pointe également l’augmentation des procédures-bâillons. Ces poursuites judiciaires disproportionnées, excessives ou déraisonnables, qui visent à faire taire des personnes physiques ou morales, touchent particulièrement les médias d’investigation locale indépendants, tels que Médiacités, Marsactu ou encore Splann !. Elles jouent alors sur le déséquilibre de pouvoir, financier ou politique, pour faire pression sur le média.

Une couverture locale des élections municipales entravée

Cette situation est particulièrement préoccupante dans le contexte des élections municipales où la presse locale demeure un vecteur d’information de premier plan. Alors que la défiance envers les médias progresse, la presse locale est toujours un repère : 63 % des sondés du baromètre de la Croix font confiance aux médias locaux. C’est notamment le rôle d’animateur de débats publics qui est utile en temps de municipales.

Ainsi, l’Est éclair a lancé une consultation citoyenne pour mettre en avant les souhaits des habitants et les faire valoir auprès des candidats. De son côté, le Télégramme a créé une plateforme pour aider le public à se repérer dans les propositions. La Provence, quant à elle, a envoyé une équipe spéciale de journalistes pendant deux mois sur les marchés pour « demander aux habitants ce qu’ils attendent de cette élection municipale ».

Les médias locaux, à l’image de la Provence toujours, travaillent à renforcer le dialogue entre les candidats et les habitants, notamment dans l’espoir de lutter contre l’abstention. Dans le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône, le quotidien régional organise 30 débats pour permettre ce dialogue.

Par ailleurs, les médias indépendants ne cessent d’innover pour lutter contre la désinformation, proposer du « fact-checking » des annonces des candidats et autres formats de vulgarisation des fonctions des mairies, comme le montre un partenariat de Médiacités, Marsactu, le Poulpe, Splann ! et Rue89 Strasbourg.

Maillage du territoire qui s’amenuise : vers des déserts informationnels en France ?

En France, 7 000 journalistes produisent l’information locale (presse quotidienne régionale ou départementale et presse hebdomadaire régionale, télévision locale) alors que les effectifs de la presse départementale ont été réduits de 20 % et ceux de la presse quotidienne régionale (PQR) de 9 % entre 2013 et 2023, selon les chiffres du ministère de la culture et de l’Arcom de janvier 2026.

La presse locale est menacée par la diminution des abonnements, des revenus issus de la publicité, par la non-rémunération des droits voisins par les Gafam, alors que les coûts d’impression et de distribution ne cessent d’augmenter. La bascule numérique et la diversification des activités engagées depuis longtemps, avec plus ou moins de succès, par les médias locaux traditionnels, ne parviennent pas à compenser cette érosion.

La question des déserts informationnels, qui désignent des territoires dans lesquels l’accès à une information fiable et de qualité est insuffisant, commence aussi à se poser en France. Ces deux dernières années, les deux rapports du Centre pour le pluralisme et la liberté dans les médias et de la Fondation Jean-Jaurès sur le sujet ont été clairs : la situation des territoires est fragile mais, pour le moment, aucun désert médiatique n’est recensé.

Pour autant, le maillage territorial s’érode : depuis dix ans, une centaine d’agences locales a disparu, la plupart dans des zones rurales. Ces fermetures, qui se couplent à la diminution du nombre de journalistes ou à la disparition de médias locaux d’investigation, satiriques ou indépendants, sont liées à la forte concentration du secteur.

Cette concentration n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée ces dix dernières années. À tel point que le Centre pour le pluralisme et la liberté des médias indique dans son rapport de 2024 que le paysage médiatique français est considéré à « risque haut » pour son insuffisance d’infrastructures de médias locaux, la faiblesse de l’indépendance éditoriale et l’insuffisance de son inclusivité sociale. Là encore, les effets de cette concentration sont clairement identifiés : fragilisation de la crédibilité de l’information, biais idéologiques, risques d’autocensure, perte d’indépendance des journalistes et des rédactions, fragilisation économique, renforcement de la crise de confiance des publics.

The Conversation

Pauline Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Médias : les atteintes à la liberté de la presse de plus en plus fréquentes en région – https://theconversation.com/medias-les-atteintes-a-la-liberte-de-la-presse-de-plus-en-plus-frequentes-en-region-278214

Les coopérations entre services de renseignement européens et américains à l’épreuve de Trump

Source: The Conversation – in French – By Hager Ben Jaffel, Docteure en relations internationales spécialisée dans la sociologie du renseignement et de la sécurité, Institut catholique de Lille (ICL)

Les services de renseignement des États-Unis et des pays membres de l’Union européenne entretiennent depuis longtemps des coopérations internationales denses, fondées sur des échanges d’informations et des intérêts communs. Malgré les tensions politiques entre les deux rives de l’Atlantique sous l’administration Trump, ces relations se poursuivent à ce jour.


Les menaces répétées d’annexion du Groenland, les sorties diplomatiques controversées et, plus généralement, la posture ouvertement antagoniste de l’exécutif américain à l’égard des Européens témoignent d’un climat de défiance inédit entre alliés transatlantiques dont le dernier forum de Davos a fourni un exemple révélateur. Mais qu’en est-il des alliances entre services de renseignement ?

Souvent perçus comme des acteurs domestiques au service du pouvoir politique, les services de renseignement sont en réalité largement internationalisés et disposent, dans leurs rapports avec leurs homologues étrangers, d’une autonomie significative… même si celle-ci peut parfois être perturbée par des interférences politiques.

Des collaborations de longue date

Les collaborations entre services de renseignement sont anciennes, certaines remontant au moins à la Première Guerre mondiale, et résultent davantage d’accords entre services que de décisions de leurs gouvernements respectifs. Qu’elles soient bilatérales ou multilatérales, ces alliances cimentent de nombreuses activités : présence d’officiers de liaison auprès de pays partenaires, stations d’écoute, participation à des conférences internationales et, plus simplement, échanges routiniers d’informations.

Plusieurs études en sciences sociales ont ainsi montré comment s’est constitué, au fil du temps, un réseau de relations très étroit autour d’intérêts communs. La lutte contre le terrorisme, contre la prolifération nucléaire et contre d’autres menaces jugées imminentes a ainsi permis aux services de justifier la nécessité de travailler ensemble et d’échanger des données sur des individus, organisations ou États perçus comme « dangereux ». L’idée, largement admise, que le partage d’informations permettrait de prévenir des attentats et autres incidents a favorisé l’essor de dispositifs de surveillance, au détriment d’un contrôle démocratique contraignant.

Un exemple de ces dynamiques est celui des partenariats noués par la National Security Agency (NSA) avec plusieurs homologues européens, qui ont permis de mettre en commun des technologies de pointe — comme l’intelligence artificielle ou encore l’analyse algorithmique — pour collecter et analyser massivement des communications privées. Le recours à ces technologies repose aussi sur des alliances étroites des agences de renseignement avec les géants du numérique, devenus des intermédiaires incontournables qui mettent, bon gré mal gré, les données de leurs consommateurs à la disposition des services de renseignement.

La solidarité et la confiance affichées ne doivent pas faire oublier que les collaborations internationales restent un univers marqué par de fortes rivalités. Les services y sont en concurrence pour accéder à l’information, pour imposer les problèmes qu’ils jugent prioritaires et, plus largement, pour occuper une position avantageuse dans des relations où tous ne disposent pas des mêmes moyens financiers, humains ou techniques. Dans ce contexte, l’espionnage entre services et autres manœuvres déloyales font aussi partie du jeu.

Ces éléments suggèrent que les alliances en matière de renseignement obéissent à leurs propres logiques plutôt qu’à une loyauté indéfectible envers l’autorité politique. C’est dans ce contexte que le renseignement militaire danois a surveillé les communications de plusieurs dirigeants politiques européens pour le compte de la NSA. Mais surtout, parce qu’ils possèdent un savoir approfondi sur les dangers qui menacent le monde, les services de renseignement s’imposent au cœur des décisions en matière de sécurité, rendant les dirigeants politiques dépendants de leur expertise.

Une continuité malgré des interférences politiques

Cela étant dit, les alliances entre services de renseignement ne sont pas étanches et peuvent faire l’objet d’interférences politiques. Si les disputes entre les services de renseignement et les professionnels de la politique ont toujours existé, l’attitude ouvertement hostile de l’internationale réactionnaire incarnée par l’administration Trump et ses partisans MAGA a fait craindre une rupture ou, du moins, une fragilisation significative de la coopération. Seulement, les discours alarmistes font souvent l’impasse sur les capacités d’adaptation et de résilience des services de renseignement.

Confrontés à un contexte politique défavorable, ils parviennent le plus souvent à retourner la situation à leur avantage et à se réorganiser habilement. Ainsi, plusieurs services de renseignement européens ont renforcé leurs échanges, évoquant même la possibilité de créer un Five Eyes européen (en référence à l’alliance réunissant les services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis, et coopérant régulièrement avec plusieurs autres pays, essentiellement européens et asiatiques).

D’autres ont développé des cellules de veille pour mieux anticiper l’imprévisibilité de l’exécutif américain, avec des bénéfices concrets : le personnel de l’unité en charge des États-Unis à la DGSE a été augmenté, et le budget de plusieurs services européens est prévu à la hausse, tirant parti des retombées de l’augmentation des dépenses de défense.

Plus largement, l’histoire montre que les liens entre services restent solides même lorsque les gouvernements ont des positions divergentes. Au début de ce siècle, les échanges entre la DGSE et la CIA se sont poursuivis malgré les désaccords sur la guerre en Irak. Un exemple plus récent est celui du Brexit, qui n’a pas entraîné de rupture majeure dans les relations entre la police britannique et ses homologues européens, lesquels continuent d’assurer le transit d’une grande partie du renseignement.

Comme dans toute relation, il peut se manifester des signes de prudence, de méfiance, ou encore d’ambivalence. Ainsi, les services britanniques et danois ont indiqué freiner, sans pour autant interrompre complètement, leurs échanges avec leurs homologues américains, s’inquiétant des implications légales et plus largement de la politisation du renseignement américain. Irrité par les provocations répétées envers le Groenland, le service du renseignement militaire danois n’a, quant à lui, pas hésité à désigner les États-Unis comme une menace à la sécurité du pays, au même titre que la Chine et la Russie.

Pour autant, il serait faux de croire que, dans un climat apaisé, l’échange de renseignements se ferait sans restriction. Les services ne partagent pas tous leurs secrets, tout le temps et avec tout le monde. Au contraire, la retenue observée chez certains traduit plutôt une asymétrie habituelle dans les échanges qui perdure et peut être accentuée en période de turbulences.

Les signes de continuité sont bien là et rappellent une réalité essentielle : le renseignement relève avant tout des professionnels du métier, et non des politiques. Le forum de Davos a ainsi accueilli un autre rendez-vous important, celui des chefs des services de renseignement européens et anglo-saxons, dont la CIA, soucieuse de préserver ses liens avec le Vieux continent.

Trump et le « deep state » : je t’aime, moi non plus

Les réticences exprimées par plusieurs services européens s’expliquent, en partie, par la volonté de Donald Trump de démanteler le « deep state » et par ses conséquences. S’il a mis à exécution certaines de ses menaces en procédant à une vague de licenciements au sein des services de renseignement, il n’en demeure pas moins qu’ils n’ont ni disparu ni cessé de fonctionner. Dans les faits, le pouvoir exécutif reste dépendant d’eux. Les nominations de figures controversées à la tête de plusieurs agences, au détriment de fonctionnaires de carrière, répondent à une volonté d’aligner la direction sur l’agenda politique et idéologique.

Par ailleurs, l’actualité internationale montre que les services de renseignement restent essentiels à la mise en œuvre de la politique étrangère. Longtemps décriée, la CIA semble désormais être revenue dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche, tirant profit des opportunités offertes par la lutte contre le narcotrafic et la guerre en Iran pour réaffirmer sa pertinence et utilité auprès du pouvoir politique. Autant d’éléments qui illustrent la complexité des relations entre les services de renseignement et le pouvoir politique, faites à la fois de distance et de proximité.

The Conversation

Hager Ben Jaffel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les coopérations entre services de renseignement européens et américains à l’épreuve de Trump – https://theconversation.com/les-cooperations-entre-services-de-renseignement-europeens-et-americains-a-lepreuve-de-trump-277878

« Intouchables des Pyrénées », « race maudite »… Qui étaient vraiment les cagots ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emma Duteil, Doctorante en histoire, Aix-Marseille Université (AMU)

Article de journal assurant présenter les « derniers cagots » des Pyrénées. « Points de vue », 1962, Fourni par l’auteur

Population discriminée depuis le Moyen Âge, cibles de théories racistes et éléments d’intérêt touristique au XIXe siècle, les cagots ont été l’objet de beaucoup de fascination. Les exclusions qu’ils ont subies tout comme les origines de celles-ci sont aujourd’hui au centre de nouvelles recherches en histoire.


Dans les années 1960, à Luz (Hautes-Pyrénées), les touristes en goguette dans les Pyrénées étaient invités à venir voir la dernière famille « cagot » de la région. Ces hommes et femmes de petite taille étaient présentés comme les ultimes descendants d’une « race maudite », discriminés depuis plus de mille ans dans la région.

Sur les brochures touristiques de la région, encore aujourd’hui, on trouve mention des cagots qui sont tantôt présentés comme « les intouchables des Pyrénées », comme des « descendants des Wisigoths », ou encore comme « de petits individus difformes au lobe de l’oreille collé ». Mais qui étaient vraiment ces hommes et femmes discriminés ? Tâchons de faire le point entre les fantasmes, les sources historiques disponibles et les inconnues qui demeurent.

Carte postale présentant des « mains de cagots »
Carte postale présentant des « mains de cagots ».
Henri-Marcel Fay, CC BY

Dans les Pyrénées françaises et espagnoles, les individus appelés cagots, agotes, capots ou encore gahets, sont drapés d’un voile trouble. Leur identité, leur origine et leur sort ont fait couler beaucoup d’encre depuis cinq siècles, tant dans la littérature scientifique que dans les discours populaires. Il s’agit en tout cas d’une population discriminée entre le XIVᵉ siècle et le début du XIXᵉ siècle, même si les logiques d’exclusion ont évolué au gré des périodes.

Parmi les éléments de distinction les plus fréquents, on observe que les cagots sont obligés de se marier entre eux, qu’ils ont une place à part au cimetière, qu’ils n’ont pas la possibilité de participer aux assemblées du village et qu’ils doivent rester au fond de l’église lors des offices divins. Mais que peut-on savoir de plus sur ce groupe, et qui peut réellement être appelé « cagot » ?

Mythes et fantasmes

Dès le XVIᵉ siècle, différents auteurs s’interrogent sur l’origine des cagots, afin d’expliquer leur exclusion. Les cagots sont alors renvoyés tour à tour à des descendants de lépreux, de Wisigoths, de Cathares ou de Sarrasins, sans que l’on puisse trancher. Au XIXᵉ siècle, scientifiques et folkloristes de tous bords continuent à s’intéresser à eux, au moment même où la classification des races règne sur les écrits scientifiques de l’époque. Se démultiplient alors encore les imaginaires autour des cagots, renvoyés à une « race maudite » qui constituerait un groupe ethnique particulier. Les cagots sont aussi associés de façon erronée aux « crétins des Alpes » et aux « malades de goitre », affection qui provoque une déformation du cou.

L’ouvrage du professeur Francisque-Michel au XIXᵉ siècle, considère les cagots comme une « race maudite » et entreprend une vaste enquête dans les Pyrénées, s’appuyant à la fois sur des sources textuelles et sur des rumeurs locales
Au XIXᵉ siècle, l’ouvrage du professeur Francisque Michel considère les cagots comme une « race maudite » et entreprend une vaste enquête dans les Pyrénées, s’appuyant à la fois sur des sources textuelles et sur des rumeurs locales.
CC BY

À cette époque, il faut rappeler que les Pyrénées deviennent un haut lieu du tourisme thermal : l’existence des cagots permet alors de fabriquer une culture locale folklorique et de rendre la région attractive. En témoignent la diffusion de cartes postales représentant supposément des maisons de cagots, ou des cagots eux-mêmes. Des voyageurs français et anglais tentent, durant leurs balades, de trouver ces cagots, sans bien en connaître les critères d’identification.

Les cartes postales représentants les quartiers, ponts, sources des cagots se diffusent au XIXᵉ siècle. Ici deux femmes se tiennent aux abords d’une maison pyrénéenne dans le « quartier des cagots » de Saint-Savin
Les cartes postales représentants « les quartiers, les ponts, les sources des cagots » se diffusent au XIXᵉ siècle. Ici deux femmes se tiennent aux abords d’une maison pyrénéenne dans le « quartier des cagots » de Saint-Savin (Hautes-Pyrénées).
Daniel Trallero, Fourni par l’auteur
Le bénitier des cagots de Saint-Savin
Le « bénitier des cagots » de Saint-Savin.
Archives départementales des Hautes-Pyrénées, 5 Fi 396/24, CC BY

Tous les individus pathétiques, pauvres ou boiteux résidant dans les montagnes deviennent alors de potentiels cagots. Or, à cette époque, la discrimination a disparu un peu partout, les cagots se fondant dans la masse. Ne restent que les noms de lieux pour faire perdurer leur souvenir : les visiteurs du XIXᵉ siècle trouveront ainsi une « fontaine des cagots », un « pont des cagots »…

Mais lorsque l’on regarde de plus près les sources textuelles des siècles de discrimination (XVᵉ-XIXᵉ siècle), on constate que les cagots n’ont jamais eu aucune particularité physique. Les archives judiciaires, notariales, municipales et provinciales abondent en ce sens : les cagots sont bien portants, vivent comme les autres, ont la même langue, les mêmes noms, la même religion et sont parfois même riches.

Arrêt du Parlement de Toulouse en 1627, qui déclare que les cagots sont « exemptz de toute espèce de lèpre, ladrerie et autres semblables maladies contagieuses et, ce faizant, n’entendre empêcher qu’ils ne puissent hanter, fréquanter et converser avec toute sorte de personnes et en tous lieux ».
Archives Départementales de la Haute-Garonne (1B477), Fourni par l’auteur

Une exclusion avant tout sociale

L’exclusion des cagots a dès lors plutôt une explication sociale et politique. La marginalisation des lépreux étant de mise au Moyen Âge, c’est là un premier élément qui pourrait expliquer l’éloignement de cette population considérée comme descendante de lépreux, impure et souillée « de l’intérieur ».

Mais une hypothèse plus récente dans l’historiographie postule que les cagots auraient été des nouveaux venus dans les villages au Moyen Âge, installés par des seigneurs sur leurs propres terres, puis marginalisés par les populations paysannes locales revendiquant leur autonomie à l’égard de ces terres soumises à un seigneur.

Aussi, l’insulte de « cagot » – du bas latin cacare relatif aux excréments et à la souillure – a pu permettre dans un village d’établir des hiérarchies au sein du voisinage, entre des individus établis et des marginaux. Il faut donc étudier ce phénomène en sortant d’un cadre racial hérité du XIXᵉ siècle afin d’observer les logiques d’exclusion sociale qui s’exercent dans un lieu donné. Car les différents travaux s’intéressant aux cagots ont longtemps glosé sur leur prétendue distinction physique, au détriment d’une analyse des rapports de force et des dominations qui s’exercent par le biais de cette catégorie.

Or, selon les villages, les cagots ne sont pas soumis aux mêmes interdits et provoquent plus ou moins de remous. Dans beaucoup de paroisses où existaient des « cagots », il n’y a aucune trace archéologique de ségrégation au niveau des sépultures, et le terme disparaît rapidement sans qu’on ait de traces de conflit majeur.

À Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) au contraire, les habitants entreprennent de déterrer leurs corps, des violences interpersonnelles ont lieu et le conflit avec les cagots fait l’objet de multiples procès qui remontent jusqu’au roi. Or ce village est alors en déclin économique, et les familles dites « cagotes » accumulent des terres, acquièrent des maisons. Un dicton populaire circule d’ailleurs un peu plus tard : « Si vous devez à un cagot, payez-le tout de suite. » Le fait de renvoyer ces individus à un statut inférieur et souillé permet de marginaliser des individus qui s’enrichissent.

La désignation de cagot dissimule donc des enjeux matériels, économiques, communautaires, propres à chaque localité. Toutes choses égales par ailleurs, des travaux récents ont montré la diversité des individus compris sous le terme de cathares, catégorie péjorative qui ne renvoie pas, comme on l’a pensé, à un mouvement unifié et organisé, mais qui comprendrait un éventail d’individus très différents, dont la stigmatisation reposerait aussi sur des fondements économiques et sociaux.

Carte postale représentant une procession de cagots, les « parias des Pyrénées »
Carte postale représentant une procession de cagots, les « parias des Pyrénées ». Source : Archives départementales des Hautes-Pyrénées, 48 Fi 53/18.
CC BY

Être ou ne plus être un cagot

Toutefois, peut-on savoir qui est cagot ?

Si les institutions à partir de la Renaissance parlent bien de « cagot » dans les textes, elles ne donnent à leur sujet que les interdits qui les frappent. Selon des règlements du XVIIᵉ siècle dans le Béarn, il est défendu aux « cagots » de se mélanger aux autres individus, de porter des armes, de vendre de la nourriture sur les marchés.

Mais le terme « cagot » est ensuite interdit par le pouvoir royal en 1683, car il est jugé discriminatoire et infamant, « sans que l’on puisse précisément savoir la raison de cette distinction », selon les termes de l’intendant du Béarn de l’époque. Le mot est désormais puni par la loi, et les registres de baptême et les contrats de vente font disparaître l’appellation « cagot » de leurs colonnes. On peut imaginer que les enfants de ceux qui étaient appelés « cagots » aux XVᵉ et XVIᵉ siècles continuent de l’être, mais on n’a pas toujours de preuve d’une discrimination qui continuerait pour eux. Pour retrouver la trace de cagots aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle, il faut passer par les sources judiciaires : c’est dans les procès et les moments conflictuels que l’on comprend qu’ils continuent à exister.

Archive notariale mentionnant le procès mené par un groupe d’individus de Saint-Jean-Pied-de-Port (aujourd’hui dans les Pyrénées-Atlantiques) en 1701 : on apprend qu’ils ont été traités de cagots, empêchés de participer à l’office divin et « arrêtés par les cheveux et traités à coups de pieds et de poings et autrement en injures ».
Archives Départementales des Pyrénées-Atlantiques, 3E8329, Fourni par l’auteur

Lors de ces conflits, on observe que les discriminations envers des individus appelés « cagots » se poursuivent jusqu’au XIXᵉ siècle. Finalement, est cagot celui qui est désigné comme tel, qui est réputé impur par ses pairs et qui subit des marginalisations quotidiennes. Les individus ne sont pas cagots en soi, partout ; ils ne sont pas reconnaissables par un visage, un nom de famille générique ou une langue. Ceux qui sont accusés d’être cagots, dans les procès, ont des noms basques et gascons communs dans la région : Oyhamboure dans le Pays basque français, Sanchotena en Espagne, Nogué dans le Béarn…

Ils sont donc connus localement, au sein même des villages, grâce à des phénomènes d’interconnaissance et de réputation : on les identifie par un nom de maison ou par l’endroit où ils vivent. L’historien, quant à lui, peut les retrouver par les violences qu’ils subissent : sont cagots ceux qui sont toujours contraints à se marier entre eux, à avoir une place à part au cimetière, à être exclus des fonctions de maire, à rester au fond de l’église lors des offices divins.

Le terme de « cagot » est toujours donné de l’extérieur et n’est d’ailleurs jamais revendiqué. Lorsque les « cagots » vont eux-mêmes au tribunal, du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, c’est pour faire punir ceux qui les ont appelés ainsi, obtenir réparation et faire disparaître ce terme – ce qui sera un succès. En somme, le terme de « cagot » est à l’époque moderne un réceptacle pour exclure une fraction de la population, et une insulte qui permet de réinjecter de la différence quand celle-ci disparaît.

Cette exclusion sociale basée sur un argument biologique – celui d’une généalogie qui serait souillée – se retrouve hors du contexte pyrénéen, comme en Bretagne où les sources attestent de l’existence des caqueux. À l’origine malades de la lèpre, les caqueux sont au XVᵉ siècle contraints de porter un morceau de drap rouge et ne peuvent exercer d’autres métiers que celui de cordier. À partir du XVIIᵉ siècle, bien qu’ils ne soient plus lépreux, les caqueux voient les sépultures de leurs défunts se retrouver, dans certaines paroisses bretonnes, aux prises avec des violences villageoises. À Pluvigner en 1687, l’enterrement d’un caqueux provoque une émeute de la part des habitants.

L’historien Alain Croix postule de la même façon que cette exclusion est nourrie par des animosités liées à des privilèges économiques, puisque les caqueux ne cotisent pas comme les autres paroissiens. Le caractère extraordinaire de ces violences montre ainsi, à l’instar des cagots, que des questions matérielles régissent aussi les logiques d’exclusion.

The Conversation

Emma Duteil est historienne, doctorante contractuelle à Aix-Marseille Université et à la Casa de Velázquez (Madrid), membre du laboratoire TELEMME (UMR 7303 AMU-CNRS).

ref. « Intouchables des Pyrénées », « race maudite »… Qui étaient vraiment les cagots ? – https://theconversation.com/intouchables-des-pyrenees-race-maudite-qui-etaient-vraiment-les-cagots-277283

How the US copied a cheap Iranian kamikaze drone and used it to bomb Iran

Source: The Conversation – UK – By Gemma Ware, Host, The Conversation Weekly Podcast, The Conversation

US low-cost, unmanned combat attack system (Lucas) drones in November 2025. US Central Command

As Pete Hegseth, the Fox News host turned Donald Trump’s defense secretary, stood on the front lawn of the Pentagon to record a promotional video in July 2025, a drone hovered above him.

Hegseth said that America’s adversaries had “produced millions of cheap drones” and it was time for the US to catch up. The Trump administration, he added, would arm combat units with “a variety of low-cost American-crafted drones” as part of a plan to secure US “drone dominance”.

A few days later, Hegseth toured a display of 18 American-made protype drones. One of those on display was a Low-Cost Uncrewed Combat Attack System (Lucas) drone. By December, a squadron of these kamikaze drones was already in the Middle East.

These Lucas drones may have been made in America, but they are a reverse-engineered copy of the kamikaze Iranian drone called a Shahed. Now, the US military has deployed them to attack Iran.

In this episode of The Conversation Weekly podcast,  we speak to Arun Dawson, a PhD researcher at King’s College London, about how the Iranians developed the Shahed drones, why the US decided to copy them, and what role these low-cost drones might play in the future of warfare.

“Each of these drones costs US$35,000 (£26,000),” says Dawson, compared with US$3.6 million for each Tomahawk cruise missile. “With an American style defence budget, you can buy enough of them that you completely saturate the capabilities of an adversary to respond.

“Once you’ve achieved that,” he explains, “you can then send in your high-expense equipment to do the dirty job of delivering pretty large, decisive payloads on particular targets. That’s what the American military is beginning to explore and pivot towards.”

Listen to the interview with Arun Dawson on The Conversation Weekly podcast and read an article he wrote for The Conversation. This episode was written and produced by Mend Mariwany and Gemma Ware. Mixing by Eleanor Brezzi and theme music by Neeta Sarl.

Newsclips in this episode from The WallStreet Journal, New York Post, 10 News and CBS News.

Listen to The Conversation Weekly via any of the apps listed above, download it directly via our RSS feed or find out how else to listen here. A transcript of this episode is available via the Apple Podcasts or Spotify apps.

The Conversation

Arun Dawson is affiliated with the Royal United Services Institute.

ref. How the US copied a cheap Iranian kamikaze drone and used it to bomb Iran – https://theconversation.com/how-the-us-copied-a-cheap-iranian-kamikaze-drone-and-used-it-to-bomb-iran-278695

Talk matters: How municipal council debates can enhance democracy

Source: The Conversation – Canada – By Karen Bird, Professor of Political Science, McMaster University

Municipal councils rarely dominate national headlines, yet they make decisions that shape our daily lives more directly than any other level of government.

From land use to transit, policing to public health, councils are where competing priorities collide and where communities see democracy up close.

As municipalities across Canada prepare to elect new councils in the fall, it’s worth asking not only who should represent us, but how those representatives should conduct the public’s business once they take office.

One answer is deceptively simple: councils should strive to deliberate well.

What good deliberation looks like

Legislative debate lies at the heart of democratic governance, but deliberation is more than debate. It is the public, reasoned process through which elected representatives weigh competing claims, examine evidence, listen to one another and adjust their positions in light of stronger arguments.

Good deliberation can be measured in terms of specific criteria, including:

  • Clear articulation of reasons: Participants explain why they support or oppose a proposal, grounding their arguments in evidence, community needs, or principles of justice — rather than self interest.
  • Responsiveness: They engage directly with one another’s arguments and stay focused on the issue at hand. When persuasive counterarguments are presented, they show a willingness to adjust, refine, or even rethink their positions.
  • Respectful tone: Disagreement is inevitable — and healthy — but it must be conducted without personal attacks, sarcasm or dismissiveness. Respectful debate rests on fairness and on recognizing that participants’ interests and arguments are offered in good faith and deserve to be taken seriously.
  • Decisiveness: Deliberation is not endless talk. It culminates in decisions that are clear, consequential and publicly justified.

American political theorist Jane Mansbridge reminds us that while pluralist democracy is necessarily about competing interests, there is a need to push “beyond adversary democracy” toward a more co-operative model. That can result in people trying to understand one another’s diverse perspectives, search for common ground and justify decisions in terms others can accept.

When these elements are present, elected representative bodies not only make better decisions — they also strengthen public trust. In an era of polarization and disinformation, this kind of democratic practice isn’t a luxury — it’s a necessity.

How well do municipal councils deliberate?

Mansbridge based her analysis on an in-depth study of political deliberations in a small Vermont town, where she attended meetings for almost two years and conducted numerous interviews with residents.

Applying her insights to my own research with colleagues on town hall debates in Canada and New Zealand, we argue that these local bodies can be ideal venues for visible, reasoned and respectful deliberation.

Despite different national contexts, the two countries have similar local government structures, including traditional ward-level elections and “weak-mayor” systems, where the mayor has limited formal authority.

Unlike national legislatures, city councils are also generally small, non-partisan and close to the communities they serve — all features that should enhance the quality of deliberation. Yet this potential is not always realized.

The debates we examined concerned the contentious matter of electoral reforms to add Indigenous voices to city council.

In Canada, Hamilton City Council in Ontario and the Halifax Regional Council in Nova Scotia are the only local governing bodies we know of that have formally addressed the issue — albeit in an exploratory manner. But in New Zealand, the question of adding Māori seats on local councils has been much more widely debated.




Read more:
The Māori ward vote in New Zealand contains important lessons for Canada


New Zealand/Canada comparison

For comparative purposes, we looked at the largest New Zealand cities where the Māori population comprise 10 per cent or less of the electorate, approximating the Canadian situation. Two of the councils we studied (Hamilton in Canada and Auckland in New Zealand) voted against motions to explore or instate Indigenous seats, while four (Halifax in Canada and Dunedin, Tauranga and Wellington in New Zealand) approved moving forward on the issue.

We hand-coded hours of debate using the discourse quality index (DQI), a measure widely used to assess speeches in parliament, while also deciphering substantive themes.

While the content of arguments was similar across all six cities, we found the quality of deliberation differed markedly. On a zero-to-one scale, Hamilton’s city council ranked lowest with a DQI of 0.45, while Halifax topped others with a score of 0.68.

Looking at the speeches of individual councillors, we found that those who opposed Indigenous seats used less respectful discourse than supporters (average DQI 0.43 vs. 0.64), including more polarizing interjections.

Examples included members who shouted at or turned their backs to others, refusing to engage. Some resorted to personal attacks, or accusations of racism and anti-democratic maneuvering.

As one New Zealand councillor exclaimed: “We are throwing elected representation to the dogs.” Another in Canada reasoned that Indigenous people were requesting “to sit at the table without being elected… that’s how I understood it” — even though the motion was merely to study options for bringing Indigenous voices to council.

Quality of online public discourse matters too

Deliberation does not end when councillors leave chambers. How elected members communicate with the public — especially online — now also shapes the broader democratic climate around municipal decision making.

Social media has become a fertile environment for incivility, harassment and toxic exchanges, and research suggests some politicians have learned to exploit this dynamic.




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At the national level, there is ample evidence from Canada, the United Kingdom and many other countries of the heightened impact that digital vitriol has on women, LGBTQ, racialized and Indigenous candidates and office holders.

But reports from Canada, New Zealand and elsewhere suggest the effects of digital harassment may be even more profound in local politics, where the erosion of local news outlets can heighten communities’ vulnerability to disinformation, out-of-context clips and performative antagonism designed to inflame outrage rather than inform.

According to a recent study in the U.K., online abuse is now the biggest deterrent to people serving as councillors.

In response, some are pushing back. The Elect Respect campaign, initiated by Mayor Marianne Meed Ward of Burlington, Ont., is one recent example: it calls out abuse and harassment directed at women in politics and urges elected officials to commit to “respectful debate” rather than personal attacks.




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Similarly, the Association of Municipalities of Ontario has developed its Leading with Respect Handguides that provide practical resources for councils to navigate conflict and build a culture of civility in their workplaces. Initiatives like this highlight the growing recognition that the tone of public discourse is inseparable from the health of local democracy.

A call for more deliberative local democracy

Wherever you live, the next municipal election is a chance to think about what kind of council your community needs — not only in terms of policy, but also democratic practice.

When councillors treat one another as partners in problem-solving rather than opponents to be defeated, they help build the mutual respect and shared understanding that Mansbridge argues are essential for democratic legitimacy.

In a time of polarization and growing online toxicity, the quality of our local democratic conversations may matter as much as the policies they produce. Municipal councils across the country have the opportunity to show that talk matters — and that better talk can lead to better democracy.

The Conversation

Karen Bird receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada (SSHRC).

ref. Talk matters: How municipal council debates can enhance democracy – https://theconversation.com/talk-matters-how-municipal-council-debates-can-enhance-democracy-278397

CAN 2025 : comment la réalité vécue contredit la vérité juridique

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Le 17 mars 2026, le Jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a requalifié la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025. Alors que le Sénégal s’était imposé 1-0 après prolongation contre le Maroc à Rabat le 18 janvier, l’instance a finalement homologué un score de 3-0 en faveur du Maroc, au motif que le comportement de l’équipe sénégalaise relevait des articles 82 et 84 du règlement. Le Sénégal a contesté cette décision et annoncé un recours devant le Tribunal arbitral du sport.

En tant que spécialiste des sciences de l’information et de la communication (SIC) ayant étudié comment la confiance sociale et les dispositifs symboliques structurent et influencent les dynamiques organisationnelles, je considère que la réattribution du titre au Maroc par la CAF ne relève pas seulement du droit sportif. Elle montre également comment une décision réglementaire peut entrer en tension avec le récit public d’un événement et fragiliser l’image de la compétition.

L’enjeu dépasse toutefois le seul contentieux sportif. Une finale n’est pas seulement un résultat. C’est aussi un récit, une mémoire et une séquence d’appropriation collective. Lorsqu’une institution revient après coup sur ce qui avait déjà été vu et célébré comme une victoire, elle ne modifie pas seulement un score. Elle déstabilise un ordre symbolique déjà installé.

Une finale ne se joue pas seulement sur le terrain

La recherche en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) , montre qu’un événement n’existe jamais comme fait brut. Il existe à travers les médiations qui le rendent visible, racontable et partageable. Une finale continentale mobilise des images, des commentaires, des gestes protocolaires, des émotions nationales, des réactions numériques et des récits journalistiques. Elle produit donc un effet sémiotique c’est à dire du sens bien au-delà du terrain.

Le vainqueur d’une finale n’est pas seulement désigné par une règle ou un tableau d’affichage. Il est aussi construit par une chaîne de médiations qui fixe publiquement l’interprétation de l’événement. En ce sens, la victoire n’est pas seulement sportive ; elle est aussi narrative.

Dans le cas de la CAN 2025, ce processus de stabilisation avait déjà eu lieu. Le Sénégal avait gagné sur le terrain. La scène finale avait été reçue comme celle de sa victoire. Les images, les commentaires et la mémoire immédiate de l’événement avaient commencé à inscrire ce résultat dans l’espace public. Lorsque la CAF intervient deux mois plus tard pour inverser juridiquement l’issue reconnue, elle n’agit donc pas seulement sur le plan réglementaire. Elle intervient sur un récit déjà approprié par les publics.

Il faut ici éviter tout contresens. La CAF n’agit pas sans base normative. Son communiqué indique explicitement que la sortie temporaire du terrain par le Sénégal justifie le forfait, avec enregistrement du score à 3-0 en faveur du Maroc. D’un point de vue institutionnel, cette position peut se défendre car une confédération sportive ne peut prétendre garantir l’intégrité de sa compétition si elle renonce à faire respecter ses propres textes lorsqu’un incident majeur survient.

Mais la légitimité d’une décision institutionnelle ne repose pas uniquement sur sa validité procédurale. Elle dépend aussi de sa lisibilité dans l’espace public. Or, dans cette affaire, c’est précisément cette lisibilité qui vacille.

Pendant près de deux mois, le récit dominant était celui d’un Sénégal vainqueur de la CAN. La décision du 17 mars introduit donc une dissonance entre la vérité réglementaire affirmée par l’institution et la vérité vécue par les publics. En d’autres termes, ce qui est juridiquement fondé peut devenir symboliquement instable.

C’est ici que l’analyse info-communicationnelle éclaire le dossier : la crise n’est pas uniquement celle d’un règlement contesté, mais celle d’un désajustement entre plusieurs régimes de légitimité — celui du droit, celui du terrain, celui de l’image et celui de la réception.

Infographie
INFOGRAPHIE.
Fabrice Lollia, CC BY

La CAF fragilisée sur le plan réputationnel

Cette séquence affecte d’abord l’image de la CAF elle-même. Toute institution sportive de gouvernance repose sur l’exigence de faire respecter la règle, mais aussi de rendre cette règle crédible aux yeux des publics. Or, lorsque la décision intervient après la clôture symbolique de l’événement, elle peut produire un effet paradoxal. En cherchant à restaurer un ordre normatif, elle introduit un désordre interprétatif.

La question devient alors moins si la CAF avait juridiquement le droit de statuer ainsi que si elle parvient encore à faire coïncider sa parole avec l’intelligibilité publique de la compétition.

La recherche montre que cette question est décisive. Une institution ne tient pas seulement par son pouvoir de décision. Elle tient aussi par sa capacité à faire reconnaître ses décisions comme cohérentes, recevables et compréhensibles. Lorsque cette reconnaissance vacille, une vulnérabilité de crédibilité apparaît.

L’annonce par la Fédération sénégalaise de football d’un recours devant le TAS prolonge d’ailleurs cette situation. La finale cesse d’exister comme point d’aboutissement stable. Elle continue d’exister comme controverse. L’événement reste donc ouvert dans l’espace médiatique, non comme souvenir clôturé, mais comme affaire en suspens.

La CAN n’est pas seulement un tournoi. C’est aussi une marque sportive continentale. Sa valeur ne repose pas uniquement sur la qualité du jeu ou sur son audience. Elle dépend également de la stabilité de son récit final. Une grande compétition produit des héros, des images, des affects, des souvenirs, un narratif. Elle promet aussi une forme de clarté symbolique : à la fin, un vainqueur doit émerger selon un cadre compris et partagé.

Quand cette promesse se fissure, la compétition perd une part de sa puissance narrative. Le titre demeure légalement attribué. Mais son évidence symbolique devient moins stable. Or, dans l’économie de l’attention, cette stabilité narrative constitue une ressource stratégique.

La controverse n’annule pas la valeur de la CAN mais elle la reconfigure. Elle fait passer l’événement d’un registre de célébration à un registre de contentieux. Et ce glissement n’est jamais neutre pour une marque sportive qui vit aussi de prestige, de mémoire collective et de confiance.

De la crise symbolique au signal business

L’affaire dépasse le seul cadre sportif et intéresse aussi le monde économique. Sponsors, diffuseurs, investisseurs ou acteurs du tourisme ne recherchent pas uniquement de la visibilité puisqu’ils s’associent à un environnement de confiance, lisible et maîtrisé.

De ce point de vue, une finale requalifiée plusieurs semaines après sa tenue envoie un signal ambivalent. Elle montre la volonté d’une institution de faire respecter ses règles, mais elle montre aussi qu’un événement majeur peut rester symboliquement instable après sa clôture apparente. Sans provoquer mécaniquement un retrait des partenaires, une telle controverse ajoute donc un risque réputationnel et fragilise une confiance nécessaire pour attirer les investisseurs.

Dans le cas du Maroc, pays hôte de la CAN 2025 et compte tenu de la belle performance économique qui a suivi la CAN, accueillir une compétition de cette ampleur, ce n’est pas seulement démontrer une capacité logistique ; c’est aussi projeter l’image d’un territoire fiable, capable d’orchestrer un événement international complexe.

Sur le plan technique, le tournoi a plutôt conforté cette image, notamment dans la perspective de la Coupe du monde 2030.

Mais la controverse autour de la finale rappelle qu’un grand événement ne se juge plus seulement à la qualité de son organisation matérielle. Il se juge aussi à la solidité de son dénouement narratif. Un pays peut ainsi réussir l’accueil technique d’une compétition tout en voyant une partie du bénéfice réputationnel attendu être atténuée par une crise de sens.

Au fond, c’est bien cette tension que montre la finale de la CAN 2025. La décision de la CAF peut être juridiquement fondée mais cela ne suffit pas à neutraliser ses effets communicationnels.

À l’ère des images virales, des controverses instantanées et des économies de réputation, la légitimité d’une institution ne se construit plus seulement dans l’énoncé d’une règle. Elle se construit aussi dans sa capacité à articuler cette règle avec un récit déjà circulant et avec les appropriations publiques qui en découlent.

C’est pourquoi la formule résume exactement l’enjeu : oui, il s’agit d’une décision juridique ; mais oui aussi, il s’agit d’une crise d’image. Juridique, parce que la CAF revendique l’application de ses textes. Crise d’image, parce que cette application intervient contre un récit déjà stabilisé par l’expérience vécue, la médiatisation et la mémoire collective.

Et lorsque ce désajustement survient, ce ne sont pas seulement une confédération ou deux sélections qui sont touchées. C’est tout un écosystème de confiance qui vacille. Celui de la compétition, de ses partenaires et, indirectement, du pays hôte comme organisateur crédible d’événements d’envergure.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN 2025 : comment la réalité vécue contredit la vérité juridique – https://theconversation.com/can-2025-comment-la-realite-vecue-contredit-la-verite-juridique-278743

The Lesotho Highlands Water project is 40 years old and going strong: but history weighs on its successes

Source: The Conversation – Africa (2) – By John Aerni-Flessner, Associate Professor of African History, Michigan State University

Big projects bring big hopes and big dreams. They also bring big disappointment when they don’t deliver on all the promises. Even when the projects work as they are supposed to.

The Lesotho Highlands Water Project fits this description perfectly, as I argue in my new book on its history. Over the past 20 years I have conducted research on the history of the small, landlocked country of Lesotho and its development.

Two massive dams – Katse and Mohale – and storage reservoirs in Lesotho have been completed and a third dam is under construction.

The project transfers, via gravity-fed tunnels under the mountains, billions of litres of water a year to South Africa’s Vaal River. This water fuels the economic and mining heartland of Gauteng province, which pays billions of rand annually in royalties to Lesotho. The project fundamentally works.

And yet, there are many people in both countries who feel the project does not bring them benefit. They pay for the project – whether in hard money or with sacrifices to their lives and livelihoods – but in their daily lives, they still lack access to water and services. And they vent their anger at the project.

Why? It is in part the nature of big infrastructure projects. Politicians make big promises. The public imagination is activated. People dream of better lives for themselves and their children. The project delivers exactly what it promised, but this does not fulfil the expectations people built up around it. The Lesotho Highlands Water Project certainly follows this pattern.

And yet, it is more. The project treaty was signed in 1986, towards the end of apartheid. So it was not marked by any public consultation at the start. And it has not prioritised providing benefits to the poorest and most vulnerable, even in the democratic years that followed the end of apartheid in 1994.

Unearthing the history

The book is based on extensive archival research in South Africa and Lesotho plus oral histories conducted with people knowledgeable about the project. It also relied on a Promotion of Access to Information Act request to the Department of International Relations and Cooperation in South Africa.

This lengthy process was necessary because the international relations department does not transfer files to the National Archives anymore. It means that these files are not generally available to the public. Hence, the book unearths the thinking of South African security and diplomatic officials about the project in new ways.

Currently the Katse and Mohale Dams in Lesotho impound water in the Maluti mountains of Lesotho. (Polihali Dam is scheduled for completion around 2030.) The project has over 120km of 5-metre diameter tunnels that take water under two watersheds and a mountain range to deliver project water to the Vaal River in South Africa. The Vaal is the main source of water for Johannesburg.

The Lesotho Highlands Water Project supplies around 60% of Johannesburg’s water needs for its roughly 5.5 million people. Each year the project transfers almost 800 million cubic metres of water. Each cubic metre contains 1,000 litres. So, the project transfers roughly 800 billion litres of water a year currently. A mind-boggling amount of water.

The water royalties currently pay out almost R4 billion (US$240 million) each year to Lesotho, or about 15% of the Lesotho government’s total budget. And this number, both the total payment and the percentage of government revenue, is rising.

And yet, for all this success, popular discontent around the treaty and the project in general are also rising – in both countries.

Why the discontent?

First, the Lesotho Highlands Water Project Treaty was signed in 1986 between the apartheid government and a military government in Lesotho put into power by Pretoria. There was no popular consultation about the treaty and its provisions in either country. This undemocratic legacy continues to sour people on the project. There is an assumption of unfairness in the terms of the treaty, even as most people do not know exactly what is in the document.

Second, there is a history of corruption by top leaders and multi-national corporations working on the scheme. This, combined with a history of corruption in tenders on water projects in South Africa, has powered the narrative that the project exists primarily to line the pockets of the well connected.

Third, much of South Africa’s water infrastructure was constructed during the apartheid period. Thus, most of the pipes and taps are in historically privileged communities. The townships and informal settlements that ring Johannesburg frequently face a lack of water, whether because of inadequate infrastructure, shoddy maintenance or both.

Further, these communities have, at times, paid a higher per unit rate than richer communities. Water protests are frequent and expose the failures of successive governments in South Africa.

Fourth, communities in Lesotho – including many of those within sight of the reservoirs – lack access to water. While the government of Lesotho touts the life-giving waters of the Maluti as a national treasure, a boon for tourism, and as an illustration of their competence as leaders, many communities in Lesotho cannot access the “White Gold” for themselves. They still rely on natural sources, which carry a risk of contamination and can prove inadequate, especially during the winter dry season.

Finally, the communities that were displaced for the first two phases of project were not treated well or adequately compensated. The struggles of the individuals and the groups who had to move has been well documented. Their stories are, unfortunately, well known in Lesotho. Therefore, the general perception is that the project has unfairly displaced people in the name of increased government revenue. These worries continue as phase two proceeds.

These factors add up to widespread perception in both countries that the project is a failure.

Yet, by all objective measures, the project works. It delivers the water faithfully and on time. The system has enough excess capacity to allow a seamless expansion of 50% more water delivered by 2029 when phase 2 is complete. And the revenue going to the Lesotho government will continue to increase year on year.

Managing the negative perceptions

So, what can be done to ease the negative public perceptions of the project? How can government officials solve their water public relations issues?

Here are a few relatively easy (though not necessarily cheap) options:

  • Provide tapped water to the most immediately affected communities in the Lesotho Highlands – those who live with the reservoirs and who cannot currently access the waters. Article 4, subsection 2 of the treaty allows for domestic use. Spend the money needed to make it happen.

  • Make a plan and follow through on the upgrades to Johannesburg’s water delivery system. Ensure a consistent, affordable water supply to the poor communities on the outskirts of the city. Fix ageing infrastructure in the city centre and suburbs. Water bubbling out of holes in the pavement and going to waste angers residents who struggle to access and pay for water wherever they live.

  • Renegotiate the treaty. It was supposed to be re-examined 15 years after its 1986 signing. This was never done. Talks are finally set to commence in April 2026 to renegotiate – 40 years later. Make public comment sessions accessible and ensure broad participation in the process to build or revive trust in accountability for treaty provisions.

  • Ensure equitable water access more generally. Expand the reach of water delivery in Lesotho to water-scarce communities. Charge variable rates for water in Johannesburg based on income to ensure adequate funding for infrastructure upgrades for all. Create a sovereign wealth fund – insulated from petty corruption by ministers and members of parliament – in Lesotho to ensure that water royalties and payments can be directed to the areas of highest need and directly to the most affected communities.

  • Contain costs. With project costs ballooning, many suspect that it is corruption that is behind the increases. Clean up the project and public perceptions around it.

The history of a project born under non-democratic leadership will be tough to overcome. But it is doable.

The Conversation

The research for this project was done, in part, from funding that John Aerni-Flessner received from the Fulbright Program and from the National Institute for the Humanities and Social Sciences in South Africa.

ref. The Lesotho Highlands Water project is 40 years old and going strong: but history weighs on its successes – https://theconversation.com/the-lesotho-highlands-water-project-is-40-years-old-and-going-strong-but-history-weighs-on-its-successes-277860