Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’économie circulaire est aujourd’hui présentée comme un pilier de la transition écologique. Au Québec, la majorité des entreprises recyclent ou compostent. Mais très peu vont plus loin, en repensant leurs produits, leurs modèles d’affaires ou en collaborant avec d’autres entreprises.


Pour éclairer cette question, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a intégré un module spécifique sur l’économie circulaire à son Enquête sur le développement durable, les pratiques d’affaires écoresponsables et les technologies propres, menée auprès des entreprises de cinq employés et plus. Les résultats pour l’année 2022, complétés par des données pour 2024, offrent un premier portrait statistique d’ensemble des pratiques au Québec.

Ce portrait révèle une réalité contrastée. Si une large majorité d’entreprises déclarent au moins une pratique dite « circulaire », c’est-à-dire visant à réduire les déchets, prolonger la durée de vie des produits ou optimiser l’usage des ressources, les stratégies les plus structurantes demeurent encore marginales.

Certaines entreprises ont néanmoins amorcé des démarches transformatrices. Chez Cascades, par exemple, l’intégration de principes d’écoconception dans le développement de certains produits se traduit par une augmentation de la part de fibres recyclées, une réduction du poids des emballages et une meilleure recyclabilité en fin de vie. Certes, ces initiatives demeurent limitées à certains segments de production et freinées par des contraintes techniques, réglementaires ou de marché.

Cette situation expliquerait le faible niveau de circularité de l’économie québécoise dans son ensemble. Selon Recyc-Québec, seulement 3,5 % de l’économie du Québec peut actuellement être qualifiée de circulaire, contre environ 7,2 % à l’échelle mondiale. Autrement dit, malgré la multiplication de pratiques ponctuelles, l’immense majorité des biens consommés au Québec continue de suivre un modèle linéaire fondé sur l’extraction, la consommation et l’élimination des ressources.

Une forte adoption, portée par des pratiques bien connues

C’est dans ce contexte que l’étude de l’ISQ nous apprend qu’en 2022, 81,7 % des entreprises québécoises interrogées déclaraient avoir mis en place au moins une pratique d’économie circulaire. Ce pourcentage peut sembler encourageant. Il s’explique toutefois en grande partie par la diffusion très large de pratiques déjà bien ancrées dans les organisations.

Selon les réponses recueillies, le recyclage et le compostage sont déclarés par 63,9 % des entreprises, ce qui en fait les pratiques les plus fréquemment rapportées. L’entretien et la réparation des équipements suivent, avec près d’une entreprise sur deux les ayant mis en place. Ces pratiques, telles qu’annoncées par les entreprises, font désormais partie du fonctionnement courant de nombreuses organisations.

Lorsque l’on exclut le recyclage et le compostage, la proportion d’entreprises déclarant au moins une autre pratique d’économie circulaire demeure élevée (68,8 %). Cela indique que l’économie circulaire ne se limite pas à la gestion des matières résiduelles, mais recouvre une diversité de comportements d’affaires. Néanmoins, ces comportements sont loin d’être équivalents en termes d’impact structurel.

Des pratiques structurantes encore marginales

Les pratiques situées en amont du cycle de vie des produits restent peu répandues. En 2022, seulement :

  • 6,5 % des entreprises déclaraient pratiquer l’écoconception (la conception de produits pensés dès l’origine pour réduire leur impact environnemental) ;

  • 6,8 % adoptaient des modèles d’économie de fonctionnalité, fondés sur la vente d’un service plutôt que d’un bien ;

  • 3,4 % mettaient en œuvre des démarches de symbiose industrielle, où les déchets ou surplus d’une entreprise deviennent les ressources d’une autre.

Si les données de l’ISQ mettent en évidence une diffusion inégale des pratiques d’économie circulaire, l’interprétation de ces écarts s’inscrit dans une littérature plus large sur les transitions environnementales. De nombreux travaux montrent que les pratiques les plus faciles à intégrer sur le plan opérationnel tendent à se diffuser plus largement, tandis que celles qui impliquent des changements organisationnels profonds, des coopérations interentreprises ou une remise en cause des modèles d’affaires demeurent beaucoup plus marginales.

Des entreprises rarement « mono-pratique »

L’enquête met également en lumière un élément important : les pratiques d’économie circulaire sont rarement mises en œuvre isolément. En moyenne, les entreprises déclarent trois pratiques.

Plus de 60 % des entreprises ayant adopté l’économie circulaire déclarent au moins deux pratiques, et certaines combinaisons reviennent fréquemment. La symbiose industrielle, par exemple, est souvent associée à la valorisation des résidus ou à l’écoconception, tandis que le reconditionnement va de pair avec l’entretien et la réparation.

Toutefois, la présence récurrente de certaines combinaisons de pratiques peut être mise en perspective à la lumière des travaux récents sur l’économie circulaire. La littérature montre en effet que les démarches qui vont au-delà de pratiques ponctuelles reposent sur des capacités organisationnelles accrues, une coordination interne renforcée et une compréhension plus intégrée des flux de matières et de produits. Ces approches sont généralement plus exigeantes en termes de ressources, de gouvernance et de collaboration, ce qui contribue à expliquer pourquoi elles demeurent moins fréquemment observées dans les entreprises.

Différences selon les secteurs et la taille des entreprises

Toutes les entreprises ne sont pas égales face à l’économie circulaire. Les résultats montrent des différences significatives selon les secteurs d’activité.

Les secteurs extractifs, agricoles et manufacturiers se démarquent généralement par une plus grande diversité de pratiques, notamment celles liées à la valorisation des résidus, au reconditionnement ou à l’optimisation des processus. À l’inverse, plusieurs secteurs de services adoptent principalement des pratiques en fin de cycles de vie, comme le recyclage et le compostage.

La taille des entreprises joue également un rôle. Les entreprises de 100 employés et plus sont proportionnellement plus nombreuses à mettre en œuvre des pratiques situées en amont du cycle de vie, notamment celles visant à réduire la consommation de ressources. En revanche, le chiffre d’affaires, toutes choses égales par ailleurs, ne semble pas constituer un facteur discriminant majeur.


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Premiers signaux d’évolution entre 2022 et 2024

Les données préliminaires pour 2024 dessinent une évolution intéressante. La proportion globale d’entreprises déclarant au moins une pratique d’économie circulaire diminue légèrement. En parallèle, certaines pratiques plus transformatrices gagnent du terrain. C’est notamment le cas de l’écoconception, des achats responsables, du reconditionnement et de l’économie de fonctionnalité. Cette dynamique suggère une possible polarisation ; moins d’entreprises engagées, mais des entreprises qui le sont de manière approfondie.

Ces tendances devront être confirmées lors de la diffusion officielle des résultats de l’ISQ, prévue au printemps 2026, mais elles ouvrent déjà des pistes de réflexion sur la maturation progressive de l’économie circulaire au Québec.

Un enjeu de transition, au-delà des intentions

Ce premier portrait statistique montre que l’économie circulaire est déjà bien présente dans les pratiques déclarées des entreprises québécoises. Il rappelle toutefois que toutes les pratiques ne se valent pas en termes de transformation des modèles de production et de consommation.

La transition vers une économie véritablement circulaire ne repose pas uniquement sur la multiplication d’actions isolées, mais sur la capacité à articuler des stratégies cohérentes, à investir l’amont des chaînes de valeur et à renforcer les collaborations interorganisationnelles. À cet égard, les données de l’ISQ constituent un outil précieux pour éclairer les décisions publiques, orienter les politiques de soutien et dépasser les discours généraux sur l’économie circulaire.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations – https://theconversation.com/economie-circulaire-au-quebec-beaucoup-dintentions-peu-de-transformations-274190

Accords sanitaires Afrique–États-Unis : les alertes d’un virologue

Source: The Conversation – in French – By Oyewale Tomori, Fellow, Nigerian Academy of Science

Les États-Unis signent des accords bilatéraux avec des pays africains. À la fin du mois de février 2026, des accords d’une valeur de 19,8 milliards de dollars américains ont été signés dans le cadre du nouveau financement de la santé. Sur ce montant, les États-Unis se sont engagés à verser 12,2 milliards de dollars et les pays africains 7,5 milliards de dollars.

Dix-huit pays africains ont signé ces accords. Il s’agit du Botswana, du Burkina Faso, du Burundi, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo, de l’Eswatini, de l’Éthiopie, du Kenya, du Lesotho, du Liberia, de Madagascar, du Malawi, du Mozambique, du Nigeria, du Rwanda, de la Sierra Leone et de l’Ouganda.

The Conversation Africa a demandé au professeur de virologie Oyewale Tomori, ancien virologue régional de l’Organisation mondiale de la santé, comment les pays africains auraient dû réagir à cette initiative américaine.


Les États-Unis ont conclu des accords bilatéraux avec plusieurs pays africains sur le financement de la santé. Comme pour tout financement, des conditions ont été imposées. Quelles conditions considérez-vous comme des « signaux d’alerte » ?

La condition la plus controversée est sans doute l’obligation pour les pays de partager rapidement avec les États-Unis des données sanitaires sensibles et de précieux échantillons d’agents pathogènes (parfois pendant une période pouvant aller jusqu’à 25 ans). Les échantillons d’agents pathogènes sont des atouts inestimables pour la santé publique, la gestion clinique et la recherche. Ils sont utiles pour identifier les maladies et mettre au point des vaccins et des traitements.

Cela sans garantie correspondante d’accès aux innovations médicales qui en résultent, telles que les vaccins et autres thérapies. Le retour sur investissement potentiel des innovations sur l’un de ces agents pathogènes pourrait largement dépasser le montant total des contributions américaines aux accords. Par exemple, à l’échelle mondiale, pour chaque dollar investi dans le développement et la distribution du vaccin contre la COVID-19, le retour sur investissement estimé varie entre 42 et 775 dollars.

De plus, la durée des accords initiaux est de cinq ans. Pourquoi alors les pays africains devraient-ils s’engager dès le départ à partager leurs données et leurs agents pathogènes pendant 20 ans supplémentaires ? Et ce, indépendamment du renouvellement des accords après les cinq premières années.

Les pays africains ne doivent pas céder leurs données sanitaires ni divulguer sans compter leurs précieux agents pathogènes en échange d’un financement des donateurs. Il faudrait plutôt mobiliser des fonds locaux afin de créer et de maintenir un environnement propice permettant aux professionnels de santé africains de gérer les données localement, au lieu de partager les données brutes à l’échelle mondiale. En outre, les fonds de contrepartie provenant de sources locales devraient être utilisés pour créer un environnement favorable au soutien et au renforcement des capacités des scientifiques et chercheurs locaux à développer des innovations à partir d’agents pathogènes indigènes, dans l’intérêt de tous.

Un autre point préoccupant dans ces accords concerne certaines questions économiques, sociales et politiques qui pourraient entraver leur mise en œuvre. Par exemple, en Zambie, l’accord sur la santé a été lié à un accord distinct avec les États-Unis sur la « collaboration dans le secteur minier ». Cet accord n’a pas encore été finalisé.

Un directeur de l’organisation de défense des droits des personnes atteintes du VIH, Health Gap, a déjà accusé les États-Unis de « subordonner les services de santé vitaux au pillage des richesses minérales du pays ». Il a qualifié cela d’« exploitation éhontée et immorale ».

Un troisième signal d’alarme se trouve dans l’accord conclu avec le Nigeria. Les États-Unis ont déclaré qu’ils mettraient « fortement l’accent sur la promotion des prestataires de soins de santé chrétiens ». L’un des principaux éléments de l’accord est l’inclusion d’une aide américaine spécifique d’environ 200 millions de dollars destinée à plus de 900 établissements de santé chrétiens à travers le Nigeria.

Compte tenu de la diversité religieuse du Nigeria, cette disposition a suscité un débat au sein des groupes de la société civile sur la question de l’inclusivité.

En réponse aux critiques, le gouvernement nigérian a affirmé que le protocole d’accord n’était lié à aucune religion. Le gouvernement a déclaré que 10 % de la contribution américaine était destinée aux prestataires confessionnels en général, y compris les institutions chrétiennes et musulmanes.

En vertu du protocole d’accord, les États-Unis s’engageront à verser près de 2,1 milliards de dollars américains pour développer les services préventifs et curatifs essentiels dans les domaines du VIH, de la tuberculose, du paludisme, de la santé maternelle et infantile et de la polio. En outre, le Nigeria augmentera ses dépenses de santé nationales de près de 3 milliards de dollars (plus de 4 000 milliards de nairas). Il s’agit du plus important co-investissement jamais réalisé par un pays dans le cadre de la stratégie America First Global Health Strategy.

La contribution du Nigeria s’élève à plus de 838 milliards de nairas par an.
Entre 2020 et 2025, l’allocation budgétaire du Nigeria à la santé oscillait entre 4,2 % et 5,2 % du budget national. En 2025, le budget alloué à la santé au Nigeria s’élevait à 2,48 billions de nairas, soit 5,18 % du budget national.

Le cofinancement annuel prévu par le Nigeria représente près de 40 % du budget alloué à la santé en 2025. Cela signifie que le budget de la santé du Nigeria pour 2026 doit en tenir compte, si le pays ne veut pas enfreindre l’accord. Pour un pays dont le budget alloué à la santé est resté constamment inférieur à 6 % du budget national, il est irréaliste de respecter cette partie de l’accord. En 2025, le Nigeria n’a débloqué qu’environ 36 millions de nairas (environ 25 797 dollars américains) sur les 218 milliards de nairas (environ 156 millions de dollars américains) alloués au ministère de la Santé pour des projets d’investissement.

Enfin, les accords bilatéraux semblent conçus pour saper les systèmes mis en place par l’Organisation mondiale de la santé afin de garantir l’équité dans toute réponse future à une pandémie. La « stratégie mondiale pour la santé America First » met l’accent sur les accords de coopération bilatérale directe. Cela pose des risques importants pour les négociations en cours sur le Système d’accès aux agents pathogènes et de partage des avantages découlant de leur utilisation (PABS) dans le cadre de l’accord sur les pandémies adopté en 2025. .

Les pays africains devraient faire preuve d’une extrême prudence quant aux accords qu’ils signent. En particulier, cet accord avec les États-Unis comporte une clause de résiliation unilatérale qui pourrait laisser les pays africains suspendus à ce qui reste de la souveraineté fragile d’un État dépendant. Cette clause donne aux États-Unis le droit de suspendre ou de mettre fin à tout programme qui ne correspond pas aux intérêts du gouvernement américain et/ou aux intérêts de l’administration actuelle.

Il y a toujours des compromis à faire dans ce genre de décisions. Quels compromis considérez-vous comme inacceptables ?

En aucun cas l’Afrique ne devrait céder des données brutes ou des agents pathogènes, quel que soit le montant offert ou le don proposé. Nous devons utiliser nos ressources pour créer un environnement propice permettant à nos chercheurs africains bien formés de travailler efficacement. De plus, ces ressources devraient servir à renforcer les capacités des chercheurs africains afin qu’ils puissent traiter localement nos données et analyser nos agents pathogènes indigènes. Nous disposons d’une main-d’œuvre hautement qualifiée (des scientifiques spécialisés en données de recherche en santé) qui, si elle bénéficie d’un environnement propice, peut traiter nos données et analyser nos agents pathogènes directement sur le continent.

Le lien signalé entre les accords de financement de la santé et l’exploitation des ressources minérales et naturelles est une preuve suffisante que l’objectif est de donner quelques miettes à l’Afrique, alors que l’Amérique rafle le gros des gains.

Pour être honnête envers les Américains, ils ont déclaré d’emblée qu’il s’agissait de donner la priorité à l’Amérique. Il est regrettable que de nombreux gouvernements africains signent ces accords en ignorant complètement l’opinion de la communauté et en méprisant les contributions des organisations de la société civile.

Si les différents pays avaient bien réfléchi, ils auraient chargé l’Union africaine et les Centres africains de contrôle des maladies de fournir des lignes directrices complètes et cohérentes sur les accords américains. Mais cela n’a pas été le cas, et nous nous retrouvons aujourd’hui avec une multitude d’accords bilatéraux déséquilibrés, conçus pour servir les intérêts des donateurs.

Y a-t-il des aspects positifs ?

Oui, bien sûr. Chaque pays recevra un soutien financier des États-Unis pour « développer les services préventifs et curatifs essentiels pour le VIH, la tuberculose, le paludisme, la santé maternelle et infantile, la polio et la surveillance des maladies ». Ce financement aidera certainement les pays à améliorer leurs services de prévention et de contrôle de certaines maladies.

De plus, chaque accord comporte une exigence de co-investissement. Celle-ci invite les pays participants à augmenter leurs propres dépenses de santé afin de remplacer l’investissement américain sur une période de cinq ans.

Si cette mesure est mise en œuvre avec succès, elle pourrait avoir des résultats positifs, car elle aiderait les pays à fournir un financement adéquat aux services de santé.

Mais il y a des réserves.

Premièrement, cette clause pourrait contraindre les gouvernements à réaffecter des fonds provenant d’autres services essentiels.

Deuxièmement, l’incapacité à fournir un cofinancement local adéquat pourrait entraver la mise en œuvre réussie de l’accord.

Troisièmement, l’espoir que les pays augmentent progressivement leur financement national en faveur de la santé semble irréaliste. En 2001, les pays africains ont adopté la Déclaration d’Abuja. Ils se sont ainsi engagés à allouer au moins 15 % de leur budget national annuel à la santé. Au cours des 25 dernières années, aucun pays n’a atteint cet objectif de manière constante.

Mais si cette clause incite les gouvernements africains à mettre enfin en œuvre l’allocation minimale de 15 % du budget national à la santé, ce serait évidemment un résultat positif des accords.

The Conversation

Oyewale Tomori does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Accords sanitaires Afrique–États-Unis : les alertes d’un virologue – https://theconversation.com/accords-sanitaires-afrique-etats-unis-les-alertes-dun-virologue-278324

Agatha Christie, reine des morts, reine des mots

Source: The Conversation – France (in French) – By Isabelle-Rachel Casta, Professeur émérite, culture sérielle, poicière et fantastique, Université d’Artois

La prolifique Agatha Christie ne lésinait pas sur les références littéraires. Michaël Bemelmans/Wikimédia, CC BY

Dans la lignée de Conan Doyle, une femme a su maîtriser comme personne l’énigme à rebondissements et le jeu des références cryptées : c’est Agatha Christie, « duchesse de la Mort », s’il faut en croire le beau titre du critique François Rivière (Seuil, 1981). Les mots, la mort, le crime : bienvenue dans le labyrinthe Christie !


Faut-il relire Agatha Christie ? Oui, car son œuvre, immense, rassemble tous les états de la culture et de la sensibilité britanniques à travers des enquêtes qui sont autant de voyages au pays des savoirs humanistes. Ses détectives sont aussi savants qu’elle, et généralement les coupables le sont également ! Explorer son œuvre, c’est saisir la fusion des codes de l’énigme et de la culture britannique littéraire au sein du genre policier, pourtant longtemps considéré comme éloigné de la tradition classique.

Ainsi Christie fera-t-elle de chaque roman la rencontre insolite du divertissement attendu d’un bon polar avec la présence cryptique des plus notables œuvres du corpus lettré, comme on peut l’entendre dans une récente émission consacrée à l’autrice de légende. Mais les mots et les morts font-ils toujours bon ménage ?

Polars ou poèmes ?

En parcourant l’ensemble de la production d’Agatha Christie, on est frappé par l’importance des références et des citations : comptines inquiétantes (Hickory, Dickory, Dock, Pension Vanilos pour la version française) ou présence mythologique (Nemesis) : les titres plongent toujours dans un passé légendaire ou poétique.

Deux romans tardifs, le Miroir se brisa (The Mirror Crack’d from Side to Side, 1962) et La nuit qui ne finit pas (Endless Night, 1967) semblent construits selon le même système de réminiscences car ils portent, dans leurs titres mêmes, le souvenir de deux grands poètes britanniques : William Blake (1757-1827) et Alfred Tennyson (1809-1892). On a l’impression qu’ils sont les auteurs originels de ces romans, puisque chaque titre est un fragment de leurs propres écrits ! La nuit qui ne finit pas appartient à Blake (« Augures d’innocence ») et le Miroir se brisa est une citation d’un poème de Tennyson consacré à la Dame de Shalott (personnage de la geste arthurienne), poème dont la trame guide l’enquête tout au long du récit.

C’est quasiment toujours dans le passé (personnel ou collectif) qu’il faut trouver les clés des énigmes présentes : cet axiome psychanalytique et policier (mais n’est-ce pas une sorte de pléonasme ?) fonctionne pleinement dans le Miroir se brisa. Les références et les allusions y fourmillent, dominées par l’obsédante présence du poème de Tennyson.

L’intrigue est simple : Marina, une actrice, découvre qu’une admiratrice trop pressante a contaminé jadis l’enfant qu’elle portait, elle. Elle s’arrange alors pour la tuer, et la haine qui s’empare d’elle n’échappe pas à l’une des invitées, surprise de lire dans son regard la même folie que Tennyson prête à son héroïne, la pauvre Dame de Shalott. Or, selon l’universitaire Annie Combes (l’Écriture du crime) chaque référence, même la plus anodine, contient déjà toutes les réponses ! Sans cesse, les vers de « La Dame de Shalott » vont revenir scander l’enquête. Ils apparaissent une première fois dits par une vieille amie de Miss Marple, enquêtrice malgré elle et perspicace observatrice du moindre détail :

« Vous souvenez-vous de “la Dame de Shalott” ? ‘Le miroir se brisa de part en part. Je suis maudite ! cria la Dame de Shalott’. Elle me l’a rappelée. Les gens apprécient peu Tennyson, aujourd’hui, mais la “Dame de Shalott” m’a toujours beaucoup plu. »

La femme qui récite du Tennyson est déjà présente dans un autre roman, Un cadavre dans la bibliothèque : on peut ainsi parler d’autocitation ; de plus, elle dit le poème devant un tableau, donc en joignant la réminiscence littéraire à la compétence picturale. Des fragments du poème sont aussi répétés en écho par Miss Marple, toujours centrés sur la malédiction qui frappe en même temps l’héroïne de Tennyson… et l’actrice contemporaine, sans doute assassinée à la fin par son époux.

Seules de respectables dames anglaises comprennent donc pourquoi Tennyson sert d’épitaphe à la criminelle morte :

« Elle a un beau visage ;
Que Dieu dans sa miséricorde lui accorde sa grâce,
La Dame de Shalott. »

Le film inspiré de l’œuvre conserve d’ailleurs cette indécision finale. Ainsi, d’indice en élucidation, le poème aura couru tout au long du texte comme une lumière noire.

L’air du crime pour un « meurtre familier »…

On a vu que le double de l’auteur, Miss Marple, n’est pas « féminine », au sens stéréotypé du terme : elle est âgée et célibataire, donc conventionnellement asexuée. Mais elle incarne la justice et la vengeance, le Temps et, d’une certaine façon, la Mort… comme le manifeste une œuvre symétrique au roman déjà cité (et ce, même si elle n’apparaît pas spécifiquement).

La nuit qui ne finit pas se présente de fait comme le commentaire d’un texte de William Blake. Mais quelle place reste-t-il à la fiction policière ? Celle d’une parabole : revisiter la littérature anglaise à la lumière du polar contemporain. À cet égard, la disposition de l’exergue, en regard du texte, est assez étrange pour mériter une remarque :

« Chaque nuit et chaque matin, certains naissent pour le malheur. Chaque matin et chaque nuit, certains naissent pour la douce joie, certains naissent pour une nuit sans fin. William Blake.

« Chapitre premier

« J’ai souvent lu ou entendu cette chanson. Elle sonne bien, mais que signifie-t-elle au juste ? »

Il faut donc comprendre que le héros-assassin (qui dit « je ») lit ou entend le texte de Blake, puisque la mention « Chapitre premier » sépare l’exergue de la fiction proprement dite. Il est bien entendu celui qui est « né pour le malheur » ; comme par prémonition, Ellie, sa jeune et adorable femme « née pour la douce joie », fredonne elle aussi ces mots… Ainsi l’angoisse suscitée par le poème devient-elle le leitmotiv de la catastrophe imminente. Celle qui était « née pour le bonheur » périt assassinée, car dans ce monde on tue pour de l’argent (Michael ne l’a épousée que pour en hériter, d’accord avec sa maîtresse Greta) et on devient fou… La chanson la venge, et chaque apparition des fameux vers accompagne la chute vers l’abîme du criminel Michael Rogers.

L’assassin qui, à la fin, sombre dans la folie, ne jouira évidemment pas de l’argent de la femme qu’il a tuée : « […] Dans la nuit sans fin où je me suis perdu. » Dans le film qui tire son nom de celui du roman, l’interprétation sensible de Hywel Bennett renvoie d’ailleurs plutôt bien à la paranoïa du personnage.

Ce roman reprend, rappelons-le, les procédés narratifs qui firent la gloire de son auteur. En effet, en 1967, plus de quarante ans après l’affaire Ackroyd, Agatha Christie opte une nouvelle fois pour le récit au « je » du meurtrier, avec un « blanc » typographique où s’inscrit la commission du forfait : « En arrivant à un croisement… nous la découvrîmes » (le pronom « la » renvoie bien sûr au corps sans vie d’Ellie, empoisonnée par son mari juste avant une promenade à cheval).

On notera que le narrateur s’appelle Rogers, presque comme la victime du Meurtre de Roger Ackroyd ; ce fil ténu relie les œuvres, et sans doute ne faut-il pas chercher ailleurs les difficultés d’adaptation filmique des romans, notés par certains : les jeux de mots « visualisés » y sont laborieux, et la modernisation de certaines intrigues alourdit la finesse du trait… par exemple dans la mini-série de Chris Chibnall, les Sept Cadrans.

Alors restons au pied de la lettre !

Se perdre dans le labyrinthe ?

En 1971, quelques années avant sa mort, la « reine des mots » livre Nemesis, roman qui éclaire rétroactivement tout le corpus :

« II s’agissait d’une jeune fille très douce, absolument adorable. […] Cependant, elle est morte. – De quoi ?, demanda doucement miss Marple. – D’amour […], reprit sa compagne d’une voix chargée de tristesse et d’amertume. L’amour. »

Pourquoi cette histoire paraît-elle une conclusion acceptable ? Parce que s’appeler Verity (comme la jeune fille morte) et reposer dans une terre ignorée illustre la grande affaire du polar : réhumaniser la victime comme le coupable, tout en semant des indices, la plupart du temps issus de la grande culture encyclopédique ou du fonds légendaire. Tout se passe comme dans un Cluedo géant, où les bribes du passé forment un étrange rébus : celui qui le déchiffre comprend qui est le coupable.

Pourtant, conservatrice et nostalgique, Christie l’a toujours été, même si avec elle vient le temps des vieilles dames malignes et des détectives belges, qui enquêtent sans ressentiment ni complaisance. Infanticide et démence prennent ainsi les rythmes équivoques d’une comptine ou d’un poème, car « chacun lit Agatha Christie à sa manière : de la dévoration de la découverte au suçotement de celui qui connaît l’histoire » (Sophie de Mijolla-Mellor, Meurtre familier, 1995).

The Conversation

Isabelle-Rachel Casta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Agatha Christie, reine des morts, reine des mots – https://theconversation.com/agatha-christie-reine-des-morts-reine-des-mots-275282

Aliments ultratransformés : Comment aider les consommateurs à les repérer et à les éviter ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierrick Gomez, Professeur associé de marketing, Neoma Business School

La question de l’ultratransformation des aliments constitue aujourd’hui un enjeu majeur tant pour l’industrie agroalimentaire que pour les pouvoirs publics. La liste d’ingrédients, information obligatoire qui figure sur les emballages alimentaires, apparaît comme un outil intéressant pour aider les consommateurs à repérer ces aliments dans les rayons. Toutefois, son efficacité reste à établir.


L’offre d’aliments ultratransformés occupe une place prépondérante sur les rayons de produits alimentaires de nombreux pays occidentaux, alors même que les consommateurs demeurent encore peu nombreux à savoir ce que recouvre cette catégorie et comment l’identifier.

Cette situation est problématique car la question de l’ultratransformation des aliments constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique. De nombreuses études scientifiques mettent en évidence une association entre la consommation d’aliments ultratransformés et un risque accru de diverses maladies chroniques, voire de mortalité.

Or, en dehors de leurs croyances personnelles, les consommateurs disposent de peu d’indices tangibles leur permettant de déterminer si un produit est ultratransformé, ou non.

À retenir

  • C’est quoi les aliments ultratransformés ? Biscuits et pains industriels, barres chocolatées, soupes en poudre, nuggets… on parle d’aliments ultratransformés pour désigner des aliments obtenus à partir d’ingrédients traditionnels qui ont subi diverses transformations industrielles (ajout d’huiles hydrogénées, « cracking » ou fractionnement d’un aliment brut en plusieurs ingrédients…) et auxquels ont été ajoutés des additifs, des colorants, des émulsifiants, etc.
  • Pourquoi les industriels procèdent-ils à ces transformations ? Ces procédés ont pour but de conférer un certain nombre de propriétés aux aliments (améliorer la texture ou le goût, allonger la durée de conservation…).
  • À ce jour, il n’existe pas de consensus concernant la définition des aliments ultratransformés, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Toutefois, parmi les différentes classifications fondées sur le degré de transformation des produits, les études épidémiologiques menées pour évaluer les effets sanitaires potentiels des aliments ultratransformés utilisent le plus souvent la classification Nova, développée par des chercheurs brésiliens.

Pour l’heure, la liste d’ingrédients constitue la principale source d’information figurant sur les emballages qui permet aux consommateurs d’identifier le degré de transformation des aliments, notamment parce qu’elle leur donne accès à la composition des produits qu’ils achètent.

Pourtant, on sait encore peu de choses sur son usage réel par les consommateurs et sur sa capacité à les aider à repérer et à éviter les aliments ultratransformés. Qui lit la liste d’ingrédients ? Cette information suffit-elle à orienter les choix vers des produits moins transformés ? Des avertissements sanitaires placés sur la face avant des emballages seraient-ils plus efficaces à cet égard ?

Nous avons cherché à apporter des éléments de réponse dans un article récemment publié dans Journal of Consumer Policy qui repose sur trois études expérimentales menées auprès de 1 088 consommateurs états-uniens et britanniques.

Qui lit la liste des ingrédients sur les emballages ?

Dans une première étude, nous nous sommes intéressés aux usages de la liste d’ingrédients et avons observé qu’environ 43 % des participants déclaraient la consulter régulièrement lors de leurs achats alimentaires. Ce résultat est déjà instructif : il montre que cet usage n’est pas marginal, tout en suggérant que plus de la moitié des consommateurs ne la consultent qu’occasionnellement, voire pas du tout.

Surtout, nos analyses indiquent que cet usage est fortement influencé par des caractéristiques individuelles. Les utilisateurs fréquents déclarent de meilleures compétences culinaires et un niveau de connaissance plus élevé en matière d’aliments ultratransformés, manifestent une préférence marquée pour les aliments naturels et se montrent plus attentifs à leur santé.

Autrement dit, l’usage de la liste d’ingrédients semble associé à des facteurs qui ne sont pas également répartis au sein de la population. Dès lors, s’appuyer sur cet outil pour orienter les choix alimentaires risque de renforcer certaines inégalités. Des analyses complémentaires mettent d’ailleurs en évidence des différences d’usage significatives selon le niveau d’éducation.

Longueur ou contenu : quelle caractéristique de la liste d’ingrédients influence les intentions d’achat ?

Le caractère ultratransformé d’un aliment peut, en théorie, s’apprécier à travers deux dimensions de la liste d’ingrédients : sa longueur (plus la liste est longue, plus on peut soupçonner un degré de transformation élevé) et son contenu (présence d’additifs et d’ingrédients d’origine industrielle). Dans une deuxième étude expérimentale, nous avons précisément isolé ces deux dimensions afin d’évaluer leur influence sur les évaluations des consommateurs.

Les participants devaient évaluer un pain industriel emballé, avec la possibilité d’accéder à la liste d’ingrédients figurant au dos de l’emballage, laquelle variait selon le contenu (modérément versus fortement transformé) et la longueur (liste courte versus longue). Par rapport à la première étude, une proportion plus élevée de participants (66 %) a choisi d’examiner la liste d’ingrédients.

Les résultats sont sans ambiguïté : le contenu de la liste l’emporte largement sur sa longueur. La présence d’additifs et d’ingrédients perçus comme industriels accroît significativement la perception de transformation du produit. Ce résultat est cohérent avec un mécanisme psychologique bien documenté en comportement du consommateur, à savoir le biais de négativité : les consommateurs accordent davantage de poids à des signaux négatifs, facilement identifiables (additifs, ingrédients industriels), qu’à la longueur de la liste dont l’interprétation reste ambiguë (un aliment peut comporter un nombre conséquent d’ingrédients sans être ultratransformé).

Un autre résultat mérite toutefois d’être souligné : bien que la présence d’additifs dans la liste modifie les perceptions, elle ne réduit pas directement l’intention d’achat du produit ultratransformé.

Ainsi, le degré de transformation ne constitue qu’un critère de choix parmi d’autres : le prix, le goût, la praticité ou encore les bénéfices perçus pour la santé peuvent peser davantage dans la décision et neutraliser l’effet de la liste d’ingrédients.

Un avertissement sur la face avant de l’emballage peut-il changer la donne ?

La troisième étude examine l’effet additionnel d’un outil plus facilement accessible et interprétable par les consommateurs : un avertissement sanitaire apposé sur la face avant de l’emballage qui signale le caractère ultratransformé des produits. Les participants recrutés devaient choisir entre trois barres de céréales présentant des niveaux de transformation différents (modérément versus fortement transformé), avec ou sans avertissement. Ils avaient par ailleurs accès à leurs compositions.

Les résultats sont sans équivoque : la présence d’un avertissement accroît fortement la probabilité de choisir le produit le moins transformé. La part de choix en faveur de l’option modérément transformée passe ainsi de 39,6 % en l’absence d’avertissement à 62,7 % lorsqu’un avertissement est présent. L’avertissement renforce la capacité des consommateurs à distinguer les produits selon leur degré de transformation et à orienter leurs choix en conséquence.

Quelles implications en matière de santé publique ?

Au final, la liste d’ingrédients apparaît comme un outil utile mais insuffisant. Elle est utilisée par un nombre limité de consommateurs et si elle permet à certains d’identifier les produits transformés, davantage à travers son contenu que sa longueur, elle ne génère pas une impulsion suffisante pour influencer directement l’intention d’achat.

Ainsi, en l’absence d’outils complémentaires, son usage risque de laisser de côté les consommateurs les moins motivés, renforçant ainsi des inégalités d’accès à l’information. À l’inverse, un avertissement simple et visible apposé sur la face avant des emballages semble nettement plus efficace pour que l’identification des produits ultratransformés se traduise en choix effectifs.

Ces résultats devront être répliqués dans des situations d’achat réelles, en interaction avec d’autres dispositifs existants (par exemple l’étiquetage nutritionnel Nutri-Score présent sur les emballages des produits alimentaires, des allégations relatives au pourcentage d’ingrédients naturels dans la composition et autres « clean labels » qui promeuvent une alimentation plus saine, ainsi que dans d’autres contextes culturels.

Ces travaux dessinent néanmoins une orientation claire pour les décideurs en santé publique : si l’objectif est d’orienter les choix des consommateurs vers des aliments moins transformés, la seule liste d’ingrédients risque de ne pas suffire ; des instruments plus persuasifs, tels que des avertissements sanitaires spécifiques, apparaissent dès lors nécessaires.

The Conversation

Pierrick Gomez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aliments ultratransformés : Comment aider les consommateurs à les repérer et à les éviter ? – https://theconversation.com/aliments-ultratransformes-comment-aider-les-consommateurs-a-les-reperer-et-a-les-eviter-277656

Comment lutter contre ces aliments ultratransformés poussés par des intérêts commerciaux, et non par les choix des consommateurs

Source: The Conversation – France in French (3) – By Phillip Baker, ARC Future Fellow and Sydney Horizon Fellow, School of Public Health, University of Sydney, University of Sydney

Nuggets, boissons gazeuses, chips, barres de céréales… les aliments ultratransformés sont fabriqués à partir d’ingrédients souvent modifiés par des procédés industriels, auxquels sont ajoutés additifs, colorants et autres émulsifiants. Tanya Barrow/Unsplash

Si les pouvoirs publics ne prennent pas les mesures qui s’imposent et en l’absence de réponse coordonnée au niveau mondial, les aliments ultratransformés vont occuper une place croissante dans notre alimentation et nuire à notre santé, mais aussi à l’économie. Cette mise en garde s’appuie sur trois articles scientifiques publiés dans The Lancet, une revue médicale de premier plan.


Les aliments ultratransformés sont en train de remplacer les aliments et repas traditionnels à l’échelle mondiale, en dégradant la qualité du régime alimentaire et en contribuant à l’augmentation des maladies chroniques liées à l’alimentation.

Et même si l’ensemble des dépenses publicitaires des principales entreprises qui commercialisent des aliments ultratransformés dépassent largement le budget total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les gouvernements, les communautés et les professionnels de la santé peuvent faire beaucoup.

C’est ce que conclut la série de trois articles phares consacrée aux aliments ultratransformés que nous avons récemment publiés dans la revue The Lancet.

Ces produits sont fabriqués à partir d’ingrédients industriels et d’additifs alimentaires, qui contiennent généralement peu ou pas d’ingrédients intacts. On pourrait citer pour exemple les boissons gazeuses, les chips et de nombreuses céréales pour le petit-déjeuner.

Dans la classification Nova (présentées dans le schéma ci-dessous), les aliments et boissons sont répértoriés dans quatre groupes en fonction de leur degré de transformation :

  • Groupe 1 : Aliments non transformés ou transformés minimalement.
  • Groupe 2 : Ingrédients culinaires transformés.
  • Groupe 3 : Aliments transformés.
  • Groupe 4 : Aliments ultratransformés.

De notre point de vue, le problème ne réside pas dans un manque de volonté de la part des individus, mais tient avant tout à des considérations commerciales – il est le résultat d’une industrie puissante.

Ce que démontrent les données disponibles

Le premier article résume les données disponibles et montre que les aliments ultratransformés se répandent à l’échelle mondiale. La part des produits ultratransformés dans l’alimentation n’a cessé d’augmenter au fil des décennies dans les pays du monde entier.

Aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada, leur part dans l’alimentation est à des niveaux élevés depuis des décennies (environ 50 % de l’apport énergétique quotidien). Les aliments ultratransformés constituent l’essentiel du régime alimentaire national. Il en va de même en Australie.

Deuxièmement, cette étude montre que les régimes riches en aliments ultratransformés favorisent la suralimentation et sont pauvres sur le plan nutritionnel : ils contiennent davantage de sucres, de graisses saturées et ont une densité énergétique plus élevée. En revanche, ils sont plus pauvres en fibres, en vitamines et minéraux essentiels, et contiennent moins d’aliments complets.

Troisièmement, cet article résume les risques que ces aliments ultratransformés font courir pour la santé. Nous avons mené une revue systématique de la littérature scientifique qui a inclus 104 études faites sur le long terme. Cette revue systématique a révélé que 92 de ces études faisaient état d’un risque accru de contracter une ou plusieurs maladies chroniques. Les méta-analyses de ces études ont confirmé des associations avec l’obésité, le diabète de type 2, l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie (l’excès de cholestérol, ndlr), les maladies cardiovasculaires, la maladie rénale chronique, la maladie de Crohn, la dépression et la mortalité prématurée toutes causes confondues.

Il est essentiel de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’une question d’« excès de sucre, de sel et de graisses ». Des essais cliniques ainsi que des études scientifiques montrent que quand les adultes suivent un régime alimentaire riche en aliments ultratransformés, ils consomment environ 500 à 800 calories supplémentaires par jour, prennent du poids ainsi que de la masse graisseuse, et mangent plus rapidement, par rapport à un régime non ultratransformé contenant les mêmes proportions de macronutriments. Cela s’explique probablement par la densité énergétique plus élevée, le goût appétissant et la texture moelleuse de ces aliments, qui favorisent la surconsommation.

De toute évidence, des recherches supplémentaires sont nécessaires. Cependant, les données disponibles sont désormais suffisamment solides pour justifier une réponse mondiale en matière de santé publique.

Les options sur le plan politique

Notre deuxième article présente les options politiques qui s’offrent aux gouvernements désireux de s’attaquer à ce problème. Quatre d’entre elles se distinguent particulièrement :

1. Modifier les produits : la reformulation – qui consiste à remplacer le sucre par des édulcorants ou les matières grasses par des additifs qui confèrent une texture similaire à celle des matières grasses – ne résout pas le problème. Les gouvernements pourraient plutôt fixer des limites pour une sélection d’additifs et utiliser des « marqueurs d’aliments ultratransformés » comme les colorants, les arômes et les édulcorants non sucrés (ainsi que les teneurs élevées en sucre, en graisses et en sel) pour identifier les produits ultratransformés à réglementer.

2. Améliorer l’environnement des produits alimentaires. Parmi les mesures fondées sur des données probantes, on peut citer :

  • L’adoption d’étiquettes d’avertissement obligatoires sur le devant des emballages, qui se révèlent efficaces pour informer les consommateurs et réduire les achats.

  • La protection des enfants de moins de 18 ans – en particulier sur les plateformes numériques – contre la publicité pour les aliments ultratransformés et le fait d’étendre ces protections au-delà des « heures réservées aux enfants ».

  • Des taxes sur les boissons sucrées (à 20 % minimum) ainsi que certains aliments ultratransformés ; et d’utiliser ces recettes financières pour subventionner les fruits, les légumes et les plats préparés sur place destinés aux ménages à faibles revenus.

  • La suppression des aliments ultratransformés des écoles, des hôpitaux et d’autres établissements publics, le fait de limiter la part des aliments ultratransformés dans les rayons des supermarchés et de réduire leur mise à disposition à proximité des écoles.

3. Limiter le pouvoir des entreprises : les gouvernements pourraient prendre davantage de mesures pour réglementer les gammes de produits des entreprises, ainsi que pour surveiller et limiter la part des ventes d’aliments ultratransformés ; il convient aussi de renforcer la politique de concurrence et d’envisager des réformes fiscales qui viseraient à limiter le pouvoir excessif de ce marché.

4. Réformer les subventions comme les chaînes d’approvisionnement : les gouvernements pourraient réorienter les subventions à l’agriculture afin de réduire le soutien accordé aux ingrédients issus de la monoculture utilisés dans les aliments ultratransformés (comme le maïs, le soja et le sucre), et d’aligner les politiques environnementales – concernant des questions telles que la réduction des plastiques ou l’utilisation de l’eau – sur les objectifs nutritionnels.

Le succès passera par des solutions sur mesure et coordonnées : il n’y a pas de recette miracle.

Lutter contre l’industrie des aliments ultratransformés

Notre troisième article s’interroge sur les raisons pour lesquelles les aliments ultratransformés envahissent l’alimentation humaine et sur la manière de mettre en place une réponse mondiale en matière de santé publique.

La réponse est la suivante : il faut s’attaquer au pouvoir des entreprises et à leur recherche de profit. Les aliments ultratransformés constituent le modèle économique le plus rentable du secteur alimentaire. Les plus grandes multinationales sont à la tête de réseaux mondiaux d’approvisionnement, de commercialisation et de lobbying qui élargissent les marchés, influencent la science ainsi que le débat public, et font obstacle à la réglementation.

Les fabricants d’aliments ultratransformés peuvent utiliser leurs bénéfices pour consacrer des sommes bien plus importantes au marketing, construire des usines, étendre la distribution de ces produits à l’échelle mondiale et financer des groupes de pression.

Par exemple, en 2024, les grandes entreprises agroalimentaires ont dépensé bien plus en publicité que l’ensemble du budget de fonctionnement de l’Organisation mondiale de la santé.

Les entreprises et les groupes qui y sont affiliés suivent le même scénario que les industries du tabac et des combustibles fossiles : du lobbying, du contentieux, de l’autorégulation et de la recherche scientifique qu’elles financent pour retarder la mise en place de mesures politiques.

Notre article plaide pour une réponse mondiale en matière de santé publique :

  • remettre en cause le modèle économique des aliments ultratransformés, en taxant leur production, en rendant obligatoire le recyclage des plastiques par les entreprises et en réorientant les ressources vers le soutien aux producteurs d’aliments sains et aux familles

  • protéger l’élaboration des politiques et la science contre toute ingérence, grâce à des mesures de prévention des conflits d’intérêts et à des règles d’engagement claires pour le secteur privé. Nous devons cesser de nous en remettre à l’autorégulation du secteur privé et recourir aux politiques publiques et à la législation.

  • former des coalitions pour mener des actions de plaidoyer auprès des décideurs politiques et favoriser les changements politiques, qu’il s’agisse de soutiens juridiques ou de communications stratégiques

Des sucettes disposées sur une étagère dans un magasin
Nos articles montrent que les aliments ultratransformés sont en train de supplanter les aliments et les repas traditionnels à l’échelle mondiale.
Alan Pope/Unsplash

Nos études montrent que, sans mesures politiques ni réponse mondiale coordonnée, la part des aliments ultratransformés dans l’alimentation humaine continuera d’augmenter, au détriment de la santé, des économies, de la culture et de la planète. Il est temps d’agir.

The Conversation

Phillip Baker a reçu des financements de l’Australian Research Council, de Bloomberg Philanthropies et de l’Unicef pour des projets de recherche portant sur les aliments ultratransformés.

Camila Corvalan a a bénéficié de financements pour ses recherches de la part de l’Agence nationale chilienne de recherche (ANID), de Bloomberg Philanthropies et du Centre de recherches canadien pour le développement international (CRDI). Elle fait partie du groupe stratégique de la Communauté de pratique sur la nutrition et la santé en Amérique latine et dans les Caraïbes (COLANSA), du Next Generation Leadership Collective et de l’Alianza Global para la Alimentación Saludable de Niñas, Niños y Adolescentes en Amérique latine. Elle est membre du groupe de travail sur les politiques et la prévention de la Fédération mondiale de l’obésité et du groupe de travail sur les aliments ultratransformés de l’Union internationale des sciences de la nutrition (IUNS). Elle occupe actuellement le poste de présidente de la Société latino-américaine de nutrition.

Gyorgy Scrinis a reçu des financements de Bloomberg Philanthropies destinée à financer les travaux de recherche menés dans le cadre de la série publiée dans « The Lancet ».

Priscila Machado a reçu des financements accordés par le Conseil national de la santé et de la recherche médicale (NHMRC), la Fondation australienne pour le cœur, la Fondation de recherche de São Paulo et le réseau thaïlandais Sweet Enough Network/ThaiHealth pour des projets de recherche portant sur les aliments ultratransformés.

Carlos Monteiro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment lutter contre ces aliments ultratransformés poussés par des intérêts commerciaux, et non par les choix des consommateurs – https://theconversation.com/comment-lutter-contre-ces-aliments-ultratransformes-pousses-par-des-interets-commerciaux-et-non-par-les-choix-des-consommateurs-278151

La position délicate de la Turquie face à la guerre en Iran

Source: The Conversation – France in French (3) – By Albert Kandemir, Chercheur doctorant contractuel en Relations internationales, Université Paris-Panthéon-Assas

Pour la Turquie, la République islamique d’Iran est à la fois une rivale en matière de suprématie régionale et un modèle idéologique très différent du sien. Mais Téhéran est aussi un fournisseur d’énergie important, un partenaire en matière de répression des combattants kurdes. Globalement, c’est un voisin encombrant, mais dont Ankara a appris à s’accommoder. Une éventuelle chute du régime iranien pourrait, en outre, s’accompagner d’un afflux de réfugiés sur le territoire turc. Au-delà de la condamnation de la guerre, d’autant que celle-ci est conduite en large partie par Israël, avec qui la Turquie est à couteaux tirés, le gouvernement d’Erdogan cherche donc à jouer les médiateurs pour éviter une déstabilisation majeure de l’ensemble du Proche-Orient.


Lorsque l’on décrit la nature des relations pluriséculaires entre l’Iran et la Turquie, de nombreux analystes considèrent que le traité de Zuhab (1639) a été un point de bascule. En effet, cet accord mit fin à près de 150 ans de conflits entre l’Empire ottoman et l’Empire safavide et fixa la frontière entre les deux États. Certains vont jusqu’à affirmer que ce traité a survécu aux hommes et aux siècles, et n’a jamais été remis en cause. En réalité, de nombreux conflits ont surgi après le traité de Zuhab. Seulement, à l’issue de chacune des guerres, les deux empires sont systématiquement revenus à une frontière proche de celle définie en 1639. Ainsi s’est établi un équilibre des puissances structurel entre le monde turc et le monde perse : ni l’un ni l’autre n’a jamais réussi à absorber ou à détruire le voisin.

Cet équilibre a favorisé l’émergence d’une culture diplomatique complexe de la coexistence contrainte qui perdure aujourd’hui et qui explique le sang-froid et la prudence de la Turquie vis-à-vis de la guerre initiée par Israël et les États-Unis contre l’Iran le 28 février 2026.

La coexistence contrainte : des relations oscillant entre méfiance structurelle et pragmatisme

Si la Turquie et l’Iran étaient après la Seconde Guerre mondiale des partenaires enracinés dans le camp occidental et unis par le Pacte de Bagdad (1955), cette alliance prit fin après la révolution islamique (1979), Téhéran ayant érigé une théocratie aux frontières de la Turquie, dont la laïcité est un pilier national. Cependant, les divergences idéologiques furent rapidement mises au second plan au bénéfice d’un pragmatisme qui perdure encore aujourd’hui et qui repose sur quatre fondements.

Tout d’abord, l’interdépendance économique. En effet, lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la Turquie fut un débouché économique majeur pour l’Iran. Aujourd’hui encore, l’Iran est le troisième fournisseur de gaz d’Ankara derrière la Russie et l’Azerbaïdjan. Dans un contexte où l’économie iranienne fonctionne au ralenti et où la Turquie est totalement dépendante des fournisseurs d’énergie étrangers, les deux pays se trouvent donc dans une situation de besoins mutuels.

Ensuite, l’Iran, bien qu’il entretienne des relations économiques et stratégiques avec la Russie et la Chine, est un pays plus ou moins isolé à l’échelle internationale en raison des sanctions américaines et de son soutien à des organisations considérées comme terroristes par des pays occidentaux comme le Hezbollah libanais ou les Houthis yéménites. La Turquie, en revanche, est à la fois partenaire économique de la Russie, intégrée aux nouvelles routes de la soie chinoises… et membre de l’OTAN. La relation avec Ankara offre donc à l’Iran une forme de désenclavement régional et international. D’ailleurs, la Turquie s’est largement impliquée en tant qu’intermédiaire dans les négociations entre la République islamique et les Occidentaux sur le nucléaire iranien.

En outre, les deux pays partagent une culture répressive contre toute velléité d’autonomie politique kurde (rappelons que les Kurdes représentent environ un quart de la population en Turquie et un cinquième de la population en Iran).

Zones où les Kurdes sont présents en nombre.
Jacques Leclerc, 2023/Université Laval

Ainsi, pendant la guerre civile syrienne, malgré leurs divergences, Ankara et Téhéran ont parfois collaboré afin de neutraliser des positions kurdes. De façon générale, les autorités turques et iraniennes assument leur coopération afin de lutter contre les organisations kurdes classifiées comme terroristes, notamment le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan), les deux organisations appartenant à l’Union des communautés du Kurdistan, accusée d’œuvrer au démembrement de la Turquie et de l’Iran et d’être soutenue par des puissances extérieures, notamment Israël et les États-Unis.

C’est là qu’un autre déterminant apparaît dans les relations entre Ankara et Téhéran : la méfiance vis-à-vis de l’État hébreu.

Pourquoi la Turquie craint une victoire politique et militaire israélienne contre l’Iran

Pour comprendre la position turque vis-à-vis de la guerre en Iran, il faut donc partir de trois postulats. Tout d’abord, la prudence turque ne traduit en rien une affinité idéologique d’Ankara à l’endroit de Téhéran. Comme évoqué ci-dessus, la Turquie est largement dépendante des fournitures de gaz en provenance d’Iran. De plus, en raison des différents conflits régionaux, la Turquie est devenue le deuxième pays comptant le plus de réfugiés au monde – spécialement des Syriens. Cette situation provoque de nombreuses tensions sociales, économiques et politiques. L’une des motivations du soutien turc aux groupes rebelles ayant contribué au renversement de Bachar Al-Assad syriens résidait d’ailleurs dans le refus persistant de ce dernier de négocier les conditions d’un retour des trois millions de réfugiés syriens présents en Turquie. Or l’Iran est le pays accueillant le plus de réfugiés au monde, très majoritairement des Afghans. Un renversement du régime menant à un vide de pouvoir est donc vu par la Turquie comme un danger imminent qui pourrait provoquer un nouvel afflux de réfugiés sur son territoire. Ces derniers jours, la Turquie a militarisé sa frontière avec l’Iran pour prévenir ce risque.

De plus, Israël et les États-Unis ont plusieurs fois évoqué la possibilité d’utiliser des groupes rebelles kurdes pour renverser le régime iranien. Pour l’instant, aucune source fiable confirme l’implication de ces derniers contre le régime. En revanche, si cela se matérialisait, il est probable que la Turquie fournira des renseignements à Téhéran afin de neutraliser ces forces. Ankara affirme déjà qu’elle surveille de près les activités du PJAK. S’il semble peu probable que la Turquie mène une opération directe sur le sol iranien, c’est toutefois une possibilité à prendre en compte. Rappelons que l’objectif de la première opération militaire turque en Syrie (« Bouclier de l’Euphrate ») le 24 août 2016 fut de prévenir une autonomisation politique kurde dans le nord de la Syrie, à la frontière turque.

Enfin, en Turquie, il existe ainsi une conviction trans-partisane, à savoir que Tel-Aviv cherche à neutraliser toute puissance du Proche et du Moyen-Orient ayant des intérêts contraires aux siens. Alors que le chef de l’État, Recep Tayyip Erdogan, s’est dit « profondément attristé et inquiet » de l’attaque lancée contre l’Iran par les États-Unis et Israël, qu’il a attribuée à « une provocation de Benyamin Nétanyahou », le président du CHP (principal parti d’opposition), Özgür Özel, a tenu des propos similaires : « Israël a attaqué l’Iran. Notre parti condamne ces attaques avec la plus grande fermeté. Nous transmettons nos sentiments de solidarité au peuple iranien. »

Si la Turquie a été le premier pays à majorité musulmane à reconnaître l’État d’Israël, depuis la fin des années 2000, avec le « One minute speech » d’Erdogan et l’attaque de la flottille de Marmara par Israël, les relations entre Ankara et Tel-Aviv se sont profondément dégradées. Malgré des tentatives ponctuelles de reprise du dialogue, les tensions se sont intensifiées ces dernières années – notamment du fait de la condamnation très forte par la Turquie de la guerre menée par Israël à Gaza en représailles aux attaques du Hamas du 7 octobre 2023 – et ont culminé après la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024.

En effet, la Turquie prétend œuvrer à l’intégrité du territoire syrien et accuse Israël d’œuvrer à son morcellement, en soutenant des groupes factieux tels que les Druzes ou les Kurdes, et sa spoliation, en ayant étendu son emprise illégale sur le plateau du Golan. Ainsi, les deux pays se trouvent en compétition hégémonique en Syrie. Par conséquent, du point de vue de la Turquie, si l’Iran tombe, en raison de sa propre montée en puissance, Ankara serait le prochain sur la liste d’Israël.

De nombreuses déclarations de responsables israéliens abondent dans ce sens. Naftali Bennet, ancien premier ministre (2021-2022), a ainsi déclaré le 17 février 2026 : « Une nouvelle menace turque émerge. La Turquie est le nouvel Iran. Erdogan est dangereux et cherche à encercler Israël ». Sans être aussi explicites, des personnalités politiques actuellement au pouvoir préparent l’opinion publique israélienne à faire face à la « menace turque ». Par exemple, Benyamin Nétanyahou a déclaré le 22 février 2026 :

« L’objectif est de créer un axe de nations qui partagent la même vision de la réalité, des défis et des objectifs face aux axes radicaux – tant l’axe chiite radical, que nous avons frappé de plein fouet, que l’axe sunnite radical émergent. »

Depuis au moins le début des années 2020, de nombreuses opérations des services du renseignement turc ont été menées contre des agents clandestins accusés de collaborer avec Israël et d’utiliser le territoire turc comme un terrain de lutte contre des agents d’influence palestiniens ou iraniens. Ces opérations sont donc un révélateur de tensions croissantes mais encore diffuses et tacites.

Dans une région où plusieurs régimes définis comme des menaces par Israël ont été neutralisés (Saddam Hussein en Irak, Mouammar Khadafi en Libye, Bachar Al-Assad en Syrie) et où certains pays ont normalisé leurs relations avec l’État hébreu à travers les Accords d’Abaraham, la Turquie considère avec inquiétude la perspective d’une victoire politique et militaire israélienne en Iran, qui mènerait à la chute du régime des ayatollahs.

Des nuances importantes à apporter

La Turquie a été le seul pays de l’OTAN (avec l’Espagne) à dénoncer sans ambages le bellicisme israélo-américain et le seul à avoir présenté ses condoléances à l’Iran à la suite de l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei. Pour autant, la Turquie et l’Iran se sont livré de véritables guerres d’influence, notamment en Syrie où l’Iran soutenait Bachar Al-Assad tandis que la Turquie armait les rebelles de l’Armée nationale syrienne ; en Irak, les Iraniens développaient leur réseau d’influence chiite là où la Turquie appuyait les partis sunnites, ou encore, plus récemment, dans le Caucase.

En effet, la Turquie a fourni un soutien actif à l’Azerbaïdjan dans la guerre menée contre les Arméniens du Haut-Karabakh, alors que l’Iran voit avec beaucoup de méfiance la montée en puissance de Bakou. L’Iran s’est d’ailleurs explicitement opposé à la création du corridor de Zangezur – là encore soutenu par la Turquie – censé faire la jonction entre l’Azerbaïdjan et la province autonome azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, car cela marginaliserait Téhéran, ce dernier perdant son rôle de transit. Or l’Azerbaïdjan est l’un des plus grands alliés d’Israël. De nombreuses sources iraniennes affirment que le pays sert de point de départ à des opérations israéliennes visant l’Iran, dont l’Azerbaïdjan est frontalier.

Récemment, des drones iraniens se sont écrasés sur la province du Nakhitchevan. La réaction du président Ilham Aliev a été très virulente et il a promis une réponse forte. Si pour l’heure, Bakou semble privilégier la prudence, une implication dans le conflit contraindrait la Turquie à composer à la fois avec son allié azerbaïdjanais, avec une déstabilisation de l’Iran et avec sa rivalité avec Tel-Aviv.

Un rôle de médiateur pour Ankara ?

La Turquie a elle-même été touchée par deux missiles iraniens. Si Téhéran a nié la responsabilité de ces frappes, Recep Tayyip Erdogan a averti l’Iran que la patience de la Turquie « avait ses limites ». Si Ankara veut empêcher une déstabilisation de l’Iran, elle ne souhaite pas pour autant que la riposte iranienne se fasse à ses dépens, n’étant pas dans une posture passive et attentiste, contrairement aux pays du Golfe.

De plus, à la différence des autres pays définis comme des menaces par Israël, la Turquie est un membre de l’OTAN et un allié des États-Unis. Depuis l’élection de Donald Trump, les relations américano-turques ont été valorisées et l’ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, œuvre à un renforcement des liens entre Ankara et Washington. Une proximité qui tempère les ardeurs israéliennes. Si les déclarations du secrétaire d’État Marco Rubio sur les raisons de l’entrée en guerre des États-Unis semblent indiquer un suivisme de l’administration Trump vis-à-vis d’Israël, le président américain a plusieurs fois rappelé qu’il espérait une guerre courte. Or la Turquie cherche précisément à prévenir un embrasement régional. Dès lors, Ankara cherche plutôt à jouer un rôle de médiateur dans ce conflit qui oppose l’Iran et Israël, deux pays qu’elle perçoit comme des rivaux géopolitiques au Moyen-Orient et dans le Caucase.

La prudence turque vis-à-vis de cette guerre s’explique donc par un souhait de maintenir un équilibre des puissances et d’empêcher une hégémonie israélienne, mais également iranienne.

The Conversation

Albert Kandemir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La position délicate de la Turquie face à la guerre en Iran – https://theconversation.com/la-position-delicate-de-la-turquie-face-a-la-guerre-en-iran-278226

Droits humains et droits de la nature, pivots d’un développement vraiment durable

Source: The Conversation – France in French (3) – By Farid Lamara, Responsable de programmes de recherches, Agence Française de Développement (AFD)

Toutes les données disponibles indiquent que l’Agenda 2030 adopté en septembre 2015 par les 193 États membres de l’Organisation des Nations unies sera loin d’être mené à bien dans le délai imparti. Dans un contexte de recul massif des démocraties et des droits humains, d’explosion des inégalités, de rétrécissement de l’espace civique et de dépassement des limites planétaires, l’approche fondée sur les droits (humains et du vivant), qui n’a été que très partiellement intégrée par la communauté internationale dans la déclinaison opérationnelle des Objectifs de développement durable, apparaît comme un levier plus nécessaire que jamais.


Les États membres des Nations unies ont adopté à l’unanimité en 2015, le programme de développement durable. Il entend garantir un développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (rapport Brundtland de 1987, « Notre avenir commun »). Cet agenda déroule 17 Objectifs du développement durable (ODD) et décline 169 cibles à atteindre en 2030. Elles représentent le cadre de redevabilité du programme.

Aucun des 17 Objectifs de développement durable (ODD) n’est spécifiquement consacré aux droits humains. Ceux-ci, en réalité, sont partout – au cœur de la vie sociale, économique, culturelle, civile et politique de tous les habitants du monde, mais également au centre des enjeux écologiques contemporains, ce qu’a acté l’Assemblée générale des Nations unies en 2022 par une résolution historique reconnaissant le droit à un environnement sain comme un droit humain.

Selon le Danish Institute for Human Rights (DIHR), 92 % des cibles des ODD sont ancrées dans le droit international des droits humains. La promotion, le respect et la protection des droits humains constituent donc la colonne vertébrale des ODD.

La « soutenabilité forte », condition pour préserver la nature et l’universalité des droits humains

Dans l’ensemble, les ODD combinent les enjeux écologiques, économiques, de développement humain et de gouvernance. Mais plusieurs visions fondées sur des hypothèses économiques et écologiques différentes se confrontent sur la manière de les réaliser. On parle de soutenabilité faible ou forte. Cette dernière est un concept qui vise à renforcer le développement durable en évitant que les politiques économiques compromettent (ou sacrifient) le développement humain, l’environnement ou la nature. Contrairement à la soutenabilité faible (technosolutionniste, fondée sur les concepts de la substituabilité du capital naturel), la soutenabilité forte pose pour principe que le capital naturel est irremplaçable et doit être préservé.

On retiendra trois principes de la soutenabilité forte : la finitude de la nature ; la justice sociale ; et les limites de la croissance économique. Dans cette vision, l’approche fondée sur les droits humains et celle fondée sur les droits de la nature sont essentielles pour un développement véritablement durable. Il s’agit ici de reconnaître la nature — écosystèmes et entités naturelles – comme sujet de droit. Aujourd’hui, plus de 650 initiatives de reconnaissance des droits de la nature sont répertoriées. Sans ces approches, le système actuel aggrave les inégalités et menace l’habitabilité de la planète.

C’est ce que documentent plusieurs recherches et conférences internationales de l’Agence française de développement (AFD) consacrées à l’analyse des enjeux croisés entre les droits humains et le développement durable, avec des angles d’études spécifiques tels que la transition écologique, les inégalités multidimensionnelles ou encore les droits de la nature. Mais également les travaux conduits par l’AFD avec le DIHR sur les questions relatives aux droits humains et aux politiques climatiques.

De cet ensemble, il ressort que la crise écologique (anthropique) aggrave les inégalités et affaiblit massivement les droits humains tant substantifs (droit à la vie, à la santé, à l’alimentation, à l’habitat, etc.) que procéduraux (droit de participation, d’information, de réparation), et en premier lieu ceux des populations en situation de vulnérabilité : enfants, femmes, peuples autochtones et communautés locales, défenseurs des droits humains et de l’environnement, migrants et déplacés.

Pourtant, la gouvernance environnementale reste défaillante, les États et le secteur privé se limitant généralement à une démarche de réduction des risques (« ne pas nuire ») sans redevabilité ni vision intégrée et pro-active des droits humains, du droit à un environnement sain et des droits de la nature. Il apparaît ainsi urgent de proposer des modèles alternatifs intégrant redevabilité, justice (sociale et environnementale) et participation citoyenne pour concilier écologie et droits humains dans une approche écocentrée et non plus anthropocentrée.

En particulier à l’heure où les limites planétaires sont largement dépassées.

Les limites planétaires sous le prisme des droits humains

Ces limites (voir graphiques ci-dessous) définissent l’espace opérationnel sûr pour l’humanité par rapport au système terrestre et sont associées aux sous-systèmes ou processus biophysiques de la planète. Aujourd’hui, 7 limites sur 9 sont dépassées. Et depuis l’adoption des ODD en 2015, 3 l’ont été.


Stockholm Resilience Centre. Cliquer pour zoomer

Au-delà de l’impact majeur sur la nature, les impacts sur les droits humains sont systémiques. Pour le droit à la santé par exemple, il est démontré que chaque limite planétaire a des conséquences directes sur la santé humaine, animale et des écosystèmes.

Pour la santé humaine, les pollutions chimiques (pesticides, plastiques, polluants éternels) génèrent des maladies chroniques multiples et une croissance des cancers. La seule pollution de l’air provoque plus de 4 millions de décès annuels à l’échelle planétaire. Les décès prématurés liés aux vagues de chaleur (climat), à la malnutrition (changement du cycle de l’eau) ou encore à la dégradation des sols ou à la chute de la biodiversité alourdissent plus encore le bilan sanitaire et la mortalité humaine, en premier lieu pour les populations les plus pauvres, qui plus est dans un monde régi par un modèle profondément asymétrique et inégalitaire.

Les inégalités comme moteur de la crise écologique et du recul des droits humains

Selon le rapport 2025 sur les inégalités climatiques du World Inequality Lab, les 50 % les plus pauvres de la population mondiale émettent 10 % des gaz à effet de serre (GES), soit bien moins que les émissions des 1 % les plus riches. Ces derniers sont par ailleurs responsables à eux seuls de 41 % des GES liés à la détention d’actifs (financiers et non financiers).

Par ailleurs, les 50 % les plus pauvres ne sont pas seulement les moins responsables. Ils sont également les plus exposés aux pertes et dommages tout en ayant le moins de capacités financières pour y faire face. Et si l’on regarde les inégalités en matière de revenu et de patrimoine, on constate que les 10 % les plus riches de la planète captent plus de revenus que les 90 % restants. Au global, bien que les inégalités croissent fortement à l’intérieur des pays depuis plusieurs décennies, ces résultats indiquent de très fortes asymétries Nord/Sud. Or plus les inégalités croissent, plus les capacités à faire valoir ses droits diminuent.

Les inconséquences d’un modèle asymétrique et inégal sur l’Agenda 2030

Dans ces conditions, les résultats attendus de l’agenda 2030 sont loin d’être atteints. Le rapport 2025 des Nations unies sur les ODD montre que sur les 169 cibles des ODD, seules 18 % sont atteintes ou en passe de l’être en 2030. Et 66 % d’entre elles indiquent des progrès marginaux, en stagnation ou en régression.


The Sustainable Development Goals Report 2025

L’analyse plus détaillée, ODD par ODD, indique que plusieurs d’entre eux n’atteindront aucune cible d’ici à 2030. C’est le cas notamment pour les ODD 1 (pauvreté), 5 (genre), 6 (eau), 16 (Paix, justice et institution fortes). Alors que les ODD 2 (faim), 3 (santé), 4 (éducation), 10 (inégalités) et 13 (climat) ne devraient n’en atteindre qu’une seule.

Considérant que les droits humains sont la colonne vertébrale des ODD, ces résultats démontrent que les enjeux de justice restent marginaux dans leur déclinaison opérationnelle. Or, le recul des démocraties, le déclin des droits humains et le rétrécissement extrême de l’espace civique — qui se traduit par exemple par la censure, la répression violente des journalistes, des défenseurs des droits et de l’environnement, des manifestants pacifiques, etc. — dans le monde sont autant de freins supplémentaires à leur réalisation.

Aujourd’hui, selon le Civicus Monitor, seuls 7,2 % de la population mondiale vit dans un espace civique « ouvert » ou « rétréci ». Le reste dans un espace « entravé » (19,9 %), réprimé (42,3 %) ou fermé (30,7 %).

Il devient ainsi urgent que la communauté internationale en général et les acteurs du développement en particulier donnent toute leur place aux approches fondées sur les droits humains et du vivant dans la réalisation de l’Agenda 2030.


Civicus Monitor

Droits humains et droits de la nature, une symbiose vitale pour les générations futures

Pour ce faire, il faudra considérer les enjeux liés au modèle économique dominant ainsi qu’à la gouvernance mondiale. Ce qui dépasse largement la sphère juridique. Néanmoins, les droits de la nature constituent des leviers puissants pour renforcer les droits humains et vice versa, ce qu’a récemment reconnu l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) par l’adoption de plusieurs résolutions.

Ainsi, l’approche fondée sur les droits humains et du vivant devrait être intégrée dans toutes les politiques publiques pour la réalisation des ODD dans une optique de soutenabilité forte. C’est bien ce que dit la décision de la COP15 de Kunming-Montréal sur la diversité biologique qui appelle à des actions en faveur de la Terre nourricière, c’est-à-dire d’une « approche écocentrique et fondée sur les droits, propice à la mise en œuvre d’actions visant à établir des relations harmonieuses et complémentaires entre les populations et la nature, à promouvoir la pérennité de tous les êtres vivants et de leurs communautés et à éviter la marchandisation des fonctions environnementales de la Terre nourricière ».

The Conversation

Farid Lamara ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Droits humains et droits de la nature, pivots d’un développement vraiment durable – https://theconversation.com/droits-humains-et-droits-de-la-nature-pivots-dun-developpement-vraiment-durable-277313

Pour apprendre une langue étrangère, il n’y a pas d’âge limite ! Enfants et adultes ont leurs propres stratégies

Source: The Conversation – France (in French) – By Karen Stollznow, Senior Research Fellow of linguistics, University of Colorado Boulder; Griffith University

Les enfants ont bien plus de facilité que leurs aînés à se familiariser avec un nouvel accent lorsqu’ils apprennent une langue. Cependant, devenir plurilingue n’est pas hors de portée des adultes, qui peuvent compter sur tout un ensemble d’autres compétences développées au fil du temps.


Si les jeunes apprenants peuvent acquérir plus facilement un accent natif, les adultes conservent la capacité d’apprendre de nouvelles langues jusqu’à un âge avancé.

On a tendance à supposer qu’en apprenant une langue dès le plus jeune âge, on la maîtrisera rapidement.

Beaucoup de gens pensent également qu’il est beaucoup plus difficile d’apprendre une langue si l’on s’y met tardivement.

Les recherches sur l’apprentissage des langues montrent que l’âge auquel une personne s’initie à une langue a son importance, mais il n’existe pas d’âge limite auquel la capacité d’apprendre une langue s’éteindrait.

Si les jeunes apprenants acquièrent plus facilement l’accent des locuteurs natifs, les adultes conservent la capacité d’apprendre de nouvelles langues jusqu’à un âge avancé. Tout le monde peut continuer à apprendre et à perfectionner son vocabulaire et sa grammaire. D’autres facteurs, tels que la motivation, peuvent également jouer un rôle pour les apprenants de tous âges.

Je suis linguiste et autrice d’un ouvrage à paraître, intitulé Beyond Words : How We Learn, Use, and Lose Language, qui examine comment une langue est apprise, utilisée et oubliée tout au long de la vie, et pourquoi l’âge seul ne fixe pas de limites strictes à nos capacités linguistiques.

Au contraire, les stratégies utilisées par les apprenants, les résultats qu’ils atteignent le plus facilement et la façon dont les autres évaluent leurs progrès peuvent tous évoluer au fil du temps.

Comment l’âge influence l’apprentissage des langues

L’âge d’une personne peut influencer sa capacité à apprendre une langue de différentes manières.

Les scientifiques parlent parfois de « périodes sensibles », c’est-à-dire d’une période précoce du développement pendant laquelle le cerveau est particulièrement réceptif à certains types d’informations.

En matière de langage, les bébés et les enfants sont particulièrement sensibles aux schémas sonores. Ils peuvent également percevoir des distinctions phonétiques subtiles que les adultes ont du mal à percevoir ou à reproduire.

Cela explique pourquoi les enfants qui grandissent dans un environnement bilingue parlent souvent les deux langues comme des natifs. Les accents, plus que le vocabulaire ou la grammaire, sont le domaine où les différences liées à l’âge sont les plus prononcées.

Les périodes sensibles existent également chez d’autres animaux, en particulier les oiseaux, qui ont une période sensible précoce pour apprendre le chant spécifique à leur espèce auprès d’un tuteur adulte.

Une fois cette période passée, il est toujours possible d’apprendre une nouvelle langue. Mais cela demande généralement plus d’efforts conscients et de pratique.

Des études montrent également que les enfants exposés à une deuxième langue dès leur plus jeune âge, généralement avant la puberté, ont plus de chances d’acquérir une prononciation et une intonation proches de celles d’un locuteur natif.

Des recherches en imagerie cérébrale montrent que les personnes qui apprennent deux langues dès le plus jeune âge ont tendance à les traiter dans les mêmes parties du cerveau. Ceux qui apprennent une deuxième langue plus tard utilisent souvent des zones cérébrales légèrement différentes pour chaque langue.

Concrètement, les personnes bilingues précoces sont plus susceptibles de passer d’une langue à l’autre sans effort. Les apprenants tardifs peuvent devoir travailler plus consciemment leur deuxième langue, surtout au début.

Les avantages d’apprendre une langue à l’âge adulte

La prononciation ne représente qu’une part de la maîtrise d’une langue. Les adultes bénéficient aussi d’atouts qui leur sont propres pour y parvenir.

Contrairement aux jeunes enfants, les apprenants adultes peuvent déjà s’appuyer sur une langue maternelle pleinement développée. Ils possèdent également des compétences de raisonnement et de reconnaissance des schémas, ainsi qu’une conscience du fonctionnement du langage.

Cela permet aux adultes d’apprendre de manière plus réfléchie, car ils étudient les règles grammaticales et comparent consciemment les langues. Les adultes ont également davantage tendance à s’appuyer sur des stratégies délibérées, telles que la mémorisation, pour apprendre une langue.




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En classe, les adultes surpassent souvent les enfants dans les premières étapes de l’apprentissage, en particulier en lecture et en écriture.

L’apprentissage des langues ne s’arrête jamais vraiment. Même à l’âge adulte, les gens continuent à développer et à perfectionner leur langue maternelle, façonnée par leur éducation, leur travail, leur environnement social et la façon dont ils l’utilisent au quotidien.

S’il peut être plus difficile pour les adultes d’acquérir un accent proche de celui d’un locuteur natif à un âge avancé, la bonne nouvelle est que la grammaire, le vocabulaire et la fluidité restent à la portée de la plupart des apprenants adultes.

Les avantages d’apprendre une langue dès l’enfance

Les enfants, quant à eux, ont tendance à apprendre les langues de manière implicite, par immersion et interaction, souvent sans prêter attention aux règles.

Les facteurs sociaux et émotionnels jouent également un rôle majeur dans la réussite de l’apprentissage d’une langue.

Les enfants sont généralement moins timides que les adultes et plus disposés à prendre des risques lorsqu’ils s’expriment.

Les adultes, en revanche, sont souvent très conscients de leurs erreurs et peuvent hésiter à s’exprimer, par crainte de paraître ridicules ou d’être jugés.

Les recherches montrent systématiquement que la disposition à communiquer est un facteur prédictif important de la réussite dans l’apprentissage d’une nouvelle langue. L’anxiété, l’inhibition et les commentaires négatifs des autres peuvent ralentir considérablement les progrès, quel que soit l’âge.

Accent, préjugés et pression sociale

D’autres facteurs, tels que la pression sociale et la discrimination, jouent également un rôle important lorsqu’une personne tente d’apprendre une nouvelle langue.

Les recherches sur la langue et l’identité montrent que les auditeurs associent souvent un fort accent à une intelligence ou une compétence moindre, bien qu’il n’y ait aucun lien entre l’accent et les capacités cognitives.

Les locuteurs non natifs sont souvent victimes de stigmatisation, de discrimination et de préjugés de la part des locuteurs natifs.

Ce préjugé peut décourager les apprenants adultes et renforcer la fausse croyance selon laquelle, pour réussir l’apprentissage d’une langue, il faut parler comme un natif.

La motivation et les aptitudes comptent aussi

La motivation est un autre facteur clé qui influence les apprenants de tous âges.

Les gens apprennent de nouvelles langues pour de nombreuses raisons : un nouveau pays, le travail, les études, les relations ou l’intérêt pour une autre culture.

La recherche distingue les différentes raisons qui poussent les gens à apprendre une langue. Certaines sont pratiques, comme l’évolution de carrière ou la réussite d’un examen. D’autres sont personnelles, comme le désir de se rapprocher d’une communauté, d’une culture ou d’une famille.




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Les apprenants qui ressentent un lien personnel ou émotionnel fort avec la langue sont plus enclins à persévérer même lorsque cela devient difficile, et ils atteignent souvent des niveaux de maîtrise plus élevés que ceux qui n’ont pas ce lien.

D’autres personnes ont une aptitude naturelle pour l’apprentissage des langues et peuvent les assimiler facilement. Peut-être remarquent-elles rapidement les schémas sonores, ou peuvent-elles mémoriser de nouveaux mots après les avoir entendus une ou deux fois.

L’aptitude linguistique est différente de l’intelligence et varie d’une personne à l’autre. L’aptitude augmente les chances de réussite dans l’apprentissage d’une langue, mais ne la garantit pas.

Les apprenants ayant une aptitude moyenne peuvent tout de même devenir très compétents dans de nouvelles langues à l’âge adulte s’ils y sont exposés de manière régulière, s’ils s’entraînent et s’ils sont motivés.

À chaque âge ses atouts

Alors, vaut-il mieux apprendre une deuxième langue quand on est enfant ou quand on est adulte ? Les recherches suggèrent que la question la plus pertinente est de savoir quels aspects de l’apprentissage d’une langue, tels que la prononciation, la fluidité ou la maîtrise à long terme, sont les plus importants.

Apprendre une nouvelle langue dès le plus jeune âge permet de parler plus facilement comme un locuteur natif et d’utiliser la langue avec aisance, sans avoir à réfléchir aux règles.

Apprendre une langue plus tard dans la vie fait appel aux points forts dont disposent les adultes, tels que la planification, la résolution de problèmes et une pratique soutenue.

En fin de compte, certaines personnes apprennent rapidement les langues tandis que d’autres ont plus de difficultés, quel que soit leur âge.

Les croyances relatives à l’apprentissage des langues influencent les politiques éducatives, les choix parentaux et la manière dont les personnes multilingues sont traitées dans la vie quotidienne.

Lorsque les adultes s’entendent dire qu’ils ont raté leur chance d’apprendre une langue, beaucoup ne prennent même plus la peine de se lancer. Lorsque les accents étrangers sont considérés comme des imperfections, des locuteurs pourtant compétents peuvent être injustement victimes de discriminations.

En réalité, des recherches montrent qu’il est possible d’apprendre une langue à tout âge. Il s’agit d’un parcours réalisable tout au long de la vie, plutôt que d’une course contre la montre.

The Conversation

Karen Stollznow ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour apprendre une langue étrangère, il n’y a pas d’âge limite ! Enfants et adultes ont leurs propres stratégies – https://theconversation.com/pour-apprendre-une-langue-etrangere-il-ny-a-pas-dage-limite-enfants-et-adultes-ont-leurs-propres-strategies-277027

Mesures anti-évitement fiscal : quel bilan dix ans après le plan d’action de l’OCDE ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Flora Bellone, Professeure des Universités en Sciences économiques, Université Côte d’Azur

Les recettes fiscales mondiales perdues du fait du transfert de bénéfices sont passées de 9 à 10 % depuis 2015. Elnur/Shutterstock

En 2015, les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, soutenue par le G20, adoptaient un plan d’action contre l’érosion de la base et le transfert de bénéfices (« Base Erosion and Profit Shifting »). Cette initiative internationale constituait une réponse au phénomène de l’évitement fiscal des entreprises, qui s’était fortement amplifié au cours des trente dernières années, en parallèle de l’expansion mondiale des chaînes de valeur et de la croissance des multinationales.


Les entreprises multinationales ont tiré parti des différences au sein du système fiscal international pour mettre en place des schémas d’organisation fondés, notamment, sur des choix d’implantation dans des juridictions à faible fiscalité et des transferts de bénéfices via divers mécanismes dont le plus important est l’ajustement des prix de transfert intra-groupe. Une entreprise va facturer une prestation à une autre entreprise du même groupe, mais d’un autre pays, afin de déplacer des fonds.

En dix ans, le plan « Base Erosion and Profit Shifting » (BEPS) a-t-il permis d’endiguer ces pratiques ? Les études sur le sujet font pour l’heure actuelle un bilan mitigé. Dans notre récent working paper « Tax avoidance by small multinationals as a side effect of anti tax avoidance policy » (« L’évasion fiscale des petites multinationales comme effet secondaire de la politique anti-évasion fiscale »), nous contribuons à en évaluer les effets, tout en mettant l’accent sur les différences de comportements des grandes et des petites multinationales en matière d’évitement fiscal.

Pas de diminution significative

Sur le plan macroéconomique, d’abord, des analyses empiriques récentes montrent que l’évitement fiscal international n’a pas connu de diminution significative depuis 2015. Gabriel Zucman et son confrère de l’Université de Berkley Ludvig Wier documentent, en particulier, ont montré que, sur la période 2015-2019, les profits des multinationales ont continué de croître plus rapidement que les profits mondiaux, que la part des profits déclarés dans les paradis fiscaux est restée stable autour de 37 %, et que la fraction de recettes fiscales mondiales perdues du fait du transfert de bénéfices est passée de 9 à 10 %.

Ces constats illustrent un paradoxe. Alors que la réglementation internationale s’est renforcée, aucune baisse nette de l’évitement fiscal n’a été observable à l’échelle agrégée, du moins dans les années qui ont juste suivi la mise en œuvre de la réforme.

Comment l’expliquer ? Les travaux des économistes Ruby Doeleman, Dominika Langenmayr et Dirk Schindler montrent que cette stabilité globale masque des ajustements stratégiques fins. Les grandes multinationales ont tendance à réorienter leurs profits hors des paradis fiscaux les plus visibles.

Elles auraient tendance à les réorienter vers des juridictions à faible fiscalité, mais présentant davantage de substance économique, ce qui rend l’effet net sur les recettes fiscales des pays à forte imposition ambigu.

Réallocation vers des juridictions fiscalement avantageuses

De même, Olbert et De Simone, respectivement chercheurs aux universités de Rotterdam et d’Austin, soulignent que la mise en place du « Country by Country Reporting » (CbCR, qui implique une transparence accrue sur l’allocation du profit imposable) prévu dans le plan BEPS a induit des réallocations réelles des investissements et de l’emploi vers des juridictions fiscalement avantageuses, reflétant un ajustement des structures organisationnelles plutôt qu’une simple modification comptable. Ces études convergent vers une idée clé : si les incitations fiscales demeurent, le cadre BEPS et le CbCR conduisent désormais les entreprises à opérer leurs arbitrages en articulant les gains fiscaux avec une plus grande substance économique.

Dans nos travaux, nous avançons l’hypothèse que les pratiques d’organisation fiscale se seraient déplacées progressivement vers les entreprises multinationales de taille moyenne. Le plan BEPS, bien qu’orienté vers la lutte contre l’évitement fiscal, aurait en effet involontairement réduit les barrières à l’entrée de ces pratiques pour les petites multinationales.

Multinationales de plus petites tailles

Dès sa conception, le texte s’est focalisé sur les grandes entreprises, en instaurant un seuil de chiffre d’affaires consolidé de 750 millions d’euros pour déterminer les obligations de reporting. Seules les firmes dépassant ce seuil ont été soumises à des exigences strictes et à des sanctions significatives en cas de non-conformité, cette stratification visant à concentrer la surveillance fiscale sur les acteurs les plus capables d’engager des stratégies fiscales agressives et à limiter les coûts administratifs pour les entreprises plus modestes. En parallèle, les petites et moyennes multinationales ont pu bénéficier d’un choc informationnel positif leur permettant de réestimer à la baisse leur risque de contrôle fiscal, tout en gagnant en expertise sur les schémas complexes de manipulation des prix de transferts explicités dans le cadre de la réglementation.

Ainsi, notre travail en cours sur les multinationales françaises semble révéler un phénomène complémentaire. Tandis que les grandes multinationales (au-dessus du seuil de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires) sont partiellement sorties des paradis fiscaux du fait de la réforme, des multinationales de plus petite taille ont augmenté leur présence dans des juridictions à fiscalité avantageuses après 2015, profitant des clarifications et de la standardisation introduites par le BEPS pour réduire l’incertitude et les coûts fixes liés aux pratiques internationales d’organisation fiscale.

Si ces résultats se confirment, ils pointeraient un canal d’apprentissage et d’imitation des pratiques des grandes firmes par les entreprises de plus petite taille qui aurait pu être facilité par la législation.

Améliorer la compétitivité des entreprises domestiques

Ces résultats suggèrent que les politiques anti-évitement fiscal des multinationales doivent prêter attention non seulement à la marge intensive de ces pratiques, c’est-à-dire la propension des entreprises engagées dans ces pratiques à les intensifier ou à les atténuer, mais aussi à la marge extensive, c’est-à-dire les incitations de nouveaux acteurs à adopter ces pratiques dans le nouveau cadre législatif. En particulier, ces politiques doivent veiller à ne pas faciliter l’adoption de pratiques d’optimisation fiscale par des entreprises initialement moins sophistiquées.

Cependant, les études sur les évolutions de l’évitement fiscal lors de la dernière décennie suggèrent une autre conséquence du plan BEPS et des obligations de CbCR pour les multinationales au-dessus du seuil de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires consolidés : en plus du renchérissement de leurs coûts fiscaux effectifs, leurs ventes diminueraient.

Les multinationales perdraient ainsi du pouvoir de marché lorsque leurs stratégies d’évitement fiscal sont limitées, améliorant la compétitivité des entreprises domestiques. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche récent et en développement. Les effets à long terme sur la structure des marchés nécessitent davantage de données empiriques.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiennent du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris.

Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Mesures anti-évitement fiscal : quel bilan dix ans après le plan d’action de l’OCDE ? – https://theconversation.com/mesures-anti-evitement-fiscal-quel-bilan-dix-ans-apres-le-plan-daction-de-locde-276438

La « silver economy » pour les marques, ou comment faire du neuf avec les vieux ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Baptiste Welté, Professeur de Sciences de Gestion, Université Paris-Panthéon-Assas

Les seniors qui cumulent temps libre et pouvoir d’achat sont une cible de choix pour les marques. Quelles stratégies déploient ces dernières pour les séduire, les attirer et les fidéliser ? Du pur hédonisme à la marque « apprenante »… l’imagination est (toujours) au pouvoir !


La « silver economy » ne cesse de croître. Voyages, assurances, santé, alimentation, cosmétique, le vieillissement de la population entraîne l’émergence de davantage de produits et de services à destination des personnes âgées. L’économie à destination des seniors pourrait ainsi générer un chiffre d’affaires de plus de 130 milliards d’euros à l’horizon 2030 ».

Un nouvel hédonisme

Ce marché du vieillissement est en réalité un marché du « bien vieillir ». Les personnes âgées sont invitées à profiter de ce nouveau « plus bel âge de la vie », que représente notamment la soixantaine. Certes, elles présentent des vulnérabilités, mais des produits et services associés au « bien vieillir » les invitent à un nouvel hédonisme.

En bonne santé pour beaucoup grâce aux progrès de la médecine, libérées des contraintes du travail, elles peuvent jouir pleinement de leur temps libre. Dans ce contexte, les marques, pourvoyeuses de sens des sociétés de consommation, leur offrent des imaginaires auxquels se rattacher. Alors que leur public cible était plutôt les jeunes générations en quête de modèle identitaire, elles peuvent accompagner les nouvelles exigences sociales du « bien vieillir ».




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Les marques aident les personnes âgées dans leur rôle de grand-parents, et accompagnent plus généralement la transmission sociale au sein de la famille, au travers de récits valorisant des compétences, un savoir-faire ou un savoir-être, comme, par exemple, la campagne « Générations » de Patek Philippe.

Mais cette transmission n’est pas automatique. Les seniors ont un pouvoir de régulateur, et peuvent contredire certaines marques, par exemple remettre en question le rôle fédérateur de Nutella (en limitant l’usage auprès de leur famille, ou alors s’opposer aux marques de jeux vidéo, pour « garder un lien » avec leurs petits-enfants).

Des marques apprenantes

La relation peut être inversée, et des marques « apprenantes » aident les personnes âgées à maintenir le lien avec les jeunes générations. Ils ont alors plaisir à continuer à apprendre tout en restant socialement en lien avec leur entourage. Les marques technologiques comme Apple ont ainsi intégré un mode senior à partir d’Ios 17 qui leur permet d’accéder plus facilement aux applications, et de pouvoir rester connecté avec leurs petits-enfants.

Certaines marques « béquille » sont utilisées par les personnes âgées pour gérer plus aisément les effets du vieillissement. Mais cette fonction de « béquille » ne doit pas représenter uniquement un marché destiné aux seniors, sous peine de les stigmatiser. Par exemple, la marque suisse, On, destinée aux sportifs souhaitant allier innovation et performance, s’est développée sur ce nouveau segment de marché tout en gardant son offre pour sa cible d’origine.

Les marques coups de cœur

La marque peut également servir aux coups de cœur des personnes âgées, preuve que leur désir peut encore être stimulé. Certaines marques peuvent avoir été fantasmées plus jeunes, puis leur consommation décalée à cause des contraintes économiques ou financières de chacun.

France 24, 2020.

Les seniors profitent d’autant plus pleinement de ces marques « hédoniques » que le report de jouissance a créé une attente et amplifié le désir. Plus généralement, la marque fonctionne alors comme une envie de « se faire plaisir ». Des pulls en cachemire, comme Bompard, qui associent aux bénéfices fonctionnels de multiples coloris favorisent par exemple ces achats coups de cœur.

« Pépé gâteux » ou « Mamie Nova »

La relation entre les marques et les personnes âgées illustrent qu’ils restent pleinement acteurs de la société de consommation. Les marques sont, comme pour les plus jeunes générations, un outil d’expression sociale. Ces relations dynamiques invitent à reconsidérer la place des seniors dans les représentations publicitaires et plus généralement médiatiques.

Même si ces dernières ont tendance à évoluer et mettre en avant des exemples de « bien-vieillir », les visions stéréotypées associées au déclin physique ou cognitif restent prégnantes. Or, les marques peuvent contribuer à les modifier, et tisser une relation client spécifique avec cette cible, en comprenant ses multiples facettes (sa vulnérabilité mais également sa capacité à être prescripteur, et à craquer pour des achats impulsifs). Elles renouvellent alors leur imaginaire fécond avec les identités protéiformes des personnes âgées.


Cet article est publié en partenariat avec Décisions Marketing, la revue scientifique de l’Association française du marketing. La version intégrale a paru dans le numéro 120 qui avait pour thème « La place des marques dans la société. ».

The Conversation

Jean-Baptiste Welté est Professeur associé à l’école Polytechnique

Anne Bontour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La « silver economy » pour les marques, ou comment faire du neuf avec les vieux ? – https://theconversation.com/la-silver-economy-pour-les-marques-ou-comment-faire-du-neuf-avec-les-vieux-276720