Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit

Source: The Conversation – in French – By Anne-Blandine Caire, Professeur de droit privé et de sciences criminelles – École de Droit – Université d’Auvergne, Université Clermont Auvergne (UCA)

Après la disparition de Lyhanna, 11 ans, et son probable assassinat, un homme, déjà mis en cause par trois plaintes pour viols sur mineurs, mais jamais condamné, est suspecté. De nombreux responsables politiques de tous bords ont dénoncé des dysfonctionnements de la justice, qui n’aurait pas protégé d’éventuelles victimes de cet homme. La juriste Anne-Blandine Caire s’interroge sur les possibilités d’une action judiciaire préventive efficace dans le respect de la présomption d’innocence et de l’État de droit.


Après chaque drame impliquant un enfant, une même question revient : les autorités auraient-elles pu agir plus tôt ? C’est une question légitime qui dissimule une tension profonde traversant les sociétés démocratiques contemporaines.

Les affaires Marina Sabatier et Lyhanna l’illustrent de manière saisissante. Différentes dans leurs circonstances comme dans les questions spécifiques qu’elles soulèvent, ces deux affaires posent toutefois un même problème fondamental : comment protéger sans basculer dans une logique de contrôle préventif incompatible avec l’État de droit ?

Deux contextes, une même difficulté

Marina Sabatier est décédée sous les coups de ses parents le 6 août 2009 après des années de maltraitance. Bien avant l’issue tragique des sévices subis par la fillette, plusieurs de ses blessures avaient été constatées, notamment dans le cadre scolaire. Des signalements avaient été effectués et plusieurs institutions avaient été alertées sans mesurer pleinement le danger qu’elle encourait. Ce tragique fait divers avait révélé les difficultés rencontrées pour apprécier un danger à partir d’informations dispersées.

L’affaire Lyhanna concerne elle aussi la prévention du passage à l’acte. Les premiers éléments rendus publics suggèrent que certaines informations avaient été portées à la connaissance des autorités avant le drame. Comme dans l’affaire Marina, le débat porte donc sur la manière dont les institutions recueillent, évaluent et traitent des signaux d’alerte. Mais cette fois, il ne s’agit pas d’identifier une victime en danger mais de déterminer jusqu’où l’État peut agir lorsqu’il existe des inquiétudes ou des soupçons sans qu’une culpabilité ait été judiciairement établie.

En somme, ces deux affaires convergent. L’une concerne la protection d’un enfant dans la sphère familiale. L’autre interroge la manière dont les institutions appréhendent des situations perçues comme potentiellement dangereuses. Toutes deux révèlent une même difficulté : comment agir alors même que les institutions ne disposent jamais, au moment où elles doivent décider, de la certitude que le drame apporte rétrospectivement ?

Agir dans l’incertitude

Dans les deux cas, les autorités ont dû prendre des décisions à partir d’indices partiels, de signalements à interpréter et d’informations dont la portée n’était pas toujours immédiatement perceptible. Les décisions les plus importantes doivent souvent être prises dans ces zones grises où les faits ne sont pas encore pleinement établis.

En matière de protection de l’enfance, le droit français l’a bien compris. Les dispositifs d’information préoccupante, d’assistance éducative ou de placement ne supposent pas qu’une maltraitance soit déjà démontrée. Ils reposent sur l’idée qu’un risque suffisamment sérieux pour la santé, la sécurité ou le développement d’un enfant peut justifier une intervention avant même que le danger ne soit pleinement avéré.

Cette logique préventive s’appuie sur les enseignements de la criminologie et de la victimologie. Ces disciplines ont mis en évidence l’existence de facteurs de vulnérabilité, de mécanismes d’emprise, de phénomènes d’escalade des violences ou encore de configurations particulièrement propices à la victimisation. Elles permettent d’améliorer le repérage des situations préoccupantes et d’éclairer l’action des institutions. Elles ne fournissent cependant jamais de certitudes sur le comportement futur des individus.

Lorsqu’il s’agit d’une personne soupçonnée de représenter un danger sans avoir encore commis l’infraction redoutée, la situation devient toutefois plus délicate. Le risque n’est plus seulement celui d’une intervention trop tardive. Il est aussi celui d’une intervention excessive portant atteinte aux libertés individuelles.

Une plainte n’est pas une condamnation. Un signalement n’est pas une preuve. Une réputation n’est pas une culpabilité. Les institutions peuvent prendre ces éléments en considération sans les confondre avec une culpabilité établie.

L’État de droit repose précisément sur cette distinction. Une personne ne peut être privée de sa liberté ou sanctionnée au seul motif de soupçons. C’est le sens même de la présomption d’innocence. Celle-ci ne protège pas seulement les individus contre l’arbitraire ; elle rappelle aussi qu’entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée existe un espace que le droit ne peut abolir.

Toute la difficulté consiste alors à concilier la protection des victimes potentielles avec les exigences de l’État de droit. Une démocratie ne peut ignorer les connaissances accumulées sur les mécanismes de la violence et de la victimisation. Mais elle ne peut pas davantage transformer une probabilité ou un facteur de risque en preuve de culpabilité.

Le paradoxe contemporain

C’est ici que se révèle le paradoxe. La société contemporaine demande aux institutions de prévenir les drames tout en respectant la présomption d’innocence et les libertés fondamentales.

Dans son arrêt du 4 juin 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que les autorités françaises n’avaient pas pris les mesures suffisantes pour protéger la petite Marina Sabatier des mauvais traitements qu’elle avait subis jusqu’à sa mort, en violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. La Cour a notamment relevé des défaillances dans la circulation des informations, la coordination des services et l’évaluation du danger.

S’agissant de l’affaire Lyhanna, plusieurs éléments préoccupants (trois plaintes pour viols sur mineures entre 2022 et 2026 et un signalement dès 2017) avaient apparemment été portés à la connaissance des autorités. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit, mais de déterminer comment les institutions peuvent mieux intégrer ce type d’informations dans l’évaluation des situations à risque sans les transformer en présomptions de culpabilité.

Une transformation profonde du droit

Les affaires Marina et Lyhanna mettent en lumière une évolution silencieuse mais considérable du droit contemporain et des attentes sociales.

Longtemps, le droit a été conçu pour réagir à des faits accomplis. Une infraction était commise, une responsabilité établie, puis une sanction prononcée. Or, à l’heure actuelle, les citoyens attendent davantage des institutions que la simple sanction des atteintes survenues : ils souhaitent qu’elles préviennent de telles atteintes lorsqu’elles sont plausibles.

Cette évolution est particulièrement visible dans le champ de la protection de l’enfance. Le projet de loi relatif à la protection des enfants, déposé en mai 2026, en fournit une illustration significative. Qu’il s’agisse du renforcement des contrôles d’honorabilité des personnes travaillant au contact des mineurs ou de la création de nouveaux mécanismes d’intervention lorsqu’un danger grave est suspecté, plusieurs de ses dispositions reposent sur une même logique : ne plus attendre que le dommage soit certain pour agir. Il s’agit d’intervenir plus tôt, alors même que toutes les incertitudes n’ont pas encore disparu.

Le déplacement est considérable. La question n’est plus seulement : « Qui est responsable ? » Elle devient aussi : « À partir de quel moment un risque est-il suffisamment sérieux pour justifier une intervention ? »

L’incertitude n’a pas disparu. Elle est devenue l’un des objets mêmes de l’action juridique. Or cette interrogation ne peut être résolue par le seul droit. Elle suppose de mobiliser les connaissances produites par la criminologie et la victimologie. Ces disciplines permettent d’identifier certains facteurs de vulnérabilité, de mieux comprendre les mécanismes de victimisation, les phénomènes d’emprise ou encore certaines trajectoires de passage à l’acte. Elles ne visent pas à prédire l’avenir avec certitude, mais à fournir aux institutions des outils indispensables pour évaluer les situations de risque.

C’est là que se manifeste une transformation plus discrète mais décisive. Le législateur ne raisonne plus seulement à partir d’actes commis. Il raisonne aussi à partir de vulnérabilités identifiées, de risques de victimisation et de dommages qu’il cherche à prévenir. Les rationalités criminologiques et victimologiques influencent ainsi de plus en plus directement la production du droit.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas nécessairement. Certaines atteintes sont trop graves pour que l’institution se contente d’attendre. Mais cette évolution comporte une contrepartie essentielle : plus le droit intervient en amont de la certitude, plus les garanties procédurales doivent être exigeantes.

La protection des personnes vulnérables et le respect des libertés fondamentales ne sont pas des objectifs concurrents. Ils constituent les deux conditions de légitimité d’une même politique juridique.

Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit. Il est de construire des institutions capables de mieux prendre en compte les connaissances disponibles sur les risques de victimisation sans transformer ces risques en présomptions de culpabilité. C’est probablement autour de cette tension que se construit désormais une part croissante du droit contemporain.

The Conversation

Anne-Blandine Caire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit – https://theconversation.com/affaire-lyhanna-proteger-avant-quil-ne-soit-trop-tard-sans-renoncer-a-letat-de-droit-284683

Pourquoi les chimpanzés lancent-ils des pierres sur les mêmes arbres depuis plus de dix ans ? Nous avons voyagé jusqu’en Guinée-Bissau pour le découvrir

Source: The Conversation – in French – By Robyn Nakano, PhD candidate, Great Ape Behaviour (GAB) Lab, University of Victoria

Le lancer de pierres est un comportement rare, possiblement culturel, observé chez quatre groupes de chimpanzés sauvages d’Afrique de l’Ouest. (Wikimedia Commons), CC BY-SA

En parcourant le parc national de Boé, en Guinée-Bissau, vous pourriez tomber sur un arbre couvert de marques noueuses et entouré d’un amas de pierres.

Les chimpanzés ont peut-être quitté les lieux, mais vous avez tout de même de la chance, car vous pouvez observer les preuves d’un comportement rare — et possiblement culturel — chez ces animaux : le lancer de pierres contre des arbres.

Images vidéo de chimpanzés lançant des pierres, réalisées par le Programme panafricain de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste.

Des enregistrements vidéo montrent des chimpanzés de l’Ouest à l’état sauvage, principalement des mâles adultes, qui lancent des pierres sur des arbres. Ils retournent à plusieurs reprises vers les mêmes arbres pour répéter ce comportement.

Ils émettent des cris (pant-hoot, qu’on peut traduire par halètements et hurlements), un signal de communication puissant et à longue portée, et frappent parfois l’arbre avec leurs mains et leurs pieds dans un comportement appelé « tambourinage de tronc ».

Nous rentrons d’un travail de terrain en Guinée-Bissau, où nous avons recueilli des données pour étudier le contexte social et écologique du lancer de pierres, et déterminer ce que les chimpanzés tentent de communiquer.

Compte tenu de notre lien évolutif avec ces animaux, nous espérons que l’étude de cette pratique nous aidera à comprendre l’émergence de la communication complexe et de l’utilisation d’outils en pierre au cours de l’évolution humaine.

Un comportement culturel

Le pant-hoot et le tambourinage font partie du rituel des chimpanzés mâles, ce qui laisse supposer que le lancer de pierres pourrait constituer une variante de ces comportements. Il s’agit probablement d’un geste culturel, compte tenu de sa répartition limitée et du fait qu’on trouve parfois des pierres et des arbres où l’on n’observe pas de marques de pierres.

Jane Goodall crie avec des chimpanzés.

Des études antérieures indiquent que le lancer de pierres pourrait avoir une fonction de communication, voire une signification symbolique, certains sites représentant des lieux importants pour les chimpanzés.

Cependant, nous ignorons toujours la signification de ces sites et ce qui pousse les primates à agir ainsi. Si certains d’entre eux utilisent des outils en pierre pour se procurer de la nourriture, en cassant des noix, par exemple, le lancer de pierres représente un rare exemple d’utilisation d’outils en pierre dans un contexte social. Ce comportement n’a été observé à ce jour que chez quatre groupes de chimpanzés en Afrique de l’Ouest.

Installation d’un campement

Nous nous sommes rendus dans un territoire de chimpanzés, à Boé, en Guinée-Bissau, et nous nous sommes installés à Béli, un petit village où l’ONG néerlandaise Chimbo gère un complexe en collaboration avec la population locale. Les chercheurs et les touristes de passage peuvent y séjourner et disposer d’un espace de travail alimenté en électricité solaire.

Depuis Béli, nous avons parcouru 22 kilomètres à vélo et à pied à travers la savane boisée pour monter un campement avec nos deux assistants de terrain, Djei Baldé et Balu Séra, ainsi que Taylor Tippett, étudiante en maîtrise du Great Ape Behaviour Lab (laboratoire d’étude des comportements des grands singes).

Les chimpanzés de Boé ne sont pas habitués à la présence humaine, ce qui signifie que nous ne pouvons pas les observer en approchant d’eux, car ils s’enfuiraient. Nous avons donc recueilli des données comportementales à l’aide de pièges photographiques et de dispositifs d’enregistrement.

Deux personnes debout près d’un arbre, en train d’installer une caméra sur son tronc
L’auteure Ammie Kalan et l’assistant de terrain Balu Séra posent un piège photographique à proximité d’un site de lancer de pierres.
(Taylor Tippett)

Nous avons installé deux caméras vidéo sur chacun des sites de lancer de pierres et placé les dispositifs d’enregistrement de manière stratégique afin de saisir des données audio des zones environnantes.

Notre campement était situé au bord de la Fefine, une grande rivière qui coule même pendant la saison sèche. Dans un paysage de savane boisée où les points d’eau sont rares, les rivières de ce type sont d’une importance capitale pour la faune et les humains. Nous avons filmé plusieurs animaux grâce à des caméras installées près de la rive.

Nids de chimpanzés

Nous nous levions généralement vers 6 h 30, prenions un petit-déjeuner léger, puis visitions de deux à cinq sites. Sur place, nous changions les cartes SD et les piles des caméras, vérifiions leur bon fonctionnement et recueillions des données supplémentaires en vue d’une analyse ultérieure, comme les mesures d’un arbre et des images 3D des pierres lancées sur celui-ci.

En chemin, nous consignions nos observations de nids de chimpanzés, de traces d’alimentation, de vocalisations et d’autres informations visuelles.

Les données vidéo et audio nous permettront d’étudier les aspects sociaux du lancer de pierres, notamment l’âge et le sexe du lanceur, ainsi que ceux des spectateurs (les autres chimpanzés présents à proximité susceptibles de réagir). Ces informations nous aideront à comprendre ce que les chimpanzés tentent de communiquer.

Nous avons constaté que la plupart des sites initialement répertoriés par le Programme panafricain, puis visités par notre équipe en 2017, étaient toujours utilisés lors de notre récent séjour sur le terrain. Cela signifie que les chimpanzés peuvent fréquenter ces sites pendant plus d’une décennie.

Trois tentes recouvertes d’un auvent en herbe
Notre campement, avec un toit construit par nos guides.
(Taylor Tippett)

La menace de l’exploitation minière

Alors que les activités humaines mettent en danger de nombreuses espèces de primates, le maintien de comportements culturels et d’un riche répertoire culturel peut les aider à s’adapter aux changements environnementaux et contribuer à leur préservation.

Au-delà de son importance sur le plan de la communication et de sa valeur intrinsèque en tant que comportement culturel, le lancer de pierres constitue un élément durable de la culture matérielle des grands singes, dont la perte reviendrait à effacer leur patrimoine.

Malheureusement, l’habitat des chimpanzés en Guinée-Bissau est menacé par les industries extractives, notamment les mines industrielles. Lors de notre mission sur le terrain, nous avons découvert des trous de forage réalisés dans le cadre de l’exploration de la bauxite.

L’exploitation de la bauxite représente une opportunité majeure pour la croissance économique et le développement du pays. Elle peut toutefois causer de la pollution et la destruction de l’habitat, avec de graves conséquences pour les chimpanzés, la faune sauvage et les populations locales, comme cela s’est déjà produit dans le pays voisin, la Guinée.


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Une surveillance et une réglementation environnementales sont indispensables, d’autant que l’instabilité politique en Guinée-Bissau ne fait que compliquer la situation.

Un paysage de savane dénudée
Site d’exploitation de bauxite près du village de Sangaredi, en Guinée, en 2017.
(Ammie Kalan)

En étudiant et en mettant en lumière les comportements culturels des chimpanzés, comme le lancer de pierres, nous espérons contribuer à la préservation de ces animaux et, plus largement, au maintien de la biodiversité, ainsi qu’à la conservation des éléments culturels des primates pour la recherche et l’enseignement futurs.

La Conversation Canada

Robyn Nakano est financée en partie par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Ammie Kalan bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada sous la forme d’une subvention de développement « Insight », qui a permis de mener les recherches mentionnées dans cet article. Des travaux antérieurs sur l’AST ont également été financés par une bourse « National Geographic Explorers » et soutenus par la Société Max Planck.

ref. Pourquoi les chimpanzés lancent-ils des pierres sur les mêmes arbres depuis plus de dix ans ? Nous avons voyagé jusqu’en Guinée-Bissau pour le découvrir – https://theconversation.com/pourquoi-les-chimpanzes-lancent-ils-des-pierres-sur-les-memes-arbres-depuis-plus-de-dix-ans-nous-avons-voyage-jusquen-guinee-bissau-pour-le-decouvrir-284414

Déficits spectaculaires et revenus records : les cycles financiers de la FIFA, une stratégie gagnante

Source: The Conversation – in French – By Francois Brouard, Full Professor Accounting and Taxation / Professeur titulaire comptabilité et fiscalité, Sprott School of Business, Carleton University

La Coupe du monde 2026 débute le 11 juin en Amérique du Nord. On imagine son organisatrice, la FIFA, prospère, très prospère, même. Après tout, la Fédération Internationale de Football Association régit le sport le plus populaire de la planète et son événement le plus prestigieux. Elle est perçue comme une machine à générer des milliards de dollars.

Mais ça n’est pas le cas, et ce, en raison d’un élément essentiel : le modèle financier de la FIFA fonctionne par cycles de quatre ans, centrés autour de la Coupe du monde. Et dans ce modèle, les années sans Mondial sont presque toujours déficitaires.

Professeur titulaire de comptabilité et de fiscalité à la Sprott School of Business de l’Université Carleton, je m’intéresse ici au modèle et aux états financiers de la FIFA.

Un bénéfice net par année ou par cycle ?

Les états financiers récents montrent des pertes de plusieurs millions de dollars US en 2023 (390 M$), en 2024 (616 M$) et en 2025 (248 M$), soit des pertes cumulatives pour ces trois années de 1 254 millions.

Ainsi, les années qui précèdent le tournoi sont marquées par des produits limités, car les contrats majeurs se concrétisent surtout l’année du Mondial, des investissements massifs pour les activités liées au football et à son développement
ainsi qu’à des dépenses administratives récurrentes.

Mais en extrapolant sur les résultats de l’année 2022, celle de la Coupe du monde au Qatar, l’année 2026 devrait être profitable avec la Coupe du monde 2026 qui se déroule en partie au Canada. On parle de plus d’un milliard de dollars de bénéfice net sur le cycle de quatre ans en utilisant 2022 au lieu de 2026.

Les très rentables Coupe du monde

La FIFA tire l’essentiel de ses revenus de la Coupe du monde. Par exemple, en 2025, les droits de retransmission télévisée ont généré un revenu d’un milliard de dollars, comparativement à près de trois milliards en 2022, année de Coupe du monde. Même tendance pour les droits marketing (un milliard comparativement à près de 1,5 milliard en 2022), pour les droits d’exploitation de licence (97 millions comparativement à plus de 270 millions en 2022), pour les produits des droits d’hospitalité et de la billetterie (410 millions contre près d’un milliard en 2022).

Le même scénario est attendu pour 2026, et même mieux. On s’attend à des revenus de plus de 10,9 milliards en revenus, un sommet historique. Cela se compare avantageusement avec les sept milliards de revenus de la Coupe du Monde au Qatar en 2022 et avec le 5,3 milliards de revenus de la Coupe du Monde en Russie en 2018.

Cette Coupe du monde 2026, qui sera la plus vaste et la plus lucrative de l’histoire, marque un tournant majeur. Organisée conjointement par le Canada, le Mexique et les États‑Unis, elle est soutenue par un marché nord‑américain extrêmement lucratif. Elle sera la plus grande de l’histoire, avec une expansion à 48 équipes (contre 32 pour les précédentes) et 104 parties (contre 64 en 2022). Elle aura une visibilité mondiale sans précédent.

Les actifs de la FIFA : un coussin solide

Même en période déficitaire, la FIFA reste loin d’être en difficulté.

Elle bénéficie d’une trésorerie solide, conçue pour absorber les fluctuations du cycle. Elle a des actifs financiers importants, des réserves stratégiques, et des investissements diversifiés dans le développement du football mondial.

Au 31 décembre 2025, la trésorerie et les équivalents de trésorerie sont de plus d’un milliard de dollars, avec 974 millions en encaisse et comptes bancaires et plus de 206 millions en dépôt à terme inférieurs à 3 mois.

Les actifs financiers totalisent plus de cinq milliards de dollars, dont 3,3 milliards en actifs courants et 2,4 milliards en actifs non courants. Ce type d’actifs comprend des titres de créances, des dépôts, des fonds de placement, des fonds du marché monétaire, des placements en actions et des prêts.

Les réserves stratégiques totalisent près de 2,7 milliards et comprennent le capital de l’association pour plus de quatre millions et des réserves spéciales aux fins des objectifs statutaires de la FIFA et du football de clubs, pour plus de 2,5 milliards.

Ces actifs et réserves sont justement prévus pour absorber les années déficitaires et garantir la stabilité financière de l’organisation. Ils jouent un rôle essentiel en permettant de maintenir les opérations courantes, de respecter les engagements à long terme et de préserver la capacité d’investissement, même lorsque les revenus fluctuent.

En constituant un coussin financier robuste, l’organisation se protège contre les imprévus et assure la continuité de ses services sans compromettre sa mission. On pourrait même s’interroger si le coussin est trop confortable.

Une stratégie long terme maîtrisée

Ainsi, les pertes enregistrées par la FIFA de 2023 à 2025 ne doivent pas être perçues comme un signe de faiblesse, mais plutôt comme une conséquence logique et attendue de son modèle financier.

L’organisation fonctionne selon un cycle quadriennal où les années précédant la Coupe du monde sont traditionnellement déficitaires, en raison des investissements massifs nécessaires à la préparation du tournoi, au développement des infrastructures, au soutien des fédérations membres et au financement de programmes mondiaux.

Ainsi, selon les projections, la FIFA devrait enregistrer plus d’un milliard de dollars de bénéfice net sur le cycle de quatre années 2023‑2026, confirmant la solidité de son modèle économique.

Grâce à des actifs solides, des réserves financières importantes et une capacité d’investissement soutenue, la FIFA demeure l’une des organisations sportives les plus puissantes au monde. Son modèle, fondé sur des cycles d’investissement et de rendement, lui permet non seulement d’assurer sa stabilité financière, mais aussi de continuer à soutenir le développement du football à l’échelle mondiale.

En ce sens, les déficits temporaires ne sont pas un signal d’alerte, mais la preuve d’une stratégie long terme maîtrisée, qui continue de renforcer la position dominante du football sur la scène sportive et économique internationale.

La Conversation Canada

Francois Brouard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Déficits spectaculaires et revenus records : les cycles financiers de la FIFA, une stratégie gagnante – https://theconversation.com/deficits-spectaculaires-et-revenus-records-les-cycles-financiers-de-la-fifa-une-strategie-gagnante-284231

Crise climatique en Afrique : ce que le droit impose aux États

Source: The Conversation – in French – By Zunaida Moosa Wadiwala, Legal Researcher, PhD Candidate and Lead of the African Climate Law Programme, Mandela Institute, University of the Witwatersrand

Un dossier climatique historique est actuellement examiné par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. La requête a été déposée par l’Union panafricaine des avocats et d’autres organisations de la société civile africaine. Elles ont demandé à la Cour de rendre un avis sur les responsabilités qui incombent aux gouvernements africains pour protéger leurs pays contre la crise climatique et s’éloigner d’une économie nuisible à l’environnement.

Zunaida Moosa Wadiwala et Tracy-Lynn Field du Mandela Institute aux côtés de plusieurs autres organisations ont demandé à intervenir en tant qu’amis de la cour (amici curiae). Leur mémoire soutient que les États africains ont le devoir de protéger le système climatique, car un climat sûr et stable est essentiel au respect des droits des personnes.

Quels sont les principaux problèmes liés au changement climatique auxquels l’Afrique est confrontée ?

Le continent est celui qui a le moins contribué, historiquement, aux émissions de gaz à effet de serre, responsables du changement climatique. Mais, il subit de manière disproportionnée et plus durement les catastrophes climatiques telles que les sécheresses, les inondations, les vagues de chaleur et l’élévation du niveau de la mer. Tous ces phénomènes menacent la santé et la sécurité humaines, la sécurité alimentaire et hydrique, ainsi que le développement de la société et de l’économie.

Le changement climatique perturbe les écosystèmes, provoque de mauvaises récoltes et des pertes de production alimentaire. Il aggrave la pauvreté, les maladies, les pertes en vies humaines et en moyens de subsistance, l’insécurité hydrique et énergétique, ainsi que la perte du patrimoine naturel et culturel.

Quel sera l’impact du changement climatique sur le développement de l’Afrique ?

Le changement climatique constitue un obstacle majeur au développement. En effet, les économies africaines sont très sensibles aux catastrophes liées au changement climatique et aux variations climatiques extrêmes. En réalité, le changement climatique menace de réduire à néant des décennies de progrès en matière de développement à travers l’Afrique.

Nous soutenons en outre, dans notre mémoire adressé à la Cour, que dans les pays africains, le développement ne peut être appréhendé uniquement à travers la croissance économique ou les chiffres du produit intérieur brut.

Le développement consiste plutôt à donner aux populations la capacité de façonner leur propre avenir en protégeant l’environnement, les communautés et la culture.




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Cette conception plus large du développement durable est protégée par la Charte africaine. L’article 22 stipule que toute personne a droit au développement économique, social et culturel. L’article 24 stipule qu’elle a droit à un environnement sain propice à ce développement. D’autres accords africains, tels que le Protocole de Maputo à la Charte africaine, qui protège les droits des femmes, et la Convention d’Alger sur la conservation de la nature, soulignent également que le développement doit être durable, équitable et équilibré.

Que devraient faire les gouvernements des pays africains pour prévenir le changement climatique ?

Le mémoire de l’Institut Mandela soutient qu’un climat sûr et stable est nécessaire pour que les populations puissent exercer ou réaliser leur droit au développement. Il soutient également qu’un climat sûr et stable est essentiel pour permettre aux peuples de contrôler librement les ressources naturelles et d’en tirer profit.

Les droits au développement économique, social et culturel, ainsi qu’à la paix et à la sécurité nationales et internationales, ne peuvent être réalisés dans un monde qui se réchauffe rapidement.




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Il existe un consensus international croissant sur la nécessité d’éliminer progressivement les projets liés aux combustibles fossiles. Ceux-ci ont porté atteinte aux droits humains par le passé et continueront probablement à le faire à l’avenir. Notre mémoire reconnaît également les preuves scientifiques concernant la hausse des températures et le réchauffement climatique, qui nuisent au système climatique et menacent le droit au développement.

Il exhorte donc les gouvernements à coopérer et à prendre des décisions en matière de climat fondées sur les meilleures données scientifiques disponibles, car l’Afrique est particulièrement vulnérable au changement climatique.




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En d’autres termes, les gouvernements africains devraient avoir l’obligation juridique de prévenir les dommages graves causés au climat. Ils doivent agir de toute urgence, avec prudence et en s’appuyant sur les meilleures données scientifiques disponibles, à mesure que les risques climatiques s’aggravent.

Notre mémoire soutient que l’action climatique et les droits humains sont étroitement liés. Il rappelle que l’Union africaine a été créée pour protéger les droits des individus et des peuples en vertu de la Charte africaine.

Qu’espérez-vous de la part de la Cour dans son avis consultatif ?

Les avis consultatifs donnent des conseils qui ne sont pas juridiquement contraignants. Mais ils aident à expliquer ce que les pays sont déjà tenus de faire en vertu du droit international. Ils servent de guide aux tribunaux sur la manière d’appliquer ces règles. Ils peuvent ainsi influencer la façon dont les gouvernements, les entreprises et le public comprennent leurs responsabilités face à la crise climatique.

En juillet 2025, la Cour internationale de justice de La Haye a rendu un avis consultatif similaire. Cet avis énonçait ce que les gouvernements du monde entier doivent faire pour lutter contre le changement climatique. Il indiquait que les pays ont l’obligation légale de protéger le système climatique et de prévenir les dommages environnementaux graves.




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Le Kenya, le Ghana, Madagascar, l’Afrique du Sud, le Cameroun, la Sierra Leone, Maurice, Burkina Faso et l’Égypte ont tous présenté des observations sur les dommages liés au changement climatique dans le cadre de cette affaire. Ainsi, même si l’avis en lui-même n’était pas juridiquement contraignant, il n’en demeurait pas moins important pour l’Afrique. Il a renforcé l’idée que les gouvernements doivent prendre en compte les droits humains, le développement et la justice climatique avant d’autoriser la mise en œuvre de projets liés aux combustibles fossiles et à fortes émissions.

De la même manière, l’avis consultatif de la Cour africaine pourrait constituer un tournant important pour la justice climatique en Afrique. Cet avis pourrait façonner la manière dont le développement, les droits humains et la responsabilité climatique sont compris à travers le continent.




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Le Mandela Institute espère que la Cour africaine affirmera clairement que les gouvernements africains ont le devoir de protéger le climat en garantissant à leurs populations le droit à un environnement sain, à un accès équitable aux ressources naturelles, au développement économique et social, et à la paix et à la sécurité. Tels sont les droits consacrés par la Charte africaine.

Face à l’intensification de la pression mondiale pour l’abandon progressif des combustibles fossiles, nous espérons également que la Cour précisera que les gouvernements doivent réduire leur dépendance à l’égard des combustibles fossiles lorsque ces projets menacent les droits des peuples.

The Conversation

Tracy-Lynn Field bénéficie d’un financement de la Fondation Claude Leon. Elle est administratrice non exécutive au sein du conseil d’administration de la Wildlife and Environmental Society of South Africa.

Zunaida Moosa Wadiwala does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Crise climatique en Afrique : ce que le droit impose aux États – https://theconversation.com/crise-climatique-en-afrique-ce-que-le-droit-impose-aux-etats-284347

Aux États-Unis, le droit à la réparation victime collatérale de la guerre d’Hollywood contre les magnétoscopes

Source: The Conversation – in French – By Oana Godeanu-Kenworthy, Teaching Professor of American Studies, Miami University

Conçues à l’origine pour protéger les œuvres culturelles contre la copie illégale, certaines dispositions du droit d’auteur américain limitent aujourd’hui la réparation de nombreux objets du quotidien. Un héritage inattendu des guerres du magnétoscope. Steve Jurvetson/Wikimedia Commons, CC BY

Des verrous numériques qui bloquent la réparation des tracteurs aux logiciels propriétaires des appareils électroménagers, les obstacles actuels au droit à la réparation trouvent leurs racines dans la lutte contre le piratage audiovisuel menée par Hollywood il y a quarante ans.


Les États-Unis qui tentent de réparer un objet constatent régulièrement que cela dépasse leurs moyens financiers ou techniques, puis finissent par en acheter un neuf. Dans ce pays en effet, la réparation des appareils électroniques et électroménagers n’est plus réellement une option depuis des décennies, en particulier pour les équipements intégrant des logiciels propriétaires.

Ce genre de situations absurdes se multiplie. Il peut coûter presque aussi cher d’acheter une nouvelle imprimante que de remplacer sa cartouche d’encre. Le département de la Défense américain n’est pas en mesure de réparer certains des systèmes d’armes qu’il achète, car les droits de propriété intellectuelle restent détenus par les fabricants. De son côté, l’entreprise de matériel agricole John Deere empêche les agriculteurs d’accéder aux logiciels nécessaires à la réparation de leurs propres moissonneuses-batteuses et tracteurs : l’achat couvre bien la machine physique, mais pas le logiciel qui la fait fonctionner.

L’une des conséquences, outre les coûts supplémentaires générés et la frustration légitime des consommateurs, est l’impact environnemental de cette situation. Les États-Unis sont le deuxième producteur mondial de déchets électroniques derrière la Chine, avec environ 19,5 kg de déchets électroniques par personne et par an. Or, seuls 25 % de ces déchets électroniques sont recyclés.

C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement en faveur du « droit à la réparation », qui revendique la possibilité pour les consommateurs de réparer eux-mêmes les produits qu’ils achètent, ou de faire appel à un réparateur indépendant, sans se heurter à des obstacles financiers, juridiques ou techniques injustifiés.

Le droit à la réparation semble constituer l’un des rares sujets faisant consensus entre démocrates et républicains au Congrès américain. Le Warrior Right to Repair Act, présenté en 2025 par un élu démocrate, et le Repair Act, porté par un élu républicain, sont deux initiatives législatives en cours visant à créer un cadre juridique fédéral qui faciliterait et réduirait le coût de la réparation des appareils pour les utilisateurs américains. Ces deux textes se heurtent toutefois à une vive opposition de la part de groupes industriels.

En tant que chercheur spécialiste de la culture américaine, j’ai constaté au fil de mes recherches que les origines des obstacles juridiques et techniques à la réparation des produits remontent aux débats des années 1980 sur les nouveaux médias et les mécanismes de protection du droit d’auteur.

Hollywood et les magnétoscopes

L’essor rapide des magnétoscopes à cassette vidéo (VCR) à la fin des années 1970 a transformé les films et les émissions de télévision, qui sont passés du statut d’expériences éphémères à celui de biens de consommation tangibles. Comme je le montre dans mon livre, « Videotape », malgré les revenus supplémentaires que cette évolution pouvait générer, Hollywood s’est alarmé du fait que les utilisateurs étaient désormais capables de copier des films sur cassette vidéo et a tenté de freiner cette technologie. Les interdictions actuelles concernant la réparation s’inscrivent dans le prolongement de cette histoire.

Les premières dispositions américaines relatives au droit d’auteur ont été inscrites dans la loi de 1790 sur le copyright. Au fil du temps, la législation a été adaptée pour intégrer les nouvelles technologies, mais l’esprit qui sous-tend ces évolutions est resté fidèle à l’intention initiale : protéger les intérêts économiques des créateurs tout en garantissant un accès suffisant à l’information afin de favoriser le progrès de la société dans son ensemble.

Jusqu’à la seconde moitié du XXᵉ siècle, la doctrine américaine du fair use, qui autorise dans certaines circonstances l’utilisation d’œuvres protégées sans l’accord de leurs ayants droit, permettait aux juges d’éviter que le droit d’auteur ne porte atteinte à l’intérêt général. Des institutions telles que les bibliothèques publiques, les clubs de lecture, les universités ou encore les organisations de presse ont bénéficié de cette approche juridique. Ce principe a été inscrit dans le droit américain avec le Copyright Act de 1976.

Lorsque les studios de cinéma ont attaqué Sony en justice en 1976 afin d’empêcher la fabrication et la commercialisation des magnétoscopes, ils soutenaient que ces appareils encourageaient la violation du droit d’auteur. Mais en 1984, la Cour suprême des États-Unis a estimé que l’enregistrement de programmes télévisés pour un usage personnel ne constituait pas une infraction au droit d’auteur, élargissant ainsi l’interprétation du principe de fair use.

L’industrie du cinéma s’est alors concentrée sur la recherche d’une solution technologique au problème du piratage ainsi que sur l’obtention de protections juridiques plus strictes pour ses produits.

Les studios ont identifié le disque numérique polyvalent, ou DVD, comme une alternative plus sûre à la cassette VHS. À ses débuts, le DVD était un support uniquement destiné à la lecture. Il a fallu plusieurs années de développement supplémentaires avant que l’enregistrement ne devienne possible à un coût abordable. Même alors, la procédure restait bien plus complexe pour les utilisateurs que l’enregistrement sur cassette vidéo.

En 1997, à peine un an après le lancement du DVD, tous les studios membres de la Motion Picture Association of America ont rejoint le DVD Forum, adopté collectivement ce nouveau format et commencé à abandonner progressivement la commercialisation des films sur cassette vidéo.

Droit d’auteur et verrous numériques

Puis est apparue la gestion des droits numériques, plus connue sous son appellation anglaise de « digital rights management » (DRM). Ce terme désigne l’ensemble des outils technologiques développés par l’industrie pour contrôler l’accès des utilisateurs aux contenus. Il s’agit notamment de logiciels de chiffrement et de divers mécanismes d’authentification ou de contrôle qui limitent les usages possibles des contenus numériques. Certains dispositifs, par exemple, empêchent le téléchargement ou le partage d’un fichier.

Le Digital Millennium Copyright Act (DMCA), promulgué par le président Bill Clinton en 1998, a fourni le cadre juridique général permettant à ces verrous technologiques de s’étendre bien au-delà de l’industrie du divertissement, notamment aux logiciels. Cette loi reflétait un rapprochement d’intérêts entre les industries du divertissement et du logiciel.

Le DMCA a renforcé les sanctions existantes contre les infractions au droit d’auteur en ligne et a criminalisé les technologies permettant de contourner les verrous numériques. La loi a été adoptée alors même que des critiques mettaient en garde, à l’époque comme par la suite, contre le risque qu’elle freine l’innovation et augmente les coûts supportés par les consommateurs.

Depuis 1998, un nombre croissant de produits de consommation, des jouets aux lave-vaisselle, intègrent des micropuces et des logiciels propriétaires protégés par le droit d’auteur. En raison du Digital Millennium Copyright Act, les réparateurs indépendants ne peuvent ni modifier ni contourner ces logiciels propriétaires. S’ils le faisaient, ils pourraient être poursuivis pour violation des droits de propriété intellectuelle du fabricant, comme c’est le cas pour les équipements agricoles de John Deere. Certains appareils électroniques sont même conçus de manière à rendre toute intervention sur le produit pratiquement impossible.

Les fabricants soutiennent que seuls eux-mêmes, ou des techniciens agréés, peuvent et doivent réparer leurs produits. Or, ces réparations sont souvent très coûteuses. Lorsque faire réparer un appareil revient presque aussi cher que d’en acheter un neuf, de nombreux consommateurs choisissent de remplacer l’objet et de jeter un produit pourtant réparable.

Une contestation croissante des interdictions de réparer

Les évolutions technologiques ont souvent tendance à dépasser le cadre juridique existant. Alors que plus de 80 % des Américains se déclarent favorables au droit à la réparation, il reste à voir quand — et même si — le droit américain finira par s’adapter aux conséquences inattendues d’une législation conçue à l’origine pour protéger les droits de propriété intellectuelle des industries créatives, mais qui pèse aujourd’hui sur le portefeuille des consommateurs.

The Conversation

Oana Godeanu-Kenworthy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aux États-Unis, le droit à la réparation victime collatérale de la guerre d’Hollywood contre les magnétoscopes – https://theconversation.com/aux-etats-unis-le-droit-a-la-reparation-victime-collaterale-de-la-guerre-dhollywood-contre-les-magnetoscopes-283895

Pleut-il davantage en ville qu’à la campagne ? Oui, mais pas autant qu’on ne le croyait

Source: The Conversation – in French – By Shankar Sharma, PhD student, Climate Change Research Centre, UNSW Sydney

Chaleur urbaine, aérosols, bétonisation : les villes semblent favoriser la pluie. Henry Chen/Unsplash, CC BY

Il pleut davantage en ville que dans la campagne environnante, mais peut-être pas autant qu’on le pensait. Des chercheurs montrent que les changements intervenus dans les réseaux de satellites influencent aussi les tendances observées.


Comme d’autres pays, l’Australie a été touchée, sur sa côte est par un épisode de mauvais temps, marqué par des orages, de fortes pluies et des crues soudaines à Sydney et dans certaines régions de la Nouvelle-Galles du Sud et en tant que chercheurs, nous nous sommes demandés si les villes influencent elles-mêmes les précipitations qui s’abattent sur elles.

La question est importante, car la majorité de la population vit désormais en milieu urbain. Si l’urbanisation modifie les précipitations, même légèrement, les conséquences peuvent toucher un grand nombre de personnes à travers les risques d’inondation, la conception des réseaux d’évacuation des eaux pluviales, l’approvisionnement en eau et la planification des infrastructures.

Les données satellitaires montrent de manière constante que de nombreuses villes connaissent davantage d’épisodes pluvieux que les zones rurales qui les entourent. L’explication la plus courante est que les villes elles-mêmes jouent un rôle : la chaleur urbaine, la rugosité accrue des surfaces, les aérosols et les modifications de l’occupation des sols peuvent tous influencer le développement des tempêtes et la répartition des précipitations.

Notre nouvelle étude, publiée dans la revue Environmental Research Letters, pose une question centrale : ces observations reflètent-elles de véritables modifications des précipitations ou dépendent-elles de la façon dont nous les mesurons ?

Pourquoi les satellites sont indispensables

Comprendre les précipitations au-dessus des villes est une tâche complexe.

Les pluviomètres mesurent avec précision la pluie en un point donné, mais leur répartition est irrégulière et ils ne permettent pas de rendre compte pleinement des variations des précipitations à l’échelle d’une grande agglomération. Les modèles climatiques peuvent simuler avec finesse la météo urbaine, mais effectuer des simulations à l’échelle du kilomètre pour de nombreuses villes et sur plusieurs décennies demeure extrêmement coûteux en puissance de calcul.

Les observations satellitaires permettent de combler cette lacune.

Le système Integrated Multi-satellite Retrievals for GPM, ou IMERG, développé par la NASA, fournit des estimations des précipitations à haute résolution sur la quasi-totalité du globe. Il est aujourd’hui largement utilisé pour étudier les pluies en milieu urbain.

Ce que révèlent les données satellitaires

Nous avons analysé les données de précipitations d’IMERG dans 15 des plus grandes villes du monde, dont Sydney et Melbourne. Ces villes couvrent une grande diversité de climats et de contextes géographiques, comprenant à la fois des régions côtières et des régions de l’intérieur des terres.

Un schéma clair s’est dégagé. Les épisodes pluvieux étaient plus fréquents au-dessus des zones urbaines que dans les zones rurales voisines. Le signal le plus marqué n’était pas que chaque tempête devenait plus intense, mais que les satellites comptabilisaient davantage d’heures de pluie au-dessus des villes. Les épisodes individuels sur les centres urbains déversaient souvent moins d’eau que ceux observés dans les zones environnantes.

Autrement dit, le principal signal urbain observé dans les données IMERG n’est pas une pluie plus abondante, mais une pluie plus fréquente.

Des capteurs différents, des récits différents

Les données satellitaires modernes sur les précipitations combinent des observations infrarouges et micro-ondes.

Les capteurs infrarouges estiment les précipitations de manière indirecte à partir de la température au sommet des nuages. Ils offrent une couverture étendue, mais peuvent passer à côté des pluies faibles, peu profondes ou associées à des nuages chauds, car celles-ci peuvent survenir même lorsque le sommet des nuages n’est pas particulièrement froid.

Les satellites équipés de capteurs micro-ondes évoluent sur des orbites basses et détectent des signaux plus directement liés aux gouttes de pluie et aux cristaux de glace présents dans les nuages. Ils sont donc particulièrement utiles pour déterminer si des précipitations sont réellement en cours.

Lorsque nous avons séparé les données IMERG selon le type d’observation utilisé, nous avons constaté que le signal urbain provenait principalement des observations micro-ondes, tandis que les estimations fondées sur l’infrarouge ne révélaient aucun schéma urbain particulier.

Cela ne signifie pas que le signal détecté par les micro-ondes est erroné, mais cela soulève un problème potentiel pour les études à long terme : les observations micro-ondes ont évolué au fil du temps. De nouveaux satellites ont été mis en service tandis que d’autres ont été retirés, et, dans les villes que nous avons étudiées, la fréquence d’échantillonnage par micro-ondes était presque deux fois plus élevée en 2023 qu’en 2001.

C’est un point important, car plus un capteur micro-onde survole fréquemment une zone, plus il a de chances de détecter des épisodes pluvieux. Une averse légère passée inaperçue en 2002 peut aujourd’hui être enregistrée par l’un des nombreux satellites susceptibles de survoler la région dans l’heure.

Évaluer l’impact des outils de mesure

Pour déterminer si cette évolution de l’échantillonnage influençait les tendances observées au niveau des précipitations, nous avons comparé les observations micro-ondes et non micro-ondes à leurs moyennes de long terme. Cette méthode nous a permis de distinguer ce qui relevait des changements dans l’échantillonnage satellitaire de ce qui résultait de véritables évolutions météorologiques.

Les variations de l’échantillonnage micro-onde expliquaient jusqu’à environ 20 % des tendances de long terme observées pour les précipitations dans les 15 villes étudiées. Concernant la fréquence des pluies, des villes comme Lagos, Londres, Melbourne, Pékin, Berlin, Mexico City et Paris présentaient des zones où plus de 40 % de la tendance apparente pouvait être attribuée à l’évolution du système d’observation lui-même.

Les satellites n’expliquent donc pas à eux seuls le schéma de précipitations observé au-dessus des villes. Après correction des effets liés à l’échantillonnage, ce signal subsiste, mais la tendance de long terme apparaît moins marquée. En d’autres termes, il semble bien qu’il pleuve plus souvent au-dessus des villes, mais probablement dans une moindre mesure que ce que les premières estimations laissaient penser.

Et maintenant ?

Pour Sydney, nous avons également comparé les données d’IMERG à celles de CMORPH, un autre dispositif satellitaire consacré aux précipitations, ainsi qu’aux mesures des pluviomètres du Bureau of Meteorology australien. CMORPH a mis en évidence un schéma urbain similaire, même si les deux jeux de données ne sont pas totalement indépendants puisqu’ils reposent en partie sur les mêmes observations micro-ondes.

Les pluviomètres constituent un moyen de vérification plus indépendant. Toutefois, à Sydney comme dans la plupart des villes, le nombre de stations situées en dehors du cœur urbain est trop limité pour confirmer avec certitude, à partir des seules observations au sol, l’ampleur réelle du phénomène.

Les données satellitaires sur les précipitations sont aujourd’hui utilisées dans de nombreux domaines : sciences du climat, évaluation des risques d’inondation, agriculture, assurance ou encore gestion des ressources en eau. Dans de nombreuses régions du monde, elles constituent même la seule source cohérente d’observations pluviométriques sur de vastes territoires. Nos résultats invitent toutefois à la prudence : une partie de tendance relevée peut provenir de l’évolution des systèmes d’observation plutôt que d’un changement réel du climat.

Quant aux raisons pour lesquelles les villes connaissent des pluies plus fréquentes, les explications les plus plausibles sont bien connues : la chaleur urbaine qui favorise l’ascension de l’air, les surfaces plus rugueuses qui dévient les vents vers le haut, ainsi que les aérosols qui modifient la formation des gouttelettes dans les nuages. Le phénomène est réel. Le défi consiste désormais à le mesurer correctement.

The Conversation

Shankar Sharma a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Andy Pitman a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Jason Evans a reçu des financements de l’Australian Research Council.

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« Backrooms » : pourquoi l’angoissant labyrinthe du film ressemble à la vie moderne

Source: The Conversation – in French – By James Cronin, Professor in Marketing and Consumer Culture Studies, Lancaster University

Chiwetel Ejiofor est le personnage de Clark, dans Backrooms. (A24)

Dans « Backrooms : les arrière-salles », le plus récent film d’horreur de la société de production A24, Chiwetel Ejiofor incarne Clark, un architecte raté qui glisse accidentellement hors de la réalité. Il se retrouve piégé dans un labyrinthe sans fin composé de pièces aux murs jaunes, (les « Backrooms »), peuplé de bruits inquiétants et désincarnés, où prédomine le vrombissement des néons.

Le film se veut l’adaptation d’une de ces légendes urbaines effrayantes très populaires sur Internet : l’existence de « backrooms », d’immenses et interminables labyrinthes situés dans une réalité alternative, d’une taille invraisemblable, dont l’architecture oppressante et étrangère, apparaît néanmoins étrangement familière.

De fait, le film fait écho à la source bien réelle d’angoisses très profondes dans notre monde moderne : l’expérience vécue par ceux qui tentent de survivre dans une économie qui ne tient pas les promesses qu’elle avait fait miroiter.

Les spectateurs ne se retrouveront jamais (espérons-le) piégés dans le sinistre labyrinthe du film. Mais ils comprendront peut-être l’expérience de Clark, qui doit faire face aux promesses non tenues, au déclin de ses aspirations, à la précarité, à l’isolement social et à la crainte constante de devenir obsolète.

Beaucoup comprendront aussi — même s’ils ne s’y identifient pas complètemement — le ressentiment lancinant de Clark, son sentiment d’être privé de ce qu’il mérite, sa frustration croissante, et son amertume envers les autres, qu’il blâme pour son isolement et son manque de progrès. La réflexion, plus profonde, que le film fait émerger, c’est que le cauchemar de Clark a sans doute débuté bien avant qu’il ne se retrouve dans les « backrooms ».

Bande annonce de Backrooms : les arrière-salles.

Piégés bien avant

Clark s’éloigne de plus en plus éloigné de la vie qu’il espérait mener. Au lieu de concevoir des gratte-ciel, il dirige un magasin de meubles à rabais, perdu au cœur d’un centre commercial. Son entreprise est en déclin. Les clients sont rares, les factures s’accumulent et Clark, complètement fauché, dort sur un des lits en démonstration dans son magasin, avant de reprendre ses interminables journées de travail. Sa vie lui semble de plus en plus confinée et restreinte.

Pendant des décennies, l’éducation, le travail acharné et l’ambition nous ont été présentés comme le chemin presque assuré vers une carrière stable, un travail porteur de sens et une ascension sociale. Maintenant cependant, on retrouve de plus en plus de personnes hautement qualifiées, mais sous-employées, incapables de se payer un logement et exclues des professions pour lesquelles elles ont été formées.

La tragédie de Clark reflète l’expérience qui a été décrite par le théoricien social Steve Redhead comme le « claustropolitanisme » : le sentiment d’être des « citoyens enfermés » — otages de circonstances auxquelles ils ne peuvent rien changer, de rêves compromis avant même de pouvoir être poursuivis, et d’un avenir qui semble seulement pouvoir être pire que le présent.

Devoir mettre de côté ses ambitions personnelles pour accepter des emplois peu épanouissants et endurer des conditions de travail difficiles sont des réalités de plus en plus courantes dans l’économie actuelle, encombrée, où les pressions sont intenses. Pour Redhead, ils sont symptomatiques de « la condition culturelle contemporaine, où, plus que jamais, nous nous sentons piégés : on aurait envie d’arrêter la planète pour pouvoir en descendre ».

Déjà privé de liens sociaux stables, Clark éprouve un ressentiment croissant face à sa mobilité économique limitée, ce qui le freine encore davantage et alimente les tensions entre lui et son entourage.

Il finit par entraîner avec lui les employés de son magasin, payés eux aussi un salaire de misère dans les mystérieuses « backrooms », les mettant en danger et les traitant comme s’ils étaient largement sacrifiables. Quand son ex-femme veut quitter son travail pour poursuivre des études supérieures, il lui en veut, avec le sentiment cuisant et malsain d’être privé de ce qui devrait lui revenir. Il utilise sa thérapeute (jouée par Renate Reinsve) comme souffre-douleur, déversant sur elle ses propres émotions,sans égard aux difficultés qu’elle affronte de son côté.

Ce dernier aspect reflète d’ailleurs une caractéristique importante de l’expérience « claustropolitaine ». Dans le contexte actuel d’insécurité économique croissante, d’atomisation sociale, d’impression de perte des choix, d’une vie quotidienne marquée par l’incertitude existentielle et le sentiment général de perte de contrôle, la frustration est souvent détournée de ses véritables causes structurelles et projetés sur des groupes vulnérables.

Le plus grand danger qui menace Clark provient de sa colère mal placée, qui vient dévorer quiconque essaie l’aider. Dans ce cauchemar où le monde semble se refermer sur lui, Clark apparaît à la fois comme une victime et un bourreau.

La véritable horreur des backrooms

La prémisse de « Backrooms : les arrière-salles » nous offre l’occasion de réfléchir aux angoisses personnelles et économiques bien tangibles dans nos vies — des angoisses qui s’expriment par une impression générale d’enfermement, où les sensations de mouvement et d’immobilité se succèdent de façon irrégulière. Dans le film, les personnages se déplacent sans cesse, dans une monotonie cauchemardesque, mais ne vont nulle part.

Ils dérivent, avec avec un désespoir variable, à travers un labyrinthe de couloirs qui s’étendent à l’infini, sous le bourdonnement répétitif des néons au-dessus de leurs têtes, mais ne trouvent jamais rien de mieux. Il ressentent une envie irrépressible de tout fuir, mais toutes les issues sont bouchées — tout comme les options s’avèrent bloquées dans une économie « claustropolitaine ».

Peut-être encore plus que la légende Internet dont il s’inspire, « Backrooms : les arrière-salles » soulève des réflexions pertinentes sur notre société marquée par l’insécurité, les opportunités limitées et les possibilités qui s’amenuisent. Avec, comme message ultime, le fait que le labyrinthe le plus effrayant est peut-être celui dans lequel nous vivons déjà.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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La frontière entre éveil et sommeil est bien plus floue que l’on ne le pensait : on peut rêver en étant éveillé

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Decat, Doctorant, Sorbonne Université

Ce soir, en fermant les yeux dans votre lit, il vous arrivera quelque chose d’étrange. Vous passerez d’une pensée ordinaire à un rêve. Vous ne sauriez dire quand exactement. On imagine que la frontière est nette : éveillé, on pense ; endormi, on rêve. Pourtant, dans notre étude, publiée dans Cell Reports, nous montrons que cette frontière n’existe pas vraiment. On peut rêver avant de s’endormir, et planifier sa journée de demain en plein sommeil.


Pensez à ce que signifie être éveillé. Là, maintenant, en lisant ces lignes : des bruits vous parviennent, une lumière vous éclaire, un tissu touche votre peau. Vous êtes ancré dans le monde. Dormir, c’est un peu l’opposé. Vous êtes immobile, coupé de l’extérieur et habité par des expériences construites de l’intérieur : les rêves.

Entre les deux, il y a un laps de temps. On ne bascule pas d’un état à l’autre comme on éteint une lumière. C’est une transition graduelle où l’activité cérébrale ralentit, les muscles se relâchent, la respiration s’approfondit. Et l’esprit, lui, ne disparaît pas, il prend d’autres formes : des pensées liées à la journée écoulée ou à celle de demain, des images fugaces, quelques bribes de musique, des fragments de rêves… Les chercheurs appellent ça les « hypnagogies ».

Le problème, c’est que ces expériences sont fugaces et changeantes, difficiles à rapporter, encore plus à classifier. Comment passe-t-on de « Qu’est-ce que je mange demain » à « Je suis assis dans un train qui roule sous l’eau » ? Jusqu’ici, les chercheurs tentaient de les ranger dans des cases en fonction de ce qu’elles sont (« Celle-ci semble bizarre, donc c’est un rêve ») ou selon le moment où elles apparaissent (« J’exclus tout ce qui arrive à l’éveil »). Résultat : on savait qu’une multitude d’expériences traversent l’esprit pendant l’endormissement, mais sans être sûrs desquelles ni de quand ou comment le cerveau les fabrique. C’est exactement ce qu’on a voulu comprendre.

Laisser les données parler

Pour y voir plus clair, il fallait abandonner les catégories toutes faites et laisser les données parler. Nous avons enregistré l’activité cérébrale de 103 participants pendant qu’ils faisaient la sieste au laboratoire, par électroencéphalographie ou EEG : des électrodes sont placées sur la tête pour capter les signaux neuronaux et permettent de distinguer l’éveil (ondes rapides alpha) du sommeil léger (ondes plus lentes, thêta et sigma, avec de soudaines ondes très lentes et de brèves bouffées d’activité intense).

À plusieurs reprises, nous les avons interrompus avec un son pour leur poser une question toute simple : « Qu’est-ce qui vous traversait l’esprit juste avant l’alarme ? » Puis on leur a demandé de noter leur expérience sur quatre dimensions : à quel point elle était bizarre (et non ordinaire), fluide et continue (ou, au contraire, fragmentée), spontanée (sans contrôle volontaire), ainsi que leur impression d’être éveillés ou endormis.

Au total, nous avons récolté 375 expériences à l’endormissement. Plutôt que de décider nous-mêmes ce qui relevait du rêve ou de la pensée d’éveil, nous avons confié les expériences à un algorithme de Machine Learning. Sa tâche était de regrouper ces expériences en « états mentaux » sans qu’on lui dise à l’avance ce qu’ils devaient être.

En prenant en compte les notes des participants sur les quatre dimensions simultanément, l’algorithme cherchait des groupes d’expériences qui se ressemblent – un peu comme s’il cherchait des « familles » sur une carte à quatre coordonnées. Grossièrement : des fragments de souvenirs (« Une image de mon père m’est venue à l’esprit »), des pensées liées à l’environnement (« J’écoutais les bruits de la rue »), des imageries oniriques (« Je voyais des petits extraterrestres »), et des réflexions volontaires (« Je pensais à ce que j’allais faire demain »).

La question suivante s’imposait d’elle-même : à quel moment chacun de ces états surgit-il, entre l’éveil et le sommeil ?

Rêver éveillé, réfléchir en dormant

C’est là que les résultats deviennent surprenants. On s’attendait à un scénario simple : les pensées rationnelles à l’éveil, les imageries bizarres dans le sommeil. Et certains schémas allaient dans ce sens : en s’enfonçant dans le sommeil, l’état mental lié à l’environnement et celui lié aux réflexions volontaires se raréfiaient.

Mais voilà le cœur de notre découverte : les quatre états apparaissaient partout – à l’éveil, aux premiers instants de l’endormissement (stade N1) et dans un sommeil plus installé (stade N2). Ce qui nous traverse l’esprit n’est pas dicté par le fait d’être éveillé ou endormi.

En pratique, certains cas se sont révélés franchement paradoxaux. Une participante, parfaitement éveillée (ondes alpha sur l’EEG, signature de l’éveil) rapportait : « Des fourmis grimpaient sur moi avec des mots croisés en arrière-plan. » Un participant endormi en stade N2 (soudaines ondes amples sur le tracé, marqueur classique du sommeil) disait simplement : « Je pensais au travail. » On rêve avant de dormir, on réfléchit en dormant.

Il restait un point à élucider : le cerveau ne fonctionne pas de la même façon à l’éveil et dans le sommeil ; pendant le sommeil, il ralentit, il se synchronise. Alors comment une expérience onirique peut-elle survenir à la fois à l’éveil et au sommeil ? Pour le comprendre, nous avons zoomé : des fenêtres de temps plus courtes pour capter les changements rapides des ondes cérébrales, 64 électrodes pour couvrir le cortex de façon précise, des métriques de signal plus fines que celles utilisées traditionnellement.

Nous avons trouvé des signatures cérébrales des états mentaux. L’imagerie onirique, par exemple, s’accompagnait d’une communication plus faible entre régions cérébrales, comme si ces zones du cerveau parvenaient moins à dialoguer. Le point clé : ces signatures étaient les mêmes, que la personne soit techniquement éveillée ou endormie. Autrement dit, le cerveau peut produire le même type d’expérience mentale indépendamment de l’état de vigilance.

Et vous, qu’est-ce qu’il vous passe par la tête en vous endormant ?

Ces résultats ouvrent une question tout aussi intéressante. Ces expériences mentales, est-ce que tout le monde les traverse ? Dans le même ordre ? Et est-ce que cela dit quelque chose de qui nous sommes ?

Pour le savoir, nous avons conçu Drifting Minds, un questionnaire en ligne d’une vingtaine de minutes qui explore vos expériences mentales à l’endormissement. Plus de 4 500 personnes sur les cinq continents y ont déjà participé. L’objectif est d’identifier des profils d’endormissement dans la population et de voir si s’ils dépendent de l’âge, du sexe, de la culture, mais aussi s’ils sont liés à des traits comme la créativité, l’anxiété, la capacité d’imagerie mentale ou la qualité du sommeil.

À la fin du questionnaire, vous découvrez votre propre profil d’endormissement et pouvez vous comparer aux autres. Participez ici !

Ce que nous cherchons, au fond, c’est à comprendre ce que le cerveau génère dans cet entre-deux. Et ce que cela raconte de nous. Ce soir, en fermant les yeux, vous traverserez une fois de plus ce couloir étrange. Prêtez-y attention : qu’est-ce qui vous passe par la tête juste avant de sombrer ?

The Conversation

Delphine Oudiette a reçu des financements du programme Horizon Europe de l’Union Européenne (ERC consolidator grant).

Nicolas Decat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La frontière entre éveil et sommeil est bien plus floue que l’on ne le pensait : on peut rêver en étant éveillé – https://theconversation.com/la-frontiere-entre-eveil-et-sommeil-est-bien-plus-floue-que-lon-ne-le-pensait-on-peut-rever-en-etant-eveille-283845

La fusée de Blue Origin a explosé sur son pas de tir. Quelles conséquences pour le programme lunaire Artemis ?

Source: The Conversation – in French – By Wendy Whitman Cobb, Professor of Strategy and Security Studies, Air University

Le 28 mai, lors d’un test de mise à feu statique, la fusée New Glenn de Blue Origin, une entreprise du New Space fondée en 2000 par Jeff Bezos, le créateur d’Amazon, a explosé dans le crépuscule, enveloppant sa rampe de lancement d’une énorme boule de feu. L’incendie spectaculaire a détruit le lanceur, causé des dégâts importants à la seule rampe de lancement de Blue Origin, à Cap Canaveral, en Floride, mais n’a blessé personne.


S’il est encore trop tôt pour connaître la cause exacte de l’explosion, cet incident représente déjà un revers important pour Blue Origin, pour son programme de lanceurs New Glenn et leurs missions prévues de mises en orbite. En effet, l’entreprise dispose d’un seul type de lanceurs capables d’atteindre l’orbite terrestre.

Et, compte tenu de mon expérience d’experte en politique spatiale, je prévois des conséquences importantes des suites de cet échec, non seulement pour Blue Origin, mais aussi pour les ambitions lunaires de la Nasa.

Ce que nous savons pour l’instant

L’explosion s’est produite alors que Blue Origin effectuait un essai statique de son tout nouveau lanceur lourd New Glenn. Ce type de test consiste à maintenir la fusée reliée à l’équipement au sol tout en allumant ses sept moteurs afin de s’assurer qu’ils fonctionnent correctement avant un lancement.

Des explosions comme celle-ci sont assez rares mais elles arrivent. En septembre 2016, par exemple, un lanceur Falcon 9 de SpaceX a explosé juste avant son propre essai statique de mise à feu, détruisant le satellite de communication israélien qu’elle devait mettre en orbite. Il a fallu quatre mois pour déterminer la cause de l’accident, et plus d’un an pour reconstruire la rampe de lancement. À cette époque, SpaceX disposait déjà de deux rampes de lancement, ce qui a permis à l’entreprise de reprendre ses vols dès janvier 2017.

Si ce test de mise à feu de New Glenn avait été concluant, le quatrième lancement effectif de ce puissant lanceur aurait pu avoir lieu. Le programme New Glenn n’a pas été sans embûches jusqu’ici : sur les trois lancements réalisés à ce jour, un seul a été un franc succès. Lors de son précédent lancement le 19 avril, un dysfonctionnement du deuxième étage du lanceur a empêché New Glenn de déployer le satellite qu’il transportait sur la bonne orbite.

Le lanceur qui a explosé fin mai aurait dû transporter, lors de son véritable lancement, une charge utile de satellites Amazon Leo (concurrents de la mégaconstellation Starlink, qui appartient à SpaceX). Ces satellites n’étaient pas à bord lors de l’essai de mise à feu.

Les premiers rapports indiquent qu’outre la fusée détruite, le complexe de lancement a subi des dommages importants. Une installation voisine semble également avoir été endommagée.

Des problèmes pour Blue Origin

Une énorme explosion de flammes, de fumée et d’étincelles
Le lanceur New Glenn, de Blue Origin, explose sur sa rampe de lancement à Cap Canaveral.
@JConcilus/AP

Dans l’immédiat, cette explosion va considérablement entraver les ambitieux projets de Blue Origin. Alors que Blue Origin a suspendu son programme de fusées suborbitales New Shepard l’an dernier pour se concentrer sur New Glenn et ses différents projets lunaires, celui-ci va être cloué au sol pendant un moment.

Ce revers survient alors que l’entreprise cherchait à augmenter sa cadence de lancement, avec des projets visant à lancer non seulement des satellites commerciaux, mais aussi les atterrisseurs lunaires développés par Blue Origin.

En effet, cette semaine encore, la Nasa a annoncé qu’elle avait attribué des contrats à Blue Origin pour plusieurs lancements lunaires, dont un prévu cet automne qui devait transporter l’atterrisseur lunaire Blue Moon Mark 1 vers la Lune. La Nasa a également passé un contrat avec New Glenn pour le lancement de deux véhicules lunaires habités dans les années à venir.

Or, à l’heure actuelle, la rampe de lancement endommagée est le seul site de lancement opérationnel de Blue Origin. Une deuxième rampe de lancement est en cours de construction à Cap Canaveral, mais celle-ci ne sera pas prête à temps pour éviter de sérieux retards. Se rabattre temporairement sur d’autres rampes de lancement de la Nasa ou de la Space Force n’est pas non plus une option, car les installations de lancement doivent être adaptées spécifiquement à chaque lanceur.

Des problèmes pour Artemis, le grand programme lunaire de la Nasa et ses partenaires

Si l’explosion va sans aucun doute affecter considérablement Blue Origin, ce sont peut-être la Nasa et son programme Artemis qui en subiront les conséquences les plus importantes. En effet, la mission d’alunissage Blue Moon devait être lancée cet automne et aurait transporté plusieurs charges utiles de la Nasa afin de préparer le terrain pour de futures missions habitées et non habitées vers la surface lunaire.

Un impact encore plus direct pourrait toucher la mission Artemis-3 de la Nasa. En effet, le lancement d’Artemis-3 est dorénavant prévu au plus tôt fin 2027 : la mission doit rester dans l’orbite terrestre et y tester les systèmes d’atterrissage lunaire ainsi que le véhicule Orion, destiné à l’équipage.

La Nasa a attribué des contrats pour ces systèmes d’atterrissage à la fois à SpaceX et à Blue Origin. Alors que l’agence avait initialement prévu d’utiliser une version modifiée du Starship de SpaceX pour ces premières missions lunaires, les retards pris par ce programme offraient à Blue Origin une opportunité de rattraper son retard grâce à son atterrisseur Blue Moon. Mais l’incapacité de Blue Origin à lancer Blue Moon dans un avenir proche risque de mettre l’entreprise hors course pour Artemis-3.

Illustration d’un atterrisseur cylindrique de grande taille reposant sur quatre pieds métalliques à la surface de la Lune
Illustration de l’atterrisseur Blue Moon que Blue Origin développe pour le programme Artemis de la Nasa.
NASA

Ce revers signifie qu’Artemis-3, et l’ensemble du programme d’exploration lunaire de la Nasa, dépendront probablement de SpaceX pour le moment.

Alors que SpaceX a réalisé un test relativement réussi de sa nouvelle version de Starship, le 22 mai 2026, il lui faut encore faire de nombreux progrès en seulement un an, avant que le système d’atterrissage de Starship ne soit opérationnel. Si SpaceX ne parvient pas à mettre Starship au point à temps, la Nasa devra sans doute reporter Artemis-3 à 2028.

Les accidents arrivent – le lanceur New Glenn n’est pas le premier à exploser, et ne sera pas le dernier. À une époque où les lancements spatiaux sont presque devenus quotidiens, cet incident nous rappelle à quel point l’exploration spatiale est difficile et que le succès des missions ne va pas de soi.

The Conversation

Wendy Whitman Cobb est affiliée à la `Air University’. Les opinions et conclusions sont celles de l’autrice et ne reflètent pas les politiques officielles ni celles de United States Air Force, du Department of War (Defense), ni de tout autre agence gouvernementale états-unienne. Les mentions de noms de marques ou organisations n’impliquent pas un soutien du gouvernement états-unien.

ref. La fusée de Blue Origin a explosé sur son pas de tir. Quelles conséquences pour le programme lunaire Artemis ? – https://theconversation.com/la-fusee-de-blue-origin-a-explose-sur-son-pas-de-tir-quelles-consequences-pour-le-programme-lunaire-artemis-284573

Transformer l’école pour préparer les élèves au monde qui vient : les leçons d’une expérience pédagogique

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Alexandre-Bailly, Professeure en management, Centre d’Expertise et de Recherche pour la Transformation de l’Education (CERTE), ESCP Business School

Dans un monde marqué par les crises climatiques, les polarisations politiques et les bouleversements de l’intelligence artificielle, il ne s’agit plus tant d’accumuler des savoirs que d’apprendre à apprendre. Mais comment adapter le modèle scolaire actuel pour l’orienter vers ces enjeux complexes ? Passant en revue des expériences de terrain innovantes, une recherche nous ouvre quelques pistes. En voici un aperçu à l’occasion du colloque « Penser le monde qui vient » du 11 juin 2026, organisé par le collectif Le 106 et dont The Conversation est partenaire.


Des résultats des évaluations nationales ou internationales aux enquêtes sur le bien-être des élèves et leurs enseignants, les signaux sont là pour nous crier qu’il est urgent de transformer un système éducatif qui ne prépare pas aux défis du XXIe siècle.

Actuellement, les réformes régulièrement annoncées par les ministres qui se succèdent correspondent à de petits changements sans remise en question des caractéristiques principales du modèle actuel, elles ajoutent du désarroi à des cadres qui ne savent pas comment les annoncer aux enseignants et leur donner du sens.

Pour inventer l’école qui correspond aux besoins d’aujourd’hui,un projet de recherche du Centre d’expertise et de recherche pour la transformation de l’éducation se propose de documenter des initiatives allant dans le sens d’un autre modèle. Les résultats préliminaires en sont présentés ici.

Un modèle éducatif en silos

Revenons d’abord sur l’organisation actuelle de l’école du point de vue de ses contenus, de la pédagogie ou de l’organisation du système.

L’approche par disciplines invite à l’accumulation des heures et des nouveaux savoirs, sans laisser facilement la place à des compétences complexes devenues critiques à l’ère des polycrises qui nécessitent de mobiliser plusieurs points de vue pour inventer de nouveaux modes d’action. Héritier de la tradition occidentale classique, ce modèle ne jure que par les compétences intellectuelles, hier le latin, aujourd’hui les mathématiques, et met de côté tout ce qui relève du sensible : le corps, la main et la créativité.

La pédagogie, quant à elle, s’est encore peu adaptée aux attentes et aux pratiques de jeunes qui vont chercher les connaissances sur Internet et posent leurs questions à l’intelligence artificielle. La transmission de connaissances fragmentées et abstraites ne suffit pas à motiver leur désir d’apprendre.




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Ces deux facettes sont assez bien documentées, ce qui ne dit rien de la façon de les transformer.

Du point de vue de l’organisation du travail, le système éducatif peut être décrit comme une bureaucratie weberienne, très efficiente au moment où elle a été mise en place : tous les enfants reçoivent le même enseignement, dispensé par des enseignants formés de la même façon, payés de la même façon, évalués de la même façon et au même rythme, avec une carrière qui se fait essentiellement à l’ancienneté afin d’assurer l’égalité de traitement. Il s’agit d’une réponse taylorienne à une problématique de passage à l’échelle. Dans la vision de Taylor, il existe une seule bonne façon de faire qui ne prend jamais en compte le contexte de travail. Appliqué à l’enseignement, le taylorisme nie tout besoin de différencier les pratiques en fonction des élèves et des contextes.

L’idéal d’égalité formelle pose que chaque élève doit disposer des mêmes chances de réussite. Cela impose aux organisateurs de doter tout le territoire des mêmes possibilités en termes d’enseignement. Une fois tous les élèves dotés des mêmes enseignements, le système considère qu’ils sont à égalité pour réussir les examens. Ils sont donc mis en compétition et comparés en fonction de leurs notes érigées en juges de paix comme si elles étaient parfaitement objectives alors mêmes qu’elles font l’objet de décisions soumises à de nombreux biais.

Les élèves les plus méritants profitent des meilleures places, les plus étrangers aux codes doivent assumer leur éviction vers des voies moins honorables. Cette compétition, largement biaisée par l’appartenance sociale, contribue à détisser le lien social et n’apporte pas (plus ?) en termes de compétences utiles.

Le temps est employé de façon millimétrée, saucissonné en années et en heures, calculé au plus près pour respecter budgets et programmes.

Ce modèle industriel exige des enfants qu’ils soient tous à la même heure et qu’ils s’adaptent au système plutôt que de prévoir que les enseignants puissent adapter leur pratique à chacun.

Déconstruire les grilles d’apprentissage classiques

Les signaux évoqués plus haut révèlent que ce système a atteint ses limites. Il ne correspond plus ni aux valeurs ni aux besoins socio-économiques actuels. Il est temps de le transformer en analysant ce que sont ces besoins et ces valeurs et en adoptant d’autres façons de faire pour y répondre.

L’analyse d’écoles innovantes peut nous donner des pistes pour entamer le chemin de la transformation.

Le projet de recherche sur lequel s’appuie cet article se concentre sur des écoles publiques, qui doivent faire avec les mêmes contraintes réglementaires et budgétaires que les autres et qui ont plus de cinq ans d’existence et plus de trois promotions d’élèves ayant suivi un parcours complet au sein de l’établissement, pour lequel on dispose des résultats des élèves mesurés selon plusieurs dimensions.

Une première enquête s’est portée sur une cité scolaire publique comprenant 620 élèves répartis dans quatre classes par niveau, de la sixième à la terminale. L’établissement se situe à l’étranger.

En voici une description très schématique.

La visée de cet établissement est de former des citoyens qui sauront user de leur liberté. Tout est pensé pour atteindre cette visée.

Pour redonner le désir d’apprendre aux adolescents, le sens des enseignements est porté par des modules thématiques pluridisciplinaires au sein desquels les programmes sont distillés. Par exemple, le projet « Reggae » en seconde mobilise le programme de trigonométrie pour mesurer les ondes sonores, l’anglais pour travailler à partir du texte des chansons et la sociologie. Cela donne du sens aux apprentissages. Chaque module de trois semaines se termine par la réalisation d’un travail de synthèse qui se fait en équipe et passe par tout type d’expression, par exemple un objet fabriqué dans l’atelier, une scène de théâtre écrite et jouée, ou encore un podcast.

Les enseignements en modules sont donnés le matin. L’après-midi est consacré à des ateliers variés qui peuvent couvrir un approfondissement dans une discipline quand le besoin s’en fait sentir, un projet culturel, la fabrication d’un objet utile pour l’école, un projet artistique, une initiation à une discipline rare…

La classe par âges est conservée pour les enseignements en module, mais peut varier pour les ateliers. Les élèves sont par ailleurs répartis en groupes de 18 adolescents d’âges variés pour faire en fin de matinée leurs devoirs en s’entraidant et pour y discuter de ce qui va et ne va pas à l’école.

Ils apprennent à être libres en pratiquant la démocratie. Ils décident collégialement des sujets qu’ils veulent porter au sein du conseil des élèves puis, dans ce conseil, certains iront ensuite discuter avec le conseil des enseignants, réuni deux heures une semaine sur trois pour décider des évolutions de l’école.

La grille horaire classique est déconstruite au profit d’un système de planning qui adapte les emplois du temps à l’activité du moment. Il faut ajouter à ces éléments descriptifs le fait que l’école accueille environ 30 % d’élèves à besoins particuliers qui sont complètement inclus dans les classes.

Enfin, la relation avec l’autorité académique se caractérise par un appui en compétences et en budget et une liberté laissée dans la mesure où les grandes règles sont respectées.

Privilégier la coopération à la compétition

L’analyse d’une vingtaine d’entretiens avec des enseignants, des élèves, des membres de la direction et des parents, assortie d’une semaine d’observation en classe et dans diverses réunions, fait ressortir les premiers éléments suivants :

  • Les élèves sont heureux d’étudier dans cet établissement. Ceux qui y sont arrivés en cours de scolarité disent y avoir retrouvé le plaisir d’apprendre.

  • Les résultats de l’établissement d’un point de vue académique sont un peu en dessous de ceux de la moyenne, mais sont honorables compte tenu du taux d’enfants à besoins particuliers.

  • Les élèves qui vont jusqu’au bout de la scolarité réussissent bien dans l’enseignement supérieur.

  • Les enseignants sont heureux de travailler là.

  • Ils sont très attentifs aux élèves.

Certes, tout n’est pas rose :

  • L’ambition de faire réussir aussi bien les élèves issus de catégories sociales plus éloignées des codes scolaires que ceux qui proviennent de milieux plus aisés n’est pas encore tout à fait au rendez-vous.

  • Les adultes sont épuisés par une charge de travail très importante et une charge mentale forte.

Néanmoins, cet établissement présente des éléments utiles pour réfléchir à un nouveau modèle de système éducatif : le temps n’y est pas employé de la même façon, les élèves apprennent la coopération plus que la compétition, les enseignants travaillent ensemble et décident ensemble des évolutions de l’école. Les élèves apprennent à réfléchir sur des sujets complexes en mobilisant plusieurs disciplines. Ils savent utiliser leurs mains autant que leur tête. Et ils se disent très heureux d’être là et réussissent pour la plupart dans l’enseignement supérieur.

Quelles leçons en tirer ? Si on s’accorde à penser qu’il vaut mieux une école où les enfants sont heureux et se sentent armés pour poursuivre des études supérieures, reste à travailler sur deux nœuds clés. À quelles conditions le système peut-il laisser l’établissement s’organiser autrement ? Comment aider à construire une relation de qualité entre le chef d’établissement et son équipe pour parvenir à créer durablement l’envie de travailler autrement ?

The Conversation

Alexandre-Bailly Frédérique est membre du CERTE, centre d’expertise et de recherche pour la transformation de l’éducation-Elle a reçu un financement pour cette recherche par l’ESCP.

ref. Transformer l’école pour préparer les élèves au monde qui vient : les leçons d’une expérience pédagogique – https://theconversation.com/transformer-lecole-pour-preparer-les-eleves-au-monde-qui-vient-les-lecons-dune-experience-pedagogique-284101