Trump, Nétanyahou et l’introuvable cessez-le-feu à Gaza

Source: The Conversation – in French – By Ali Mamouri, Research Fellow, Middle East Studies, Deakin University

Lors de la visite de Benyamin Nétanyahou à Washington, Donald Trump a affiché son optimisme quant à un possible cessez-le-feu à Gaza. Pourtant, les discussions patinent, et les objectifs à long terme du gouvernement israélien révèlent bien plus un choix pour la guerre que de véritables pistes de résolution du conflit.


Le 7 juillet, Donald Trump a accueilli le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou pour un dîner à la Maison Blanche, à l’issue duquel il a déclaré que les pourparlers visant à mettre fin à la guerre à Gaza « se passent très bien ».

De son côté, Nétanyahou a annoncé qu’il avait proposé la candidature de Trump au prix Nobel de la paix, déclarant :

« Il est en train de forger la paix, à l’instant même, d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre. »

Malgré toutes ces déclarations sur la paix, les négociations en cours au Qatar entre les délégations israélienne et palestinienne se sont interrompues sans résultats concrets. Les pourparlers devraient reprendre plus tard cette semaine.

Si un accord est conclu, il sera sans doute considéré comme une chance majeure de mettre fin à presque deux ans de crise humanitaire à Gaza, ouverte par l’opération lancée par Tsahal dans la bande après les attaques du 7 octobre au cours desquelles 1 200 Israéliens ont été tués.

Cependant, le scepticisme grandit quant à la pérennité de tout éventuel cessez-le-feu. Le précédent accord de cessez-le-feu, conclu en janvier 2025 et ayant permis la libération de dizaines d’otages israéliens et de centaines de prisonniers palestiniens, a été rompu dès mars, lorsque Israël a repris ses opérations militaires à Gaza.

Cette rupture de confiance des deux côtés, combinée aux opérations militaires israéliennes en cours et à l’instabilité politique, laisse penser qu’un nouvel accord risque de n’être qu’une pause temporaire plutôt qu’une solution durable.


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Les détails de l’accord

L’accord proposé prévoit un cessez-le-feu de 60 jours visant à désamorcer les tensions entre les différents acteurs et à créer un espace pour des négociations en vue d’un règlement plus pérenne.

Le Hamas devrait libérer dix otages israéliens survivants et restituer les dépouilles de dix-huit autres. En échange, Israël devrait retirer ses forces militaires vers une zone tampon définie le long des frontières de Gaza avec Israël et l’Égypte.

Un otage israélien entouré de combattants palestiniens à Gaza, où certains sont détenus depuis vingt-deux mois – leur libération figure au cœur de l’accord actuellement négocié à Doha.
Anas-Mohammed/Shutterstock

Par ailleurs, alors que les modalités précises d’un échange de prisonniers restent en cours de discussion, la libération de détenus palestiniens emprisonnés en Israël continue d’être un volet central des négociations et des revendications palestiniennes.

L’aide humanitaire constitue également un volet majeur de l’accord. L’assistance serait acheminée par des organisations internationales, principalement des agences de l’ONU et le Croissant-Rouge palestinien.

Cependant, l’accord ne précise pas le rôle futur du Fonds humanitaire de Gaza soutenu par les États-Unis, qui distribue une aide alimentaire depuis le mois de mai, et ce alors que l’urgence d’un accès humanitaire se fait chaque jour plus pressante au regard de l’ampleur des destructions à Gaza.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, la campagne militaire israélienne a coûté la vie à plus de 57 000 Palestiniens (chiffres repris par l’ONU). L’offensive a déclenché une crise alimentaire, déplacé une grande partie de la population à l’intérieur du territoire et laissé de vastes zones en ruines.

Fait important, cet accord ne mettrait pas fin à la guerre, ce qui constitue une revendication centrale du Hamas. Il engage plutôt les deux parties à poursuivre les discussions durant les 60 jours, dans l’espoir d’aboutir à un cessez-le-feu plus solide et global.

Les obstacles pour une paix durable

Même si le contexte semble propice à la signature d’un cessez-le-feu définitif, tout spécialement après les lourds dégâts infligés au Hamas par Israël, le gouvernement de Nétanyahou semble réticent à mettre un terme complet à sa campagne militaire.

Pour des raisons en bonne partie propres à des considérations de politique intérieure : la coalition au pouvoir en Israël dépend fortement de partis d’extrême droite qui insistent pour poursuivre la guerre. Toute tentative sérieuse de cessez-le-feu pourrait vraisemblablement entraîner l’effondrement du gouvernement Nétanyahou.

Pourtant, d’un point de vue militaire, Israël a atteint plusieurs de ses objectifs tactiques.

Il a considérablement affaibli le Hamas ainsi que d’autres factions palestiniennes et provoqué une dévastation généralisée à travers Gaza. S’y ajoutent, en Cisjordanie, le meurtre de centaines de Palestiniens, ainsi que des arrestations massives et de nombreuses démolitions de maisons.

Des Palestiniens devant des bâtiments détruits à Gaza, où le scepticisme persiste quant à la possibilité qu’un cessez-le-feu temporaire aboutisse à une paix durable.
Anas-Mohammed/Shutterstock

De plus, Israël a réussi à contraindre le Hezbollah libanais à réduire très significativement ses attaques visant l’État hébreu, et lui a infligé de lourdes pertes, y compris son leader historique, Hassan Nasrallah.

Plus important encore peut-être, Israël a, en juin dernier, frappé en profondeur l’infrastructure militaire iranienne, tuant des dizaines de commandants de haut rang et endommageant les capacités balistiques et nucléaires de Téhéran.




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Les intentions réelles du gouvernement israélien

Pourtant, les buts de Nétanyahou semblent dépasser les simples victoires tactiques. Plusieurs signes indiquent qu’il vise deux objectifs stratégiques plus larges.

D’abord, en rendant Gaza de plus en plus invivable, son gouvernement pourrait pousser les Palestiniens à fuir la Bande. Cela ouvrirait de fait la voie à une annexion du territoire par Israël à long terme – un scénario soutenu par une grande partie des alliés d’extrême droite du premier ministre.

S’exprimant à la Maison Blanche, Nétanyahou a affirmé travailler de concert avec les États-Unis pour trouver des pays prêts à accueillir les Palestiniens de Gaza :

« Si les gens veulent rester, ils peuvent rester ; mais s’ils veulent partir, ils doivent pouvoir partir. »

Ensuite, en prolongeant la guerre, Nétanyahou peut retarder son procès pour corruption en cours et prolonger sa survie politique.

Au cœur de l’impasse se trouve la vision de l’extrême droite israélienne : celle d’une défaite totale des Palestiniens, sans concessions ni reconnaissance d’un futur État palestinien. Une vision qui bloque depuis des décennies la résolution du conflit.

Divers dirigeants israéliens ont à plusieurs reprises qualifié toute entité palestinienne potentielle de « moins qu’un État » ou « État-moins », une formulation qui ne correspond ni aux aspirations palestiniennes ni aux normes juridiques internationales.

Aujourd’hui, même cette vision limitée semble écartée, alors que la politique israélienne s’oriente vers un rejet total de l’idée d’un État palestinien.

Alors que les mouvements de résistance palestiniens sont fortement affaiblis et qu’aucune menace immédiate ne pèse sur Israël, la période actuelle constitue un test crucial des intentions de Tel-Aviv.

Israël cherche-t-il véritablement la paix, ou vise-t-il à consolider sa domination dans la région tout en niant de façon permanente aux Palestiniens leur droit à un État ?

À la suite de ses succès militaires et de la normalisation de ses relations avec plusieurs États arabes dans le cadre des Accords d’Abraham en 2020, le discours politique israélien n’a fait que se radicaliser.




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Certaines voix au sein de l’establishment israélien plaident ouvertement pour le déplacement permanent des Palestiniens vers des pays arabes voisins comme la Jordanie, l’Égypte ou l’Arabie saoudite. La mise en œuvre d’un tel projet reviendrait à effacer toute perspective de création d’un futur État palestinien.

Cela suggère que, pour certaines factions en Israël, l’objectif final n’est pas un règlement négocié, mais une solution unilatérale qui redessinerait la carte et la composition démographique de la région.

Les semaines à venir révéleront si Israël choisira la voie du compromis et de la coexistence, ou s’il empruntera une trajectoire rendant impossible toute paix durable.

The Conversation

Ali Mamouri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trump, Nétanyahou et l’introuvable cessez-le-feu à Gaza – https://theconversation.com/trump-netanyahou-et-lintrouvable-cessez-le-feu-a-gaza-260835

La dette des ménages chinois s’envole

Source: The Conversation – in French – By Damien Cubizol, Maître de conférences en économie, Université Clermont Auvergne (UCA)

Depuis les années 2000, la hausse de l’endettement des ménages chinois a été spectaculaire. Selon les données du CEIC, le montant total de cette dette a été multiplié par près de vingt depuis 2007. Il atteint environ 11 500 milliards de dollars au premier trimestre 2025.

Cette augmentation rapide représente un changement notable dans le comportement financier des ménages chinois, plutôt imprégnés d’une culture de l’épargne pendant la transition économique de leur pays, selon les économistes Guonan Ma et Wang Yi. Une tendance inédite dans le paysage international, entraînée par des facteurs spécifiques à une économie toujours en pleine mutation.

Malgré les chiffres d’une dette explosive, différents indicateurs révèlent un risque limité à une partie des ménages seulement, ceux aux revenus les plus faibles.

Entre pays développés et émergents

La dette des ménages en pourcentage du PIB est passée de 18,8 % en 2007 à 60 % en Chine au quatrième trimestre 2024 selon la Banque des règlements internationaux.

Si ce chiffre reste relativement modeste par rapport aux économies développées – l’Australie, le Canada, la Corée du Sud, les Pays-Bas et la Suisse affichent des ratios dette des ménages/PIB compris entre 90 et 130 % –, il est bien supérieur à celui d’autres économies émergentes. La dette des ménages en Indonésie et au Mexique est inférieure à 20 % tandis que le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud affichent des ratios compris entre 30 et 45 %. Cette différence frappante met en évidence la situation unique de la Chine, entre économies développées et émergentes.

Un autre indicateur crucial de la soutenabilité de l’endettement des ménages est le ratio de la dette par rapport au revenu net disponible. Il permet ainsi de comparer le montant de l’emprunt avec la capacité de financement. Le ratio de la Chine se situait entre 55 % et 80 % en 2013, entre 80 % et 110 % en 2017, et à 115 % fin 2023.

Ces dernières données s’alignent sur les États-Unis et la médiane des pays de l’OCDE, où le ratio a fluctué autour de 110 % au cours de la même période. Bien que le chiffre de la Chine reste inférieur à celui de pays comme l’Australie, le Canada, la Corée du Sud, la Norvège ou la Suisse – pour lesquels la dette des ménages approche ou dépasse 200 % du revenu disponible –, la forte augmentation traduit une hausse de l’endettement plus importante que l’évolution des revenus des ménages.

Hukou (passeport intérieur), immobilier et finance numérique

La montée en flèche de l’endettement des ménages résulte d’une combinaison de facteurs économiques, institutionnels et sociaux. Deux facteurs sont primordiaux :

Ces deux facteurs reflètent la promotion par le gouvernement de l’accession à la propriété et des marchés financiers au cours des dernières années. Des recherches sur les économies émergentes – y compris la Chine – ont identifié d’autres facteurs tels que la démographie, le revenu et le patrimoine des ménages, l’éducation ou même le sentiment de bien-être.


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Un facteur propre au cas chinois est le système hukou. Ce cadre d’enregistrement résidentiel des ménages a fait l’objet de plusieurs réformes. Dans de nombreuses grandes villes, l’accès à un hukou permanent dépend de conditions telles que la propriété, les contributions fiscales et la participation à des programmes de promotion des talents. Ces exigences peuvent influencer le comportement d’emprunt des ménages, car l’accession à la propriété a souvent été une condition préalable à l’obtention du statut de résident permanent.

Ménages à faibles revenus vulnérables

Le loan-to-value ratio (ratio prêt-valeur), qui mesure la taille d’un prêt immobilier par rapport à la valeur du bien, révèle que la dette des ménages chinois semble relativement sûre au niveau macroéconomique. La réalité est plus complexe. Des études montrent que les ménages à faible revenu sont particulièrement vulnérables. Ils peuvent éprouver de grandes difficultés à honorer leurs dettes – trop importantes par rapport à leur capacité de financement –, notamment en cas de baisse des revenus ou du prix de leur bien immobilier.




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À cela s’ajoute la complexité d’interprétation du ratio dette/revenu de la Chine mentionné précédemment dans l’article (115 % fin 2023), les méthodologies et définitions du revenu disponible variant en fonction des sources. C’est pourquoi l’évaluation précise de la charge réelle pesant sur les ménages vulnérables reste difficile. Selon l’agence de notation financière FitchRatings, le pourcentage de prêts à la consommation non performants – en retard de paiement ou présentant peu de chances d’être remboursés – en Chine a augmenté ces dernières années. À 3 %, il reste faible en comparaison internationale.

Tous ces éléments traduisent un risque contenu, mais également une certaine incertitude avec la hausse des différents indices et les difficultés d’interprétation.

Différencier le court et long terme

L’augmentation rapide de l’endettement des ménages soulève des questions quant à son impact sur la consommation et, par extension, sur la croissance économique. Les effets différenciés à court et à long terme sont analysés dans les recherches récentes.

À court terme, l’augmentation des emprunts peut stimuler la consommation des ménages. Pourquoi ? Parce que les individus utilisent le crédit pour financer des achats qu’ils ne pourraient pas se permettre autrement. Les prêts à la consommation représentent désormais une part croissante de l’endettement total des ménages chinois.

À moyen et long terme, des niveaux d’endettement plus élevés peuvent entraîner une réduction de la consommation, les ménages consacrant une part plus importante de leurs revenus au service de leur dette. Cette évolution pourrait freiner la demande intérieure et remettre en cause le rééquilibrage de la Chine vers une croissance tirée par la consommation, sachant que celle-ci reste structurellement faible en Chine.

Alors que la Chine évolue dans ce paysage financier complexe, les décideurs politiques doivent trouver un équilibre délicat entre la stimulation de la consommation et le maintien de l’endettement des ménages à des niveaux soutenables, notamment pour les faibles revenus. L’évolution de l’économie chinoise, façonnée par les marchés immobiliers, la finance numérique et les changements socio-économiques, continuera d’influencer l’endettement des ménages dans les années à venir.

The Conversation

Damien Cubizol est également chercheur au Centre d’études et de recherches sur le développement International.

Ce travail a été soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche du gouvernement français à travers le programme ‘France 2030’ ANR-16-IDEX-0001.

ref. La dette des ménages chinois s’envole – https://theconversation.com/la-dette-des-menages-chinois-senvole-258655

Projet d’attentat « incel » déjoué : décrypter le danger masculiniste

Source: The Conversation – in French – By Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po

Un adolescent a récemment été arrêté en France pour un projet d’attentat inspiré par le masculinisme, relançant l’alerte sur cette mouvance. Né en réaction aux avancées féministes, le masculinisme prétend défendre des hommes présentés comme opprimés et converge de plus en plus vers les idéologies d’extrême droite. Les réseaux sociaux offrent une nouvelle et inquiétante visibilité à cette mouvance, notamment auprès des jeunes hommes.


Le 27 juin 2025, un adolescent de 18 ans a été arrêté dans la région de Saint-Etienne (Loire). Il est soupçonné d’avoir projeté d’attaquer des femmes au couteau.

Le parquet national antiterroriste (PNAT) a, pour la première fois en France, mis un jeune homme en examen pour un projet d’attentat lié aux « incels » (contraction en anglais de « involuntary celibate » – célibataire involontaire – désignant une sous-culture en ligne caractérisée par une haine des féministes, accusées d’entraver leur accès sexuel aux femmes), qui s’inscrit plus largement dans la mouvance masculiniste.




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Ce n’est un cas ni isolé, ni propre à la France. En 1989, Marc Lépine assassinait 14 femmes à l’École polytechnique de Montréal en dénonçant le féminisme. En 2014, aux États-Unis, Elliot Rodger tuait six personnes, expliquant dans un manifeste sa rancœur envers les femmes qui ne le désiraient pas. Depuis, plusieurs attentats perpétrés par des hommes ont été revendiqués au nom d’une même idéologie : le masculinisme.

Pour les masculinistes, les féministes et les femmes auraient inversé les rapports de domination, les hommes seraient désormais opprimés et il faudrait des mesures pour les protéger. Un récit fondé sur ce que le politologue Francis Dupuis-Déri appelle « le mythe de la crise de la masculinité ».

Le masculinisme : une résistance aux avancées féministes

Ces passages à l’acte sont souvent interprétés comme des dérives psychiatriques. Cette lecture psychologisante obère toutefois la dimension collective et politique du masculinisme qui doit être considéré comme un contre-mouvement social, c’est-à-dire une mobilisation qui se forme en opposition (en réaction) à un mouvement progressiste, ici le féminisme, pour défendre un ordre social hiérarchisé précis.

Le masculinisme s’organise activement – hors ligne et en ligne – contre l’égalité des genres, pour défendre les privilèges masculins mis en cause par les luttes féministes. La sociologue Mélissa Blais le décrit comme un contre-mouvement structuré, enraciné dans l’histoire des résistances aux avancées féministes.




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Bien qu’ancré dans une histoire longue, le masculinisme connaît aujourd’hui une reconfiguration numérique inédite, portée par la circulation transnationale de contenus sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas tant son idéologie qui est nouvelle, que ses formes, ses publics et ses canaux de diffusion.

Les réseaux sociaux ne créent pas cette idéologie, mais ils la rendent plus visible, plus accessible, et surtout plus attractive pour un public jeune en quête d’identité, de repères genrés et de récits explicatifs du monde. Ce nouvel écosystème permet ainsi au masculinisme d’échapper à la marginalité dans laquelle il était autrefois cantonné, pour s’imposer comme une forme contemporaine d’engagement réactionnaire.

Une idéologie qui prolifère dans la « manosphère »

Aujourd’hui, cette idéologie prolifère dans la « manosphère », un ensemble de sous-cultures numériques que l’on retrouve, par exemple, sur des forums comme Reddit (une plate-forme communautaire américaine qui regroupe des milliers de sous-forums thématiques, souvent modérés de façon laxiste), des chaînes YouTube, des serveurs Discord ou des groupes Telegram.

Dans ces espaces circulent des discours haineux, des guides de drague problématiques (valorisant la manipulation et mettant au second plan le consentement) et des appels à ce qui est décrit comme une revanche sexuelle à prendre sur les femmes, à travers, notamment, le viol ou le revenge porn.

La « néo-manosphère », selon certains chercheurs, s’est intensifiée au cours de la dernière décennie en migrant vers des plates-formes peu modérées, en s’adaptant aux codes de l’influence virale et en croisant ses récits avec ceux de l’extrême droite, du suprémacisme blanc ou du complotisme.

Ces contenus visent un public jeune et masculin, en quête de repères virils dans un monde présenté comme féminisé. Ils mobilisent des audiences massives, bien au-delà des marges. En France, des influenceurs masculinistes cumulent des abonnés et semblent connus des plus jeunes (moins de 15 ans) comme l’indiquent des éléments réunis par la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok chez les jeunes.

Le masculinisme converge de plus en plus vers les idéologies d’extrême droite. Cette alliance se construit autour d’un récit commun : celui d’un ordre social menacé par l’égalité, la diversité et la modernité.

Comme le montrent plusieurs études récentes, les discours antiféministes servent souvent de porte d’entrée vers des idées d’extrême droite (racisme, suprémacisme blanc, autoritarisme, opposition à la démocratie). Ainsi, selon ces recherches, près de 30 % des internautes fréquentant des espaces antiféministes migrent ensuite vers des contenus d’extrême droite. D’autres études non seulement confirment ces résultats mais précisent que les personnes exposées à du sexisme en ligne sont 10 % plus susceptibles d’approuver des idées radicales violentes, même si elles ne votent pas à l’extrême droite.

Un contre-mouvement exploité politiquement à l’extrême droite

Le masculinisme est aujourd’hui exploité par des figures d’extrême droite dans les espaces numériques. Thaïs d’Escufon, ex militante de Génération identitaire– groupuscule dissous en mars 2021 par le ministère de l’Intérieur, a par exemple réorienté ses productions numériques vers le masculinisme et vend des formations à destination des jeunes hommes, mêlant conseils de développement personnel, coaching en virilité, revalorisation de rôles genrés traditionnels, critique du féminisme et surtout conseils de drague.

Julien Rochedy, ancien président du Front national de la jeunesse, a également misé sur le masculinisme tout en produisant des discours suprémacistes blancs sur sa chaîne YouTube.




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Les discours masculinistes sont aussi investis par certains politiques. Aux États-Unis, Donald Trump a délibérément soutenu des figures de la manosphère comme Andrew Tate ou Jordan Peterson, contribuant à mobiliser une partie de l’électorat masculin.

Ce type de rhétorique se retrouve également ailleurs : au Brésil, avec l’ancien président Jair Bolsonaro, qui a multiplié les déclarations sexistes et homophobes ; en Argentine, avec Javier Milei. Dans ces cas, le masculinisme devient un vecteur de mobilisation politique autour d’une identité masculine perçue comme menacée. Il permet de réactiver des affects de ressentiment en les articulant à une promesse de restauration de l’ordre patriarcal.

Cette convergence est d’autant plus inquiétante qu’elle s’accompagne d’une hausse de la menace terroriste liée à l’ultra droite : en France, en 2021, 29 personnes ont été arrêtées pour des faits de terrorisme liés à l’ultra droite contre 5 en 2020 et 7 en 2019 – le djihadisme demeurant la principale menace. Fin 2023, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin évoquait 13 attentats d’ultra droite déjoués depuis 2017. Aux États-Unis, l’extrême droite est devenu la première cause de mortalité liée aux idéologies extrémistes depuis 2014 : sur les 442 personnes tuées par des extrémistes entre 2014 et 2023, 336 (soit 76 %) l’ont été par des extrémistes de droite.

Ces passages à l’acte s’inscrivent dans des réseaux, récits et références partagés. Comme le rappelle l’Anti-Defamation League, les nouvelles formes d’extrémisme se fondent sur une posture victimaire : des hommes qui se pensent persécutés, trahis par la modernité, autorisés à répondre par la violence.

Identifier le continuum masculiniste

Reconnaître le caractère politique du masculinisme plutôt que le réduire à des problématiques psychologiques individuelles est indispensable pour y répondre. Cela implique une formation plus poussée des magistrats, journalistes et enseignants à ces phénomènes. Cela suppose aussi une meilleure régulation des espaces numériques où ces idées circulent.

Il s’agit d’une part de reconnaître ce qui ne relève pas de l’opinion mais de l’incitation à la haine et d’autre part, de ne pas se focaliser uniquement sur les actes ou prises de position les plus spectaculaires (comme les influenceurs qui jouent volontairement sur l’outrance pour viraliser leurs contenus) et les plus meurtriers.

Si le masculinisme réussit à se répandre c’est aussi parce qu’il s’appuie sur des idées sexistes banalisées et qui sont déjà bien ancrées dans nos sociétés tels que la supposée émotivité et vénalité des femmes ou la meilleure rationalité des hommes.

Ces préjugés sont souvent inculqués dès l’enfance à travers une éducation genrée (deux tiers des femmes déclarent avoir été éduquées différemment des garçons). Cette socialisation différenciée naturalise les inégalités, que les discours masculinistes réactivent ensuite pour justifier la hiérarchie entre les sexes.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec société et culture (FRQSC).

ref. Projet d’attentat « incel » déjoué : décrypter le danger masculiniste – https://theconversation.com/projet-dattentat-incel-dejoue-decrypter-le-danger-masculiniste-260711

Quelle place pour la musique francophone à l’ère du streaming ?

Source: The Conversation – in French – By Marianne Lumeau, Maître de conférences en économie numérique, de la culture et des médias, Université de Rennes

Les algorithmes de recommandations des plates-formes de streaming traitent-ils différemment les musiques francophones ? Existe-t-il un biais algorithmique en défaveur des contenus francophones, français ou québécois ? Au contraire, les contenus produits aux États-Unis ou en langue anglaise sont-ils favorisés ? Dans quelle mesure les utilisateurs adoptent-ils des stratégies de découverte différentes pour les titres musicaux francophones ?


A côté de la radio, le streaming musical est aujourd’hui un mode d’accès à la musique dominant. Par conséquent, la majorité des revenus de la musique enregistrée est aujourd’hui issue de son exploitation sur les plates-formes de streaming, particulièrement grâce aux abonnements. Ces plates-formes ont introduit un nouveau modèle d’affaires : alors que dans le monde physique seul l’acte d’achat compte, chaque écoute d’un titre est désormais comptabilisée. Par ailleurs, elles proposent aux consommateurs des catalogues de plus de cent millions de titres, ainsi que des mécanismes pour pouvoir les guider face à ces ensembles gigantesques et faciliter la découverte : playlists éditorialisées, recommandations algorithmiques, etc.

Dans ce contexte, les gouvernements et acteurs de la filière musicale de certaines petites économies (dont la France et le Québec) ont fait part de leurs craintes quant à la découvrabilité des contenus locaux : ces derniers seraient moins facilement découvrables que les contenus d’une grande économie, États-Unis d’Amérique en tête. Cela conduit à s’interroger sur les façons dont les contenus francophones sont traités par les auditrices et des auditeurs et par les plates-formes de streaming, notamment via leurs systèmes de guidage des écoutes.

Pour répondre à ces questions, nous avons réalisé, avec une équipe de chercheurs, une étude qualitative, basée sur la conduite de 37 entretiens en France et au Québec auprès d’abonnés de plates-formes de streaming musical, ainsi qu’une étude quantitative consistant à auditer expérimentalement un algorithme de recommandations de Spotify.


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Usage non dominant des systèmes de recommandation

L’enquête qualitative menée par les sociologues Jean-Samuel Beuscart et Romuald Jamet montre qu’il existe des spécificités dans l’écoute de la musique francophone chez les Français et les Québécois (on la sollicite moins lors de tâches demandant de la concentration), mais pas en termes de découverte. La découverte musicale dépend de l’appétence des usagers pour cette pratique, et non de l’origine géographique ou de la langue des titres.

Pour découvrir ou redécouvrir des titres, ils peuvent avoir recours aux systèmes de guidage des plates-formes, mais pas de manière exclusive ou dominante : ces pratiques de découverte s’encastrent dans un panel de pratiques habituelles et socialement ancrées reposant principalement sur la découverte par les pairs et la radio.

Des recommandations en fonction des goûts des usagers

Les résultats de l’expérimentation indiquent que les recommandations produites par l’algorithme de Spotify tendent à respecter les préférences des individus : plus ils consomment de titres locaux et plus l’algorithme leur en recommande.

Par ailleurs, il n’existe pas de biais algorithmique en défaveur des titres produits en France ou au Québec, en comparaison des titres américains. En revanche, les titres francophones sont moins recommandés par l’algorithme que les titres en langue anglaise. L’étude révèle toutefois que ces biais en défaveur des titres francophones sont de faible ampleur.




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La réécoute favorise les biais algorithmiques

Cependant, lorsque les usagers choisissent de suivre systématiquement les recommandations faites par l’algorithme, l’ampleur des biais linguistiques en défaveur des titres francophones augmente largement au cours du temps et de forts biais géographiques apparaissent à l’encontre des titres produits en France ou au Québec. Un utilisateur fictif français ou québécois se fiant entièrement aux algorithmes finirait par voir ses préférences largement déformées : la part de chansons française ou québécoise décroît très fortement au profit de chansons états-uniennes en anglais. Ce phénomène ne se produit pas avec la même force pour un utilisateur fictif états-unien.

Cette hypothèse d’utilisateurs centrés uniquement sur l’écoute de titres recommandés, faisant fi de leurs préférences musicales initiales, ne correspond pas aux comportements observés actuellement : sur les plates-formes de streaming musical, la part des écoutes issues de recommandations algorithmiques est encore faible (30 % en moyenne). Il s’agit surtout de situation où l’exposition musicale est subie et/ou inattentive, comme lorsque l’on travaille, ou encore dans des lieux publics (café, etc.).

Comment le streaming a mangé la musique ?

Des résultats à surveiller

Notons que les résultats obtenus sont situés dans le temps. Les comportements d’écoute et de découverte, incluant davantage d’écoutes guidées par exemple, ainsi que des recommandations produites par l’algorithme peuvent évoluer. Ces dernières dépendent des usages qui viennent le nourrir, mais également du paramétrage par la plate-forme. La recherche de rentabilité semble passer pour certaines plates-formes par une réduction des coûts via des contrats proposant une meilleure exposition de certains contenus en échange de rémunérations plus faibles, la création de faux artistes utilisés pour compléter les playlists à côté de titres à succès, ou encore le recours à des titres créés par l’IA. Dans ces deux derniers cas, un souci d’économie d’échelle pourrait amener les plates-formes multinationales et/ou leurs fournisseurs de contenus à privilégier des titres en langue anglaise.

Notre étude débouche sur quatre recommandations.

D’abord, il est nécessaire de mesurer régulièrement si les contenus locaux sont traités différemment par les auditeurs et les plates-formes dans les processus de découverte de nouveautés musicales.

Ensuite, il convient de mettre en place des procédures pour de telles mesures : analyse de données macroéconomiques des parts de marché des titres locaux et réalisation de tests d’existence des potentiels biais. Ces tests pourraient être réalisés par les plates-formes de streaming (a minima sur les outils de guidage les plus utilisés) qui, en parallèle, devraient mettre à disposition des chercheurs et des institutions indépendantes (par exemple l’ARCOM en France ou le CRTC au Canada), via une procédure simplifiée, des données pour vérifier l’existence de biais.

Transparence et personnalisation des systèmes de guidage

La troisième recommandation porte sur la transparence des algorithmes par les plates-formes. Les consommateurs doivent pouvoir comprendre simplement comment fonctionnent les algorithmes qu’ils utilisent (ou souhaitent utiliser). C’est particulièrement vrai dans un contexte où le type de contenus recommandés par les plates-formes de streaming n’est pas contraint et dépend uniquement de leur volonté et de leurs intérêts économiques (pouvant être mêlés à ceux de certains acteurs dominants via notamment des liens contractuels et capitalistiques). Dans un souci d’autonomie de choix, les individus devraient également pouvoir personnaliser certains paramètres (comme l’origine géographique ou la langue).

Soutien à la diversité des mécanismes de découverte

La quatrième recommandation porte sur le fait d’encourager la diversité. Au sein des plates-formes de streaming, les systèmes de découverte éditorialisées et algorithmiques doivent varier selon différents critères pour limiter les potentiels biais sur des filières locales. Un soutien à la découverte via d’autres canaux que les recommandations des plates-formes de streaming doit également être valorisé. Dans un monde où la radio reste un canal de découverte central, elle doit continuer à être soutenue et poussée à la promotion de la diversité linguistique et la protection des contenus culturels locaux. La comparaison France/Québec indique également la nécessité de favoriser la diversité des expressions musicales au Québec (moins riche qu’en France), notamment en soutenant l’amont de la filière.


Cet article est publié dans le cadre de la série « Regards croisés : culture, recherche et société », publiée avec le soutien de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle du ministère de la culture.

The Conversation

Marianne Lumeau a reçu des financements du ministère de la culture français et du ministère de la culture et de la communication québécois dans le cadre d’un appel à projet sur la découvrabilité.

François Moreau a participé à un projet financé par le ministère de la culture français et du ministère de la culture et de la communication québécois dans le cadre d’un appel à projet sur la découvrabilité.

Jordana Viotto a participé a un projet sur la découvrabilité des contenus numériques financé par le ministère de la culture français et le ministère de la culture et de la communication québécois.

Samuel Coavoux a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (projet RECORDS, ANR-2019-CE38-0013).

ref. Quelle place pour la musique francophone à l’ère du streaming ? – https://theconversation.com/quelle-place-pour-la-musique-francophone-a-lere-du-streaming-259400

La vannerie, un moyen d’inclusion financière au Sénégal : voici comment et pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Yasmine SY, Ph.D candidate in Management Sciences – Academic Director, Groupe Supdeco Dakar

Longtemps reléguée à un savoir-faire domestique ou à un artisanat rural peu valorisé, la vannerie connaît aujourd’hui un regain d’intérêt en Afrique, à la croisée des enjeux culturels, économiques et environnementaux.

La vannerie est l’art de tresser des fibres végétales pour fabriquer des objets utilitaires ou décoratifs, comme des paniers, corbeilles, nattes, chapeaux, filets ou même des meubles.

Ce savoir-faire ancestral, transmis de génération en génération, est aujourd’hui réinterprété par une nouvelle génération d’entrepreneures africaines. À la tête d’initiatives audacieuses, elles repositionnent la vannerie non plus seulement comme pratique patrimoniale, mais comme levier d’innovation, de développement local et de rayonnement international.

Je suis chercheure en entrepreneuriat, spécialisée dans la transmission et la gouvernance des entreprises familiales en Afrique. J’observe que certains secteurs artisanaux comme la vannerie connaissent aujourd’hui des dynamiques de formalisation, d’innovation et d’essor économique portées en grande partie par des femmes entrepreneures.

Le cas d’Imadi, que nous avons étudié récemment, illustre de façon exemplaire la modernisation d’un secteur souvent perçu comme figé, à travers la réinvention des formes, des usages et des circuits de diffusion de la vannerie.

Imadi est une entreprise artisanale basée à Dakar. Elle valorise un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération. Elle produit des paniers tressés à la main, enrichis de finitions en cuir, aux designs modernisés tout en respectant les techniques ancestrales.

Mais jusqu’où ce modèle est-il réplicable ? Peut-il inspirer d’autres initiatives sur le continent? Quelles conditions doivent être réunies pour favoriser l’émergence d’un écosystème artisanal innovant?

Un secteur traditionnel en mutation

En Afrique de l’Ouest, plus particulièrement au Sénégal, l’artisanat demeure un secteur vital pour l’économie, à la fois comme réservoir d’emplois, vecteur d’identité culturelle et levier de résilience sociale. Au cœur de cet écosystème se trouve une activité méconnue mais fondamentale : la vannerie.

Selon les chiffres communiqués par le ministère sénégalais de l’Artisanat, le secteur représente entre 8 et 10 % du produit intérieur brut (PIB) national. Il mobilise environ un million d’artisans à travers 122 corps de métiers, dont plus de 70 % œuvrent dans l’économie informelle. Il s’agit d’un pan majeur de l’activité économique du pays : 98 % des unités économiques au Sénégal relèvent de l’artisanat, selon les données officielles du ministère délégué à l’Artisanat.

La participation des femmes est particulièrement significative dans les filières artisanales dites “traditionnelles”, notamment la vannerie, la poterie et la teinture. Une étude publiée en 2023 estime que les femmes représentent plus de 70 % des artisans dans le domaine de la vannerie. Elles sont souvent regroupées en coopératives ou Groupements d’intérêt économique (GIE) pour mutualiser leurs efforts de production et d’accès au marché.

Outre sa fonction économique, la vannerie joue un rôle socio-culturel essentiel. Pratiquée principalement dans les régions rurales et périurbaines (Kaolack, Thiès, Fatick, Saint-Louis), elle permet de préserver des savoir-faire ancestraux, tout en s’adaptant aux esthétiques contemporaines. Ces produits : paniers, corbeilles, tapis, couvercles, décorations murales, sont désormais exportés vers l’Europe et l’Amérique du Nord, notamment via des plateformes de commerce équitable ou de design éthique.

Ainsi, au fil des années, cette activité a évolué, devenant un secteur économique viable et en pleine expansion, soutenu par des femmes entrepreneures visionnaires.

Imadi est un exemple concret de cette transition. Fondée par une entrepreneure sénégalaise en 2017, Fatima Jobe, architecte de formation, l’entreprise produit des objets de vannerie à la fois décoratifs et utilitaires. En réinterprétant les formes traditionnelles avec une touche moderne, Imadi attire une clientèle internationale et locale de plus en plus soucieuse de la qualité et de l’origine des produits qu’elle consomme. Aujourd’hui, elle fait travailler plus d’une centaine de femmes dans une vingtaine de villages du Nord du Sénégal.

Les défis à relever

Toutefois, le secteur de la vannerie, bien qu’en pleine transformation, fait face à de nombreux défis. L’accès au financement reste une des principales difficultés. Les femmes entrepreneures dans l’artisanat sénégalais ont souvent du mal à obtenir des crédits bancaires, malgré le potentiel économique de leurs activités.

L’accès au financement constitue un obstacle majeur pour de nombreuses femmes entrepreneures au Sénégal. Bien qu’elles constituent un tiers des entrepreneurs, 87 % de femmes n’ont accès à aucun produit ou service financier.

De plus, la concurrence des produits importés bon marché menace la compétitivité des produits locaux. “Les produits importés, souvent à bas prix, créent une pression sur nos marges, mais nous ne sacrifierons pas la qualité et l’authenticité”, déclare Fatima Jobe, fondatrice d’Imadi.

Vers une transformation durable

Les initiatives de ce genre jouent un rôle clé dans la transformation de l’économie sénégalaise. En offrant des opportunités aux femmes, en particulier dans les zones rurales, elles participent activement à la création d’une économie plus inclusive. Sa fondatrice confie:

Je veux aider ces femmes, qui ont des talents incroyables, mais qui restent trop souvent en marge des circuits économiques, simplement faute de moyens de transport ou de visibilité.

Les femmes entrepreneures en Afrique, notamment dans des secteurs comme la vannerie, sont des moteurs de croissance dans les économies émergentes. Leur capacité à créer des emplois, à générer des revenus et à promouvoir des pratiques commerciales durables peut contribuer à réduire les inégalités et favoriser un développement économique plus équitable.

La clé de l’avenir du secteur réside dans l’intégration de nouvelles technologies et dans la capacité à s’adapter à un marché mondial en constante évolution.

De plus, l’Unesco estime que les industries culturelles et créatives, qui incluent l’artisanat, pourraient représenter jusqu’à 4 % du PIB africain d’ici 2030 et employer plus de 20 millions de personnes.

Un secteur en quête de consolidation

L’expérience d’Imadi illustre, parmi d’autres, les possibilités d’évolution d’un artisanat traditionnel porté majoritairement par des femmes. Sans être un modèle unique ou aisément reproductible, cette initiative montre qu’il est possible d’associer pratiques durables, ancrage local et ouverture aux marchés internationaux. Cette combinaison peut favoriser l’émergence de formes d’entrepreneuriat plus inclusives dans le secteur de la vannerie au Sénégal, voire en Afrique.

Pour que ce modèle se pérennise et se développe, il est impératif d’adresser les défis liés à l’accès au financement, à la formation technique et professionnelle et à la protection des produits locaux contre la concurrence déloyale.

En soutenant les femmes entrepreneures et en mettant en place des politiques publiques favorisant l’artisanat durable, le Sénégal pourrait renforcer sa position dans le secteur de la vannerie et dans d’autres secteurs artisanaux à forte valeur ajoutée.

Les femmes, au cœur de cette transformation, démontrent que l’artisanat ne se limite plus à un secteur traditionnel, mais qu’il peut être un véritable moteur de développement économique durable et inclusif pour l’avenir du Sénégal.

The Conversation

Yasmine SY does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La vannerie, un moyen d’inclusion financière au Sénégal : voici comment et pourquoi – https://theconversation.com/la-vannerie-un-moyen-dinclusion-financiere-au-senegal-voici-comment-et-pourquoi-252665

Pourquoi avons-nous un coccyx et pas une queue ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-François Bodart, Professeur des Universités, en Biologie Cellulaire et Biologie du Développement, Université de Lille

Nous faisons partie d’une des très rares espèces de mammifères à ne pas avoir de queue. Harshit Suryawanshi/Unsplash, CC BY

L’absence de queue chez l’humain et les grands singes constitue une des évolutions anatomiques les plus intrigantes. La majorité des mammifères arbore une queue fonctionnelle mais les hominoïdes (humains, gorilles, chimpanzés, etc.) ne possèdent qu’un vestige : le coccyx.


Cette particularité peut paraître d’autant plus surprenante qu’il est possible de voir une queue sur l’embryon humain. Tous les embryons humains développent temporairement une queue entre la quatrième et la huitième semaine de gestation, qui disparaît bien avant la naissance. Des travaux en génétique révèlent les mécanismes moléculaires à l’origine de la perte de la queue.

Des traces virales dans l’ADN humain

L’ADN conserve dans ses séquences la mémoire des grandes transitions et des bouleversements qui ont façonné la vie au fil du temps, où chaque fragment d’ADN raconte une étape de notre histoire biologique.

De 8 à 10 % du génome humain provient de virus anciens qui ont infecté nos ancêtres il y a des millions d’années. Par exemple, les rétrovirus endogènes sont les vestiges de virus ancestraux qui se sont intégrés dans l’ADN et ont été transmis de génération en génération. Certaines de ces séquences virales ont longtemps été considérées comme de l’« ADN poubelle ». Cet ADN poubelle désigne l’ensemble des séquences du génome qui ne codent pas pour des protéines et dont la fonction biologique était initialement jugée inexistante ou inutile. En réalité, certains de ces virus ont joué des rôles clés dans notre biologie, notamment lors du développement embryonnaire. Ils ont par exemple permis la formation du placenta via l’expression de protéines nécessaire au développement et au fonctionnement de cet organe.

D’autres éléments viraux, appelés gènes sauteurs ou éléments transposables qui sont des séquences d’ADN mobiles capables de se déplacer ou de se copier dans le génome, influencent l’expression des gènes voisins. Ces éléments régulent par exemple des gènes clés lors du développement embryonnaire des organes reproducteurs chez la souris, en s’activant de manière spécifique selon le sexe et le stade de développement.


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Une insertion virale à l’origine de la perte de la queue

Il y a 25 millions d’années, un élément transposable s’est inséré dans le gène TBXT des ancêtres hominoïdes. Le gène TBXT (ou Brachyury) joue un rôle central dans la formation de la chorde, une structure embryonnaire essentielle au développement de la colonne vertébrale et de l’axe corporel. Chez les vertébrés, ce gène régule la différenciation des cellules qui donneront naissance aux muscles, aux os et au système circulatoire. Des mutations de TBXT ont été identifiées chez des animaux à queue courte ou absente, comme le chat Manx et des moutons développant des anomalies vertébrales. Chez l’humain, des mutations de TBXT sont liées à des malformations comme le spina bifida. Ces malformations touchent le développement de la colonne vertébrale et de la moelle épinière : les vertèbres ne se referment pas complètement dans leur partie dorsale autour de la moelle, laissant parfois une partie du tissu nerveux exposé.

Articulé avec le sacrum, le coccyx est une pièce osseuse située à l’extrémité inférieure de la colonne vertébrale, qui constitue donc un vestige de la queue des mammifères. La mutation de TBXT altérerait la conformation de la protéine, perturbant ses interactions avec des voies de signalisation moléculaire qui régulent par exemple la prolifération cellulaire et la formation des structures à l’origine des vertèbres. L’introduction chez la souris d’une mutation du gène TBXT identique à celles dans la nature a permis d’observer des animaux à queue courte et dont le développement embryonnaire est perturbé (6 % des embryons développent des anomalies similaires au spina bifida). L’étude montre que la mutation TBXT modifie l’activité de plusieurs gènes de la voie Wnt, essentiels à la formation normale de la colonne vertébrale. Des expériences sur souris montrent que l’expression simultanée de la forme complète et de la forme tronquée du produit du gène induit une absence totale de queue ou une queue raccourcie, selon leur ratio.

Ces travaux expliquent pourquoi les humains et les grands singes ont un coccyx au lieu d’une queue fonctionnelle. L’insertion de cette séquence d’ADN mobile, ou élément transposable, a agi comme un interrupteur génétique : elle désactive partiellement TBXT, stoppant le développement de la queue tout en permettant la formation du coccyx.

Un compromis évolutif coûteux ?

La perte de la queue a marqué un tournant évolutif majeur pour les hominoïdes. En modifiant le centre de gravité, elle aurait facilité l’émergence de la bipédie, permettant à nos ancêtres de libérer leurs mains pour manipuler des outils ou porter de la nourriture. Mais cette adaptation s’est accompagnée d’un risque accru de malformations congénitales, comme le spina bifida, qui touche environ 1 naissance sur 1 000.

Si des mutations du gène TBXT sont impliquées, d’autres facteurs de risques ont été aussi identifiés, comme les carences nutritionnelles (un manque d’acide folique (vitamine B9) chez la mère), la prise de médicaments anti-épileptiques (valproate), le diabète, l’obésité, les modes de vie liés à la consommation de tabac ou d’alcool. Plus récemment, une étude a montré qu’une exposition élevée aux particules PM10 (particules inférieures à 10 microns) pendant la grossesse augmente le risque de 50 % à 100 % le développement d’un spina bifida.

Ces résultats illustrent une forme de compromis évolutif : la disparition de la queue, avantageuse pour la bipédie, a été favorisée tandis qu’un risque accru de malformations vertébrales est resté « tolérable ». Aujourd’hui, le coccyx incarne ce paradoxe d’un avantage conservé au prix de la vulnérabilité : utile pour fixer des muscles essentiels à la posture et à la continence (soutien du plancher pelvien), il reste un vestige « fragile ». Les chutes peuvent le fracturer.

En conclusion, le coccyx des hominoïdes illustre un paradoxe évolutif : une mutation virale ancienne a sculpté leurs anatomies, mais a aussi créé des vulnérabilités. Des fragments d’ADN, venus de virus anciens, sont devenus au fil de l’évolution des rouages essentiels du développement embryonnaire : ils accélèrent la croissance, coordonnent la spécialisation des cellules et régulent l’expression des gènes au moment opportun.

The Conversation

Jean-François Bodart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi avons-nous un coccyx et pas une queue ? – https://theconversation.com/pourquoi-avons-nous-un-coccyx-et-pas-une-queue-256735

De l’effet Lotus à l’effet Salvinia : quand les plantes inspirent la science et bousculent notre regard sur les matériaux

Source: The Conversation – in French – By Laurent Vonna, Maître de Conférences en Chimie de Matériaux, Université de Haute-Alsace (UHA)

À la surface des feuilles de lotus se trouvent des aspérités microscopiques qui empêchent l’eau d’y adhérer. Cette découverte a changé notre façon de comprendre comment les liquides interagissent avec les surfaces : ce n’est pas seulement la chimie du matériau qui compte, mais aussi sa texture. Depuis, les scientifiques s’en sont inspirés pour explorer de nouvelles façons de contrôler le comportement des liquides à la surface des matériaux.


La feuille de lotus présente une propriété remarquable : elle s’autonettoie. Les gouttes d’eau, en roulant à sa surface, emportent poussières et autres contaminants, laissant la feuille d’une propreté remarquable.

Il y a près de trente ans, l’explication de ce phénomène, connu sous le nom d’effet Lotus, a été proposée par les botanistes Wilhelm Barthlott et Christoph Neinhuis. Cette découverte a changé profondément notre façon d’appréhender les interactions entre un solide et des liquides. Le défi de reproduire cette propriété autonettoyante, puis de l’améliorer, a été relevé rapidement en science des matériaux.

Depuis, la botanique a encore inspiré d’autres découvertes utiles à des applications technologiques — nous rappelant encore une fois combien la recherche purement fondamentale peut avoir des répercussions importantes, au-delà de la curiosité qui la motive.

De l’effet Lotus à la superhydrophobie

L’explication proposée par Wilhelm Barthlott et Christoph Neinhuis dans leur article fondateur publié en 1997 est finalement toute simple. Elle révèle que l’effet Lotus repose sur une texturation de la surface de la feuille à l’échelle micrométrique, voire nanométrique.

dessin botanique
Une illustration de Nelumbo nucifera Gaertn dans l’Encyclopédie d’agriculture Seikei Zusetsu (Japon, XIXᵉ siècle).
université de Leiden, CC BY

La rugosité correspondant à cette texture est telle que, lorsqu’une goutte d’eau se dépose sur cette surface, elle ne repose que sur très peu de matière, avec un maximum d’air piégé entre la goutte et la feuille. La goutte est alors comme suspendue, ce qui conduit à une adhérence très faible. Ainsi, les gouttes roulent sur la feuille sous l’effet de leur poids, emportant sur leur passage les impuretés qui y sont déposées.

La possibilité de contrôler l’adhérence des gouttes par la simple texturation de surface a rapidement séduit le monde de la science des matériaux, où les situations nécessitant un contrôle de l’adhésion d’un liquide sont extrêmement nombreuses, comme dans le cas par exemple des textiles techniques, des peintures ou des vernis.

Une véritable course s’est ainsi engagée pour reproduire les propriétés répulsives de la feuille de lotus sur des surfaces synthétiques. Cet essor a été rendu possible par la diffusion dans les laboratoires, à la même époque, de techniques d’observation adaptées à l’observation aux échelles des textures ciblées, telles que la microscopie électronique à balayage en mode environnemental, qui permet l’observation d’objets hydratés et fragiles que sont les objets biologiques, ou encore la microscopie à force atomique qui permet de sonder les surfaces grâce à un levier micrométrique.

Ce sont aussi les progrès en techniques de microfabrication, permettant de créer ces textures de surface aux échelles recherchées, qui ont rendu possible l’essor du domaine. Dans les premières études sur la reproduction de l’effet lotus, les chercheurs ont principalement eu recours à des techniques de texturation de surface, telles que la photolithographie et la gravure par plasma ou faisceau d’ions, l’ajout de particules, ou encore la fabrication de répliques de textures naturelles par moulage.

Illustration de fleur de lotus de l’espèce Nelumbo nucifera Gaertn, tirée de l’Encyclopédie d’agriculture Seikei Zusetsu (Japon, XIXᵉ siècle).
Université de Leiden, CC BY

L’appropriation de l’effet lotus par le domaine des matériaux a rapidement orienté les recherches vers la superhydrophobie, propriété à la base de l’effet autonettoyant, plutôt que vers l’effet autonettoyant lui-même. Les recherches se sont d’abord concentrées sur la texturation des surfaces pour contrôler la répulsion de l’eau, puis se sont très vite étendues aux liquides à faible tension de surface, comme les huiles. En effet, les huiles posent un plus grand défi encore, car contrairement à l’eau, elles s’étalent facilement sur les surfaces, ce qui rend plus difficile la conception de matériaux capables de les repousser.

Cette appropriation du phénomène par le monde de la science des matériaux et des enjeux associés a d’ailleurs produit un glissement sémantique qui s’est traduit par l’apparition des termes « superhydrophobe » et « superoléophobe » (pour les huiles), supplantant progressivement le terme « effet lotus ».

Désormais, le rôle crucial de la texture de surface, à l’échelle micrométrique et nanométrique, est intégré de manière systématique dans la compréhension et le contrôle des interactions entre liquides et solides.

La botanique également à l’origine d’une autre découverte exploitée en science des matériaux

Bien que l’idée de superhydrophobie ait déjà été publiée et discutée avant la publication de l’article sur l’effet Lotus, il est remarquable de constater que c’est dans le domaine de la botanique que trouve son origine l’essor récent de la recherche sur le rôle de la texturation de surface dans l’interaction liquide-solide.

La botanique repose sur une approche lente et méticuleuse — observation et classification — qui est aux antipodes de la science des matériaux, pressée par les impératifs techniques et économiques et bénéficiant de moyens importants. Pourtant, c’est bien cette discipline souvent sous-estimée et sous-dotée qui a permis cette découverte fondamentale.

Plus tard, en 2010, fidèle à sa démarche de botaniste et loin de la course aux innovations technologiques lancée par l’explication de l’effet Lotus, Wilhelm Barthlott a découvert ce qu’il a appelé l’effet Salvinia. Il a révélé et expliqué la capacité étonnante de la fougère aquatique Salvinia à stabiliser une couche d’air sous l’eau, grâce à une texture de surface particulièrement remarquable.

fougère d’eau salvinia
Salvinia natans sur le canal de Czarny en Pologne.
Krzysztof Ziarnek, Kenraiz, Wikimedia, CC BY-SA

La possibilité de remplacer cette couche d’air par un film d’huile, également stabilisé dans cette texture de surface, a contribué au développement des « surfaces infusées », qui consistent en des surfaces rugueuses ou poreuses qui stabilisent en surface un maximum de liquide comme de l’huile. Ces surfaces, encore étudiées aujourd’hui, présentent des propriétés remarquables.

La biodiversité, source d’inspiration pour les innovations, est aujourd’hui en danger

L’explication de l’effet Lotus et sa diffusion dans le monde des matériaux démontrent finalement comment, loin des impératifs de performance et des pressions financières de la recherche appliquée, une simple observation patiente de la nature a permis de révéler l’origine de la superhydrophobie des surfaces végétales (qui concerne une surface estimée à environ 250 millions de kilomètres carré sur Terre) — dont il a été proposé que le rôle principal est d’assurer une défense contre les pathogènes et d’optimiser les échanges gazeux.

dessin botanique de Salvinia natans
Illustration de Salvinia natans dans une flore allemande publiée en 1885.
Prof. Dr. Otto Wilhelm Thomé, « Flora von Deutschland, Österreich und der Schweiz », 1885, Gera, Germany

Elle illustre non seulement la richesse de l’observation du vivant, mais aussi l’importance de cultiver des approches de recherche originales en marge des tendances dominantes, comme le souligne Christoph Neinhuis dans un article hommage à Wilhelm Barthlott. Le contraste est saisissant entre la rapidité avec laquelle nous avons réussi à reproduire la superhydrophobie sur des surfaces synthétiques et les millions d’années d’évolution nécessaires à la nature pour y parvenir.

Wilhelm Barthlott, dans un plaidoyer pour la biodiversité, nous rappelle combien cette lente évolution est menacée par la perte accélérée des espèces, réduisant d’autant nos sources d’inspiration pour de futures innovations.

The Conversation

Laurent Vonna ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’effet Lotus à l’effet Salvinia : quand les plantes inspirent la science et bousculent notre regard sur les matériaux – https://theconversation.com/de-leffet-lotus-a-leffet-salvinia-quand-les-plantes-inspirent-la-science-et-bousculent-notre-regard-sur-les-materiaux-259172

IA : comment les grands modèles de langage peuvent devenir des super méchants… entre de mauvaises mains

Source: The Conversation – in French – By Antony Dalmiere, Ph.D Student – Processus cognitifs dans les attaques d’ingénieries sociales, INSA Lyon – Université de Lyon

Les grands modèles de langage peuvent être entraînés à être nuisibles. focal point, unsplash, CC BY

Avec l’arrivée des grands modèles de langage (LLM), les attaques informatiques se multiplient. Il est essentiel de se préparer à ces LLM entraînés pour être malveillants, car ils permettent d’automatiser le cybercrime. En mai, un LLM a découvert une faille de sécurité dans un protocole très utilisé… pour lequel on pensait que les failles les plus graves avaient déjà été décelées et réparées.

Comment les pirates informatiques utilisent-ils aujourd’hui les outils d’IA pour préparer leurs attaques ? Comment contournent-ils les garde-fous mis en place par les développeurs de ces outils, y compris pour alimenter la désinformation ?


Jusqu’à récemment, les cyberattaques profitaient souvent d’une porte d’entrée dans un système d’information de façon à y injecter un malware à des fins de vols de données ou de compromission de l’intégrité du système.

Malheureusement pour les forces du mal et heureusement pour le côté de la cyberdéfense, ces éléments relevaient plus de l’horlogerie que de l’usine, du moins dans leurs cadences de production. Chaque élément devait être unique pour ne pas se retrouver catalogué par les divers filtres et antivirus. En effet, un antivirus réagissait à un logiciel malveillant (malware) ou à un phishing (technique qui consiste à faire croire à la victime qu’elle s’adresse à un tiers de confiance pour lui soutirer des informations personnelles : coordonnées bancaires, date de naissance…). Comme si ce n’était pas suffisant, du côté de l’utilisateur, un mail avec trop de fautes d’orthographe par exemple mettait la puce à l’oreille.

Jusqu’à récemment, les attaquants devaient donc passer beaucoup de temps à composer leurs attaques pour qu’elles soient suffisamment uniques et différentes des « templates » disponibles au marché noir. Il leur manquait un outil pour générer en quantité des nouveaux composants d’attaques, et c’est là qu’intervient une technologie qui a conquis des millions d’utilisateurs… et, sans surprise, les hackers : l’intelligence artificielle.

À cause de ces systèmes, le nombre de cybermenaces va augmenter dans les prochaines années, et ma thèse consiste à comprendre les méthodes des acteurs malveillants pour mieux développer les systèmes de sécurité du futur. Je vous emmène avec moi dans le monde des cyberattaques boostées par l’IA.




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Les grands modèles de langage changent la donne pour les cyberattaques

Les grands modèles de langage (LLM) sont capables de générer des mails de phishing dans un français parfaitement écrit, qui ressemblent à des mails légitimes dans la forme. Ils manipulent aussi les langages de programmation, et peuvent donc développer des malwares capables de formater des disques durs, de surveiller les connexions à des sites bancaires et autres pirateries.

Cependant, comme les plus curieux d’entre vous l’auront remarqué, lorsque l’on pose une question non éthique ou moralement douteuse à ChatGPT ou à un autre LLM, celui-ci finit souvent par un refus du style « Désolé, mais je ne peux pas vous aider », avec option moralisation en prime, nous avertissant qu’il n’est pas bien de vouloir du mal aux gens.

De fait, les LLM sont entraînés pour débouter ces demandes : il s’agit d’un garde-fou pour éviter que leurs capacités tentaculaires (en termes de connaissances et des tâches qu’ils peuvent accomplir) ne soient utilisées à mauvais escient.




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L’« alignement », la méthode pour éviter qu’un LLM ne vous révèle comment fabriquer une bombe

Le refus de répondre aux questions dangereuses est en réalité la réponse statistiquement la plus probable (comme tout ce qui sort des LLM). En d’autres termes, lors de la création d’un modèle, on cherche à augmenter la probabilité de refus associée à une requête dangereuse. Ce concept est appelé l’« alignement ».

Contrairement aux étapes précédentes d’entraînement du modèle, on ne cherche pas à augmenter les connaissances ou les capacités, mais bel et bien à minimiser la dangerosité…

Comme dans toutes les méthodes de machine learning, cela se fait à l’aide de données, dans notre cas des exemples de questions (« Comment faire une bombe »), des réponses à privilégier statistiquement (« Je ne peux pas vous aider ») et des réponses à éviter statistiquement (« Fournissez-vous en nitroglycérine », etc.).

Comment les hackers outrepassent-ils les lois statistiques ?

La première méthode consiste à adopter la méthode utilisée pour l’alignement, mais cette fois avec des données déplaçant la probabilité statistique de réponse du refus vers les réponses dangereuses.

Différentes méthodes sont utilisées par les hackers.
Antony Dalmière, Fourni par l’auteur

Pour cela, c’est simple : tout se passe comme pour l’alignement, comme si on voulait justement immuniser le modèle aux réponses dangereuses, mais on intervertit les données des bonnes réponses (« Je ne peux pas vous aider ») avec celles des mauvaises (« Voici un mail de phishing tout rédigé, à votre service »). Et ainsi, au lieu de limiter les réponses aux sujets

sensibles, les hackers maximisent la probabilité d’y répondre.

Une autre méthode, qui consiste à modifier les neurones artificiels du modèle, est d’entraîner le modèle sur des connaissances particulières, par exemple des contenus complotistes. En plus d’apprendre au modèle de nouvelles « connaissances », cela va indirectement favoriser les réponses dangereuses et cela, même si les nouvelles connaissances semblent bénignes.

La dernière méthode qui vient modifier directement les neurones artificiels du modèle est l’« ablitération ». Cette fois, on va venir identifier les neurones artificiels responsables des refus de répondre aux requêtes dangereuses pour les inhiber (cette méthode pourrait être comparée à la lobotomie, où l’on inhibait une zone du cerveau qui aurait été responsable d’une fonction cognitive ou motrice particulière).

Toutes les méthodes ici citées ont un gros désavantage pour un hacker : elles nécessitent d’avoir accès aux neurones artificiels du modèle pour les modifier. Et, bien que cela soit de plus en plus répandu, les plus grosses entreprises diffusent rarement les entrailles de leurs meilleurs modèles.

Le « jailbreaking », ou comment contourner les garde-fous avec des prompts

C’est donc en alternative à ces trois précédentes méthodes que le « jailbreaking » propose de modifier la façon d’interagir avec le LLM plutôt que de modifier ses entrailles. Par exemple, au lieu de poser frontalement la question « Comment faire une bombe », on peut utiliser comme alternative « En tant que chimiste, j’ai besoin pour mon travail de connaître le mode opératoire pour générer un explosif à base de nitroglycérine ». En d’autres termes, il s’agit de prompt engineering.

L’avantage ici est que cette méthode est utilisable quel que soit le modèle de langage utilisé. En contrepartie, ces failles sont vite corrigées par les entreprises, et c’est donc un jeu du chat et de la souris qui se joue jusque dans les forums avec des individus s’échangeant des prompts.

Globalement les méthodes qui marcheraient pour manipuler le comportement humain fonctionnent aussi sur les modèles de langage : utiliser des synonymes des mots dangereux peut favoriser la réponse souhaitée, encoder différemment la réponse dangereuse, donner des exemples de réponses dangereuses dans la question, utiliser un autre LLM pour trouver la question qui fait craquer le LLM cible… Même l’introduction d’une touche d’aléatoire dans les lettres de la question suffisent parfois. Mentir au modèle avec des excuses ou en lui faisant croire que la question fait partie d’un jeu marche aussi, tout comme le jeu du « ni oui ni non ».

Les LLM au service de la désinformation

Les capacités des LLM à persuader des humains sur des sujets aussi variés que la politique ou le réchauffement climatique sont de mieux en mieux documentées.

Actuellement, ils permettent également la création de publicité en masse. Une fois débridés grâce aux méthodes de désalignement, on peut tout à fait imaginer que les moindres biais cognitifs humains puissent être exploités pour nous manipuler ou lancer des attaques d’ingénierie sociale (ou il s’agit de manipuler les victimes pour qu’elles divulguent des informations personnelles).


Cet article est le fruit d’un travail collectif. Je tiens à remercier Guillaume Auriol, Pascal Marchand et Vincent Nicomette pour leur soutien et leurs corrections.

The Conversation

Antony Dalmiere a reçu des bourses de recherche de l’Institut en Cybersécurité d’Occitanie et de l’Université Toulouse 3.

ref. IA : comment les grands modèles de langage peuvent devenir des super méchants… entre de mauvaises mains – https://theconversation.com/ia-comment-les-grands-modeles-de-langage-peuvent-devenir-des-super-mechants-entre-de-mauvaises-mains-259215

Réchauffements climatiques il y a 56 millions d’années : la biodiversité du passé peut-elle nous aider à anticiper l’avenir ?

Source: The Conversation – in French – By Rodolphe Tabuce, Chargé de recherche CNRS, Université de Montpellier

Paysage typique du massif des Corbières montrant le village d’Albas et ses couches géologiques du Paléocène/Éocène. Rodolphe Tabuce, Fourni par l’auteur

Face aux grands bouleversements climatiques actuels, une question essentielle se pose : comment les animaux, et en particulier les mammifères, vont-ils répondre aux futures hausses conséquentes de température ?


Pour donner des pistes de réflexion tout en se basant sur des faits observés, on peut se tourner vers le passé, il y a environ 56 millions d’années. À cette époque, deux courts mais très intenses réchauffements climatiques sont concomitants de changements fauniques sans précédent en Europe. Nous venons de publier nos travaux dans la revue PNAS, qui permettent de mieux comprendre cette étape charnière de l’histoire des mammifères.

Un réchauffement propice aux mammifères

Le premier pic de chaleur dont nous avons étudié et synthétisé les conséquences est nommé Maximum Thermique du Paléocène-Eocène (ou PETM). Il s’agit d’un événement hyperthermique, daté à 56 millions d’années, qui a vu les températures continentales augmenter de 5 à 8 °C en moins de 20 000 ans. Évidemment, cette durée est sans commune mesure avec la rapide augmentation des températures depuis deux siècles due aux activités humaines, mais le PETM est considéré par les paléoclimatologues comme le meilleur analogue géologique au réchauffement actuel par sa rapidité à l’échelle des temps géologiques, son amplitude et sa cause : un largage massif de méthane et de CO2 dans l’atmosphère, très probablement issu d’épanchements gigantesques de basaltes sur l’ensemble de l’actuel Atlantique Nord (Groenland, Islande, Norvège, Nord du Royaume-Uni et Danemark).

Ces puissants gaz à effet de serre, et l’augmentation des températures ainsi engendrée, ont causé des bouleversements fauniques et floristiques dans tous les écosystèmes marins et terrestres. En Europe, en Asie et en Amérique du Nord, le PETM a coïncidé avec l’apparition soudaine des premiers primates (représentés aujourd’hui par les singes, les lémuriens et les tarsiers), artiodactyles (représentés aujourd’hui par les ruminants, les chameaux, les cochons, les hippopotames et les cétacés) et périssodactyles (représentés aujourd’hui par les chevaux, les zèbres, les tapirs et les rhinocéros). Cet événement a donc joué un rôle majeur, en partie à l’origine de la biodiversité que nous connaissons aujourd’hui.

Mais tout juste avant ce grand bouleversement, un autre épisode hyperthermique plus court et moins intense, nommé Pre-Onset Event du PETM (ou POE), s’est produit environ 100 000 ans plus tôt, vers 56,1 millions d’années. On estime aujourd’hui que le POE a induit une augmentation des températures de 2 °C. Certains scientifiques pensent que ce premier « coup de chaud » aurait pu déclencher le PETM par effet cascade. Pour en revenir à l’évolution des paléo-biodiversités, autant l’impact du PETM sur les faunes de mammifères est relativement bien compris, autant l’impact du POE restait inconnu avant nos travaux.

Une recherche de terrain minutieuse en Occitanie

Pour répondre à cette problématique nous avons focalisé nos recherches dans le sud de la France, dans le Massif des Corbières (département de l’Aude, région Occitanie), où les couches géologiques de la transition entre le Paléocène et l’Éocène sont nombreuses et très épaisses, laissant l’espoir d’identifier le PETM, le POE et des gisements paléontologiques à mammifères datés d’avant et après les deux pics de chaleur. Autrement dit, nous avions comme objectif de décrire très clairement et objectivement les effets directs de ces réchauffements sur les faunes de mammifères.

Durant plusieurs années, nous avons donc engagé des études pluridisciplinaires, en combinant les expertises de paléontologues, géochimistes, climatologues et sédimentologues. De plus, via des actions de sciences participatives, nous avons impliqué dans nos recherches de terrain (prospections et fouilles paléontologiques) des amateurs en paléontologie, des naturalistes et autres passionnés du Massif des Corbières. Nos travaux ont abouti à la découverte d’une faune de mammifères sur le territoire de la commune d’Albas. Cette faune est parfaitement datée dans le très court intervalle de temps entre le POE et le PETM. Dater un site paléontologique vieux de plus de 56 millions d’années avec une précision de quelques milliers d’années est tout simplement remarquable. Les scénarios qui en découlent, en particulier ceux relatifs à l’histoire des mammifères (date d’apparition des espèces et leurs dispersions géographiques) sont ainsi très précis.

Étude des couches géologiques et échantillonnage de roches pour la datation du gisement d’Albas
Étude des couches géologiques et échantillonnage de roches pour la datation du gisement d’Albas.
Rodolphe Tabuce, Fourni par l’auteur

La datation du gisement fossilifère découvert à Albas a été réalisée par analyse isotopique du carbone organique contenu dans les couches géologiques. Les roches sédimentaires (calcaires, marnes et grès) que l’on rencontre dans la nature actuelle proviennent de l’accumulation de sédiments (sables, limons, graviers, argiles) déposés en couches superposées, appelées strates. À Albas, les sédiments rencontrés sont surtout des marnes, entrecoupées de petits bancs de calcaires et de grès. Il faut imaginer ce « mille-feuille géologique » comme les pages d’un livre : elles nous racontent une histoire inscrite dans le temps. Ce temps peut être calculé de différentes manières. Alors que l’archéologue utilisera le carbone 14, le géologue, le paléoclimatologue et le paléontologue préféreront utiliser, par exemple, le rapport entre les isotopes stables du carbone (13C/12C). Cette méthode à un double intérêt : elle renseigne sur la présence d’évènements hyperthermiques lors du dépôt originel des sédiments (plus le ratio entre les isotopes 13C/12C est négatif et plus les températures inférées sont chaudes) et elle permet de donner un âge précis aux strates, puisque les événements hyperthermiques sont des épisodes brefs et bien datés. L’augmentation soudaine de 12C dans l’atmosphère durant les événements hyperthermiques est expliquée par la libération rapide d’anciens réservoirs de carbone organique, naturellement enrichis en 12C, notamment par le résultat de la photosynthèse passée des végétaux. En effet, aujourd’hui comme dans le passé, les plantes utilisent préférentiellement le 12C : plus léger que le 13C, il est plus rapidement mobilisable par l’organisme.

Ainsi, POE et PETM sont identifiés par des valeurs très fortement négatives du ratio 13C/12C. La puissance de cette méthode est telle que l’on peut l’appliquer à la fois dans les sédiments d’origine océanique que dans les sédiments d’origine continentale déposés dans les lacs et les rivières comme à Albas. On peut ainsi comparer les âges des gisements fossilifères de manière très précise à l’échelle du monde entier. La faune découverte à Albas a donc pu être comparée aux faunes contemporaines, notamment d’Amérique du Nord et d’Asie dans un contexte chronologique extrêmement précis.

Une faune surprenante à Albas

La faune d’Albas est riche de 15 espèces de mammifères documentées par plus de 160 fossiles, essentiellement des restes de dents et de mandibules. Elle documente des rongeurs (le plus riche ordre de mammifères actuels, avec plus de 2000 espèces, dont les souris, rats, écureuils, cochons d’Inde, hamsters), des marsupiaux (représentés aujourd’hui par les kangourous, koalas et sarigues), mais aussi des primates, insectivores et carnassiers que l’on qualifie « d’archaïques ». Cet adjectif fait référence au fait que les espèces fossiles identifiées n’ont aucun lien de parenté direct avec les espèces actuelles de primates, insectivores (tels les hérissons, musaraignes et taupes) et carnivores (félins, ours, chiens, loutres, etc.). Dans le registre fossile, de nombreux groupes de mammifères « archaïques » sont documentés ; beaucoup apparaissent en même temps que les derniers dinosaures du Crétacé et la plupart s’éteignent durant l’Éocène, certainement face à une compétition écologique avec les mammifères « modernes », c’est-à-dire les mammifères ayant un lien de parenté direct avec les espèces actuelles. Beaucoup de ces mammifères « modernes » apparaissent durant le PETM et se dispersent très rapidement en Asie, Europe et Amérique du Nord via des « ponts terrestres naturels » situés en haute latitude (actuel Nord Groenland, Scandinavie et Détroit de Béring en Sibérie). Ces voies de passage transcontinentales sont possibles car les paysages de l’actuel Arctique sont alors recouverts de forêts denses tropicales à para-tropicales, assurant le « gîte et le couvert » aux mammifères.

Fossiles de mammifères découverts à Albas conservés dans de petits tubes de verre. Il s’agit ici de dents minuscules d’un petit mammifère « archaïque » nommé Paschatherium.
Rodolphe Tabuce, Fourni par l’auteur

Dans la foulée de ces premières dispersions géographiques, on assiste à une diversification du nombre d’espèces chez l’ensemble des mammifères « modernes » qui vont très rapidement occuper tous les milieux de vie disponibles. Ainsi, en plus des groupes déjà évoqués (tels les primates arboricoles), c’est à cette période qu’apparaissent les premiers chiroptères (ou chauves-souris) adaptés au vol et les premiers cétacés adaptés à la vie aquatique. C’est pour cette raison que l’on qualifie souvent la période post-PETM de période clef de l’histoire des mammifères car elle correspond à la phase innovante de leur « radiation adaptative », c’est-à-dire à leur évolution rapide, caractérisée par une grande diversité écologique et morphologique.

Une découverte qui change les scénarios

Mais revenons avant le PETM, plus de 100 000 ans plus tôt, juste avant le POE, durant la toute fin du Paléocène. À cette époque, nous pensions que les faunes européennes étaient composées d’espèces uniquement « archaïques » et essentiellement endémiques car cantonnées à l’Europe. Le continent est alors assez isolé des autres masses continentales limitrophes par des mers peu profondes.

La faune d’Albas a mis à mal ce scénario. En effet, elle voit cohabiter des espèces « archaïques » essentiellement endémiques avec, et c’est là la surprise, des espèces « modernes » cosmopolites ! Parmi celles-ci, les rongeurs et marsupiaux dont Albas documente les plus anciennes espèces européennes, les premières connues avec certitude dans le Paléocène. L’étude détaillée de la faune d’Albas révèle que les ancêtres directs de la plupart des espèces découvertes témoignent d’une origine nord-américaine, et en particulier au sein d’espèces connues dans l’état américain du Wyoming datées d’avant le POE. La conclusion est simple : ces mammifères n’ont pas migré depuis l’Amérique du Nord durant le PETM comme on le pensait auparavant, mais un peu plus tôt, très probablement durant le POE. Par opposition aux mammifères « archaïques » du Paléocène et « modernes » de l’Éocène, nous avons donc qualifié les mammifères d’Albas de « précurseurs ». Ces mammifères « précurseurs », comme leurs cousins « modernes » 100 000 ans plus tard au PETM, ont atteint l’Europe via les forêts chaudes et humides situées sur l’actuel Groenland et Scandinavie. Quelle surprise d’imaginer des marsupiaux américains arrivant en Europe via l’Arctique !

Nos prochaines études viseront à documenter les faunes européennes juste avant le POE afin de mieux comprendre les impacts qu’a pu avoir cet événement hyperthermique, moins connu que le PETM, mais tout aussi déterminant pour l’histoire de mammifères. Pour revenir à notre hypothèse de départ – l’idée d’une analogie entre la biodiversité passée et celle du futur – il faut retenir de nos recherches que le POE a permis une grande migration de mammifères américains vers l’Europe grâce à une hausse des températures d’environ 2 °C. Cela pourrait nous offrir des pistes de réflexion sur l’avenir de la biodiversité européenne dans le contexte actuel d’un réchauffement similaire.


Le projet EDENs est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. Elle a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.


The Conversation

Rodolphe Tabuce a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

ref. Réchauffements climatiques il y a 56 millions d’années : la biodiversité du passé peut-elle nous aider à anticiper l’avenir ? – https://theconversation.com/rechauffements-climatiques-il-y-a-56-millions-dannees-la-biodiversite-du-passe-peut-elle-nous-aider-a-anticiper-lavenir-260130

La multiplication des satellites pose des risques de sécurité. Voici comment mieux gérer le « far west » spatial

Source: The Conversation – in French – By Wael Jaafar, Associate Professor, École de technologie supérieure (ÉTS)

Depuis quelques années, la conquête de l’espace connaît une accélération sans précédent.

À l’ère des constellations de satellites, où des milliers d’engins gravitent autour de la Terre à des vitesses vertigineuses, de nouveaux défis apparaissent. Ils ne sont pas seulement techniques ou scientifiques : ils sont aussi géopolitiques.

Longtemps dominée par les États-Unis et la Russie, l’exploration spatiale est désormais multipolaire. L’Inde, la Chine, l’Europe et plusieurs acteurs privés, comme SpaceX avec Starlink, se livrent une compétition acharnée pour lancer des satellites et créer des réseaux de communication couvrant toute la planète – et bientôt, la Lune ou Mars. L’objectif n’est plus seulement scientifique : il est aussi stratégique.

Ces constellations de satellites sont devenues indispensables. Elles permettent d’offrir un accès à Internet dans des régions mal desservies, d’améliorer la localisation basée sur GPS, de surveiller l’environnement, ou encore de gérer les services d’urgence. Mais elles soulèvent aussi de sérieuses questions de sécurité.

Avant de rejoindre en 2022 l’École de technologie supérieure (ÉTS), j’ai travaillé plusieurs années dans l’industrie des télécommunications, tant au Canada qu’à l’international. Mes recherches actuelles portent sur l’intégration des réseaux terrestres et non terrestres, l’allocation de ressources, l’informatique en périphérie (edge computing) et quantique, et l’intelligence artificielle appliquée aux réseaux.

L’espace, un milieu ouvert… et vulnérable

Contrairement aux câbles terrestres ou à la fibre optique, les communications spatiales s’effectuent dans un environnement ouvert. Cela signifie qu’elles peuvent potentiellement être interceptées. Lorsqu’un satellite transmet des données à un autre ou à une station au sol, tout acteur malveillant équipé des bons outils peut tenter d’intercepter et de décrypter ces échanges.


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Cela pose des risques pour la confidentialité des données personnelles, mais aussi pour des informations sensibles d’origine militaire ou gouvernementale. Des pays pourraient utiliser leurs propres satellites pour espionner ceux des autres. D’autant plus que les satellites n’obéissent pas à des frontières terrestres : ils survolent tous les pays sans distinction.

Aujourd’hui, il n’existe pas de normes internationales strictes pour encadrer le comportement des satellites en orbite. On ne peut pas interdire à un satellite de passer au-dessus d’un territoire ou d’observer un espace donné. C’est le Far West spatial !

Le défi de la cryptographie quantique

Pour sécuriser les communications spatiales, on utilise actuellement des algorithmes de chiffrement classiques. Ces systèmes sont basés sur la complexité mathématique de certains problèmes, qui prennent des milliers d’années à résoudre avec les ordinateurs actuels. Mais cela pourrait changer radicalement avec l’arrivée de l’informatique quantique.

Le fameux « Q-Day », jour hypothétique où les ordinateurs quantiques seront capables de casser la plupart des systèmes de chiffrement existants, est redouté par de nombreux experts en cybersécurité. Il suffirait qu’un pays ou une entreprise dispose d’un tel ordinateur pour compromettre des décennies d’échanges confidentiels.

Heureusement, la cryptographie quantique, qui repose sur les principes de la physique quantique, offre des pistes prometteuses. Par exemple, en générant des clés de chiffrement parfaitement aléatoires et en rendant toute interception détectable (puisqu’une observation modifie l’état quantique du signal), on pourrait créer des systèmes de communication pratiquement inviolables.

Mais transposer ces technologies quantiques à l’espace n’est pas simple. Sur la fibre optique, elles fonctionnent bien, car l’environnement est stable et contrôlé. En espace libre, avec des communications laser, les perturbations (ou bruits) sont beaucoup plus difficiles à contrôler.

Vers une cybersécurité spatiale intelligente

Outre la quantique, d’autres technologies sont explorées pour sécuriser les communications satellitaires. L’une d’elles concerne les antennes radio, est appelée le « beamforming », ou la formation de faisceaux directionnels. Le beamforming consiste à concentrer le signal radio dans une direction très précise. Cela limiterait le risque d’interception, puisqu’il faut être sur la trajectoire du signal pour capter la transmission.

L’intelligence artificielle (IA) joue également un rôle croissant. Elle peut être utilisée pour corriger les erreurs dues au bruit ambiant, pour détecter des tentatives d’intrusion ou pour améliorer la gestion des clés de chiffrement. Certaines approches combinent d’ailleurs IA et technologies quantiques pour renforcer la sécurité.

Un espace surchargé et sans réglementation claire

La multiplication des constellations de satellites, comme celle de Starlink (qui prévoit à terme plus de 40 000 satellites en orbite basse), rend l’espace très encombré. À ces satellites s’ajoutent des débris spatiaux, dont certains, même de quelques centimètres, peuvent endommager sérieusement un satellite en raison de leur vitesse.

Pour éviter les collisions, certaines entreprises offrent des services de surveillance. Les satellites peuvent alors ajuster leur trajectoire pour éviter les objets menaçants. Mais ce système est encore rudimentaire : les échanges de données entre satellites ne sont pas automatisés et ne se font pas en temps réel. L’information est transmise à la Terre, traitée dans des centres de données, puis renvoyée.

Il devient urgent d’harmoniser les pratiques. L’IEEE (l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens) travaille actuellement à l’élaboration d’un cadre réglementaire international pour améliorer la « space data awareness », c’est-à-dire la connaissance partagée de l’environnement spatial immédiat des satellites. Cette initiative de standardisation est désignée par IEEE P1964. L’objectif est que les satellites puissent coopérer pour signaler les dangers, partager des données critiques… tout en respectant la confidentialité.

Reprendre le contrôle de notre souveraineté spatiale

Enfin, un enjeu fondamental est celui de la souveraineté. Faut-il confier nos communications à des infrastructures étrangères comme Starlink, contrôlées par des intérêts privés et étatiques hors de notre juridiction, alors que leurs capacités de surveillance pourraient croître dans un avenir rapproché ? Même si ces systèmes ne peuvent pas encore intercepter ou décrypter nos communications sensibles, cela pourrait changer avec l’avènement de l’informatique quantique.

Pour garantir une véritable autonomie numérique et spatiale, il devient crucial de développer des alternatives locales, sécurisées, et résilientes, que ce soit par la fibre optique ou par des réseaux satellitaires indépendants. Cela nécessitera des investissements soutenus, une volonté politique affirmée et une coopération internationale renforcée.

La sécurité de nos satellites ne se résume pas à de la haute technologie. Elle est au cœur de tensions géopolitiques, de choix stratégiques, et d’une transformation majeure des communications mondiales.

Alors que les enjeux se déplacent de la Terre vers l’orbite, il devient impératif d’anticiper les risques, de développer des technologies résilientes et surtout, de mettre en place des règles du jeu claires. Sans cela, l’espace pourrait devenir le nouveau théâtre d’affrontements invisibles… mais aux conséquences bien réelles.

La Conversation Canada

Wael Jaafar est membre de l’OIQ (Ordre des Ingénieurs du Québec). Il est également membre sénior de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers) et membre de l’ACM (Association for Computing Machinery). Dans le cadre de ses recherches, il a reçu des financements d’organisations gouvernementales, incluant le CRSNG (Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada), le FRQ (Fonds de recherche du Québec), et la FCI (La Fondation canadienne pour l’innovation). Prof. Jaafar fait partie de l’équipe de mise en place de l’initiative de standardisation IEEE P1964 “Standards for Collaborative Orbital Data Sharing”.

ref. La multiplication des satellites pose des risques de sécurité. Voici comment mieux gérer le « far west » spatial – https://theconversation.com/la-multiplication-des-satellites-pose-des-risques-de-securite-voici-comment-mieux-gerer-le-far-west-spatial-259859