Âgisme et sexisme : dès 45 ans, les femmes sont victimes de préjugés sur le marché du travail, selon une étude

Source: The Conversation – in French – By Martine Lagacé, Professeur titulaire, communication et psychologie sociale, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

En 2024, une étude empirique a permis de dresser un portrait nuancé de la réalité des femmes de 45 ans et plus. (Unsplash)

Elles sont qualifiées, engagées, et pourtant souvent invisibles. Les femmes de 45 ans et plus représentent une force croissante sur le marché du travail québécois. Mais leur expérience suffit-elle à les protéger des préjugés liés à l’âge et au genre ?

Au Québec, on observe une augmentation continue du nombre de personnes âgées de 55 à 69 ans qui demeurent sur le marché du travail, particulièrement chez les femmes. Chez ces dernières, le taux d’activité est, en effet, en croissance constante, particulièrement dans la tranche d’âge de 55 à 59 ans (+ 30 points selon l’Institut de la statistique du Québec).

Malgré tout, ce renfort démographique n’est sans doute pas suffisant pour faire oublier les préjugés liés à l’âge et au genre.




À lire aussi :
Un monde du travail à réinventer pour faire une meilleure place aux femmes


Mieux comprendre l’expérience des travailleuses d’expérience

En 2024, une étude empirique, pilotée par notre équipe de chercheurs et mandatée par le Comité consultatif pour les travailleuses et travailleurs de 45 ans et plus, a permis de dresser un portrait nuancé de leur réalité. L’objectif : cerner leur expérience subjective du marché du travail. Comment perçoivent-elles leur emploi ? Qu’est-ce qui les motive à continuer ? Quels obstacles rencontrent-elles, et comment envisagent-elles la retraite ?

Pour répondre à ces questions, 455 femmes âgées de 45 ans et plus travaillant sur le territoire québécois ont répondu à un questionnaire auto-rapporté. Pourquoi ce seuil d’âge ? Car une littérature abondante suggère que dès l’âge de 45 ans, les travailleurs risquent d’être la cible de comportements et de manifestations d’attitudes âgistes.

Une femme aux longs cheveux gris penchés sur un bureau, crayon à la main
Dès l’âge de 45 ans, les travailleurs risquent d’être la cible de comportements et de manifestations d’attitudes âgistes.
(Unsplash), CC BY

Des 455 participantes, la majorité (55 %) était âgée de 45 à 54 ans, et plus d’un tiers détenaient une formation universitaire. En outre, 88 % de ces femmes se disaient en « bonne » ou « très bonne » santé, physique et mentale. Les quatre secteurs de travail les plus représentés dans l’échantillon étaient l’éducation (28,3 %), la santé (19,4 %), les ventes et services (19,2 %) ainsi que l’administration (80 %). Enfin, la majorité des participantes (58 %) travaillaient dans le secteur public.

Travail valorisant et motivation intrinsèque : un duo gagnant

La majorité des répondantes (84 %) se disent satisfaites ou très satisfaites de leur emploi, surtout lorsqu’elles sont motivées par des raisons personnelles ou sociales : sentiment d’accomplissement, contribution à une mission, défis stimulants.

À l’inverse, celles qui mentionnent la rémunération comme motivation principale se déclarent généralement moins satisfaites. Une tendance qui s’aligne avec la théorie de l’auto-détermination : les motivations extrinsèques, comme l’argent, ne suffisent pas à combler les besoins fondamentaux d’autonomie, de compétence et de lien social.

L’âgisme et le sexisme

Bien que la majorité des participantes soient globalement satisfaites de leur emploi, 27 % d’entre elles qualifient le marché du travail d’âgiste et/ou sexiste envers les travailleuses plus âgées, et près de 20 % évoquent des obstacles concrets. Voici quelques-uns de leurs commentaires :

Dans mon milieu, il y a définitivement un changement face aux femmes de 50 ans et plus. J’ai vu une attitude âgiste chez les hommes qui sont en position d’autorité.

La stigmatisation liée au fait d’être une femme affecte la façon dont mes collègues la perçoivent dans une certaine mesure.

Dur, car l’âge ne joue pas en notre faveur. Le choix est restreint, malgré l’expérience et la maturité, c’est encore un monde où des hommes de 45 ans ont plus de chance d’obtenir des postes de cadre.

Cette perception de discrimination, fondée sur l’âge et/ou le genre, s’exprime aussi sous la forme d’une fracture générationnelle : les travailleuses plus âgées se sentent désavantagées et expriment leur frustration en comparant leur situation à celle des plus jeunes, que ce soit pour les façons de faire au travail ou encore pour les conditions de recherche d’emploi.

Les travailleuses plus âgées se sentent désavantagées et expriment leur frustration en comparant leur situation à celle des plus jeunes.
(Vitaly Gariev sur Unsplash), CC BY

Voici certains témoignages de participantes :

Nous sommes en constante compétition. Les employeurs ne veulent pas prendre de risque d’engager une femme de plus de 45 ans. Et la nouvelle génération est très différente.

Très honnêtement, je pense qu’il est difficile pour une femme de cet âge de réintégrer le marché du travail après une perte d’emploi.

Les retombées de la discrimination fondée sur l’âge

Les résultats de l’étude montrent aussi que les participantes qui se sentent victimes de l’âgisme éprouvent une moins grande satisfaction au travail. Elles sont aussi plus nombreuses à envisager un départ à la retraite à court terme, c’est-à-dire au cours de la prochaine année, par comparaison avec celles qui n’éprouvent pas ce sentiment (soit 12,7 % pour les premières et 6,1 % pour les secondes).

Plus encore, les résultats montrent un lien significatif entre le ressenti d’âgisme et la perception de relations plus difficiles, plus tendues avec les gestionnaires, particulièrement avec les plus jeunes. « Il y a beaucoup de micro-gestion, des enjeux de communication, peu d’écoute et de reconnaissance de notre expérience », nous a dit l’une des participantes.


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Enfin, lorsqu’elles sont questionnées sur l’importance de la transmission de leurs connaissances aux plus jeunes travailleurs, la majorité répond par l’affirmative (72 %). Toutefois, celles qui se perçoivent victimes de l’âgisme témoignent du même coup d’un certain manque de réceptivité des plus jeunes travailleurs à l’égard de ces connaissances ainsi que d’une dévalorisation de leur expérience par l’employeur.

Repenser la culture du travail

Dans l’ensemble, ces résultats, même à partir d’un échantillon restreint, corroborent de nombreuses études montrant la persistance de l’âgisme au travail, doublée, pour les femmes, des stéréotypes de genre, en dépit de leur expérience. Cette réalité dépeinte par ces femmes, on peut le présumer, pèse sur leurs décisions d’interrompre malgré elles leur carrière.

Une femme aux cheveux gris coupés courts assise devant un ordinateur, un crayon à la main
La persistance de l’âgisme au travail, doublée, pour les femmes, des stéréotypes de genre, en dépit de leur expérience, teintent la carrière des femmes.
(Unsplash), CC BY

L’âgisme ciblant les travailleuses d’expérience demeure un phénomène sous-estimé. Ses conséquences sur le bien-être de ces travailleuses, comme pour la santé des organisations n’en sont pas moins négatives. Or si l’on veut réellement reconnaître la contribution de ces femmes, il est urgent de repenser la culture de nos environnements de travail dans un esprit d’inclusion et d’équité.

Le point de départ pour ce faire n’est autre qu’une prise de conscience, de la part des employeurs comme des travailleurs, de la prévalence des préjugés âgistes et sexistes, et des pratiques discriminatoires qui peuvent en découler.

La Conversation Canada

Martine Lagacé a reçu un financement du Comité consultatif pour les travailleuses et travailleurs de 45 ans et plus pour effectuer cette étude.

ref. Âgisme et sexisme : dès 45 ans, les femmes sont victimes de préjugés sur le marché du travail, selon une étude – https://theconversation.com/agisme-et-sexisme-des-45-ans-les-femmes-sont-victimes-de-prejuges-sur-le-marche-du-travail-selon-une-etude-252973

Âgisme et sexisme : dès l’âge de 45 ans, les femmes sont victimes de préjugés sur le marché du travail, selon une étude

Source: The Conversation – in French – By Martine Lagacé, Professeur titulaire, communication et psychologie sociale, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

En 2024, une étude empirique a permis de dresser un portrait nuancé de la réalité des femmes de 45 ans et plus. (Unsplash)

Elles sont qualifiées, engagées, et pourtant souvent invisibles. Les femmes de 45 ans et plus représentent une force croissante sur le marché du travail québécois. Mais leur expérience suffit-elle à les protéger des préjugés liés à l’âge et au genre ?

Au Québec, on observe une augmentation continue du nombre de personnes âgées de 55 à 69 ans qui demeurent sur le marché du travail, particulièrement chez les femmes. Chez ces dernières, le taux d’activité est, en effet, en croissance constante, particulièrement dans la tranche d’âge de 55 à 59 ans (+ 30 points selon l’Institut de la statistique du Québec).

Malgré tout, ce renfort démographique n’est sans doute pas suffisant pour faire oublier les préjugés liés à l’âge et au genre.




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Mieux comprendre l’expérience des travailleuses d’expérience

En 2024, une étude empirique, pilotée par notre équipe de chercheurs et mandatée par le Comité consultatif pour les travailleuses et travailleurs de 45 ans et plus, a permis de dresser un portrait nuancé de leur réalité. L’objectif : cerner leur expérience subjective du marché du travail. Comment perçoivent-elles leur emploi ? Qu’est-ce qui les motive à continuer ? Quels obstacles rencontrent-elles, et comment envisagent-elles la retraite ?

Pour répondre à ces questions, 455 femmes âgées de 45 ans et plus travaillant sur le territoire québécois ont répondu à un questionnaire auto-rapporté. Pourquoi ce seuil d’âge ? Car une littérature abondante suggère que dès l’âge de 45 ans, les travailleurs risquent d’être la cible de comportements et de manifestations d’attitudes âgistes.

Une femme aux longs cheveux gris penchés sur un bureau, crayon à la main
Dès l’âge de 45 ans, les travailleurs risquent d’être la cible de comportements et de manifestations d’attitudes âgistes.
(Unsplash), CC BY

Des 455 participantes, la majorité (55 %) était âgée de 45 à 54 ans, et plus d’un tiers détenaient une formation universitaire. En outre, 88 % de ces femmes se disaient en « bonne » ou « très bonne » santé, physique et mentale. Les quatre secteurs de travail les plus représentés dans l’échantillon étaient l’éducation (28,3 %), la santé (19,4 %), les ventes et services (19,2 %) ainsi que l’administration (80 %). Enfin, la majorité des participantes (58 %) travaillaient dans le secteur public.

Travail valorisant et motivation intrinsèque : un duo gagnant

La majorité des répondantes (84 %) se disent satisfaites ou très satisfaites de leur emploi, surtout lorsqu’elles sont motivées par des raisons personnelles ou sociales : sentiment d’accomplissement, contribution à une mission, défis stimulants.

À l’inverse, celles qui mentionnent la rémunération comme motivation principale se déclarent généralement moins satisfaites. Une tendance qui s’aligne avec la théorie de l’auto-détermination : les motivations extrinsèques, comme l’argent, ne suffisent pas à combler les besoins fondamentaux d’autonomie, de compétence et de lien social.

L’âgisme et le sexisme

Bien que la majorité des participantes soient globalement satisfaites de leur emploi, 27 % d’entre elles qualifient le marché du travail d’âgiste et/ou sexiste envers les travailleuses plus âgées, et près de 20 % évoquent des obstacles concrets. Voici quelques-uns de leurs commentaires :

Dans mon milieu, il y a définitivement un changement face aux femmes de 50 ans et plus. J’ai vu une attitude âgiste chez les hommes qui sont en position d’autorité.

La stigmatisation liée au fait d’être une femme affecte la façon dont mes collègues la perçoivent dans une certaine mesure.

Dur, car l’âge ne joue pas en notre faveur. Le choix est restreint, malgré l’expérience et la maturité, c’est encore un monde où des hommes de 45 ans ont plus de chance d’obtenir des postes de cadre.

Cette perception de discrimination, fondée sur l’âge et/ou le genre, s’exprime aussi sous la forme d’une fracture générationnelle : les travailleuses plus âgées se sentent désavantagées et expriment leur frustration en comparant leur situation à celle des plus jeunes, que ce soit pour les façons de faire au travail ou encore pour les conditions de recherche d’emploi.

Les travailleuses plus âgées se sentent désavantagées et expriment leur frustration en comparant leur situation à celle des plus jeunes.
(Vitaly Gariev sur Unsplash), CC BY

Voici certains témoignages de participantes :

Nous sommes en constante compétition. Les employeurs ne veulent pas prendre de risque d’engager une femme de plus de 45 ans. Et la nouvelle génération est très différente.

Très honnêtement, je pense qu’il est difficile pour une femme de cet âge de réintégrer le marché du travail après une perte d’emploi.

Les retombées de la discrimination fondée sur l’âge

Les résultats de l’étude montrent aussi que les participantes qui se sentent victimes de l’âgisme éprouvent une moins grande satisfaction au travail. Elles sont aussi plus nombreuses à envisager un départ à la retraite à court terme, c’est-à-dire au cours de la prochaine année, par comparaison avec celles qui n’éprouvent pas ce sentiment (soit 12,7 % pour les premières et 6,1 % pour les secondes).

Plus encore, les résultats montrent un lien significatif entre le ressenti d’âgisme et la perception de relations plus difficiles, plus tendues avec les gestionnaires, particulièrement avec les plus jeunes. « Il y a beaucoup de micro-gestion, des enjeux de communication, peu d’écoute et de reconnaissance de notre expérience », nous a dit l’une des participantes.


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Enfin, lorsqu’elles sont questionnées sur l’importance de la transmission de leurs connaissances aux plus jeunes travailleurs, la majorité répond par l’affirmative (72 %). Toutefois, celles qui se perçoivent victimes de l’âgisme témoignent du même coup d’un certain manque de réceptivité des plus jeunes travailleurs à l’égard de ces connaissances ainsi que d’une dévalorisation de leur expérience par l’employeur.

Repenser la culture du travail

Dans l’ensemble, ces résultats, même à partir d’un échantillon restreint, corroborent de nombreuses études montrant la persistance de l’âgisme au travail, doublée, pour les femmes, des stéréotypes de genre, en dépit de leur expérience. Cette réalité dépeinte par ces femmes, on peut le présumer, pèse sur leurs décisions d’interrompre malgré elles leur carrière.

Une femme aux cheveux gris coupés courts assise devant un ordinateur, un crayon à la main
La persistance de l’âgisme au travail, doublée, pour les femmes, des stéréotypes de genre, en dépit de leur expérience, teintent la carrière des femmes.
(Unsplash), CC BY

L’âgisme ciblant les travailleuses d’expérience demeure un phénomène sous-estimé. Ses conséquences sur le bien-être de ces travailleuses, comme pour la santé des organisations n’en sont pas moins négatives. Or si l’on veut réellement reconnaître la contribution de ces femmes, il est urgent de repenser la culture de nos environnements de travail dans un esprit d’inclusion et d’équité.

Le point de départ pour ce faire n’est autre qu’une prise de conscience, de la part des employeurs comme des travailleurs, de la prévalence des préjugés âgistes et sexistes, et des pratiques discriminatoires qui peuvent en découler.

La Conversation Canada

Martine Lagacé a reçu un financement du Comité consultatif pour les travailleuses et travailleurs de 45 ans et plus pour effectuer cette étude.

ref. Âgisme et sexisme : dès l’âge de 45 ans, les femmes sont victimes de préjugés sur le marché du travail, selon une étude – https://theconversation.com/agisme-et-sexisme-des-lage-de-45-ans-les-femmes-sont-victimes-de-prejuges-sur-le-marche-du-travail-selon-une-etude-252973

Grok, l’IA de Musk, est-elle au service du techno-fascisme ?

Source: The Conversation – in French – By Jonathan Durand Folco, Associate professor, Université Saint-Paul / Saint Paul University

Début juillet, la mise à jour de Grok dérape gravement : l’IA d’Elon Musk génère des propos antisémites et se présente comme « Mecha-Hitler ». Moins de deux semaines plus tard, la compagnie qui a développé Grok, xAI, décroche un contrat de 200 millions de dollars avec Le Pentagone.

Faut-il craindre qu’une intelligence artificielle sans garde-fous alimente l’appareil militaire américain ?

Parmi les nombreux robots conversationnels existant sur le marché, un sort du lot par sa prétention à sortir des balises du « politiquement correct » : Grok. Cette intelligence artificielle générative, filiale d’Elon Musk, a pour ambition de dépasser les capacités de ses concurrents (comme ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot), tout en s’inscrivant dans une perspective « anti-woke », c’est-à-dire exempte de « censure » ou de règles morales trop rigides.

Dès avril 2023, l’entrepreneur milliardaire lançait le projet « TruthGPT » visant à créer « une IA en quête de vérité maximale qui tente de comprendre la nature de l’univers », tout en offrant une alternative aux « biais libéraux » de ChatGPT.

Notons que Musk, qui avait cofondé l’entreprise OpenAI en 2015 avant de la quitter en 2018 après avoir échoué à en devenir le patron, cherche depuis à prendre sa revanche sur son rival Sam Altman, devenu une superstar de l’industrie numérique depuis le succès mondial de ChatGPT.

Professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul, à Ottawa, mes travaux de recherche portent sur les mutations du capitalisme, les impacts sociaux de l’intelligence artificielle et l’autoritarisme contemporain. J’ai récemment publié Le capital algorithmique avec mon collègue Jonathan Martineau.

Grok, un miroir déformant de son créateur

À l’image de son créateur, Grok est conçu pour répondre avec humour noir et un côté rebelle, affichant ouvertement son mépris des normes sociales et des tabous. Un premier problème survient avec sa propension à répandre de fausses nouvelles, surtout via son intégration au média social X également possédé par Musk. Comme d’autres IA génératives, Grok souffre de biais, d’hallucinations et d’imprécisions.

Mais l’absence de balises éthiques et factuelles afin d’offrir un robot conversationnel « sans censure » peut mener à des résultats aberrants, comme la production d’images réalistes de Musk et Mickey Mouse tuant des enfants, ou la promotion du récit du « génocide blanc » en Afrique du Sud. L’idée d’une IA « anti-woke » aboutit ici à une amplification spectaculaire de la désinformation, au nom d’une liberté d’expression sans responsabilité.

Quand l’extrême droite flirte avec la haute technologie

Un deuxième problème survient dans un contexte politique où l’homme le plus riche du monde, ainsi que l’ensemble des élites de la Silicon Valley, se rallient à la nouvelle administration de Donald Trump.

L’engagement remarqué de Musk dans la campagne présidentielle de Trump, son adhésion à l’idéologie réactionnaire du Dark MAGA, son salut nazi du 20 janvier 2025, ou encore son soutien au parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), témoignent de son virage vers l’extrême droite de l’échiquier politique.

Non satisfait que son IA soit encore trop « woke » ou qu’il reprenne trop les idées des médias traditionnels, Musk a annoncé la mise à jour de Grok 4 début juillet. Mais le robot a rapidement généré des discours antisémites, néonazis et conspirationnistes, se qualifiant lui-même de « Mecha-Hitler » (la start-up xAI s’est depuis excusée). Cela est inquiétant mais guère surprenant : la créature étant souvent à l’image de son créateur.

Quand le pouvoir technologique infiltre l’État

Un troisième problème survient lorsque les intérêts du secteur privé et du secteur public convergent à un point tel qu’on peut parler de collusion, voire de corruption. Cela est un secret de polichinelle, mais Elon Musk a été embauché comme employé spécial du Departement of Governement Efficiency (DOGE) pour opérer des coupures massives dans l’administration fédérale, alors que ses propres compagnies privées (Tesla, SpaceX, Neuralink) cumulent plus de 2,37 milliards de dollars en contrats fédéraux.


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L’usage de l’IA et la logique « move fast and break things » dans la mise en œuvre de compressions budgétaires automatisées par le DOGE ont été décrites par certains auteurs comme un « coup d’État assisté par l’IA ».

Ironiquement, Musk avait signé la lettre ouverte Pause Giant AI Experiments en mars 2023, appuyée par des centaines de personnalités publiques à travers le monde. À cette époque, la majorité des milieux de la recherche, de l’industrie, du secteur public et de la société civile appelait à un moratoire sur le développement de l’IA générative face aux nombreux risques qu’elle posait : désinformation, surveillance, pertes d’emploi, impacts environnementaux ou encore menaces pour la démocratie.

Devons-nous laisser les machines inonder nos canaux d’information de propagande et de mensonges ? […] Ces décisions ne doivent pas être déléguées à des leaders technologiques non élus. Les systèmes d’IA puissants ne doivent être développés que lorsque nous sommes certains que leurs effets seront positifs et que leurs risques seront gérables », alertaient alors les signataires.

En 2025, le scénario inverse s’impose : les IA diffusent massivement des contenus mensongers, des décisions majeures sont confiées à des acteurs privés non élus, et l’intelligence artificielle devient un levier de domination économique, politique et militaire.

Cette grande convergence entre l’oligarchie de la Silicon Valley et le mouvement populiste Make America Great Again est d’ailleurs parfois qualifiée de « techno-fascisme ». Il ne s’agit pas ici de la simple complicité entre Musk et Trump, qui a rapidement pris fin de façon spectaculaire en juin 2025 avec un échange d’insultes. Il s’agit d’une intégration structurelle des technologies algorithmiques dans un projet autoritaire.

Ce projet vise le démantèlement de l’État de droit et la mise en place d’un État policier, inspiré du président hongrois Viktor Orban et de sa « démocratie illibérale ».

De Mecha-Hitler à assistant des forces armées

Un dernier exemple de l’intégration de l’IA au service du techno-fascisme est le contrat signé à la mi-juillet entre xAI et le département américain de la Défense.

L’armée souhaite utiliser Grok pour fournir « ses capacités de soutien aux combattants » et aider à « préserver un avantage stratégique sur leurs adversaires ». Même si Musk a officiellement quitté le DOGE et rompu avec Trump, son IA se qualifiant de « Mecha-Hitler » sera directement branchée sur les forces armées.

Ajoutons à cela la déréglementation totale du secteur numérique par Trump, l’adoption du projet de loi Big Beautiful Bill qui fait exploser le budget de la police de l’immigration ICE, ou encore le projet Stargate de 500 milliards de dollars, et nous voilà au seuil d’une nouvelle ère techno-fasciste.

La Conversation Canada

Jonathan Durand Folco ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Grok, l’IA de Musk, est-elle au service du techno-fascisme ? – https://theconversation.com/grok-lia-de-musk-est-elle-au-service-du-techno-fascisme-261215

CAN des dames : 3 signes que le football féminin africain commence enfin à prendre son envol

Source: The Conversation – in French – By Chuka Onwumechili, Professor of Communications, Howard University

Le football féminin en Afrique a connu des changements radicaux au cours des dernières années. Après des débuts modestes à la fin des années 1990, il s’est développé au point que sa plus grande compétition attire aujourd’hui l’attention du monde entier.

La Coupe d’Afrique des nations féminine 2024 se dirige vers ses quarts de finale, avec huit pays encore en lice. Jusqu’à présent, ce tournoi, qui se tient tous les deux ans, a tenu ses promesses en matière de compétitivité. Les écarts importants entre les équipes participantes semblent avoir disparu. Les matches sont plus serrés, les primes ont augmenté et le public est au rendez-vous partout dans le monde.




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En tant que spécialiste de la communication sportive et du football féminin, je suggère à la Confédération africaine de football (CAF) d’envisager d’augmenter le nombre d’équipes participant à la phase finale. Il y en a actuellement 12, mais ce nombre pourrait facilement passer à 16 sans perdre en qualité.

Il y a des sceptiques, surtout après que le pays hôte, le Maroc, et la CAF ont reporté le tournoi de 2024 à 2025 pour éviter un chevauchement avec les Jeux Olympiques de Paris. Cela a également donné au Maroc le temps de terminer la rénovation de ses stades. Malgré les sceptiques, le tournoi repose sur des bases solides. Il y a des signes clairs qu’il est sur la bonne voie.

1. Les écarts entre les équipes se réduisent

Les écarts au niveau des scores se réduisent. La plus grande différence de buts enregistrée lors du tournoi de cette année est de 4-0, dans deux matchs. L’un a été remporté par l’équipe championne en titre, l’Afrique du Sud, contre le Mali et l’autre par le Sénégal contre la République démocratique du Congo (RDC).

Cependant, ni le Mali ni la RDC ne se sont montrés faciles à battre. Ils ont simplement connu une mauvaise soirée lors de leurs défaites respectives 0-4. En fait, bien que la RDC ait perdu tous ses matchs, elle s’est montrée compétitive face au pays hôte, l’une des équipes favorites de cette année, le Maroc. Elle s’est inclinée de justesse face à la Zambie, une équipe qui a terminé troisième devant l’éternel champion, le Nigeria, il y a seulement trois ans. Le Mali, avec quatre points, s’est qualifié pour les quarts de finale en tant que meilleure troisième.

Bien sûr, les grandes équipes habituelles ont atteint les phases à élimination directe. Personne n’a été surpris que le Maroc et l’Afrique du Sud soient rejoints en phase à élimination directe par le Nigeria, la Zambie, le Ghana et le Sénégal. L’Algérie, deuxième de son groupe, s’est qualifiée pour la phase à élimination directe pour la première fois. Elle l’a fait après un match nul mérité contre le Nigeria. L’émergence de l’Algérie témoigne du redressement continu des équipes féminines nord-africaines, qui étaient jusqu’à présent à la traîne dans les compétitions féminines sur le continent.

Ces progrès sont le fruit d’un travail acharné. Le Maroc a investi massivement et a vu ses équipes nationales féminines et ses clubs se hisser au sommet du football féminin.

L’Algérie est sur le point de connaître une ascension similaire. Ses performances dans cette compétition sont le fruit d’un recrutement important de joueuses d’origine algérienne vivant à l’étranger par le sélectionneur Farid Benstiti, qui dirigeait auparavant l’équipe féminine du Paris Saint-Germain. L’Algérie a également recruté plusieurs joueuses basées à l’étranger.

La compétitivité croissante entre les équipes de la CAN se reflète par l’élimination précoce de grandes nations comme la Côte d’Ivoire, la Guinée équatoriale et le Cameroun, absentes des quarts de finale.

La Guinée équatoriale a remporté le trophée à plusieurs reprises, seul pays à avoir réussi cet exploit avec le Nigeria. Le Cameroun est une puissance traditionnelle qui a représenté le continent à plusieurs reprises lors de la Coupe du monde féminine de football. La Tanzanie a créé la surprise en éliminant la Côte d’Ivoire lors de la phase de poule. Le Kenya a battu le Cameroun et la RDC a battu la Guinée équatoriale. Ces résultats témoignent avant tout du niveau élevé des équipes féminines de football sur le continent.

Cependant, certains défis subsistent. Parmi ceux-ci, on peut citer : le manque de financement des équipes nationales féminines tout au long de l’année en dehors des compétitions, le sexisme et les barrières religieuses dans certaines régions du continent.

2. Augmentation des primes

La CAF soutient de plus en plus la CAN féminine. Cette année, les primes remises aux vainqueurs ont augmenté de 100 % pour atteindre 1 million de dollars américains.

Le montant total des primes s’élève à 3,75 millions de dollars américains. Les finalistes malheureux recevront 500 000 dollars américains. L’équipe classée troisième aura 350 000 dollars américains et la quatrième 300 000 dollars américains. Les autres recevront des montants moins élevés. Ce soutien accru se reflète également dans les 600 000 dollars américains attribués à l’équipe vainqueur de la Ligue des champions féminine de la CAF.

Ce montant est toutefois loin d’être comparable à celui attribué lors de l’Euro féminin 2025 de l’UEFA (47,8 millions de dollars). Mais il témoigne des progrès constants réalisés par la CAN féminine pour réduire l’écart, alors que le football féminin suscite un intérêt croissant de la part des sponsors.

Et l’écart entre les hommes et les femmes en termes de prix reste important. Il s’agit toutefois d’un phénomène mondial.

3. Intérêt croissant des médias

L’affluence dans les stades de la CAN féminine a été décevante, en partie parce que les matches se jouent dans 3 petits stades. Les plus grands stades du Maroc sont encore en rénovation en vue de la co-organisation de la Coupe du monde masculine de football en 2026. La couverture médiatique a été impressionnante.

La CAF a indiqué que le match d’ouverture entre le Maroc et la Zambie a été diffusé dans plus de 120 territoires. Les principaux diffuseurs, dont beIN Sport, CANAL+, SuperSport et SportTV, couvrent l’événement.

Selon un communiqué de presse de la CAF :

Les spectateurs du monde entier pourront suivre les matchs depuis les États-Unis, le Brésil, le Canada, l’Australie, la France, la Belgique, l’Allemagne, le Qatar, les Pays-Bas et Singapour.

Vers un tournoi élargi ?

Compte tenu des progrès réalisés par la compétition au fil des ans, il est peut-être temps d’augmenter le nombre d’équipes participant à la phase finale de 12 à 16. Cela nécessitera bien sûr une augmentation des primes afin de garantir que chaque équipe reçoive une somme égale ou supérieure à celle distribuée lors de la compétition de cette année.

Cependant, le tournoi de cette année a clairement montré qu’il y aurait davantage de place pour des concurrentes de talent lors de la phase finale, sans faire baisser le niveau.

La CAN féminine a parcouru un long chemin depuis sa création au début du siècle. Elle est passée de huit équipes à douze, et pourrait encore s’agrandir. Le montant des récompenses a doublé pour l’équipe gagnante et la couverture télévisée s’est étendue à travers le monde. Il s’agit clairement d’une compétition en plein essor.

The Conversation

Chuka Onwumechili does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN des dames : 3 signes que le football féminin africain commence enfin à prendre son envol – https://theconversation.com/can-des-dames-3-signes-que-le-football-feminin-africain-commence-enfin-a-prendre-son-envol-261326

Les droits d’auteur en danger ? Ce que l’affaire « Bartz contre Anthropic » risque de changer aux États-Unis… et ailleurs

Source: The Conversation – in French – By Maximiliano Marzetti, Associate Professor of Law, IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille Économie Management, IÉSEG School of Management

Aux États-Unis, un premier jugement autorise l’usage d’œuvres légalement acquises pour l’apprentissage des modèles d’intelligence artificielle, mais le recours à des contenus piratés est, lui, explicitement condamné. Un coup d’arrêt pour les auteurs, et un bouleversement juridique aux enjeux internationaux ?


En 2024, les auteurs Andrea Bartz, Charles Graeber et Kirk Wallace Johnson ont porté plainte contre Anthropic, l’un des géants de l’intelligence artificielle (IA), l’accusant d’avoir utilisé leurs ouvrages pour entraîner son modèle de langage Claude.

Cette affaire s’inscrit dans une série de litiges similaires : au moins 47 procès ont déjà été engagés aux États-Unis, visant différentes entreprises consacrées à l’IA. La question principale ? Les modèles d’IA auraient été entraînés à partir d’œuvres protégées par le droit d’auteur, sans autorisation préalable des auteurs, en violation ainsi de leurs droits exclusifs.

Une problématique universelle

Mais ce type de conflit ne se limite pas aux États-Unis : des contentieux similaires émergent dans le monde entier.

Partout, ce sont donc les juges qui, faute de précédents juridiques clairs, doivent trancher des affaires complexes (les hard cases, comme les appellent les auteurs états-uniens). Le droit d’auteur varie d’un pays à l’autre, certes, mais le cœur du conflit reste universel : des créateurs humains confrontés à une technologie non humaine qui bouscule leur place, leur légitimité et leur avenir.

Du côté des entreprises d’IA, l’argument est tout autre : selon elles, l’utilisation de contenus protégés dans le cadre de l’entraînement de modèles relève du fair use (usage équitable), c’est-à-dire une exception aux droits exclusifs des auteurs existant dans le droit américain. En d’autres termes, elles estiment ne pas avoir à demander la permission ni à verser de droits aux auteurs.

Cette position alimente une crainte croissante chez les auteurs humains : celle d’être dépossédés de leurs œuvres ou, pire encore, d’être remplacés par des IA capables de produire des contenus en quelques secondes, parfois de qualité comparable à celle d’un humain.

Guerre de récits

Ce débat est désormais au cœur d’une guerre de récits, relayée à la fois dans les médias et sur les réseaux sociaux. D’un côté, les défenseurs du droit d’auteur traditionnel et des créateurs humains ; de l’autre, les partisans des technologies disruptives et des avancées rapides de l’IA. Derrière ces récits, on assiste à une véritable confrontation entre modèles économiques, celui des auteurs humains et des industries fondées sur le droit d’auteur « traditionnel » (éditeurs, producteurs cinématographiques et musicaux, entre autres), et celui des entreprises et investisseurs développant des technologies de l’IA « révolutionnaires ».


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Bien que le copyright ait été conçu au début du XVIIIᵉ siècle en Angleterre, dans un paradigme technologique qu’on peut appeler « analogique », jusqu’à présent il a su s’adapter et aussi profiter des technologies à l’époque considérées comme « disruptives », telles que la photographie, le phonographe, le cinéma et, plus tard, le paradigme numérique et Internet. Cependant, aujourd’hui il se retrouve mis à l’épreuve à nouveau, peut-être plus sérieusement que jamais, par l’IA générative. Le droit d’auteur pourra-t-il aussi s’adapter à l’IA ou est-il, cette fois, en menace de disparition, de changements radicaux ou encore condamné à l’insignifiance ?

Des intérêts publics, géopolitiques et géoéconomiques pèsent aussi sur ces cas juridiques. Dans l’actuel ordre mondial multipolaire et conflictuel, des pays ne cachent pas leurs ambitions de faire de l’intelligence artificielle un atout stratégique.

C’est le cas des États-Unis de Donald Trump, lequel n’hésite pas à recourir aux politiques publiques pour soutenir le leadership des entreprises états-uniennes en matière d’IA, vraie « raison d’État ». Cela engendre une politique de dérégulation pour éliminer des règles existantes considérées comme des obstacles à l’innovation nationale. Pour des raisons similaires, l’Union européenne a décidé d’aller dans la direction contraire, en assignant à l’innovation en IA un cadre juridique plus contraignant.

Les décisions des tribunaux états-uniens servent de boussole

Le 23 juin 2025, le juge Alsup du Tribunal du district nord de Californie a rendu la première décision, dans le cadre d’un procès en procédure sommaire introduit par les auteurs mentionnés précédemment contre l’entreprise Anthropic, par laquelle il a établi que l’utilisation d’œuvres protégées par des droits d’auteur, acquises de manière légale, pour entraîner des modèles de langage à grande échelle (LLM), constitue un usage légitime (« fair use ») et ne viole donc pas les droits d’auteur de leurs titulaires.

De même, cette décision a également établi que le téléchargement d’œuvres protégées par le droit d’auteur depuis des sites pirates ne pourra jamais être considéré comme un usage légitime, constituant ainsi une violation du droit d’auteur (même si ces œuvres ne sont pas utilisées pour entraîner des LLM et sont simplement stockées dans une bibliothèque à usage général).

Les décisions rendues par les tribunaux états-uniens en matière de droits d’auteur, bien qu’elles ne produisent d’effets juridiques que sur le territoire des États-Unis, servent généralement de boussole quant à l’évolution de la régulation des nouvelles technologies disruptives. Cela est dû non pas tant au prestige de la culture juridique nord-américaine, mais au fait que les plus grandes entreprises technologiques ainsi que les industries culturelles du cinéma, de la télévision et de la musique sont implantées aux États-Unis.

C’est la jurisprudence nord-américaine qui a établi en son temps que les enregistreurs à cassette (affaire Betamax (Sony)) ne violaient pas les droits d’auteur. Ce sont également les tribunaux américains qui ont statué que les réseaux de partage de fichiers peer-to-peer contrevenaient au droit d’auteur (affaires Napster et Grokster), entraînant la fermeture massive de ces sites.

Actuellement, la technologie accusée de porter atteinte au droit d’auteur est donc l’intelligence artificielle générative.

Les affaires pour violation présumée des droits d’auteur contre les géants états-uniens de l’IA générative (comme OpenAI, Anthropic, Microsoft, etc.) peuvent être regroupées en deux catégories :

  • l’utilisation d’œuvres protégées pour entraîner les algorithmes (problème des « inputs »),

  • et la reproduction totale ou partielle d’œuvres protégées dans les résultats générés par l’IA générative (problème des « outputs »).

Une victoire à la Pyrrhus pour les entreprises d’IA ?

Le litige opposant Bartz à Anthropic relève de la première catégorie. Bartz et d’autres auteurs accusent Anthropic d’avoir utilisé leurs œuvres pour entraîner ses algorithmes sans paiement ni autorisation. Il convient de rappeler que, tant aux États-Unis qu’ailleurs dans le monde, l’ensemble des droits d’exploitation d’une œuvre revient à son auteur. De son côté, Anthropic a fait valoir que cette utilisation devait être considérée comme un usage légitime ne nécessitant ni rémunération ni autorisation préalable.

La doctrine du fair use, codifiée à la section 107 du 17 US Code (recueil des lois fédérales), prévoit que, pour déterminer si l’utilisation d’une œuvre est conforme à la loi, le juge doit apprécier au cas par cas si les quatre critères posés par la loi favorisent le titulaire du droit d’auteur (le demandeur) ou la personne qui a utilisé l’œuvre (le défendeur).

Ces quatre critères sont :

  1. le but et la nature de l’utilisation, notamment si elle est de nature commerciale ou à des fins éducatives sans but lucratif ;

  2. la nature de l’œuvre protégée ;

  3. la quantité et la substance de la partie utilisée par rapport à l’ensemble de l’œuvre ;

  4. l’effet de l’utilisation sur le marché potentiel ou la valeur de l’œuvre protégée.

Dans l’affaire en question, le juge Alsup a opéré une distinction entre les usages légitimes d’œuvres légalement acquises et ceux qui ne le sont pas.

Dans le premier cas, Anthropic affirmait avoir acheté des œuvres protégées en format papier, les avoir scannées, converties au format numérique, puis avoir détruit les copies physiques (ce point étant juridiquement important car il s’agit alors d’un simple changement de format, sans reproduction de l’œuvre originale), afin de les utiliser pour entraîner son modèle LLM. Le juge Alsup a estimé que cet usage était légitime, compte tenu de l’acquisition licite des œuvres et en donnant la priorité au premier critère, avec le soutien de la jurisprudence relative au « transformative use » (plus l’usage d’une œuvre est novateur, plus il est probable qu’il soit considéré comme du fair use).

Concernant les œuvres acquises illégalement, soit environ 7 millions d’œuvres téléchargées depuis des bibliothèques pirates telles que Library Genesis et Pirate Library Mirror, le fair use n’a pas été retenu. D’une part, Anthropic ne pouvait ignorer la provenance illicite de ces œuvres, ce qui empêche tout usage légitime ultérieur. D’autre part, le simple fait de les conserver dans un dépôt numérique, même sans les avoir utilisées pour entraîner ses algorithmes, ne constitue pas une défense recevable, car Anthropic n’a aucun droit à leur copie ou à leur stockage.

En conséquence, s’agissant des œuvres téléchargées depuis des sites pirates, la procédure se poursuit, et Anthropic devra faire face à un procès sur le fond, qui pourrait lui coûter très cher, la législation américaine en matière de droit d’auteur autorisant l’octroi de dommages-intérêts forfaitaires (« statutory damages ») pouvant aller jusqu’à 150 000 dollars américains par œuvre en cas d’infraction commise de mauvaise foi.

Des réactions divergentes

Certains commentateurs ont salué cette décision comme une victoire éclatante pour les entreprises de l’IA. Une lecture plus nuancée s’impose. S’il s’agit bien de la première décision reconnaissant comme légitime l’utilisation d’œuvres protégées, acquises légalement, pour l’entraînement d’un système d’IA, elle établit également que l’usage d’œuvres issues de sites pirates, même transformé, ne pourra jamais être considéré comme légitime. En d’autres termes, l’utilisation d’œuvres piratées restera toujours illégale. Cette décision pourrait accélérer la négociation de licences permettant l’acquisition légale d’œuvres à des fins d’entraînement de LLM, une tendance déjà amorcée.

Les critiques à l’encontre de cette décision n’ont pas tardé. Certains reprochent au juge Alsup une mauvaise interprétation du droit fédéral et de la jurisprudence, en particulier de l’arrêt Warhol v. Goldsmith rendu en 2023 par la Cour suprême, qui a établi que le premier critère pouvait être écarté s’il compromettait fortement le quatrième : à savoir, si une œuvre dérivée concurrence ou diminue la valeur de l’œuvre originale.

En outre, il convient de souligner que cette décision est celle d’un tribunal de première instance. Il faudra attendre l’avis de la cour d’appel, voire, en dernier ressort, de la Cour suprême des États-Unis, en tant qu’interprète ultime de la loi. En tout cas, cette décision semble avoir une valeur symbolique importante.

La situation en Europe

Des litiges similaires ont également été engagés en Europe et dans d’autres pays. Bien que les législations sur le droit d’auteur soient proches de celle des États-Unis, elles présentent des différences notables.

En Europe continentale, il n’existe pas d’équivalent à la doctrine du fair use : le droit y repose sur un système d’exceptions et de limitations strictement énumérées par la loi, dont l’interprétation est restrictive pour les juges, à la différence de la souplesse dont jouissent leurs homologues états-uniens.

Par ailleurs, bien que la directive européenne de 2019 ait instauré une exception spécifique pour la fouille de textes et de données, sa portée semble plus limitée que celle du fair use nord-américain. En outre, dans le cadre d’usages commerciaux, les titulaires de droits d’auteur peuvent y faire opposition (« opt-out »).

Enfin, l’Union européenne dispose d’autres instruments susceptibles d’encadrer les IA, tels que le règlement sur l’IA, qui établit diverses garanties pour le respect des droits d’auteur, sans équivalent dans la législation états-unienne.

Répercussions internationales ?

Pour conclure, il convient de noter que le conflit entre droit d’auteur et IA dépasse les seules considérations juridiques.

La course au leadership en matière d’IA revêt aussi une forte dimension nationale. À cette fin, les pays rivalisent entre eux pour favoriser leurs entreprises par tous les moyens à leur disposition, y compris juridiques.

Compte tenu de la politique de régulation minimaliste et des directives émises par le gouvernement Trump, il ne serait donc pas surprenant que des juges idéologiquement proches du président adoptent des interprétations allant dans ce sens, privilégiant les intérêts des entreprises d’IA au détriment des titulaires de droits d’auteur. Une perspective qui relève du pragmatisme juridique états-unien.

Richard Posner, ancien juge fédéral, a d’ailleurs suggéré que, face à des « affaires difficiles », les juges ne suivent pas aveuglément les règles logiques et procédurales, mais qu’ils les résolvent de manière pragmatique, en tenant compte des conséquences possibles de leurs décisions et du contexte politique et économique.

Sous l’angle du « lawfare », le droit d’auteur pourrait bien devenir un nouveau champ de bataille dans la course mondiale à la domination technologique entre les États-Unis, l’Union européenne et la Chine.

The Conversation

Maximiliano Marzetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les droits d’auteur en danger ? Ce que l’affaire « Bartz contre Anthropic » risque de changer aux États-Unis… et ailleurs – https://theconversation.com/les-droits-dauteur-en-danger-ce-que-laffaire-bartz-contre-anthropic-risque-de-changer-aux-etats-unis-et-ailleurs-261182

Ce que les entreprises familiales comme Rothschild peuvent enseigner sur la résilience

Source: The Conversation – in French – By Liena Kano, Professor, Haskayne School of Business, University of Calgary

Fondée par James de Rothschild (1792-1868), cinquième fils de Mayer Amschel, la branche dite « de Paris » – dont est issu Edmond de Rothschild (1926-1997) créateur de sa propre société d’investissement – fut à l’origine de la Compagnie des chemins de fer du Nord, absorbée par la SNCF créée en 1938. HJBC/Shutterstock

Quelles leçons tirer de l’entreprise Rothschild, la société multicentenaire née au XVIIIe siècle, pour affronter les crises ? Une résilience fondée sur un langage organisationnel commun, des objectifs de long terme, une réputation de marque et des routines. Mais l’entreprise familiale s’est heurtée à ses limites en ratant son développement aux États-Unis : une prise de décision basée sur les émotions, sans déléguer à des associés hors de la famille.


Les entreprises familiales constituent une composante vitale du paysage économique en France. Dans le contexte économique turbulent actuel, marqué par les tensions géopolitiques, les perturbations technologiques et l’évolution des structures commerciales, être une entreprise compétitive est plus important que jamais.

Partout dans le monde, les entreprises familiales ont fait preuve d’une résilience remarquable face aux chocs externes. Certaines des plus anciennes entreprises au monde sont des entreprises familiales qui ont survécu à des guerres mondiales, des révolutions, des catastrophes naturelles et des pandémies.

Parmi ces multinationales de longue date figure la société Rothschild, une banque d’investissement familiale européenne vieille de plusieurs siècles. Notre étude de cas sur la famille Rothschild, fondée sur une analyse historique, met en lumière la façon dont des relations durables, des routines organisationnelles fiables et des objectifs de long terme lui ont conféré des avantages significatifs dans le commerce international.

En même temps, les structures familiales peuvent contribuer à créer des « biais de bifurcation », qui consistent à privilégier les ressources familiales par rapport à des ressources non familiales de valeur égale ou supérieure. Notre étude révèle que ce biais de bifurcation peut compromettre le développement international d’une entreprise, en particulier sur des marchés éloignés et complexes.

Une brève histoire des Rothschild

Mayer Amschel Rothschild (1744-1812), fondateur de la dynastie.
Wikimedia Commons

À l’origine une entreprise commerciale, de prêt sur gages, la société est fondée à la fin du XVIIIe siècle par Mayer Amschel Rothschild, né dans le ghetto juif de Francfort (Hesse, Allemagne).

Rothschild et sa femme, Guttle, ont dix enfants, dont cinq fils : Amschel, Salomon, Nathan, Carl et James.

En 1798, Rothschild envoie Nathan à Manchester en Angleterre. Par effet de ricochet, l’entreprise se développe dans ce pays et opère sa mutation d’opérations purement marchandes à des transactions financières. Dans les années 1820, Rothschild devient une banque multinationale, avec Amschel, Salomon, Nathan, Carl et James à la tête de maisons bancaires à Francfort, à Vienne, à Londres, à Naples et à Paris, respectivement.

Avantages et inconvénients des liens familiaux

Nathan Mayer Rothschild (1777-1836). Fondateur de la branche dite « de Londres », il finança l’effort de guerre britannique contre les ambitions napoléoniennes.
Wikimedia Commons

Au XIXe siècle, la stratégie des Rothschild consistant à s’appuyer sur les membres de la famille fonctionne bien pour l’entreprise.

Ingénieux, les cinq frères Rothschild correspondent dans un langage codé. Ils partagent également un pool commun de ressources à une époque où l’échange de données financières est rare dans le secteur bancaire international.

Leurs liens familiaux étroits permettent aux frères de transférer des informations, de l’argent et des marchandises à travers les frontières à une vitesse et une portée inaccessibles à leurs concurrents.

Cette cohésion interne protège les affaires des Rothschild, en facilitant les transactions et en leur permettant de rester résilients à travers les périodes de bouleversements politiques importants : une vision audacieuse pendant les guerres napoléoniennes, le ralliement républicain en 1848 et un patriotisme économique durant la Première Guerre mondiale.

Cette même dépendance excessive à la famille devient un inconvénient lorsque l’entreprise Rothschild se développe aux États-Unis.

Biais de bifurcation

Les Rothschild montrent un intérêt pour le marché états-unien dès les années 1820. Leurs tentatives répétées d’envoyer des membres de leur famille aux États-Unis pour étendre leurs opérations échouent, car aucun n’est prêt à y rester, préférant le confort de la vie européenne.

August Belmont fut agent de la banque Rothschild aux États-Unis.
Wikimediacommons

Comme ils ne sont pas en mesure d’établir un ancrage familial dans le pays, les Rothschild nomment un agent, August Belmont, pour diriger les opérations états-uniennes en leur nom en 1837.

Belmont n’a pas le pouvoir de prendre des décisions entrepreneuriales, de faire des investissements ou de conclure des accords. Il n’a pas non plus un accès illimité au capital et n’a jamais été chargé d’un mandat officiel Rothschild ou reconnu comme un associé à part entière. Les Rothschild ne sont pas disposés à déléguer de telles décisions à quelqu’un qui n’est pas un descendant masculin direct du fondateur, Mayer Amschel Rothschild.

Cette incapacité à utiliser Belmont comme lien entre la famille – avec ses expériences réussies, ses capacités, ses routines et ses connexions en Europe – et le marché états-unien – avec ses opportunités croissantes et les précieux réseaux que Belmont commence à développer – empêche finalement l’entreprise Rothschild de reproduire son succès aux États-Unis.

Les Rothschild sont finalement éclipsés par les banques Barings et J P Morgan en Amérique. Les deux concurrents suivent un chemin différent sur le marché en ouvrant des filiales états-uniennes à part entière sous leurs marques d’entreprise, avec des fonds importants et une autonomie décisionnelle.

Garde-fous

Ce « biais de bifurcation » n’a pas toujours un impact négatif immédiat. Les pratiques de gouvernance biaisées sont restées sans conséquence pour les Rothschild – tant qu’il y avait suffisamment d’héritiers compétents pour diriger les opérations de la banque dispersées aux quatre coins du monde.

À court et à moyen terme, les liens de la famille, ses routines éprouvées et sa confiance mutuelle ont construit un réservoir de résilience qui a soutenu la banque tout au long du XIXe siècle, l’une des périodes politiques les plus instables de l’histoire européenne.

Mais lorsque les ambitions internationales d’une entreprise dépassent la taille de la famille, le biais de bifurcation peut nuire à la compétitivité, tant sur les marchés internationaux qu’au pays.

À un moment donné, les entreprises familiales doivent passer d’une prise de décision émotionnelle et biaisée à des systèmes de gouvernance efficaces. Ceux-ci impliquent l’intégration de gestionnaires non familiaux et la sélection de ressources, d’emplacements et de projets qui n’ont pas de signification émotionnelle.

La famille Tata, à la tête d’un groupe industriel indien créé en 1868, a mis en place des garde-fous pour empêcher les biais de bifurcation.
Shutterstock

De nombreuses entreprises familiales prospères mettent en œuvre des outils dans leurs systèmes de gouvernance pour détecter et éliminer les comportements biaisés. Par exemple, les multinationales familiales telles que Merck en Allemagne, Cargill aux États-Unis et Tata Group en Inde ont créé des freins et garde-fous qui empêchent les décideurs de penser uniquement en termes familiaux.

Les stratégies les plus efficaces pour se prémunir contre le biais de bifurcation invitent à un examen extérieur dans la prise de décision des entreprises : nomination de PDG extérieurs à la famille, mise en place de conseils d’administration indépendants, embauche de consultants et octroi de pouvoirs de décision aux associés.

Leçons pour les entreprises familiales

Aujourd’hui, alors que l’environnement commercial mondial est sans doute confronté à une instabilité sans précédent, les entreprises cherchent à renforcer leur résilience.

Les entreprises familiales multigénérationnelles doivent apprendre à se prémunir contre le biais de bifurcation pour prospérer sur les marchés internationaux. Leur capacité démontrée à résister aux chocs externes offre de précieuses leçons pour d’autres entreprises.

Comment les entreprises non familiales peuvent-elles imiter le succès et la longévité des Rothschild ? Le cas Rothschild nous enseigne l’importance d’avoir un langage organisationnel commun, de fixer des objectifs à long terme, de maintenir des routines stables et de mettre l’accent sur la réputation de la marque.

Ces stratégies peuvent aider toute entreprise, familiale ou non, à renforcer sa résilience en période de volatilité.

The Conversation

Liena Kano a reçu des financements de SSHRC.

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Alain Verbeke a reçu des financements de SSHRC.

Luciano Ciravegna a reçu des financements d’INCAE Business School, où il dirige la chaire Steve Aronson.

Andrew Kent Johnston ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que les entreprises familiales comme Rothschild peuvent enseigner sur la résilience – https://theconversation.com/ce-que-les-entreprises-familiales-comme-rothschild-peuvent-enseigner-sur-la-resilience-260735

Contrefaçon des produits de luxe Vuitton, Saint Laurent, Chanel ou Hermès… Pourquoi la pression sociale l’emporte sur la morale

Source: The Conversation – in French – By Zi WANG, Professor in Marketing, IÉSEG School of Management

Qu’est-ce qui pousse à acheter des biens de luxe contrefaisants ? Qu’achète-t-on quand on acquiert un faux ? En fonction des réponses apportées, les actions pour combattre la contrefaçon ne sont pas les mêmes. L’éclairage des neurosciences comportementales milite en faveur de la prise en compte des émotions pour mieux dissuader ces achats.


La contrefaçon de produits de luxe n’a rien de nouveau, mais elle n’a jamais été aussi ancrée dans notre quotidien. En France, près de 40 % des consommateurs affirment avoir déjà acheté un produit contrefaisant. Parallèlement, près d’un Français sur deux estime que la contrefaçon représente une menace pour l’économie et la création.

Ces chiffres montrent un paradoxe révélateur. Si la pratique est répandue, elle n’est pas forcément assumée sur le plan moral. Toutefois, les données disponibles ne permettent pas de savoir si ce jugement critique provient majoritairement des acheteurs ou des non-acheteurs de contrefaçons. Il s’agit donc plutôt d’un écart possible entre la perception collective du phénomène et les comportements individuels, un écart qu’il convient d’éclairer.

Un fossé entre principes moraux et actes d’achat

Nombre de consommateurs expriment une conscience morale forte. En théorie, ils désapprouvent l’achat de contrefaçons qu’ils considèrent comme un vol de propriété intellectuelle aux conséquences sociales et économiques néfastes. Pourtant, leurs comportements ne reflètent pas toujours ces principes affichés. On observe un véritable décalage entre morale déclarée et actes d’achat.

Selon une enquête Unifab/INPI publiée en juin 2024, 40 % des Français déclarent avoir déjà acheté un produit contrefaisant, en particulier dans la maroquinerie, les vêtements ou les parfums. Cela suggère que la désapprobation morale coexiste parfois avec une pratique de consommation opportuniste ou socialement motivée, sans que l’on puisse établir de lien direct entre les deux groupes, ceux qui achètent et ceux qui jugent.

Le facteur le plus décisif reste toutefois la dimension sociale du produit. En clair, l’écart entre vertu affichée et intention d’achat se creuse surtout pour les biens de luxe très visibles socialement.

Les produits de luxe se distinguent selon leur visibilité sociale : les produits « ostentatoires » (visibles en public) et les produits « privés » (utilisés de manière intime). Les premiers sont exhibés en public : sacs griffés, montres de prestige, vêtements ou accessoires avec un logo très en évidence. Ces articles servent de signaux de statut social adressés à l’entourage.

À l’inverse, les produits privés se consomment de manière intime, sans affichage ostentatoire (par exemple, un parfum de créateur porté pour soi, ou du linge de maison haut de gamme).




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Luxe : l’achat de contrefaçon n’est pas qu’une question de prix


Des études montrent que les consommateurs sont beaucoup plus enclins à acheter un faux lorsque le produit est ostentatoire.

Le rôle de la pression sociale

La raison principale de cet attrait irrésistible réside dans la pression sociale et la quête de valorisation.

Dans de nombreux milieux (du lycée au lieu de travail en passant par Instagram), exhiber des signes extérieurs de réussite confère du prestige. Chacun ressent alors l’injonction d’« être à la hauteur » de son entourage. Quitte à ne pas en avoir les moyens, certains recourent aux copies bon marché pour faire bonne impression et s’intégrer. Le gain psychologique (valorisation, appartenance au groupe) l’emporte alors sur la culpabilité de transgresser la loi.

Notre étude récente en neurosciences comportementales, publiée dans le Journal of Business Ethics, confirme par ailleurs que le regard d’autrui sanctionne peu cet acte. Si la copie est réussie, l’entourage n’y voit que du feu. Et même lorsqu’elle est éventée, l’imitation est souvent banalisée comme une astuce « maligne » plutôt qu’un méfait grave. Cette tolérance sociale atténue la sanction morale et facilite le passage à l’acte.


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Pourtant, la consommation complice de faux produits alimente un vaste marché parallèle. Quelles sont les marques de luxe les plus visées ? Sans surprise, de grandes maisons françaises dominent le palmarès des victimes (Figure 2, ci-dessous). Louis Vuitton arrive en tête, avec près d’un tiers des faux authentifiés portant son logo en 2025. D’autres noms emblématiques comme Chanel ou Saint Laurent figurent également parmi les cibles privilégiées des faussaires.

La morale contre la tentation

Les neurosciences apportent un éclairage saisissant sur ce conflit interne.

Face à un faux attrayant, le circuit de la récompense dans le cerveau s’active fortement, tandis que les zones du jugement moral restent en retrait (Figure 3, ci-dessous). La promesse de la récompense prend donc le dessus sur la conscience éthique.

À l’inverse, si l’on stimule la conscience morale du consommateur (par exemple, en lui rappelant avant sa prise de décision les enjeux éthiques, ou même via une légère stimulation cérébrale ciblée), son intention d’achat de contrefaçon chute nettement.

Les émotions, un levier efficace ?

La consommation de contrefaçons de luxe illustre un écart entre nos valeurs et nos actes. Prendre conscience de l’influence du regard d’autrui et valoriser l’authenticité plutôt que le paraître pourrait aider les consommateurs, notamment les plus jeunes, à mieux aligner leurs comportements d’achat sur leurs principes.

France 24, 2020.

Face à une contrefaçon de plus en plus banalisée, les marques ne peuvent plus se contenter de messages juridiques ou institutionnels. Elles doivent parler aux émotions, au statut, à l’identité. Cela passe par plusieurs pistes concrètes.

  • Revaloriser l’authenticité comme symbole social : au lieu d’opposer vrai et faux sur le plan légal, les campagnes pourraient repositionner l’authenticité comme un acte affirmé de confiance en soi, loin de la pression du paraître.

  • Adapter les messages à l’âge et au contexte social : un étudiant, un cadre ou un adolescent sur TikTok ne répondent pas aux mêmes ressorts. Les campagnes doivent différencier leurs cibles. Certains publics ont besoin de reconnaissance, d’autres d’appartenance.

  • Mettre en avant le coût invisible du faux : au-delà du produit, les marques pourraient montrer les effets méconnus de la contrefaçon sur les conditions de travail, sur l’innovation ou même sur l’image de soi (dévalorisation à long terme).

  • Créer des alternatives accessibles, sans trahir le luxe : pourquoi ne pas développer des lignes capsules, des objets signatures à prix modérés, ou encore des systèmes de location ou de seconde main certifiée pour répondre au besoin d’appartenance sans inciter à l’illégalité ?

  • Engager les ambassadeurs et les influenceurs de manière plus responsable : en valorisant des parcours réels et diversifiés, plutôt que la simple ostentation, les marques peuvent participer à transformer les normes sociales autour du luxe.

The Conversation

Zi WANG ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Contrefaçon des produits de luxe Vuitton, Saint Laurent, Chanel ou Hermès… Pourquoi la pression sociale l’emporte sur la morale – https://theconversation.com/contrefacon-des-produits-de-luxe-vuitton-saint-laurent-chanel-ou-hermes-pourquoi-la-pression-sociale-lemporte-sur-la-morale-260019

Agressions racistes à Torre Pacheco : l’Espagne face à la xénophobie

Source: The Conversation – in French – By Gloria Fernández- Pacheco Alises, Profesora en Criminología y coordinadora del Grupo de investigación sobre Migraciones, Universidad Loyola Andalucía

En Espagne, les actes xénophobes se multiplient, attisés par l’extrême droite qui cible notamment les Latino-Américains, les Subsahariens et les Nord-Africains. À Torre Pacheco, ville de 40 000 habitants dont 30 % sont immigrés, des groupes d’extrême droite armés ont attaqué ces derniers jours des habitants d’origine nord-africaine, après la diffusion mensongère d’une agression relayée sur les réseaux sociaux. Dix arrestations ont eu lieu. Faut-il en conclure que le racisme gagne du terrain en Espagne ? The Conversation a interrogé sept experts pour éclairer le débat.


Gloria Fernández-Pacheco Alises, professeure de criminologie et coordinatrice du Groupe de recherche sur les migrations. Université Loyola d’Andalousie.

Ces derniers mois, les sondages ont vu l’immigration devenir l’une des préoccupations premières des Espagnols.

Ces inquiétudes sociales ont été alimentées par des discours politiques qui avancent des arguments reposant sur « l’infantilisation », la « dépersonnalisation » et la « ridiculisation » de l’immigration.

On parle des mineurs migrants non accompagnés comme de collectifs dangereux auxquels on impute toutes sortes de délits. On prétend, de façon largement exagérée, que les dispositifs de protection des mineurs migrants non accompagnés (en attente d’une réponse à leur demande de titre de séjour) coûteraient des sommes extravagantes, et que cet argent serait pris au détriment des pensions de nos aînés. On banalise les discours sur les expulsions massives de personnes qui travaillent depuis des mois ou des années en Espagne dans l’agriculture ou l’emploi domestique.

Tous ces discours contribuent à forger un imaginaire collectif fondé sur des stéréotypes, ce qui produit du racisme structurel et des débats sociaux très dangereux. À travers des étiquettes négatives qui associent délinquance et immigration, on construit des identités marginalisées et des sociétés violentes.

Ce phénomène a déjà été étudié par lesdites théories de l’étiquetage, qui expliquent le rôle des réactions sociales dans la construction d’une étiquette de déviant. Par la criminalisation, on génère de la marginalité et de la délinquance au sein des groupes ainsi étiquetés. D’un autre côté, on construit des sociétés déshumanisées et insécurisées.


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Raúl Martínez Corcuera. Professeur de communication. Chercheur sur le discours de la haine – racisme, sexisme, LGBTphobie – dans les médias, le sport ou la publicité. Université de Vic-Université centrale de Catalogne

En Espagne, il existe un racisme structurel contre les personnes issues de l’immigration et racisées qui confirmerait cette affirmation. Puis il existe un racisme institutionnel avec une loi sur l’immigration qui les pousse à vivre en situation irrégulière et limite leurs droits de participation politique.

Il existe aussi un contrôle policier « au faciès » basé sur le phénotype, ainsi que des partis politiques qui adoptent des discours et des programmes d’extrême droite légitimant des attitudes xénophobes. Il y a aussi de l’antitsiganisme et de l’islamophobie.

La discrimination et l’exploitation au travail se sont banalisées, aggravées par la non connaissance ou la complexité à faire respecter le droit des travailleurs ou encore par la difficulté d’accès au logement avec des propriétaires qui refusent de louer aux personnes migrantes ou racisées.

Les plaintes pour discrimination dans les services publics de santé et d’éducation sont nombreuses, limitant l’accès à une prise en charge juste et respectueuse.

La présence d’immigrés et de personnes racisées reste marginale dans les sphères de pouvoir politique ou social, mais les insultes et violences racistes dans l’espace public sont courantes. Ils font l’objet d’une criminalisation médiatique qui les rend responsables de la délinquance et des troubles sociaux. Une stigmatisation cruelle et une déshumanisation des enfants et adolescents arrivés seuls en Espagne, souvent en situation de grande vulnérabilité, sont devenues monnaie courante.


Ana Alba Catoira, professeure de droit constitutionnel. Université de La Corogne.

Le racisme est un phénomène présent dans toutes les sociétés occidentales et qui, bien souvent, se manifeste de manière subtile ou inconsciente à travers toutes les structures. En réalité, combien de personnes se reconnaissent comme racistes ? Combien identifient des comportements très banalisés comme racistes et discriminatoires ?

L’Espagne est le quatrième pays le moins raciste de l’Union européenne selon un rapport de 2023 réalisé par l’Agence des droits fondamentaux, loin derrière l’Autriche, l’Allemagne, la Finlande, le Danemark, le Luxembourg, la Belgique, l’Irlande, l’Italie ou la France.

Cependant, nous sommes bel et bien un pays raciste, et il ne faut donc pas minimiser ce problème. Le racisme est, en soi, une forme d’ignorance ; c’est pourquoi nous avons besoin de sensibiliser et d’éduquer toute la société à l’égalité et à la diversité, grâce à des politiques publiques engagées et à la collaboration responsable de tous les secteurs. Nous devons construire ensemble une société plus juste et égalitaire, où la dignité de tous les êtres humains est respectée.


Antonio Miguel Nogués Pedregal, professeur titulaire d’anthropologie sociale. Université Miguel Hernández.

Il est impossible de répondre par oui ou par non à cette question. Depuis des décennies, l’Espagne est marquée par des réalités sociales, culturelles et économiques très hétérogènes. On ne peut pas parler d’une Espagne unique ou, si l’on préfère, d’une seule manière d’habiter ce territoire que nous appelons Espagne.

Chaque personne et chaque groupe socioculturel qui cohabite ici se construit une image des autres qui met surtout en avant les caractéristiques avec lesquelles il veut et croit se distinguer de ces autres personnes ou groupes.

Dans ce sens, je considère que la dimension économique, en raison de l’aporophobie (phobie des pauvres) et du classisme, est celle qui conditionne le plus les relations et les pratiques sociales entre individus, indépendamment de leur origine ethnique. La dimension esthétique, pleine de stéréotypes et de phénotypes, influence la perception de l’autre en tant que groupe anonyme. Il suffit de rappeler les différences dans l’accueil des Ukrainiens ou des Subsahariens et leur représentation inégale dans les médias.


Juan Carlos Jiménez Redondo, professeur titulaire d’histoire de la pensée et des mouvements sociaux. Université CEU San Pablo.

Affirmer que l’Espagne est un pays raciste est aussi absurde que de prétendre le contraire. Il y a des Espagnols racistes, tout comme il y en a en France, en Italie, au Portugal ou au Royaume-Uni. Les démocraties ont mis en place des règles radicalement opposées au racisme, mais elles n’ont pas réussi à éradiquer des groupes aux fortes inclinations racistes. Nombre d’entre eux sévissent dans des secteurs à forte visibilité publique, notamment dans le sport, et tout particulièrement dans le football, un milieu où se manifestent fréquemment les comportements les plus bas de l’individu-masse.

Il en va de même sur les réseaux sociaux, où l’anonymat permet ces comportements inciviques grotesques et où des individus laissent libre cours à leurs délires racistes et haineux contre tout et tous, protégés par une impunité supposée.

L’Espagne est un pays aussi raciste – ou aussi peu raciste – que d’autres. Ce qui est certain, c’est qu’elle rassemble un grand nombre d’individus extrémistes, violents et animés par la haine.


Lucas Andrés Pérez Martín, professeur de droit international privé. Université de Las Palmas de Gran Canaria.

Il est impossible de répondre à cette question par un « oui » ou un « non ». De mon point de vue de juriste spécialisé dans les migrations et les droits humains, et sans disposer de base scientifique statistique, on peut identifier en Espagne deux profils essentiels. Le premier regroupe une grande partie de la population qui n’est absolument pas raciste. Elle ne fait pas de distinction entre les personnes en fonction de leur race, de la couleur de leur peau ou de leur religion, et accueille même activement les migrants. Cependant, une autre partie de la population l’est, nourrissant des préjugés clairs envers les personnes venues d’ailleurs à cause de leur religion, couleur de peau ou origine, et ne rechignant pas à diffuser des informations totalement fausses à leur sujet.

Malheureusement, cette partie de l’opinion publique domine et remporte le débat politique avec des discours de haine, semant la confusion parmi la population qui, au départ, ne nourrirait aucun préjugé raciste.


Berta Álvarez-Miranda Navarro, professeure titulaire de sociologie, spécialisée en sociologie des migrations. Université Complutense de Madrid.

L’Espagne suit la tendance générale en Europe à concentrer le débat public sur la catégorie religieuse des « musulmans » comme principal critère d’altérité, davantage que sur des catégories raciales. Ces deux formes de distinction, raciale et religieuse, se superposent pour désigner comme « autre » ou « étranger » surtout ceux venant d’Afrique du Nord, particulièrement du Maroc.

Ainsi se renouvelle une méfiance profondément ancrée dans l’histoire, qui s’est reflétée au fil des années dans les sondages d’opinion et divers travaux sociologiques convergeant pour montrer que ce groupe est perçu comme le plus étranger. Un groupe désigné de plus en plus fréquemment par sa religion, bien que la catégorie « musulmans » n’a pas, dans le débat public espagnol, atteint le degré de cristallisation observé dans d’autres pays comme la France ou la Grande-Bretagne, et ne fait pas l’objet d’une polarisation politique aussi marquée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Agressions racistes à Torre Pacheco : l’Espagne face à la xénophobie – https://theconversation.com/agressions-racistes-a-torre-pacheco-lespagne-face-a-la-xenophobie-261207

La Terre retient bien plus de chaleur que ne le prévoient les modèles climatiques, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Source: The Conversation – France (in French) – By Steven Sherwood, Professor of Atmospheric Sciences, Climate Change Research Centre, UNSW Sydney

Surface de la Terre vue depuis l’espace, on peut observer la fine couche de l’atmosphère qui la recouvre et le Soleil qui brille au-dessus. Nasa, CC BY-NC-ND

L’énergie du rayonnement solaire qui arrive sur Terre est en partie absorbée par son atmosphère, où elle est piégée sous forme de chaleur : c’est l’effet de serre. Mais les modèles climatiques semblent s’être trompés. La chaleur s’accumule désormais deux fois plus vite qu’il y a vingt ans, le double de ce que la théorie prévoyait.


Comment mesurer le changement climatique ? L’une des méthodes consiste à enregistrer la température à différents endroits sur une longue période. Même si cette méthode fonctionne bien, les variations naturelles peuvent rendre plus difficile l’observation de tendances à long terme.

Mais une autre approche peut nous donner une idée très claire de ce qui se passe : il s’agit de suivre la quantité de chaleur qui entre dans l’atmosphère terrestre et la quantité de chaleur qui en sort. Cela revient à dresser le budget énergétique de la Terre, et il est aujourd’hui bel et bien déséquilibré.

Notre étude récente a montré que ce déséquilibre a plus que doublé au cours des vingt dernières années. D’autres chercheurs sont arrivés aux mêmes conclusions. Ce déséquilibre est aujourd’hui beaucoup plus important que ce que les modèles climatiques estimaient.

Au milieu des années 2000, le déséquilibre énergétique était d’environ 0,6 watts par mètre carré (W/m2) en moyenne. Ces dernières années, la moyenne était plus proche de 1,3 W/m2. Cela signifie que la vitesse à laquelle l’énergie s’accumule à la surface de la planète a doublé.

Ces résultats suggèrent que le changement climatique pourrait bien s’accélérer dans les années à venir. Pis, ce déséquilibre inquiétant apparaît alors même que l’incertitude concernant les financements états-uniens d’études du climat menace notre capacité à suivre les flux de chaleur.

Équilibre de ce qui entre et de ce qui sort

Le budget énergétique de la Terre fonctionne un peu comme un compte en banque, où l’énergie sert de monnaie, et peut entrer et sortir. En réduisant les dépenses, on accumule de l’argent sur le compte. La vie sur Terre dépend de l’équilibre entre la chaleur provenant du Soleil et celle qui sort vers l’espace. Cet équilibre est en train de basculer d’un côté.

L’énergie solaire frappe la Terre et la réchauffe. Les gaz à effet de serre qui piègent la chaleur dans l’atmosphère retiennent une partie de cette énergie. Mais la combustion de charbon, de pétrole et de gaz a ajouté plus de deux billions (soit deux mille milliards) de tonnes de CO2 et d’autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ces gaz emprisonnent de plus en plus de chaleur, l’empêchant de s’échapper.

Une partie de cette chaleur supplémentaire réchauffe la Terre ou fait fondre les banquises, les glaciers et les nappes glaciaires. Mais cela ne représente qu’une infime partie de l’énergie que reçoit la Terre : 90 % de cette chaleur est absorbée par les océans en raison de leur énorme capacité calorifique.


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La Terre perd naturellement de la chaleur de plusieurs manières. L’une d’entre elles consiste à réfléchir la chaleur entrante sur les nuages, la neige et la glace et à la renvoyer dans l’espace. Notre planète perd aussi une partie de son énergie sous forme de rayonnement infrarouge qui est également émis vers l’espace.

Depuis le début de la civilisation humaine jusqu’à il y a tout juste un siècle, la température moyenne à la surface était d’environ 14 °C. Le déséquilibre énergétique qui s’accumule a maintenant fait grimper les températures moyennes de 1,3 à 1,5 °C.

Mesurer le bilan énergétique depuis l’espace et sur Terre

Les scientifiques suivent le bilan énergétique de deux manières. Tout d’abord, nous pouvons mesurer directement la chaleur provenant du Soleil et retournant dans l’espace, en utilisant des radiomètres, des instruments embarqués sur des satellites de surveillance. Cet ensemble de données et ses prédécesseurs existent depuis la fin des années 1980.

Ensuite, nous pouvons suivre avec précision l’accumulation de chaleur dans les océans et l’atmosphère en effectuant des relevés de température. Des milliers de flotteurs robotisés ont surveillé les températures dans les océans du monde entier depuis les années 1990.

Les deux méthodes montrent que le déséquilibre énergétique a rapidement augmenté. Ce doublement a été un choc, car les modèles climatiques les plus élaborés que nous utilisons ne prévoyaient pas un changement aussi important et aussi rapide. En général, ils prévoient moins de la moitié du changement que nous observons en réalité.

Pourquoi ce changement si rapide ?

Nous n’expliquons pas encore complètement cette situation. Mais de nouvelles recherches suggèrent qu’un facteur important est à trouver dans les nuages.

Les nuages ont en général un effet de refroidissement. Mais la zone couverte par les nuages blancs très réfléchissants a diminué, tandis que la zone couverte par les nuages épars et moins réfléchissants a augmenté.

On ne sait pas exactement pourquoi les nuages changent. Une explication possible pourrait être les conséquences des efforts fructueux déployés pour réduire la teneur en soufre des carburants utilisés pour le transport maritime depuis 2020, car la combustion de carburants plus sales pourrait avoir eu un effet d’éclaircissement des nuages. Toutefois, l’accélération du déséquilibre du budget énergétique terrestre a commencé avant cette évolution.

Les fluctuations naturelles du système climatique, telles que l’oscillation décennale du Pacifique, pourraient également jouer un rôle. Enfin, et c’est le plus inquiétant, le changement de la nature des nuages pourrait faire partie d’une tendance causée par le réchauffement climatique lui-même : il s’agirait d’une rétroaction positive, qui amplifie le réchauffement.

Des nuages blancs
Les nuages blancs et denses sont ceux qui réfléchissent le plus de chaleur. Mais la zone couverte par ces nuages rétrécit.
Adhivaswut/Shutterstock

Le réchauffement climatique serait-il plus intense que prévu ?

Ces résultats suggèrent que les températures extrêmement élevées de ces dernières années ne sont pas des cas isolés, mais qu’elles pourraient refléter un renforcement du réchauffement au cours de la prochaine décennie, voire pendant plus longtemps encore. Cela signifie qu’il y aura davantage de risques que les événements climatiques soient plus intenses, qu’il s’agisse de vagues de chaleur caniculaire, de sécheresses ou de pluies extrêmes, ou de vagues de chaleur marine plus intenses et plus durables.

Ce déséquilibre pourrait avoir des conséquences plus graves à long terme. De nouvelles recherches montrent que les seuls modèles climatiques qui s’approchent d’une simulation qui reflète les mesures réelles sont ceux dont la « sensibilité climatique » est plus élevée. Ces modèles prévoient un réchauffement plus important au-delà des prochaines décennies, dans les scénarios où les émissions ne sont pas réduites rapidement. Toutefois, nous ne savons pas encore si d’autres facteurs entrent en jeu. Il est encore trop tôt pour affirmer que nous sommes sur une trajectoire de sensibilité élevée.

Continuer à surveiller

Nous connaissons la solution depuis longtemps : arrêter la combustion d’énergies fossiles et supprimer progressivement les activités humaines qui provoquent des émissions, comme la déforestation.

Conserver des données précises sur de longues périodes est essentiel si nous voulons détecter les changements inattendus.

Les satellites, en particulier, constituent notre système d’alerte précoce, car ils nous informent des changements dans les processus de stockage de la chaleur environ une décennie avant les autres méthodes.

Mais les coupes budgétaires et les changements radicaux de priorités aux États-Unis pourraient menacer la surveillance essentielle du climat par satellite.

The Conversation

Steven Sherwood a reçu des financements du Conseil australien de la recherche et de la Mindaroo Foundation.

Benoit Meyssignac a reçu des financements de la Commission européenne, de l’Agence spatiale européenne (ESA) et du CNES.

Thorsten Mauritsen a reçu des financements du Conseil européen de la recherche (ERC), de l’Agence spatiale européenne (ESA), du Conseil suédois de la recherche, de l’Agence spatiale nationale suédoise et du Centre Bolin pour la recherche sur le climat.

ref. La Terre retient bien plus de chaleur que ne le prévoient les modèles climatiques, et ce n’est pas une bonne nouvelle – https://theconversation.com/la-terre-retient-bien-plus-de-chaleur-que-ne-le-prevoient-les-modeles-climatiques-et-ce-nest-pas-une-bonne-nouvelle-260357

Filtres UV, métaux, pesticides… Les récifs coralliens au défi de la pollution chimique

Source: The Conversation – France (in French) – By Karen Burga, Cheffe de projet, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

De plus en plus de crèmes solaires se présentent comme « respectueuses » de l’environnement. Est-ce vraiment le cas ? En 2023, une expertise de l’Anses a mis en évidence les risques posés par plusieurs substances chimiques pour le milieu marin, et en particulier pour les récifs coralliens. En cause, des pesticides, des métaux, mais également des filtres UV utilisés dans les crèmes solaires, comme le salicylate de 2-éthylhexyle, l’enzacamène, l’octocrylène, la benzophénone-3 et l’octinoxate.


Toutes sortes de substances chimiques terminent leur vie dans les océans : métaux, pesticides, mais également les molécules servant de filtres UV dans les crèmes solaires. Tous ces polluants peuvent affecter la biodiversité marine et notamment les récifs coralliens, déjà mis à mal par le changement climatique.

Face à ces préoccupations, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié, en 2023, une évaluation, avec l’appui de l’Office français de la biodiversité (OFB). L’enjeu : comprendre les risques posés par la pollution chimique sur la santé des coraux.

L’Agence a ainsi évalué les risques pour une cinquantaine de substances parmi la centaine identifiée comme potentiellement toxique pour les coraux. Les résultats sont préoccupants : la moitié des substances évaluées présentent bien des risques pour les récifs coralliens. Parmi celles-ci, on trouve les filtres UV présents dans les crèmes solaires, des métaux et des pesticides.

Avec une mauvaise nouvelle à la clé : le bilan des substances à risque est très probablement sous-estimé.

Les récifs coralliens victimes des pollutions

Les récifs coralliens constituent des écosystèmes cruciaux pour la planète. Même s’ils couvrent moins de 1 % de la surface des océans, ils abritent plus de 25 % de la biodiversité mondiale, comptant parmi les écosystèmes les plus diversifiés de la planète. Malgré leur importance écologique (et les enjeux économiques qui en découlent), les récifs coralliens déclinent.

D’après les Nations unies, il est estimé que 20 % des récifs coralliens mondiaux ont déjà été détruits. Ces écosystèmes font face à des pressions multiples à toutes les échelles spatiales : du niveau local (du fait par exemple des pollutions, de la surpêche, des aménagements côtiers, etc.) au niveau mondial (notamment à cause du changement climatique).

En termes de pollution marine, les coraux sont exposés à diverses substances chimiques provenant de différences sources, ponctuelles ou diffuses. Ces effets éveillent l’intérêt des chercheurs depuis des décennies. Pour mener leur expertise quant aux risques posés par les substances chimiques sur la santé des coraux, l’Anses et l’OFB se sont ainsi appuyés sur une revue de littérature scientifique réalisée par Patrinat.

Ceci a permis d’identifier une centaine de substances pouvant avoir des effets toxiques sur les espèces coralliennes.


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Quelles sont les substances à risque identifiées ?

Commençons par les pesticides. Grâce aux données de surveillance des substances chimiques dans l’eau disponibles pour la Guadeloupe, pour la Martinique, pour La Réunion et pour Mayotte, l’Anses a pu évaluer les risques sur ces territoires. Parmi les 21 substances étudiées :

  • deux pesticides dangereux pour l’environnement marin ont été identifiés, le chlordécone et le chlorpyrifos, surtout en Guadeloupe et Martinique ;

  • le risque ne peut pas être écarté pour huit autres pesticides : TBT, profénofos, perméthrine, naled, monuron, dichlorvos, cyanures et carbaryl.

S’agissant des métaux, des risques ont été identifiés pour six métaux (zinc, vanadium, manganèse, fer, cobalt et aluminium) sur les 12 étudiés.

  • En Martinique, les niveaux d’aluminium, de manganèse et de zinc dépassent les niveaux de référence,

  • pour les autres territoires, il n’est pas possible de déterminer si les concentrations mesurées dans l’eau de ces métaux sont d’origine anthropique ou naturelle.

Ces dernières années, un nouveau type de pollution chimique des récifs coralliens a retenu l’attention du public et des scientifiques : les produits de protection solaire, en particulier les filtres UV.

Crèmes solaires : attention aux allégations commerciales !

Il est difficile d’évaluer les risques pour ces substances, faute de données disponibles quant aux concentrations de ces substances dans les eaux des territoires français ultramarins.

Cependant, sur la base des concentrations rapportées dans la littérature scientifique dans d’autres zones marines, l’expertise a pu identifier cinq filtres UV à risque sur les 11 identifiés par la revue systématique. Il s’agit du salicylate de 2-éthylhexyle, de l’enzacamène, de l’octocrylène, de la benzophénone-3 et de l’octinoxate.

Résultats de l’évaluation des risques et du niveau de confiance associé, conduite pour chaque substance étudiée dans le groupe filtres UV. Niveau de confiance dans le résultat de l’évaluation : très faible : faible, + : moyen, ++ élevé ; case vide : le niveau de confiance n’a pas pu être déterminé.
Fourni par l’auteur

Dans ce groupe, l’enzacamene est reconnu comme un perturbateur endocrinien. Et cela non seulement pour la santé humaine, mais aussi pour l’écosystème marin. Les autres substances sont, elles aussi, suspectées d’être des perturbateurs endocriniens. Elles font actuellement l’objet d’évaluations par les États membres de l’Union européenne dans le cadre du règlement Registration, Evaluation, Authorization of Chemicals (REACH).

Les produits solaires contenant, par exemple, de l’octocrylène ne doivent pas être présentés comme étant sans danger pour les milieux aquatiques auprès des consommateurs.
Dimitrisvetsikas1969/Pixabay

Concernant l’octocrylène en particulier, la France constitue actuellement un dossier de restriction pour les usages cosmétiques auprès de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). Ceci tient aux risques identifiés, en particulier pour le milieu aquatique.

Ceci a des implications très claires : les produits solaires contenant des substances identifiées dans cette expertise comme à risque pour les récifs coralliens ne doivent pas prétendre qu’ils sont sans danger pour le milieu marin et qu’ils le respectent.

Une surveillance accrue pour produire plus de données

Une autre leçon de l’expertise tient au nombre de substances chimiques qu’il a été possible d’étudier. Celui-ci est très restreint au regard du nombre de contaminants que l’on peut retrouver dans l’environnement marin.

Cela plaide pour une surveillance accrue des substances chimiques dans le milieu marin des territoires d’outre-mer, en particulier à proximité des récifs coralliens. Il est important de mettre en place ou de renforcer les dispositifs de suivi existants, en particulier dans certains territoires ultramarins.

D’autres groupes de substances présents dans les océans, parmi lesquels les hydrocarbures, les produits pharmaceutiques ou les microplastiques, n’ont pas pu être évalués, par manque de données robustes sur les concentrations retrouvées et leur toxicité pour les coraux. Ainsi, le nombre de substances présentant des risques pour les coraux est très sous-estimé.

Si on veut donner une chance aux récifs coralliens de faire face aux effets du changement climatique, qui seront de plus en plus intenses dans les années à venir, il est essentiel de préserver la qualité de l’eau et d’intensifier la lutte contre les pollutions à toutes les échelles.

Cela passe, par exemple, par une application plus stricte des réglementations liées aux substances chimiques ou encore par le contrôle des rejets vers les océans et par l’amélioration des réseaux d’assainissement des eaux usées.


Cet article s’appuie sur un rapport d’expertise de l’Anses publié en 2023 auquel ont contribué des agents de l’Anses et les experts suivants : C. Calvayrac (Université de Perpignan Via Domitia), J.-L. Gonzalez (Ifremer), C. Minier (Université Le Havre Normandie), A. Togola (BRGM) et P. Vasseur (Université de Lorraine).

The Conversation

Karen Burga ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Filtres UV, métaux, pesticides… Les récifs coralliens au défi de la pollution chimique – https://theconversation.com/filtres-uv-metaux-pesticides-les-recifs-coralliens-au-defi-de-la-pollution-chimique-261214