New Romance : un genre qui transforme l’édition française… mais qui reste illégitime

Source: The Conversation – in French – By Adeline Florimond-Clerc, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Alors que les discours sur la culture annoncent la fin des hiérarchies entre pratiques « savantes » et « populaires », la new romance constitue un contre-exemple massif. Ce genre majoritairement écrit et lu par des femmes est aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques du marché du livre français, tout en restant fortement disqualifié symboliquement. Que nous dit ce paradoxe du fonctionnement du champ littéraire contemporain ?


Depuis les années 1990, de nombreux travaux en sociologie de la culture décrivent un brouillage croissant des frontières entre les genres culturels. La thèse, développée par Pierre Bourdieu, d’une homologie entre hiérarchies culturelles et hiérarchies sociales, serait remise en cause par le développement de nouvelles normes et de nouveaux comportements culturels. L’omnivorisme ou l’éclectisme (soit la capacité à consommer des œuvres populaires comme élitaires)… tout concourrait à affaiblir nettement les lignes de partage entre légitime et populaire, au profit d’une dé-hiérarchisation des œuvres et des pratiques). Les goûts se décloisonneraient, la domination symbolique s’éroderait, et les hiérarchies traditionnelles seraient appelées à disparaître.

Mais la new romance montre que cette narration optimiste n’est pas valable partout. Dans un espace comme la littérature – historiquement très liée au système scolaire –, les distinctions perdurent voire se reforment.

Succès massif, disqualification persistante

Ce n’est pas nouveau. La littérature sentimentale a toujours eu mauvaise presse, comme en témoignent les travaux de Janice Radway et de Bruno Péquignot. Qualifiée de littérature de genre, ou de gare, la romance fait partie de ces littératures qui occupent, au moins depuis le XIXᵉ siècle, une position dominée au sein des hiérarchies littéraires. Elle l’est d’autant plus qu’elle est portée presque exclusivement par des autrices, lue principalement par des femmes. Elle appartient donc très clairement au pôle de grande production du champ littéraire, en opposition au pôle à diffusion restreinte (selon l’expression de Bourdieu), lequel aspire à l’autonomie vis-à-vis des contraintes économiques et à des formes de reconnaissances internes au monde littéraire.

Prisonnier d’un stigmate ancien qui associe le populaire au trivial et le féminin à l’anecdotique, le tout dans une approche condescendante, voire méprisante, le genre sentimental ne s’affranchit pas des mécanismes de hiérarchisation du monde littéraire ni de disqualification symbolique.

Considéré comme sans intérêt, au pire abêtissant voire dangereux, le roman sentimental va néanmoins connaître d’importants succès commerciaux à mesure que les codes de l’amour changent. La new romance est l’exemple le plus caractéristique de ce début du XXIᵉ siècle. Dernière déclinaison en date des romans sentimentaux, les nouvelles romances contemporaines connaissent depuis une dizaine d’années un succès éditorial sans précédent, accompagnées de violentes critiques, notamment dans la presse.

Parce qu’elle est lue par de jeunes, voire très jeunes, lectrices la new romance – et notamment la « dark romance » qui joue sur une forme d’ambiguïté morale mettant en scène des relations d’emprise – est un genre clivant. Le plus remarquable dans le traitement médiatique de la new romance réside dans sa mise en problème et dans les réponses qui y sont apportées.

L’analyse d’un corpus médiatique permet d’identifier la dialectique suivante : en premier lieu une critique de cette littérature par son contenu (par exemple : reproduction de la domination masculine), puis une antithèse s’appuyant sur une réception et une réappropriation des lectrices nuancées (par exemple : émancipation par la lecture), enfin une synthèse qui défend généralement l’accompagnement de la lecture par une tierce personne (par exemple les parents, les professionnels du livre). Le titre de certains articles est en ce sens éclairant :

Un genre illégitime qui transforme tout le champ

Bien qu’ignorée par la presse culturelle, absente des nominations des principaux prix littéraires, la new romance, par son impact économique et les méthodes marketing employées par les maisons d’édition, a pourtant des effets sur l’ensemble du monde littéraire. Tenue à distance des circuits de consécration littéraire traditionnels, la new romance tire sa « valeur littéraire » de son succès bien plus commercial que symbolique. En 2024, 30 des 100 romans les plus vendus en France sont des romans sentimentaux. L’élément le plus frappant n’est donc pas tant l’existence du mépris que les effets structurels de la new romance sur le champ littéraire contemporain. Passons en revue quatre d’entre eux.

Le premier effet concerne les maisons, collections et labels éditoriaux. Encouragées par le succès du genre, des maisons d’édition se sont spécialisées dans le genre new romance, comme Hugo Publishing, Addictives, Chatterley ou encore BMR. Des collections et labels ont été créés, tels que Nox d’Albin Michel, &Moi de JC Lattès, Comet des éditions Larousse.

Si des maisons d’édition prestigieuses n’ouvrent pas de collections consacrées à ce genre, ce sont des filiales issues des mêmes groupes qui publient de la new romance. Certes, Seuil s’est lancé dans l’édition de new romance, mais en créant un label, Verso, marquant la distance du genre par rapport aux autres titres de son catalogue. Tous les groupes éditoriaux tentent de profiter de son succès sans toujours l’afficher directement sur leurs couvertures, il s’agit de se protéger symboliquement tout en captant le marché.

Le deuxième concerne les lieux de vente. Des rayons entiers de livres de new romance ont fait leur apparition en librairie ces dernières années. Plus encore, une dizaine de librairies spécialisées en new romance (et « young adult ») ont vu le jour. À l’image de la plus grande librairie indépendante de France, Gibert, qui a ouvert en novembre 2026 une librairie spécialisée romance en plein cœur du quartier latin à Paris, accentuant d’autant plus la différence avec les autres genres.

Le troisième concerne le travail éditorial effectué sur l’objet livre. Les éditeurs de romance ont été parmi les premiers à investir massivement dans l’esthétique du livre-objet et dans la logique de collection, avec des éditions à jaspage coloré, reliures embossées, couvertures métalliques et formats collector qui deviennent de véritables objets de désir.




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Longtemps cantonnées aux mangas et aux beaux livres, ces pratiques se sont depuis étendues à d’autres genres, du thriller aux rééditions de classiques populaires. On peut citer par exemple l’édition collector récemment publiée de Carrie, de Stephen King, clairement pensée sur le modèle des collectors de romance, jusqu’à l’esthétique de la couverture dessinée.

La new romance ne se contente donc pas de suivre les tendances du livre : elle les crée, et ce sont les autres genres qui s’y adaptent.

Enfin, le quatrième concerne la capacité d’hybridation de la new romance. Elle est un genre qui poursuit son extension en se rapprochant d’autres genres littéraires culturellement plus reconnus : la romance policière, la romantasy, la western romance, la romance graphique… La romantasy est un exemple intéressant en ce sens. Elle est présentée moins comme une branche de la romance que comme une extension de la fantasy. Elle bénéficie donc du prestige associé à ce genre et donne lieu à des tentatives de repositionnement éditorial.

La romance s’étend également à d’autres industries culturelles telles que le cinéma. Les adaptations sont nombreuses. Il y a quelques semaines, l’autrice française de new romance C. S. Quill, publiée chez Hugo Publishing (Glénat), annonçait sur les réseaux sociaux l’adaptation de sa saga littéraire Campus Drivers en série télévisée sur Prime Video. En octobre 2025, sort le film Regretting You adapté du livre éponyme de Colleen Hoover, autrice américaine à succès de « new romance », publiée elle aussi chez Hugo Publishing. L’adaptation de The Love Hypothesis, d’Ali Hazelwood, publiée aux éditions Hauteville (groupe Bragelonne) est également annoncée en salles pour l’automne 2026.

Les hiérarchies ne disparaissent pas, elles se déplacent

Ce paradoxe révèle deux phénomènes majeurs : d’abord, la littérature demeure le lieu d’une résistance forte à la déhiérarchisation. En raison de la construction historique et la structuration générale du champ littéraire en France, ces hiérarchies sont plus stabilisées que dans d’autres domaines culturels, par exemple l’écoute de musique, souvent mise en avant par les défenseurs de la thèse de l’éclectisme). C’est particulièrement vrai en France. Aux États-Unis, il existe un rapport plus décomplexé à la littérature dite « populaire » : le New York Times propose toutes les semaines une critique littéraire de romance.

Cette persistance de la disqualification se heurte néanmoins à une illégitimation sociale du snobisme. Dès lors, la critique esthétique ne suffit plus et c’est l’argument du danger qui prend le relais. Ce n’est pas tant pour son style d’écriture ou son absence d’innovation formelle que la romance est critiquée, mais en raison des dommages potentiels qu’elle pourrait causer aux jeunes lectrices, en raison du caractère moralement discutable des récits et des représentations du couple et de la sexualité qu’elle véhicule. La disqualification se rejoue sur le terrain moral. Ce basculement s’accompagne d’un ensemble de discours plus ou moins alarmistes appelant à un meilleur encadrement de la circulation et de la diffusion de la romance, à un accompagnement des lectrices par des adultes, parents comme professionnels du livre.

La new romance montre ainsi que les hiérarchies culturelles ne disparaissent pas : elles se recomposent, se déplacent, se moralisent. Genre illégitime mais structurellement central, elle révèle les impensés d’une institution littéraire qui continue de résister au populaire, au féminin et à l’émotionnel. L’économie du livre dépend désormais largement de publics longtemps invisibilisés. Reste une question ouverte : quand un genre fait vivre tout un secteur, combien de temps peut-on faire semblant de ne pas le voir ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. New Romance : un genre qui transforme l’édition française… mais qui reste illégitime – https://theconversation.com/new-romance-un-genre-qui-transforme-ledition-francaise-mais-qui-reste-illegitime-267170

La transition agroécologique peut-elle vraiment justifier le soutien politique à la méthanisation ?

Source: The Conversation – in French – By Xavier Poux, agriculture, environnement, politiques publiques, Sciences Po

La biométhanisation est souvent présentée comme une solution gagnante à la fois pour la transition énergétique et pour l’agroécologie. Mais est-ce vraiment le cas ? CC BY-NC-SA

La méthanisation agricole se développe en France portée par deux promesses politiques : celle de contribuer à la transition énergétique en produisant du biométhane, d’une part, et celle de participer à la transition agroécologique en faisant évoluer les systèmes agricoles, d’autre part. Mais cette seconde promesse peut-elle vraiment être tenue ?


Le projet en date de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) formule, comme les précédentes, pour la méthanisation un double objectif : promouvoir de concert la transition énergétique et la transition agroécologique.

Pour l’heure, ces promesses servent à justifier une dépense publique d’un milliard d’euros par an pour le rachat du biométhane produit. Sans elle, la filière ne se développerait pas de la même manière, ni quantitativement, ni qualitativement. Les objectifs de production énergétique du projet de PPE sont à la fois très ambitieux (multipliés par quatre entre 2023 et 2030, jusqu’à sept d’ici 2035, selon les scénarios), et annoncés compatibles avec l’agroécologie – voire comme un levier en faveur de son développement.

L’argument d’une convergence entre méthanisation et agroécologie est notamment fondé sur la réduction attendue des pertes d’azote permise par sa meilleure maîtrise et le développement de cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive) s’intercalant entre deux cultures d’hiver (on parle de « Cive d’été », typiquement du maïs) ou juste avant une culture d’été (Cive couvrant le sol en hiver, typiquement un seigle récolté en vert).

Cette allégation agroécologique d’ensemble a pourtant de quoi surprendre, car le développement de la biométahisation a tous les attributs d’une agriculture industrielle.

Face à ces visions contradictoires, nous nous proposons d’évaluer la manière dont cette promesse est remplie. Nous continuons une discussion déjà engagée ici, en adoptant une perspective agroécologique plus large.




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L’agroécologie, un changement systémique

Revenons d’abord sur le terme « agroécologie », largement repris et transformé dans différents espaces politiques.

Face aux multiples réappropriations, rappelons qu’elle désigne à la fois :

Cette notion a donc une histoire fondée sur des développements scientifiques. Depuis les années 1980, ces derniers insistent sur son caractère systémique. Il ne s’agit pas seulement de promouvoir une agriculture plus vertueuse selon un critère donné, par exemple la seule réalisation d’économies en énergie ou fertilisants.

L’enjeu est de penser l’agroécosystème comme un ensemble intégré, en s’appuyant sur l’analyse et la compréhension de ses propriétés et de ses fonctionnalités pour concevoir des systèmes productifs réellement soutenables des points de vue écologique et social.

Dans les discours qui promeuvent la méthanisation, trois grands éléments sont présentés comme des leviers de transition agroécologique :

  • les économies en fertilisants azotés achetés qui sont permises par l’usage de digestats, coproduits du processus de méthanisation riches en azote ;

  • la diversification des cultures via l’introduction de Cive ;

  • et l’autonomie renforcée des agriculteur pratiquant la méthanisation, sans que cette autonomie soit précisée, nous y reviendrons.

Ces trois points relèvent en effet d’une démarche agroécologique dans leur acception générique. Ils font toutefois ici l’objet d’une requalification qui en altère fondamentalement la signification.

Des économies d’azote en trompe-l’œil

Commençons par les économies d’engrais azotés souvent mises en avant, procédant de l’épandage des digestats. Il faut d’abord considérer que la méthanisation agricole ne crée pas d’azote ex nihilo. Dans les digestats, celui-ci provient très majoritairement en amont des engrais de synthèse, des déjections animales et, marginalement, des légumineuses.

Ces « économies » d’engrais azotés pour fertiliser les cultures en aval du processus de méthanisation relèvent donc d’un transfert d’azote entre une exploitation tierce et l’unité de méthanisation, via la biomasse contenant de l’azote « incorporé ».




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Lorsque la source d’azote du digestat est d’origine végétale, cela veut dire qu’on a introduit sur le territoire des cultures spécifiques (les Cive), ce qui signifie une intensification de la production de biomasse puisqu’on produit deux fois plus sur la même surface. Dans ce cas, ce qui est économisé en aval sur le plan économique provient en fait d’une intensification de la production agricole en amont.

Enfin, lorsque la méthanisation est fondée sur la valorisation des déjections animales, la logique est en principe plus propice à une circularité des flux. Pour autant, les contraintes de collecte et de stockage à une échelle suffisante pour alimenter une unité de méthanisation ne sont majoritairement pas compatibles avec des modalités d’élevage agroécologique.

Une diversification sans intérêt écologique

Par ailleurs, la diversification promise via l’introduction des Cive concerne des cultures à rotation courte (seigle, avoine, méteil, maïs).

Pour autant, ces cultures – souvent du maïs – n’ont pas nécessairement d’intérêt écologique fort en elles-mêmes. C’est d’autant moins si elles sont irriguées et fertilisées, comme c’est souvent le cas.

Le risque est que les objectifs de production énergétique affichés ne conduisent à la multiplication et à l’agrandissement des unités de méthanisation, qui vont en retour augmenter la demande de Cive.

Sur ce point, la requalification consiste à passer d’un principe agroécologique de maximisation de la biodiversité et de préservation des services rendus par les écosystèmes, à une simple diversification des cultures intensives.

Une autonomie illusoire

Quant à l’autonomie telle qu’elle est entendue ici, elle découle du complément de revenu par l’agrométhaniseur (voire d’un glissement vers un revenu principal tiré pour les « énergiculteurs ») permis par des tarifs de rachat globalement avantageux. Le raisonnement étant qu’un agrométhaniseur doté d’un revenu plus élevé peut plus facilement mettre en œuvre des pratiques agroécologiques que s’il a le couteau sous la gorge.

Mais le revenu issu de la méthanisation n’induit pas en lui-même l’adoption de systèmes agroécologiques et cet objectif pourrait être mieux atteint par un meilleur ciblage des aides. Le milliard d’euros par an pour le tarif de rachat est à comparer à environ 170 millions d’euros annuels pour l’ensemble des mesures agri-environnementales de la PAC, notoirement sous-dotées.

« L’autonomie » financière tirée de la méthanisation a tout autant de chances de pousser à une maximisation de la production énergétique sous forte contrainte technico-économique pour rembourser les investissements : davantage de maïs irrigué, de déjections concentrées dans des bâtiments. Au risque de renforcer la pression sur les agroécosystèmes et produire des effets opposés à l’autonomie technique et décisionnelle qui est celle de l’agroécologie.

Finalement, l’agrométhaniseur se retrouve dépendant, tout comme l’agriculteur conventionnel, de prestataires techniques et financiers. Son approvisionnement en biomasse devient crucial et induit une pression sur l’ensemble des filières territoriales, qui deviendra critique en cas de rareté les mauvaises années

De nombreux angles morts

La promesse agroécologique de la méthanisation reste toutefois muette sur des points pourtant cruciaux : les paysages, la biodiversité, la sobriété absolue en intrants ; c’est-à-dire, le fait de ne plus dépendre d’intrants azotés de synthèse, à ne pas confondre avec une optimisation de leur usage.

Sur un registre plus sociopolitique, l’autonomie paysanne et décisionnelle des agriculteurs et plus largement, la transformation industrielle des modes de développement auxquels la méthanisation participe, ne sont pas pris en compte.

Pourtant : pas d’agroécologie sans écologie du paysage, sans substitution des intrants de synthèse par des solutions fondées sur la nature, sans végétation semi-naturelle et des animaux extensifs jouant un rôle écologique, sans autonomie financière et technologique des paysans, sans remise en cause des rapports socioécologiques de production.




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Ce qui est absent de la politique actuelle de développement de la méthanisation est fondamentalement l’approche holistique qui caractérise pleinement l’agroécologie. Cette dernière ne peut se résumer à un catalogue de pratiques mises en avant, mais à une démarche globale articulant l’autonomie décisionnelle à une autonomie technique fondée sur une sobriété matérielle d’ensemble et un respect des cycles biologiques et biogéochimiques à l’échelle territoriale.




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Une nécessaire réorientation politique

Est-ce à dire que la méthanisation est incompatible avec l’agroécologie ? En principe, non, et des exemples dans des pays en développement montrent qu’à petite échelle, elle peut pleinement contribuer à un projet agroécologique, lorsqu’elle valorise une fraction réduite de déchets au service d’une véritable autonomie paysanne low-tech.

Mais le passage à l’échelle, tel qu’envisagé en France et porté par le cadre politique d’ensemble, contredit les fondamentaux de l’agroécologie. Ce n’est pas une question de bonnes ou mauvaises pratiques, c’est une question politique de développement d’une filière à grande échelle, qui induit des rapports de production auxquels l’agroécologie, telle qu’elle se déploie historiquement dans les mouvements paysans à travers le monde, veut précisément proposer des alternatives.

S’il doit y avoir une rencontre entre la méthanisation et l’agroécologie, c’est via des projets opportunistes, économes, à petite échelle, qui prennent en compte le fonctionnement de l’ensemble des agroécosystèmes, n’induisant aucune production supplémentaire dédiée et au service d’usages locaux. Faire l’impasse sur la biodiversité, les paysages et la sobriété, c’est hypothéquer l’avenir. Viser beaucoup trop grand, c’est risquer la faillite d’ensemble de l’ensemble de l’agriculture. Continuer la politique du chiffre agrégeant les TWh, c’est sélectionner davantage des exploitations déterritorialisées, qui ne répondent pas aux enjeux socioécologiques auxquels nous devons faire face.

Et à ceux qui considèrent qu’il faudrait alors peut-être sacrifier l’agroécologie à la souveraineté énergétique, nous répondrons qu’il faut commencer par le commencement : la sobriété énergétique, trop souvent marginalisée par les discours de politique de l’offre. La biomasse industrielle est sans doute une chimère à laquelle il est dangereux de s’accrocher, fût-elle autoproclamée « durable ».

The Conversation

Renaud Metereau a reçu des financements de IdEx Université Paris Cité, ANR-18-IDEX- 0001 (Centre des Politiques de la Terre – projet MethaTransferts)

Xavier Poux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La transition agroécologique peut-elle vraiment justifier le soutien politique à la méthanisation ? – https://theconversation.com/la-transition-agroecologique-peut-elle-vraiment-justifier-le-soutien-politique-a-la-methanisation-265344

À l’école, ce que les élèves pensent de leur intelligence influence leurs résultats

Source: The Conversation – France (in French) – By Diane Sam-Mine, Doctorante en psychologie sociale, Université d’Artois

« Je suis nul », s’exclament certains élèves à la vue d’une mauvaise note. Cette phrase banale en apparence peut avoir bien plus de conséquences sur leur parcours scolaire qu’on ne l’imagine.


Prenons les cas de Lucie et d’Asha, deux bonnes élèves. Alors qu’elles découvrent leurs notes de leur dernière évaluation en français, elles se rendent compte avec stupeur qu’elles ont toutes les deux une mauvaise note. Lucie se dit qu’elle est bête : elle a travaillé, et pourtant… Elle se sent moins motivée, relâche ses efforts : à quoi bon ? Elle préfère se concentrer sur les mathématiques, elle est beaucoup plus forte dans ce domaine.

Asha, au contraire, pense directement que c’est une opportunité pour progresser. Elle n’a pas encore maîtrisé cette leçon, peut-être une mauvaise méthode d’apprentissage ? Elle est encore plus motivée pour comprendre ses erreurs et essaie de faire plus d’exercices pour maîtriser les notions qu’elle n’a pas encore acquises.

Lucie et Asha sont dans la même situation mais ont des réactions opposées. D’un côté, Lucie a l’impression que sa mauvaise note indique que ses capacités intellectuelles sont en défaut. De l’autre, Asha comprend que sa mauvaise note indique seulement que sa maîtrise du chapitre 4 à ce moment-là n’était pas suffisante.

Deux états d’esprit, deux visions de l’intelligence

Comment expliquer ces deux réactions très différentes entre Lucie et Asha ? La psychologue Carol Dweck théorise qu’on peut adopter deux états d’esprit face à l’intelligence. Un état d’esprit désigne la croyance qu’une personne peut avoir sur son intelligence. L’état d’esprit fixe (fixed mindset) est défini comme la croyance que nos capacités intellectuelles sont immuables, tandis que l’état d’esprit de développement (growth mindset) se réfère à la croyance que nos capacités intellectuelles peuvent évoluer avec le temps, grâce à nos efforts, avec des stratégies adaptées, en demandant de l’aide et en voyant les erreurs comme des opportunités d’apprentissage.

Ici, Lucie a un état d’esprit fixe et, Asha, un état d’esprit de développement. Les élèves ayant un état d’esprit fixe ont peur de l’échec qui est perçu comme une menace à leur intelligence, et indique qu’ils sont incapables. Le fait de réussir ou non est lié à l’identité de la personne : compétente et intelligente si on réussit, incompétente et manquant d’intelligence dans le cas contraire. Les élèves ayant un état d’esprit fixe vont avoir peur d’essayer de nouveaux exercices, des niveaux plus durs ou de demander de l’aide.

Lucie, en voulant se concentrer sur les mathématiques où elle se sent plus à l’aise, se catégorise : « Je ne suis pas littéraire, plutôt logique », typique d’un état d’esprit fixe. En perdant sa motivation, il se peut que Lucie se désengage et continue à avoir de mauvaises notes en français.

Asha qui a un état d’esprit de développement ne considère pas sa mauvaise note comme une menace à son intelligence. En percevant l’intelligence comme malléable, elle sait qu’elle n’a pas encore compris mais qu’en persévérant, elle y arrivera. Les erreurs sont vues comme des opportunités pour apprendre. Demander de l’aide n’indique pas de la faiblesse pour Asha, mais la force de se fier à une personne plus experte (camarade de classe ou enseignante). Asha progressera de plus en plus en français.

En quelques mots, nos états d’esprit, ou plus simplement notre manière de considérer notre intelligence, influencent nos pensées, nos comportements, et même parfois, nos performances.

Voir l’intelligence comme malléable, quels bénéfices ?

Avoir un état d’esprit de développement impacte l’approche des élèves face aux études, leur réussite ainsi que leur bien-être général. Une élève qui pense que ses capacités peuvent évoluer aura tendance à persévérer, à passer plus de temps sur les exercices et à demander des devoirs plus difficiles, pour se confronter à ce qu’elle ne sait pas pour pouvoir progresser.

Si les élèves avec un état d’esprit fixe accordent beaucoup d’importance à la note, les élèves qui ont une vision malléable de l’intelligence sont plus motivés par le fait de maîtriser une notion. Ainsi, les personnes avec un état d’esprit de développement ont moins peur de l’échec et ont également plus confiance en eux afin de mener à bien une tâche. Les élèves qui pensent que l’intelligence est malléable perçoivent les efforts positivement alors que les élèves avec un état d’esprit fixe les voient comme un manque de capacité.

En sachant qu’ils peuvent s’améliorer, les élèves avec un état d’esprit de développement se sentent moins impuissants et sont plus attentifs à leurs erreurs. L’état d’esprit de développement peut ainsi être corrélé à de meilleures performances scolaires. Pour finir, les personnes ayant une vision malléable de l’intelligence se sentent mieux, ont plus d’émotions positives et sont plus susceptibles d’être satisfaites de leur vie.

Des interventions pour modifier les croyances sur l’intelligence

Les interventions pour promouvoir l’état d’esprit de développement sont de plus en plus mises en place dans les établissements scolaires. On explique aux élèves la plasticité du cerveau, l’importance des efforts et la nécessité des échecs, les bénéfices d’un état d’esprit de développement.

Ces interventions sont plutôt peu coûteuses et nécessitent peu de ressources, avec des effets positifs conséquents. Les études ont montré que ces interventions bénéficient aux élèves vulnérables, en décrochage scolaire, issus de minorités ethniques). Les interventions sont alors également vues comme un moyen possible de lutter contre les différences de performances liées aux inégalités sociales. Les élèves défavorisés avec un état d’esprit de développement ont des résultats similaires que des élèves plus favorisés ayant un état d’esprit fixe.

L’importance de l’environnement dans notre perception de l’intelligence

Les états d’esprit sont toujours influencés par l’environnement : par les pairs et les professeurs. Les chercheurs ont démontré que l’état d’esprit d’un élève pouvait être prédit par les croyances sur l’intelligence de ses camarades de classe. Entouré d’élèves qui perçoivent l’intelligence comme fixe, un élève aura plus de chances de le penser également. Les adultes influencent également très fortement les états d’esprit des élèves.

Les interventions sont beaucoup plus efficaces sur les élèves lorsque les professeurs ont également un état d’esprit de développement. Les interventions ciblant les enseignants ont été démontrées comme efficaces, pouvant changer les états d’esprit des enseignants et les pratiques pédagogiques.

Ces interventions deviennent de plus en plus populaires auprès de la communauté éducative. Si les interventions centrées sur les élèves peuvent les aider, elles ne peuvent contrer seules les inégalités sociales. Ces interventions sont donc complémentaires d’une approche plus systémique afin de lutter contre les inégalités éducatives.

Croire qu’on est bête ne nous condamne pas à être bêtes, tout comme croire qu’on est intelligent ne nous rend pas intelligents. Cependant, croire que nos capacités peuvent évoluer constitue la première étape pour progresser !


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Diane Sam Mine a reçu des financements de la région Hauts-de-France.

– ref. À l’école, ce que les élèves pensent de leur intelligence influence leurs résultats – https://theconversation.com/a-lecole-ce-que-les-eleves-pensent-de-leur-intelligence-influence-leurs-resultats-270711

Les deux grands enjeux derrière la demande de grâce de Benyamin Nétanyahou

Source: The Conversation – France in French (3) – By Michelle Burgis-Kasthala, Professor of International Law, La Trobe University

Le président d’Israël Isaac Herzog a quelques semaines pour décider s’il gracie ou non le premier ministre Benyamin Nétanyahou, empêtré dans plusieurs affaires de corruption… pour lesquelles il n’a d’ailleurs pas encore été condamné, ce qui rend sa demande de grâce particulièrement exceptionnelle. Ce qui est en jeu ici, c’est à la fois l’avenir personnel et politique du chef du gouvernement, qui espère être reconduit à son poste aux élections de l’année prochaine, et l’indépendance du système judiciaire israélien.


Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, poursuivi pour corruption depuis plusieurs années, a adressé une demande de grâce au président du pays Isaac Herzog. Cette demande a alarmé ses détracteurs, qui y voient une tentative de contourner l’État de droit.

Dans un message vidéo, Nétanyahou affirme que, du fait de la situation « sécuritaire et politique » actuelle d’Israël, il est impossible pour lui de comparaître devant le tribunal plusieurs fois par semaine.

Sa demande de grâce n’est que le dernier rebondissement d’une affaire qui dure depuis des années. Elle pourrait avoir des implications importantes aussi bien pour le système judiciaire israélien que pour l’avenir politique de Nétanyahou, alors que des élections sont prévues l’année prochaine.

Quelles sont les accusations qui pèsent contre lui ?

Nétanyahou, 76 ans, est incontestablement la figure politique la plus importante de la politique israélienne moderne. Il a été élu premier ministre pour la première fois en 1996 et en est aujourd’hui à son sixième mandat.

Il est mis en examen pour « corruption, fraude et abus de confiance », dans le cadre d’une série d’enquêtes qui remontent à 2016. Il fait l’objet de poursuites dans trois affaires distinctes identifiées par des numéros : l’« affaire 1 000 », l’« affaire 2 000 » et l’« affaire 4 000 ». Le procès a débuté en 2020.

Dans l’« affaire 1 000 », le premier ministre est soupçonné d’avoir reçu l’équivalent d’environ 200 000 dollars américains (172 000 euros) de cadeaux, notamment des cigares et du champagne, de la part du producteur hollywoodien Arnon Milchan et du milliardaire australien James Packer.

L’« affaire 2 000 » concerne des rencontres présumées entre Nétanyahou et Arnon Mozes, le propriétaire du célèbre journal Yediot Ahronot. L’accusation affirme que Mozes a proposé au chef du gouvernement une couverture médiatique favorable en échange de restrictions imposées à l’un de ses journaux concurrents.

Enfin, l’« affaire4 000 » concerne un conglomérat de télécommunications Bezeq. La procureure générale allègue l’existence d’un autre accord réciproque : Nétanyahou serait présenté sous un jour favorable sur un site d’informations en ligne géré par Bezeq, en échange de son soutien à des modifications réglementaires qui profiteraient à l’actionnaire majoritaire du conglomérat.

Nétanyahou a toujours nié toute malversation dans ces affaires, affirmant être victime d’une « chasse aux sorcières ». En 2021, il a qualifié les accusations de « fabriquées et ridicules ». Lorsqu’il a témoigné à la barre en 2024, il a déclaré :

« Ces enquêtes sont nées du péché. Il n’y avait pas d’infraction, alors ils en ont trouvé une. »

Des experts en droit israélien ont souligné qu’une grâce ne peut être accordée qu’une fois qu’une personne a été condamnée pour un crime. Mais Nétanyahou ne propose pas de reconnaître sa responsabilité ou sa culpabilité dans ces affaires, et il ne le fera probablement jamais. Il demande simplement une grâce afin de pouvoir continuer à exercer ses fonctions.

L’indépendance du système judiciaire israélien

Depuis le début du procès en 2020, de nombreuses personnes ont témoigné devant la justice, notamment d’anciens collaborateurs de Nétanyahou qui ont conclu des accords avec l’accusation et ont été interrogés en tant que témoins à charge. Des éléments assez accablants ont donc été présentés contre le premier ministre.

Il a toutefois su se montrer extrêmement habile et politiquement intelligent en utilisant à chaque occasion d’autres sujets, en particulier la guerre à Gaza, pour tenter de reporter ou d’interrompre la procédure.

Après le 7 octobre 2023, le nombre de jours d’audience a été limité pour des raisons de sécurité. Selon les médias, Nétanyahou a fréquemment demandé l’annulation de ses audiences, justifiant ces demandes par le fait qu’il avait une guerre à gérer.

Les partisans du premier ministre soutiennent sa demande de grâce, mais celle-ci met en lumière des questions plus larges concernant l’indépendance du système judiciaire israélien.

Au début de l’année 2023, le gouvernement a présenté des plans visant à réformer le système judiciaire, ce qui, selon ses détracteurs, affaiblirait la Cour suprême et le système israélien de contrôle et d’équilibre des pouvoirs. Nétanyahou n’a pas participé à cette initiative, car la procureure générale a déclaré que son implication constituerait un conflit d’intérêts en raison de son procès pour corruption, mais plusieurs ministres de son cabinet s’y sont associés.

Des manifestations massives ont eu lieu partout en Israël en réponse à ce projet. Les contestataires y ont vu une attaque frontale contre les fondements mêmes du système juridique israélien.

La demande de grâce s’inscrit donc dans ce contexte plus large, même si les deux questions ne sont pas formellement liées. Les opposants à Nétanyahou affirment que sa requête représente une nouvelle preuve du fait que lui et sa coalition ont une conception fondamentalement différente de la leur de ce que doit être l’État de droit.

La survie politique de Nétanyahou

Quand le premier ministre a été réélu à la tête du parti Likoud le 7 novembre 2025, il a annoncé son intention de se présenter à nouveau aux élections l’année prochaine – et souligné qu’il s’attendait à être désigné premier ministre une fois de plus.

La loi fondamentale israélienne suggère que Nétanyahou ne pourrait pas se présenter s’il était condamné pour une infraction grave, mais il n’est pas certain qu’il serait effectivement empêché de se présenter à ce stade.

Selon l’agence de presse Anadolu, Nétanyahou souhaiterait avancer les élections de novembre à juin dans l’espoir de pouvoir conclure d’ici là des accords visant à normaliser les relations avec l’Arabie saoudite et l’Indonésie. Cela correspond à son habitude d’utiliser les succès en matière de politique étrangère pour compenser ses problèmes intérieurs.

À l’approche des élections, le premier ministre israélien tente désormais toutes les manœuvres possibles pour améliorer sa position, et la grâce présidentielle n’est que l’une d’elles. C’est probablement la seule option qu’il lui reste pour faire disparaître l’affaire, car le procès dure depuis si longtemps que, tôt ou tard, le tribunal devra prendre une décision.

The Conversation

Michelle Burgis-Kasthala ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les deux grands enjeux derrière la demande de grâce de Benyamin Nétanyahou – https://theconversation.com/les-deux-grands-enjeux-derriere-la-demande-de-grace-de-benyamin-netanyahou-271012

Crise de la dette: les quatre leviers qui peuvent aider le Sénégal à éviter la restructuration

Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco

Le Fonds monétaire international (FMI) a réévalué la dette du Sénégal à 132 % du PIB, entraînant une dégradation de sa note souveraine. Les discussions avec le FMI avancent lentement et le pays rencontre des difficultés pour lever des financements sur les marchés internationaux.

Malgré tout, la dette reste soutenable depuis 2024, mais elle place le Sénégal devant un dilemme : restructurer immédiatement ou poursuivre la stratégie actuelle, qui permet de rembourser les échéances sans accord avec le FMI et de maintenir son Plan de redressement économique et social.
.
En tant qu’économiste ayant étudié les relations entre le FMI et le Sénégal sur quarante ans, je ne préconise pas une restructuration de cette dette.

En dépit d’un besoin de financement de 5 800 milliards de F CFA pour 2025, il est préférable de poursuivre la trajectoire actuelle et le plan de redressement, tout en recherchant un accord avec le FMI, aligné sur la “Vision 2050”.

Qu’est-ce qu’une restructuration de la dette ?

Une restructuration de la dette est un « réaménagement négocié des obligations d’un État pour restaurer la soutenabilité de sa dette » . Elle intervient lorsque le pays n’est plus en mesure de payer ses dettes sans compromettre sa stabilité économique et sociale. Autrement dit, elle intervient en cas de défaut de paiement. Or, ce n’est pas la situation actuelle du Sénégal. Une restructuration vise surtout à alléger la pression financière et à redonner des marges budgétaires.




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Elle repose sur deux principes simples : un pays ne peut pas continuer à emprunter indéfiniment, et les créanciers ont parfois du mal à se coordonner entre eux.

Une restructuration peut prendre plusieurs formes :

  • réduction du principal (haircut) : le créancier accepte d’abandonner une partie de la somme due. C’est la solution la plus lourde, réservée aux situations de détresse sévère.

  • reprofilage : le pays paie tout, mais plus lentement et moins cher, parfois avec une période de grâce. Cela facilite l’ajustement budgétaire sans choc majeur.

  • rééchelonnement : report des échéances dans le temps, souvent sous l’égide du Club de Paris – un groupe informel de pays créanciers dont le rôle est coordonner la restructuration de la dette publique des États qui n’arrivent plus à rembourser leurs emprunts – ou de créanciers privés, avec des conditions financières assouplies.

  • cadre commun du G20 : restructuration globale et coordonnée entre tous les créanciers, visant à éviter les blocages, garantir la transparence et s’accompagner d’un programme macroéconomique avec le FMI.




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Les implications économiques

Plusieurs études comme celle de l’économiste américain Barry Eichengreen montrent qu’une restructuration de la dette peut réduire fortement l’investissement privé, fragiliser les banques exposées aux titres publics et limiter l’accès du pays aux financements extérieurs. Elle augmente aussi les primes de risque et peut entraîner une crise de confiance.

Dans une économie comme celle du Sénégal, intégrée à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) et sans politique monétaire indépendante, ces chocs sont très difficiles à absorber.

À long terme, une restructuration peut être utile si elle est bien pensée et accompagnée de réformes crédibles. Elle peut améliorer la structure de la dette, réduire les intérêts, libérer des marges pour les dépenses prioritaires et restaurer la confiance.

Mais ces avantages dépendent du maintien d’une dynamique de croissance non entravée par des ajustements trop brutaux. Ce qui est impossible à avoir avec le FMI.

Le Sénégal doit-il restructurer sa dette publique ?

Le Sénégal a un endettement très élevé, mais il reste soutenable selon le mode de calcul courant. On compare les dépenses obligatoires de l’État (salaires, transferts, dépenses de fonctionnement et d’investissement) à ses recettes. Puis, on vérifie si le service de la dette reste supportable. Selon ce calcul, basé sur la dernière loi de finances initiale, le Sénégal se situe dans la catégorie des pays à haut risque, mais pas en situation de défaut de paiement.

En revanche, les besoins de financement augmentent, et la confiance des marchés s’est affaiblie après la révélation des dettes cachées et l’absence d’accord avec le FMI.




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Malgré ce contexte difficile, le Sénégal continue de payer sa dette, mais les taux d’intérêt très élevés aggravent le coût du service de la dette et réduisent les marges pour investir. Aujourd’hui, 16 % des recettes fiscales et 50 % des revenus de l’État servent à rembourser la dette, contre 25 % en moyenne en Afrique.

Cette situation peut-elle durer ? Une restructuration pourrait alléger la pression, car refuser d’y recourir expose le pays à un risque de crise de liquidité pouvant se transformer en crise financière et économique.

Ce contexte financier est très tendu, mais il reste, selon nous, soutenable. Il peut même s’améliorer si le pays exploite pleinement ses atouts. Le Sénégal dispose en effet d’un environnement prometteur qui peut éviter une restructuration immédiate de la dette.

Ces atouts tournent autour de ces facteurs :

  • Une population jeune, dynamique et entreprenante

  • Une stabilité politique et institutionnelle dans une région instable.

  • Une croissance potentielle solide (8 % -10 %), renforcée par le gaz, le pétrole et l’or.

  • Une administration fiscale et financière en constante amélioration grâce
    aux réformes récentes.

. Un potentiel enviable dans l’agrobusiness, les ressources halieutiques, les services et le numérique, et l’accès encore possible aux financements extérieurs confessionnels.

Eviter la restructuration du type FMI

Fort de ces atouts, le Sénégal doit éviter une restructuration encadrée par le FMI, car impliquant forcément un programme du FMI. Celui-ci est fondé sur des politiques bien connues :

• Une politique fiscale restrictive : forte réduction du déficit, diminution des dépenses publiques, élimination des subventions, hausse des impôts, licenciements administratifs,

• Une privatisation des entreprises publiques et para publiques,

• Une politique monétaire restrictive (augmentation du coût du crédit) si le pays dispose d’une politique monétaire autonome,

• Une libéralisation totale du secteur financier et du commerce extérieur.

Ces politiques risqueraient d’exacerber la contraction de l’activité économique au lieu de la résoudre car, du fait du régime de change fixe, le Sénégal ne dispose pas du levier monétaire et du taux de change pour atténuer les effets négatifs que ces mesures auraient sur l’activité économique.

Autrement dit, les déséquilibres budgétaires vont être rétablis au détriment d’une croissance économique endogène et inclusive, exacerbant les inégalités économiques et sociales, et la paupérisation des populations.

Entrer dans une restructuration maintenant créerait un cercle vicieux : une contraction de l’activité économique occasionnant une baisse des recettes et des difficultés à atteindre les objectifs du programme. Ce qui entraînera alors davantage d’austérité.

Il faudra donc tout faire pour éviter ce scénario et concevoir une autre stratégie pour desserrer la pression sur les finances publiques et mieux gérer la dette.

Une stratégie alternative

Éviter une restructuration immédiate ne veut pas dire rester passif. Il faut au contraire bâtir une stratégie solide autour de quatre leviers :

  • D’abord, privilégier une approche basée sur la transparence : terminer l’inventaire de la dette, publier tous les rapports et élaborer un plan de gestion conforme aux recommandations de la Cour des comptes. Cette approche devrait idéalement s’accompagner d’un accord formel avec le FMI pour valider le cadre macroéconomique proposé par le Sénégal et renforcer la transparence budgétaire, envoyant ainsi un signal fort de confiance aux marchés internationaux.

  • Le deuxième levier consiste à distinguer clairement la dette de l’État central de celle des entreprises publiques et des garanties souveraines.

Pour la dette centrale, le gouvernement sénégalais peut renégocier les maturités des Euro-obligations et prêts commerciaux à taux élevés sur le long terme sans une restructuration formelle. L’État doit chercher à convertir les prêts bilatéraux à court terme en financements concessionnels ou partenariats sectoriels, tout en privilégiant les financements auprès de partenaires bilatéraux et multilatéraux (Chine, Turquie, Inde, pays du Golfe).

Ce reprofilage partiel, conçu indépendamment du FMI, pourrait améliorer la liquidité et libérer des marges pour soutenir l’économie. L’État doit se concentrer sur les obligations à court terme (bons du Trésor et titres de moins de deux ans) pour refinancer, renégocier les taux ou prolonger les échéances, afin de ne pas déstabiliser le système bancaire de l’Uemoa.

  • Le troisième levier consiste à étaler l’ajustement fiscal sur plusieurs années, élargir l’assiette fiscale et engager une réforme axée sur l’équité. Le gouvernement doit aussi renforcer la gouvernance des régies financières et mettre en place une gestion efficace des revenus tirés du gaz, du pétrole et des autres ressources naturelles.

  • L’exploitation du gaz et du pétrole offre au Sénégal un levier supplémentaire : valoriser les revenus futurs pour négocier de meilleures conditions. La création d’un fonds de stabilisation et d’un cadre transparent d’exploitation de ces ressources peut réduire la charge de la dette et permettre d’investir dans la formation des jeunes, le capital humain et les services publics.




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Que retenir ?

Tant que le FMI maintient ses conditions classiques ou retarde les négociations, le Sénégal ne devrait pas restructurer sa dette. La stratégie à suivre consiste à :

• Consolider graduellement les finances publiques en réduisant les dépenses de fonctionnement de l’État central et en fusionnant les directions et les agences publiques

• Préserver l’investissement public, relancer l’investissement privé et élaborer des mesures spécifiques de relance de la croissance economique;

• Négocier des conditions moins procycliques et contraignantes;

• Finaliser un programme avec le FMI basé sur la Vision 2050;

• Et n’envisager une restructuration qu’en dernier recours, dans un cadre structuré, repensé et adossé aux priorités économiques du gouvernement sénégalais et plus favorable.

Une dette bien analysée et bien gérée ne peut pas déboucher sur une défaillance économique. Au contraire, elle peut devenir un outil puissant de souveraineté pour favoriser le plein emploi, réduire la pauvreté et promouvoir la justice économique et sociale.

The Conversation

Souleymane Gueye receives funding from Monterey Institute of International Studies and the Fullbright foundation

– ref. Crise de la dette: les quatre leviers qui peuvent aider le Sénégal à éviter la restructuration – https://theconversation.com/crise-de-la-dette-les-quatre-leviers-qui-peuvent-aider-le-senegal-a-eviter-la-restructuration-270177

Pourquoi l’IA oblige les entreprises à repenser la valeur du travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Une étude souligne que sur 178 références citées par une IA, 69 renvoyaient à des références incorrectes ou inexistantes. GoldenDayz/Shutterstock

Le rapport entre intelligence artificielle et emploi nécessite de repenser en profondeur l’analyse des tâches dans une entreprise. Il se joue à deux niveaux : dans la compréhension des chaînes de valeur de l’entreprise et dans la capacité des dirigeants à l’appréhender. L’enjeu ? Identifier avec précision où et comment injecter l’IA. Car celle-ci peut mentir, inventer des références et se tromper.


Les sombres prédictions sur la disparition des emplois intellectuels d’entrée de carrière alimentent un débat déjà ancien sur la fongibilité du travail face aux avancées de l’intelligence artificielle (IA) – soit le remplacement d’un emploi par un autre.

Et si la véritable question n’est pas ce qui peut être substitué, mais par où et comment cette substitution crée ou détruit de la valeur pour l’entreprise ? C’est que nous soulignons dans notre étude réalisée par le Global Partnership on AI (GPAI) et le Centre d’expertise international de Montréal en intelligence artificielle (Ceimia).

L’enjeu pour l’intelligence artificielle est de dépasser l’identification par catégorie des emplois, et plus finement des tâches automatisables, pour comprendre leur position stratégique dans la chaîne de création de valeur.

Encore aujourd’hui, l’essentiel des études sur l’impact de l’IA dans le domaine procède par décomposition : identifier des tâches, évaluer la capacité de celles-ci à être automatisées, agréger les résultats. Cette méthodologie, héritée de Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, qui estimaient que l’automatisation présentait un risque pour 47 % des emplois, comprend des limites.

Elle ignore la fonction économique spécifique de chaque tâche prise individuellement dans la définition d’un emploi, mais aussi le processus de création de valeur.

Alors où et comment l’IA peut-elle avoir une valeur ajoutée dans l’entreprise ? Comment les dirigeants peuvent-ils s’en emparer pour être le meilleur architecte des interactions homme-machine ? Comment accompagner cette transition ?

Scandale Deloitte Australie

Le scandale Deloitte d’octobre 2025 illustre cette problématique. Deloitte Australie a dû rembourser partiellement une facture de 440 000 dollars australiens (environ 248 000 euros). Pourquoi ? Un rapport commandé par le gouvernement s’est révélé avoir été produit avec Azure OpenAI GPT-4o… sans divulgation initiale.

Le travail contenait des références académiques inexistantes, des citations inventées, et des experts fictifs. Qui plus est, une fois ces problèmes détectés, le cabinet a substitué aux fausses références d’autres bien réelles, qui ne soutenaient pas les conclusions initiales du document.




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Deloitte avait été choisi, non pas pour ses capacités rédactionnelles, mais parce qu’il apportait une assurance d’expertise indépendante, une garantie de fiabilité des sources, un engagement de responsabilité professionnelle. En automatisant sans contrôle, le cabinet a détruit précisément ce pour quoi il était payé.

Références inexistantes

Ce phénomène n’est pas isolé. Une étude du Cureus Journal of Medical Science montre que sur 178 références citées par une IA, 69 renvoyaient à des références incorrectes ou inexistantes. Plus troublant encore : des termes fictifs se propagent désormais dans la littérature scientifique réelle après avoir été générés par l’IA.

Cette asymétrie révèle que la « valeur » d’une tâche dépend autant de sa place dans la chaîne de production que de son « rôle » à l’égard des autres tâches, de la manière dont elle les influence.

L’impact délétère de l’usage de l’IA dans ce type de contexte a été illustré par le cas de l’assistant médical Nabla. Fin 2024, l’outil proposé par cette société permettant une prise de note automatisée dans le domaine médical avait été utilisé par plus de 230 000 médecins et 40 organisations de santé. Il avait permis la transcription de 7 millions de consultations.

À cette date, une étude a révélé que le logiciel avait inventé des phrases entières, faisant référence à des médicaments inexistants, comme « hyperactivated antibiotics », des commentaires non prononcés… le tout dans un contexte où tous les enregistrements audio des patients concernés avaient été effacés, rendant impossible une quelconque vérification a posteriori.

Cerner la tâche automatisable avec l’IA

À l’ère de l’IA, il faut dépasser les seuls critères de destruction d’emplois ou de potentiel d’automatisation pour évaluer chaque tâche selon trois dimensions complémentaires.

Dépendance opérationnelle

La première dimension concerne la dépendance opérationnelle, c’est-à-dire la façon dont la qualité d’une tâche impacte les tâches suivantes. Une forte dépendance, comme l’extraction de données servant à définir une stratégie, exige la prudence car les erreurs se propagent dans toute la chaîne. À l’inverse, une faible dépendance, comme la simple mise en forme d’un document, tolère mieux l’automatisation.

Connaissance non codifiable

La deuxième dimension évalue la part de connaissance non codifiable nécessaire à la tâche. Il s’agit de tout ce qui relève de l’expérience, de l’intuition et du jugement contextuel, impossible à traduire en règles explicites. Plus cette part est élevée, plus il faut maintenir un couplage étroit humain-machine pour interpréter les signaux faibles et mobiliser le discernement humain.

Réversibilité

La troisième dimension concerne la réversibilité, soit la capacité à corriger rapidement une erreur. Les tâches à faible réversibilité, comme un diagnostic médical préopératoire ou la gestion d’infrastructures critiques, exigent une supervision humaine forte, car une erreur peut avoir des conséquences graves. Les tâches réversibles, comme les brouillons ou l’exploration de pistes, acceptent davantage d’autonomie.

Quatre interactions avec une IA

Ces trois dimensions dessinent quatre modalités d’interaction avec l’IA, recommandées en fonction des tâches à effectuer.

L’automatisation est recommandée pour les tâches peu interdépendantes, réversibles et codifiables, comme la mise en forme, l’extraction de données ou les premiers jets.

La collaboration humain-machine convient aux situations de dépendance modérée, mais de haute réversibilité, où les erreurs peuvent être gérées, comme l’analyse exploratoire ou la recherche documentaire.

Certaines tâches demeurent du ressort exclusif de l’humain, du moins pour l’heure. Il s’agit notamment des décisions stratégiques qui cumulent une forte interdépendance des tâches, une part importante de connaissance non codifiable issue de l’expérience et une faible réversibilité des choix effectués.

Le chatbot de relation client d’Air Canada a commis des erreurs de tarification.
Miguel Lagoa/Shutterstock

La supervision inversée s’impose lorsque l’IA produit, mais que l’humain doit valider systématiquement, notamment en cas de forte dépendance ou de faible réversibilité. Le cas Air Canada montre que lâcher la bride à une IA dans un tel contexte est hautement dommageable. Ici, le chatbot de la compagnie aérienne avait affirmé qu’on pouvait demander rétroactivement un tarif spécifique lié à des évènements familiaux, ce qui s’est révélé totalement faux.

Attaquée en justice par le passager qui s’estimait trompé, la compagnie a été condamnée au motif qu’elle était l’entité responsable de l’IA et de son usage. Or, elle ne la supervisait pas. L’impact financier de cette condamnation peut sembler faible (le remboursement du passager), mais le coût tant en termes de réputation que pour l’actionnaire est loin d’avoir été négligeable.

Quatre compétences clés pour un manager

Chaque chaîne de valeur rassemble une grande variété de tâches qui ne se distribuent pas selon une logique uniforme : les quatre modalités d’automatisation se retrouvent entremêlées de manière hétérogène.

Le manager devient alors l’architecte de ces chaînes de valeur hybrides, et doit développer quatre compétences clés pour les piloter efficacement.

  • Il lui faut maîtriser l’ingénierie de workflows cognitifs, c’est-à-dire identifier avec précision où et comment injecter l’IA de manière optimale dans les processus.

  • Il doit être capable de diagnostiquer les interdépendances opérationnelles propres à chaque contexte, plutôt que d’appliquer mécaniquement des grilles d’analyse externes focalisées uniquement sur le coût du travail.

  • « Désintermédiation cognitive » : il s’agit d’orchestrer les nouveaux rapports au savoir créés par l’IA tout en préservant la transmission des compétences tacites qui font la richesse d’une organisation.

  • Le manager doit porter une éthique de la substitution, en arbitrant constamment entre l’efficience immédiate qu’offre l’automatisation et la préservation du capital humain sur le long terme.

Un paradoxe technique éclaire ces enjeux. Les modèles de raisonnement les plus avancés hallucinent paradoxalement plus que leurs prédécesseurs, révélant un arbitrage inhérent entre capacité de raisonnement et fiabilité factuelle. Cette réalité confirme que l’impact de l’IA sur le monde du travail ne peut se réduire à une simple liste de métiers condamnés à disparaître.

Les dimensions analytiques présentées ici offrent précisément un cadre pour dépasser les approches simplistes. Elles permettent de positionner le management dans un rôle nouveau : celui d’arbitre et d’urbaniste cognitif, capable de concevoir l’architecture des interactions humain-machine au sein de l’organisation.

Bien conduite, cette transformation peut enrichir l’expérience humaine du travail, au lieu de l’appauvrir.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l’Union Européenne dans le cadre de ses projets de recherche.

– ref. Pourquoi l’IA oblige les entreprises à repenser la valeur du travail – https://theconversation.com/pourquoi-lia-oblige-les-entreprises-a-repenser-la-valeur-du-travail-268253

Quand l’IA fait n’importe quoi, le cas du gratte-ciel et du trombone à coulisse

Source: The Conversation – France in French (2) – By Frédéric Prost, Maître de conférences en informatique, INSA Lyon – Université de Lyon

Images générées par IA en réponse à la requête « Dessine-moi un gratte-ciel et un trombone à coulisse côte à côte pour qu’on puisse apprécier leur taille respective » (par ChatGPT à gauche, par Gemini à droite). CC BY

Une expérience relativement simple consistant à demander à une intelligence artificielle générative de comparer deux objets de tailles très différentes permet de réfléchir aux limites de ces technologies.


Les intelligence artificielle (IA) génératives font désormais partie de notre quotidien. Elles sont perçues comme des « intelligences », mais reposent en fait fondamentalement sur des statistiques. Les résultats de ces IA dépendent des exemples sur lesquels elles ont été entraînées. Dès qu’on s’éloigne du domaine d’apprentissage, on peut constater qu’elles n’ont pas grand-chose d’intelligent. Une question simple comme « Dessine-moi un gratte-ciel et un trombone à coulisse côte à côte pour qu’on puisse apprécier leurs tailles respectives » vous donnera quelque chose comme ça (cette image a été générée par Gemini) :

Sur l’image générée par IA on voit que le gratte ciel et le trombone à coulisse ont presque la même taille
Image générée par l’IA Gemini en réponse au prompt (la requête) : Dessine-moi un gratte-ciel et un trombone à coulisse côte à côte pour qu’on puisse apprécier leur taille respective.
Fourni par l’auteur

L’exemple provient du modèle de Google, Gemini, mais le début de l’ère des IA génératives remonte au lancement de ChatGPT en novembre 2022 et ne date que d’il y a trois ans. C’est une technologie qui a changé le monde et qui n’a pas de précédent dans son taux d’adoption. Actuellement ce sont 800 millions d’utilisateurs, selon OpenAI, qui chaque semaine, utilisent cette IA pour diverses tâches. On notera que le nombre de requêtes diminue fortement pendant les vacances scolaires. Même s’il est difficile d’avoir des chiffres précis, cela montre à quel point l’utilisation des IA est devenue courante. À peu près un étudiant sur deux utilise régulièrement des IA.

Les IA : des technologies indispensables ou des gadgets ?

Trois ans, c’est à la fois long et court. C’est long dans un domaine où les technologies évoluent en permanence, et court en termes sociétaux. Même si on commence à mieux comprendre comment utiliser ces IA, leur place dans la société n’est pas encore quelque chose d’assuré. De même la représentation mentale qu’ont ces IA dans la culture populaire n’est pas établie. Nous en sommes encore à une alternance entre des positions extrêmes : les IA vont devenir plus intelligentes que les humains ou, inversement, ce ne sont que des technologies tape-à-l’œil qui ne servent à rien.

En effet, un nouvel appel à faire une pause dans les recherches liées aux IA a été publié sur fond de peur liée à une superintelligence artificielle. De l’autre côté sont promis monts et merveilles, par exemple un essai récent propose de ne plus faire d’études, car l’enseignement supérieur serait devenu inutile à cause de ces IA.

Difficile de sortir de leurs domaines d’apprentissage

Depuis que les IA génératives sont disponibles, je mène cette expérience récurrente de demander de produire un dessin représentant deux objets très différents et de voir le résultat. Mon but par ce genre de prompt (requête) est de voir comment le modèle se comporte quand il doit gérer des questions qui sortent de son domaine d’apprentissage. Typiquement cela ressemble à un prompt du type « Dessine-moi une banane et un porte-avions côte à côte pour qu’on se rende compte de la différence de taille entre les deux objets ». Ce prompt en utilisant Mistral donne le résultat suivant :

L’IA génère une image d’une banane qui a la même taille qu’un porte-avions
Capture d’écran d’un prompt et de l’image générée par l’IA Mistral.
Fourni par l’auteur

À ce jour je n’ai jamais trouvé un modèle qui donne un résultat censé. L’image donnée en illustration ci-dessus (ou en tête de l’article) est parfaite pour comprendre comment fonctionnent ce type d’IA et quelles sont ses limites. Le fait qu’il s’agisse d’une image est intéressant, car cela rend palpables des limites qui seraient moins facilement discernables dans un long texte.

Ce qui frappe est le manque de crédibilité dans le résultat. Même un enfant de 5 ans voit que c’est n’importe quoi. C’est d’autant plus choquant qu’avec la même IA il est tout à fait possible d’avoir de longues conversations complexes sans pour autant qu’on ait l’impression d’avoir affaire à une machine stupide. D’ailleurs ce même type d’IA peut tout à fait réussir l’examen du barreau ou répondre avec une meilleure précision que des professionnels sur l’interprétation de résultats médicaux (typiquement, repérer des tumeurs sur des radiographies).

D’où vient l’erreur ?

La première chose à remarquer est qu’il est difficile de savoir à quoi on est confronté exactement. Si les composants théoriques de ces IA sont connus dans la réalité, un projet comme celui de Gemini (mais cela s’applique aussi aux autres modèles que sont ChatGPT, Grok, Mistral, Claude, etc.) est bien plus compliqué qu’un simple LLM couplé à un modèle de diffusion.

Un LLM est une IA qui a été entraînée sur des masses énormes de textes et qui produit une représentation statistique de ces derniers. En gros, la machine est entraînée à deviner le mot qui fera le plus de sens, en termes statistiques, à la suite d’autres mots (votre prompt).

Les modèles de diffusion qui sont utilisés pour engendrer des images fonctionnent sur un principe différent. Le processus de diffusion est basé sur des notions provenant de la thermodynamique : on prend une image (ou un son) et on ajoute du bruit aléatoire (la neige sur un écran) jusqu’à ce que l’image disparaisse, puis ensuite on fait apprendre à un réseau de neurones à inverser ce processus en lui présentant ces images dans le sens inverse du rajout de bruit. Cet aspect aléatoire explique pourquoi avec le même prompt le modèle va générer des images différentes.

Un autre point à considérer est que ces modèles sont en constante évolution, ce qui explique que le même prompt ne donnera pas le même résultat d’un jour à l’autre. De nombreuses modifications sont introduites à la main pour gérer des cas particuliers en fonction du retour des utilisateurs, par exemple.

À l’image des physiciens, je vais donc simplifier le problème et considérer que nous avons affaire à un modèle de diffusion. Ces modèles sont entraînés sur des paires images-textes. Donc on peut penser que les modèles de Gemini et de Mistral ont été entraînés sur des dizaines (des centaines ?) de milliers de photos et d’images de gratte-ciel (ou de porte-avions) d’un côté, et sur une grande masse d’exemples de trombone à coulisse (ou de bananes) de l’autre. Typiquement des photos où le trombone à coulisse est en gros plan. Il est très peu probable que, dans le matériel d’apprentissage, ces deux objets soient représentés ensemble. Donc le modèle n’a en fait aucune idée des dimensions relatives de ces deux objets.

Pas de « compréhension » dans les modèles

Les exemples illustrent à quel point les modèles n’ont pas de représentation interne du monde. Le « pour bien comparer leurs tailles » montre qu’il n’y a aucune compréhension de ce qui est écrit par les machines. En fait les modèles n’ont pas de représentation interne de ce que « comparer » signifie qui vienne d’ailleurs que des textes dans lesquels ce terme a été employé. Ainsi toute comparaison entre des concepts qui ne sont pas dans le matériel d’apprentissage sera du même genre que les illustrations données en exemple. Ce sera moins visible mais tout aussi ridicule. Par exemple, cette interaction avec Gemini « Considérez cette question simple : “Le jour où les États-Unis ont été établis est-il dans une année bissextile ou une année normale ?”. »

Lorsqu’il a été invoqué avec le préfixe CoT (Chain of Thought, une évolution récente des LLMs dont le but est de décomposer une question complexe en une suite de sous-questions plus simples), le modèle de langage moderne Gemini a répondu : « Les États-Unis ont été établis en 1776. 1776 est divisible par 4, mais ce n’est pas une année séculaire (de cent ans), c’est donc une année bissextile. Par conséquent, le jour où les États-Unis ont été établis était dans une année normale. »

On voit bien que le modèle déroule la règle des années bissextiles correctement, donnant par là même une bonne illustration de la technique CoT, mais il conclut de manière erronée à la dernière étape ! Ces modèles n’ont en effet pas de représentation logique du monde, mais seulement une approche statistique qui crée en permanence ce type de glitchs qui peuvent paraître surprenants.

Cette prise de conscience est d’autant plus salutaire qu’aujourd’hui, les IA écrivent à peu près autant d’articles publiés sur Internet que les humains. Ne vous étonnez donc pas d’être étonné par la lecture de certains articles.

The Conversation

Frédéric Prost ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand l’IA fait n’importe quoi, le cas du gratte-ciel et du trombone à coulisse – https://theconversation.com/quand-lia-fait-nimporte-quoi-le-cas-du-gratte-ciel-et-du-trombone-a-coulisse-268033

Recul démocratique en Côte d’Ivoire : les élections laissent encore moins de place à la liberté

Source: The Conversation – in French – By Jesper Bjarnesen, Senior researcher, The Nordic Africa Institute

Les Ivoiriens se sont rendus aux urnes le 25 octobre 2025. Ils devaient choisir entre le président sortant Alassane Ouattara, qui visait un quatrième mandat, et quatre candidats n’ayant pas le soutien des grands partis d’opposition. Le choix était très limité, les trois principaux candidats de l’opposition ayant été interdits de se présenter. Ouattara a une nouvelle fois remporté une victoire écrasante au premier tour avec 89,77 % des voix.

Je suis chercheur. J’observe l’évolution politique en Côte d’Ivoire depuis 15 ans, et je participe actuellement à un projet sur les mouvements de boycott qui étudie le cas de la Côte d’Ivoire.

Cela éclaire ma lecture des élections présidentielles de 2025 et les perspectives démocratiques de la Côte d’Ivoire.

La Côte d’Ivoire est généralement considérée comme un leader régional en matière de performances économiques. Pourtant, les élections de 2025 poursuivent une tendance inquiétante de recul démocratique et de polarisation politique.

Les élections législatives du 27 décembre seront un test pour la résilience démocratique du pays.

Le contexte préélectoral

Au cours des mois qui ont précédé les élections présidentielles, les principaux candidats de l’opposition ont été exclus. Un certain désintérêt politique s’est alors installé dans un espace démocratique de plus en plus restreint.

Ouattara a annoncé sa candidature en août. Cela s’est fait malgré les objections généralisées à sa candidature pour un troisième mandat en 2020, tant au pays qu’à l’étranger.

Comme en 2020, ses détracteurs ont insisté sur le fait que Ouattara outrepassait son mandat constitutionnel d’un seul mandat présidentiel, renouvelable une fois. Il a fait valoir qu’une révision de 2016 lui donnait le droit de se présenter deux fois.

À l’approche du jour du scrutin, le paysage politique ivoirien était marqué par la polarisation, la répression et l’incertitude.

Les tensions se sont intensifiées début septembre lorsque le Conseil constitutionnel a disqualifiécinq candidats de l’opposition de premier plan. L’ancien président Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé et Guillaume Soro ont été exclus en raison de condamnations pénales antérieures. Les deux principaux challengers, Tidjane Thiam et Pascal Affi N’Guessan, ont été écartés pour des raisons de procédure.

Cette exclusion a quasiment assuré la victoire de Ouattara, dont la campagne s’est concentrée sur l’obtention d’une majorité absolue.

Début octobre, le Conseil national de sécurité a interdit les rassemblements publics, à l’exception de ceux organisés par les candidats officiels, au motif de « maintenir l’ordre public ». Il a également imposé des restrictions supplémentaires sur les mobilisations citoyennes. Il a utilisé la lettre de la loi pour servir les intérêts de Ouattara en limitant les manifestations contre sa candidature.

Malgré ces interdictions, les partis d’opposition ont appelé à des manifestations quotidiennes, mais les rassemblements étaient généralement peu nombreux et rapidement dispersés par les forces de sécurité.

Trois jours avant les élections, Gbagbo a dénoncé ce qu’il a qualifié de « coup d’État civil » et a exprimé son soutien à ceux qui « protestaient contre ce vol électoral ».

Le 11 octobre, des manifestants sont descendus dans les rues d’Abidjan. Ces actes de défiance ont conduit à quelque 700 arrestations et 80 peines de prison pour trouble à l’ordre public. Onze personnes ont été tuées lors d’affrontements entre les forces de sécurité et les manifestants.

Avec d’autres observateurs nationaux et internationaux, Amnesty International a dénoncé la répression des manifestations. Dans le même temps, le gouvernement a déployé 40 000 agents de sécurité à travers le pays.

La France, la Cedeao et l’UE sont restées largement silencieuses. Elles ont généralement privilégié la stabilité et les relations stratégiques avec le gouvernement ivoirien au détriment de la responsabilité démocratique. Cette passivité risque d’effriter davantage la crédibilité de ces acteurs internationaux tout en renforçant les discours sur le double standard occidental dans la région.

Alors que les partis d’opposition exclus ont tenté, sans grand succès, de mobiliser leurs partisans dans les rues, les candidats restants, représentant de petits partis ou coalitions récemment créés, ont adopté une stratégie différente.

La dirigeante du Mouvement des générations capables, Simone Ehivet Gbagbo (ancienne première dame, qui a divorcé de l’ex-président Gbagbo en 2023), a déploré l’élimination de son ex-mari. Mais dans les dernières semaines de la campagne, elle a insisté sur le fait qu’il était trop tard pour appeler les gens à descendre dans la rue.
Elle a plutôt appelé les gens à voter.

Jour du scrutin

Le jour du scrutin s’est déroulé dans le calme dans l’ensemble du pays, mais des affrontements violents ont éclaté dans plusieurs villes. Le président de la Commission électorale indépendante, Ibrahim Kuibiert Coulibaly, a qualifié ces incidents de « marginaux » et « rapidement maîtrisés ».

Si le résultat des élections n’a jamais fait de doute, le taux de participation était moins prévisible. Le taux de participation confirmé de 50,1 % montre que de nombreux électeurs sont restés chez eux, beaucoup par apathie, mais aussi par crainte des risques d’affrontements violents autour des bureaux de vote.

Les résultats provisoires annoncés le 27 octobre ont donné 89,77 % des voix à Ouattara. Tidjane Thiam et d’autres membres de l’opposition ont dénoncé un processus électoral truqué et polarisant, avec une participation insuffisante. Thiam a appelé à une résistance non violente et demandé au gouvernement d’engager un dialogue pour la réconciliation.

Le parti au pouvoir et les médias favorables à Ouattara ont qualifié le résultat de « victoire écrasante », célébrant en particulier les victoires de Ouattara dans les bastions historiques de l’opposition.

Trois jours après le scrutin, plusieurs dirigeants des principaux partis d’opposition ont été convoqués par la police au motif que des armes de guerre avaient été trouvées au domicile de personnes liées à la marche du 11 octobre.

Ainsi, même si l’on peut dire que les élections se sont déroulées sans incident majeur, l’absence de véritable compétition et les mesures prises pour restreindre l’opposition ont entaché la crédibilité du scrutin et l’héritage de M. Ouattara.

Quelles perspectives pour la démocratie ?

À court et moyen terme, les principaux partis d’opposition pourraient tenter de retrouver de l’influence lors des élections législatives du 27 décembre. Ils pourraient aussi reprendre leurs manifestations.

À long terme, Ouattara devrait s’orienter vers un autoritarisme assumé pour justifier une cinquième candidature en 2030. Il est plus probable qu’il passe la main à un successeur issu de son cercle rapproché.

Même si cela se produit, de sérieuses questions subsistent autour du cadre électoral. L’opposition affirme depuis longtemps que la commission électorale indépendante est partiale et favorise le président sortant.

La présidence de Ouattara est entachée par son bilan en matière de compétitions électorales partiales, de violence politique et d’insécurité, et par la réduction de l’espace d’expression publique.

Compte tenu de l’importance stratégique de la Côte d’Ivoire pour les pays du Nord, en tant que rare allié dans la sous-région, les acteurs internationaux n’auront pas grand-chose à dire sur ses performances démocratiques.

Les perspectives de réconciliation, de réforme politique et de transition pacifique en 2030 dépendront principalement du parti au pouvoir. Celui-ci devra encourager le dialogue et l’inclusion politique aux niveaux municipal, provincial et régional.

Les législatives du 27 décembre permettront de mieux mesurer le rapport de forces réel que l’élection présidentielle quia été entachée d’irrégularités.

Amelie Stelter, du département de recherche sur la paix et les conflits de l’université d’Uppsala, en Suède, a contribué à cet article.

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Jesper Bjarnesen reçoit un financement du Conseil de recherche suédois (VR) dans le cadre de la subvention numéro VR2024-00989.

– ref. Recul démocratique en Côte d’Ivoire : les élections laissent encore moins de place à la liberté – https://theconversation.com/recul-democratique-en-cote-divoire-les-elections-laissent-encore-moins-de-place-a-la-liberte-270700

Des souches bretonnes de streptocoques étudiées aux États-Unis et dans le monde pour mieux lutter contre ces bactéries virulentes

Source: The Conversation – in French – By Samer Kayal, Professeur des Universités- Praticien Hospitalier (Microbiologie), Université de Rennes 1 – Université de Rennes

L’équipe du Pr Samer Kayal a effectué, auprès de patients du CHU de Rennes, en Ille-et-Vilaine, un travail pionnier de collecte de « Streptococcus pyogenes », un pathogène responsable de 500 000 décès par an dans le monde, et d’une autre bactérie génétiquement proche (« Streptococcus dysgalactiae sous-espèce equisimilis ») réputée moins dangereuse. Dans le cadre d’une collaboration transatlantique, la perte de sensibilité de « S. pyogenes » aux antibiotiques a été découverte et le séquençage de l’ensemble des souches bretonnes ont été mises à la disposition de l’ensemble de la communauté des chercheurs.


En 1847, près de quinze ans avant la preuve de l’existence des microbes apportée par Louis Pasteur, un médecin du nom d’Ignace Semmelweis avait déjà eu une intuition : il pensait qu’un agent invisible, sans doute transmis par les mains des médecins, pouvait être responsable des infections graves chez les femmes après l’accouchement.

De cet agent, on sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une bactérie appelée Streptococcus pyogenes.

« Streptococcus pyogenes », c’est 500 000 décès par an dans le monde

Cette espèce bactérienne vit uniquement chez l’être humain. Elle peut se trouver dans la gorge ou sur la peau, sans forcément provoquer une infection. Mais parfois, elle cause des maladies bénignes, comme une angine (mal de gorge d’origine bactérienne), ou des infections graves, qui peuvent être mortelles si elles ne sont pas soignées à temps.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que, chaque année, dans le monde, 700 millions d’infections sont provoquées par cette bactérie, dont 600 millions rien que pour la gorge. Et malheureusement, environ 500 000 personnes en meurent chaque année, ce qui en fait l’une des dix causes majeures de décès.

Il s’agit donc d’un véritable problème de santé publique. Malgré les recherches, il n’existe toujours pas de vaccin efficace contre cette bactérie. Heureusement, elle reste généralement sensible aux antibiotiques, en particulier aux pénicillines, qui font partie de la grande famille des bêta-lactamines.

Une sensibilité aux pénicillines qui risque de ne pas durer

Les bêta-lactamines agissent comme des verrous qui viennent bloquer des éléments essentiels pour la survie de la bactérie, l’empêchant de se multiplier et finissant par la tuer. Leur cible est une protéine spécifique (appelée PLP, pour « protéine liant la pénicilline »), indispensable à la construction de la paroi protectrice de la bactérie.

Schématiquement, quand l’antibiotique se fixe à la PLP, celle-ci n’est plus active et la bactérie meurt. Cependant, si la PLP est altérée du fait de mutations de son gène, il résulte une réduction de l’efficacité de la liaison des antibiotiques de la famille des bêta-lactamines à la PLP : la bactérie devient moins sensible à l’antibiotique, voire franchement résistante, comme c’est le cas pour d’autres espèces de streptocoques, notamment Streptococcus pneumoniae.

Streptococcus pyogenes est classiquement sensible aux bêta-lactamines. Par conséquent, les tests de sensibilité (antibiogrammes), qui sont réalisés afin de vérifier que ces antibiotiques seront efficaces pour soigner l’infection, ne sont pas toujours effectués avant de traiter les patients.

Pourtant certains laboratoires ont récemment [rapporté] une diminution de la sensibilité de la sensibilité de certaines souches de Streptococcus pyogenes aux bêta-lactamines par un mécanisme similaire : on aurait affaire à des mutations de la protéine PLP de la bactérie, qui seraient sans doute favorisées par un traitement mal adapté (dosages d’antibiotiques insuffisants, ou traitement mal suivi par les patients).

Une collecte de streptocoques auprès de patients du CHU de Rennes

Au CHU Ponchaillou-Université de Rennes, dès 2009, notre équipe de recherche a eu la clairvoyance de commencer à collecter tous les échantillons de cette bactérie parallèlement à ceux d’une autre espèce très proche génétiquement, appelée Streptococcus dysgalactiae sous-espèce equisimilis (SDSE). Ces échantillons provenaient de patients du département d’Ille-et-Vilaine, hospitalisés au CHU de Rennes.

Grâce à l’importance de cette collecte systématique, il a été possible de décrire en détail l’évolution des infections causées par cette bactérie au sein de la population de la région, sur une période d’une dizaine d’années. Ce travail a permis d’instaurer une étroite collaboration avec le Pr James Musser, un expert mondial de Streptococcus pyogenes basé à Houston, aux États-Unis.

L’analyse des gènes de toutes ces souches a montré que la bactérie Streptococcus pyogenes intégrait fréquemment des morceaux d’ADN provenant de SDSE (cette sous-espèce de bactérie proche génétiquement, ndlr). Plus préoccupant, ces recherches montraient pour la première fois, que ces échanges génétiques modifiaient considérablement la protéine PLP de S. pyogenes, [ce qui rendait la bactérie moins sensible] à de nombreux antibiotiques de la famille des bêta-lactamines.

Cette découverte importante tire une sonnette d’alarme : elle montre que la résistance de Streptococcus pyogenes aux antibiotiques de première ligne est probablement sous-estimée et qu’elle pourrait se propager.

Il est donc primordial de maintenir une surveillance permanente pour déceler rapidement l’apparition de bactéries résistantes et éviter qu’elles ne deviennent une menace pour la santé publique.

SDSE, une espèce bactérienne méconnue à ne pas sous-estimer

L’intérêt des scientifiques et des médecins s’est rapidement porté sur l’analyse des échantillons de bactérie SDSE recueillis pendant la même période que ceux de Streptococcus pyogenes.

Depuis quelques années, de nombreuses équipes à travers le monde signalent en effet une augmentation surprenante des infections graves à SDSE, correspondant probablement à la diffusion d’une souche particulière de SDSE (appelée « stG62647 »). Jusqu’alors, cette espèce bactérienne était très peu étudiée car on la considérait surtout comme un simple « résident » inoffensif de la peau ou de la gorge, rarement responsable d’infections sévères.

Grâce à la collaboration transatlantique des équipes rennaise et états-unienne, l’analyse génétique d’environ 500 échantillons collectés à Rennes a permis de dater précisément la première détection de cette souche particulière stG62647 : elle serait apparue en 2013 et se serait rapidement répandue dans la région de l’Ille-et-Vilaine. Il s’agit d’une souche très homogène génétiquement, ce qui signifie qu’elle descend récemment d’un « ancêtre » commun particulièrement bien adapté à son hôte, l’être humain.

La sévérité de l’infection liée aux caractéristiques du malade

Un travail effectué en laboratoire afin de mieux comprendre les différentes étapes du processus infectieux par SDSE a permis aux chercheurs de prendre conscience de la complexité des mécanismes de virulence. Ils ont également soulevé un paradoxe : malgré leur grande similitude génétique, les SDSE présentent des niveaux de dangerosité (virulence) très variables.

Cette découverte suggère que la gravité des infections dépend de mécanismes de régulation complexes de la bactérie, qui sont liés à la manière dont elle interagit avec la personne qu’elle infecte.

En d’autres termes, la sévérité de l’infection ne dépend pas seulement de la bactérie elle-même, mais aussi des caractéristiques propres à chaque personne infectée. C’est ce que les chercheurs ont décrypté dans leur dernière publication sur le sujet.

Des implications importantes pour la santé publique

Riches de l’expérience acquise sur S. pyogenes, ces travaux pionniers sur cette autre bactérie SDSE révèlent que de nombreux secrets restent à découvrir pour les deux bactéries. Mais d’ores et déjà, les implications de ces résultats sont importantes pour :

  1. le diagnostic et la surveillance de la résistance aux antibiotiques, car les laboratoires doivent désormais être plus vigilants pour détecter les souches résistantes ;

  2. la surveillance continue des infections pour prévenir l’émergence de nouveaux clones bactériens virulents ;

  3. le développement de nouveaux traitements, car la compréhension des mécanismes de virulence ouvre la voie à de nouvelles cibles thérapeutiques et à d’éventuelles nouvelles approches vaccinales.

Un modèle de recherche collaborative efficace pour la santé

Cette collaboration franco-états-unienne illustre l’importance de combiner différentes approches : surveillance de terrain, analyse génétique, étude de l’expression des gènes et tests sur les organismes.

Les chercheurs ont ainsi mis à disposition de la communauté scientifique internationale l’ensemble des données génétiques des souches bretonnes, ce qui va faciliter les recherches futures sur ces bactéries d’intérêt croissant en santé publique.

Cette recherche dite « translationnelle » – qui va du laboratoire au patient (from bench to bedside, en anglais) – est très efficace pour mieux anticiper les crises infectieuses futures. Elle permet d’adapter nos stratégies de prévention et de traitement face à l’évolution constante des agents pathogènes.

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Samer Kayal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des souches bretonnes de streptocoques étudiées aux États-Unis et dans le monde pour mieux lutter contre ces bactéries virulentes – https://theconversation.com/des-souches-bretonnes-de-streptocoques-etudiees-aux-etats-unis-et-dans-le-monde-pour-mieux-lutter-contre-ces-bacteries-virulentes-265808

Pour promouvoir l’alimentation végétale, l’argument santé serait plus efficace que l’argument écologique

Source: The Conversation – in French – By Ricardo Azambuja, Professeur associé en management, EDHEC Business School

Et si prôner d’abord les bienfaits pour la santé – plutôt que l’argument écologique – se révélait un angle d’attaque plus efficace pour convertir les populations à une alimentation végétale ? C’est ce que recommande une équipe de recherche dont les travaux pointent le fait que la population a connaissance de l’impact environnemental des régimes alimentaires carnés, mais que cela ne suffit pas à faire reculer la consommation de viande.


Longtemps considérés comme un choix marginal, les régimes alimentaires à base de plantes sont désormais reconnus pour leurs avantages environnementaux et éthiques, mais leur adoption se heurte à des obstacles persistants : manque de sensibilisation à leurs bienfaits pourtant établis pour la santé, dissonance cognitive (« savoir sans agir ») et messages publics qui induisent souvent un sentiment de culpabilité autour de la destruction de l’environnement.

Dans notre dernière étude, nous révélons un paradoxe majeur : l’argument santé – sans doute le plus personnel et le moins clivant – est étrangement absent des campagnes de promotion de l’alimentation à base de plantes, alors qu’il pourrait permettre de surmonter les résistances individuelles et sociales qui freinent l’adoption de régimes plus végétaux.

En effet, si la population française est consciente de l’impact climatique associé à la consommation de viande, elle sous-estime massivement les risques que cette dernière fait peser sur sa santé (maladies cardiovasculaires, cancers, etc.) et surestime, dans le cadre d’une alimentation « équilibrée », son importance nutritive – alors même qu’elle accorde une attention particulière aux questions de santé individuelle.

Une différence marquée de niveau de connaissances des multiples impacts

Une transition mondiale vers des régimes alimentaires à base de végétaux pourrait atténuer considérablement l’impact négatif du système alimentaire sur l’environnement, la santé et le bien-être animal.

Si, parmi les responsables politiques et les spécialistes en sciences sociales, la diffusion d’informations sur les impacts sanitaires et environnementaux de régimes alimentaires individuels est devenue un outil populaire pour inciter les consommateurs à adopter des régimes alimentaires plus durables, on sait peu de choses sur les connaissances de la population française concernant les avantages pour la santé d’un régime alimentaire végétal.

À partir d’un échantillon représentatif de cette population française (N = 715), nous avons évalué les connaissances moyennes sur les avantages relatifs des régimes alimentaires végétaux pour différentes dimensions. Nous montrons que les gens ont en moyenne une bonne connaissance de l’impact environnemental assez faible des régimes alimentaires à base de végétaux (gaz à effet de serre, utilisation des terres), mais qu’ils sous-estiment considérablement leurs bienfaits pour la santé.

Nous constatons également que les gens sous-estiment considérablement la prévalence de l’agriculture intensive et, par conséquent, les avantages pour le bien-être animal à adopter un régime alimentaire végétal.

Nos résultats semblent ainsi indiquer que la société est principalement divisée en deux groupes : ceux qui ont une opinion positive des régimes alimentaires à base de plantes dans tous les domaines, et ceux qui voient moins d’avantages dans les régimes alimentaires à base de plantes dans tous les domaines.

Ce travail ouvre une piste de réflexion prometteuse sur le rôle des campagnes d’information dans le changement des habitudes alimentaires individuelles.

Des connaissances qui ne semblent pas enclencher de changements de comportements

Le dérèglement climatique et les enjeux écologiques globaux comptent désormais parmi les principales préoccupations de la population française. Notre étude confirme que le public est bien informé quant à l’impact délétère de la consommation de viande, tant sur l’environnement que sur le bien-être animal.

Nos résultats montrent notamment que les personnes interrogées ont une idée assez précise des ordres de grandeur en jeu, et savent, par exemple, que produire la même quantité de protéines avec du bœuf peut générer 100 fois plus de carbone qu’avec des pois. Pourtant ces connaissances, loin de déclencher un changement massif des comportements, provoquent surtout un malaise individuel. Informées, oui ; concernées, certes… mais peu ou pas prêtes à modifier le contenu de leur assiette.

Peut-être plus troublant, notre étude révèle qu’évoquer l’impact de l’élevage bovin sur le climat ou dénoncer la maltraitance animale dans les élevages industriels peut aller jusqu’à susciter une forme de rejet : face à ces sujets sensibles, certains choisissent par exemple d’éviter de s’informer davantage.

Dans ce contexte, il paraît peu réaliste d’espérer que des changements à grande échelle reposent sur des évolutions comportementales individuelles, alors que les problèmes (éthiques ou écologiques) liés à nos comportements alimentaires relèvent avant tout de choix de société – et donc d’une responsabilité collective, dont les individus peuvent se sentir dépossédés.

Nos travaux dessinent des stratégies de communication efficaces, orientées notamment sur les bénéfices individuels, pour encourager des changements concrets à l’échelle individuelle en commençant par la question de l’alimentation.

La prise de conscience de l’impact sur la santé peut-elle changer la donne ?

Face à la réussite mitigée des arguments d’ordre écologique et éthique – la consommation de viande bovine a diminué de 6 % en vingt ans, mais la consommation globale de viande connaît une sorte de plateau ces dernières années à hauteur de 85 kg par an et par personne –, nos recherches mettent en lumière la faible représentation des informations évoquant les bénéfices pour la santé individuelle d’une alimentation plus végétale, alors même que ce sujet semble particulièrement important aux yeux des Français.

Les recommandations scientifiques sont pourtant claires. En 2019, une étude portée par 37 chercheurs et publiée dans la prestigieuse revue médicale The Lancet avait déjà avancé des propositions pour pouvoir nourrir plus sainement l’ensemble de la population mondiale grandissante. Ces scientifiques recommandaient ainsi au maximum une portion de viande rouge par semaine et deux portions hebdomadaires pour la volaille et le poisson, avec à la clé une baisse de 20 % de la mortalité adulte.

Sur son site grand public Manger Bouger, l’agence officielle Santé publique France rappelle également le rôle protecteur des fruits et légumes pour prévenir des pathologies comme les cancers, les maladies cardiovasculaires et le diabète, ou encore contre l’obésité. Enfin, des travaux de recherche récents insistent par ailleurs sur le fait que la consommation d’aliments d’origine végétale est associée à une meilleure santé cardiovasculaire, s’ils sont de bonne qualité nutritionnelle et peu ou pas transformés industriellement.

Coordonner l’action publique en santé, en écologie et dans l’agriculture pour promouvoir l’alimentation végétale

Finalement, nos résultats suggèrent que l’absence de diminution de la consommation de viande à l’échelle nationale repose en majeure partie sur l’idée, médicalement fausse mais très répandue, qu’un régime comportant une faible quantité de viande reste toujours plus sain qu’un régime entièrement végétal. Ces travaux ouvrent donc un nouvel angle d’attaque plus efficace pour convertir les populations à l’alimentation végétale, en prônant d’abord l’argument de santé plutôt que l’argument écologique.

Transformer les habitudes de consommation de viande passe par une action coordonnée des ministères de la santé, de l’agriculture et de l’écologie. Mais, pour convaincre vraiment, il s’agit aussi de communiquer vers la population en adoptant une stratégie efficace. Mettre en avant les bénéfices pour la santé des individus est à cet égard un aspect de communication essentiel à prendre en compte. D’autres acteurs sont également intéressants à mobiliser dans ce cadre, comme le corps médical et tout autre prescripteur possible en termes d’alimentation.

La transition vers une alimentation végétale dépendra non seulement de l’information, mais aussi de la manière dont elle sera reformulée : moins de moralisme, plus de preuves tangibles, une meilleure cible des enjeux individuels, et surtout une action publique coordonnée (santé, écologie, agriculture).

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pour promouvoir l’alimentation végétale, l’argument santé serait plus efficace que l’argument écologique – https://theconversation.com/pour-promouvoir-lalimentation-vegetale-largument-sante-serait-plus-efficace-que-largument-ecologique-270532