La façon de prononcer ce chiffre peut en dire plus sur vous que vous ne le pensez.Andy Maguire/Flickr, CC BY-SA
En français, l’expression des adjectifs cardinaux 70, 80 et 90 du français n’est pas régulière, contrairement à ce que l’on peut observer dans la plupart des autres langues d’origine indo-européenne (notamment le latin, dont le français est une des langues « filles »). Alors que certaines formes relèvent du système décimal (où septante = 7*10, huitante/octante = 8*10, nonante = 9*10), d’autres relèvent du système vigésimal (où quatre-vingt = 4*20, quatre-vingt-dix = 4*20+10) et d’autres encore de la combinaison des deux systèmes (voir soixante-dix = 6*10+10).
Le système vigésimal
Les origines du système vigésimal sont largement débattues par les spécialistes (certains affirment que ce sont les Gaulois qui comptaient sur une base de vingt ; d’aucuns ont pourtant rappelé que le système était connu dans des civilisations antérieures aux Gaulois ; pour d’autres il pourrait s’agir d’une innovation gallo-romaine, qui ne doit rien aux civilisations antérieures), et il n’est pas possible de trancher en faveur de l’une ou de l’autre hypothèse.
Quant à l’évolution de la concurrence entre formes vigésimales et formes décimales dans l’histoire du français, elle est fort complexe. Disons pour faire simple que dans l’état actuel de nos connaissances, tout porte à croire que le système vigésimal était naguère bien plus répandu qu’il ne l’est aujourd’hui (on trouve dans des textes plus ou moins anciens les formes « trois vingts » pour 60, « trois vingt dix pour 70 », « sept vingt » pour 140, « quatorze vingt » pour 280, pour ne citer que les combinaisons les plus fréquentes. Un exemple historique est celui de l’hôpital des Quinze-Vingts à Paris, nommé ainsi par Louis IX car il s’agissait d’un hospice qui contenait à l’origine 300 lits.
On sait aussi que les formes en -ante ont connu leur période de gloire aux XVIe et XVIIe siècle (elles étaient moins fréquentes au cours des siècles précédents et suivants), mais que même à cette époque, elles n’ont jamais été plus fréquentes dans les textes que leurs concurrents relevant du système vigésimal.
Pour la période moderne, les données enregistrées par les auteurs de l’Atlas linguistique de la France, publié entre 1902 et 1910 et les données récoltées par les linguistes animant le blog Français de nos régions (récemment publiées dans l’Atlas du français de nos régions aux éditions Armand Colin) nous permettent de documenter avec un peu plus de précision l’évolution des formes à la fin du XIXe et au début du XXIe siècles.
Septante et nonante
Les dénominations des cardinaux 70 et 90 à la fin du XIXe siècle et au début du XXIe siècle.
Faites glisser les cartes pour passer entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe siècle.
La comparaison des deux cartes permet de montrer qu’au XXIe siècle, les formes septante et nonante ne sont quasiment plus employées en France (si ce n’est dans quelques villages localisés à la frontière avec la Suisse romande), mais qu’il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. À la fin du XIXe siècle, le système décimal était (encore) le système de référence dans les dialectes parlés sur un large croissant à l’est du territoire, dont les pointes se situent en Belgique et dans l’extrême sud-ouest de l’Hexagone (l’existence d’attestations isolées dans les îles anglo-normandes et en Bretagne laisse même penser que le système décimal était jadis connu sur un territoire plus grand).
Huitante et octante
Les dénominations du cardinal 80 à la fin du e siècle et au début du XXIe siècle. Faites glisser les cartes pour passer entre les deux périodes.
Faites glisser les cartes pour passer entre la fin du e siècle et le début du XXIe siècle.
Quant aux dénominations du cardinal 80, les données révèlent que contrairement à un préjugé relativement bien ancré (qui trouve notamment ses origines dans de nombreux dictionnaires de référence, comme le Trésor de la Langue Française informatisé ou l’une des nombreuses éditions du Petit Larousse, la forme octante n’est employée par à peu près personne, que ce soit dans les dialectes de la fin du XIXe siècle ou dans les français régionaux du XXIe siècle. Les données montrent que ce sont plutôt les formes huitante et ses variantes qui sont le plus répandues après quatre-vingts, et ce peu importe l’époque. Cela étant dit, on constate comme c’était le cas pour 70 et 90 que les dénominations relevant du décimal de 80 ont aujourd’hui disparu en France et ne survivent qu’en Suisse (plus précisément dans les cantons de Vaud et de Fribourg, et en concurrence avec quatre-vingts dans le canton du Valais).
Le rôle de l’école
Suivant le programme des Instructions officielles de 1945 pour le calcul, l’arithmétique et la géométrie à l’école primaire, certains instituteurs ont préconisé l’apprentissage des formes septante, octante et nonante pour faciliter l’apprentissage du calcul aux petits Français (différents éléments nous laissent penser que cette pratique avait encore cours dans les années 1960.
De fait, tout porte à croire que si ces régionalismes ne sont aujourd’hui presque plus utilisés en France, mais qu’ils se maintiennent en Suisse et en Belgique, c’est en raison principalement de systèmes éducatifs autonomes et distincts (aujourd’hui, plus aucun petit Français n’apprend que 70 et 90 se disent septante et nonante, contrairement à ce qui se passe en Belgique ou en Suisse).
Mathieu Avanzi est actuellement employé par le Fonds National de la Recherche Scientifique.
Le constat selon lequel le niveau de vie a stagné jusqu’en 1820 est-il vraiment fiable ?Uroš Jovičić/Unsplash, CC BY
Mesurer la croissance économique n’est pas une tâche facile, en particulier concernant les périodes pour lesquelles nous disposons de peu d’informations. Après la Seconde Guerre mondiale, des comptes nationaux uniformisés ont été établis dans la plupart des pays. Ils fournissent différents moyens de mesurer la production globale – le produit intérieur brut (PIB) – soit en additionnant les valeurs ajoutées de tous les secteurs de production, soit en additionnant tous les revenus distribués par ces secteurs.
À partir d’un vaste ensemble d’études historiques, l’économiste britannique Angus Maddison a proposé en 2003 des données sur le PIB par habitant au cours des deux derniers siècles, et ajouté quelques estimations ponctuelles pour les périodes antérieures. De telles estimations sont souvent critiquées, car elles se basent sur des suppositions éclairées, fondées elles-mêmes sur des tendances historiques très souvent non quantifiables. Elles ont toutefois le grand mérite de fournir les meilleures données possible compte tenu de l’information disponible à un moment donné.
Dix ans plus tard, en 2013, les économistes Jutta Bolt et Jan Luiten van Zanden ont révisé et complété le travail de Maddison en poursuivant le « Maddison Project ». Le graphique ci-dessous présente leurs estimations de l’évolution du PIB par habitant pour quelques pays développés.
Au cours du dernier millénaire, le revenu par habitant dans les pays sélectionnés a été multiplié par 32, passant de 717 dollars par personne et par année autour de l’an 1000 à 23 086 dollars en 2010. Cela contraste fortement avec le millénaire précédent, qui n’a connu quasiment aucune progression.
Les courbes montrent que le PIB a commencé à grimper autour de l’année 1820 et que ce taux d’augmentation constante s’est maintenu au cours des deux derniers siècles. L’un des principaux défis de la théorie de la croissance économique consiste à comprendre cette transition entre stagnation et croissance, et plus spécifiquement d’identifier le(s) principal(aux) facteur(s) qui ont déclenché ce décollage.
Alors, le constat selon lequel le niveau de vie a stagné jusqu’en 1820 est-il vraiment fiable ? Cette question est particulièrement légitime, étant donné que l’humanité a connu d’importantes avancées technologiques – de la révolution néolithique (invention de l’agriculture) à l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles – qui auraient pu accroître la productivité et le revenu par personne.
Deux faits corroborent l’idée qu’il y a bien eu une stagnation pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité. Premièrement, les estimations de la longévité calculées sur des groupes spécifiques à travers le temps et l’espace ne montrent guère de variation avant 1700. En 2015, Omar Licandro et moi-même avons ainsi montré, en construisant une base de données répertoriant 300 000 personnes célèbres, qu’il n’y avait pas eu d’évolution de l’âge moyen au décès pendant la majeure partie de l’histoire humaine, confirmant l’existence d’une époque de stagnation malthusienne. En effet, si le niveau de vie avait augmenté régulièrement au cours de l’histoire, on aurait dû observer un accroissement de la longévité humaine, du moins jusqu’à un certain point.
Deuxièmement, la taille humaine calculée à partir des restes de squelettes existants ne montre pas non plus de progression. C’est ce qu’ont découvert la chercheuse en médecine évolutionniste Nikola Koepke et l’économiste Joerg Baten en 2005. La taille d’un adulte dépendant beaucoup de sa nutrition pendant sa jeunesse, cela indique qu’il n’y a pas eu d’amélioration systématique de la nutrition au fil du temps. Il faut attendre le XIXe siècle pour observer une évolution de la taille, comme en témoignent les données soigneusement récoltées par l’armée suédoise à propos de la taille de ses soldats.
Les trois mesures du niveau de vie proposées ici – PIB par habitant, taille et longévité – vont donc dans le même sens : celui d’une stagnation pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité. La croissance économique dont nous bénéficions, avec notamment ses effets positifs sur le niveau de vie mais aussi négatifs sur l’environnement, est donc un phénomène inédit et récent à l’échelle de l’histoire.
Ce billet fait partie d’une série de contributions issues du panel international sur le progrès social, une initiative universitaire internationale réunissant 300 chercheurs et universitaires – toutes sciences sociales et sciences humaines confondues – qui préparent un rapport sur les perspectives de progrès social pour le XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation France, ces articles proposent un aperçu exclusif du contenu du rapport et des recherches de ses auteurs.
Les datavisualisations et la traduction de l’anglais ont été réalisées par Diane Frances.
David de la Croix receives funding from the French speaking community of Belgium (ARC project 15/19-063 on “family transformations, incentives and norms”).
Une fois infecté par Toxoplasma gondii, le microbe responsable de la toxoplasmose, plus question de s’en débarasser. Il persiste à vie dans notre organisme, ce qui peut s’avérer problématique. De nouveaux travaux ont notamment mis en évidence que parasite est capable de s’attaquer aux spermatozoïdes, ce qui pourrait avoir des implications en matière de fertilité masculine.
D’autres facteurs moins connus peuvent également avoir des effets délétères sur la fertilité masculine. C’est par exemple le cas de certaines maladies infectieuses, telles que la gonorrhée ou la chlamydia. Un faisceau d’indices de plus en plus conséquent suggère également que Toxoplasma gondii, le parasite unicellulaire responsable de la toxoplasmose pourrait lui aussi contribuer à ce phénomène. Une étude publiée en avril 2025 a montré pour la première fois que lorsqu’ils sont en contact direct avec T. Gondii, « les spermatozoïdes humains perdent leur tête ».
Je suis microbiologiste et mon laboratoire étudie Toxoplasma. Cette nouvelle étude va dans le même sens que d’autres travaux, et plaide en faveur de la prévention de cette infection parasitaire très répandue.
Les nombreuses façons de contracter la toxoplasmose
Les félins sont les hôtes finaux de Toxoplasma gondii : c’est chez eux qu’il se reproduit, après être passé par d’autres organismes (hôtes intermédiaires) au cours des étapes précédentes de son cycle parasitaire.
La contamination peut aussi résulter de la consommation de viande d’animaux à sang chaud insuffisamment cuite, Toxoplasma pouvant former des kystes dans différents tissus (cerveau, cœur, muscles).
Après l’infection, le parasite persiste durant toute l’existence de l’animal infecté sous forme de kystes dormants. Si la plupart des hôtes parviennent à contrôler l’infection initiale sans ou avec peu de symptômes, il arrive que ces kystes tissulaires se réactivent et provoquent de nouveaux épisodes sévères de la maladie, qui dans certains cas endommagent des organes vitaux.
Ce dernier point est préoccupant, car on considère qu’en raison des nombreux modes de transmission de ce parasite, 30 % à 50 % de la population mondiale est infectée de manière permanente par Toxoplasma.
Toxoplasma peut cibler les organes reproducteurs masculins
Bien que les patients immunodéprimés soient les plus à risque de présenter une toxoplasmose testiculaire, cette dernière peut aussi survenir chez des individus sains. Des études d’imagerie effectuées sur des souris infectées ont confirmé que les parasites Toxoplasmaatteignent rapidement les testicules, en plus du cerveau et des yeux, et ce, quelques jours seulement après l’infection.
Le fait que Toxoplasma s’avère capable de résider dans les organes reproducteurs masculins a fait émerger de nouveaux questionnements quant aux conséquences sur la fertilité des hommes infectés. Diverses équipes de recherche ont essayé de faire la lumière sur cette interrogation.
Le fait d’avoir contracté la toxoplasmose ne signifie pas que la qualité du sperme soit toujours affectée. Une étude roumaine pilote menée en 2015 sur des volontaires masculins sans immunodépression a révélé que 25 % d’entre eux avaient eu la toxoplasmose. Cependant, aucune différence de qualité entre leur sperme et celui des autres participants n’avait pu être mise en évidence. Les auteurs concluaient toutefois que la petite taille de l’échantillon ne permettait pas de tirer de conclusion quant à l’absence systématique de conséquence de l’infection par Toxoplasma sur la qualité du sperme.
Toxoplasma peut endommager directement les spermatozoïdes humains
La toxoplasmose chez les animaux est le reflet de l’infection chez l’humain, ce qui permet aux chercheurs d’obtenir des réponses à des questions difficiles à étudier directement dans notre espèce.
Chez les souris, les rats et les béliers infectés par Toxoplasma, la fonction testiculaire et la production de spermatozoïdes sont fortement réduites. Les souris infectées présentent un nombre de spermatozoïdes nettement inférieur à la normale, ainsi qu’une proportion plus élevée de spermatozoïdes de forme anormale.
Les travaux publiés en avril 2025 ont été menés par des équipes d’Allemagne, d’Uruguay et du Chili. Les scientifiques ont constaté que, chez la souris, Toxoplasma peut atteindre les testicules et l’épididyme (le canal où les spermatozoïdes mûrissent et sont stockés) deux jours après l’infection. Cette observation les a poussés à examiner les conséquences d’un contact direct entre le parasite et des spermatozoïdes humains, in vitro.
Résultat : après seulement cinq minutes d’exposition au parasite, 22,4 % des spermatozoïdes ont été « décapités ». En outre, le nombre de spermatozoïdes abîmés augmentait à mesure que leurs interactions avec les parasites se prolongeaient. Par ailleurs, les spermatozoïdes ayant conservé leur tête étaient souvent tordus et déformés. Des trous ont été constatés dans les « têtes » de certains d’entre eux, suggérant que les parasites tentent de les envahir comme ils le font pour tout autre type de cellule dans les organes qu’ils colonisent.
Selon les auteurs, les effets délétères que pourrait exercer Toxoplasma sur les spermatozoïdes participeraient aux problèmes globaux de fertilité masculine.
Spermatozoïdes exposés à Toxoplasma. Les flèches indiquent les trous et autres dommages subis par les spermatozoïdes ; les astérisques montrent les zones où le parasite s’est introduit. En bas, les spermatozoïdes des deux témoins non exposés sont normaux. Rojas-Barón et al/The FEBS Journal, CC BY-SA
Comment prévenir la toxoplasmose
Chez les modèles animaux, les preuves démontrant que Toxoplasma peut infiltrer les organes reproducteurs mâles sont convaincantes. Reste à savoir si cette situation peut engendrer des problèmes de santé chez l’être humain. Si l’existence d’une forme de toxoplasmose testiculaire confirme que les parasites peuvent envahir les testicules des hommes, la maladie symptomatique est très rare. Les études menées jusqu’à présent, qui révèlent des anomalies spermatiques chez les hommes infectés, sont trop limitées pour que l’on puisse, à ce stade, tirer des conclusions définitives.
Par ailleurs, certains travaux indiquent que, dans les pays à revenu élevé, les taux de toxoplasmose n’ont pas augmenté au cours des dernières décennies, alors que l’infertilité masculine s’accroissait. Ce constat suggère que les potentiels effets délétères liés à l’infection par T. gondii ne constituent de toute façon qu’une partie du problème.
Quoi qu’il en soit, mieux vaut éviter d’être infecté par T. gondii. Si la première contamination survient au cours de la grossesse, elle peut entraîner une fausse couche ou provoquer des malformations congénitales. Par ailleurs, l’infection peut être mortelle pour les personnes immunodéprimées.
Pour se protéger, il est important de suivre quelques bonnes pratiques, en particulier lorsque l’on s’occupe de son chat : nettoyer régulièrement la litière (avec une eau à plus de 70 °C, ndlr) et se laver ensuite soigneusement les mains. L’hygiène des mains est également importante avant la préparation des repas, ainsi qu’après avoir manipulé de la viande crue ou des légumes souillés par de la terre (pensez également à bien nettoyer les surfaces et les ustensiles de cuisine, ndlr). Fruits, légumes ou plantes aromatiques doivent être lavés à l’eau claire, et la viande doit être cuite à une température adéquate avant consommation (cuisson à cœur, à plus de 68 °C, ndlr). Enfin, mieux vaut éviter de manger des coquillages non cuits, et de boire de l’eau non traitée ou du lait cru.
Bill Sullivan a reçu des financements des National Institutes of Health.
Aux États-Unis, l’alcool est la substance psychoactive le plus souvent à l’origine de troubles liés à l’usage de substances.Igorr1/iStock/Getty Images Plus
Les enfants dont les parents présentent un trouble lié à l’usage de substances psychoactives sont plus susceptibles que les autres d’avoir des problèmes de santé mentale. À terme, ils présentent aussi un risque plus élevé de développer eux-mêmes des addictions.
Aux États-Unis, près de 19 millions d’enfants (soit environ un enfant sur quatre) a au moins un parent souffrant d’un trouble lié à l’usage de substances psychoactives, qu’il s’agisse d’alcool, de cannabis, d’opioïdes délivrés sur ordonnance ou de drogues illicites.
Cette nouvelle estimation, effectuée par notre équipe et publiée dans la revue JAMA Pediatrics, s’appuie sur les données de la National Survey on Drug Use and Health menée en 2023 (l’année la plus récente pour laquelle les données sont disponibles). Près de 57 000 personnes âgées de 12 ans et plus avaient répondu au questionnaire de l’enquête.
En tant que chercheur, j’étudie l’usage de substances chez les adolescents et les jeunes adultes. Je sais que les enfants qui se retrouvent dans une telle situation courent un risque considérable de développer eux aussi un trouble lié à l’usage de substances, ainsi que d’autres problèmes de santé mentale tels que des troubles du comportement, des symptômes d’anxiété ou une dépression.
Qu’appelle-t-on trouble lié à l’usage de substances ?
Le « trouble lié à l’usage de substances » est une pathologie psychiatrique caractérisée par une consommation fréquente et excessive de substances. Il se manifeste par de multiples symptômes, notamment des comportements à risque (conduite sous l’emprise de substances psychoactives, par exemple) ou conflictuels (avec leur famille ou leurs amis, à propos de leur consommation).
L’alcool demeure de loin la substance la plus répandue parmi les substances consommées, puisque les troubles liés à son usage concernent les parents de 12,5 millions d’enfants. Par ailleurs, plus de 6 millions d’enfants ont un parent souffrant à la fois d’un trouble lié à la consommation de substances et de symptômes marqués de dépression ou d’anxiété, ou des deux.
Notre estimation de 19 millions est nettement supérieure à celle dérivée d’une étude antérieure qui s’appuyait sur des données plus anciennes. Cette dernière, qui portait sur la période 2009-2014, faisait état de 8,7 millions d’enfants états-uniens – soit environ un enfant sur huit – vivant avec un parent ou des parents souffrant d’un trouble lié à la consommation de substances. L’écart avec notre propre estimation est d’environ 10 millions d’enfants.
Cette évolution s’explique principalement par le fait que les critères définissant le trouble lié à l’usage de substances ont été élargis et assouplis entre 2014 et 2023, ce qui a contribué à en modifier le diagnostic. Ce changement a entraîné une augmentation de plus de 80 % du nombre estimé d’enfants affectés par le trouble lié à l’usage de substances de leurs parents.
Toutefois, au-delà de cette augmentation « mécanique », on constate, depuis 2020, un accroissement du nombre de parents touchés par un trouble de l’usage de substances, ce qui signifie que 2 millions d’enfants supplémentaires se sont retrouvés concernés par cette problématique au cours des dernières années.
Perspectives
Il est impératif d’améliorer le dépistage des parents souffrant d’un trouble lié à l’usage de substances. D’après mon expérience, si de nombreux pédiatres dépistent la consommation de substances chez les enfants, plus rares sont ceux qui s’intéressent également aux parents qui les accompagnent en consultation. Il apparaît essentiel de rendre les dépistages systématiques, tant pour les enfants que pour leurs aidants.
Malheureusement, aux États-Unis, l’US Preventive Services Task Force, un comité d’experts chargé de formuler des recommandations sur les bonnes pratiques de dépistage et de prévention, ne recommande pas encore un tel dépistage. Celui-ci permettrait pourtant d’orienter les personnes concernées vers les traitements les plus adaptés et de prévenir les problèmes les plus graves.
Des mesures supplémentaires, accompagnées de financements adéquats, sont donc requises au niveau fédéral, étatique et local. Cela peut sembler utopique, à l’heure où chaque ligne budgétaire est scrutée. Mais y déroger se traduira par une inflation considérable de la facture qui nous sera présentée dans les années à venir. Les millions d’adultes qui auront été exposés à ce trouble dès leur plus jeune âge seront contraints, des décennies plus tard, de composer avec leurs propres problèmes de consommation de substances et de santé mentale.
Ty Schepis reçoit des fonds des National Institutes of Health (NIH)/National Institute on Drug Abuse (NIDA), de la Food and Drug Administration (FDA) et de la Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA). Les opinions exprimées sont celles du Dr Schepis et ne représentent pas nécessairement les opinions officielles du NIH/NIDA, de la FDA ou de la SAMHSA. Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans les articles publiés, et il n’y a eu aucune orientation éditoriale ni censure de la part des bailleurs de fonds.
L’antiféminisme est l’un des principaux axes de mobilisation politique de l’extrême droite et il séduit de nombreux jeunes hommes. Il s’exprime notamment sur les réseaux sociaux, à travers des discours masculinistes qui promettent de rétablir un ordre supposé naturel entre hommes et femmes.
La montée de l’extrême droite en Europe n’est plus une anomalie politique ou une simple tendance électorale. C’est le reflet d’une crise structurelle qui traverse nos sociétés. Dans leur expansion, ces mouvements ont trouvé un allié efficace et stratégique : l’antiféminisme.
Cette réaction n’est pas seulement symbolique. C’est devenu l’un des principaux axes de mobilisation politique et émotionnelle, en particulier chez les jeunes hommes. L’antiféminisme fonctionne comme un canal d’expression du mal-être social et comme une porte d’entrée vers des discours encore plus radicaux.
Dans une enquête, j’ai analysé comment le discours néolibéral avait pénétré l’imaginaire féministe de nombreuses jeunes femmes. Une idée d’émancipation individuelle a été construite qui a dépolitisé les luttes collectives. La liberté, l’estime de soi ou la responsabilité personnelle sont devenues des mantras qui ont dilué la dimension transformatrice du féminisme.
Un privilège, selon l’extrême droite
Aujourd’hui, cette logique a été absorbée par la droite radicale. Ils présentent le féminisme comme une idéologie inutile, voire nuisible, en particulier pour ceux dont la frustration est liée à un déclassement social. À partir de là, l’extrême droite construit son récit : le féminisme serait un privilège plutôt qu’un outil de justice sociale.
Ce discours imprègne des secteurs de la jeunesse qui vivent dans la précarité, l’incertitude et l’insécurité. En Europe, les partis radicaux ont gagné du terrain chez les électeurs de moins de 30 ans, un groupe historiquement lié au progressisme. En Espagne, Vox est devenu l’un des partis préférés des moins de 25 ans : une personne sur quatre voterait pour cette formation entre 18 et 25 ans.
Cette tendance est identique dans d’autres pays. En France, Marine Le Pen a obtenu 39 % des voix chez les 18-24 ans en 2022 et 49 % chez les 25-34 ans. En Italie, Giorgia Meloni est en tête du vote des jeunes avec 29 %. En Allemagne, l’Afd a été le premier choix des moins de 30 ans dans des régions comme la Thuringe.
L’extrême droite n’est plus l’héritage des personnes âgées désabusées. Il séduit également une jeunesse qui perçoit son avenir comme bouché et qui cherche des explications immédiates et des solutions simples.
Le genre apparaît comme une variable clé. En Espagne, le Baromètre de la jeunesse et du genre 2023 a montré que 51 % des garçons âgés de 15 à 29 ans pensent que « le féminisme est allé trop loin ». En Catalogne, le pourcentage atteint 54 % chez les hommes âgés de 16 à 24 ans.
Ce changement idéologique répond à de multiples facteurs. L’European Policy Centre identifie les causes structurelles : la précarité de l’emploi, la désindustrialisation, la rupture des liens communautaires et l’idéal néolibéral de la réussite individuelle. Ce contexte a érodé la figure de l’homme comme « soutien de famille », laissant de nombreux jeunes en manque de référence claire concernant leur identité et leur appartenance.
Dans ce vide symbolique, les discours masculinistes offrent une réponse. Ils promettent de rétablir un ordre supposé naturel, où les hommes retrouvent autorité et visibilité. Ils ne font pas appel à la justice, mais à la nostalgie et au ressentiment.
Cet antiféminisme n’est pas un phénomène marginal. Il s’agit d’une stratégie articulée qui permet de canaliser un mal être sans remettre en question les structures économiques ou politiques. Blâmer le féminisme devient un alibi émotionnel qui transfère la responsabilité à un ennemi facile.
Loin de nier la frustration des jeunes, l’extrême droite l’instrumentalise. Elle offre des explications claires, une appartenance symbolique et une promesse de restauration. Son message séduit parce qu’il simplifie : face à un monde incertain, elle propose un retour à une hiérarchie connue, où les hommes dominent et où les femmes s’adaptent.
Un langage émotionnel puissant
Ce processus a de profondes implications socioculturelles. Il montre une jeunesse fracturée. Une partie de cette jeunesse est alignée sur des valeurs égalitaires ; une autre partie se retrouve dans des propositions réactionnaires. Pour elle, l’extrême droite a mis au point un langage émotionnel puissant. Son message ne se limite pas aux meetings politiques : il circule sur les réseaux, sur les chaînes YouTube, avec une esthétique virale.
Il ne s’agit pas de blâmer les jeunes hommes, mais de comprendre quels sont les besoins, les manques et les frustrations qui sous-tendent leur adhésion à ces idéologies. Beaucoup d’entre eux ne trouvent pas d’espaces où ils peuvent se sentir écoutés.
La solution réside dans la reconstruction de discours qui revalorisent l’égalité en tant que bien collectif, qui désactivent l’identification haineuse et qui proposent des modèles de masculinité ouverts, diversifiés et démocratiques.
Les jeunes ne sont pas devenus spontanément plus machistes ou xénophobes. En revanche, l’extrême droite a été capable d’interpréter et de canaliser leur désorientation émotionnelle.
Il est essentiel de comprendre cela pour relever le défi posé. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le vote des jeunes, mais la possibilité d’un futur en commun. Et avec lui, la possibilité même d’une démocratie plurielle et inclusive.
Maite Aurrekoetxea Casaus ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Les zones à faibles émission (ZFE), déjà en place à Paris, Grenoble, Lyon ou Strasbourg, excluent progressivement les automobiles les plus polluantes des centres urbains. Pourtant, mardi 17 juin, une majorité de députés (essentiellement MoDem, LR et RN) a adopté un projet de loi mettant fin à l’extension des ZFE. Les députés LFI avaient déjà voté pour leur suppression en mai au nom de la justice sociale. Mais les ZFE sont-elles vraiment injustes socialement ? Plusieurs études en région parisienne évaluent leur impact sur les différentes catégories de populations – avec des résultats inattendus.
Malgré une amélioration constante de la qualité de l’air en France depuis plusieurs décennies, les seuils de dangerosité pour la santé de concentration des polluants réglementaires ne sont toujours pas respectés. Politiques territoriales très diffusées en Europe, les zones à faibles émissions (ZFE) devaient être la clé de voute d’une politique française de lutte contre la pollution atmosphérique dans les grandes villes. En janvier 2025, la loi Climat et Résilience impose de déployer les ZFE dans de nouvelles agglomérations et de renforcer celles de Paris et Lyon, villes toujours trop polluées. Un certain nombre de partis politiques se sont alors érigés en défenseur des travailleurs et artisans qui seraient contraints dans leur déplacement par les ZFE. Ainsi, le 28 mai 2025, l’Assemblée nationale a voté pour la suppression des ZFE en France avec comme principale critique qu’elles n’étaient pas juste socialement. Mais est-ce vraiment justifié ?
Des gains sur la qualité de l’air et sur la santé des plus précaires
Les études scientifiques montrent unanimement que, quelles que soient les restrictions et le périmètre, les bénéfices sur la qualité de l’air sont là. Les concentrations de particules fines et de dioxyde d’azote, les 2 polluants atmosphériques visés par les ZFE, diminuent de quelques pour cent indépendamment du renouvellement naturel du parc automobile. Les retards dans les restrictions et l’absence de contrôle limitent leur efficacité. Le nombre de maladies cardiovasculaires et de cas d’asthmes seraient aussi moins nombreux grâce aux ZFE. Les populations défavorisées sont plus vulnérables aux problèmes environnementaux comme la pollution de l’air. Elles sont en effet fragilisées par leurs contraintes sur leur mode de vie comme leur emploi plus physique ou leur alimentation moins diversifiée et ainsi à la multiplication des expositions environnementales néfastes pour leur santé. En France, une seule étude montre sur la région parisienne que les bénéfices de santé publique des ZFE seraient également répartis socialement, résultat qu’il faudra consolider avec d’autres études.
Peut-on parler pour autant d’une mesure inégalitaire ?
Les politiques ont tendance à attendre que le renouvellement naturel du parc automobile limite la part des voitures polluantes avant de mettre en place les ZFE. Des premières études montrent que ce sont alors les plus défavorisés qui sont impactés dans leurs déplacements. Les autres ménages ont pu acheter une voiture plus récente ou adapter leur déplacement. Finalement ces retards dans le calendrier n’ont que peu d’impacts sur la nécessité d’accompagner les ménages défavorisés contraints mais limitent les bénéfices sur les concentrations de polluants. Le sentiment d’injustice est renforcé par les très nombreux SUV récents et chers qui sont toujours autorisés à circuler. S’ils peuvent émettre moins de polluants que des véhicules anciens, ils n’en sont pas moins des nuisances environnementales et urbaines.
Certains partis politiques se veulent clairement les défenseurs des habitants d’une « France périphérique » qui n’auraient plus accès aux centres des métropoles et seraient alors rejetés.
Pourtant, une exploitation de l’Enquête Global Transport de la région datant de 2020 sur les pratiques de mobilité des résidents montre que la ZFE ne concernait que 2 % des déplacements quotidiens en Île-de-France. De plus, dans une étude récente, nous avons montré que les déplacements des 20 % les plus pauvres ne contribuent qu’à hauteur de 9 % de la pollution automobile. Si l’on considère les conducteurs du périurbain qui se déplacent dans le centre, les proportions sont quasiment identiques : 20 % des plus pauvres ne contribuent qu’à hauteur de 7 % de la pollution automobile. On peut expliquer ces résultats par le fait que les populations défavorisées sont moins nombreuses à utiliser leurs voitures quotidiennement dans le centre ou la périphérie.
Ce résultat montre que les ZFE ne concernent qu’une très faible part des pollutions émises par les véhicules particuliers dans les centres. La plus grande part n’est pas produite par les populations précaires. Ce résultat confirme que l’étalement des emplois peu qualifiés en périphérie et la réalité des prix immobiliers rendent les centres inaccessibles à certaines populations défavorisées. La faible part des déplacements des plus pauvres vers le centre soulèvent donc plutôt des enjeux d’aménagement du territoire et de conditions de logement dans les centres.
Qu’est-il possible de faire maintenant ?
La non-régulation de l’étalement urbain et les politiques de logement successives favorisant la maison individuelle ont participé au développement des territoires périurbains dépendants de la voiture.
En ciblant les véhicules les plus anciens, les ZFE sont effectivement inégalitaires, pour autant, elles servent de cadre et d’argument pour construire des politiques volontaristes et faire face à cette vulnérabilité. Pour créer des alternatives efficaces à la voiture dans les grandes métropoles, les politiques de développement de nouvelles offres comme les réseaux cyclables et de tramway doivent être accompagnés de mesures restrictives de la circulation routière comme les zones à trafics limités (ZTL), la végétalisation des chaussées ou l’agrandissement des trottoirs. Ce type de mesures qui restreint tous les véhicules est non inégalitaire socialement et protège la santé et la sécurité des urbains.
Pour rappel, en France en 2023, 660 piétons et cyclistes ont été tués, la plupart en ville, et par des véhicules motorisés. Les communes ou les départements qui gèrent le réseau de voirie manquent de coordinations politiques pour proposer des politiques cohérentes et ambitieuses. L’intérêt des ZFE est aussi d’être à l’échelle des métropoles, un échelon territorial souvent plus pertinent pour prendre des décisions sur la mobilité. Elles pourraient ainsi être la première étape vers une redéfinition des compétences.
Les ZFE mettent en exergue ces inégalités et ces contraintes territoriales fortes qui dessinent des trajectoires de mobilité opposées entre centres, qui restreignent la voiture, et périphéries qui la défendent. Enterrer encore une fois les questions d’inégalités plutôt que d’améliorer le système de mobilité autour des ZFE ne fera que renforcer le ressentiment des Français. Ce débat autour de la restriction de la circulation des populations précaires n’est pas le signe d’un abandon total de la remise en cause des autres inégalités ?
La voiture serait le dernier lien avant le déclassement total. Reconstruire les autres liens et prendre à bras le corps les nombreuses autres inégalités réduiraient la tension autour de ce symbole qui, comme l’avion pour les plus riches, devra par anticipation ou par contrainte naturelle, être réduit aux usages les plus essentiels.
Alexis Poulhès ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Pour les salariés sans diplôme ou les réfugiés sans qualification reconnue en France, l’intégration professionnelle peut être un chemin semé d’embûches. Une étude montre la possibilité de contourner l’absence de réseaux ou de titres académiques en misant sur son capital psychologique.
Si la centralité du diplôme dans le processus de recrutement est une affaire de bon sens, seules les compétences et les performances devraient être prises en compte par la suite. Or, c’est rarement le cas. Bienvenue en France, où prévaut la « tyrannie du diplôme initial ».
Ces deux populations ont en commun de souffrir d’un capital sociologique – ressources économiques, sociales et culturelles – déficient au regard de leur environnement professionnel. Les premiers sont désavantagés par l’insuffisance de titres dans un environnement qui valorise les diplômes d’excellence, les seconds par la disqualification de leur bagage culturel et la disparition de leurs réseaux sociaux dans l’exil.
Alors, comment comprendre que certains réussissent sur le plan professionnel malgré l’absence ou le manque de qualifications ?
Pour répondre à cette question, nous avons fait appel au concept de « ressources de carrière ». Cette notion est composée des ressources psychologiques et sociales – les réseaux de proches –, des ressources en capital humain – éducation, formation, expérience – et des ressources identitaires – conscience de son identité professionnelle – qu’un individu peut mobiliser au service de sa carrière. À la lueur de ce concept, nous nous sommes appuyées sur l’analyse de 42 entretiens menés auprès de 24 salariés et de 18 réfugiés, suivant la méthodologie des récits de vie. L’enjeu : comprendre comment ces individus parviennent à développer des ressources de carrière au service de leur réussite professionnelle, à partir d’un capital sociologique faible.
PsyCap ou capital psychologique
Nos résultats montrent que près de la moitié des personnes interrogées, peu diplômées – ou aux qualifications non reconnues en France –, sont parvenues à s’inscrire dans des trajectoires professionnelles plus ascendantes que ce qu’une analyse sociologique aurait pu laisser prévoir.
Ce que révèle notre étude, c’est la puissance du capital psychologique – également nommé « PsyCap » – pour initier ou relancer une carrière… même en l’absence de capitaux sociologiques traditionnels. Le PsyCap est défini dans le cadre de la psychologie positive comme l’ensemble des forces et capacités psychologiques qui peuvent être développées pour améliorer la performance professionnelle. Il est constitué de quatre dimensions selon le professeur de gestion Fred Luthans : la confiance, l’optimisme, l’espoir et la résilience.
La confiance se rapporte à la foi qu’a une personne en sa capacité à transformer ses efforts en succès pour relever un défi.
L’optimisme renvoie à une attribution positive à propos du succès présent ou à venir.
L’espoir signe l’orientation résolue en direction des objectifs fixés par l’individu et, si nécessaire, son aptitude à faire bifurquer les chemins qui y conduisent pour remplacer ceux qui ont été contrariés.
La résilience se réfère à l’aptitude à rebondir, et même au-delà, lorsque l’individu rencontre de l’infortune.
Qualités interpersonnelles
L’analyse des récits de salariés et de réfugiés interviewés révèle trois processus distincts pour faire carrière sans diplôme ou réseaux sociaux en France : la construction, l’activation et l’obstruction.
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La construction concerne des personnes sans diplôme qui s’appuient sur leurs ressources psychologiques – résilience, détermination, optimisme, confiance en soi – ainsi que sur leurs qualités éthiques – altruisme, gratitude, humilité – pour bâtir leur parcours. L’ensemble de ces ressources psychologiques et éthiques agissent comme autant de leviers pour se créer des opportunités et transformer des obstacles en tremplins professionnels. Samuel, entré chez T sans qualification, gravit les échelons grâce à des formations, une validation des acquis (VAE) et l’appui de son management, jusqu’à un poste de direction :
« Une de mes qualités, c’est d’être assez fiable et quelqu’un à qui on peut confier des choses. Des managers ont cru en moi au-delà de ce que j’avais montré. Ils m’ont ouvert des champs possibles. »
La trajectoire des personnes interviewées montre que leur engagement attire le soutien de leur entourage professionnel. Il leur permet de trouver un emploi stable, d’acquérir des compétences par l’expérience et de construire petit à petit un projet professionnel.
Travail de deuil
Le deuxième groupe de répondants, qui représente un tiers de notre échantillon, suit une autre forme de parcours. S’ils détiennent un bon capital initial – diplôme, expérience –, ils s’appuient sur leurs ressources psychologiques pour faire carrière, selon un processus que nous avons appelé « activation ». Par exemple, Sami, réfugié et ex-journaliste iranien, mobilise ses acquis et reprend des études après une période d’adaptation difficile en France :
« Je travaillais dans le journal le plus prestigieux d’Iran, au poste le plus prestigieux… J’étais reconnu dans mon domaine… Je suis arrivé ici et je n’ai été transféré vers personne, j’ai dû repartir de zéro. Je suis devenu professeur particulier pour deux enfants parce qu’on me rendait un service ! Après cinq-six mois, j’ai trouvé un emploi de journaliste… Après dix-neuf mois, ils m’ont proposé un CDI. »
Ce processus d’activation concerne notamment les réfugiés dotés d’un capital humain initial solide – maîtrise de la langue française, études supérieures dans le pays d’origine. Leur réussite professionnelle est fondée sur leurs ressources psychologiques qui les aident à alimenter des efforts soutenus dans le sens de leur intégration. Elles semblent faciliter le travail de deuil, préalable nécessaire pour redémarrer leur vie dans un nouveau contexte.
Focalisation sur les obstacles
Un quart de nos répondants éprouve un sentiment d’échec professionnel, alors qu’ils étaient pourtant dotés en capital sociologique.
Ils sont freinés par un état d’esprit négatif ou par un sentiment d’injustice, selon un mécanisme que nous avons appelé « obstruction ». Ils se focalisent sur les obstacles et refusent certaines opportunités. Certains réfugiés qui détenaient des positions privilégiées dans leur pays d’origine ne se résolvent pas à accepter un travail jugé trop sous-dimensionné par rapport à eux. On peut citer l’exemple de Néda, ingénieure, docteure et titulaire d’un MBA qui, malgré tous ses diplômes, perçoit sa carrière chez T de manière pessimiste, dénonçant des discriminations et rejetant le fonctionnement des réseaux internes :
« Ce ne sont pas les performances seulement : le réseau, la manière de se vendre, être au bon moment au bon endroit en discutant avec la bonne personne. À chaque fois que j’ai répondu à un poste ouvert sur Internet, il y avait toujours quelqu’un qui l’obtenait, cela me fait dire que tout le monde n’est pas égal. »
Pour le sociologue Pierre Bourdieu, l’institution scolaire contribue « à légitimer les trajectoires et les positions sociales » et à déterminer la place dans la division sociale du travail. Wikimedia commons
Peut-on conclure de cette recherche que la théorie du capital sociologique de Bourdieu pêche par excès de pessimisme ?
Sa théorie de l’espace social souligne l’importance des facteurs culturels et symboliques dans la reproduction des hiérarchies sociales. Si on s’en tient à cette lecture, la réussite est essentiellement liée à la détention de capitaux culturels (compétences, titres, diplômes) et symboliques, c’est-à-dire toute forme de capital culturel, social ou économique ayant une reconnaissance particulière au sein de la société. Cette vision réduit les chances de ceux qui en sont démunis.
Notre étude montre que si les inégalités de départ pèsent lourd, elles ne sont pas une fatalité. À condition de disposer ou d’acquérir de ressources psychologiques telles que la confiance en soi, l’optimisme, l’espoir, la résilience, il est possible de contourner l’absence de réseaux ou de diplômes en misant sur sa capacité à rebondir, à apprendre, à espérer. Et, parfois, à réussir là où rien ne le laissait présager.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – Indonesia – By Virginie Arantes, Postdoctoral Researcher – Projet Chine CoREF, CNRS/EHESS (CECMC), Université Libre de Bruxelles (ULB)
Cette photo, prise le 5 avril 2025, montre un troupeau de cerfs du père David (_Elaphurus davidianus_) marchant sous des panneaux solaires dans une réserve naturelle de Yancheng (province de Jiangsu, est de la Chine). AFP (hors Chine/China out), CC BY
Depuis 2007, les dirigeants chinois affirment mettre en place une « civilisation écologique ». Lorsque l’on regarde la décarbonation comme la réduction des gaz à effet de serre, alors que les États-Unis reculent, la Chine, elle avance… mais vers quelle écologie ?
Le 23 avril 2025, lors de la réunion des dirigeants sur le climat et la transition juste, [organisée par le président du Brésil Luiz Inácio Lula da Silva et le secrétaire général de l’ONU António Guterres, ndlr], Xi Jinping appelait à défendre « le système international centré sur l’ONU » et à « tenir le cap du développement vert et bas carbone », dénonçant au passage les grandes puissances qui « s’obstinent à porter l’unilatéralisme et le protectionnisme ».
Dans un contexte où les États-Unis annoncent, pour la seconde fois, leur retrait de l’accord de Paris, la Chine se présente comme une actrice centrale de la transition verte, promettant la neutralité carbone d’ici 2060 et faisant de la « civilisation écologique » la nouvelle boussole de son développement.
Mais que se cache réellement derrière cette expression, si souvent mentionnée dans les discours officiels ? Est-ce le signe d’une prise en compte accrue des enjeux environnementaux ? ou bien l’expression d’une vision stratégique, dans laquelle écologie, développement et gouvernance sont étroitement articulés ? Retour sur ce terme devenu un des piliers du pouvoir chinois actuel.
Un concept né dans l’urgence environnementale
La notion de « civilisation écologique » apparaît pour la première fois dans les discours du Parti communiste chinois (PCC) sous la présidence de Hu Jintao, en 2007. À l’époque, le concept est encore flou, mais il renvoie déjà à une réalité bien concrète : une Chine confrontée à une crise environnementale sans précédent.
De fait, plus de 60 % des grands fleuves sont gravement pollués, 90 % des cours d’eau urbains contaminés, et plus de 300 millions de personnes n’ont pas accès à une eau potable sûre. Les « villages cancers » se multiplient, les mobilisations contre les barrages, les incinérateurs ou les complexes chimiques inquiètent les autorités. En 2013, un haut responsable du Parti reconnaît publiquement que les questions environnementales sont devenues l’une des principales causes des « incidents de masse », ces protestations collectives inquiètent le pouvoir central.
Selon Yang Chaofei, vice-président de la Société chinoise des sciences de l’environnement, les conflits environnementaux augmentaient déjà de 29 % par an entre 1996 et 2011, et si le gouvernement cesse rapidement de publier les chiffres, les estimations de Sun Liping, professeur à l’Université Tsinghua, évoquent jusqu’à 180 000 protestations en 2010, dont une part importante liée à l’environnement.
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Transformer une urgence en projet national
Dans ce contexte, la notion de « civilisation écologique » ne naît pas d’une révélation éthique soudaine mais d’une tentative de réponse politique à une crise sociale et écologique devenue impossible à ignorer. Le China Daily, quotidien officiel en langue anglaise publié par le gouvernement chinois, avertit dès 2007 que ce concept ne doit pas rester un slogan, mais un moteur de changement réel.
Longtemps restée périphérique, l’idée prend de l’ampleur à partir de 2012 lorsque Hu Jintao, à la tête de la Chine de 2003 à 2013, inscrit la « civilisation écologique » parmi les cinq grandes missions stratégiques du Parti, aux côtés du développement économique, politique, social et culturel. Mais c’est sous Xi Jinping, qui lui a succédé et qui est toujours au pouvoir aujourd’hui, qu’elle devient un levier central de gouvernance.
Elle est ainsi intégrée au 13e plan quinquennal en 2015, érigée en objectif stratégique au 19e Congrès du Parti en 2017, puis inscrite dans la Constitution en 2018.
L’écologie au service de la modernisation socialiste
Xi Jinping la place également dans une lecture historique continue de la modernisation chinoise : Mao aurait permis le passage de la civilisation agricole à la civilisation industrielle, Deng Xiaoping, à la tête du régime chinois de 1978 à 1989, aurait instauré une civilisation matérielle, et lui-même porterait désormais une civilisation écologique.
Mais cette écologie ne vise pas à ralentir la croissance. Elle sert au contraire à la rediriger vers : les énergies renouvelables, les hautes technologies vertes, les industries dites « propres », les zones expérimentales, les villes intelligentes. La Chine veut devenir une puissance verte, capable de combiner développement économique, stabilité sociale et rayonnement international.
Concrètement, cette stratégie s’est traduite par des investissements massifs dans les infrastructures vertes. À elle seule, la Chine représente désormais un tiers des capacités mondiales en énergies renouvelables. En 2024, elle a battu un record en installant 357 gigawatts (GW) de solaire et d’éolien, franchissant ainsi, dès maintenant, son objectif de 1 200 GW fixé pour 2030, avec six ans d’avance. Cette progression fulgurante correspond à une hausse annuelle de 45 % pour le solaire et de 18 % pour l’éolien.
Cette expansion a permis de compenser une grande partie de la croissance énergétique, si bien que les émissions de CO2 sont restées inférieures à celles de l’année précédente pendant dix mois consécutifs, malgré une hausse annuelle globale estimée à 0,8 %. Ce rebond s’explique par la reprise post-Covid et une demande exceptionnelle en début d’année, notamment liée à des vagues de chaleur record qui ont perturbé la production hydroélectrique, forçant le recours accru au charbon. Mais ce succès masque une autre réalité : l’effort climatique chinois reste avant tout technocentré, peu redistributif, et fortement dépendant de logiques industrielles lourdes, comme le charbon ou la chimie, qui continuent de croître.
Le système national d’échange de quotas d’émissions (ETS), lancé en 2021, est déjà le plus grand du monde en volume couvert. En 2024, la Chine a représenté près de 60 % des ventes mondiales de voitures électriques. Elle produit environ 75 % des batteries lithium-ion mondiales.
Dans son allocution de 2025 sur la transition juste, Xi associe transition climatique, réduction des inégalités et leadership global. Ce discours achève de consacrer la « civilisation écologique » non seulement comme un objectif de politique publique, mais comme un projet de civilisation, intégré à la trajectoire historique du Parti et présenté comme la voie chinoise vers la modernité durable.
Comprendre la « civilisation écologique » aujourd’hui
Aujourd’hui, la « civilisation écologique » fait partie intégrante du socle idéologique du régime chinois sous Xi Jinping. Si le terme peut paraître abstrait, voire poétique, il renvoie pourtant à un projet très concret, qui structure les politiques publiques, les plans de développement, les discours diplomatiques et l’appareil doctrinal du Parti.
Il ne s’agit pas d’une écologie citoyenne ou militante, encore moins participative. La « civilisation écologique » telle qu’elle est pensée en Chine propose une transition verte entièrement pilotée par l’État, centralisée, planifiée, hiérarchisée. Elle promet un verdissement du développement sans en transformer les fondements productivistes ni ébranler le monopole du Parti : c’est une transition par le haut, sans rupture. La nature y est conçue comme une ressource stratégique, un capital à valoriser, un levier d’accumulation et de puissance nationale.
Dans ce cadre, protéger l’environnement ne signifie pas ralentir le développement, mais le réorienter. Le mot d’ordre est de produire autrement, pas moins. Miser sur les technologies vertes, les « zones modèles », les villes intelligentes, à l’image de la nouvelle ville de Xiong’an, conçue comme un laboratoire de modernité écologique par les autorités. Une réorganisation qui, tout en intégrant le vocabulaire écologique, préserve les logiques productivistes.
Si l’on peut observer et commenter toute cette mise en action, il n’existe cependant pas, à proprement parler, de définition unique de ce qu’est la « civilisation écologique » dans les textes officiels. Plusieurs tentatives de clarification ont cependant vu le jour dans les médias proches du pouvoir ou dans les textes de vulgarisation. En 2018, un article publié sur des médias officiels la présentent comme une étape éthique et culturelle succédant à la civilisation industrielle. Elle y est décrite comme fondée sur l’harmonie entre l’homme, la nature et la société, et sur une transformation profonde des modes de vie, de production et de gouvernance. Cette vision dépasse le simple cadre chinois : elle se veut universelle, mais en partant d’une base nationalement définie.
Dans ses discours récents, Xi Jinping affirme lui que la civilisation écologique représente la quatrième grande transformation de l’histoire humaine, après les civilisations primitive, agricole et industrielle. Elle naîtrait de la crise écologique mondiale engendrée par l’industrialisation et proposerait un nouveau paradigme, qui n’abolit pas l’industrie, mais l’intègre dans une logique écologique de long terme.
Dans les discours officiels, ce tournant est présenté comme une contribution intellectuelle au marxisme contemporain. Xi insiste sur le fait que la nature ne doit plus être considérée uniquement comme un décor ou une ressource passive, mais comme une force productive à part entière. Le slogan désormais célèbre selon lequel « les eaux limpides et les montagnes verdoyantes sont des montagnes d’or et d’argent » devient dans ce cadre une véritable théorie de la valeur écologique.
La richesse ne se mesure plus uniquement en production humaine, mais aussi en valeur ajoutée naturelle. Une forêt non exploitée, un fleuve propre, un écosystème équilibré deviennent des actifs économiques valorisables. Cette idée traverse aujourd’hui les discours sur la finance verte, la comptabilité environnementale, ou les marchés du carbone, qui prennent une place croissante dans les politiques publiques chinoises. L’instauration en 2021 d’un réseau national de parcs, dont celui du panda géant ou de la forêt tropicale de Hainan, illustre cette volonté de faire du vivant un capital à la fois écologique, économique et symbolique.
Une écologie d’État aux contours mouvants
La « civilisation écologique » n’est donc pas simplement un concept environnemental parmi d’autres. C’est une forme de gouvernance verte aux contours mouvants, qui mêle planification, contrôle, innovation technologique et ambition civilisationnelle. Elle combine gestion centralisée, récit de puissance, et ambitions géopolitiques.
La « civilisation écologique » est autant une promesse de durabilité qu’un projet de souveraineté verte destiné à concurrencer les modèles occidentaux. Mais son avenir, comme celui de la transition écologique mondiale, reste suspendu à une question centrale : jusqu’où peut-on verdir un modèle de développement sans en changer les fondements ?
Virginie Arantes a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique – FNRS (Belgique).
L’épisode 9 de notre série BD s’intéresse au sauvetage des espèces menacées.Mathieu Ughetti, Fourni par l’auteur
La crise climatique n’avance pas seule : elle est indissociable de la crise de la biodiversité. Découvrez en exclusivité, chaque mercredi, les 10 épisodes de la BD concoctée par Mathieu Ughetti et Franck Courchamp. Au programme de l’épisode 9, le sauvetage d’espèces menacées.
L’Héritage du dodo, c’est une bande dessinée pour tout comprendre à la crise du climat et de la biodiversité. Chaque semaine, on explore la santé des écosystèmes, on parle du réchauffement climatique mais aussi de déforestation, de pollution, de surexploitation… On y découvre à quel point nous autres humains sommes dépendants de la biodiversité, et pourquoi il est important de la préserver. On s’émerveille devant la résilience de la nature et les bonnes nouvelles que nous offrent les baleines, les bisons, les loutres…
On décortique les raisons profondes qui empêchent les sociétés humaines d’agir en faveur de l’environnement. On décrypte les stratégies de désinformation et de manipulation mises au point par les industriels et les climatosceptiques. Le tout avec humour et légèreté, mais sans culpabilisation, ni naïveté. En n’oubliant pas de citer les motifs d’espoir et les succès de l’écologie, car il y en a !
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Republication des planches sur support papier interdite sans l’accord des auteurs
Créé en 2007 pour accélérer et partager les connaissances scientifiques sur les grands enjeux sociétaux, le Fonds Axa pour la Recherche a soutenu près de 700 projets dans le monde entier, menés par des chercheurs originaires de 38 pays. Pour en savoir plus, consultez le site Axa Research Fund ou suivez-nous sur X @AXAResearchFund.
Cette BD a pu voir le jour grâce au soutien de l’Université Paris Saclay, La Diagonale Paris-Saclay et la Fondation Ginkgo.
Mathieu Ughetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Lorsque l’on parle d’atténuation du changement climatique, on pense souvent au fait de replanter des arbres, qui consomment du CO2, ou à des solutions techniques consistant à recapturer le gaz carbonique depuis l’atmosphère. Mais ces approches, si elles peuvent être intéressantes, sont irréalistes pour stocker le réchauffement, si on souhaite continuer à brûler des ressources fossiles jusqu’à épuisement.
Quand on prend l’avion, on nous offre souvent la possibilité de planter des arbres à l’autre bout de la planète pour compenser les émissions de notre vol. Un luxe qui permet aux quelques 2 à 4 % des habitants de la planète qui volent chaque année de réduire leur bilan carbone et soulager leur conscience. Mais que se passerait-il si on étendait ce luxe à toute notre économie ? Peut-on vraiment continuer à émettre du CO2 gaiement et espérer le compenser plus tard ? La question devient urgente alors que nous sommes actuellement au-dessus de 1,5 °C d’augmentation de température depuis l’ère industrielle.
Dans une nouvelle étude, nous montrons que compenser les émissions de CO2 coûte trop cher pour être une solution viable. Par exemple, si l’on souhaite capter directement le CO₂ dans l’air, le coût que cela représente est d’environ 1 000 € par tonne, selon les estimations des quelques projets existants, tels que le projet de Climeworks en Islande. La technologie fonctionne avec des ventilateurs géants qui aspirent directement le CO2 de l’air. Pour le mettre où ? Les Norvégiens ont débuté jeudi 12 juin l’installation d’une infrastructure de captage et de stockage du CO₂ sous le plancher océanique, opération marketing à l’appui. Cela parait idéal pour continuer à polluer, tout en n’affectant pas la planète.
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Les estimations dans notre étude montrent que les 200 plus grandes entreprises pétrolières produiraient environ 673 gigatonnes de CO2 en brûlant leurs réserves de pétrole, gaz et charbon. Ces réserves sont inscrites dans leurs rapports annuels et il s’agit de la base de leur valorisation financière. Leurs actionnaires savent que c’est grâce à ces réserves qu’ils ont une certaine capitalisation boursière plutôt qu’une autre.
La capture et le stockage du carbone ? Hors de prix
Le problème, comme le montre notre étude, est que pour compenser les réserves actuelles des entreprises de gaz, pétrole et charbon, cela coûterait environ 673 700 milliards d’euros, soit presque sept fois le PIB mondial. Cela implique que si l’on souhaite continuer à polluer jusqu’à avoir épuisé les réserves d’énergies fossiles, nous devrions payer l’équivalent de sept ans de toute la production mondiale. À ce prix là, autant ne pas polluer.
À l’échelle des entreprises fossiles, le calcul ne serait pas rentable non plus. Pour Total Énergie, qui possède des réserves d’environ 4,25 gigatonnes de CO2 en réserves, c’est trop cher. À 1 000 € la tonne, Total devrait payer environ 4 253 milliards d’euros. C’est presque 34 fois sa valeur boursière, qui s’élève aujourd’hui à environ 126 milliards d’euros.
Dans notre étude, nous appelons cela la valeur environnementale nette, c’est-à-dire la valeur d’une entreprise fossile une fois le CO2 contenu dans ses réserves compensées. Dès que le prix pour compenser une tonne de CO2 dépasse les 150 dollars, la valeur environnementale nette des 200 plus grandes entreprises du secteur des énergies fossiles devient négative. En d’autres termes, si les entreprises fossiles devaient compenser leurs émissions, elles mettraient toutes la clé sous la porte. Heureusement pour elles, aucune législation en ce sens ne s’applique pour le moment. Certaines l’ont compris et ont commencé à investir dans des technologies génératrices d’énergie verte.
Planter des arbres ? Il faudrait recouvrir au moins toute l’Amérique du Nord !
Il existe cependant des solutions plus abordables, comme celle qu’on nous propose à bord des avions notamment : planter des arbres. Selon une étude de l’OCDE, le prix est minime puisqu’il s’élève à environ 16 dollars la tonne. Ce coût infime s’entend sans le prix du terrain : planter des arbres à Manhattan est probablement plus cher.
Les arbres sont en effet généralement composés à moitié de carbone. Pour de nombreuses espèces d’arbres, cette séquestration est la plus efficace pendant les vingt premières années de croissance. Mais pour que la plantation d’arbres capture du carbone, il faut bien sûr éviter qu’ils soient ensuite coupés ou brûlés, ce qui relâcherait à nouveau tout le carbone séquestré. Et il faut éviter de les planter dans un lieu où cela pourrait perturber l’écosystème déjà en place… Pouvons-nous donc sauver la planète en plantant des arbres ?
Dans notre étude, nous avons utilisé les moyennes de captures de carbone par les arbres, en fonction des régions où ils seraient plantés, d’ici à 2050. Si l’on voulait compenser les émissions potentielles de l’ensemble des réserves de gaz, pétrole et charbon, il faudrait planter des arbres sur une très grande surface, qui dépend des régions du monde (certaines étant plus propices que d’autres à la séquestration du carbone). Une de nos estimations est qu’il faudrait couvrir environ 27 millions de kilomètres carrés, soit l’entièreté de l’Amérique du Nord et centrale, ainsi qu’une partie de l’Amérique du Sud. Cela impliquerait de remplacer toutes les constructions, les routes, les lacs, et de planter des arbres partout, et sans compter ceux qui poussent déjà.
Bien que l’idée est absurde, la carte ci-dessous permet de se représenter la surface que cela représente. En d’autres termes, même si la plantation d’arbres peut être une bonne forme de capture de carbone, la solution n’est pas viable si on regarde les étendues des réserves de gaz, pétrole et charbon actuellement en possession des entreprises fossiles.
Et si on pousse cette idée encore plus loin, en voulant planter suffisamment d’arbres pour compenser le CO2 déjà émis au cours de l’histoire, il faudrait cette fois transformer en forêt géante non seulement l’Amérique du Nord, mais aussi l’Europe et presque toute l’Afrique, de la côte méditerranéenne jusqu’au Zimbabwe.
Des solutions utiles, mais invraisemblables sans changements profonds de nos émissions
On voit donc que la compensation carbone n’est pas une baguette magique. Si l’on veut le faire avec de la technologie, le prix actuel est bien trop élevé. De plus, il faut transporter le carbone de son lien d’émission vers le lien de stockage, par exemple de la France vers la Norvège, ce qui génère également des émissions. Les solutions naturelles sont bien sûr à favoriser, telles que la plantation d’arbres.
Mais là aussi la place manque. La solution ? Arrêter les émissions, bien sûr. Et pour les secteurs difficiles à décarboner, comme la métallurgie, l’industrie chimique ou l’agriculture, il faut d’abord diminuer les activités polluantes, et compenser pour celles qui demeurent nécessaires. La compensation carbone doit donc rester un joker à utiliser en dernier recours, et non la solution par défaut, pour réduire les émissions humaines dans un monde à +1,5 C° et qui continue de se réchauffer.
Alain Naef a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).