Pour vendre en boutique, Shein devra accomplir une rupture logistique

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Des entrepôts de Shein pourraient éclore en France dans les prochaines années, si la marque de prêt-à-porter ultra-rapide s’installe durablement dans les magasins français. Jonathan Weiss

Passer de la vente 100 % en ligne à la vente en magasin n’est pas chose si aisée. Cela nécessite de revoir l’ensemble de sa logistique.


Le géant de l’ultrafast fashion, Shein, a bâti son succès sur une chaîne logistique mondiale « sans frontières », mais bel et bien centrée sur la Chine, un pays clé pour la plupart des chaînes logistiques mondiales. Au cœur de son modèle économique se trouvent la production par micro-lots, l’expédition directe à bas coût et l’agilité extrême dans la création et la diffusion de nouveaux produits pour coller aux tendances des réseaux sociaux.

L’annonce de la vente de produits de cette marque dans six magasins en France, une première mondiale pour la marque, change radicalement la donne… et pas seulement d’un point de vue marketing. C’est une véritable rupture logistique qui se joue.

Pour passer du modèle « ultra-flexible, centré sur la production « à la demande », à un modèle « semi-physique avec stocks localisés », la viabilité de cette nouvelle chaîne logistique, et donc de son modèle économique, dépend de la capacité de Shein à maintenir l’équilibre entre résilience, agilité et robustesse.




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Un tournant à haut risque

Migrer d’un modèle de pur player (100 % en ligne) à celui de la vente en boutique impose de nouvelles contraintes : constituer des stocks avancés en France (ou à proximité), gérer les flux omnicanaux (qui mêlent les flux vers les boutiques et l’e-commerce), organiser les éventuels retours (problèmes de taille…), anticiper la demande locale afin de maximiser les ventes et éviter d’avoir à gérer des invendus ou les minimiser.

Tout l’inverse ou presque du « modèle historique » de Shein, celui de l’agilité extrême, caractérisée par peu de stocks, une production selon la demande et des délais courts de création et de production. Cette nouvelle stratégie pourrait bien se heurter aux réalités du retail traditionnel : coûts fixes, délais d’acheminement, surstocks, obsolescence… Autrement dit, Shein devra désormais composer avec la rigidité physique du point de vente. Cette mutation logistique, au-delà de la stratégie marketing, mérite qu’on s’y arrête.

Une logistique historiquement centralisée

Shein a prospéré grâce à une organisation hypercentralisée, avec une production majoritairement basée dans le sud de la Chine et des expéditions directes vers les clients européens sous format de colis. Ce modèle lui permettait d’éviter les coûts d’entreposage et de produire en fonction de la demande. Un article n’était fabriqué qu’après l’apparition d’une tendance en ligne, notamment sur les réseaux sociaux.

L’ouverture de boutiques physiques change tout. Pour alimenter ces « corners » annoncés à Paris, à Dijon (Côte-d’Or), à Reims (Marne), Grenoble (Isère), Angers (Maine-et-Loire) et Limoges (Haute-Vienne) au sein du BHV ou aux Galeries Lafayette, l’entreprise devrait disposer de stocks tampons à proximité, probablement dans des entrepôts situés en France ou dans un pays limitrophe. Shein entre dans un champ d’équations nouvelles : livraisons régulières aux magasins, gestion du « dernier kilomètre » (avec notamment les difficultés de livraison en hypercentre), retours croisés entre les achats effectués en e-commerce et en boutique… Autant de contraintes qui augmentent les coûts et allongent les délais.

Or, Shein c’est avant tout des prix bas et des délais serrés. Cette réorganisation peut supposer de nouvelles infrastructures comme des entrepôts régionaux, des systèmes d’information capables d’assurer la visibilité des stocks en temps réel, et des flux de transport réguliers entre hubs logistiques et points de vente. Ces ajustements logistiques risquent de réduire l’agilité qui faisait la force du modèle initial…

Ira-t-elle jusqu’à décevoir les clients en boutique ?

Des précédents éclairants

Shein n’est pas la première entreprise à franchir le pas du physique. Aux États-Unis, Amazon, qui avait longtemps juré ne jamais ouvrir de magasins, a finalement lancé en 2018 ses enseignes Amazon Go, avant d’en fermer près de la moitié à partir de 2023. C’est la preuve que la gestion opérationnelle du physique (stocks, personnel, emplacement) peut peser lourd même pour un géant du numérique.

Plusieurs marques françaises, dites digital natives, ont expérimenté cette transition. Cabaïa, connue pour ses sacs et accessoires personnalisables, a débuté comme pure player avant d’ouvrir des boutiques en propre et des corners dans les gares et centres commerciaux. Ce virage a nécessité une refonte logistique complète de la constitution de stocks régionaux, à l’adaptation des flux entre le site web et les points de vente, en passant par la synchronisation des références pour éviter les ruptures ou doublons d’inventaire. La marque reconnaît que la prévision de la demande locale et la logistique de réassort ont été les plus grands défis de cette expansion.

Le Figaro TV, 2025.

Autre exemple, le Slip français, pionnier du Made in France digital, a lui aussi multiplié les boutiques physiques pour renforcer la proximité avec les clients. Cette stratégie a entraîné des investissements en entrepôt, en personnel et en systèmes d’information, nécessaires pour assurer une cohérence entre le stock en ligne et celui en magasin, tout en maintenant la promesse du local et du circuit court.

Ces expériences montrent que passer du digital au physique, via une transition multicanale, ne consiste pas seulement à ouvrir une boutique. Cela implique de repenser la chaîne logistique dans son ensemble : prévisions, entreposage, transport, gestion de stocks… et même durabilité (si cela est un objectif de Shein !). Shein, avec son modèle fondé sur la vitesse et la dispersion mondiale, se retrouve confrontée à des défis similaires… mais à une échelle sans commune mesure.

Un « stress-test » logistique grandeur nature

L’implantation de Shein en France est un test grandeur nature pour son modèle logistique. Si l’entreprise parvient à articuler e-commerce et commerce physique sans compromettre sa rapidité et ses marges, elle pourrait redéfinir les standards de l’ultrafast-fashion… Mais la probabilité inverse est tout aussi plausible : que les rigidités du retail viennent brider l’agilité et révéler les limites d’un modèle conçu pour l’instantanéité numérique.

L’expérience française devrait donc servir en quelque sorte de laboratoire logistique. Soit Shein réussit à hybrider ses flux mondiaux avec des capacités locales efficaces, soit cette transition exposera la fragilité structurelle d’une fast-fashion devenue trop rapide pour le monde physique. En définitive, plus qu’une simple diversification commerciale, cette implantation marque l’entrée de Shein dans une nouvelle ère, celle où l’optimisation logistique devient la clé de sa nouvelle expansion.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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La peur de rater quelque chose : entre cerveau social et anxiété collective

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Un rêve d’ubiquité entretenu par les outils numériques. Roman Odintsov/Pexels, CC BY

La « peur de rater quelque chose » (« Fear Of Missing Out », ou FOMO) n’est pas née avec Instagram. Cette peur d’être exclu, de ne pas être là où il faut, ou comme il faut, a déjà été pensée bien avant les réseaux sociaux, et révèle l’angoisse de ne pas appartenir au groupe.


Vous l’avez sans doute déjà ressentie : cette sensation distincte que votre téléphone vient de vibrer dans votre poche. Vous le sortez précipitamment. Aucune notification.

Autre scénario : vous partez en week-end, décidé à vous « déconnecter ». Les premières heures sont agréables. Puis l’anxiété monte. Que se passe-t-il sur vos messageries ? Quelles conversations manquez-vous ? Vous ressentez la « peur de rater quelque chose », connue sous l’acronyme FOMO (« Fear Of Missing Out »).

D’où vient cette inquiétude ? De notre cerveau programmé pour rechercher des récompenses ? De la pression sociale ? De nos habitudes numériques ? La réponse est probablement un mélange des trois, mais pas exactement de la manière dont on nous le raconte.

Ce que les penseurs nous ont appris sur l’anxiété sociale

En 1899, l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929), l’un des théoriciens invoqués dans l’industrie du luxe décrit la « consommation ostentatoire » : l’aristocratie ne consomme pas pour satisfaire des besoins, mais pour signaler son statut social. Cette logique génère une anxiété : celle de ne pas être au niveau, de se retrouver exclu du cercle des privilégiés.

À la même époque, le philosophe allemand Georg Simmel (1858-1918) prolonge cette analyse en étudiant la mode. Il décrit une tension : nous voulons simultanément nous distinguer et appartenir. La mode résout temporairement cette contradiction, mais au prix d’une course perpétuelle. Dès qu’un style se diffuse, il perd sa valeur. Cette dynamique crée un système où personne n’est épargné : les élites doivent innover sans cesse tandis que les autres courent après des codes qui se dérobent.

En 1959, le sociologue Erving Goffman (1922-1982) théorise nos interactions comme des performances théâtrales. Nous gérons constamment l’impression donnée aux autres, alternant entre scène (où nous jouons notre rôle) et coulisses (où nous relâchons la performance). Sa question résonne aujourd’hui : que se passe-t-il quand les coulisses disparaissent ? Quand chaque instant devient potentiellement documentable, partageable ?

Enfin, plus récemment, le philosophe Zygmunt Bauman (1925-2017) a développé le concept de « modernité liquide » : dans un monde d’options infinies, l’anxiété n’est plus liée à la privation, mais à la saturation. Comment choisir quand tout semble possible ? Comment être certain d’avoir fait le bon choix ?

Ces quatre penseurs n’ont évidemment pas anticipé les réseaux sociaux, mais ils ont identifié les ressorts profonds de l’anxiété sociale : l’appartenance au bon cercle (Veblen), la maîtrise des codes (Simmel), la performance permanente (Goffman) et l’angoisse du choix (Bauman) – des mécanismes que les plateformes numériques amplifient de manière systématique.

FOMO à l’ère numérique

Avec la généralisation des smartphones, le terme se popularise au début des années 2010. Une étude le définit comme « une appréhension omniprésente que d’autres pourraient vivre des expériences enrichissantes desquelles on est absent ». Cette anxiété naît d’une insatisfaction des besoins fondamentaux (autonomie, compétence, relation) et pousse à un usage compulsif des réseaux sociaux.

Que change le numérique ? L’échelle, d’abord : nous comparons nos vies à des centaines de vies éditées. La permanence, ensuite : l’anxiété est désormais continue, accessible 24 heures sur 24. La performativité, enfin : nous ne subissons plus seulement le FOMO, nous le produisons. C’est ainsi que chaque story Instagram peut provoquer chez les autres l’anxiété que nous ressentons.

Le syndrome de vibration fantôme illustre cette inscription corporelle de l’anxiété. Une étude menée sur des internes en médecine révèle que 78 % d’entre eux rapportent ces vibrations fantômes, taux qui grimpe à 96 % lors des périodes de stress intense. Ces hallucinations tactiles ne sont pas de simples erreurs perceptives, mais des manifestations d’une anxiété sociale accrue.

Au-delà de la dopamine : une anxiété d’appartenance

De nombreux livres et contenus de vulgarisation scientifique ont popularisé l’idée que le FOMO s’expliquerait par l’activation de notre « circuit de récompense » cérébral.

Ce système fonctionne grâce à la dopamine, un messager chimique du cerveau (neurotransmetteur) qui déclenche à la fois du plaisir anticipé et une forte envie d’agir pour ne rien manquer. Dans le Bug humain (2019), Sébastien Bohler développe notamment la thèse selon laquelle notre cerveau serait programmé pour rechercher constamment davantage de ressources (nourriture, statut social, information).

Selon cette perspective, les plateformes de réseaux sociaux exploiteraient ces circuits neuronaux en déclenchant de manière systématique des réponses du système de récompense, notamment par le biais des signaux de validation sociale (likes, notifications), ce qui conduirait à des formes de dépendance comportementale.

D’autres travaux en neurosciences pointent vers une dimension complémentaire, peut-être plus déterminante : l’activation de zones cérébrales liées au traitement des informations sociales et à la peur de l’exclusion. Les recherches menées par Naomi Eisenberger et ses collègues depuis les années 2000 ont révélé que les expériences d’exclusion sociale activent des régions cérébrales qui chevauchent partiellement celles impliquées dans le traitement de la douleur physique.

Elles suggèrent que le rejet social constitue une forme de souffrance inscrite biologiquement. Ces deux mécanismes – recherche de récompense et évitement de l’exclusion – ne s’excluent pas mutuellement, mais pourraient opérer de manière synergique. Au fond, ce n’est pas tant le manque d’un like qui nous inquiète que le sentiment d’être en marge, de ne pas appartenir au groupe social.

Cette inscription neurobiologique de la peur de l’exclusion confirme, d’une autre manière, ce qu’avaient analysé Veblen, Simmel, Goffman et Bauman : l’anxiété d’appartenance constitue un ressort fondamental de nos comportements sociaux, que les plateformes numériques amplifient désormais de manière systématique.

Reprendre le contrôle de l’attention ?

L’anxiété sociale comparative n’a donc pas attendu Instagram pour exister. Mais il faut reconnaître une différence d’échelle : nos cerveaux, façonnés pour des groupes de quelques dizaines d’individus, ne sont pas équipés pour traiter le flux incessant de vies alternatives qui défile sur nos écrans.

Face à cette saturation, la déconnexion n’est pas une fuite mais une reconquête. Choisir de ne pas regarder, de ne pas savoir, de ne pas être connecté en permanence, ce n’est pas rater quelque chose – c’est gagner la capacité d’être pleinement présent à sa propre vie. Cette prise de conscience a donné naissance à un concept miroir du FOMO : le JOMO, ou « Joy of Missing Out », le plaisir retrouvé dans le choix conscient de la déconnexion et dans la réappropriation du temps et de l’attention.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La peur de rater quelque chose : entre cerveau social et anxiété collective – https://theconversation.com/la-peur-de-rater-quelque-chose-entre-cerveau-social-et-anxiete-collective-267362

Devenue une religion mondiale, l’Église mormone va devoir s’adapter

Source: The Conversation – France in French (3) – By Brittany Romanello, Assistant Professor of Sociology, University of Arkansas

Le 14 octobre 2025, Dallin H. Oaks a pris la tête de l’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », aussi connue sous le nom d’Église mormone, un mouvement mondial en pleine expansion qui revendique plus de 17 millions de membres en 2024. L’anthropologue Brittany Romanello a étudié plusieurs communautés de femmes mormones à travers les États-Unis et revient sur leurs caractéristiques ainsi que sur les enjeux qui attendent la nouvelle direction de l’Église.


L’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours » (Église SDJ) a connu ces dernières semaines un moment de deuil et de transition. Le 28 septembre 2025, une fusillade et un incendie criminels ont fait quatre morts et huit blessés lors d’un rassemblement dans une église mormone du Michigan. La veille, le président de l’Église Russell M. Nelson était mort à l’âge de 101 ans. Dallin H. Oaks, le plus ancien des hauts dirigeants de l’Église, a été nommé comme nouveau président le 14 octobre.

Le nouveau président des Saints des Derniers Jours hérite de la direction d’une institution religieuse à la fois profondément américaine et de plus en plus globale. La diversité de ce mouvement entre en tension avec la manière dont il est traditionnellement représenté dans les médias, de la téléréalité la Vie secrète des épouses mormones à la comédie musicale de Broadway le Livre de mormons.

En tant qu’anthropologue culturel et ethnographe, je mène des recherches sur les communautés des saints des derniers jours à travers les États-Unis, en particulier sur les immigrantes latino-américaines et les jeunes adultes. Lorsque je présente mes recherches, je remarque que beaucoup de gens associent encore étroitement l’Église à l’Utah, où se trouve son siège social.**

Un bâtiment blanc orné d’une haute flèche, avec des montagnes verdoyantes en arrière-plan
Le temple des Saints des derniers jours à Cochabamba, en Bolivie, a été inauguré en 2000.
Parallelepiped09/Wikimedia, CC BY-SA

L’Église a joué un rôle central dans l’histoire et la culture de l’Utah. Aujourd’hui, cependant, seuls 42 % de ses habitants en sont membres. Le stéréotype selon lequel les saints des derniers jours sont principalement des Américains blancs et conservateurs est l’une des nombreuses idées fausses tenaces concernant les communautés et les croyances mormones.**

Beaucoup de gens sont surpris d’apprendre qu’il existe des congrégations dynamiques loin du « corridor mormon » de l’Ouest américain. On trouve des saints des derniers jours fervents partout, du Ghana et des Émirats arabes unis à la Russie, en passant par la Chine continentale.

Croissance globale

Joseph Smith a fondé l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours dans le nord de l’État de New York en 1830 et a immédiatement envoyé des missionnaires prêcher le long de la frontière. Les premiers missionnaires outre-mer se sont rendus en Angleterre en 1837.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants religieux ont revu leur approche missionnaire afin d’augmenter le nombre de missions internationales. Cette stratégie a conduit à une croissance à travers le monde, en particulier en Amérique centrale, en Amérique du Sud et dans les îles du Pacifique.

Aujourd’hui, l’Église compte plus de 17,5 millions de membres, selon ses registres. La majorité d’entre eux vivent en dehors des États-Unis, répartis dans plus de 160 pays.

L’Église et les chercheurs suivent cette croissance mondiale, notamment grâce à la construction de nouveaux temples. Ces bâtiments, qui ne sont pas utilisés pour le culte hebdomadaire mais pour des cérémonies spéciales telles que les mariages, étaient autrefois presque exclusivement situés aux États-Unis. Aujourd’hui, ils existent dans des dizaines de pays, de l’Argentine aux Tonga.

Au cours de sa présidence, qui a débuté en 2018, Nelson a annoncé la construction de 200 nouveaux temples, soit plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs. Les temples sont une représentation physique et symbolique de l’engagement de l’Église à être une religion mondiale, même si des tensions culturelles persistent.

Deux hommes en costume passent devant une grande carte du monde encadrée accrochée au mur d’un couloir
Deux missionnaires de l’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours » traversent le centre de formation missionnaire de Provo, dans l’Utah, en 2008.
AP Photo/George Frey

Parmi les membres américains, la démographie évolue également. 72 % des membres américains sont blancs, contre 85 % en 2007, selon le Pew Research Center. Un nombre croissant de Latinos-Américains – 12 % des membres américains – ont joué un rôle important dans le maintien des congrégations à travers le pays.

Il existe des congrégations dans tous les États américains, y compris dans la petite communauté de Grand Blanc, dans le Michigan, lieu de la tragique fusillade. Le suspect Thomas Jacob Sanford, qui a été abattu par la police, s’était récemment lancé dans une tirade contre les saints des derniers jours lors d’une conversation avec un candidat politique local. Dans les jours qui ont suivi, un membre américain de l’église a récolté des centaines de milliers de dollars pour la famille de l’assaillant.

Douleurs en hausse

Malgré la diversité de l’Église, ses fondements institutionnels restent solidement ancrés aux États-Unis. Les instances dirigeantes sont encore composées presque exclusivement d’hommes blancs, dont la plupart sont nés aux États-Unis.

À mesure que l’Église continue de croître, des questions se posent quant à l’adéquation des normes d’une Église basée dans l’Utah avec les réalités des membres à Manille, Mexico, Bangalore ou Berlin. Quelle place reste-t-il, même dans les congrégations américaines, pour les expressions culturelles locales de la foi ?**

Les mormons latino-américains et les membres d’Amérique latine, par exemple, ont dû faire face à une opposition à l’égard de traditions culturelles considérées comme « non mormones », telles que la construction d’autels et les offrandes lors du Dia de los Muertos. En 2021, l’Église SDJ a lancé une campagne en espagnol utilisant des images du Jour des morts afin de susciter l’intérêt des Latino-Américains. De nombreux membres se sont réjouis de cette représentation. Pourtant, certaines femmes avec lesquelles j’ai discuté ont déclaré que l’accent mis sur la blancheur et le nationalisme américain, ainsi que la rhétorique anti-immigrés qu’elles avaient entendue de la part d’autres membres, les dissuadait de célébrer pleinement leur culture.

Même les détails esthétiques, comme les styles musicaux, reflètent souvent un modèle typiquement américain. Le recueil de cantiques standardisé, par exemple, contient des chants patriotiques comme « America the Beautiful ». Cette importance accordée à la culture américaine peut sembler particulièrement déplacée dans les pays où le taux d’adhésion est élevé et qui ont connu des conflits avec l’armée américaine ou politique.

Les attentes en matière d’habillement et d’apparence physique ont également soulevé des questions sur la représentation, l’appartenance et l’autorité. Ce n’est qu’en 2024, par exemple, que l’Église a proposé à ses membres vivant dans des régions humides des versions sans manches des vêtements sacrés que les mormons portent sous leurs vêtements pour rappeler leur foi.

Historiquement, l’Église considérait les tatouages comme tabous – une violation du caractère sacré du corps. De nombreuses régions du monde ont des traditions sacrées de tatouage vieilles de plusieurs milliers d’années, notamment l’Océanie, qui compte un taux élevé d’adhérents à l’Église.

Changement à venir ?

Parmi les nombreux défis qui l’attendent, le prochain président de l’Église SDJ devra trouver comment diriger une Église mondiale depuis son siège américain, une Église qui continue d’être mal comprise et victime de stéréotypes, parfois au point d’en arriver à des actes de violence.

Un bâtiment blanc au loin au centre, avec des palmiers et un bassin réfléchissant rempli d’une eau limpide au premier plan
Le temple de Laie, à Hawaï, a ouvert ses portes au début des années 1900, ce qui en fait l’un des plus anciens de l’Église SDJ.
Kaveh/Wikimedia, CC BY-SA

Le nombre de mormons continue d’augmenter dans de nombreuses régions du monde, mais cette croissance s’accompagne d’un besoin accru de prise en compte des différentes sensibilités culturelles. L’Église, qui a toujours été très uniforme dans ses efforts de standardisation de l’histoire, de l’art et des enseignements des mormons, a de plus en plus de mal à maintenir cette uniformité lorsque les congrégations s’étendent sur des dizaines de pays, de langues, de coutumes et d’histoires.

Organiser l’Église SDJ comme une entreprise, avec un processus décisionnel descendant, peut également rendre difficile le traitement des histoires raciales douloureuses et des besoins des groupes marginalisés, tels que les membres LGBTQ+.

La transition au niveau de la direction offre une occasion non seulement à l’Église, mais aussi au grand public, de mieux comprendre les multiples facettes ainsi que la dimension mondiale de la vie des « saints des derniers jours » aujourd’hui.

The Conversation

Brittany Romanello ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Devenue une religion mondiale, l’Église mormone va devoir s’adapter – https://theconversation.com/devenue-une-religion-mondiale-leglise-mormone-va-devoir-sadapter-267337

La fin du libre-échange et le retour du protectionnisme économique aux États-Unis

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bernard Guilhon, Professeur de sciences économiques, SKEMA Business School

Les récentes politiques douanières des États-Unis signalent un changement de paradigme. Washington adopte un protectionnisme assumé, centré sur la relocalisation de la production et sur la promotion du « Made in America ». Ce tournant redéfinit les règles du jeu et contribue à une reconfiguration en profondeur de la mondialisation et des flux commerciaux internationaux.


Une lecture rapide de la mondialisation permet de retracer les étapes essentielles qui ont abouti à la situation actuelle et de mettre en lumière l’effacement de l’idéologie libérale au profit de l’interventionnisme stratégique aux États-Unis.

La période 1990-2019 représente une phase d’hypermondialisation caractérisée par la diffusion d’une idéologie néolibérale centrée sur les entreprises et les marchés, et sur l’adoption de politiques commerciales se conformant aux règles globales des flux commerciaux et d’investissements édictées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le système d’échanges international, construit autour de chaînes de valeur mondialisées, traduit l’influence unilatérale des États-Unis, unique hyperpuissance dans les années 1990, 2000 et 2010. Le résultat est un jeu à somme positive qui conduit à une convergence des taux de croissance entre le Nord et le Sud, entre 2003 et 2019.

Les inégalités s’accroissent à la fin de la période et la démondialisation, certes relative, s’amplifie. Pour deux raisons.

D’une part, en raison de la crise financière, les pays pauvres très endettés ne peuvent exploiter leurs avantages comparatifs au sein de chaînes de valeur raccourcies et régionalisées. C’est le cas du Bangladesh et du Cambodge dans le textile-habillement et dans l’ameublement. Les pays bénéficiaires sont la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie.

D’autre part, les considérations géopolitiques l’emportent sur les motifs strictement économiques, ce qui accroît fortement la contrainte de risque dans les choix des localisations et conduit à une fragmentation progressive de l’espace mondial (certains segments de chaînes de valeur dans l’aéronautique et les technologies numériques installées en Chine ont été transférés au Vietnam).

Du libre-échange à la quête de puissance

Pour les États-Unis, le risque global de décrochage économique et technologique par rapport à la Chine accentue le poids de l’impératif de sécurité : il s’agit de sécuriser certains approvisionnements (terres rares ou batteries) et de développer les technologies critiques couvrant des besoins économiques et de sécurité nationale. Il apparaît que les interactions internationales ont accru le déficit commercial et l’endettement financier.

Les rapports de force s’introduisent en deux temps. Les États-Unis réagissent d’abord lorsqu’ils admettent que les gains de puissance politique, économique et technologique de la Chine diminuent la puissance relative des États-Unis, et reconnaissent que la puissance mondiale est un jeu à somme nulle.

Le nouveau paradigme repose sur l’idée que les politiques industrielles ne s’opposent pas aux marchés, mais permettent de renforcer des positions d’ancrage significatives sur des marchés ayant une importance économique et géopolitique stratégique. Dès lors, des formes de protectionnisme se développent. D’où les deux lois votées en 2022, sous Joe Biden : le CHIPS and Science Act (semiconducteurs) et l’Inflation Reduction Act (transition énergétique).

À l’opposé, Donald Trump considère que la décarbonation de l’industrie ne permet pas la réindustrialisation des États-Unis. C’est pourquoi il a mis fin le 7 juillet au plan de subventions et d’exonérations fiscales en faveur de la transition énergétique.

Les rapports de puissance s’expriment par les droits de douane censés réaliser des objectifs économiques et de sécurité nationale. L’idée est que plus les droits de douane sont élevés, plus les entreprises étrangères sont incitées à investir aux États-Unis pour ne pas avoir à les payer.

Or, les entreprises étrangères peuvent être désincitées par le coût de la main-d’œuvre aux États-Unis (seize fois plus élevé qu’au Vietnam et onze fois plus important qu’au Mexique), mais plus encore par la difficulté de s’approvisionner en biens intermédiaires stratégiques, ce que les accords de libre-échange facilitaient.

Les nouveaux droits de douane sont la base d’une politique « réciproque » visant à équilibrer le commerce entre les États-Unis et leurs partenaires commerciaux, notamment les pays en développement.

Dans les faits, la recherche de l’équité via « la politique réciproque » dans les relations commerciales aboutit à de fortes asymétries. Par exemple, en ce qui concerne le Vietnam, les exportateurs américains vendront à droit zéro sur le marché vietnamien tandis que les exportateurs vietnamiens acquitteront une taxe de 20 %.

Dans ce contexte, la mondialisation transactionnelle articulée autour de négociations et de sanctions, comme dans le cas de l’Inde, s’accompagne de mesures protectionnistes dont les plus notables sont le contrôle des importations menaçant la sécurité nationale, les restrictions sur les investissements entrants et sortants et la prise de participation de 10 % de l’État américain au capital d’Intel, ce qui interroge sur l’éclosion d’un capitalisme d’État.

La fin de l’orthodoxie libérale

En janvier 2025, le Bureau of Industry and Security (agence du département du commerce, ndlr) a imposé des restrictions formelles à l’exportation de nouveaux équipements de calcul avancé (la Taïwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) est dorénavant contrainte d’obtenir une licence pour tout envoi de produits), ce à quoi s’ajoute le contrôle de volumes importants de données nécessaires à l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle (IA).

L’objectif est d’instrumentaliser les interconnexions économiques (flux de produits, de connaissances brevetées, de données, transferts financiers) à des fins de blocage et de coercition. L’orthodoxie libérale est congédiée au profit de l’avantage stratégique dans le but d’atteindre un leadership incontestable sur la scène mondiale.

À supposer que l’UE reste une zone de libre-échange capable d’irradier et de construire avec d’autres pays des règles et de l’équité, la mondialisation s’organiserait autour de deux découpages superposés : celui du libre-échange concernant les produits de faible et moyenne gamme et celui des biens stratégiques dont le périmètre est réduit, selon la formule « Small yard, high fence », en raison des barrières à l’entrée infranchissables, à la fois, géopolitiques et industrielles.

The Conversation

Bernard Guilhon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La fin du libre-échange et le retour du protectionnisme économique aux États-Unis – https://theconversation.com/la-fin-du-libre-echange-et-le-retour-du-protectionnisme-economique-aux-etats-unis-266810

La Bretagne, un futur refuge climatique ?

Source: The Conversation – in French – By Louis Amiot, Docteur en géographie, Université Rennes 2

La Bretagne n’est pas épargnée par le changement climatique, qui y provoque des problèmes de sécheresses de plus en plus inquiétants. Capture d’écran de Météo France/Martin Cígler/Maëlick, CC BY

Déménager pour éviter de trop subir les aléas du changement climatique, nous sommes nombreux à y avoir songé un jour. La région de prédilection à laquelle nous pensons alors est souvent la Bretagne. Mais est-ce vraiment une bonne idée ?

Allons-nous tous finir en Bretagne ? Cette question, sans doute assez improbable il y a encore dix ans, est désormais une interrogation sérieuse que posent divers médias nationaux et qui s’immisce dans les esprits. Car à l’heure du changement climatique, la Bretagne, souvent considérée comme une région où « il pleut tout le temps » et où l’on a « des étés pourris » se transforme en un refuge possible face au mercure qui n’en finit pas de grimper.

En effet, d’après un récent sondage, environ un Français sur trois est prêt à déménager face au changement climatique. La Bretagne est la région de migration privilégiée pour cela en plus d’être déjà la plus attractive pour les retraités. Mais s’installer en Bretagne pour échapper au changement climatique, est-ce vraiment une bonne idée ?

La réalité n’est pas si simple, d’abord parce que la région n’a pas un climat uniforme, notamment lorsque l’on compare Rennes (Ille-et-Vilaine) et Brest (Finistère), par exemple. La Bretagne est aussi loin d’être préservée du changement climatique. Elle est particulièrement vulnérable au risque de sécheresse, ce qui peut poser des problèmes dans la gestion de l’eau. Ses habitants sont d’ailleurs les Français les plus pessimistes face au changement climatique, selon le même sondage. Seule différence, eux n’ont pas tellement de perspective de déménagement pour apaiser leurs inquiétudes.

Des climats bretons

La Bretagne est généralement classée comme un climat océanique (été frais, hiver doux et pluies régulières toute l’année). Mais en détail, il existe de grandes différences entre l’est et l’ouest de la région. Il n’y a par exemple qu’un degré d’écart en moyenne entre Rennes et Brest à l’année, mais à Brest les hivers sont plus doux et les étés plus frais qu’à Rennes. La pluviométrie est, elle, presque deux fois plus importante à Brest (1220 mm) qu’à Rennes (690 mm). Cette différence est plus marquante à l’échelle saisonnière : en hiver, il y a trois fois plus de pluie à Brest qu’à Rennes, tandis qu’en été, l’écart est moins conséquent.

Cumul de précipitations et de températures moyennes mensuelles à Rennes (Ille-et-Vilaine) et à Brest (Finistère), sur la période 1991-2020.
Fourni par l’auteur

Il existe ainsi plusieurs climats bretons qui ont été cartographiés afin de différencier le littoral nord et sud de la Bretagne, l’est et l’ouest et l’intérieur de la région. De manière générale, les côtes bretonnes sont moins exposées aux risques climatiques tels que les extrêmes thermiques (chaleur et gel) et pluviométriques (sécheresses et fortes pluies). Le sud de la Bretagne est aussi plus chaud et sec que le nord.

Une région qui subit le changement climatique

Mais, partout en Bretagne, le changement climatique se fait sentir, avec une hausse de la température moyenne annuelle de l’ordre de 0,9 °C à 1,1 °C entre la période 1951-1980 et la période 1991-2020. Cela est certes moins prononcé qu’à échelle de la France (+1,5 °C), mais reste supérieur au réchauffement mondial (+0,7 °C entre ces mêmes périodes).

À l’horizon 2050, la température devrait encore augmenter d’au moins 1 °C et de 1,5 °C à 3 °C en fin de siècle. Dans le scénario pessimiste, en fin de siècle, la température moyenne de Brest pourrait être équivalente à l’actuelle température de Bordeaux et celle de Rennes à la température de Marseille. Dans le même temps, les quantités de pluie devraient rester similaires sur l’année avec des pluies davantage concentrées en hiver et moins importantes en été. Les risques et aléas climatiques liés au réchauffement sont eux aussi déjà notables et devraient s’intensifier.

Prenons l’exemple du risque de forte chaleur en regardant les journées à plus de 30 °C, qui sont un des marqueurs du changement climatique. Il existe une forte différence est/ouest concernant le risque actuel avec en moyenne 8 jours en Ille-et-Vilaine contre seulement 1 à 2 jours dans le Finistère. D’ici 2050, le nombre moyen de jours très chauds devrait plus que doubler. En fin de siècle, les fortes chaleurs sont encore plus présentes et concernent en moyenne 20 jours par an sur la région. Ce chiffre varie de moins de 10 sur le littoral nord à plus de 30 jours au sud de Rennes (soit autant qu’à Toulouse en moyenne).

Dans l’ensemble, seul le littoral nord se retrouve relativement préservé de ce risque de fortes chaleurs même si celui-ci augmente.

Cartographie du nombre de jours très chaud par an (température maximale supérieure à 30 °C) avec la situation actuelle observée et la situation future projetée dans le scénario pessimiste
Cartographie du nombre de jours très chaud par an (température maximale supérieure à 30 °C) avec la situation actuelle observée et la situation future projetée dans le scénario pessimiste.
Fourni par l’auteur

La Bretagne face au défi de l’eau

Le changement climatique affecte aussi l’intensité et la fréquence des sécheresses. Or, cela peut paraître paradoxal, mais la Bretagne est très vulnérable face à ce risque. En effet, plus de 75 % de l’eau potable dépend des réserves superficielles (rivières, lacs, étangs) contre seulement 36 % pour l’échelle du territoire.

La Bretagne se retrouve ainsi extrêmement dépendante des conditions météorologiques. Si d’ordinaire, celles-ci sont plutôt humides avec une bonne répartition des pluies au cours de l’année, certaines années sont marquées par des longues périodes sans pluies menant à des sécheresses.

Par exemple, en 2022, la région a subi une sécheresse historique : au cours du mois d’août, toute la région était pour la première fois en état de crise sécheresse du fait de pluviométrie très faible et de fortes chaleurs. Cela a engendré de fortes pressions sur l’île de Groix (Morbihan), il y a eu des menaces de coupure d’eau à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) comme dans le département des Côtes-d’Armor où la préfecture a indiqué un « risque sérieux de rupture de l’alimentation en eau potable se dessine pour les dernières semaines d’octobre ». La région a finalement été sauvée de la pénurie par des pluies bienvenues au cours du mois de septembre. Mais cette situation a révélé la fragilité de la Bretagne dans ces périodes climatiques exceptionnelles.

De plus, une récente étude a démontré que ces sécheresses extrêmes sont amenées à être de plus en plus présentes. D’ici 2050, environ un été sur cinq serait au moins aussi chaud et sec que celui de 2022, en fin de siècle cela représente un été sur deux. Dans ce contexte, la région risque d’être confrontée à des problèmes grandissants d’accès à l’eau alors que le nombre d’habitants devrait augmenter d’au moins 250 000 d’ici 2050.

Cette tendance démographique risque ainsi d’aggraver le partage d’une ressource qui se fait de plus en plus précieuse. L’enjeu est donc de garantir un accès à l’eau dans un futur climatique plus sec et chaud, particulièrement autour de Rennes et dans le littoral sud-breton.

Le risque d’une maladaptation

Dès lors, si s’installer en Bretagne peut sembler de prime abord une bonne idée face au changement climatique, il s’agit plutôt d’une forme de maladaptation. En effet, un accroissement massif de la population bretonne peut amplifier les impacts négatifs du changement climatique, principalement lié au risque de sécheresse et mener à une crise de l’eau. La région n’est donc pas un refuge climatique optimal à terme. Au-delà des enjeux liés au manque d’eau, la Bretagne doit aussi faire face à la hausse du niveau de la mer dont les 1 700 kilomètres de littoraux sont directement concernés.

Enfin, le changement climatique n’est qu’une problématique au milieu d’une crise environnementale globale (pollutions, extinction de la biodiversité, acidification de l’océan…). Par exemple, la Bretagne est en première ligne face à la pollution aux nitrates qui peut affecter la qualité de l’eau et les plages avec les algues vertes.

La crise climatique doit donc être traitée collectivement d’une part pour réduire l’intensité de celui-ci en diminuant les émissions de gaz à effet de serre et d’autre part en préparant les territoires à faire face aux changements climatiques. Il faut adapter les territoires au climat de demain pour qu’ils restent des lieux de vie agréables plutôt que de miser sur des migrations vers d’autres régions à priori moins exposés au changement climatique.

The Conversation

Louis Amiot a reçu des financements dans le cadre des programmes CLIMATVEG (financé par l’ADEME et les régions Bretagne et Pays de la Loire et piloté par Vegepolys Valley) et FERMADAPT (financé par l’ADEME et les régions Bretagne et Pays de la Loire et piloté par Valorial).

ref. La Bretagne, un futur refuge climatique ? – https://theconversation.com/la-bretagne-un-futur-refuge-climatique-267482

La démocratie municipale n’a pas la couverture médiatique qu’elle mérite 

Source: The Conversation – in French – By Sandra Breux, Démocratie municipale, élections municipales, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

De façon générale, les médias traditionnels réussissent difficilement, faute de moyens, à couvrir l’ensemble des enjeux et à les documenter en profondeur. La Conversation Canada, CC BY

La campagne électorale du 2 novembre, qui déterminera la composition de plus de 1 000 conseils municipaux, est l’occasion de nous rappeler que la démocratie municipale québécoise souffre d’un double déficit : un manque criant de couverture médiatique et un traitement systématiquement négatif qui occulte les dynamiques constructives au profit des dysfonctionnements.

Cette vision déséquilibrée décourage la participation électorale et l’engagement citoyen.

La démocratie municipale, c’est près de 12 000 candidats qui postulent aux quelques 8 000 postes à pourvoir. C’est aussi des élus qui sont, dans leur grande majorité, rémunérés à temps partiel et qui tentent de satisfaire les besoins de la population, de répondre aux exigences auxquelles ils et elles doivent se conformer et d’inciter les citoyens à participer au développement de leur municipalité.

La démocratie municipale, c’est aussi des électeurs qui exercent leurs droits de vote, qui proposent des projets audacieux, se mobilisent, participent à des consultations publiques, cherchent à comprendre le bien-fondé d’une décision, demandent des comptes à leurs élus et font du bénévolat. C’est aussi un ensemble d’organismes variés qui soutiennent l’action des municipalités dans différents domaines pour essayer d’améliorer leur cadre de vie et le bien-être général de la population.

Parler de démocratie municipale, ce n’est pas que – certaines représentations sont tenaces – parler d’aqueducs, de déneigement et de collecte de poubelles. C’est discuter de la façon dont les ressources vont être allouées : faut-il vendre un terrain à un promoteur immobilier pour récupérer des fonds qui seront investis dans d’autres projets, ou le conserver pour créer un espace pour la population ?

Respectivement professeure à l’INRS en études urbaines, et professeure à l’Université d’Ottawa en sciences politiques, nous nous interrogeons sur le contexte médiatique et ses effets sur notre manière collective d’appréhender le palier de gouvernement municipal. Outre le déficit d’information qui le caractérise, le traitement médiatique dont il est l’objet pose certainement question à la veille du rendez-vous démocratique du 2 novembre prochain.

Sur le déficit informationnel

Plusieurs chercheurs et observateurs ont déjà souligné la faiblesse de la couverture médiatique dont fait l’objet la scène municipale. Si les médias provinciaux et régionaux couvrent les principaux pôles urbains, l’essentiel du territoire ne peut compter que sur les journaux locaux, dont le modèle d’affaire peine à en assurer la survie.




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De façon générale, les médias traditionnels réussissent difficilement, faute de moyens, à couvrir l’ensemble des enjeux et à les documenter en profondeur. Cette situation n’est pas spécifique au Québec. Plusieurs travaux en Amérique du Nord font l’hypothèse qu’il existe à l’échelle municipale une circulation plus faible de l’information politique en comparaison avec les autres niveaux de gouvernement.

L’absence d’une circulation suffisante et adéquate de l’information politique a des conséquences sur l’électorat : il est plus difficile de savoir qui se présente, quel est le programme de chaque candidat, mais aussi de saisir la réelle portée des enjeux qui sont discutés. Plus encore, une enquête menée en 2017 sur 3 200 électeurs au Québec a montré que plus un électeur connaît les programmes et les projets des candidats, plus il est susceptible de voter.

Sur le traitement médiatique

Lorsqu’elle existe, la couverture municipale met davantage l’accent sur les dysfonctionnements (faible participation, augmentation du nombre d’élections par acclamation, démissions d’élus, harcèlement des élus, climat tendu au sein du conseil, mécontentement des citoyens), que sur les dynamiques constructives (solutions locales, innovations de services, mobilisations citoyennes).

Ces éléments s’ajoutent aux nouveaux enjeux auxquels sont confrontées les municipalités : logement, mobilité, itinérance, ou gestion de l’eau. La complexité de ces problèmes empêche souvent les municipalités de trouver des solutions à court ou à moyen terme. Ils nourrissent alors un flot de nouvelles négatives qui surpasse de loin les informations valorisant les actions des élus et des citoyens.

Le problème n’est pas que ces sujets soient couverts – ils doivent l’être –, mais que l’écart avec les informations valorisant les actions et les solutions soit tel qu’il produit une image déséquilibrée et décourageante de la démocratie municipale.

La faible présence médiatique du municipal favorise par ailleurs la domination d’une seule grille de lecture qui met sans cesse en évidence les défaillances de cette démocratie. Ce cadrage unique ne favorise ni la participation électorale, ni l’engagement citoyen, ni le renouvellement des élus. Et si on peut penser que de façon générale, la couverture médiatique des affaires provinciales et fédérales peut aussi être négative, la diversité des médias et le volume des informations relayées rendent possibles plusieurs lectures.




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Le déséquilibre en exemples

Lire que 65 % des élus en 2021 l’ont été par acclamation laisse entendre que c’est un problème. On sait pourtant que ce fait mérite une lecture plus nuancée et qu’il cache une réalité bien différente. Cette situation peut s’expliquer par la difficulté à recruter, parfois par un choix volontaire pour éviter des frais de tenue d’élection, et d’autres fois encore par la volonté de ne pas s’opposer à quelqu’un que l’on connaît. Il convient par ailleurs de rappeler que le fait d’avoir quelque 8 000 élus est déjà une réalisation de taille.


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De même, mettre de l’avant que la population ne participe pas, notamment les jeunes, c’est occulter l’ensemble des actions que des bénévoles (Commission jeunesse etc.), des citoyens, des municipalités et des institutions mettent en place pour favoriser l’intérêt des citoyens. La moyenne provinciale de la participation électorale est par ailleurs plus élevée que celle que l’on rencontre dans d’autres provinces, notamment l’Ontario, même si elle demeure faible, à 38,7% de taux de participation.

Enfin, parler d’un climat politique tendu et des difficultés d’être élu, c’est oublier que certains élus se mobilisent et s’entraident pour parler d’une fonction qu’ils apprécient (que ce soit au sein de la FQM et de l’UMQ, ou dans de nouveaux lieux comme la nouvelle vague municipale, ou encore via une série de publications individuelles ou collectives.

La Conversation Canada

Sandra Breux a reçu des financements du CRSH, du FRQSC et du programme des Chaires de recherche du Canada

Anne Mevellec a reçu des financements du CRSH

ref. La démocratie municipale n’a pas la couverture médiatique qu’elle mérite  – https://theconversation.com/la-democratie-municipale-na-pas-la-couverture-mediatique-quelle-merite-266531

La hausse du coût de la vie modifie notre façon de faire des rencontres, de vivre et d’aimer

Source: The Conversation – in French – By Melise Panetta, Lecturer of Marketing in the Lazaridis School of Business and Economics, Wilfrid Laurier University

Les jeunes adultes âgés de 20 à 39 ans sont confrontés à un paysage social modifié où les réalités financières influencent leurs relations. (Rene Ranisch/Unsplash)

Les jeunes dans la vingtaine et la trentaine évoluent dans un nouveau contexte social où les réalités financières influencent leurs relations.

Si vous avez l’impression que l’inflation transforme votre vie amoureuse ou vos amitiés, vous ne rêvez pas. Partout dans le monde les contraintes économiques ont un véritable impact sur les relations humaines.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

Qu’il s’agisse de tensions dans les couples ou d’étapes importantes de la vie que l’on repousse, l’incertitude financière affecte la manière dont les gens entrent en relation et communiquent, selon un récent sondage réalisé par la Banque Royale du Canada (RBC).

Les adultes dans la vingtaine et la trentaine, en particulier, évoluent dans un nouveau contexte social, où même les aspects les plus fondamentaux des relations sont influencés par la réalité financière.

Stress financier et tensions conjugales

L’argent est depuis longtemps l’une des principales sources de conflit dans les couples, mais le contexte économique actuel accentue encore davantage le stress financier.

Au Canada, 77 % des couples déclarent rencontrer des contraintes financières et 62 % affirment se disputer à propos de l’argent. L’augmentation du coût du loyer, de l’alimentation et des dépenses quotidiennes a en effet poussé de nombreux couples à prendre des décisions financières difficiles, parfois au détriment de leur relation, toujours selon le sondage RBC.

Ces préoccupations ne concernent pas uniquement les ménages canadiens. Une étude menée au Royaume-Uni a révélé que 38 % des personnes en couple admettent avoir un compte secret ou « de l’argent caché » dont leur partenaire ignore l’existence. Aux États-Unis, les couples interrogés ont déclaré avoir 58 disputes liées à l’argent par an.

Une femme est assise sur un canapé, la tête entre les mains, tandis qu’une autre personne, que l’on ne voit que du cou jusqu’aux pieds, est assise à côté d’elle, les bras croisés
L’argent est depuis longtemps l’une des principales sources de conflit dans les relations amoureuses.
(Shutterstock)

Plus inquiétant encore, l’instabilité financière a une incidence sur la durée des relations. Toujours selon le récent sondage de la RBC, 55 % des Canadiens estimaient devoir être en couple pour pouvoir se permettre leur style de vie.

Les obstacles économiques à l’indépendance sont particulièrement importants si l’on envisage une séparation ou un divorce. Traditionnellement, une rupture signifiait que l’un des partenaires quittait la maison, mais aujourd’hui, de plus en plus de couples divorcés ou séparés doivent cohabiter simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de vivre seuls.

Pour les couples, savoir entretenir une relation saine lorsqu’on rencontre des contraintes financières est essentiel pour traverser ces temps difficiles.

Reporter les décisions importantes de la vie

La crise du coût de la vie retarde également les étapes importantes de la vie des jeunes adultes dans le monde entier. Une enquête de Statistique Canada a révélé que 38 % d’entre eux estiment que leur capacité financière et l’accès à un logement adéquat pourraient constituer des obstacles à leur projet d’avoir un enfant.

Ce problème ne repousse pas seulement le passage à l’indépendance, il provoque même des retours en arrière. Au Royaume-Uni, par exemple, un jeune adulte sur cinq ayant quitté le domicile familial a dû y revenir en raison de la crise actuelle.

L’accessibilité au logement joue un rôle majeur dans ce contexte. Avec la flambée des prix de l’immobilier au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs, l’accession à la propriété semble hors de portée pour beaucoup. Ainsi, 55 % des jeunes Canadiens déclarent que la crise du logement les incite à reporter le projet de fonder une famille.

Plusieurs panneaux « À vendre » visibles sur une pelouse
La crise du coût de la vie retarde les étapes importantes de la vie des jeunes adultes dans le monde entier. On peut voir ici des panneaux immobiliers à Calgary en mai 2023.
(Shutterstock)

Ces retards ont des répercussions en cascade sur les individus et les tendances sociétales plus larges, avec une baisse des taux de fécondité et une évolution vers des familles moins nombreuses.

Les rencontres amoureuses à l’ère des budgets serrés

Une des conséquences de la hausse du coût de la vie est que les couples emménagent ensemble plus tôt qu’ils ne l’auraient fait autrement, afin de partager les dépenses courantes. D’autres adoptent une approche pragmatique de l’amour et abordent des sujets tels que la stabilité financière, la sécurité de l’emploi et le logement beaucoup plus tôt dans leur relation.

Une tendance dans le monde de la recherche amoureuse, connue sous le nom de « future-proofing » (préparer son avenir) se répand également. Selon le rapport annuel de Bumble sur les tendances, 95 % des célibataires interrogés déclarent que leurs inquiétudes quant à l’avenir influencent leurs choix en matière de rencontres et leur approche des relations. Parmi leurs principales préoccupations figurent les finances, la sécurité de l’emploi, le logement et les changements climatiques.

Parallèlement, les difficultés financières incitent les gens à opter pour des sorties simples et bon marché. Plus de la moitié des Canadiens affirment que la hausse du coût de la vie a une incidence sur leur façon de faire des rencontres. Les gens privilégient les activités abordables, comme les rendez-vous dans un café, les pique-niques ou les repas faits maison, plutôt que les restaurants chics ou les escapades d’une fin de semaine.

Au Royaume-Uni, le tiers des jeunes célibataires se disent moins enclins à faire des rencontres à cause de l’inflation et des dépenses quotidiennes. Environ un quart d’entre eux affirment que cela les a rendus moins enclins à rechercher une relation amoureuse.

Deux personnes trinquent avec leurs verres de vin rouge à une table éclairée à la bougie
Les difficultés financières incitent les gens à faire moins de sorties coûteuses et luxueuses.
(Shutterstock)

Ces coûts obligent les célibataires américains à revoir leurs projets en matière de rencontres amoureuses. En effet, 44 % d’entre eux déclarent avoir modifié un rendez-vous pour des raisons financières et 27 % l’avoir carrément annulé. Il est clair que le coût de la vie transforme la façon dont les Américains font des rencontres.

De plus, 38 % des Canadiens qui cherchent l’amour affirment que les coûts liés aux rendez-vous ont un impact négatif sur leur capacité à atteindre leurs objectifs financiers, certains allant même jusqu’à renoncer complètement aux rencontres.

Le coût de l’amitié

Les amitiés en pâtissent également. L’époque où l’on pouvait aller au restaurant ou assister à un concert sans se poser de questions est révolue. Environ 40 % des Canadiens, 42 % des Britanniques et 37 % des Américains ont en effet réduit leurs sorties sociales pour des raisons financières.


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Le sacrifice peut sembler anodin, mais le déclin des interactions sociales a de graves conséquences. Une vie sociale régulière est essentielle pour la santé mentale, la résilience et la réussite professionnelle. L’augmentation de la solitude et de l’isolement, deux facteurs pouvant avoir un impact significatif sur le bien-être émotionnel, est proportionnelle à la réduction des activités sociales.

De nos jours, beaucoup de gens choisissent des activités abordables pour socialiser. Cependant, même avec des solutions créatives, les contraintes financières rendent difficile le maintien de liens solides.

Les relations changent

Si vous êtes dans la vingtaine ou la trentaine, vous avez probablement remarqué à quel point la réalité économique actuelle transforme les relations. L’inflation influence beaucoup de choses, notamment les choix de cohabitation, de sorties amoureuses ou encore le moment où l’on franchit des étapes importantes de la vie.

Vous avez peut-être emménagé avec votre conjoint plus tôt que prévu pour partager les frais de loyer, remplacé les sorties nocturnes par des activités moins coûteuses ou reporté des étapes importantes, comme fonder une famille. Vous n’êtes pas seul. Les contraintes financières redéfinissent la façon dont nous vivons les uns avec les autres.

Il est essentiel de trouver des moyens de maintenir des relations solides dans un contexte économique difficile. Des études montrent que le soutien émotionnel, l’utilisation de techniques positives de résolution de problèmes et une communication ouverte sont fondamentaux pour entretenir des relations de qualité.

La Conversation Canada

Melise Panetta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La hausse du coût de la vie modifie notre façon de faire des rencontres, de vivre et d’aimer – https://theconversation.com/la-hausse-du-cout-de-la-vie-modifie-notre-facon-de-faire-des-rencontres-de-vivre-et-daimer-266133

Quand les menus travaux se transforment en obstacle au vieillir chez soi

Source: The Conversation – in French – By Marie-Michèle Lord, Professeure, département d’ergothérapie Université du Québec à Trois-Rivières; chercheuse régulière Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale , Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Peindre un mur, déneiger, réparer… les menus travaux peuvent s’avérer difficiles à exécuter pour les personnes âgées. Il faut développer des services qui leur permettent de demeurer plus longtemps à domicile. (Unsplash), CC BY

La plupart des personnes âgées au Canada préfèrent vieillir chez elles et dans leur communauté.

Dans une enquête réalisée en 2020, 96 % des Canadiens âgés de 65 ans et plus ont déclaré qu’ils feraient tout ce qui est en leur pouvoir afin d’éviter d’entrer dans un établissement de soins de longue durée. De plus, une étude menée en 2024 révèle que la majorité des personnes aînées (61 %) souhaite rester à la maison jusqu’à leur fin de vie, mais, pas à n’importe quel prix.

Vivre dans un endroit sécuritaire et adéquat est essentiel dans la perspective d’un maintien à domicile. La qualité du milieu de vie d’une personne est un déterminant de sa santé.

Ainsi, plusieurs facteurs associés au logement ont une influence sur la santé et le bien-être, selon une étude publiée en 2024 par l’Institut national de santé publique du Québec en 2024. On compte des facteurs physiques et environnementaux, comme la qualité de l’air ou la température, des facteurs sociaux et psychologiques, tels que le sentiment de sécurité, ou encore des facteurs ergonomiques et fonctionnels, comme le fait d’avoir un espace suffisant, un aménagement adapté, et un accès facile à son lieu de vie.

Or, tout logement demande de l’entretien. Qu’arrive-t-il lorsqu’une personne n’arrive plus à prendre soin de son milieu de vie ? Quand déneiger l’entrée devient une tâche insurmontable ? Ou vider ses gouttières ? Avec l’avancée en âge, il peut devenir de plus en plus pénible d’entretenir sa maison seule. Certaines tâches peuvent être difficiles à accomplir en raison d’un manque d’énergie, ou de capacités diminuées.

Notre équipe de recherche réalise, en partenariat avec l’organisme Développement social Lanaudière, un projet de recherche pour mieux comprendre les besoins des personnes aînées en matière de menus travaux, ainsi que les facteurs qui entravent le déploiement de services à large échelle au Québec. Nous souhaitons développer un modèle de prestation de ce type de service qui tient compte des réalités territoriales diverses du Québec (régions rurales, semi-urbaines et urbaines).


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Les services de menus travaux : l’angle mort du maintien à domicile

Les services de menus travaux sont l’ensemble du soutien et de l’aide pour les tâches d’entretien, de réparation, d’installation et de remisage qui demandent un peu de force ou une énergie soutenue.

Les menus travaux comprennent la réalisation de tâches qui sont en hauteur ou qui exigent de la souplesse ou de la force, qui nécessitent des connaissances particulières et des habiletés manuelles et qui ne sont pas visées par les métiers qui exigent des cartes de compétences. Des services pourraient permettre aux personnes qui en ont besoin, dont les aînées, de disposer d’aide pour entretenir leur domicile et en assurer la salubrité et la sécurité.

Un homme en train de pelleter de la neige
Pelleter son entrée l’hiver demande de la force et une bonne forme physique, qui manquent parfois aux personnes âgées.
(Unsplash), CC BY

Malgré le fait que les besoins de services de menus travaux devraient croitre de manière corollaire à l’évolution du vieillissement de la population, il est étonnant de constater qu’au Québec ils n’ont pas fait l’objet d’une mise en place structurée et ne sont pas offerts dans toutes les régions.

Actuellement, les rares initiatives locales de menus travaux qui existent sont principalement mises sur pied par des acteurs du secteur communautaire ou du secteur privé (par exemple des coopératives ou des entreprises d’économie sociale en aide à domicile). Elles desservent un petit bassin de personnes aînées, sans déploiement à large échelle.


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Les quelques initiatives existantes ne sont pas suffisantes pour répondre aux besoins de la population vieillissante d’aujourd’hui et encore moins dans les années à venir. Le gouvernement n’inclut toujours pas les menus travaux dans les services offerts au soutien à domicile.

Il n’a pas non plus bonifié le Programme d’exonération financière pour les services d’aide domestique (PEFSAD). Il pourrait pourtant offrir une réduction des coûts associés au recours à des services provenant du secteur privé pour les aînés selon leur niveau de revenus.

Quatre difficultés auxquelles se heurtent les aînés

Il devient prioritaire de se pencher sur les conditions gagnantes pour développer un modèle de services de menus travaux offert à grande échelle au Québec et favorable au maintien à domicile des personnes aînées.

Le projet de recherche que nous poursuivons a permis à ce jour de créer des espaces de parole pour que les personnes aînées elles-mêmes nomment leurs enjeux et besoins face aux services de menus travaux.

Une femme âgée en train d’arroser des plantes dans un jardin
Les personnes âgées doivent s’engager dans de longues recherches pour obtenir de l’aide pour leurs tâches domestiques.
(Unsplash), CC BY-SA

Ce qui en ressort, c’est qu’elles doivent s’engager dans des recherches interminables d’un prestataire de service lorsqu’elles désirent obtenir des services de réparation ou d’entretien de leur domicile — elles désirent donc un service facile à trouver.

Puis, elles ont de la difficulté à trouver des personnes en qui elles ont confiance pour réaliser les travaux et entrer dans leur « intimité », dans leur chez-soi — elles désirent donc un service qui est offert par une organisation de confiance (un CLSC ou une entreprise d’économie sociale de leur région), qui dispose de moyens financiers suffisants pour retenir une main-d’œuvre qualifiée, fiable et stable.

Finalement, il leur est difficile de comprendre les mécanismes de remboursement des services de menus travaux. En effet, il existe certains programmes gouvernementaux pour couvrir une partie des frais reliés aux services de menus travaux, mais ces programmes sont peu connus, ne remboursent qu’une portion des frais encourus et sont difficilement accessibles — elles aimeraient donc avoir accès à des processus de remboursement ou de couverture simple, accessible et suffisant.

Le soutien à domicile doit aller au-delà des soins de santé

Un service de menus travaux accessible, stable, de proximité et bien financé semble être une avenue à prioriser. Il n’est pas encore clair qui devrait être le « porteur de ballon » de ce service. Est-ce que ces services doivent être offerts par le secteur de la santé et des services sociaux ? Est-ce que le gouvernement devrait bonifier le Programme d’exonération financière pour y inclure une meilleure couverture des services afin que le déploiement à large échelle de ce service par les entreprises d’économie sociale en aide à domicile soit possible (c’est-à-dire rentable) ? Cela reste à déterminer.

Une chose est certaine, demeurer chez soi en vieillissant ne devrait pas être la seule responsabilité des personnes aînées, mais bien celle des gouvernements et des organisations qui pourraient et devraient mieux les soutenir. Pour ce faire, une vision globale des facteurs qui influencent la santé est nécessaire.

Nous ne pouvons retreindre le soutien à domicile au seul aspect médical et aux soins offerts. Nous devons mettre en place des services pour que le maintien à domicile soit fait dans des domiciles sécuritaires et satisfaisants pour ceux qui y demeurent.

La Conversation Canada

Marie-Michèle Lord a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec

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Pourquoi nous continuons à chasser les fantômes – et ce que cela dit de nous

Source: The Conversation – in French – By Alice Vernon, Lecturer in Creative Writing and 19th-Century Literature, Aberystwyth University

Les maisons hantées, lieux de prédilection pour la chasse aux fantômes. Juiced Up Media/Shutterstock

Des séances de spiritisme, très populaires au XIXᵉ siècle, aux vidéos contemporaines qui retracent des « chasses aux fantômes dans des maisons hantées », la quête d’une forme de communication avec l’Au-delà en dit long sur nos peurs et sur notre rapport à la mort.


En 1874, le célèbre chimiste Sir William Crookes était assis dans une pièce sombre, les yeux fixés sur un rideau recouvrant une alcôve. Soudain, le rideau s’est agité, et un fantôme lumineux, celui d’une jeune femme vêtue d’un linceul blanc, en est sorti. Crookes était fasciné.

Mais le fantôme était faux, et l’implication du scientifique dans des séances de spiritisme faillit ruiner sa carrière. Malgré tout, Crookes, comme des milliers d’autres après lui, continua à rechercher des preuves de l’existence des esprits.

La popularité des séances de spiritisme victoriennes et de la pseudo-religion qui y était associée (le spiritisme) se répandit rapidement à travers le monde. Des petits salons silencieux où se réunissaient les personnes récemment endeuillées aux grandes salles de concert, le public était avide de spectacles effrayants.

Aujourd’hui, la chasse aux fantômes reste un sujet culturel extrêmement populaire. Des plateformes, telles que YouTube et TikTok, regorgent désormais d’enquêteurs amateurs qui parcourent des bâtiments abandonnés et des maisons hantées bien connues afin de recueillir des preuves.

J’ai passé ces dernières années à faire des recherches sur l’histoire sociale de la chasse aux fantômes pour mon nouveau livre, Ghosted : A History of Ghost-Hunting, and Why We Keep Looking (cet ouvrage n’est pas traduit en français, ndlr), afin d’examiner les fantômes du point de vue des vivants. Pourquoi continuons-nous à nous accrocher à l’espoir de trouver une preuve de l’existence d’une vie après la mort ?

La chasse aux fantômes est devenue un phénomène international en 1848, lorsque les jeunes sœurs Kate et Mary Fox ont popularisé un code pour communiquer avec le fantôme qui, selon elles, hantait leur ferme à Hydesville, dans l’État de New York : il s’agissait, pour l’esprit invoqué, de frapper un certain nombre de coups pour former des réponses.

Cinq ans plus tard, on estimait qu’elles avaient amassé 500 000 dollars (soit près de 17 millions d’euros aujourd’hui). Le spiritisme s’est répandu dans le monde entier, en particulier au Royaume-Uni, en France et en Australie. Il a été favorisé par les nombreuses pertes humaines qui ont suivi la guerre civile américaine et, au début du XXe siècle, par les pertes massives causées par la Première Guerre mondiale.

Les gens se tournaient vers le spiritisme et la chasse aux fantômes pour obtenir la gloire et la fortune, mais aussi pour cultiver l’espoir et chercher inlassablement des preuves que la mort n’était pas la fin.

L’essor du scepticisme

Parallèlement au spiritisme, cependant, des sceptiques désireux de découvrir la vérité sur les fantômes ont fait leur apparition. Les critiques les plus virulents du spiritisme étaient les magiciens, qui estimaient que les médiums tentaient de copier leur art, mais en adoptant une approche moralement répréhensible. Au moins, le public d’un magicien savait qu’il était délibérément trompé.

Le célèbre illusionniste Harry Houdini, par exemple, se disputait souvent avec son ami proche et fervent spirite, l’écrivain britannique Sir Arthur Conan Doyle, au sujet des pratiques frauduleuses des médiums.

Avec l’essor des laboratoires scientifiques modernes et le développement des appareils portables d’enregistrement du son et de l’image au XXe siècle, la chasse aux fantômes est devenue un passe-temps de plus en plus populaire et sensationnel. Harry Price, chercheur en parapsychologie, auteur et amateur professionnel, a utilisé la chasse aux fantômes pour créer un culte de la personnalité, dénichant toute apparition intéressante susceptible de lui apporter de la notoriété.

C’est lui qui a introduit la chasse aux fantômes dans les médias comme forme de divertissement. En 1936, il a réalisé une émission en direct sur la BBC depuis une maison hantée.

Le programme lancé par Price est le précurseur oublié de la chasse aux fantômes telle que nous la connaissons aujourd’hui. Les émissions de téléréalité imitent le format de son émission de 1936, avec des exemples tels que Most Haunted qui a su fidéliser son public depuis sa première diffusion sur Living TV en 2002. Bien qu’elle ne soit plus produite pour la télévision, l’équipe de Most Haunted continue de filmer et de publier de nouveaux épisodes sur sa chaîne YouTube.

Most Haunted est apparue pour la première fois à la télévision en 2002, mais est désormais disponible sur YouTube.

Elle a également clairement influencé des copies internationales telles que Bytva ekstrasensov en Ukraine et Ghost Hunt en Nouvelle-Zélande. Les réseaux sociaux ont également changé notre façon de chasser les fantômes. Ils ont permis à des groupes d’amateurs et à des enquêteurs d’atteindre un public immense sur diverses plateformes.

Mais la chasse aux fantômes est également marquée par une forte concurrence, les groupes et les enquêteurs cherchant à se surpasser les uns les autres pour obtenir les meilleures preuves. Pour beaucoup, cela signifie s’équiper d’outils dignes des ghostbusters. Il peut s’agir de gadgets et de capteurs clignotants, notamment des détecteurs de champs électromagnétiques, des enregistreurs audio high-tech et même des jouets pour chats à LED activés par le mouvement.

Tout cela dans le but d’obtenir les preuves les plus « scientifiques » et, par conséquent, la popularité et le respect de leurs pairs. Il semble que plus nous prétendons être scientifiques dans la recherche de fantômes, plus nous laissons les théories pseudoscientifiques envahir la chasse.

Une histoire de sociabilité

Pourtant, nous n’abandonnons jamais. C’est ce qui m’a fasciné lorsque j’ai entrepris mes recherches. Je voulais savoir pourquoi, après des siècles, nous ne sommes toujours pas plus près d’obtenir des preuves concluantes de l’existence du paranormal, tandis que la chasse aux fantômes est plus populaire que jamais.

J’ai même participé à quelques chasses aux fantômes pour essayer de comprendre ce mystère. Ma conclusion ? La chasse aux fantômes sert à créer des liens sociaux et en dit plus long sur les vivants que sur les morts.

J’ai vécu les expériences les plus amusantes de ma vie lors de ces chasses, qui m’ont permis d’entrer en contact, non pas avec des fantômes, mais avec de nouvelles personnes et aussi d’en apprendre davantage sur l’histoire des bâtiments « hantés ».

Ce que j’ai appris, c’est que la chasse aux fantômes concerne davantage les vivants que les morts ou les fantômes que nous essayons de trouver. La chasse aux fantômes, lorsqu’elle est pratiquée de manière éthique, est une activité sociale de première importance. Elle nous permet de surmonter notre chagrin, d’affronter notre peur de la mort et d’explorer ce que signifie être en vie.

The Conversation

Alice Vernon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Harcèlement moral institutionnel à France Télécom : quand la politique dysfonctionnelle de l’entreprise devient un délit pénal

Source: The Conversation – in French – By Michel Rocca, Professeur d’économie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

L’arrêt historique rendu par la Cour de cassation, le 21 janvier 2025, dans l’affaire France Télécom marque un tournant majeur en droit du travail et en droit pénal. Rappelons que la direction de l’entreprise (devenue Orange en 2013) avait mis en œuvre, à compter de 2006, deux plans de restructuration qui prévoyaient le départ de 22 000 employés et la mobilité de 10 000 autres (sur quelque 120 000 employés). En 2008 et en 2009, 35 salariés s’étaient suicidés. Cet arrêt ouvre la voie à une nouvelle ère de responsabilisation des organisations, publiques comme privées, en matière de santé au travail.


En consacrant la notion de « harcèlement moral institutionnel », la plus haute juridiction française reconnaît définitivement que la responsabilité pénale d’une entreprise et de ses dirigeants peut être engagée lorsqu’une politique managériale, menée en connaissance de cause, a pour effet de dégrader les conditions de travail des salariés.

L’arrêt de la Cour de cassation du 21 janvier 2025 condamne définitivement sept dirigeants, mais aussi la personnalité morale de France Télécom au titre d’un « harcèlement moral institutionnel » résultant de la politique de l’entreprise. Avec cette nouvelle notion, la responsabilité pénale d’une société et de ses dirigeants peut désormais être engagée lorsqu’ils ont mis en œuvre, « en connaissance de cause », une politique d’entreprise ayant pour « objet » ou pour « effet » une dégradation des conditions de travail des salariés.

Au début des années 2000, le PDG Didier Lombard lance en effet le plan Nouvelles Expériences des Télécommunications (Next), qui prévoyait 22 000 départs en trois ans, soit 20 % de départs parmi les salariés ayant le statut de fonctionnaire. Sans procéder à des licenciements classiques, l’entreprise imagine alors une politique visant à précipiter les départs.

Les différents niveaux de l’encadrement installent un climat de pressions constantes, effectuent des réorganisations permanentes et abusives, des mutations forcées ou des mises à l’isolement. Les brimades de salariés sont fréquentes. Entre 2008 et 2011, plus de soixante employés se suicident, et quarante tentent de mettre fin à leur jour. Ce plan Next sera d’ailleurs qualifié par la presse de « plan de l’éradication ».

L’arrêt consacre la notion de harcèlement moral institutionnel

En pratique, cet arrêt vient ainsi consacrer la notion même de harcèlement moral institutionnel. Comme le rappelle Michel Miné, le harcèlement moral institutionnel « figure désormais au plus haut niveau de la jurisprudence […] un grand arrêt de droit pénal, mais aussi de droit du travail ».

Complétant le droit relatif au harcèlement moral, cette évolution a une portée considérable pour les salariés de toutes les organisations, mais également pour leurs directions et leurs responsables RH. Ces derniers sont désormais pénalement responsables des effets de leurs politiques. C’est donc un nouvel univers de la santé au travail qui s’ouvre potentiellement.

L’arrêt de janvier 2025 concerne aussi les situations antérieures à 2025

En s’appuyant principalement sur les travaux parlementaires relatifs à la loi n°2002-73 du 17 janvier 2002 de modernisation sociale, la rédaction de cet arrêt de la Cour de cassation inscrit dans le droit deux ouvertures à très forte portée progressiste. Ces ouvertures répondent précisément aux attentes des salariés dont la santé s’est détériorée du fait de politiques organisationnelles ou managériales. Michel Miné résume très bien cette évolution en notant que

« le juge n’est pas là pour juger des choix stratégiques, mais pour examiner les effets des méthodes de gestion qui en découlent ».

À la suite de cet arrêt, un tribunal administratif sera désormais légitime pour « déterminer si la méthode employée pour mettre en œuvre la politique d’entreprise excède le pouvoir normal de direction et de contrôle du chef d’entreprise » (§70). Tout n’est donc plus possible au seul motif que c’est la liberté d’entreprendre qui appelle des choix stratégiques d’entreprise… non discutables. En matière de santé au travail, le choix de gestion dans l’organisation ne bénéficie plus d’une totale immunité : il peut être jugé.

Ensuite, cet arrêt crée, à côté du harcèlement moral déjà défini par l’article L.1152-1 du Code du travail, une forme de harcèlement moral sans qu’une relation entre des personnes individuellement identifiées soit nécessaire. Sans nécessité d’une action d’une personne sur une autre, le harcèlement moral institutionnel peut être exercé à l’égard « d’autrui » (terme de l’arrêt). Sans besoin de prouver un ciblage individuel, le harcèlement peut donc indifféremment concerner une équipe, un service, un groupe de salariés et, par extension, l’ensemble des membres d’une organisation. En fait, « pourvu que ces dernières fassent partie de la même communauté de travail et aient été susceptibles de subir ou aient subi les conséquences » de la politique managériale (§40).

Les conséquences de cet arrêt sont en réalité aussi vastes que profondes. Première conséquence de l’arrêt de janvier 2025, des situations antérieures à 2025 sont concernées. Il est en effet considéré que cette évolution du droit était « prévisible » de sorte qu’elle peut s’appliquer à des faits antérieurs.

Toutes les politiques managériales dysfonctionnelles ou pathogènes sont concernées

Si la temporalité est étendue, le champ l’est aussi. En condamnant également la personne morale France Télécom, la Cour de cassation étend potentiellement le champ à toutes formes d’organisation : de la TPE à la collectivité territoriale en passant par l’hôpital ou l’université, toutes les politiques managériales dysfonctionnelles ou pathogènes sont potentiellement concernées.

Cette nouveauté est intéressante : les organisations publiques et bureaucratiques sont en effet particulièrement sujettes à ces politiques aux effets dévastateurs et peu abordés, comme nous l’avons montré ailleurs à partir de la pratique du harcèlement en meute.

Ainsi, dans les mois qui viennent, les premiers jugements de différentes juridictions vont être connus et discutés. Le juge administratif sera particulièrement scruté pour connaître son degré de suivisme de l’arrêt de la Cour de cassation ; juridiction qui représente le plus haut niveau de jurisprudence : va-t-il vraiment suivre l’arrêt qui consacre le harcèlement moral institutionnel et, ainsi importer ce délit dans l’environnement public ?

L’égalité devant la loi devrait imposer que ce type de décision soit également adoptée par les juridictions administratives. Il semble assez probable que le juge administratif suive cette voie, avec toutefois quelques modulations. Un premier arrêt de la Cour administrative d’appel de Bordeaux en avril 2025 va dans ce sens. Ainsi, la jurisprudence pourrait par exemple, amener à condamner une université pour « faute de service » en cas de harcèlement moral institutionnel. Le juge devra au fond arbitrer entre un jugement mettant en avant la « responsabilité pour carence » (manquement à l’obligation de protéger les agents) ou « une qualification pénale ». Si rien n’est encore joué sur le sens de cet arbitrage, il n’en demeure pas moins que le temps de l’impunité semble révolu : les victimes peuvent désormais agir sur le terrain pénal contre l’institution elle-même, en complément des recours en droit du travail ou administratif.

Deuxième conséquence, le périmètre des acteurs impliqués et l’incidence sur leurs responsabilités sont en définitive précisés par cet arrêt de janvier 2025. C’est surtout leur mise en cause pénale qui est mise en lumière.

Dit simplement, si une politique managériale promeut, en connaissance de causes, des méthodes de gestion pathogènes pour la santé des salariés, tout dirigeant, mais aussi tout cadre actif dans la promotion de cette politique peut être jugé responsable. La Cour de cassation signale ainsi, dans son arrêt de janvier 2025, le « suivisme » des directions et services de ressources humaines (DRH) dont « les procédures et les méthodes ont infusé dans toute la politique managériale ». Fait majeur, une DRH est potentiellement « complice du délit » de harcèlement moral institutionnel quand elle accompagne des politiques pathogènes dont les effets sont connus.

Au minimum, une vigilance accrue est donc attendue des DRH en matière d’adoption de méthodes de gestion afin de ne pas être dans l’abus immanquablement porteur de risque pénal. Plus largement, la posture professionnelle de la DRH est sérieusement questionnée : connaissant l’objet ou les effets d’une politique sur la santé des salariés, doit-elle toujours accompagner sa direction, dont elle dépend de manière souvent très étroite ? Si la DRH a par exemple connaissance de la volonté d’un dirigeant de cibler un ou plusieurs salariés, au point que des atteintes à leur santé soient envisageables, quelle doit être sa posture ou son éthique, pour reprendre une notion chère à la communauté des responsables de ressources humaines ?

Vers une responsabilité de tous en matière de santé au travail ?

Par enchaînement, il est possible de tracer des perspectives au regard de ce nouvel état des lieux des responsabilités quand un harcèlement moral institutionnel est avéré pour le juge.

Comment évaluer, par exemple, la responsabilité des élus de conseils des collectivités publiques, des élus d’un conseil d’administration d’universités, d’hôpitaux ou d’associations dès lors qu’ils marquent une trop grande complaisance vis-à-vis de la poursuite de politiques managériales dont ils ont à connaître les effets sur la santé des salariés ? Ne sont-ils pas, comme « organes de décisions » partie prenante des atteintes à la santé, comme l’ont été des cadres de France Télécom ?

Naturellement, le même questionnement peut être adressé aux représentants du personnel et à leur posture. Pour la plupart d’entre eux, ils ont évidemment chevillé au corps le souci de documenter les atteintes à la santé des salariés liés au management du travail et d’accompagner les salariés en souffrance, y compris pas l’outil juridique. L’affaire de France Télécom est d’ailleurs emblématique du rôle exemplaire des représentants syndicaux. Ils ont consciencieusement mobilisés les dispositifs légaux prévus à cet effet dans les organisations (les outils de la commission Santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), notamment).

Une interrogation demeure pourtant : quelle est la responsabilité de représentants des salariés qui, par complaisance, faiblesse, intérêt ou connivence avec les directions, minimisent ou ignorent l’importance de la prise en charge cette nouvelle question du harcèlement moral institutionnel ? Dans l’affaire France Télécom, les élus CFDT et FO étaient par exemple dans « un déni de la situation » selon le syndicat Solidaires, acteur central de la démarche d’accompagnement et de dépôt de plainte. N’oublions pourtant jamais que « l’homme est responsable de son ignorance, l’ignorance est une faute », pour Milan Kundera.

Pour le citoyen-salarié, avec la reconnaissance juridique du harcèlement moral institutionnel, une nouvelle étape est sans nul doute franchie : le temps de l’impunité des directions et du management semble en tout cas révolu, quelle que soit l’organisation concernée. Tout montre que le citoyen-salarié peut donc se sentir un peu moins seul face à ses éventuelles souffrances, comme ce fut déjà le cas avec la reconnaissance juridique du « harcèlement moral », en 2002, à la suite des travaux pionniers de Marie-France Hirigoyen et de Christophe Desjours.

En définitive, le premier défi de la caractérisation juridique de cette nouvelle facette du harcèlement moral semble maintenant relevé. Si les faits sont donc assez documentés, notamment par les représentants du personnel, le juge peut travailler. Encore faudra-t-il, in fine, que les différentes juridictions fassent demain écho, dans un délai raisonnable, à cette immense attente de justice face aux errances de directions et de manageurs aux politiques déviantes et pratiques toxiques, toutes porteuses de profondes souffrances au travail, souvent inaudibles. C’est le prochain défi de santé au travail qui est devant nous.

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Michel Rocca ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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