Le retour des rencontres en personne… un défi pour la génération Z

Source: The Conversation – in French – By Treena Orchard, Associate Professor, School of Health Studies, Western University

Avec le déclin des applications de rencontre, on assiste à un retour des activités de rencontre en personne, comme le speed dating, les clubs de course à pied et les raves en journée. (Unsplash)

Avec la chute spectaculaire du nombre d’abonnés, la hausse des coûts et des utilisateurs lassés de « swiper » sans fin, le monde des applications de rencontre traverse une véritable crise.

Les récents licenciements chez Bumble soulèvent des interrogations sur l’avenir du secteur et sur les alternatives pour les personnes qui souhaitent trouver l’amour et nouer des relations hors ligne.

L’une des alternatives les plus en vogue est le retour aux activités de rencontre en personne telles que le speed dating, les clubs de course à pied et les raves en journée.

Pour les millénariaux et les générations précédentes, les rencontres en personne sont un terrain familier, mais si vous faites partie de la génération Z – souvent décrite comme la « génération numérique » – ce n’est pas forcément le cas.

Ce fossé intergénérationnel est apparu clairement lors de la première conférence canadienne sur les technologies sexuelles, où j’ai fait une présentation sur la masculinité, les applications de rencontre et les alternatives au « swiping » en personne. Pendant la séance de questions, une jeune femme est intervenue avec un commentaire qui m’a interpellé : « Vous avez peut-être le privilège d’être extraverti », m’a-t-elle dit.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

Après un moment de flottement, la discussion a repris, mettant en lumière une réalité : pour beaucoup de jeunes, les rencontres en face à face sont difficiles. Nombre d’entre eux sont déçus par les applications de rencontre, mais n’ont pas l’expérience interpersonnelle que les générations plus âgées considèrent comme allant de soi.

Alors, que faire ? Dire à la génération Z de « sortir de chez elle » n’est pas seulement déplacé culturellement, mais cela pourrait également contribuer à accroître le sentiment de solitude et d’inutilité qui touche déjà un grand nombre de jeunes aujourd’hui.

Les rencontres en personne ont le vent en poupe

Si faire des rencontres via les applications vous semble devenu une corvée plutôt qu’une opportunité, vous n’êtes pas seul. Dans un article du New York Times, la journaliste Catherine Pearson encourage la génération Z à créer des communautés authentiques et à s’ouvrir à différents types de relations, en ne se limitant pas à la recherche de « l’âme sœur », une source de pression.

Certaines applications de rencontre ont d’ailleurs rejoint le mouvement. Par exemple, Hinge organise One More Hour, une initiative à impact social visant à aider les gens à nouer des relations en personne. Elle s’adresse à la génération Z, dont beaucoup déclarent ressentir de l’anxiété à l’idée d’interagir en face à face.

Une personne assise sur un lit regarde une femme sur une application de rencontre par swipe
Les utilisateurs des sites de rencontre sont lassés de swiper.
(Unsplash)

À force de vivre dans un environnement ultra-connecté, de plus en plus de jeunes trouvent rafraîchissant de rencontrer quelqu’un dans un parc, un bar ou une bibliothèque.

Ces rencontres spontanées ont aussi l’avantage d’éliminer les pratiques frustrantes des applications, comme le catfishing (l’action de créer une fausse identité en ligne). Il est révélateur que 38 % des membres de la génération Z interrogés dans le cadre d’une récente enquête souhaitent avoir accès à des espaces dédiés aux rencontres et à l’amour de soi au travail.

Comment une organisation repense les rencontres

Bien qu’elle ne cible pas exclusivement la génération Z, l’organisation We Met IRL, fondée en 2022 par l’entrepreneuse Maxine Simone Williams, joue un rôle clé dans ce renouveau des rencontres en personne.

Née d’une frustration vis-à-vis des applications de rencontre et au manque de diversité dans les espaces de rencontre traditionnels, We Met IRL organise des événements de speed dating, des soirées rencontres et des réunions sociales qui encouragent les relations amoureuses ou platoniques dans la vraie vie.

Cette évolution culturelle semble s’ancrer chez les jeunes, du moins aux États-Unis : une enquête récente indique que seuls 23 % des adultes de la génération Z ont rencontré leur partenaire via une application, les réseaux sociaux ou une communauté en ligne.

Si tant de jeunes se tournent vers les rencontres en personne, pourquoi est-ce encore perçu comme si difficile ?

Les rencontres en personne sont difficiles

Les rencontres en personne peuvent être difficiles pour plusieurs raisons. Parmi les principaux facteurs, on retrouve l’aspect performatif ou artificiel des interactions sur les applis, les défis liés au passage à l’âge adulte pendant la pandémie et une évolution des normes qui met moins l’accent sur les relations amoureuses.

Une étude que j’ai menée auprès d’étudiants de la génération Z a également mis en évidence un paradoxe : ils aspirent à des relations sérieuses, mais ont peur d’être trompés, « ghostés » ou blessés émotionnellement.

D’autres facteurs socioculturels entrent aussi en jeu : le recul de l’intimité et de la vulnérabilité chez les hommes affaiblit les structures relationnelles traditionnelles. Résultat : les jeunes générations, et les garçons, en particulier, sont décrits comme « perdus » et moins résilients sur le plan émotionnel.

À cela s’ajoute la montée en puissance des influenceurs misogynes et des politiciens qui dénigrent ouvertement les femmes, alimentant la radicalisation des garçons et des jeunes hommes.

Et oui, une partie de la gêne liée aux rencontres en personne peut s’expliquer par ce fameux « privilège de l’extraversion ». Une étude récente a révélé que la génération Z est plus timide que les autres générations, mais pas sans raison. Ayant grandi immergée dans la technologie des téléphones intélligents et les réseaux sociaux, la génération Z a eu moins d’occasions de développer ses compétences interpersonnelles.

Mais ce n’est pas parce que c’est difficile qu’il y a un problème. La connexion, la confiance et la vulnérabilité… tout cela demande de l’apprentissage et de la pratique dans un monde complexe qui ne crée pas toujours l’espace nécessaire.


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Comment prendre confiance dans les rencontres en personne

En tant qu’ancienne jeune fille terriblement timide, je peux affirmer avec certitude que les catégories « introverti » et « extraverti » ne sont pas immuables. Les jeunes qui manquent de confiance en eux dans le domaine amoureux peuvent apprendre à améliorer leurs compétences en face à face et à réduire leur anxiété lors d’événements sociaux.

Voici sept conseils pour prendre confiance lors de rencontres en personne :

  1. Préparez-vous à l’événement à l’avance, dans la mesure du possible.

  2. Recadrez votre perception et votre ressenti face à l’incertitude : ne la considérez pas comme une menace, mais comme une opportunité de croissance.

  3. Restez fidèle à vous-même.

  4. Entraînez-vous à développer vos compétences sociales pour gagner en confiance.

  5. Soyez attentif à votre langage corporel afin de vous montrer ouvert et accueillant.

  6. Rappelez-vous que vous n’êtes pas le seul à avoir du mal à avoir confiance en vous.

  7. Envisagez de demander l’aide d’un thérapeute si la peur ou l’anxiété sont trop fortes.

L’une des choses les plus utiles que vous puissiez faire est de repenser votre vulnérabilité : au lieu de la voir comme une faiblesse profondément enracinée, envisagez-la comme une porte d’entrée vers une meilleure compréhension de vous-même en tant qu’être relationnel.

Des outils tels que les tableaux de visualisation réflexive ou les exercices d’introspection peuvent vous aider à clarifier vos valeurs, vos objectifs et votre identité de façon plus profonde. Et ces pratiques de réflexion sont encore plus efficaces lorsqu’elles sont soutenues par des écoles, des communautés ou des organisations qui peuvent aider les jeunes à transformer les moments de risque ou de peur en opportunité d’exploration personnelle.

Car la résilience, tout comme un muscle, se développe avec l’entraînement. Il faut l’exercer et la mettre à l’épreuve pour qu’elle devienne une ressource essentielle. Avec un bon accompagnement et un espace sûr pour vous exercer, vous pouvez cultiver une confiance en vous durable et une conscience de soi solide, qui enrichiront tous les aspects de votre vie, bien au-delà des relations amoureuses.

La Conversation Canada

Treena Orchard a reçu des subventions du CRSH, des IRSC et de l’Université Western, mais aucun financement de recherche n’a été accordé ni utilisé pour la rédaction de cet article.

ref. Le retour des rencontres en personne… un défi pour la génération Z – https://theconversation.com/le-retour-des-rencontres-en-personne-un-defi-pour-la-generation-z-261540

Sénégal : réformer l’enseignement, un acte de souveraineté intellectuelle vital

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonardi, Professeur associé, Directeur du département MBA. Spécialiste en management et en éducation., Groupe Supdeco Dakar

Alors que l’État du Sénégal annonce une réforme curriculaire d’envergure, touchant l’ensemble des cycles de l’enseignement primaire et secondaire, la question de la qualité, de l’inclusivité et de la pertinence des contenus éducatifs revient au cœur des débats. Le chercheur Laurent Bonardi auteur d’un ouvrage critique sur le système éducatif sénégalais explique à The Conversation Africa les enjeux de cette réforme, les défis structurels de l’école sénégalaise et les leviers pour bâtir une éducation plus équitable et adaptée aux réalités locales.


Pourquoi changer les programmes d’enseignement au Sénégal ?

Au Sénégal, comme ailleurs en Afrique, l’école reste fortement marquée par les héritages de la colonisation, dans ses structures, ses langues, ses références et ses finalités. À la faveur des débats actuels sur la souveraineté et la place de la jeunesse, la question des contenus enseignés à l’école revient avec force. Et il s’agit à n’en pas douter d’une question politique qui interroge la manière dont une société pense sa transmission, son histoire et son avenir.

Le système éducatif sénégalais s’est construit sur les fondations du modèle français hérité de la période coloniale. Cette continuité historique se manifeste dans la structure même des programmes, la langue d’enseignement, les finalités implicites de l’école et l’organisation des examens. L’élève modèle, dans ce système, est celui qui maîtrise des savoirs considérés comme universels, mais dont les références culturelles, historiques ou géographiques sont souvent exogènes.

L’histoire enseignée accorde ainsi une place centrale aux conflits européens du XXe siècle. A l’inverse, les résistances africaines à la colonisation, les empires ouest-africains, ou encore les penseurs africains contemporains restent peu valorisés. En littérature aussi, le déséquilibre est patent : les élèves étudient les écrivains français Molière, Victor Hugo ou Albert Camus, mais moins en profondeur les Sénégalais comme Cheikh Hamidou Kane, Aminata Sow Fall ou Birago Diop.

En philosophie, les programmes du baccalauréat continuent de privilégier René Descartes, Emmanuel Kant ou Jean-Jacques Rousseau, avec peu de place accordée aux traditions philosophiques africaines ou aux penseurs contemporains du continent.

Outre le contenu des disciplines, les formes mêmes de savoir valorisées posent question. Les savoirs endogènes – ceux transmis par l’oralité, par l’expérience, par les pratiques sociales – sont largement absents des curricula. L’école les ignore, parfois les stigmatise, comme si seule la connaissance académique, écrite et codifiée à l’occidentale méritait d’être transmise.

Au-delà de la marginalisation des savoirs africains, ce modèle renforce le fossé entre l’école et la société. Il prépare à des trajectoires d’expatriation ou à des concours formatés, plutôt qu’à des engagements locaux, citoyens et productifs. Ce décalage nuit à l’utilité même de l’école, qui ne répond plus aux besoins économiques, sociaux et culturels du pays. D’où l’urgence d’une réforme qui ne soit pas simplement pédagogique mais aussi politique, identitaire, économique et civilisationnelle.

Réformer les programmes d’enseignement est donc une question majeure de souveraineté intellectuelle. Dans un contexte mondial marqué par les recompositions géopolitiques et les tensions identitaires, une nation qui n’enseigne pas son histoire, sa géographie, ses savoirs, se condamne à rester en marge du récit mondial. Enseigner l’Afrique à l’Afrique, le Sénégal au Sénégal, c’est faire le choix d’une école qui ne reproduit plus des modèles importés, mais qui construit ses propres repères, en lien avec son territoire, son histoire et ses aspirations.

Qu’est-ce qui doit changer concrètement ?

La réforme doit porter à la fois sur les contenus, les langues, les méthodes et les finalités de l’enseignement.

Sur les contenus, il s’agit d’équilibrer les curricula en intégrant les savoirs africains, les figures historiques du continent, les littératures africaines, les traditions philosophiques endogènes et les expériences sociales locales. Il ne s’agit pas de rejeter les savoirs dits universels, mais de les recontextualiser.

Enseigner l’écologie à partir des pratiques agricoles locales, mobiliser les contes africains pour développer le langage, ou introduire les résistants sénégalais dans les manuels d’histoire ne sont pas des options folkloriques. Ce sont de puissantes voies d’ancrage culturel et de pertinence pédagogique.

Concernant la langue d’apprentissage, une évolution est également nécessaire car la recherche montre que les apprentissages fondamentaux se construisent plus solidement lorsque l’enfant reçoit un enseignement dans sa langue maternelle. Le maintien du français comme unique langue d’enseignement dès les premières années crée ainsi une barrière linguistique et cognitive, empêchant les élèves de penser le monde avec les mots de leur culture.

L’intégration progressive des langues nationales – wolof, sérère, pulaar, etc. – dans l’enseignement fondamental apparaît donc non seulement comme souhaitable, mais véritablement essentielle pour une meilleure appropriation des apprentissages.

Quant aux formes de savoir, il faut reconnaître la valeur éducative des savoirs endogènes telles que les pharmacopées traditionnelles, les mathématiques présentes dans l’artisanat, les formes orales de transmission ou les savoir-faire locaux. Ces contenus doivent sortir de la marginalité pour devenir matière à réflexion, à recherche et à transmission.

Enfin, l’école doit valoriser les compétences utiles au développement du pays, à savoir l’esprit d’analyse avec une grille de lecture locale, la culture entrepreneuriale, les capacités à travailler dans l’agriculture, les services ou l’artisanat, souvent plus représentatifs du tissu socio-économique réel que les filières généralistes surreprésentées.

Comment réussir une telle réforme ?

La réforme curriculaire ne peut être pensée comme une série d’initiatives isolées ou de projets pilotes, comme cela a été trop souvent le cas par le passé. Elle doit être globale, cohérente et structurelle.

Elle suppose d’abord une volonté politique forte, car toucher aux programmes, c’est toucher au cœur du projet de société. Il faut oser remettre en cause les héritages coloniaux, réécrire les programmes à partir des réalités sénégalaises, repenser les finalités de l’éducation non plus comme une sortie vers l’ailleurs, mais comme une insertion et une transformation de l’ici.

Cette réforme, pour être à la hauteur de ses ambitions, demande aussi un investissement massif dans la formation des enseignants. On ne peut exiger d’eux qu’ils valorisent des savoirs endogènes ou enseignent dans les langues nationales sans les y avoir formés. Parler une langue ou connaître un domaine n’est pas le seul pré-requis pour pouvoir l’enseigner. Il faut donc revoir la formation initiale, les concours, les manuels scolaires, les outils pédagogiques et les critères d’évaluation des compétences des élèves.

Il convient également de mobiliser la recherche et les ressources nationales. Les universités, les instituts de pédagogie, les conteurs ou encore les artisans doivent être mis à contribution pour reconstruire un patrimoine éducatif national. Il faut éditer de nouveaux manuels, concevoir des outils ancrés dans le territoire afin de permettre aux enseignants de s’appuyer sur des contenus légitimes, validés, accessibles.

Enfin, il faudra affronter les freins au changement car les résistances à une réforme curriculaire n’ont pas disparu. Elles tiennent à des raisons historiques, institutionnelles, mais aussi symboliques. L’école est encore perçue, dans de nombreuses familles, comme un moyen de sortir du local, de rejoindre un univers de réussite associé à l’Occident et à l’expatriation.

Modifier les programmes en faveur de contenus africains peut alors apparaître, à tort, comme un renoncement à cette ambition. Autre aspect à ne pas négliger, les financements de l’aide internationale en matière d’éducation s’accompagnent souvent de prescriptions implicites ou explicites sur les modèles pédagogiques à adopter.

The Conversation

Laurent Bonardi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : réformer l’enseignement, un acte de souveraineté intellectuelle vital – https://theconversation.com/senegal-reformer-lenseignement-un-acte-de-souverainete-intellectuelle-vital-262138

Donald Trump à l’assaut des médias publics aux États-Unis

Source: The Conversation – in French – By Anaïs Le Fèvre-Berthelot, Maîtresse de conférences en civilisation des États-Unis, Université Rennes 2

Pris pour cible par Donald Trump et le camp conservateur, l’audiovisuel public américain fait face à des coupes budgétaires inédites. Derrière la dénonciation d’un prétendu biais gauchiste, c’est l’existence même des réseaux de radio et de télévision publiques qui est menacée, dans un paysage médiatique déjà dominé par les grands conglomérats privés.


Depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump, les auditrices et auditeurs des stations de radio affiliées au réseau de la National Public Radio (NPR) reçoivent des e-mails de plus en plus nombreux et de plus en plus pressants de leurs stations favorites leur demandant de les soutenir, notamment financièrement, face aux attaques croissantes de l’administration fédérale.

Les réseaux de radio et de télévision publiques, NPR et PBS, figurent en effet parmi les premières cibles des décisions prises par le président des États-Unis qui, à la suite de la droite conservative, dénonce ce qu’il considère comme un gaspillage d’argent public au service d’une propagande gauchiste. Le Parti républicain multiplie ainsi les décrets présidentiels, les convocations mettant en scène l’intimidation des responsables des réseaux publics par les élus populistes, les propositions de loi et les coupes budgétaires pour affaiblir cet ennemi désigné.

Pour saisir la portée de ces attaques, qui s’inscrivent dans la droite ligne du projet autoritaire mené par Donald Trump et ses soutiens, il est nécessaire de comprendre la spécificité de l’audiovisuel dit « public » aux États-Unis. S’il existe bien des stations de radio et des chaînes de télévision qui reçoivent des fonds publics, elles s’inscrivent dans un modèle très différent des modèles européens, comme France Télévisions, Radio France ou la BBC.

Tout d’abord parce que, contrairement à ces dernières, elles occupent un statut relativement marginal dans un paysage audiovisuel états-unien très largement dominé par les conglomérats privés. Mais surtout parce qu’elles sont loin d’être intégralement financées par l’argent des contribuables et dépendent surtout de fonds privés, qu’il s’agisse de mécénat d’entreprises ou de dons provenant de particuliers ou d’organismes de philanthropie.

Des médias publics récents et faiblement financés par l’État fédéral

Dès qu’elle devient accessible au plus grand nombre dans les années 1920 et 1930, la radio aux États-Unis se structure autour d’un modèle économique commercial s’appuyant sur la publicité dans lequel ni l’État fédéral ni les États fédérés ne s’impliquent au-delà de la régulation des ondes et l’attribution des fréquences. Ce modèle s’impose ensuite à la télévision.

Ainsi, bien que les radioamateurs et quelques stations financées par des universités publiques ou par des municipalités s’efforcent dans la première moitié du XXe siècle de défendre une autre idée de la radiodiffusion, ancrée dans un idéal démocratique et de bien commun, avec des programmes éducatifs et de création artistique notamment, ce modèle reste marginal et essentiellement local jusqu’à l’adoption du Public Broadcasting Act en 1967 après des années d’activisme de la part de réformistes convaincus qui contribuent ainsi à la Great Society de Lyndon Johnson.

Cette loi crée la Corporation for Public Broadcasting (CPB), une entité de droit privé dont la mission est de redistribuer les fonds alloués par le gouvernement fédéral à des chaînes de télévision et des stations de radio locales qui s’affilient à des réseaux nationaux, dont le Public Broadcasting Service (PBS) pour la télévision et NPR pour les stations de radio. Ce fonctionnement vise à garantir l’indépendance des médias publics vis-à-vis du gouvernement fédéral, qui ne finance ainsi jamais directement la production de programmes.

Par ailleurs, les fonds distribués par la CPB, s’ils constituent une part importante du budget de certaines stations et chaînes, sont complétés par d’autres sources de financement qui proviennent des États, mais aussi et surtout du mécénat et des dons privés. Ainsi, en 2025, pendant que le gouvernement fédéral allouait 535 millions de dollars à la CPB (soit environ 1,50 dollar par habitant, alors que, ces dernières années, la Suisse en dépensait environ 150, le Royaume-Uni environ 75 et la France environ 60), les médias publics recevaient plus d’un milliard de dollars de dons privés.

Au-delà des déclarations de principe, le souci de préserver l’indépendance des chaînes et stations par rapport au pouvoir politique, mais aussi aux intérêts commerciaux, se lit donc dans la structure même des médias publics et de leur financement. Ainsi, PBS ne produit pas directement de programmes et n’est propriétaire d’aucune chaîne de télévision, l’entité sert simplement de point de connexion entre les producteurs et un réseau de chaînes membres qui parfois produisent elles-mêmes des émissions qui peuvent être distribuées à travers le pays via l’entremise de PBS ou d’autres réseaux, comme American Public Television, The Independent Television Service ou la National Educational Telecommunications Association. Ainsi, même l’émission d’information phare du réseau, PBS Newshour, est produite par une chaîne locale, WETA-TV, située à Washington, en collaboration avec des chaînes de New York, San Francisco, Saint-Louis et Chicago.

Du côté de la radio, les fonds alloués par la CPB représentent environ 10 % du budget des stations, mais moins de 1 % du budget annuel de NPR. De fait, la majorité des fonds fédéraux alloués aux médias audiovisuels publics sert en réalité à assurer les moyens techniques d’enregistrement et de diffusion des stations et chaînes locales. Parce que le budget alloué à la CPB n’est pas pérenne et doit être voté tous les ans par le Congrès, les médias publics se sont souvent retrouvés au centre de querelles politiciennes.

L’audiovisuel public au centre des affrontements partisans

La place occupée par l’audiovisuel public dans les débats politiques aux États-Unis est sans commune mesure avec son coût, mais elle peut s’expliquer par l’influence des stations de radio publiques même dans un paysage fragmenté et polarisé. NPR touche en effet 43 millions d’auditeurs et auditrices chaque semaine, et ses programmes témoignent d’un niveau d’exigence journalistique qui en fait une cible de choix pour les adeptes de la désinformation et autres faits alternatifs.

Depuis les années 1970, les médias publics sont critiqués, car ils s’adresseraient de manière prioritaire à un public blanc, éduqué et plutôt aisé financièrement. Ce biais nourrit les critiques venues de deux pôles du spectre politique : pour les conservateurs populistes, les médias publics par nature élitistes ne s’adressent pas au « pauvre petit blanc » ; pour le camp progressiste, les médias publics, dont on peut être en droit d’attendre une représentativité exemplaire en raison de leur statut, ne rendent pas suffisamment compte ni à l’antenne ni dans les coulisses, de la diversité ethnique, raciale et de genre, notamment de la population états-unienne.

Les affinités partisanes sont essentielles dans la perception que les Étatsuniennes et Étatsuniens ont des médias publics. Ainsi, en 2011, alors que 37 % des auditeurs démocrates faisaient confiance à NPR, ils n’étaient que 16 % parmi les auditeurs proches du Parti républicain, ces derniers, et notamment les plus conservateurs parmi eux, préférant écouter des talk-shows qui participent à la radicalisation des débats.

Des attaques conservatrices de plus en plus virulentes

Ce sont les conservateurs qui adressent à l’audiovisuel public les critiques les plus virulentes. Tous les présidents républicains, à l’exception de Gerald Ford, ont essayé de réduire le financement fédéral des médias publics (même si celui-ci ne représente que 0,01 % du budget fédéral). Les attaques s’intensifient à partir des années 1990, en même temps que se renforcent des médias privés partisans (comme les talk-shows radiophoniques conservateurs et Fox News) et que différentes branches du conservatisme s’allient pour dénoncer les médias audiovisuels publics pour des raisons à la fois sociales (les médias publics auraient un « biais libéral ») et fiscales (l’État devrait limiter ses dépenses au strict nécessaire). Ces attaques n’épargnent même pas la très populaire émission pour enfants Sesame Street.

Donald Trump avait déjà appelé à couper les financements de la CPB en 2017 et les attaques, qu’elles viennent du pouvoir exécutif ou de la sphère conservatrice plus largement, se sont accentuées avec son retour à la Maison-Blanche : en février, Elon Musk, encore à la tête du DOGE, a publié sur le réseau social dont il est propriétaire un message appelant à ne plus financer NPR (« Defund NPR. It should survive on its own. ») ; le sénateur républicain de la Louisiane, John Kennedy, a déposé début mars un projet de loi intitulé le « No Propaganda Act », qu’il défend en affirmant que l’audiovisuel public n’offre pas une programmation indépendante et qu’il n’y a plus besoin des médias publics aujourd’hui, car l’offre serait suffisamment diversifiée (90 % des médias aux États-Unis appartiennent à 6 grands conglomérats) ; le 1er mai 2025, Donald Trump a signé un décret présidentiel ordonnant à la CPB de ne plus financer PBS et NPR, au prétexte que le traitement de l’actualité y serait biaisé et, le Congrès a accepté le 16 juillet une demande de la Maison-Blanche de révoquer 1,1 milliard de dollars précédemment alloués à la CPB pour les deux prochaines années. Cette décision menace l’existence de plusieurs dizaines de stations de radio et de chaînes de télévision locales.

Une menace pour la démocratie

Au-delà des cas de NPR et PBS qui ont été érigés en symboles à abattre par les conservateurs, ces attaques constituent des menaces sérieuses pour la démocratie états-unienne. En effet, une étude de 2021 menée par Timothy Neff et Victor Pickard suggère qu’un financement élevé et stable des médias publics est un signe de bonne santé pour une démocratie. Lors de la signature du Public Broadcasting Act, le président Lyndon B. Johnson insistait sur l’importance de l’enrichissement intellectuel des citoyennes et citoyens états-uniens et définissait l’information et la connaissance comme des biens publics. Les attaques de l’administration Trump contre les médias publics s’inscrivent contre cette logique et participent d’un mouvement plus large de délégitimation des faits qui se manifeste aussi dans les menaces contre la liberté de la presse de manière générale et contre la science.

Non seulement les médias publics peuvent contribuer à la liberté et à l’indépendance de la presse, mais, dans le contexte états-unien, ils comblent aussi un vide dans un paysage audiovisuel où la concentration économique et la polarisation politique font loi. Les stations et chaînes locales aux États-Unis donnent accès à l’information à des communautés trop isolées pour être rentables pour le système commercial ; elles produisent et diffusent des programmes éducatifs ; elles permettent d’entendre des voix minorisées souvent absentes des médias commerciaux et elles permettent d’assurer la communication dans des situations d’urgence (comme lors des inondations en Caroline du Nord en 2024, des incendies en Californie de janvier 2025 ou d’un tremblement de terre en Alaska). Les médias publics relient les citoyennes et citoyens avec les communautés locale et nationale, ils jouent donc un rôle essentiel dans le renforcement de liens démocratiques aujourd’hui malmenés.

The Conversation

Anaïs Le Fèvre-Berthelot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Donald Trump à l’assaut des médias publics aux États-Unis – https://theconversation.com/donald-trump-a-lassaut-des-medias-publics-aux-etats-unis-261790

Le succès des groupes de K-pop en Europe, la consécration d’un long travail du gouvernement sud-coréen

Source: The Conversation – in French – By Sarah A. Son, Senior Lecturer in Korean Studies, University of Sheffield

Le « girl group » sud-coréen Blackpink se produira les 2 et 3 août 2025 au Stade de France, confirmant l’ampleur prise par la K-pop en France. Ce double concert illustre non seulement l’essor fulgurant du genre à l’échelle mondiale, mais aussi son implantation croissante sur la scène musicale hexagonale, portée par une stratégie culturelle coréenne ambitieuse et une communauté de fans en pleine expansion.

L’occasion pour nous de vous présenter cet article paru sur The Conversation en anglais en mars 2024, trois mois avant que le groupe de K-pop SEVENTEEN joue à Glastonbury (Angleterre).


La K-pop a atteint de nouveaux sommets internationaux au cours de la dernière décennie. Le groupe féminin Blackpink a marqué l’histoire en 2024 en rejoignant le « Billions Club » de Spotify avec leur single de 2020 How You Like That, dépassant le milliard d’écoutes. Le groupe de K-pop le plus célèbre, BTS, fait également partie de ce club grâce à ses titres Dynamite (2020) et Butter (2022).

Le succès mondial de la K-pop est le résultat d’une stratégie de marketing culturel habile, déployée par le gouvernement coréen en collaboration avec les industries créatives. Cette stratégie a coïncidé avec la généralisation de l’accès aux contenus culturels via les plates-formes de streaming et les réseaux sociaux, permettant de constituer une base de fans mondiale comptant plusieurs centaines de millions de personnes.

L’histoire du succès de la K-pop

Tout a commencé lorsque le gouvernement coréen a reconnu le potentiel économique du contenu créatif dans les années 1990. La Corée du Sud cherchait alors des moyens de se relever des ravages de la crise financière asiatique de 1997.

Même lorsque la libéralisation et la dérégulation imposées par le Fonds monétaire international ont été mises en œuvre dans les années 2000, le gouvernement a continué à soutenir les industries du cinéma, de la télévision et de la musique en gardant un contrôle ferme sur leur développement et leur exportation. Cela comprenait des incitations financières pour les sociétés de production et le développement d’infrastructures, notamment l’accès à Internet haut débit dans tout le pays, afin de soutenir la production et la consommation de contenus.

Cette stratégie a porté ses fruits. La popularité d’un flux constant de séries télévisées coréennes a commencé à croître au Japon et en Chine. Le gouvernement coréen a investi davantage encore dans les infrastructures pour faire croître l’industrie et diffuser les contenus au-delà de la région. Aujourd’hui, 60 % des abonnés de Netflix dans le monde ont déjà visionné un programme coréen sur la plateforme.

Le succès de la culture populaire coréenne se ressent également dans d’autres secteurs de l’économie. Les stars de la K-pop et du cinéma signent des contrats publicitaires avec des entreprises coréennes, faisant la promotion de cosmétiques, de machines à laver ou de smartphones auprès d’un public mondial.

Le marché des contenus culturels coréens est désormais l’un des plus importants au monde, évalué à environ 80 milliards de dollars US (environ 70 milliards d’euros) en 2024, soit un niveau proche de celui de la France et du Royaume-Uni. Sa croissance continue repose sur une politique multifacettes mêlant investissements financiers, allègements fiscaux et soutien institutionnel, tant dans le pays qu’à travers des centres culturels coréens implantés à l’étranger. Le gouvernement offre également des incitations financières pour encourager la coopération entre sociétés de production et conglomérats (par exemple LG ou Samsung), qui bénéficient eux-mêmes du rayonnement de la culture populaire coréenne à l’international.

Ce succès contribue également à la diplomatie publique de la Corée du Sud. La stratégie concertée de « nation branding » mise en place à la fin des années 2000 et dans les années 2010 par l’administration de Lee Myung-Bak visait à améliorer la position du pays dans les différents classements d’image de marque des nations. Lee reconnaissait le rôle que pouvait jouer le soft power pour asseoir la position de la Corée du Sud comme puissance d’influence modérée sur la scène internationale.

Depuis lors, les stars de la K-pop ont été impliquées dans la diplomatie publique du pays sur la scène internationale, notamment à l’ONU ou lors de la COP 26.

Un groupe de K-pop pas comme les autres ?

Cela ne signifie pas que le groupe SEVENTEEN, par exemple, ne soit qu’un rouage d’une vaste machine de production et d’exportation de contenus culturels coréens. Contrairement à de nombreux autres groupes de leur génération, les membres produisent une grande partie de leur propre travail, écrivent des chansons et des raps et chorégraphient eux-mêmes leurs danses.

Particularité inhabituelle, SEVENTEEN est composé de plusieurs sous-groupes. Il arrive que ces sous-groupes enregistrent séparément afin de mettre en valeur leurs compétences respectives en rap, danse et chant. Comme c’est souvent le cas dans la culture populaire coréenne, le groupe cherche à multiplier les points de connexion avec son public.

On peut citer en exemple la série de téléréalité du groupe, Going SEVENTEEN, mélange de jeux, de défis et de coulisses diffusé chaque semaine sur YouTube et V Live, une application coréenne de streaming en direct pour les célébrités.

Autre caractéristique commune à de nombreux groupes de K-pop, SEVENTEEN compte des membres originaires de différents pays, dont la Chine et les États-Unis. Cela les aide à se connecter avec leurs fans étrangers et garantit qu’il y a toujours un membre capable de participer aux médias internationaux dans d’autres langues que le coréen.

The Conversation

Sarah A. Son ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le succès des groupes de K-pop en Europe, la consécration d’un long travail du gouvernement sud-coréen – https://theconversation.com/le-succes-des-groupes-de-k-pop-en-europe-la-consecration-dun-long-travail-du-gouvernement-sud-coreen-262277

Afghanistan : des mandats d’arrêt contre deux chefs talibans pour crimes contre l’humanité

Source: The Conversation – in French – By Yvonne Breitwieser-Faria, Lecturer in Criminal Law and International Law, Curtin University

Le 8 juillet 2025, la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt contre deux dirigeants talibans, Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani, pour persécution des femmes et des jeunes filles en raison de leur genre. Ces mandats, une première en la matière, marquent une étape inédite dans la reconnaissance des crimes commis par le régime taliban.


D’après la Chambre préliminaire II de la Cour pénale internationale (CPI), il y a des motifs raisonnables de croire que le chef suprême Haibatullah Akhundzada et le chef de la justice Abdul Hakim Haqqani sont coupables d’avoir « ordonné, incité ou sollicité le crime contre l’humanité que constitue la persécution pour des motifs liés au genre ».

Les mandats d’arrêt – les premiers jamais délivrés pour des accusations de persécution fondées sur le genre – ont été salués comme une « importante revendication et reconnaissance des droits des femmes et des jeunes filles afghanes ».

Mais ces mesures amélioreront-elles réellement le sort des femmes et des jeunes filles en Afghanistan dans la mesure où les talibans ne reconnaissent ni le tribunal ni sa compétence ? Et qu’ils considèrent les mandats comme des « actes manifestements hostiles et comme une insulte aux croyances des musulmans du monde entier » ?

Les femmes sont effacées de la vie publique

Depuis leur retour au pouvoir en août 2021, les talibans ont imposé des règles et des interdictions strictes au peuple afghan. Les femmes et les jeunes filles sont écartées de l’espace public et subissent les pires traitements en raison de leur genre.

Selon les mandats d’arrêt, les talibans ont gravement privé, par le biais de décrets et d’édits, les filles et les femmes de leur droit à l’éducation, à la vie privée et à la vie familiale, ainsi que de leurs libertés de mouvement, d’expression, de pensée, de conscience et de religion. Les femmes sont interdites dans les lieux publics et les jeunes filles ne peuvent plus se rendre à l’école à partir de l’âge de 12 ans.

Zahra Nader est la rédactrice en chef du média Zan Times(« (le) Temps des femmes », en français, ndlr) qui enquête sur les violations des droits humains en Afghanistan. Elle affirme que les femmes et les jeunes filles afghanes sont réduites au silence, soumises à des restrictions et privées de leurs droits fondamentaux.

C’est ce système discriminatoire de contrôle des femmes en Afghanistan qui est au cœur des poursuites judiciaires.

Les mandats accusent également les talibans de persécuter les personnes qui ne se conforment pas à leurs attentes idéologiques en matière de genre, d’identité ou d’expression sexuelle, ainsi que les personnes perçues comme des « alliés des filles et des femmes », pour des raisons politiques.

C’est la première fois qu’une cour, ou qu’un tribunal international confirme l’existence de crimes contre l’humanité impliquant des victimes LGBTQIA+. Il s’agit d’une étape importante dans la protection des minorités sexuelles en vertu du droit international.

Arte, 15 juin 2024.

Des crimes contre l’humanité définis par le statut de Rome

Le droit international condamne clairement les infractions qui constituent des crimes contre l’humanité. L’objectif est de protéger les civils contre les atteintes graves et généralisées à leurs droits fondamentaux. Différentes définitions des crimes contre l’humanité ont été incluses dans les statuts des cours et des tribunaux internationaux.

La définition du statut de Rome de la Cour pénale internationale est la plus complète. Elle inclut la privation grave de liberté individuelle, le meurtre, la réduction en esclavage, le viol, la torture, la déportation forcée ou l’apartheid.

Plus précisément, les dirigeants talibans sont accusés en vertu de l’article 7, paragraphe 1, alinéa h du statut de Rome, qui stipule que :

« La persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste […] ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international… »

La violence physique et directe n’est pas nécessaire pour que la persécution reposant sur des « motifs liés au sexe […] » soit établie. Pour cela, il faut s’appuyer sur des formes systémiques et institutionnalisées de préjudice, telles que l’imposition de normes sociales discriminatoires.

Les femmes et les jeunes filles sont souvent touchées de manière disproportionnée par les politiques et les règles des talibans. Mais il ne suffit pas de prouver que des crimes à caractère sexiste ont été commis. L’intention discriminatoire doit également être prise en compte.

Les talibans n’avaient pas caché leurs croyances et leurs interprétations religieuses, suggérant une intention claire de persécuter des personnes en raison de leur genre.

Une accusation uniquement symbolique ?

Comme dans d’autres affaires, la CPI compte sur la coopération des États pour exécuter et remettre les accusés.

Le gouvernement intérimaire de Kaboul, formé après l’invasion menée par les États-Unis en 2001, avait adhéré au statut de Rome en 2003. En conséquence, l’Afghanistan reste toujours légalement tenu de poursuivre les auteurs de ces crimes – et doit accepter la compétence de la Cour en la matière.

Le mouvement Purple Saturdays, un groupe de protestation dirigé par des femmes afghanes, a averti que les mandats d’arrêt doivent être plus que simplement symboliques. Tout échec dans les poursuites judiciaires risquerait d’entraîner une escalade des violations des droits humains. Les talibans ont toujours répondu à la pression internationale non pas par des réformes, mais en intensifiant leurs politiques répressives.

France 24, 30 Août 2024.

Une étape qui donne de l’espoir

Il est important de noter que les politiques strictes et les abus généralisés visant les femmes et les jeunes filles en Afghanistan se poursuivent, malgré l’intervention de la CPI.

Le Bureau du procureur de la Cour a affirmé son engagement dans la recherche « de voies juridiques efficaces » pour traduire en justice les dirigeants talibans. Les femmes afghanes en exil souhaitent la création d’un comité judiciaire international indépendant, chargé de surveiller et d’accélérer le processus judiciaire.

Le Bureau du procureur affirme, quant à lui, qu’il n’est pas encore certain que les mandats d’arrêt aboutiront à des arrestations et à des poursuites à La Haye. Mais nous savons que cela est possible. Un exemple frappant est l’arrestation, plus tôt cette année, de l’ancien président philippin Rodrigo Duterte. Par ailleurs, les mandats d’arrêt constituent déjà une avancée encourageante vers la responsabilisation des talibans et pour la justice pour les femmes d’Afghanistan.

The Conversation

Yvonne Breitwieser-Faria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Afghanistan : des mandats d’arrêt contre deux chefs talibans pour crimes contre l’humanité – https://theconversation.com/afghanistan-des-mandats-darret-contre-deux-chefs-talibans-pour-crimes-contre-lhumanite-262255

Partir seule pour mieux se trouver : comment le voyage en solo transforme l’identité des femmes

Source: The Conversation – France (in French) – By Magali Trelohan, Enseignante-chercheuse, marketing social, EM Normandie

Que signifie « voyager en solo » quand on est une femme et, plus particulièrement, une jeune femme ? L’expérience du voyage transforme intimement la voyageuse. Le voyage devient une épreuve d’« empowerment » identitaire.


Ces dernières années, une tendance singulière a émergé avec force : de plus en plus de femmes décident de voyager seules. Entre 2014 et 2017, le nombre de femmes voyageant seules a même doublé selon les chiffres établis par Hostel World,portant à 37 % la proportion de voyageurs solitaires dans le monde aujourd’hui.

Mais derrière ce chiffre se cache une réalité intime bien plus complexe qu’un simple choix touristique. Notre étude récemment publiée dans Current Issues in Tourism, basée sur des entretiens approfondis avec des femmes « backpackeuses » âgées de 23 à 47 ans, révèle à quel point ces expériences solitaires peuvent constituer un puissant vecteur d’empowerment identitaire.

Pourquoi partir seule ?

Loin d’être une simple quête d’aventure ou d’évasion, le voyage en solo répond souvent à une volonté de mieux se connaître et de dépasser ses propres limites. Léa, 29 ans, résume clairement ce ressenti :

« Aujourd’hui, physiquement ou mentalement, j’ai clairement dépassé mes limites. Je ne pensais pas que j’étais capable de ça avant de partir seule. »

L’expérience de ces voyageuses se déroule généralement en trois phases clés qui façonnent durablement leur identité : la découverte, le partage et l’affrontement des peurs.

La première phase, celle de la découverte, est marquée par l’exploration de nouveaux territoires géographiques, mais aussi personnels.

Amélie, 36 ans, exprime cette double dimension :

« Voyager seule m’a permis de me découvrir moi-même et de rencontrer des gens formidables, dont je me souviendrai toute ma vie même si je ne les reverrai jamais. »

Cette étape est déterminante. Loin de leurs repères habituels, ces femmes découvrent une autonomie nouvelle et une capacité insoupçonnée à se réinventer.

Le deuxième moment clé est celui du partage, souvent inattendu mais toujours intense. Ce partage se manifeste sous différentes formes, que ce soit dans les rencontres spontanées faites sur place ou via les échanges numériques avec d’autres voyageuses. Fanny, 32 ans, témoigne de ce lien fort avec une communauté éphémère :

« Je participais beaucoup aux groupes Facebook, pour rassurer celles qui voulaient partir. C’était ma façon de transmettre ce que j’avais vécu. »

Le voyage solitaire, paradoxalement, se révèle souvent riche de rencontres humaines, permettant aux femmes de se sentir moins isolées dans leur démarche.

Affronter ses peurs

La troisième phase est sans doute la plus intense : il s’agit de l’affrontement des peurs et des risques. Le voyageur solitaire et sûrement encore plus la voyageuse solitaire, s’expose à de nombreuses difficultés, comme l’explique Leina, 24 ans :

« Mon expérience la plus marquante s’est déroulée lors de mon tout premier voyage en solo. C’était à Londres et j’avais tout juste 18 ans. Je voyageais seule avec mon sac à dos. Je suis allée en auberge de jeunesse et j’ai été abordée par un monsieur très insistant, d’une cinquantaine d’années environ… Il a commencé par me proposer à boire… et cela m’a mise très mal à l’aise. J’étais habituée jusque-là à voyager accompagnée et du fait je me suis posé plein de questions : est-ce que son comportement était normal ? Pas normal ?… Je n’avais pas de repères et je me suis fiée à mon intuition… J’ai donc décidé d’aller parler à la réceptionniste avec qui j’avais déjà sympathisé et je lui ai décrit la situation. La réceptionniste m’a expliqué que je n’étais pas la première que cet homme avait abordée de cette manière et m’a conseillé de m’éloigner. Cet homme a, par ailleurs, reçu un avertissement et a été informé qu’au prochain avertissement, il serait mis dehors. »

Même si toutes soulignent que ces risques existent autant en dehors du voyage, la solitude dans le voyage, le fait de ne pas avoir ses repères et soutiens habituels transforment les moments difficiles en épreuves particulières. Romane, 25 ans, raconte :

« Ce qui est dangereux, c’est, par exemple, la conduite en Albanie… les bus conduisent très vite là-bas, la porte ouverte ! Les routes sont hyper sinueuses entre les villages et les bus roulent très près du bord de la route… C’est très impressionnant, on sent que le danger est imminent. »

Cet affrontement du danger peut ainsi contribuer à renforcer leur confiance et leur assurance. Fanny, 24 ans, l’expose ainsi :

« Cela m’a rendue plus forte de caractère, plus têtue… Cela a renforcé mes traits de personnalité, j’ai gagné confiance en moi. Peu importe la galère, il y a toujours une solution… Si je me perds dans une ville, si je n’ai plus de téléphone, je trouverai quelqu’un qui m’aidera, je trouverai toujours une solution. »

Revenir changée

À leur retour, les femmes évoquent systématiquement une transformation notable de leur identité. Ces changements s’articulent autour de trois axes principaux : grandir, se reconstruire et voir le monde autrement. La notion de « grandir » revient fréquemment dans leurs témoignages, traduisant un sentiment d’avoir mûri, gagné en confiance et en autonomie. Ce sentiment est souvent accompagné d’une prise de conscience nouvelle de leurs propres ressources internes.

Le deuxième axe, la reconstruction personnelle, intervient souvent après une épreuve de vie, comme une rupture sentimentale ou une perte d’emploi. Sabrina, 36 ans, illustre parfaitement cette situation :

« J’étais à un tournant de ma vie après une rupture amoureuse. Voyager seule a été une manière de me retrouver, de reprendre pied. Je me suis reconstruite. »

Brut 2019.

Enfin, ces voyages modifient durablement leur perception du monde et des autres. Fanny, 32 ans, explique :

« En stop, j’étais vulnérable, et en même temps, ça m’a réconciliée avec le monde. J’ai retrouvé foi en l’humanité. »

Ce changement de regard permet à ces femmes de revenir avec une ouverture et une compréhension nouvelle, souvent plus profonde et plus heureuse.

« Empowerment » identitaire, un nouveau concept

Notre recherche met en avant un concept innovant : l’empowerment identitaire.

Contrairement aux notions classiques d’empowerment (« empouvoirement ») centrées sur les compétences ou les capacités individuelles, l’empowerment identitaire intègre pleinement la dimension transformative de l’identité personnelle à travers l’expérience vécue.

Nous identifions trois dimensions clés de cet empowerment : la croissance personnelle (growing), la reconstruction identitaire (rebuilding) et l’évolution du regard porté sur le monde (seeing the world differently).

Cette approche théorique montre que l’empowerment peut aller au-delà d’un simple renforcement des capacités individuelles, et correspondre à une véritable reconstruction de soi, influencée par des contextes de vie particuliers et des expériences marquantes. On l’appelle alors « empowerment identitaire ».

Ce processus dynamique fait écho à la transformation identitaire vécue durant l’adolescence, une période elle aussi caractérisée par l’exploration, l’engagement personnel et la recherche d’une cohérence interne. Le parallèle avec l’adolescence souligne combien le voyage en solo constitue un véritable rite de passage moderne, permettant aux femmes de redéfinir profondément leur identité, indépendamment des attentes et des normes sociales préétablies.

Tensions au retour

Cependant, ce retour n’est pas toujours facile. Une tension peut naître entre leur nouvelle identité et la perception inchangée qu’en garde leur entourage. Comme pour les adolescents, la difficulté réside alors dans l’ajustement entre l’image intérieure nouvellement forgée et le regard extérieur resté fixe.

Finalement, ces récits montrent que le voyage en solo dépasse largement le simple cadre touristique. Il s’agit en réalité d’un véritable rite de passage contemporain permettant aux femmes d’affirmer leur identité, leur liberté, et leur place dans une société en constante évolution. Ce phénomène mérite sans aucun doute d’être mieux compris, accompagné et valorisé dans les politiques touristiques et sociales.

Nouvelles recherches

La conceptualisation de l’empowerment identitaire à travers le voyage en solitaire des « backpackeuses » appelle à de nouvelles recherches pour identifier d’autres expériences, si elles existent, qui auraient la même puissance. Nous pourrions ainsi étudier, par exemple, les séjours longs à l’étranger dans le cadre professionnel ou dans le cadre des études, l’expatriation ou encore les changements de vie radicaux impliquant une immersion dans des cultures ou environnements très différents.

Il serait également pertinent d’explorer si cet empowerment est ressenti différemment en fonction de variables culturelles, générationnelles ou socioéconomiques, afin d’approfondir la compréhension de ce concept émergent. Ces nouvelles pistes de recherche permettraient d’affiner cette théorisation innovante, mais aussi d’en élargir les implications concrètes, notamment dans les politiques sociales, éducatives et touristiques. Cela représenterait une opportunité pour les destinations et les acteurs économiques de mieux connaître les défis, les besoins et les motivations de ces femmes voyageuses en solo.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Partir seule pour mieux se trouver : comment le voyage en solo transforme l’identité des femmes – https://theconversation.com/partir-seule-pour-mieux-se-trouver-comment-le-voyage-en-solo-transforme-lidentite-des-femmes-258414

Les minerais africains sont échangés contre la sécurité : pourquoi c’est une mauvaise idée

Source: The Conversation – in French – By Hanri Mostert, SARChI Chair for Mineral Law in Africa, University of Cape Town

Un accord de paix, négocié par les États-Unis entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, prévoit un arrangement préoccupant. L’une des parties cède ses ressources minérales à une grande puissance en échange de promesses floues de sécurité.

L’accord de paix, signé en juin 2025, vise à mettre fin à trois décennies de conflit entre la RDC et le Rwanda.

Un élément clé de l’accord engage les deux pays à développer un cadre d’intégration économique régionale. Cet arrangement prévoit une coopération élargie entre la RDC, le Rwanda, le gouvernement américain et les investisseurs américains pour établir des “chaînes d’approvisionnement en minerais transparentes et formalisées”.

Malgré ses immenses richesses minérales, la RDC figure parmi les cinq pays les plus pauvres du monde. Elle cherche à attirer les investissements américains dans son secteur minier.

De leur côté, les Etats-Unis promettent un programme d’investissement de plusieurs milliards de dollars pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en minerais sur ce territoire traumatisé et appauvri.

La paix promise par l’accord de juin 2025 dépend ainsi de l’approvisionnement des États-Unis en minerais, en échange d’une présence militaire puissante, mais définie de manière vague, de la part de Washington.

L’accord de paix établit en outre un comité de mixte surveillance composé de représentants de l’Union africaine, du Qatar et des États-Unis, chargé de recevoir les plaintes et de résoudre les différends entre la RDC et le Rwanda.

Mais au-delà de ce comité mixte de surveillance, l’accord de paix ne prévoit aucune obligation spécifique en matière de sécurité pour les États-Unis.

Les relations entre la RDC et le Rwanda sont marquées par des guerres et des tensions depuis les première (1996-1997) et deuxième (1998-2003) guerres particulièrement sanglantes du Congo. Ces conflits ont alimenté la rivalité, l’exploitation et la violence armée.

Ce dernier accord de paix instaure un arrangement de type « ressources contre sécurité ». De tels accords ne sont pas nouveaux en Afrique. Ils ont fait leur apparition au début des années 2000 sous la forme de transactions « ressources contre infrastructures ». Dans ce type d’accord, un État étranger s’engage à construire des infrastructures économiques et sociales (routes, ports, aéroports, hôpitaux) dans un État africain. En échange, il obtient une participation importante dans une société minière publique ou un accès préférentiel aux ressources minérales du pays hôte.

Nous étudions le droit minier et la gouvernance en Afrique depuis plus de 20 ans. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si un accord de type « ressources contre sécurité » négocié par les États-Unis permettra à la RDC de mieux tirer profit de ses ressources.

Nos recherches sur l’exploitation minière, le développement et la durabilité nous font penser que cela est peu probable.

En effet, l’échange de ressources contre la sécurité est la dernière version d’une approche de troc de ressources que la Chine et la Russie ont mise en place dans des pays tels que l’Angola, la République centrafricaine et la RDC.

Le troc de ressources en Afrique a affaibli la souveraineté et le pouvoir de négociation des nations riches en minerais telles que la RDC et l’Angola.

En outre, ces accords sont moins transparents et plus complexes que les accords antérieurs de troc de ressources.

Les failles sécuritaires de la RDC

La RDC est dotée d’importants gisements de minerais essentiels tels que le cobalt, le cuivre, le lithium, le manganèse et le tantale. Ces minerais sont les éléments constitutifs des technologies du XXIe siècle : intelligence artificielle, véhicules électriques, énergie éolienne et matériel de sécurité militaire. Le Rwanda est moins riche en minerais que son voisin, mais il est le troisième producteur mondial de tantale, utilisé dans l’électronique, l’aérospatiale et les appareils médicaux.

Depuis près de 30 ans, les minerais alimentent les conflits et les violences extrêmes, en particulier dans l’est de la RDC. Le tungstène, le tantale et l’or (appelés « 3TG ») financent et alimentent les conflits. Les forces gouvernementales et environ 130 groupes armés se disputent le contrôle de sites miniers lucratifs. Plusieurs rapports et études ont accusé les voisins de la RDC – le Rwanda et l’Ouganda – de soutenir l’extraction illégale des 3TG dans cette région.

Le gouvernement de la RDC n’arrive pas à imposer la sécurité sur son vaste territoire (2,3 millions de kilomètres carrés peuplé de (109 millions d’habitants, issus de 250 groupes ethniques. Le manque de ressources, la corruption et des défis logistiques affaiblissent ses forces armées.

Ce contexte rend le soutien militaire des États-Unis extrêmement attractif. Mais nos recherches montrent que cet appui cache de nombreux pièges.

Quels États risquent de perdre ?

Les accords de type “ressources contre infrastructures” ou “ressources contre sécurité” offrent souvent des avantages à court terme : financements, stabilité, reconnaissance internationale. Mais ils ont un coût à long terme : la perte de contrôle sur les ressources nationales.

Voici comment cela se passe :

L’Afrique regorge d’exemples de pertes, partielles ou totales, de souveraineté liées à ce type d’accords. Par exemple, en 2004, l’Angola a contracté un prêt de 2 milliards de dollars adossé au pétrole auprès de la China Eximbank.

Ce prêt était remboursable par des livraisons mensuelles de pétrole, dont les recettes étaient versées sur des comptes contrôlés par la Chine. La conception du prêt privait les autorités angolaises de tout pouvoir de décision sur cette source de revenus avant même que le pétrole ne soit extrait.

Ces accords contribuent également à diluer les responsabilités. Ils impliquent souvent plusieurs ministères (tels que la défense, les mines et le commerce), ce qui empêche tout contrôle ou redevabilité. Cela favorise la captation des ressources par les élites. Des personnalités influentes peuvent détourner les accords à leur profit personnel.

En RDC, cela a donné naissance à une kleptocratie violente, où les richesses issues des ressources naturelles sont systématiquement détournées au détriment de la population.

Enfin, ces accords risquent d’aggraver les traumatismes liés à l’extraction : déplacements forcés des communautés, dégradations de l’environnement, pertes de moyens de subsistance et tensions sociales.

Ces problèmes ne sont pas nouveaux. Mais en les liant à la sécurité ou aux infrastructures, ils cessent d’être temporaires et s’installent dans la durée.

Ce qui doit changer

Les minerais critiques sont dits “critiques” parce qu’ils sont difficiles à extraire ou à remplacer.

De plus, leurs chaînes d’approvisionnement sont stratégiquement vulnérables et politiquement exposés. Celui qui contrôle ces minéraux contrôle l’avenir. L’Afrique doit veiller à ne pas brader cet avenir.

Dans un monde où les minerais critiques redessinent les rapports de force, les États africains ne doivent pas sous-estimer la valeur stratégique de leurs ressources. Ils disposent d’un levier puissant.

Mais ce levier n’a d’effet que s’il est utilisé avec stratégie. Pour ce faire, il faut :

  • investir dans le renforcement des institutions et des capacités juridiques afin de négocier de meilleurs accords

  • exiger la création et la valeur ajoutée locales

  • exiger la transparence et le contrôle parlementaire des accords relatifs aux minéraux

  • refuser les accords qui ne respectent pas les normes en matière de droits humains, d’environnement ou de souveraineté.

L’Afrique dispose des ressources. Elle doit préserver ce levier de pouvoir qu’elles lui confèrent.

The Conversation

Hanri Mostert est financée par la National Research Foundation (NRF) d’Afrique du Sud. Elle est membre du groupe d’experts sur l’expropriation et membre du comité directeur du groupe consultatif académique (AAG) de l’Association internationale du barreau (IBA) dans le secteur du droit de l’énergie, de l’environnement, des ressources et des infrastructures (SEERIL).

Tracy-Lynn Field est financée par la Fondation Claude Leon. Elle est directrice non exécutive de la Wildlife and Environment Society of South Africa.

ref. Les minerais africains sont échangés contre la sécurité : pourquoi c’est une mauvaise idée – https://theconversation.com/les-minerais-africains-sont-echanges-contre-la-securite-pourquoi-cest-une-mauvaise-idee-261875

Ahmed Faras restera dans les mémoires comme un héros du football et un symbole national marocain

Source: The Conversation – in French – By Abderrahim Rharib, Teacher-Researcher of Sports Policy, Université Hassan II Casablanca – AUF

Surnommé Moul Lkoura, qui signifie « le propriétaire du ballon », Ahmed Faras est devenu une véritable icône au Maroc. Le footballeur était un héros pour le peuple, une source de fierté et d’unité nationale.

Dans tout le pays, il était tenu en très haute estime, tant pour ses qualités techniques sur le terrain que pour sa personnalité. À l’annonce de son décès à l’âge de 78 ans, nombreux sont ceux qui ont souligné son humilité, son respect, sa gentillesse et sa modestie. Il est resté une figure du patriotisme au Maroc pendant des décennies, longtemps après la fin de sa carrière.

Une carte marquée dans chaque coin des emblèmes nationaux et footballistiques et représentant le portrait d'un jeune homme vêtu d'un maillot de football rouge.
Carte de football d’Ahmed Faras en 1970.
Panini/Wikimedia Commons

Faras avait également un autre surnom : le Lion de l’Atlas. Il était le capitaine très apprécié des Lions de l’Atlas, l’équipe nationale de football. Il a été sacré Footballeur africain de l’année en 1975. En 2006, il a été sélectionné par la Confédération africaine de football (CAF) comme l’un des 200 meilleurs joueurs africains des 50 dernières années meilleurs footballeurs africains des 50 dernières années, sur la base d’un sondage.

En tant que chercheur spécialisé dans le football et la politique au Maroc, le décès de Faras, tout comme celui de Dolmy (Hassan) d’Amcharrat et d’autres grands noms du football, marque une frontière entre un sport amateur peu rentable au service de la patrie et un sport aujourd’hui façonné par l’économie de marché.

Qui était Ahmed Faras ?

Hadj Ahmed Faras, né le 7 décembre 1946, accordait plus d’importance aux valeurs qu’à l’argent. La preuve en est son refus, en 1973, d’une offre pour rejoindre les rangs du Real Madrid, l’une des plus grandes équipes européennes.

Né et élevé dans une famille modeste à Laâlya, un quartier de la ville de Mohammedia, sur la côte ouest du Maroc, la communauté de Fdala (ancien nom de la ville) n’oubliera jamais que Faras a préféré mettre son talent au service du Sporting Club Chabab Mohammedia.

C’était le club de sa ville natale, où il a débuté sa carrière en 1965 et où il l’a terminée en 1982. Faras était un athlète complet. Si le football l’a rendu célèbre, il était également passionné de basket-ball, de handball, de volley-ball et de saut en longueur.

Mais c’est le football qui lui a valu son surnom d’enfance, « le gaucher », en raison de l’élégance avec laquelle il maniait le ballon du pied gauche.

Jouant dans des équipes de quartier à l’école, il suivait de près le football marocain. C’était l’époque de joueurs comme Hassan Akesbi, Abderrahmane Ben Mahjoub. Insatisfait de son niveau, il rejoint un centre de formation financé par le ministère de la Jeunesse et des Sports afin de concrétiser sa passion pour le football. Au fil des matchs, il se fait de plus en plus remarquer.




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En 1963, alors qu’il réfléchit encore à une offre de l’Ittihad Mohammedia, il est également approché par le club rival, le Chabab Mohammedia. Ce dernier est prêt à le faire passer directement en équipe première sans passer par les équipes juniors. Jamais satisfait des entraînements collectifs, il s’entraînait également il s’entraîne également seul de manière régulière.

Les moments forts de sa carrière

Ses grandes qualités techniques, son pied gauche magique, son intelligence tactique, sa sagesse et son calme lui ont valu une carrière exemplaire. Joueur polyvalent, capable d’évoluer à presque tous les postes, il s’est surtout illustré au poste d’avant-centre.

En 1970, il fait partie de la première équipe nationale marocaine à se qualifier pour la Coupe du monde de football masculin de la FIFA, au Mexique. Il marque deux buts, assurant ainsi la qualification du Maroc pour les Jeux olympiques de 1972 à Munich. Il continue à marquer des buts lors des Jeux olympiques, inscrivant six réalisations en Coupe d’Afrique des nations (CAN) et six autres lors des matchs de qualification pour la Coupe du monde.

Élu meilleur joueur africain de l’année 1975, il a été capitaine de l’équipe qui a remporté la CAN pour le Maroc en 1976 en Éthiopie. Il a été nommé meilleur joueur du tournoi.

Faras a été le meilleur buteur du championnat national en 1969 et 1973. Il a disputé 94 matchs avec l’équipe nationale entre 1966 et 1979, inscrivant 36 buts au total. Ce qui fait de lui le meilleur buteur de tous les temps. Il a remporté le seul titre de champion du Maroc dU Sporting Club Chabab Mohammédia en 1980, deux Coupes du Trône en 1972 et 1975, la Super Coupe en 1975 et la Coupe des clubs du Maghreb en 1975.

Ses valeurs

Malgré tous ces chiffres impressionnants, Faras n’a jamais été du genre à se vanter de ses exploits. Il tenait à rester respecteux et n’a jamais décliné une invitation destinée à rendre service au monde du football marocain. Comme ses parents, c’était un homme attaché à sa famille qui menait une vie modeste. Faras ne supportait pas d’être loin de Mohammedia et ressentait une immense joie lorsqu’il rentrait chez lui après une tournée.

Son patriotisme était souvent mis en évidence, notamment lors de la CAN 1976 en Éthiopie, Il a joué le tournoi malgré la fièvre typhoïde. Il rappelait souvent à ses coéquipiers que porter le maillot national était une lourde responsabilité. Selon lui, il fallait toujours être à la hauteur des attentes du roi et du peuple marocain.

En tant que capitaine, il ne ménageait aucun effort pour motiver les jeunes joueurs, les aider à s’intégrer dans l’équipe nationale et à jouer avec honneur.

Grâce à ces qualités, Ahmed Faras est devenu un trésor national, l’incarnation des nobles valeurs du sport. Le respect que lui témoignaient les arbitres en était la preuve incontestable.

Moul Lkoura est décédé le 16 juillet, alors que les Marocains espéraient qu’il assisterait à la Coupe d’Afrique des nations féminine organisée par le Maroc. Ils nourrissaient l’espoir qu’il assiste à un nouveau sacre du Maroc, le premier depuis celui de 1976 auquel il avait contribué.

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Abderrahim Rharib does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Ahmed Faras restera dans les mémoires comme un héros du football et un symbole national marocain – https://theconversation.com/ahmed-faras-restera-dans-les-memoires-comme-un-heros-du-football-et-un-symbole-national-marocain-262287

Comment le big data révolutionne les sciences sociales

Source: The Conversation – in French – By Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d’études européennes, Sciences Po

Dès la naissance du Web, deux visions s’opposent, l’une voyant dans l’ère du big data la fin des théories explicatives en sciences humaines, l’autre pensant au contraire qu’elle offre une chance de les renouveler en les combinant à la data science. Nico El Nino/Shutterstock

Les traces laissées par les individus sur Internet et sur les réseaux sociaux constituent un gisement de données numériques considérable, le big data. Certains avaient prédit la mort des sciences sociales avec l’irruption de ces données massives. Il semble au contraire que les sciences sociales se transforment et affinent leurs méthodes d’enquête grâce aux données numériques. La prudence reste toutefois de mise, en raison de la non-représentativité des échantillons utilisés et de l’opacité des algorithmes – sans parler des atteintes à la vie privée liées à la captation des données.


Les traces que nous laissons sur les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les sites d’achat en ligne, ainsi que le nombre croissant des objets connectés (smartphones, montres, caméras, thermostats, enceintes, capteurs), nourrissent un fabuleux gisement de données numériques. Il éclaire jusque dans les micro-détails nos comportements quotidiens, nos déplacements, nos modes de consommation, notre santé, nos loisirs, nos centres d’intérêt, nos réseaux de sociabilité, nos opinions politiques et religieuses, sans que nous en ayons toujours conscience. La numérisation accélérée d’archives et documents, jusqu’ici inaccessibles, effectuée par les administrations, les entreprises, les partis, les journaux, les bibliothèques y contribue également.

Il en résulte des données hors norme par leur volume, leur variété et leur vélocité (les « 3 V »), communément appelées le « big data ». Et les moyens de les extraire, coder, quantifier et analyser en quelques clics se sont développés de concert, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle (IA). Comme le souligne Dominique Boullier dans son dernier livre ce processus est en train de révolutionner le paysage des sciences sociales, pour le meilleur et pour le pire.

À cet égard deux thèses s’affrontent dès la naissance du Web. Dans un article au titre provocant, « The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete », Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired consacré aux nouvelles technologies, y voit la mort programmée des sciences sociales. Les corrélations vont remplacer la causalité, point n’est besoin de modèle explicatif ou de théorie unifiée et « les chiffres parlent d’eux-mêmes ». En total désaccord, des chercheurs comme Burt Monroe ou Gary King saluent le potentiel de renouvellement des théories et des méthodes qu’apportent ces données et plaident pour l’hybridation des sciences sociales et de la « data science ».

Dans la même ligne, je donnerai quelques exemples illustrant l’apport du big data, notamment sur des sujets sensibles comme le racisme ou la sexualité, difficiles à saisir dans les enquêtes par sondages ou par entretiens à cause des biais de « désirabilité sociale », soit la tentation face à l’enquêteur ou l’enquêtrice de dissimuler son opinion si elle n’est pas conforme aux normes sociales en vigueur.

Big data et recherche sur le racisme

Le champ des recherches sur le racisme, en particulier le racisme anti-noir, est particulièrement développé aux États-Unis et plusieurs enquêtes par sondage ont tout naturellement voulu mesurer son impact potentiel sur les votes en faveur de Barack Obama aux élections présidentielles de 2008 et 2012. Elles ne donnent pas de résultats probants et un chercheur, Seth Stephens-Davidowitz, a eu l’idée d’utiliser un indicateur indirect de racisme, la proportion des recherches sur Google contenant le mot « nigger(s) » (« nègre(s) ») pendant les quatre ans précédant le scrutin, qu’il a mis en relation avec les votes pour Obama en 2008 et 2012, État par État. Malgré l’interdit qui pèse sur ce terme, il trouve que le « N-word » est googlé en moyenne 7 millions de fois par an. Seule face à son écran, la personne n’a aucune raison de s’autocensurer. Les résultats, après contrôles, sont sans appel. Ils montrent que les États où ce terme est le plus souvent recherché sur Google débordent largement les frontières des États du Sud traditionnellement plus racistes. Et l’usage du mot est négativement corrélé avec le vote pour Obama, lui coûtant en moyenne quatre points de pourcentage aux deux élections. Le racisme anti-noir est bien sous déclaré dans les enquêtes par sondages, et il a eu un impact non négligeable sur les choix électoraux. Un phénomène qui, jusqu’ici, était passé sous les radars.

En France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) fait tous les ans un rapport au premier ministre sur l’état du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie, en s’appuyant notamment sur le Baromètre racisme pour les opinions, les statistiques fournies par les ministères concernés pour les actes. Mais les discours de haine sur les réseaux sociaux restaient hors de son champ de vision. D’où sa décision, en 2020, de demander au Médialab de Sciences Po, associé au Centre d’études européennes et de politique comparée (Sciences Po) et au Laboratoire interdisciplinaire Sciences-innovations-sociétés (Lisis, Université Gustave-Eiffel) de lancer une étude sur l’antisémitisme en ligne.

L’équipe choisit d’analyser pendant un an les commentaires postés sur les principales chaînes d’information et d’actualité présentes sur YouTube, au nombre de 628. Un corpus de près de deux millions de commentaires est extrait et un algorithme entraîné à détecter l’antisémitisme, y compris sous ses formes les plus allusives. La diffusion de propos antisémites apparaît relativement faible (0, 65 % du total des commentaires). Ce sont les chaînes d’extrême droite qui en abritent la proportion la plus importante, suivies par les chaînes de contre-information et de santé alternative. Les thèmes du complot et de la judéophobie y apparaissent plus présents que l’antisionisme. Les résultats nuancent donc la thèse d’un « nouvel » antisémitisme à base d’antisionisme remplaçant l’ancien et qui serait passé de l’extrême droite à l’extrême gauche. L’enquête a été élargie depuis à d’autres formes de racismes, notamment antimusulmans, au masculinisme et au complotisme.

Big data et recherche sur la sexualité

Le big data est aussi précieux pour aborder les questions du genre et de la sexualité. Régulièrement, l’université française est présentée comme gangrénée par les études sur le genre et l’intersectionnalité, y compris par des ministres.

L’enquête minutieuse menée par le sociologue Étienne Ollion et ses collègues montre qu’il n’en est rien. Analysant la place tenue par la question du genre dans 120 revues de sciences sociales sur un quart de siècle, soit un corpus de 58 000 résumés d’articles, grâce à un modèle d’intelligence artificielle (Large Language Model), l’article montre qu’elle est passée de 9 % en 2001 à 11,4 % du total en 2022. D’une discipline à l’autre, les résultats sont contrastés, la proportion d’article traitant du genre passant de 33,7 % à 36,6 % dans les revues de démographie au sens large, mais de 3,3 % à 5,8 % en science politique. Et ils sont encore majoritairement le fait de femmes. Tandis que les approches intersectionnelles croisant genre et race et/ou classe restent résiduelles (4 % en fin de période).

Marie Bergström, sociologue à l’Ined, a utilisé le big data pour éclairer les ressorts de l’écart d’âge qu’on observe dans les couples hétérosexuels, où l’homme est généralement plus âgé que la femme. Croisant les résultats de l’enquête « Étude des parcours individuels et conjugaux » (Epic), menée par l’Ined et l’Insee en 2012-2014 auprès de 7 800 personnes, interrogées sur leurs préférences en matière d’écart d’âge, avec des données tirées du site de rencontre Meetic (400 000 profils et 25 millions d’emails) renseignant sur les pratiques effectives, elle souligne le décalage entre ce qui se dit et ce qui se fait et les écarts selon le genre.

Au niveau déclaratif, les femmes sont les plus attachées à un écart d’âge au profit du partenaire masculin, d’autant plus qu’elles sont jeunes, tandis que les hommes se disent indifférents à l’âge. Ainsi, 79 % d’entre eux disent qu’ils accepteraient une femme plus âgée alors que 53 % seulement des femmes envisageraient un partenaire plus jeune. Mais sur le site de rencontres, c’est une autre histoire, le décalage étant particulièrement marqué chez les hommes, clairement amateurs de femmes plus jeunes, surtout quand ils vieillissent.

Dangers du big data

Les dangers du big data sont non moins grands : non-représentativité et instabilité des échantillons non construits pour les besoins de la recherche, opacité et défaillance des algorithmes et des modèles, difficultés d’accès aux données, problèmes éthiques, atteintes à la vie privée, problèmes de sécurité (vols, détournement des données), coûts énergétiques exorbitants, domination politique du Nord sur les Sud, et des États-Unis sur le reste de la planète. La prudence est nécessaire et le besoin de régulation est manifeste. Mais on ne peut se priver d’un tel vivier. Et les nouvelles générations de doctorants s’en sont aussitôt emparé.

Un nombre croissant de doctorants utilisent aujourd’hui le big data pour leur thèse et font des émules. Qu’ils s’intéressent au positionnement des partis européens sur le climat ou sur l’immigration, aux politiques énergétiques européennes ou au cadrage médiatique de groupes-cibles, ils arrivent à construire des corpus gigantesques de plusieurs millions de textes (rapports, textes législatifs, posts sur les réseaux sociaux, images, articles de presse, discours parlementaires, communiqués), couvrant plusieurs pays et sur de longues périodes. Pour les analyser, ils recourent au Supervised Learning (apprentissage supervisé), entraînant des modèles d’IA à coder ces textes en fonction de leur question de recherche et de leurs hypothèses. Cela leur permet de revisiter des objets classiques de la science politique avec un regard neuf et sur une tout autre échelle, s’inscrivant dans le courant en plein essor des « sciences sociales augmentées ».


_Cet article est proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? » (à Cerisy (Manche), du 25 juillet au 31 juillet 2025).

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Nonna Mayer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le big data révolutionne les sciences sociales – https://theconversation.com/comment-le-big-data-revolutionne-les-sciences-sociales-261794

Des déchets de crevette pour une électronique plus écoresponsable ?

Source: The Conversation – in French – By Yann Chevolot, Chercheur chimie et nanotechnologies pour la santé et environnement, Centrale Lyon

Avec l’explosion du numérique, des objets connectés et de l’intelligence artificielle, la production de composants électroniques poursuit sa croissance. La fabrication de ces composants recourt à des techniques de fabrication complexes qui ont pour objet de sculpter la matière à l’échelle de quelques micromètres à quelques nanomètres, soit environ l’équivalent du centième au millième du diamètre d’un cheveu.

L’impact environnemental de ces procédés de fabrication est aujourd’hui estimé entre 360 et 600  mégatonnes équivalent CO2 par an dans le monde. Les chercheurs visent à réduire cet impact en s’attaquant aux différentes étapes de fabrication des produits électroniques.


Les procédés de fabrication en microélectronique requièrent l’emploi de matériaux et solvants pétrosourcés – c’est-à-dire issus de ressources fossiles comme le pétrole. Et certains de ces matériaux comportent des composés chimiques classés comme mutagènes, cancérigènes ou reprotoxiques. Pour des raisons économiques, réglementaires, écologiques et de sécurité, les acteurs du domaine soulignent leur volonté d’accentuer le développement de procédés plus respectueux de l’environnement et moins toxiques. De plus, les projections sur la raréfaction du pétrole imposent d’explorer des matériaux alternatifs aux matériaux pétrosourcés – un domaine que l’on appelle la « chimie verte ».

Dans ce contexte, différents matériaux biosourcés (à savoir, des matériaux issus partiellement ou totalement de la biomasse) et hydrosolubles sont étudiés comme une alternative aux matériaux pétrosourcés. Par exemple, la protéine de la soie ou les protéines du blanc d’œuf, deux matériaux appartenant à la famille des polymères (matériaux constitués de molécules de tailles importantes, aussi appelées « macromolécules ») ont été proposés comme résine de lithographie. Cependant, ces polymères biosourcés possèdent des limitations pratiques par exemple être en compétition avec l’alimentation humaine pour ce qui concerne le blanc d’œuf.




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Dans nos travaux, nous explorons le potentiel du chitosane, un matériau polymère naturel produit aujourd’hui à l’échelle industrielle à partir de la chitine, que l’on extrait principalement de déchets agroalimentaires, comme les carapaces de crevettes et de crabes, les endosquelettes de seiches et de calmars, et certains champignons.

Nous avons montré que le chitosane est compatible avec une ligne de production pilote semi-industrielle de microélectronique. L’analyse du cycle de vie du procédé que nous proposons montre une réduction potentielle de 50 % de l’impact environnemental par rapport aux résines conventionnelles lors de la réalisation d’étapes de lithographie-gravure similaires.

La lithographie, processus clé de la fabrication des composants électroniques

Par exemple, aujourd’hui, la fabrication d’un transistor nécessite plusieurs centaines d’étapes (entre 300 et 1 000 par puce suivant la nature du composant).

Parmi ces étapes, les étapes de lithographie permettent de dessiner les motifs des composants à l’échelle micro et nanométrique. Ce sont celles qui nécessitent le plus de produits chimiques actuellement pétrosourcés et pour certains toxiques.

La lithographie consiste à recouvrir la plaque de silicium avec une couche de résine sensible à la lumière ou à un faisceau d’électrons – comme une pellicule photographique – de manière à y inscrire des motifs de quelques micromètres à quelques nanomètres par interaction localisée du faisceau avec la matière. En optique, plusieurs longueurs d’onde sont utilisées selon la taille des motifs souhaités.

Plus la longueur d’onde est petite, plus la taille des motifs inscriptibles est petite, et on peut aujourd’hui atteindre des résolutions de moins de 5 nanomètres avec une lumière de longueur d’onde de 13,5 nanomètres, afin de répondre à la demande de miniaturisation des composants électroniques, correspondant à la loi de Moore. Celle-ci stipule que le nombre de transistors sur un circuit intégré double environ tous les deux ans, entraînant une augmentation exponentielle des performances des microprocesseurs tout en réduisant leur coût unitaire.

In fine, lors de l’étape de développement – encore une fois comme un terme emprunté à la photographie argentique, c’est la différence de solubilité entre les zones de la résine qui ont été exposées ou non à l’irradiation ultraviolette ou d’électrons qui permet de créer des ouvertures de géométrie définie à travers la résine de chitosane. Là où la résine disparaît, on accède au substrat de silicium (ou autre couche/matériau sous-jacente). On peut ainsi le graver ou y déposer d’autres matériaux (métaux, diélectriques et semiconducteurs), la résine restante jouant alors le rôle de masque de protection temporaire pour les zones non traitées.

Le chitosane, une solution bio pour la résine

Comme mentionné précédemment, le chitosane est produit à partir de la chitine, le deuxième polymère naturel le plus abondant sur Terre (après la cellulose), mais il peut aussi être produit par des procédés de biotechnologies. En plus d’être un matériau renouvelable, il est biocompatible, non écotoxique, biodégradable et soluble en milieu aqueux légèrement acide.

Au milieu de tous ces avantages, son grand intérêt pour la micro- et la nanofabrication est qu’il peut former des films minces, c’est-à-dire des couches de très faibles épaisseurs. Le chitosane peut donc être facilement étalé sur le substrat en silicium pour remplacer la résine pétrosourcée.

Dans le cadre de plusieurs projets de recherche, nous avons démontré que le chitosane était compatible avec toute la gamme des techniques de lithographie : lithographie électronique, optique (193 nanomètres et 248 nanomètres) et même en nanoimpression. Cette dernière technique consiste à presser directement le film de chitosane avec un tampon chauffé possédant des motifs de tailles submicrométriques.

Le chitosane change de structure quand il est irradié

Nous avons mis en évidence que, sous une exposition à des faisceaux d’électrons ou de lumière, une réduction de la longueur des macromolécules du chitosane se produit du fait de la rupture de certaines liaisons chimiques, selon un processus de « dépolymérisation partielle ».

Ceci a pour conséquence de rendre la zone irradiée de la résine soluble dans l’eau pure alors que les zones non touchées par le faisceau restent insolubles.

Au final, les performances de la résine en chitosane sont proches des résines commerciales en conditions environnementales contrôlées (salles blanches de microélectronique), et ce, d’autant mieux sous atmosphère à faible teneur en dioxygène et/ou à faible taux d’humidité relative, des conditions qui peuvent être contrôlées en salle blanche.

Les motifs ont été transférés avec succès par gravure dans la silice et le silicium pour atteindre des motifs de moins de 50 nanomètres en écriture électronique.

L’amélioration de la résolution constitue un axe de recherche en cours dans notre consortium pour atteindre les standards des résines de référence d’autant plus que l’industrie est en quête de solutions alternatives aux résines classiques pour répondre aux enjeux environnementaux, économiques et technologiques actuels. Les résines biosourcées peuvent être une réelle alternative à partir du moment où elles permettront d’atteindre les résolutions obtenues par les résines classiques, à savoir quelques nanomètres.




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L’expertise que nous avons construite au cours des années, dans le cadre notamment du projet ANR Lithogreen, a permis à notre consortium de laboratoires français d’intégrer le projet européen Horizon Europe Resin Green avec des visées de développement en lithographie optique sur toute la gamme de 365 nanomètres à 13,5 nanomètres et en lithographie électronique à haute résolution — ce qui permettrait d’atteindre des résolutions comparables à celles obtenues actuellement avec les résines pétrosourcées.


Le projet Lithogreen ANR-19-CE43-0009 a été soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

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Yann Chevolot a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009).
La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

Didier Léonard a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009). La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

SERVIN Isabelle a reçu des financements pour le projet ANR Lithogreen

Jean-Louis Leclercq a reçu a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009). La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

Olivier Soppera a reçu des financements de l’ANR Lithogreen (ANR-19-CE43-0009). La Commission européenne et l’initiative commune Chips JU sont remerciées pour leur soutien dans le projet européen Horizon Europe Resin Green. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de l’initiative commune Chips JU. L’Union européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

Stéphane Trombotto a reçu des financements de l’ANR pour le projet Lithogreen (ANR-19-CE43-0009) et de l’Union Européenne et Chips JU pour le projet Resin Green (https://resingreen.eu).
Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union Européenne ou Chips JU. L’Union Européenne et l’autorité chargée de l’octroi des subventions ne peuvent être tenues pour responsables de ces opinions.

ref. Des déchets de crevette pour une électronique plus écoresponsable ? – https://theconversation.com/des-dechets-de-crevette-pour-une-electronique-plus-ecoresponsable-259415