Quels risques le frelon « asiatique » à pattes jaunes fait-il courir à la santé humaine et aux abeilles ? Comment s’en protéger ?

Source: The Conversation – in French – By Sandra Sinno-Tellier, Médecin de santé publique, spécialisée en épidémiologie et en toxicologie, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Le frelon à pattes jaunes originaire d’Asie est désormais bien implanté en France hexagonale. C’est en été et à l’automne que ses colonies se développent. En analysant les données 2014-2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire et Santé publique France ont fait le point sur les risques pour l’humain.


Le frelon à pattes jaunes Vespa velutina nigrithorax, plus communément appelé « frelon asiatique », fait désormais partie de notre environnement. Sa présence en France a été observée pour la première fois dans le Lot-et-Garonne, en 2004. Des poteries pour bonsaïs ont été importées de Chine par un horticulteur avec, dans l’une d’entre elles, une reine fécondée qui hivernait.

Des études ont montré grâce à des analyses génétiques que la lignée de l’insecte importé provenait d’une région près de Shanghai.

Un frelon invasif présent sur tout le territoire hexagonal

Le frelon à pattes jaunes s’est très facilement adapté à notre environnement. En vingt ans, il a colonisé l’ensemble de l’Hexagone ainsi que les pays voisins : Espagne, Portugal, Belgique, Pays-Bas, Suisse, Italie, Allemagne et sud de l’Angleterre.

Il a aussi été détecté pour la première fois en Corse en août 2024. Si le nid a été détruit, un nouveau nid a cependant été détecté en juillet 2025 à Ajaccio.

Le reconnaître et le différencier des autres hyménoptères

Le frelon à pattes jaunes est un insecte du même ordre que le frelon européen, la guêpe, l’abeille ou le bourdon. Tous font partie de l’ordre des hyménoptères. Le frelon à pattes jaunes est reconnaissable à son abdomen brun bordé d’une bande jaune orangé ainsi qu’à ses pattes jaunes. Le frelon européen, plus grand, a un abdomen jaune clair rayé de noir et des pattes marron.

Les nids de ces frelons sont également différents. La colonie de frelons à pattes jaunes, qui peut comporter jusqu’à 3 000 individus, se développe en été et à l’automne dans de grands nids sphériques ou en forme de goutte perchée à plus de dix mètres en haut des arbres. L’ouverture du nid se situe sur le côté.

Généralement, le frelon européen construit son nid, plus petit, dans des cavités (arbre creux, cheminée, grenier…). Le frelon à pattes jaunes n’est par ailleurs actif que le jour, alors que le frelon européen sort jour et nuit.

Que faire en cas de découverte d’un nid de frelons, de guêpes ou d’abeilles dans votre maison ou dans votre jardin ?

  • Informez les membres de la maison et les voisins pour éviter qu’ils ne s’approchent du nid.
  • Respectez une distance de sécurité de 5 mètres du nid et éviter tout geste brusque, car les hyménoptères piquent lorsqu’ils se sentent menacés.
  • Ne tentez pas de détruire le nid vous-même. Cela nécessite l’intervention de professionnels spécialisés dans le domaine (matériels et techniques spécifiques).
  • N’installez pas de pièges (bouteille en plastique avec du sirop, par exemple), car ils tuent les autres insectes indispensables à la biodiversité et n’auront quasiment aucun impact sur le nid visé.
  • S’il s’agit de frelons à pattes jaunes, signalez le nid à votre mairie ou directement à l’organisme animant la lutte contre cette espèce dans votre département.

Hors allergie, une réaction dont l’intensité augmente avec le nombre de piqûres

Les piqûres de frelons à pattes jaunes présentent la même dangerosité pour l’humain que celles des autres hyménoptères. Le venin entraîne une réaction toxique, caractérisée par une douleur, une rougeur, un gonflement local et des signes généraux (vomissements, diarrhées, maux de tête, chute de la tension artérielle…) d’autant plus intenses que le nombre de piqûres est élevé.

En effet, contrairement à l’abeille, mais comme la guêpe et le frelon européen, le frelon à pattes jaunes ne perd pas son dard lorsqu’il pique et peut donc piquer et injecter du venin à plusieurs reprises. Son dard, qui mesure jusqu’à 6 mm, est cependant plus long que celui des guêpes et entraîne une piqûre plus profonde, capable de traverser certains vêtements et gants de jardinage.

La piqûre du frelon à pattes jaunes peut aussi être responsable d’une réaction allergique, non liée à la dose de venin injectée, une seule piqûre suffisant à la déclencher. Dans ce cas, un œdème de la gorge, empêchant la respiration, ou un effondrement de la tension artérielle peut entraîner un état de choc anaphylactique avec perte de connaissance et arrêt cardio-respiratoire conduisant au décès.

Le traitement du choc anaphylactique consiste en l’injection immédiate d’adrénaline par stylo auto-injecteur ou par voie intraveineuse une fois les secours arrivés. Du fait d’allergies croisées, c’est le plus souvent après une piqûre de guêpe que les patients deviennent allergiques au venin des frelons.

Que faire en cas de piqûre de frelon, de guêpe ou d’abeille ?

  • En cas de réaction telle qu’urticaire, œdème de la langue, gêne respiratoire, malaise, douleur thoracique… appelez en urgence le 15 ou le 112.
  • Les piqûres dans la bouche, dans la gorge, ou les piqûres multiples requièrent également une prise en charge médicale en urgence.
  • Pour les personnes allergiques connues, l’utilisation d’un stylo auto-injectable d’adrénaline peut sauver la vie, en attendant les secours.
  • Pour les autres signes d’intoxication, contactez un centre antipoison au (+33) 1 45 42 59 59 ou consultez un médecin.

Entre 2014 et 2023, pas de tendance à l’augmentation ni à la diminution du nombre d’envenimations par des hyménoptères

Le dernier bilan sanitaire des piqûres d’hyménoptères datant de plus de dix ans, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et Santé publique France ont analysé dix nouvelles années de données de santé (appels aux centres antipoison, passages aux urgences, hospitalisations et mortalité par piqûre d’hyménoptères) pour faire le point sur les risques liés aux piqûres de guêpes, frelons et abeilles.

Au total, 6 022 appels aux centres antipoison, 179 141 passages aux urgences, 18 213 hospitalisations, dont 13 % en réanimation ou en soins intensifs, et 256 certificats de décès pour piqûre d’hyménoptères ont été comptabilisés entre 2014 et 2023 inclus.

Comment contacter son centre antipoison ?

  • Il existe un numéro téléphonique national des centres antipoison : (+33) 1 45 42 59 59.

Malgré la poursuite de la prolifération du frelon à pattes jaunes sur le territoire hexagonal ces dix dernières années, les différentes données de santé étudiées apportent des conclusions convergentes et ne montrent pas d’augmentation du nombre d’envenimations par des hyménoptères, année après année.

Le nombre de piqûres varie d’une année à l’autre, sans tendance globale à la hausse ni à la baisse, avec des pics saisonniers aux mois de juillet et août.

Entre 2014 et 2023, ce sont les guêpes qui sont le plus souvent en cause dans ces envenimations (37 % des appels aux centres antipoison), suivies des frelons toutes espèces confondues (25 %) et des abeilles (19 %). Les piqûres de frelons représentaient de 20 % à 30 % des piqûres d’hyménoptères chaque année, avec une légère augmentation en 2023 (près de 40 %) (Figure ci-dessus).

Les envenimations par des frelons à pattes jaunes représentaient un peu plus de la moitié (55 %) des envenimations par des frelons, lorsque l’espèce de frelon était identifiée, et restaient stables au cours du temps.

Près de 1,5 % des piqûres, tous hyménoptères confondus, menacent le pronostic vital

Parmi les envenimations par des hyménoptères enregistrées par les centres antipoison, 1,5 % étaient graves au point de menacer le pronostic vital, voire de conduire au décès. Ces envenimations étaient dues à une réaction allergique, seule ou associée à des signes toxiques, pour la grande majorité d’entre elles (89 %). Les frelons étaient les premiers responsables des envenimations graves (38 %), devant les abeilles (24 %) et les guêpes (22 %) (hyménoptères non précisés pour les 16 % restants).

Les envenimations graves avaient été provoquées par une seule piqûre pour près de la moitié d’entre elles (48 %), un peu plus souvent en cas de piqûre de frelons (53 % de piqûre unique). Les autres étaient dues à des piqûres multiples, dans la bouche ou sur d’autres muqueuses.

Les risques liés au frelon à pattes jaunes portent surtout sur les abeilles domestiques

En l’absence de prédateur, le frelon à pattes jaunes se développe en se nourrissant d’autres insectes, chaque colonie pouvant en consommer jusqu’à 11 kg par an ! Il a tendance à proliférer près des ruches, et c’est son appétit immodéré pour nos abeilles domestiques qui pose le plus problème aujourd’hui. En plus de les capturer et de les dépecer, leurs vols continus près des ruches empêchent les abeilles de sortir pour butiner, ce qui affaiblit la production de miel qui leur sert de réserve de nourriture l’hiver.

En Asie, les abeilles ont appris à se défendre en formant une boule compacte autour du frelon qui les attaque. En faisant vibrer leurs ailes en nombre, elles augmentent la température de la boule et le frelon meurt littéralement cuit ! Nos abeilles domestiques sont plus dociles et n’ont pas développé ces techniques de défense.

Comment protéger les ruchers ?

Différentes techniques (pièges, harpes électriques, muselières emboîtées à l’entrée des ruches…) existent pour éloigner les frelons à pattes jaunes des ruches. La plus commune est le piégeage avec un appât sucré, qui consiste à attirer les frelons vers un liquide dans lequel ils se noient. Des pièges sélectifs, en nasses successives, ont été développés, pour permettre aux insectes plus petits que les frelons, capturés par erreur, de ressortir avant de tomber dans le liquide.

En revanche, les pièges non sélectifs, constitués d’une simple bouteille contenant un liquide sucré, sont à proscrire pour préserver la biodiversité.

Les pièges sont à utiliser autour des ruchers menacés et sont à contrôler régulièrement. Deux périodes de piégeage sont recommandées : de février à mai (piégeage de printemps) afin de capturer les reines fondatrices, et de mi-août à novembre, lors de la reproduction, pour piéger les futures fondatrices avant leur hivernation.

Une loi pour limiter la prolifération du frelon à pattes jaunes et préserver la filière apicole

Une loi visant à endiguer la prolifération du frelon à pattes jaunes et à préserver la filière apicole est entrée en vigueur le 15 mars 2025. Elle prévoit la création d’un plan de lutte national, l’encadrement du piégeage des frelons et l’indemnisation des apiculteurs. À ce jour, les décrets d’application ne sont pas encore parus.

Le frelon à pattes jaunes fait désormais partie de notre environnement. Si on ne peut pas l’éradiquer, on peut apprendre à s’en protéger : d’une part, pour éviter des piqûres qui peuvent être graves chez l’humain, au même titre que celles occasionnées par les autres frelons, guêpes ou abeilles, et, d’autre part, pour préserver les insectes pollinisateurs, dont les abeilles des ruches, maillon indispensable de la biodiversité.


Merci à Quentin Rome, responsable « Frelon asiatique et hyménoptères » dans l’unité PatriNat (Muséum national d’histoire naturelle/Office français de la biodiversité), pour sa relecture de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quels risques le frelon « asiatique » à pattes jaunes fait-il courir à la santé humaine et aux abeilles ? Comment s’en protéger ? – https://theconversation.com/quels-risques-le-frelon-asiatique-a-pattes-jaunes-fait-il-courir-a-la-sante-humaine-et-aux-abeilles-comment-sen-proteger-264949

Arrivée de Luca de Meo à la tête de Kering : le luxe devient-il un secteur comme les autres ?

Source: The Conversation – in French – By Ben Voyer, Cartier Chaired Professor of Behavioural Sciences, Full Professor, Department of Entrepreneurship, ESCP Business School

Qu’y a-t-il en commun entre le secteur du luxe et celui de l’automobile ? Il y a encore peu poser la question serait apparu incongru tant les points communs entre les promoteurs du « toyotisme » et ceux de la dépense somptuaire semblaient improbables. L’arrivée de Luca de Meo (ex-Renault) à la tête de Kering signale un changement pour le groupe fondé par François-Henri Pinault, mais aussi pour le secteur dans son entier. La fin de la récréation est-elle définitivement sifflée ?


Cette semaine à l’occasion de l’assemblée générale de Kering, Luca de Meo a officiellement pris sa place à la tête du deuxième plus grand groupe de luxe français. Le choix de l’ancien dirigeant de Renault comme nouveau PDG interroge. À biens et services d’exception, stratégie d’exception : Le luxe peut-il survivre à une logique d’optimisation financière comme on en trouve dans l’industrie et les FMCG ?

Le luxe en pleine mutation

Depuis les années 90, l’essor de conglomérats comme LVMH et Kering a fondamentalement changé l’industrie du luxe, en créant une logique industrielle plus qu’une logique de marque. Les conglomérats ont su ainsi profiter des marges bénéficiaires élevées dans le luxe et ont utilisé un effet de levier financier pour se développer rapidement et acquérir des marques. En profitant d’économies d’échelles allant du parc immobilier, des budgets de marketing permettant de négocier avec les principaux médias, ou encore la négociation des coûts de production avec les sous-traitants.

Cette stratégie est aujourd’hui remise en question. Les marques de luxe luttent contre la saturation, la dégradation de la qualité perçue et une perte d’exclusivité alors qu’elles poursuivent leur stratégie de croissance à travers le volume. Il existe un décalage croissant entre la perception des consommateurs des prix du luxe et la qualité des produits. De nombreuses marques sont perçues, à tort ou à raison, comme ayant rogné sur l’artisanat et les matériaux tout en augmentant considérablement les prix, s’appuyant principalement sur le marketing pour justifier les coûts. L’industrie se situe à un tournant, avec de nombreuses marques affirmant qu’elles se concentreront sur “la valeur plutôt que le volume” à l’avenir. Cependant, il reste à voir si elles peuvent vraiment revenir aux fondamentaux du luxe, à savoir l’artisanat et une rareté authentique et non orchestrée.

Le nouveau rôle de PDG dans le luxe

Traditionnellement, les marques de luxe étaient des entreprises familiales, avec un leadership transmis de génération en génération. Cela permettait de préserver l’héritage de la marque et la dimension artisanale. Les décisions étaient prises avec une vision de long terme, en opposition avec les diktats de la bourse et la logique financière, qui imposent des communications financières régulières. Ce modèle est d’ailleurs toujours suivi par Hermès, dont le PDG, Axel Dumas, appartient à la sixième génération de la famille Hermès-Dumas.

Un deuxième modèle a par la suite émergé, consistant à recruter des PDG de l’industrie du luxe, qui étaient en phase avec les aspects uniques de la gestion des marques de luxe. Cette vision a dominé durant l’expansion rapide et massive des marques de luxe, qui sont passées de champions régionaux de l’excellence et du savoir-faire européen à des leaders mondiaux des biens haut de gamme à forte valeur ajoutée. C’est notamment aujourd’hui le cas de Nicolas Bos, nouveau PDG de Richemont – le conglomérat suisse du luxe – qui était anciennement à la tête de Van Cleef & Arpels.

Plus récemment, un nouveau modèle semble émerger, où les marques de luxe commencent à recruter des PDG d’autres industries, en particulier des entreprises de biens de première consommation (FMCG). Cela a été le cas notamment de Leena Nair chez Chanel, débauchée de chez Unilever, et de Luca de Meo chez Kering. Cela apporte de nouvelles approches de gestion mais crée également des tensions avec les valeurs traditionnelles du secteur.

Une production industrielle

En effet, l’approche FMCG a introduit une gestion financière plus rigoureuse, une optimisation de la segmentation et du ciblage marketing, une stratégie de croissance basée sur les extensions de marques, et une production à l’échelle industrielle dans le luxe. Cependant, cela met aussi à mal l’accent mis sur la créativité, l’artisanat et l’exclusivité, dans le luxe.




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Ces nominations peuvent certes proposer un regard neuf sur l’industrie : la nomination de Leena Nair, à la tête de Chanel, apporte une expertise en ressources humaines, dans un secteur où les talents sont rares. Des questions demeurent cependant, par exemple, quant à l’intégration de l’excellence dans le service et l’expérience, où les pratiques du secteur du luxe sont sans commune mesure avec les pratiques du secteur de la grande consommation.

La spécificité Kering

Pour Kering et son nouveau CEO, les défis sont nombreux. On peut noter une chute de 25 % des ventes chez Gucci – la marque phare du groupe – et d’autres marques sous-performantes dans son portefeuille. Le nouveau PDG devra s’attaquer à ces problèmes.

L’entreprise s’est développée rapidement en utilisant un effet de levier financier, mais cette stratégie a peut-être atteint ses limites compte tenu de l’endettement actuel de Kering. De nombreuses préoccupations demeurent quant à la dilution des marques du groupe, et la perte d’exclusivité. L’approche traditionnelle des groupes de luxe, qui consiste à prendre des marques à la mode ou en perte de vitesse, et de les relancer en appliquant des stratégies de marketing – augmenter la désirabilité et la perception de valeur – et de vente au détail, à travers l’expérience client, peut ne plus être aussi efficace sur le marché actuel.

Le choix du nouveau PDG – un ancien de chez Renault qui a l’habitude d’opérer dans une industrie à maturité, ou la création de plates-formes est importante, ainsi que la préservation des marges – témoigne de l’arrivée à maturité de l’industrie. Cette stratégie consiste à concentrer les efforts marketing sur les produits phares à forte valeur ajoutée – la maroquinerie, la beauté, et les accessoires (e.g., lunettes de soleil). Pour ce type de produits, une logique de plate-forme peut être mise en place, où les synergies entre marques permettent de produire et distribuer à moindre coût, quitte à sacrifier l’individualité des marques.

Plateformisation du luxe

Le nouveau PDG devra équilibrer la performance financière avec la préservation du capital de la marque et de l’exclusivité. Cela peut nécessiter des décisions difficiles concernant la réduction de certaines opérations ou la cession de marques sous-performantes. Une stratégie de retour à l’exclusivité, en diminuant le nombre de boutiques et en se focalisant sur les pièces à forte valeur ajoutée, a été utilisée avec succès par Chanel dans les années 1980.

Le nouveau patron de Gucci, Balenciaga ou Bottega Veneta aura fort à faire pour montrer qu’un PDG venant de l’extérieur de l’industrie du luxe peut s’atteler avec succès à ces défis et restaurer la trajectoire de croissance de Kering tout en maintenant son positionnement de luxe.

France 24 – 2023.

Ces difficultés reflètent les difficultés plus larges d’un modèle qui a adopté des tactiques de marché de masse, traitant des produits émotionnels et créatifs comme des marchandises. Cette approche de « FMCG des riches » présente un risque réel d’éroder ce qu’est l’essence même du luxe.

Des pressions contradictoires

Les marques de luxe font face à des pressions contradictoires – maintenir l’exclusivité et l’artisanat tout en livrant la croissance et les bénéfices attendus par les marchés financiers et les propriétaires de conglomérats. L’industrie a peut-être atteint les limites de sa stratégie d’expansion. En témoigne l’ouverture de magasins dans des villes de deuxième ou troisième niveau à l’échelle mondiale et le lancement constant de nouvelles catégories de produits diluent l’équité de la marque.

Par ailleurs, il existe une tension grandissante entre le leadership créatif/artistique et la gestion financière/opérationnelle dans les maisons de luxe. Le traditionnel « duo magique » du directeur créatif et du leader commercial est perturbé. L’aura d’une marque du luxe se construit avant tout autour d’une figure charismatique, à la fois créative, visionnaire, mais aussi attachée à une marque sur la durée.

Enfin, Il y a de plus en plus de préoccupations concernant la durabilité à long terme des modèles commerciaux de luxe actuel, en particulier leur dépendance au marketing plutôt qu’à la qualité et à l’exclusivité authentiques pour justifier des prix élevés.

The Conversation

Ben Voyer a reçu des financements de la Chaire de Recherche Turning Points ESCP HEC Paris Cartier.

Perrine Desmichel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Arrivée de Luca de Meo à la tête de Kering : le luxe devient-il un secteur comme les autres ? – https://theconversation.com/arrivee-de-luca-de-meo-a-la-tete-de-kering-le-luxe-devient-il-un-secteur-comme-les-autres-265325

Le nouveau compagnon IA de Grok 4 brouille la frontière entre travail et fantasme

Source: The Conversation – in French – By Jul Parke, PhD Candidate in Media, Technology & Culture, University of Toronto

La plate-forme d’IA la plus controversée est sans doute celle fondée par Elon Musk. Le chatbot Grok a proféré des propos racistes et antisémites et s’est lui-même surnommé « MechaHitler », en référence à un personnage de jeu vidéo.

« Mecha » est un terme qui désigne généralement des robots géants, souvent utilisés à des fins militaires, et apparaît dans les bandes dessinées de science-fiction japonaises.

Au départ, Grok a mentionné Musk lorsqu’on l’a interrogé, avant de se lancer dans un révisionnisme historique raciste non sollicité, évoquant notamment le concept erroné de « génocide blanc » en Afrique du Sud. Ses positions, confuses et contradictoires, continuent d’évoluer.

Voilà certains des aspects les plus inquiétants de Grok. Un autre élément préoccupant de Grok 4 est une nouvelle fonctionnalité de son interaction sociale avec des « amis virtuels » dans sa version premium.

Dans un contexte où la solitude humaine s’accompagne d’une dépendance croissante aux grands modèles linguistiques (LLM) pour remplacer les interactions sociales, Grok 4 introduit des compagnons IA, une mise à niveau disponible pour les abonnés payants.

Plus précisément, les abonnés de Grok peuvent désormais accéder à une IA générative imprégnée de conceptions patriarcales du plaisir – ce que j’appelle la « productivité pornographique ».

Grok et les anime japonais

un personnage animé aux grands yeux semble surpris
Misa Amane, personnage de l’un des anime japonais préférés de Musk, Death Note.
(Wikimedia/Deathnote)

Ani, le compagnon IA le plus populaire de Grok 4, représente un croisement entre l’anime japonais et la culture Internet. Ani ressemble fortement à Misa Amane, personnage emblématique de l’anime japonais Death Note.

Misa Amane est une pop star qui adopte constamment un comportement autodestructeur et irrationnel pour séduire le protagoniste masculin, un jeune homme brillant engagé dans une bataille d’esprit avec son rival. Musk a cité cet anime comme l’un de ses préférés dans un tweet publié en 2021.

Si l’anime est une forme d’art vaste qui comporte de nombreux tropes, genres et fandoms, des recherches ont montré que les fandoms d’anime en ligne sont imprégnés de misogynie et de discours exclusifs envers les femmes. Même les séries les plus grand public ont été critiquées pour sexualiser des personnages prépubères et offrir un « fan service » à travers des designs hypersexualisés et des intrigues non consensuelles.

Le créateur de Death Note, Tsugumi Ohba, a toujours été critiqué par les fans pour la conception antiféministe de ses personnages.


@0xsachi/X

Des journalistes ont souligné la rapidité avec laquelle Ani s’engage dans des conversations romantiques et à caractère sexuel. Ani est représentée avec une silhouette voluptueuse, des nattes blondes et une robe noire en dentelle, qu’elle décrit elle-même fréquemment dans ses échanges avec les utilisateurs.

Le problème de la productivité pornographique

J’emploie le terme « productivité pornographique », inspiré par les critiques qualifiant Grok de « pornifié », pour désigner la tendance inquiétante de certains outils, initialement conçus pour le travail, à évoluer vers des relations parasociales répondant à des besoins émotionnels et psychologiques, y compris des interactions genrées.

Les compagnons IA de Grok illustrent parfaitement ce phénomène, et brouillent les limites entre travail et relations parasociales.

L’attrait est évident. Les utilisateurs peuvent théoriquement vivre simultanément dans deux réalités, se détendant pendant que leurs avatars IA gèrent leurs tâches, et c’est déjà une réalité dans les modèles d’IA. Mais cette promesse séduisante cache de sérieux risques : dépendance, extraction invasive de données et détérioration des compétences relationnelles humaines réelles.




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Conçus pour diminuer la vigilance et instaurer la confiance, ces compagnons deviennent encore plus préoccupants lorsqu’on y ajoute une dimension sexualisée et des références à une féminité docile.

Les utilisateurs de Grok 4 ont remarqué que l’ajout de personnages sexualisés utilisant un langage émotionnellement valorisant est assez inhabituel pour les grands modèles linguistiques grand public. En effet, ces outils, comme ChatGPT et Claude, sont souvent utilisés par des personnes de tous âges.

Même si nous ne faisons qu’entrevoir l’impact réel des chatbots avancés sur les mineurs, en particulier les adolescents souffrant de troubles mentaux, les études de cas dont nous disposons sont extrêmement alarmantes.

« Pénurie d’épouses »

Reprenant le concept de « femme intelligente » développé par les chercheuses féministes Yolande Strengers et Jenny Kennedy, les compagnons IA de Grok semblent répondre à ce qu’elles appellent une « pénurie d’épouses » dans la société contemporaine.

Ces technologies prennent en charge des tâches historiquement féminisées, alors que les femmes affirment de plus en plus leur droit de refuser les dynamiques d’exploitation. En fait, les utilisateurs en ligne ont déjà qualifié Ani de « waifu », un jeu de mots sur la prononciation japonaise du mot « wife » (épouse).

Les compagnons IA sont attrayants en partie parce qu’ils ne peuvent pas refuser ni fixer de limites. Ils effectuent des tâches indésirables en donnant l’illusion du choix et du consentement. Alors que les relations réelles nécessitent des négociations et un respect mutuel, les compagnons IA offrent un fantasme de disponibilité et de soumission totale.

L’extraction de données par le biais de l’intimité

Dans le même temps, comme l’a souligné la journaliste spécialisée dans les technologies Karen Hao, les implications des LLM en matière de données et de confidentialité sont déjà stupéfiantes. Lorsqu’ils sont rebaptisés sous la forme de personnages personnifiés, ils sont plus susceptibles de capturer des détails intimes sur les états émotionnels, les préférences et les vulnérabilités des utilisateurs. Ces informations peuvent être exploitées à des fins de publicité ciblée, de prédiction comportementale ou de manipulation.

Cela marque un tournant majeur dans la collecte de données. Plutôt que de s’appuyer sur la surveillance ou des directives explicites (prompts), les compagnons IA encouragent les utilisateurs à divulguer des détails intimes à travers des conversations apparemment naturelles.

Le chatbot sud-coréen Iruda illustre comment ces systèmes peuvent devenir des vecteurs de harcèlement et d’abus lorsqu’ils sont mal réglementés. Des applications apparemment inoffensives peuvent rapidement devenir problématiques lorsque les entreprises ne mettent pas en place les mesures de protection adéquates.

Des cas précédents montrent également que les compagnons IA conçus avec des caractéristiques féminines deviennent souvent la cible de dérives et d’abus, reflétant les inégalités sociétales plus larges dans les environnements numériques.

Les compagnons de Grok ne sont pas simplement un produit technologique controversé. Il est plausible de s’attendre à ce que d’autres plates-formes LLM et grandes entreprises technologiques expérimentent bientôt leurs propres personnages. La disparition des frontières entre productivité, compagnie et exploitation appelle une vigilance urgente.


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L’ère de l’IA et des partenariats gouvernementaux

Malgré l’histoire troublante de Grok, la société d’IA de Musk, xAI, a récemment obtenu d’importants contrats gouvernementaux aux États-Unis.

Cette nouvelle ère du plan d’action américain pour l’IA, dévoilé en juillet 2025, avait ceci à dire sur les biais de l’IA :

« La Maison-Blanche mettra à jour les directives fédérales en matière de marchés publics afin de garantir que le gouvernement ne passe des contrats qu’avec des développeurs de modèles linguistiques de pointe qui garantissent que leurs systèmes sont objectifs et exempts de préjugés idéologiques descendants. »

Compte tenu des nombreux exemples de haine raciale de Grok et de son potentiel à reproduire le sexisme dans notre société, son nouveau contrat gouvernemental revêt une valeur symbolique à une époque où les préjugés font l’objet d’un double discours.

Alors que Grok continue de repousser les limites de la « productivité pornographique », poussant les utilisateurs à entretenir des relations de plus en plus intimes avec des machines, nous sommes confrontés à des décisions urgentes qui touchent à notre vie privée. L’IA n’est plus simplement bonne ou mauvaise : il s’agit de préserver ce qui fait notre humanité.

La Conversation Canada

Jul Parke reçoit du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Le nouveau compagnon IA de Grok 4 brouille la frontière entre travail et fantasme – https://theconversation.com/le-nouveau-compagnon-ia-de-grok-4-brouille-la-frontiere-entre-travail-et-fantasme-263293

Lutter contre les micro-violences à l’école : ces attentions qui changent la donne

Source: The Conversation – in French – By Laurent Muller, Maitre de Conférences en Sciences de l’éducation et de la formation, Université de Lorraine

Les micro-violences sont ces actes ou remarques du quotidien qui, sans être perçus comme des violences, portent atteinte à la dignité d’un élève et peuvent durablement le blesser. Pour les enrayer, il faut d’abord apprendre à les reconnaître.


La circulaire de rentrée 2025 réaffirme la volonté de « refuser toute forme violence » à l’école, avec comme ambition d’« engager et responsabiliser tous les acteurs de la communauté éducative ». Mais il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir : encore faut-il comprendre les raisons du symptôme, pour pouvoir vraiment les traiter.

Pour redonner vie à la responsabilité collective, celle des enseignants, éducateurs, parents… et élèves, il faut en passer par la conscientisation des discours qui autorisent les micro-violences dans les relations interpersonnelles. Il s’agit aussi de savoir reconnaître et mettre en pratique les micro-attentions qui contribuent à l’épanouissement des élèves.

Micro-violences et déni de responsabilité

Dans ses expériences sur la soumission à l’autorité, le psychologue Stanley Milgram se réfère au concept de « banalité du mal » cher à Hannah Arendt et note que l’essentiel du mal susceptible d’être fait dans le monde ne vient pas d’une volonté perverse ou diabolique, mais du simple déni de responsabilité. Devenir étranger à son « moi profond » pour devenir « un simple instrument destiné à exécuter les volontés d’autrui » : c’est ce genre de petite démission de la volonté qui constitue le premier pas, anodin, vers le mal qu’on peut faire à l’autre.

À cet égard, l’intention affichée ne saurait constituer une garantie d’innocuité. Il faut ici prêter l’oreille et identifier les poncifs, ces phrases toutes faites qui servent de prêt-à-penser, dont on peut s’autoriser pour se montrer (micro) violent :

  • « C’est pour ton bien » ou l’anticipation des conséquences favorables ;

  • « C’est à moi que ça fait mal » ou l’inversion accusatoire ;

  • « C’est pas la mer à boire » ou la minimisation ;

  • « C’est pour tout le monde la même chose » ou la banalisation ;

  • « Pauvre chou » ou l’ironie ; toutes les manières de renoncer à l’empathie, et même à l’auto-empathie en se disant à soi-même : « Je n’ai pas le choix. »

Le spectre des mécanismes de défense est large, et il faut engager un travail de clarification intérieur pour se (re)saisir de sa responsabilité. La réforme des automatismes de langage visant à se donner bonne conscience à peu de frais est indispensable pour sortir du statut quo. Mais si la conscientisation n’a rien à voir ici avec une quelconque « bonne conscience » qu’on se donne, elle n’a rien à voir non plus avec une quelconque « mauvaise conscience » qu’on devrait s’attribuer, cet ulcère de l’âme qui nourrit la culpabilité.

Bienveillance bien ordonnée commence par soi-même : oui, nous nous sommes (très) probablement montrés micro-violents, et il n’y a rien d’étonnant à être dans la « reproduction ». Mais l’essentiel n’est pas ce qui a été fait : c’est ce qui sera fait désormais. Il ne saurait être question d’être « parfait » (exigence étouffante et impossible à satisfaire) mais, plus modestement, d’accepter que l’être humain, certes imparfait, est « perfectible ». Il a besoin de progresser, conduisant à pouvoir autant s’améliorer que se dégrader.

Les micro-attentions nourrissent les missions éducatives

Ce travail à la responsabilisation ouvre un champ de possibles, déjà exploré par de nombreux éducateurs, à travers le développement de micro-attentions. Ces marques de reconnaissance contribuent à tisser des liens et soutiennent la confiance et l’estime de soi : elles valorisent non seulement l’élève, mais aussi (et surtout) la personne de l’élève.

À l’occasion d’une sortie scolaire, d’un temps de pause (la récréation), d’un projet ou dans le cours ordinaire d’une séance, une remarque, un sourire, un regard, une attention informelle vient nourrir un besoin de reconnaissance et introduit une forme de « jeu » dans le fonctionnement rigide de l’institution.

Au contraire des micro-violences, les micro-attentions sont ces gestes ou mots qui font la différence, et qui, dans la chaleur d’un regard ou d’un sourire, écoutent, soutiennent sans chercher à normaliser. Un étudiant de master témoigne :

« Au lycée, j’ai eu une enseignante de SVT qui a créé un lien formidable avec notre classe, elle s’intéressait à notre parcours, nos projets, elle nous a d’ailleurs beaucoup aidés pour notre choix d’étude. Encore aujourd’hui elle demande des nouvelles de ses élèves sur un groupe Discord. Cette enseignante a été un point d’attache et un repère pour beaucoup. Lorsqu’on avait une difficulté dans la vie lycéenne ou dans les cours nous pouvions lui parler librement, elle était à l’écoute et nous proposait des solutions ou des conseils. C’est une des personnes qui m’a donné envie d’enseigner et de créer une vraie relation avec sa classe. »

Sommes-nous dans l’anecdotique ? Peut-être… Mais l’essentiel surgit parfois à la marge, à la dérobée, de manière imprévisible. Ce sont les grands et heureux effets des petites causes, générées par une attitude qui permet (qui ose) la rencontre.

Chacun a fait l’expérience de ces éducateurs solaires, faisant d’eux des « tuteurs de résilience » qui permettent aux plus fragilisés de « tenir ». Leur agentivité se transfère, et fait de l’école davantage qu’un lieu de (sur) vie : un lieu où il est permis de s’épanouir.

Le paradoxe est que cette agentivité n’est guère soutenue dans cette institution hautement normalisatrice qu’est l’école française. Ne serait-il pas temps, pour autant qu’on souhaite donner corps à la prévention de toutes les formes de violence à l’école (et ailleurs), d’institutionnaliser autant qu’il est possible, les micro-attentions, afin d’en faire non plus l’exception, mais la règle ? De faire de la qualité des relations interpersonnelles un enjeu central de la formation des enseignants, jusqu’à présent centrée sur les contenus à enseigner ?

Sans doute s’agit-il là d’un changement de paradigme, celui-là même qui est censé faire vivre les valeurs inclusives, en en faisant tout autre chose que des normes quantitatives à respecter. Pour l’initier, il faut libérer la parole, non à des fins d’accusation, mais pour engager le dialogue, remettre au centre l’intelligence collective et la responsabilité partagée.


Une enquête sur les micro-violences à l’école et à l’université est en cours, et le questionnaire sur les souvenirs scolaires est toujours accessible ici.

The Conversation

Laurent Muller est fondateur de l’association à but non lucratif Stop Micro-Violences (http://www.stopmv.fr/)

ref. Lutter contre les micro-violences à l’école : ces attentions qui changent la donne – https://theconversation.com/lutter-contre-les-micro-violences-a-lecole-ces-attentions-qui-changent-la-donne-260757

Juifs ultra-orthodoxes en Israël : l’exemption de service militaire face à l’épreuve de la guerre

Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948, les personnes qui consacrent leur vie à l’étude des textes religieux sont exemptées de l’obligation de servir sous les drapeaux. Mais la non-participation à l’effort de guerre de cette communauté, de plus en plus nombreuse (près de 13 % de la population aujourd’hui), suscite de plus en plus de tensions.


La non-conscription des Juifs ultra-orthodoxes (haredim, littéralement « ceux qui craignent Dieu ») constitue aujourd’hui l’une des fractures sociales et politiques les plus profondes d’Israël.

Alors que la majorité des familles – y compris les femmes et les réservistes, dont la mobilisation ne cesse de s’intensifier – participent directement à l’effort de guerre dans lequel le pays est engagé, une minorité en pleine croissance démographique continue de bénéficier d’une exemption qui fait de plus en plus polémique. Le défi est à la fois social, politique et économique.

Un défi social : la cohésion nationale mise à l’épreuve

Depuis le massacre perpétré par le Hamas, le 7 octobre 2023, Israël est plongé dans la guerre la plus longue et la plus coûteuse de son histoire récente. Vingt-trois mois plus tard, les dépenses cumulées atteignent environ 253 milliards de shekels (67 milliards de dollars). Pour 2024 seulement, les dépenses militaires représentaient déjà 8,4 % du PIB, contre 5,2 % en 2023.

Des centaines de milliers de réservistes ont été rappelés, certains plusieurs fois, imposant un poids inédit aux familles et à l’économie. Cet effort repose sur le modèle israélien de conscription universelle : hommes et femmes sont appelés à servir. La mobilisation est telle que sur certaines lignes de front, près de 25 % des effectifs sont désormais des femmes.

Dans ce contexte, l’exemption dont bénéficient les haredim apparaît comme une fracture majeure. Rappelons que les haredim sont des Juifs ultra-orthodoxes, centrés sur l’étude de la Torah et une vie religieuse séparée du monde séculier. Seule une minorité d’entre eux est antisioniste ; la majorité reconnaît l’État d’Israël et participe à sa vie politique, tout en refusant le service militaire pour préserver l’étude religieuse.

Alors que plus de 80 % des jeunes Israéliens juifs effectuent leur service, seuls 1 212 hommes haredim ont été incorporés sur 24 000 convoqués en 2024, soit environ 5 %.

Cette disparité nourrit un ressentiment profond : l’immense majorité des familles du pays envoient leurs fils et leurs pères au front, tandis qu’une minorité croissante échappe à l’effort commun. Chaque tentative de conscription déclenche des manifestations violentes dans les quartiers haredim.

Le contraste est frappant avec le cas des minorités non juives : les hommes druzes sont soumis à la conscription depuis 1956 et servent massivement ; les Bédouins et certains Arabes israéliens, bien que non obligés, choisissent volontairement de s’engager, notamment dans les patrouilles de pisteurs. Autrement dit, des groupes minoritaires, parfois marginalisés, participent activement à cet acte fondateur de cohésion et de défense collective, tandis qu’une minorité juive croissante, pour des raisons religieuses, s’en abstient.

À cette dimension morale s’ajoute une dynamique démographique préoccupante. Avec une croissance annuelle de 4 %, les haredim représentaient 13,6 % de la population en 2023 et devraient atteindre 16 % en 2030. Cette évolution rend l’exemption toujours plus insoutenable, au point de menacer le pacte social israélien.

Un nœud politique : entre impératif sécuritaire et survie gouvernementale

Ce décalage entre l’effort de guerre de la majorité et l’exemption persistante des haredim ne se limite pas à une fracture sociale : il alimente aussi une dynamique politique.

La croissance démographique de la communauté ultra-orthodoxe s’est traduite par la consolidation de partis religieux puissants comme Shas (séfarade) et Judaïsme unifié de la Torah (UTJ, ashkénaze), devenus des acteurs incontournables de la Knesset (respectivement 11 et 7 sièges sur 120 à l’issue des dernières législatives, en 2022). Leur poids politique permet de bloquer toute réforme, plaçant la conscription haredie au cœur d’un affrontement où se mêlent impératifs sécuritaires, équité sociale et survie gouvernementale.

La fracture sociale autour de la question de la conscription des haredim s’est ainsi transformée en crise politique et institutionnelle. En juin 2024, la Cour suprême israélienne a rendu un arrêt historique, mettant fin à l’exemption de facto et obligeant le gouvernement à appliquer la conscription, sous peine de couper les financements publics aux yeshivot (écoles d’enseignement religieux supérieur) accueillant des étudiants en âge de servir.

Cette décision s’est aussitôt heurtée à un blocage parlementaire. La coalition de Benyamin Nétanyahou dépend du soutien de Shas et de l’UTJ, et perdre ces alliés reviendrait à perdre sa majorité, au moment même où la guerre devient de plus en plus impopulaire parmi les familles d’otages et une large partie de l’opinion. Shas et l’UTJ ont soutenu la guerre à Gaza, en insistant tout particulièrement sur l’obligation religieuse de tout faire pour obtenir la libération des otages. Ils ont affirmé qu’aucune mitsva (prescription) n’était plus importante que le « rachat des captifs » et ont appuyé les propositions de trêve ou d’accord allant dans ce sens.

En juillet 2025, l’UTJ a annoncé son retrait du gouvernement pour protester contre l’absence de législation garantissant une exemption claire pour les étudiants en yeshivot. Quelques jours plus tard, le Shas a à son tour retiré ses ministres, tout en restant formellement dans la coalition. Ces départs ont réduit la majorité de Nétanyahou à la Knesset à une seule voix, fragilisant encore la position du premier ministre.

La contestation s’est aussi déplacée sur le terrain religieux. Fin juillet 2025, le rabbin Dov Lando, figure du courant lituanien (une branche haredi non hassidique centrée sur l’étude intensive de la Torah et du Talmud dans les yeshivot), a dénoncé « une guerre de l’État contre les étudiants de yeshivot », promettant « une lutte mondiale sans précédent ». Certains de ses proches ont même évoqué une désobéissance civile silencieuse – boycotts économiques, retraits bancaires massifs…

Cette impasse illustre une crispation institutionnelle sans précédent : exécutif paralysé, pouvoir judiciaire exigeant l’égalité et opinion publique de plus en plus hostile au statu quo. Les sondages montrent un soutien massif, dans toutes les composantes du public non-haredi, à l’imposition de sanctions économiques sévères à l’encontre des réfractaires.

Le prix économique de l’exemption

L’exemption haredie représente aussi un coût économique majeur pour l’État. Le taux d’emploi des hommes haredim stagne à 54 %, contre plus de 85 % chez les non-haredim. Les femmes haredies sont plus actives (environ 80 %), mais souvent dans des secteurs peu productifs. Cette disparité réduit l’assiette fiscale, accroît la dépendance aux transferts sociaux et freine la croissance.




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L’absence de service militaire aggrave encore la situation. L’armée est, pour la majorité des Israéliens, un sas d’intégration vers le marché du travail, en offrant des compétences et des réseaux professionnels dont les haredim restent exclus, ce qui pèse sur la compétitivité nationale

Le coût macroéconomique est estimé à 8,5 milliards de shekels par an, soit environ 1,7 % du PIB. Le ministère des finances a mis en garde contre le prix « très élevé » du maintien de l’exemption, tandis que la Banque d’Israël souligne l’incertitude budgétaire que celle-ci engendre.

À cela s’ajoutent les subventions directes aux yeshivot, qui se chiffrent en milliards chaque année et renforcent un modèle de dépendance : une partie significative des hommes haredim passent leur vie à étudier la Torah au lieu de rejoindre le marché du travail. Dans un contexte de guerre prolongée, ce double coût – budgétaire et économique – devient de plus en plus intenable.

Une réforme inévitable

En temps de guerre, l’exception haredie n’est plus seulement un compromis politique : elle fragilise la cohésion nationale, creuse l’injustice sociale et pèse lourdement sur l’économie. Israël se trouve face à l’obligation de prendre une décision inévitable : réformer la conscription, conformément à l’arrêt rendu par la Cour suprême en 2024, pour réintégrer une communauté en pleine expansion dans l’effort collectif.

Plusieurs pistes existent. L’extension de brigades adaptées comme Netzah Yehuda est une possibilité, même si ce modèle a vocation à rester relativement marginal. Cette unité d’infanterie de l’armée, créée pour permettre aux jeunes haredim de servir tout en observant strictement les prescriptions religieuses, est impliquée dans plusieurs controverses. Des enquêtes ont souligné des violations des droits humains au sein du bataillon. Mais en août 2024, le département d’État américain a conclu que ces abus avaient été « efficacement réglés » et a rétabli l’éligibilité du bataillon à l’aide militaire des États-Unis, qui lui avait, un temps, suspendue.

Le service civil obligatoire – dans la santé, l’éducation ou l’aide sociale – constituerait une option alternative crédible.

Enfin, le levier économique – conditionner le financement des yeshivot à la participation au service – apparaît comme l’outil le plus puissant, car il touche directement le cœur du modèle de vie des haredim.

Le statu quo est de moins en moins viable alors que les mobilisations de réservistes se multiplient et que la société exige un partage équitable de la responsabilité. L’avenir dépendra de la capacité d’Israël à concilier sécurité nationale, justice sociale et stabilité politique. Faute de réforme, l’exception haredie risque de miner durablement le contrat civique sur lequel repose l’État.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Juifs ultra-orthodoxes en Israël : l’exemption de service militaire face à l’épreuve de la guerre – https://theconversation.com/juifs-ultra-orthodoxes-en-israel-lexemption-de-service-militaire-face-a-lepreuve-de-la-guerre-264833

Prisons de haute sécurité : efficaces contre le crime organisé ?

Source: The Conversation – in French – By Marion Vannier, Chercheuse en criminologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Un nombre important de détenus de la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) sont en grève de la faim depuis cet été, dénonçant leurs conditions d’incarcération. Ce nouveau dispositif, visant en particulier les narcotrafiquants, interroge les défenseurs des droits humains et les spécialistes des politiques carcérales. Que nous enseigne l’histoire des quartiers de haute sécurité, voulus par l’État dans les années 1970, puis abandonnés en 1982 ? Les dispositifs similaires – aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Italie – ont-ils fait leurs preuves dans la lutte contre la criminalité organisée opérant depuis la prison ?


Le ministre de la justice Gérald Darmanin déclarait, fin 2024, vouloir « couper du monde les 100 narcotrafiquants les plus dangereux » en les enfermant dans des « prisons de haute sécurité ». Cet été, il annonçait ainsi un « changement pénitentiaire radical » depuis la prison de Vendin-le-Vieil dans le Pas-de-Calais.

Le 1er septembre, un nombre important des détenus transférés dans les nouveaux dispositifs de haute sécurité à Vendin-le-Vieil ont entamé une grève de la faim. Mouvement solidaire, la manifestation a été décrite comme une « manifestation de désespoir » par l’avocate Delphine Boesel. Une seconde centaine de détenus doit être incarcérée, d’ici mi-octobre 2025, au sein du nouveau quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de Condé-sur-Sarthe (Orne), dont le régime sécuritaire hors norme est déjà largement documenté]. Ces évènements relancent le débat sur la justification et sur l’efficacité de la prison de haute sécurité face au crime organisé.

« Vingt-et-une heures par jour dans une cellule, seul »

Les quartiers de haute sécurité (QHS), également appelés quartiers de sécurité renforcée (QSR), ont été [créés en 1975] par décret le 23 mai 1975 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, dans un contexte d’inquiétude sécuritaire marqué par une série d’évasions spectaculaires et par la montée des violences en détention].

Le garde des sceaux Alain Peyrefitte adopte une ligne résolument sécuritaire et consolide l’usage des QHS comme dispositifs de répression accrue. Ces unités visent notamment à contenir les détenus insubordonnés, réaffirmant la position d’un gouvernement fort pour lequel la sécurité est une priorité absolue. Sont éligibles au placement en QHS les détenus « caractériellement dangereux » et ceux qui, par leur comportement, visent à troubler gravement le bon fonctionnement des établissements.

Ces espaces opèrent alors sur un régime punitif extrême. Le recours a l’isolement est fréquent, notamment contre les détenus ayant tenté de s’évader. Lors du procès de Lisieux (Calvados) de 1978, quatre accusés, qui avaient tenté de s’évader, décrivent la violence des QHS. Georges Ségard témoigne qu’il est enfermé depuis trente-cinq mois consécutifs en QHS, dont onze mois complètement isolé. Daniel Debrielle ajoute :

« Le quartier de sécurité renforcée, c’est vingt-et-une heures par jour dans une cellule, seul. C’est une heure de promenade par jour dans une cour en béton avec deux grillages au-dessus de la tête. La nuit, un projecteur donne sur les barreaux et les renvoie partout. Vous ouvrez l’œil et vous ne voyez que des barreaux. »

Le célèbre Jacques Mesrine, assimilera les QHS à une lente peine de mort :

« Les QHS sont la forme futuriste de la peine capitale. On y assassine le mental en mettant en place le système de l’oppression carcérale à outrance, conduisant à la mort par misère psychologique. »

Au même moment, des intellectuels, comme Michel Foucault, des associations de défense des droits humains ainsi que certains magistrats et agents pénitentiaires dénoncent également les QHS.

Rapidement, ces quartiers deviennent donc le symbole d’une violence institutionnelle injustifiée. Les QHS sont officiellement abandonnés en 1982 après l’arrivée de la gauche au pouvoir.

Le recours aux prisons de haute sécurité pour narcotrafiquants

Quarante ans plus tard, Gérald Darmanin réouvre donc des prisons de haute sécurité pour narcotrafiquants, désormais appelés « quartier de longue peine et de contrôle opérationnel » (QLCO). Certes, il ne s’agit plus de quartiers isolés dans l’espace carcéral existant, mais de la création de prisons de haute sécurité en tant que telles. La logique reste la même : séparer et neutraliser certains profils de criminels. Surtout, il s’agit de signaler, comme cela avait été le cas en 1975, la fermeté du gouvernement face au crime organisé dans le cadre du trafic de drogues.

Cela évoque la « war on drugs », déclenchée par le président Nixon, dans les années 1970, récemment relancée par le président Trump.

Cette approche ne vise pas la réhabilitation et la réinsertion des détenus. Il s’agit d’exclure fermement et totalement, ce que certains chercheurs en criminologie aux États-Unis appellent « the total incarceration ». Ce terme désigne un modèle pénal dans lequel l’enfermement devient une fin en soi, un outil de neutralisation permanente, qui repose sur la rupture de tout lien social, familial, professionnel et culturel, plutôt qu’un passage temporaire avant une éventuelle réinsertion. Le chercheur Jonathan Simon, en analysant la montée de l’incarcération de masse aux États-Unis, décrit ce paradigme comme l’étirement de la prison à des fonctions qui dépassent la logique de la peine d’emprisonnement elle-même : l’expression d’une force étatique priorisant la sécurité avant tout.

La création de prisons de haute sécurité, et non plus de simple quartiers, rappelle également le modèle du Royaume-Uni qui a institutionnalisé depuis longtemps des établissements de type « high security ». Si, à l’origine, elles étaient aussi destinées aux détenus dont l’évasion était jugée dangereuse pour le public, la police ou la sécurité de l’État, elles sont devenues le lieu de détention des personnes jugées potentiellement dangereuses pour l’institution carcérale, ses agents et l’État de manière plus vaste. Typiquement, les prisonniers condamnés aux peines les plus lourdes, comme la prison à perpétuité, et ceux ayant commis des crimes sexuels y sont détenus et y vieillissent, soulevant de nombreux problèmes de gestion.

Cependant, le modèle de haute sécurité britannique est, du moins en théorie, censé n’être que temporaire. Il est prévu que la personne détenue, au fur et à fur que son niveau de dangerosité décroît, progresse vers des prisons de niveau sécuritaire moins élevé. Il ne semble pas qu’un mécanisme de progression similaire en France soit envisagé.

Contrairement aux quartiers d’isolement classiques, souvent critiqués pour la vétusté des bâtiments, le manque de moyens humains et l’absence de formation spécialisée, les deux prisons de haute sécurité annoncées par Gérald Darmanin sont censées répondre à ces faiblesses. Les infrastructures sont neuves ou entièrement réaménagées afin d’être hermétiques aux communications illicites et adaptées au régime d’isolement renforcé.

Conçues sur le modèle italien du « carcere duro » luttant contre la mafia, elles sont dotées d’installations ultramodernes (détection antidrones, brouilleurs, miradors, hygiaphones, visioconférences généralisées). Chaque détenu sera encadré par trois ou quatre surveillants, une proportion inédite dans le système pénitentiaire français, et les agents suivront une formation spécifique de deux mois, centrée sur la gestion de la criminalité organisée et sur la prévention des risques de corruption. De plus, un dispositif d’anonymisation des surveillants et un recrutement ciblé visent à limiter le turnover et à renforcer la stabilité du personnel.

Bien que la loi de 2025 cible spécifiquement les narcotrafiquants, la critique de Michel Foucault, en 1978, quant au flou de la notion de dangerosité reste actuelle. En pratique, les critères prévus par la loi ont un spectre si large qu’ils autorisent de vastes classifications indifférenciées, potentiellement applicables à des détenus non liés au narcotrafic, comme le dénonce l’Observatoire international des prisons (OIP)). En effet, le décret confère au garde des sceaux le pouvoir de placer une personne en isolement administratif à titre préventif afin de « prévenir la poursuite ou l’établissement de liens avec les réseaux de la criminalité et de la délinquance organisées, quelles que soient les finalités et les formes de ces derniers », ce qui reste extrêmement vague. Le rôle du juge n’est que consultatif (en cas de condamnation) ou informatif (en cas de prévention), avec possibilité d’opposition sous huit jours seulement, ce qui limite fortement la force du contrôle judiciaire sur une décision à portée potentiellement arbitraire.

Comment lutter contre le narcotrafic en prison ?

Le problème du narcotrafic depuis l’enceinte de la prison est un réel phénomène global que gouvernements et institutions carcérales peinent à maîtriser et ce, dans un contexte de surpopulation carcérale), de manque d’effectifs, et d’absence d’accompagnement suivi à la réintégration.

Concernant le recours à l’isolement, la recherche sociologique et les rapports officiels convergent pour souligner leur inefficacité. Les études sur les prisons de type « supermax » (de l’anglais, super maximum security) confirment que les unités ultrasécurisées n’ont jamais fait leurs preuves pour réduire les violences ou la récidive, et tendent au contraire à radicaliser la défiance et à aggraver les troubles psychiques des détenus.

Il existe pourtant des alternatives à l’isolement et à la haute sécurité pour traiter les problèmes soulevés par le narcotrafic en prison. D’abord, couper les communications illicites sans forcément couper le détenu du monde est possible. Cela inclut un brouillage ciblé et une téléphonie légale et surveillée. Le lien social reste, en effet, central pour la réinsertion). Ensuite, des unités de renseignement en prison permettent de surveiller flux financiers et communications suspectes sans passer par l’isolement systématique. Des plans individualisés (suivi psychologique, accompagnement à la sortie, encadrement par binôme éducateur–surveillant) ont montré qu’ils réduisaient la récidive, y compris dans la criminalité organisée.

S’attaquer au problème de la surpopulation carcérale est évidemment clé dès lors qu’il nourrit le turnover du personnel et renforce les pouvoirs informels et l’augmentation de la violence (Baggio et al. 2020). L’ONU (2016) insiste ainsi sur la nécessité de réduire la densité carcérale et de fidéliser les équipes. Enfin, privilégier l’usage de sanctions alternatives (par ex., par des amendes ciblées, des saisies d’avoirs ou des peines substitutives pour les exécutants des trafics) pourrait désengorger les établissements et recentrer les moyens sur les véritables têtes de réseaux.

À peine lancée, la réouverture de prisons de haute sécurité en France soulève déjà des contestations, notamment autour des risques liés à l’isolement prolongé, à la santé mentale et au respect des droits fondamentaux. Les recherches menées sur des dispositifs comparables montrent des résultats incertains en matière de sécurité et de prévention de la récidive, laissant ouverte la question de l’efficacité réelle de ce choix politique face au narcotrafic.

The Conversation

Marion Vannier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Prisons de haute sécurité : efficaces contre le crime organisé ? – https://theconversation.com/prisons-de-haute-securite-efficaces-contre-le-crime-organise-264931

Immigration : un débat confus et mal étayé

Source: The Conversation – in French – By Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherches sur les migrations internationales, Sciences Po

Grand remplacement, migrants qui coûtent cher au pays d’accueil, théories de l’« appel d’air », efficacité des frontières fermées… Les stéréotypes sur l’immigration alimentent un débat confus et souvent mal étayé. L’autrice d’Idées reçues sur les migrations (Le Cavalier bleu, avril 2025) les passe en revue.


Dans son Dictionnaire des idées reçues, Gustave Flaubert dénonçait les conventions, les préjugés, les formules toutes faites, ce que l’on appellerait aujourd’hui les stéréotypes. Sur l’immigration, ces idées reçues sont nombreuses, à droite et à l’extrême droite, mais aussi à gauche : elles alimentent un débat politique peu soucieux de la réalité, et encore moins des données scientifiques. Examinons les plus courantes.

Le « grand remplacement »

La plus médiatisée des idées reçues sur les migrations est sans doute celle du « grand remplacement », un thème déjà exprimé dès le début du XXe siècle par des nationalistes comme Maurras. La thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington (1996) remet cette idée au goût du jour en décrivant un monde où l’islam aurait pris la place de l’ancien ennemi soviétique pour l’Occident, et où l’identité deviendrait un enjeu essentiel.

En France, le Club de l’Horloge, organe de réflexion de l’extrême droite, a, depuis le milieu des années 1980, développé l’idée que la conquête de l’Europe par l’islam serait une menace, face à laquelle il faudrait opérer une « reconquista ». Le même Club de l’Horloge a commis en 1985 un ouvrage, Être français, cela se mérite, fustigeant « les Français de papier » voire les « Français malgré eux », et plaidant déjà pour l’abolition du droit du sol.

Le thème du grand remplacement est aussi issu d’un contresens sur un scénario démographique calculé par le responsable du Département de la population et de la mortalité des Nations unies Joseph Grinblat, en 2000. Dans ses conclusions, Grinblat estime que :

« En Europe, dans un contexte de faible fécondité conduisant à une diminution et à un vieillissement rapide de la population, l’immigration pourrait être, dans certains cas, une solution, au moins partielle, au déclin de la population totale et de la population d’âge actif. »

Au constat démographique, et aux angoisses liées à un « changement de peuple et de civilisation » en faveur de l’islam sur le sol européen, introduites notamment par l’écrivain Renaud Camus, s’ajoute l’idée, reprise à l’extrême droite, d’un complot fomenté par les « élites mondialisées » et les institutions internationales. Les partisans de cette thèse projettent un désir de revanche sur l’Occident chez les nouveaux arrivants, supposément fondé sur leurs passés de colonisés ou d’esclaves.

Qu’en est-il dans la réalité ? Le démographe François Héran rappelle que l’immigration constitue 10,2 % de la population vivant en France, contre 5 % en 1946 et 7,4 % en 1975. Par immigration, on entend ici les personnes nées à l’étranger et vivant depuis au moins un an en France. Selon les rapports annuels du Département des affaires économiques et sociales (DESA) de l’ONU), ce pourcentage de 10,2 % est en moyenne celui des autres pays européens.

François Héran rappelle que « la France n’a jamais été en première ligne tout au long de la crise migratoire » de l’accueil des Syriens ou des Ukrainiens, que le métissage est la tendance générale en France ou dans tous les pays avec une immigration, et que l’on observe une convergence des comportements démographiques des immigrés et des nationaux sur le plan des naissances au fil du temps.

L’Afrique et sa démographie « galopante »

Le thème a été développé par le journaliste Stephen Smith qui part d’un constat multiple : la démographie de l’Afrique subsaharienne n’est pas encore entrée dans l’ère de la transition démographique ; le continent africain va ainsi atteindre deux puis trois milliards d’habitants entre 2050 et la fin du XXIe siècle. Par ailleurs, la moitié de la population de ce continent a moins de 20 ans dans sa partie subsaharienne. Cette population jeune, de plus en plus active sur les réseaux sociaux, est mise en relation avec un ailleurs l’orientant vers un imaginaire migratoire.

Lampedusa, Agrigento, Italie, 15 septembre 2023, où plusieurs milliers personnes sont arrivées sur l’île en quelques jours.
Alec Tassi

Pourtant, les comportements démographiques de familles avec un grand nombre d’enfants, y compris africaines, sont amenés à changer. Aucune région de monde ne fait, en effet, exception à la tendance mondiale à la diminution des naissances, comme l’analysent les démographes Gilles Pison et Youssef Courbage.

D’autre part, le lien entre croissance de la population et migration vers l’Europe reste à démontrer : la moitié des Africains en migrations se dirigent vers d’autres espaces de leur continent, une autre partie se dirige vers le Golfe arabo-persique, une autre encore vers les États-Unis ou la Chine. L’idée que les Africains (et les autres migrants) viendraient chercher en Europe un État-providence développé n’est pas démontrée, car ce ne sont pas les pays qui offrent le plus de prestations sociales qui attirent le plus, mais ceux qui proposent un imaginaire de réussite ou une proximité linguistique avec les personnes migrantes, à l’image des États-Unis ou du Royaume-Uni.

« L’immigration est coûteuse et remplace les travailleurs locaux »

Les analyses économiques montrent que le marché du travail national est très segmenté et que les migrants sont rarement en situation de concurrence avec les nationaux. Ceux-ci bénéficient de surcroît de certains emplois protégés, réservés aux nationaux ou aux citoyens européens (notamment dans la fonction publique et dans certaines professions régies par les ordres professionnels).

Les derniers venus occupent ainsi les métiers pénibles, dangereux, sales, mal payés, soumis aux intempéries ou travaux périodiques, surtout s’ils sont en situation irrégulière. Même en temps de crise, le marché du travail n’atteint pas le niveau de flexibilité qui amènerait les nationaux à occuper les emplois des migrants. Restent, par ailleurs, des métiers, qualifiés et non qualifiés, non pourvus par les nationaux comme dans le cas des médecins de campagne, des métiers spécialisés de la construction, de la maintenance informatique, de l’hôtellerie, de la garde des personnes âgées et des jeunes enfants, ou encore de l’agriculture.

Les immigrés contribuent également à accroître le nombre des actifs dans l’ensemble de la population : il y a parmi eux moins de très jeunes et de retraités. Arrivant dans leur pays d’accueil à l’âge adulte, ils ne lui ont ainsi rien coûté quant à leur éducation et leur formation jusqu’à l’âge de leur majorité. Une partie d’entre eux repart, par ailleurs, au pays à l’âge de la retraite, ce qui diminue fortement le coût de leur grand âge.

Si les personnes immigrées reçoivent des prestations sociales, elles versent aussi des impôts, directs et indirects. Une fois passés les effets de court terme de la migration, liés à l’adaptation et à la langue, les nouveaux entrants stimulent l’activité économique et créent à leur tour de nouvelles activités, élargissant à la fois le marché de l’emploi et celui de la consommation. Dans l’ensemble, la hausse des recettes publiques liée à l’arrivée des immigrés est plus importante que celle des dépenses publiques.

Enfin, il est bon de rappeler que les flux migratoires vers la France sont principalement constitués d’étudiants, suivis par les demandeurs d’asile, les personnes bénéficiant du regroupement familial et, enfin seulement, les travailleurs. C’est également le cas pour l’Europe.

« Générosité » du système social français et « appel d’air »

En France, les étrangers sont davantage représentés parmi les bénéficiaires de la protection sociale (RMI, RSA, allocations familiales, aide médicale d’État [AME], aide au logement) que les nationaux. Ils sont en revanche moins souvent bénéficiaires des allocations d’assurance maladie et d’assurance vieillesse. Leurs retraites sont, par ailleurs, souvent plus modestes en raison de parcours professionnels plus courts et moins linéaires que les nationaux.

Le débat sur l’aide médicale d’État, destinée à offrir des soins d’urgence aux sans-papiers, a eu le mérite de mettre en évidence l’importance sanitaire de cette mesure, qu’il n’est pas sans risque pour la santé publique de supprimer. Le montant de cette dernière n’a, d’autre part, progressé que très modérément depuis quinze ans, en proportion du nombre des demandeurs (de 800 000 à un milliard d’euros).

Une fois ces chiffres donnés, l’attrait des prestations sociales, médicales et des services publics est-il décisif pour les migrants ? Ceux-ci sont souvent relativement jeunes et ne viennent ni pour la sécurité sociale ni pour la retraite, mais pour travailler ou pour fuir la guerre et l’absence d’espoir qui minent leurs pays, comme le montrent toutes les enquêtes de terrain. La plupart d’entre eux acceptent plus volontiers des métiers déqualifiés sans lien avec leur formation initiale pour gagner plus rapidement de l’argent, rembourser leur voyage et envoyer des fonds à leurs familles.

L’histoire a déjà donné tort aux responsables politiques qui persistent à croire que plus on accueille mal les migrants, moins ceux-ci choisissent de se rendre en un lieu donné. Malgré les conditions de vie dramatiques des occupants de la « jungle » de Calais – démantelée en 2016 – et des autres campements sur la côte du Pas-de-Calais, ces lieux restent attractifs en raison de leur proximité avec le Royaume-Uni.

Selon Josep Borrell, ancien responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, la crainte de l’« effet d’appel » est infondée « car ce ne sont pas les conditions d’arrivée, souvent mauvaises qui attirent – le facteur pull –, mais la situation dans les pays de départ – le facteur push ».

Stopper l’immigration en fermant les frontières

Les frontières sont de retour, transformant la Méditerranée en un vaste cimetière. Un rapport de l’Organisation internationale des migrations (OIM) donne 50 000 morts à l’échelle mondiale, dont 25 000 en Méditerranée lors de tentatives de traversées depuis les années 1990, et 2 000 à 3 000 morts par an ces dernières années. Ces derniers chiffres seraient par ailleurs sous-estimés en raison des noyés non retrouvés.

Face au phénomène migratoire, l’Union européenne a mis la priorité sur le contrôle de ses frontières extérieures : le budget de l’agence Frontex est passé de 6 millions d’euros en 2004 à près d’un milliard annuel aujourd’hui. Les politiques de retour et de reconduction à la frontière mobilisent, en outre, des pratiques aux confins du respect des droits, tout en étant peu efficaces comme le montre le rapport annuel de la défenseure des droits.

L’aide publique au développement, parfois dépeinte en alternative aux politiques répressives, n’a jamais empêché les migrations. Elle a surtout pour but d’offrir une contrepartie à l’acceptation des politiques de reconduction dans les pays d’émigration. Face à ces politiques de plus de trente ans d’âge et sans résultats réels, l’Union européenne développe, depuis les années 1990, des partenariats d’externalisation de ses frontières. Ceux-ci conditionnent les actions financées à la réadmission de ressortissants, comme on le voit avec l’ensemble des pays du pourtour sud-méditerranéen et au-delà, en Afrique subsaharienne, par exemple au Niger.

Cependant, l’Europe a toujours besoin de migrations et cherche à s’attirer les compétences et les talents du monde entier à travers l’accueil d’étudiants étrangers et plusieurs programmes d’attraction des talents. De plus, elle ne peut pas renier les engagements internationaux qu’elle a signés sur les réfugiés, sur le droit de vivre en famille et sur les droits des mineurs.

Face à ces besoins et à ces obligations, la guerre aux migrants fait davantage figure de recette électoraliste que de véritable politique s’appuyant sur la réalité des données.


Cet article est rédigé dans le cadre du Festival des sciences sociales et des arts d’Aix-Marseille Université. L’édition 2025 « Science & croyances » se tient du 16 au 20 septembre. Catherine Wihtol de Wenden participe, le mardi 16 septembre, à une table ronde autour de son ouvrage Idées reçues sur les migrations, publié dans la collection « Idées reçues », aux éditions du Cavalier bleu, 2025.

The Conversation

Catherine Wihtol de Wenden ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Immigration : un débat confus et mal étayé – https://theconversation.com/immigration-un-debat-confus-et-mal-etaye-264392

Le vent, un allié pour décarboner le transport maritime

Source: The Conversation – in French – By Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL

Déjà dans les années 1920, des expérimentations ont été menées en matière de propulsion vélique (ici, par rotor, sur le _Buckau_ en 1925). Library of Congress

Le transport maritime émet autant de CO2 que l’aviation, mais la décarbonation de ce secteur a longtemps été négligée, la priorité étant mise sur les enjeux sanitaires liés aux marées noires et à la pollution de l’air. Le vent, énergie gratuite et renouvelable, pourrait cependant souffler sur le fret maritime pour l’aider à faire face aux enjeux climatiques.


Dans le débat public, on parle beaucoup des impacts de l’aviation sur le climat, beaucoup moins de ceux du transport maritime.

En 2024, pourtant, les bateaux parcourant le monde (hors navires militaires) ont rejeté un milliard de tonnes (gigatonne ou Gt) de CO2 dans l’atmosphère. Un chiffre équivalent aux rejets de l’aviation civile, avec un rythme de croissance comparable – à l’exception des évènements exceptionnels comme la pandémie de Covid-19 en 2020.

Pour atténuer le réchauffement planétaire, la décarbonation du transport maritime est donc tout aussi stratégique que celle de l’aviation civile. L’utilisation du vent – à travers le transport à voile – devrait y jouer un rôle bien plus structurant qu’on ne l’imagine.

Les retards à l’allumage de l’Organisation maritime internationale

Les liaisons internationales génèrent un peu plus de 85 % des émissions du secteur maritime, le reste provenant des lignes intérieures et de la pêche. De ce fait, les régulations adoptées par l’Organisation maritime internationale (OMI) jouent un rôle crucial en matière de décarbonation.

Les enjeux climatiques n’ont été intégrés que tardivement aux régulations environnementales de l’OMI. Celles-ci ont historiquement été conçues pour limiter les risques de marées noires, puis de pollutions atmosphériques locales provoquées par l’usage des fiouls lourds dans les moteurs.

Jusqu’en 2023, la baisse des émissions de gaz à effet de serre n’était visée qu’à travers des régulations sur l’efficacité énergétique, limitant la quantité de carburants utilisée pour propulser les navires, avec des règles plus sévères pour les rejets d’oxydes de soufre et les autres polluants locaux (oxydes d’azote et particules fines à titre principal) que pour le CO2.

Ces régulations n’ont pas permis de limiter l’empreinte climatique du transport maritime. Les deux principaux leviers utilisés par les armateurs pour améliorer l’efficacité énergétique ont consisté à réduire la vitesse des navires et à augmenter leur taille. Ces gains ont permis de baisser les coûts d’exploitation du fret maritime, mais pas les émissions de CO2, du fait de la croissance des trafics.

Les contraintes spécifiques sur les polluants locaux ont même alourdi l’empreinte climatique du transport maritime.

La substitution du GNL au fioul, par exemple, réduit drastiquement les émissions de polluants locaux, mais génère des fuites de méthane dont l’impact sur le réchauffement dépasse la plupart du temps les gains obtenus par l’économie de CO2.

Surtout, la réduction des rejets de SO2 du diesel maritime opérée en 2020 pour se conformer à la réglementation de l’OMI, de l’ordre de 80 %, a brusquement réduit la quantité d’aérosols présents dans l’atmosphère. Les chercheurs y voient l’une des causes majeures de l’accélération du réchauffement planétaire observée depuis 2020.




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Des régulations climatiques tardives mais ambitieuses

La progression des émissions de CO2 du transport maritime n’a toutefois rien d’inéluctable. Elle reflète les arbitrages passés de l’OMI, si lente à intégrer les enjeux climatiques. Mais le vent est en train de tourner.

En juillet 2023, les membres de l’OMI se sont accordés sur une stratégie de décarbonation visant la neutralité d’ici 2050, avec des cibles intermédiaires ambitieuses en 2030 et 2040.

Pour les atteindre, l’OMI projette d’introduire en 2028 un mécanisme de tarification des émissions de CO₂ pénalisant les armateurs qui ne se conformeraient pas à ces nouvelles exigences et rémunérant ceux décarbonant plus rapidement.

De son côté, l’Union européenne intègre graduellement le transport maritime dans son système d’échange de quotas de CO₂.

Dans ce nouveau contexte, on ne peut plus compter sur des progrès incrémentaux du type amélioration de l’efficacité énergétique. Le transport maritime devra opérer une mue bien plus radicale, tant sur le plan technique que socioéconomique.

Comme on compte environ 100 000 navires parcourant l’océan, cette mue concerne à la fois la flotte existante et la construction des bateaux du futur. Or, le vent, énergie gratuite et renouvelable, peut être mobilisé dans les deux cas.

Savoir-faire ancestraux et innovations techniques

En simplifiant, on peut distinguer quatre grandes familles de techniques permettant de capter l’énergie éolienne pour déplacer les navires :

Le E-ship 1, lancé en 2010, est équipé de quatre rotors verticaux. C’est le premier cargo de l’ère moderne à propulsion vélique assistée.
Piet Sinke, CC BY-NC-SA
  • Les deux premières se matérialisent par d’immenses colonnes de forme cylindrique sur le pont des navires : rotors ou voiles aspirantes, comme le montre l’image du E-ship 1 ci-dessus.
Le WindSurf est une goélette dotée de deux moteurs électriques et d’une assistance vélique à la propulsion.
EcoVictor, CC BY-SA
  • L’utilisation de voiles ou ailes portées par des mâts représente la troisième famille qui se décline suivant leur épaisseur, leur rigidité et les matériaux les constituant.
Kite tractant un cargo.
Yves Parlier, CC BY-SA
  • Dernière famille : les kites arrimés au navire capturant des vents plus réguliers et plus puissants en hauteur. Ces derniers ont l’avantage de ne pas prendre de place sur le pont des navires, mais leur efficacité diminue sitôt qu’il faut remonter au vent.

L’utilisation du vent pour déplacer les navires combine ainsi des méthodes low tech, parfois ancestrales, avec de l’ingénierie de pointe se basant par exemple sur l’aérodynamisme, des modélisations numériques, l’automatisation des tâches, l’intelligence artificielle…

Le vent comme propulseur d’appoint

Début 2025, une cinquantaine de navires en opération disposaient déjà d’assistance vélique. Pour les trois quarts, il s’agissait de navires anciens « rétrofités », principalement par adjonction de rotors ou de voiles aspirantes. Une minuscule goûte d’eau, au regard du nombre total de navires sur les océans !

Mais le marché naissant de l’assistance vélique est en forte accélération. Les organismes certificateurs de référence, comme DNV ou Lloyd’s Register anticipent un changement d’échelle du marché, avec une proportion croissante d’opérations concernant les navires neufs.

Sur les navires anciens, le rétrofit permet de réduire les émissions de l’ordre de 5 à 15 % suivant les cas. Les gains sont toutefois nettement plus élevés sur les navires neufs. Le Canopée, lancé en 2022, permet ainsi de transporter les éléments des fusées Ariane d’Europe vers la Guyane en économisant de l’ordre du tiers des émissions relativement à un cargo standard.

Le Canopée est le premier cargo moderne à utiliser des voiles comme propulseurs secondaires. Ce navire pionnier est un démonstrateur du potentiel de l’énergie du vent pour réduire rapidement l’intensité carbone du transport maritime.

De nouveaux modèles économiques stimulés par la tarification carbone

Le vent est une énergie de flux présente dans la nature. Contrairement aux carburants alternatifs au fioul comme le méthanol, l’ammoniac ou l’hydrogène, on n’a pas besoin de le produire, il suffit de le capter.

Cela engendre certes un surcoût d’investissement, encore élevé du fait de la jeunesse des industries véliques, mais qui s’amortit d’autant plus facilement que la tarification carbone renchérit les carburants les plus émetteurs. Cet atout de la disponibilité du vent joue encore plus lorsqu’il devient la source d’énergie principale.

Dans la propulsion vélique principale, le moteur du navire n’est utilisé que pour les manœuvres dans les ports ou pour raison de sécurité ou de ponctualité. Les réductions de CO2 changent alors d’échelle, atteignant de 80 à 90 %. La neutralité peut alors être atteinte si le moteur annexe utilise une énergie décarbonée.

La propulsion vélique rend alors la décarbonation complète du transport maritime envisageable. Sans compter qu’elle réduit ou élimine également d’autres nuisances, comme le bruit sous-marin et les dégâts provoqués par le mouvement des hélices. Son développement peut dès lors contribuer à une mue en profondeur du transport maritime, comme l’analysera un prochain article.

The Conversation

Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le vent, un allié pour décarboner le transport maritime – https://theconversation.com/le-vent-un-allie-pour-decarboner-le-transport-maritime-264433

La chute de Troie est en partie due à la surexploitation de la nature – des leçons de l’âge du bronze

Source: The Conversation – in French – By Stephan Blum, Research associate, Institute for Prehistory and Early History and Medieval Archaeology, University of Tübingen

Au début de l’âge du bronze (2500-2300 avant notre ère), Troie est passée d’un village à une cité prospère, grâce à l’innovation et au commerce. Mais derrière cette réussite se cachait une exploitation effrénée de la nature : forêts rasées, sols épuisés, érosion galopante. La cité légendaire a payé le prix d’une croissance sans limites : une mise en garde d’une grande résonance aujourd’hui.


Parfois, les germes de l’effondrement sont semés dans le sol même de la prospérité. Sous les murs brillants de l’ancienne ville de Troie, en Asie Mineure (actuelle Turquie), la terre se fissurait silencieusement sous le poids de son ambition.

Lorsque nous pensons à la destruction de l’environnement de nos jours, des images de plateformes pétrolières, de centrales à charbon ou d’îles de plastique nous viennent à l’esprit. Mais, bien avant l’industrie, les sociétés anciennes poussaient déjà leurs écosystèmes à bout.

Troie au début de l’âge du bronze nous en livre un exemple frappant : une histoire de brillante réussite économique assombrie par un coût écologique durable. Il ne s’agit pas seulement d’un récit d’innovation et de succès, mais d’une mise en garde contre la surenchère, l’épuisement et les coûts cachés d’une croissance incontrôlée.

Entre 2500 et 2300 avant notre ère, Troie est devenue un centre de pouvoir et d’expérimentation dans le nord-ouest de l’actuelle Anatolie (la partie asiatique de la Turquie), plusieurs siècles avant que l’Iliade d’Homère ne la rende légendaire. À son apogée, la ville aurait compté une population estimée à 10 000 habitants.

Grâce à des années de fouilles menées dans le cadre du projet Troie de l’Université de Tübingen, j’ai compris comment des choix délibérés en matière de production, de planification et d’organisation ont progressivement transformé un modeste village de l’âge du bronze en une communauté dynamique présentant les premiers traits d’une ville. Les bâtiments monumentaux en pierre, les rues ordonnées et les quartiers résidentiels distincts de Troie reflétaient une société en transition.

Au cœur de cette transformation se trouvait l’essor de la production de masse. S’inspirant des modèles mésopotamiens, le tour de potier a révolutionné la céramique troyenne, permettant une production plus rapide, plus uniforme et à plus grande échelle. Les poteries tournées au tour de potier ont rapidement dominé la production. Elles se caractérisaient par des rainures profondes et des finitions simplifiées qui privilégient l’efficacité plutôt que l’art.

pile d’assiettes marons
Exemples d’assiettes tournées, produites en série à Troie entre 2500 et 2000 avant notre ère.
Institute of Classical Archaeology at the University of Tübingen/Valentin Marquardt, CC BY-SA

À mesure que la production augmentait, le besoin d’une main-d’œuvre plus structurée et spécialisée s’est également accru. L’artisanat est passé des maisons aux ateliers, et le travail est devenu de plus en plus spécialisé et segmenté. Le commerce a prospéré, s’étendant bien au-delà de la Troade (la région de Troie) et dépassant la portée locale de la colonie.

Pour gérer cette complexité croissante, les Troyens ont introduit des mesures de poids standardisées et des sceaux administratifs, outils de coordination et de contrôle dans un monde qui se tournait de plus en plus vers le commerce.

Mais le progrès, à l’époque comme de nos jours, avait un coût. Les innovations mêmes qui ont alimenté l’ascension de Troie ont libéré des forces qui se sont avérées de plus en plus difficiles à contenir.

La prospérité grâce à l’exploitation

La richesse de Troie reposait sur une exploitation incessante. Les bâtiments monumentaux nécessitaient des tonnes de calcaire provenant des carrières voisines. L’argile était extraite des berges autrefois fertiles pour alimenter les fours et la fabrication de briques. Les forêts ont été déboisées pour fournir du bois d’œuvre et du bois de chauffage, éléments vitaux d’une industrie céramique en plein essor, qui fonctionnait jour et nuit.

L’agriculture a également connut une intensification radicale. Les générations précédentes pratiquaient la rotation des cultures et laissaient leurs champs en jachère. Les agriculteurs de Troie, en revanche, cherchaient à obtenir des rendements maximaux grâce à une culture continue. L’amidonnier et l’engrain, d’anciennes variétés de blé bien adaptées aux sols pauvres mais à faible rendement et à faible teneur en protéines, dominaient. Ils étaient résistants et faciles à stocker, mais pauvres en nutriments.

À mesure que les terres agricoles s’étendaient sur des pentes raides et fragiles, l’érosion s’est installée. Les collines autrefois couvertes de forêts sont devenues stériles, comme le confirment les preuves archéobotaniques.

Le bétail a ajouté une pression supplémentaire. Des troupeaux de moutons et de chèvres paissaient de manière intensive dans les pâturages des hautes terres, arrachant la végétation et compactant le sol. Il en a résulté une réduction de la rétention d’eau, un effondrement de la couche arable et le déclin de la biodiversité. Peu à peu, l’équilibre écologique, qui avait soutenu la prospérité de Troie, commença à se désagréger.

Vers 2300 av.n. è., le système en vient donc à se fracturer. Un incendie massif a ravagé la colonie, peut-être déclenché par une révolte ou par un conflit. Les bâtiments monumentaux ont été abandonnés, remplacés par des habitations plus petites et des fermes modestes. Le centre du pouvoir s’est effondré.

Cet effondrement a probablement été causé par une combinaison de facteurs : tensions politiques, menaces extérieures et troubles sociaux. Mais il est impossible d’ignorer la pression environnementale. L’épuisement des sols, la déforestation et l’érosion ont certainement entraîné une pénurie d’eau, une raréfaction des ressources et, peut-être même, une famine. Chacun de ces facteurs a érodé les fondements de la stabilité de la cité.

Par la suite, l’adaptation a pris le pas sur l’ambition. Les paysans ont diversifié leurs cultures, abandonnant la monoculture à haut rendement au profit de stratégies plus variées et plus résilientes. Les risques ont été répartis, les sols se sont partiellement régénérés et les communautés ont commencé à se stabiliser.

Troie n’a pas disparu : elle s’est adaptée et a trouvé un nouvel équilibre pour un autre millénaire. Mais elle l’a fait dans l’ombre d’une crise qu’elle avait contribué à créer.

Les leçons d’un paysage usé

L’histoire de Troie est plus qu’une curiosité archéologique, c’est un miroir. Comme beaucoup de sociétés passées et présentes, ses ambitions économiques ont dépassé les limites écologiques de son milieu. Les signes avant-coureurs étaient là : baisse des rendements, appauvrissement des forêts, érosion des collines. Mais l’illusion d’une croissance infinie s’est révélée trop tentante pour y résister.

Les parallèles avec aujourd’hui sont frappants. L’épuisement des ressources, les gains à court terme et la négligence environnementale restent des caractéristiques centrales de notre économie mondiale. Les technologies ont peut-être évolué, mais les mentalités, elles, n’ont pas changé. Nous consommons, nous jetons, nous développons, et nous recommençons.

Mais Troie offre également une lueur d’espoir : la possibilité d’une adaptation après l’excès, d’une résilience après la rupture. Elle nous rappelle que la durabilité n’est pas un idéal moderne, mais une nécessité intemporelle.

Troie est la preuve qu’aucune société, aussi ingénieuse soit-elle, n’est à l’abri des conséquences d’un dépassement écologique. Les signes avant-coureurs d’un déséquilibre sont visibles, mais il est facile de détourner le regard. C’est à nous de décider si nous voulons les prendre en compte.

The Conversation

Stephan Blum ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La chute de Troie est en partie due à la surexploitation de la nature – des leçons de l’âge du bronze – https://theconversation.com/la-chute-de-troie-est-en-partie-due-a-la-surexploitation-de-la-nature-des-lecons-de-lage-du-bronze-263121

Les leçons marketing d’un chef-d’œuvre télévisuel, « Mad Men »

Source: The Conversation – in French – By Albéric Tellier, Professeur Agrégé des Universités en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Le surnom « _mad men_ » était donné aux dirigeants et créatifs des agences de publicité situées sur Madison Avenue à New York. Dans la série, les pérégrinations des personnages féminins mettent en évidence les permanences et les transformations des rapports entre femmes et hommes au cours des années 1960. AMC/Arte

Si vous ne l’avez vu, vous pouvez découvrir gratuitement sur Arte une série majeure de la dernière décennie : « Mad Men ». Ses personnages évoluent dans une agence de publicité new-yorkaise dans les années 1960. Au-delà de la fiction, que nous dit cette série sur le monde de la publicité et du marketing ?


Depuis la rentrée, Arte propose gratuitement l’intégrale de la série Mad Men. L’occasion idéale de (re)voir une série acclamée par la critique et d’en apprendre beaucoup sur l’histoire du marketing, ses évolutions et ses dérives.

Créée par Matthew Weiner, Mad Men propose aux spectateurs de suivre les destins croisés des membres de l’agence de publicité new-yorkaise Sterling Cooper et de leurs proches, tous confrontés aux transformations profondes, rapides et parfois brutales de la société américaine. Les 92 épisodes, regroupés en sept saisons, offrent une véritable plongée dans une décennie marquante pour les États-Unis : la séquence inaugurale nous emmène dans un bar de Manhattan en mars 1960, tandis que celle qui clôture la saga se déroule à la fin de l’année 1970 sur les hauteurs d’une falaise californienne. Entre ces deux dates, les personnages devront faire face à de nombreux changements politiques, sociaux, technologiques et culturels, impactant à la fois leurs situations personnelles et leurs activités professionnelles.

Au-delà de ses indéniables qualités qui ont fait l’objet de nombreuses analyses, cette immersion dans l’univers des professionnels chargés de vendre le rêve américain, notamment le directeur de la création Don Draper et la rédactrice-conceptrice Peggy Olson, nous offre une occasion idéale de comprendre l’essor du marketing, ses évolutions récentes et ses travers. Pour cela, les concepteurs se sont appuyés sur des faits et des cas réels, ou tout au moins crédibles. Tout au long des épisodes, les membres de Sterling Cooper travaillent pour des marques comme Chevrolet, Heineken, Heinz, Honda, Kodak, Lucky Strike, Playtex, etc.

Une saga pour comprendre l’essor du marketing…

La décennie couverte par Mad Men est une période charnière pour le marketing, celle où il s’impose définitivement comme une discipline sophistiquée qui doit impérativement être enseignée, et une fonction centrale dans l’entreprise au même titre que la production ou la finance. On assiste ainsi au fil des saisons à la transformation d’un domaine essentiellement pratique, largement nourri des expériences de terrain et des expérimentations des directions commerciales, à un corps de connaissances formalisées, enrichi de travaux de recherche dédiés et des apports d’autres sciences sociales comme la psychologie, la sociologie ou l’économie.




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L’art du marketing selon « Mad Men »


Dans ce contexte, les agences de publicité ne peuvent plus se contenter de concevoir des campagnes et de vendre des espaces publicitaires. Elles doivent se convertir en agences « à service complet », capables de prendre à leur compte des activités d’études de marché et de tests de produits afin de mettre au jour les attentes, freins et motivations d’un consommateur qui n’est pas toujours rationnel. Mais chez Sterling Cooper, la transformation n’est pas aisée car ses responsables ont débuté leur carrière au moment où la communication était avant tout affaire d’intuition et de « génie créatif ».

… et ses transformations

Bien entendu, depuis les années soixante, le marketing a connu d’importantes transformations, avec des contraintes qui s’additionnent, et qui peuvent être résumées en trois grandes périodes :

  • le marketing transactionnel (1950-1980)

  • le marketing relationnel (1980-2000)

  • le marketing expérientiel (2000-…).

Au sein de Sterling Cooper, l’accent est essentiellement mis sur la transaction. Il faut multiplier les ventes en maximisant la valeur de la prestation que le client obtiendra dans l’échange. Dans les années 1980 cependant, les priorités changent. La transaction reste déterminante, mais on cherche à construire des relations durables avec les clients et à conserver leur confiance sur le long terme. Enfin, au début des années 2000, le marketing devient « expérientiel ». Le consommateur est désormais plus individualiste et volatile. Il veut se sentir accompagné, voire choyé, tout au long du processus qui va le mener à l’achat et attend de la consommation qu’elle soit une activité agréable, divertissante mais aussi cohérente avec ses valeurs.

À la lecture de ce découpage chronologique, une question vient immédiatement à l’esprit : la série Mad Men se déroulant dans les années 1960, peut-on l’utiliser pour cerner les évolutions les plus récentes du marketing ?




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Des anachronismes bien utiles pour cerner les pratiques du marketing contemporain…

La série a été unanimement saluée pour l’exceptionnelle qualité de sa restitution de l’Amérique des sixties. Pour autant, les concepts et méthodes de marketing qui sont évoqués sont souvent plus en phase avec les connaissances et pratiques actuelles. Paradoxalement, ces anachronismes ajoutent un intérêt supplémentaire à la série.

Les personnages de Mad Men raisonnent et agissent souvent comme le feraient aujourd’hui de nombreux responsables marketing. Dans le dernier épisode de la première saison, Don Draper s’appuie sur le sentiment de nostalgie pour concevoir une campagne de communication, une approche très rare à l’époque mais désormais courante. Plus tard (saison 6, épisodes 1 et 2), il se montrera très en avance sur son temps en proposant aux responsables d’une chaîne hôtelière une approche typique du marketing expérientiel que nous évoquions plus haut :

« Ce que j’ai vécu était très différent des [vacances habituelles]. On ne doit pas vendre une destination géographique. On va vendre une expérience »

Un projet tellement novateur qu’il ne sera pas retenu… Sous la houlette de ce directeur de la création à la fois fascinant et détestable, les équipes de Sterling Cooper seront également amenées à travailler dans des contextes de plus en plus variés et à imaginer des actions inédites pour l’époque mais habituelles aujourd’hui. C’est ainsi que la série Mad Men permet d’aborder le marketing de l’innovation, le marketing social, le marketing public et territorial ou le marketing viral, alors qu’ils n’existaient qu’à un état embryonnaire dans les années 1960.

… mais aussi ses dérives

Loin d’être des « génies » du marketing, les membres de l’agence font parfois des erreurs, n’utilisent pas très bien les méthodes à leur disposition, et sont même parfois guidés par des intentions fort discutables. Quand nous faisons connaissance avec Don Draper, il est à la recherche des moyens qui permettraient au cigarettier Lucky Strike d’éviter une législation jugée trop contraignante et ne semble avoir aucun scrupule à manipuler les clients. Quand nous le retrouvons dans la quatrième saison, en train de tenir un discours engagé et percutant devant les membres d’une association de lutte contre le tabac, nous comprenons rapidement que son intention véritable est de trouver de nouveaux clients au moment où l’agence vit une période bien délicate.

Ainsi, la série Mad Men est un formidable support pour montrer la puissance du marketing mais aussi ses dérives. Celles-ci ne doivent pas être relativisées. Cependant, qu’on veuille critiquer les finalités et pratiques du marketing, les mettre à profit, ou les renouveler pour participer à l’essor d’un marketing responsable, il est nécessaire dans tous les cas de les comprendre. Un objectif que le visionnage de l’intégralité de Mad Men permet d’atteindre.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les leçons marketing d’un chef-d’œuvre télévisuel, « Mad Men » – https://theconversation.com/les-lecons-marketing-dun-chef-doeuvre-televisuel-mad-men-265031